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1/4/2009

Novembre 1858

 

 

Polémique spirite

 

On nous a plusieurs fois demandé pourquoi nous ne répondions pas, dans notre journal, aux attaques de certaines feuilles dirigées contre le Spiritisme en général, contre ses partisans, et quelquefois même contre nous. Nous croyons que, dans certains cas, le silence est la meilleure réponse. Il est d'ailleurs un genre de polémique dont nous nous sommes fait une loi de nous abstenir, c'est celle qui peut dégénérer en personnalités ; non seulement elle nous répugne, mais elle nous prendrait un temps que nous pouvons employer plus utilement, et serait fort peu intéressante pour nos lecteurs, qui s'abonnent pour s'instruire et non pour entendre des diatribes plus ou moins spirituelles ; or, une fois engagé dans cette voie, il serait difficile d'en sortir, c'est pourquoi nous préférons n'y pas entrer, et nous pensons que le Spiritisme ne peut qu'y gagner en dignité. Nous n'avons jusqu'à présent qu'à nous applaudir de notre modération ; nous n'en dévierons pas, et ne donnerons jamais satisfaction aux amateurs de scandale.

Mais il y a polémique et polémique ; il en est une devant laquelle nous ne reculerons jamais, c'est la discussion sérieuse des principes que nous professons. Toutefois, il est ici même une distinction à faire ; s'il ne s'agit que d'attaques générales dirigées contre la doctrine, sans autre but déterminé que celui de critiquer, et de la part de gens qui ont un parti pris de rejeter tout ce qu'ils ne comprennent pas, cela ne mérite pas qu'on s'en occupe ; le terrain que gagne chaque jour le Spiritisme est une réponse suffisamment péremptoire et qui doit leur prouver que leurs sarcasmes n'ont pas produit grand effet ; aussi remarquons-nous que le feu roulant de plaisanteries dont les partisans de la doctrine étaient naguère l'objet, s'éteint peu à peu ; on se demande si, lorsqu'on voit tant de gens éminents adopter ces idées nouvelles, il y a de quoi rire ; quelques-uns ne rient que du bout des lèvres et par habitude, beaucoup d'autres ne rient plus du tout et attendent.

Remarquons encore que, parmi les critiques, il y a beaucoup de gens qui parlent sans connaître la chose, sans s'être donné la peine de l'approfondir ; pour leur répondre il faudrait sans cesse recommencer les explications les plus élémentaires et répéter ce que nous avons écrit, chose que nous croyons inutile. Il n'en est pas de même de ceux qui ont étudié et qui n'ont pas tout compris, de ceux qui veulent sérieusement s'éclairer, qui soulèvent des objections en connaissance de cause et de bonne foi ; sur ce terrain nous acceptons la controverse, sans nous flatter de résoudre toutes les difficultés, ce qui serait par trop présomptueux. La science spirite est à son début, et ne nous a pas encore dit tous ses secrets, quelques merveilles qu'elle nous ait dévoilées. Quelle, est la science qui n'a pas des faits encore mystérieux et inexpliqués ? Nous confesserons donc sans honte notre insuffisance sur tous les points auxquels il ne nous sera pas possible de répondre. Ainsi, loin de repousser les objections et les questions, nous les sollicitons, pourvu qu'elles ne soient pas oiseuses et ne nous fassent pas perdre notre temps en futilités, parce que c'est un moyen de s'éclairer.

C'est là ce que nous appelons une polémique utile, et elle le sera toujours quand elle aura lieu entre des gens sérieux qui se respecteront assez pour ne pas s'écarter des convenances. On peut penser différemment et ne s'en estimer pas moins. Que cherchons-nous tous, en définitive, dans cette question si palpitante et si féconde du Spiritisme ? à nous éclairer ; nous, tout le premier, nous cherchons la lumière, de quelque part qu'elle vienne, et, si nous émettons notre manière de voir, ce n'est qu'une opinion individuelle que nous ne prétendons imposer à personne ; nous la livrons à la discussion, et nous sommes tout prêt à y renoncer s'il nous est démontré que nous sommes dans l'erreur. Cette polémique, nous la faisons tous les jours dans notre Revue par les réponses ou les réfutations collectives que nous saisissons l'occasion de faire à propos de tel ou tel article, et ceux qui nous font l'honneur de nous écrire y trouveront toujours la réponse à ce qu'ils nous demandent, lorsqu'il ne nous est pas possible de la donner individuellement par écrit, ce que le temps matériel ne nous permet pas toujours. Leurs questions et leurs objections sont autant de sujets d'étude dont nous profitons pour nous-même et dont nous sommes heureux de faire profiter nos lecteurs en les traitant à mesure que les circonstances amènent les faits qui peuvent y avoir rapport. Nous nous faisons également un plaisir de donner verbalement les explications qui peuvent nous être demandées par les personnes qui nous honorent de leur visite, et dans ces conférences empreintes d'une bienveillance réciproque on s'éclaire mutuellement.

 

 

De la pluralité des existences corporelles

Premier article

 

Des diverses doctrines professées par le Spiritisme, la plus controversée est sans contredit celle de la pluralité des existences corporelles, autrement dit de la réincarnation. Bien que cette opinion soit maintenant partagée par un très grand nombre de personnes, et que nous ayons déjà traité la question à plusieurs reprises, nous croyons devoir, en raison de son extrême gravité, l'examiner ici d'une manière plus approfondie, afin de répondre aux diverses objections qu'elle a suscitées. Avant d'entrer dans le fond de la question, quelques observations préliminaires nous paraissent indispensables.

Le dogme de la réincarnation, disent certaines personnes, n'est point nouveau ; il est ressuscité de Pythagore. Nous n'avons jamais dit que la doctrine spirite fût d'invention moderne ; le Spiritisme étant une loi de nature a dû exister dès l'origine des temps, et nous nous sommes toujours efforcé de prouver qu'on en retrouve les traces dans la plus haute antiquité. Pythagore, comme on le sait, n'est pas l'auteur du système de la métempsycose ; il l'a puisée chez les philosophes indiens et chez les Egyptiens, où elle existait de temps immémorial. L'idée de la transmigration des âmes était donc une croyance vulgaire admise par les hommes les plus éminents. Par quelle voie leur est-elle venue ? est-ce par révélation ou par intuition ? nous ne le savons pas ; mais, quoi qu'il en soit, une idée ne traverse pas les âges et n'est pas acceptée par les intelligences d'élite, sans avoir un côté sérieux. L'antiquité de cette doctrine serait donc plutôt une preuve qu'une objection. Toutefois, comme on le sait également, il y a entre la métempsycose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation cette grande différence que les Esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux et réciproquement.

Vous étiez sans doute, disent aussi quelques contradicteurs, imbu de ces idées, et voilà pourquoi les Esprits ont abondé dans votre manière de voir. C'est là une erreur qui prouve une fois de plus le danger des jugements précipités et sans examen. Si ces personnes se fussent donné la peine, avant de juger, de lire ce que nous avons écrit sur le Spiritisme, elles se seraient épargné la peine d'une objection faite un peu trop légèrement. Nous répéterons donc ce que nous avons dit à ce sujet, savoir que, lorsque la doctrine de la réincarnation nous a été enseignée par les Esprits, elle était si loin de notre pensée que nous nous étions fait sur les antécédents de l'âme un système tout autre, partagé, du reste, par beaucoup de personnes. La doctrine des Esprits, sous ce rapport, nous a donc surpris ; nous dirons plus, contrarié, parce qu'elle renversait nos propres idées ; elle était loin, comme on le voit, d'en être le reflet. Ce n'est pas tout ; nous n'avons pas cédé au premier choc ; nous avons combattu, défendu notre opinion, élevé des objections, et ce n'est qu'à l'évidence que nous nous sommes rendu, et lorsque nous avons vu l'insuffisance de notre système pour résoudre toutes les questions que ce sujet soulève.

Aux yeux de quelques personnes le mot évidence paraîtra sans doute singulier en pareille matière ; mais il ne semblera pas impropre à ceux qui sont habitués à scruter les phénomènes spirites. Pour l'observateur attentif, il y a des faits qui, bien qu'ils ne soient pas d'une nature absolument matérielle, n'en constituent pas moins une véritable évidence, ou tout au moins une évidence morale. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces faits ; une étude suivie et persévérante peut seule les faire comprendre ; notre but était uniquement de réfuter l'idée que cette doctrine n'est que la traduction de notre pensée. Nous avons encore une autre réfutation à opposer : c'est que ce n'est pas à nous seul qu'elle a été enseignée ; elle l'a été en maints autres endroits, en France et à l'étranger : en Allemagne, en Hollande, en Russie, etc., et cela avant même la publication du Livre des Esprits. Ajoutons encore que, depuis que nous nous sommes livré à l'étude du Spiritisme, nous avons eu des communications par plus de cinquante médiums, écrivains, parlants, voyants, etc., plus ou moins éclairés, d'une intelligence normale plus ou moins bornée, quelques-uns même complètement illettrés, et par conséquent tout à fait étrangers aux matières philosophiques, et que, dans aucun cas, les Esprits ne se sont démentis sur cette question ; il en est de même dans tous les cercles que nous connaissons, où le même principe a été professé. Cet argument n'est point sans réplique, nous le savons, c'est pourquoi nous n'y insisterons pas plus que de raison.

Examinons la chose sous un autre point de vue, et abstraction faite de toute intervention des Esprits ; mettons ceux-ci de côté pour un instant ; supposons que cette théorie ne soit pas leur fait ; supposons même qu'il n'ait jamais été question d'Esprits. Plaçons-nous donc momentanément sur un terrain neutre, admettant au même degré de probabilité l'une et l'autre hypothèse, savoir : la pluralité et l'unité des existences corporelles, et voyons de quel côté nous portera la raison et notre propre intérêt.

Certaines personnes repoussent l'idée de la réincarnation par ce seul motif qu'elle ne leur convient pas, disant qu'elles ont bien assez d'une existence et qu'elles n'en voudraient pas recommencer une pareille ; nous en connaissons que la seule pensée de reparaître sur la terre fait bondir de fureur. Nous n'avons qu'une chose à leur demander, c'est si elles pensent que Dieu ait pris leur avis et consulté leur goût pour régler l'univers. Or, de deux choses l'une : ou la réincarnation existe, ou elle n'existe pas ; si elle existe, elle a beau les contrarier, il leur faudra la subir, Dieu ne leur en demandera pas la permission. Il nous semble entendre un malade dire : J'ai assez souffert aujourd'hui, je ne veux plus souffrir demain. Quelle que soit sa mauvaise humeur, il ne lui faudra pas moins souffrir le lendemain et les jours suivants, jusqu'à ce qu'il soit guéri ; donc, s'ils doivent revivre corporellement, ils revivront, ils se réincarneront ; ils auront beau se mutiner comme un enfant qui ne veut pas aller à l'école, ou un condamné en prison, il faudra qu'ils en passent par là. De pareilles objections sont trop puériles pour mériter un plus sérieux examen. Nous leur dirons cependant, pour les rassurer, que la doctrine spirite sur la réincarnation n'est pas aussi terrible qu'ils le croient, et s'ils l'avaient étudiée à fond ils n'en seraient pas si effrayés ; ils sauraient que la condition de cette nouvelle existence dépend d'eux ; elle sera heureuse ou malheureuse selon ce qu'ils auront fait ici-bas, et ils peuvent dès cette vie s'élever si haut, qu'ils n'auront plus à craindre de retomber dans le bourbier.

Nous supposons que nous parlons à des gens qui croient à un avenir quelconque après la mort, et non à ceux qui se donnent le néant pour perspective, ou qui veulent noyer leur âme dans un tout universel, sans individualité, comme les gouttes de pluie dans l'Océan, ce qui revient à peu près au même. Si donc vous croyez à un avenir quelconque, vous n'admettrez pas, sans doute, qu'il soit le même pour tous, autrement où serait l'utilité du bien ? Pourquoi se contraindre ? pourquoi ne pas satisfaire toutes ses passions, tous ses désirs, fût-ce même aux dépens d'autrui, puisqu'il n'en serait ni plus ni moins ? Vous croyez que cet avenir sera plus ou moins heureux ou malheureux selon ce que nous aurons fait pendant la vie ; vous avez alors le désir d'y être aussi heureux que possible, puisque ce doit être pour l'éternité ? Auriez-vous, par hasard, la prétention d'être un des hommes les plus parfaits qui aient existé sur la terre, et d'avoir ainsi droit d'emblée à la félicité suprême des élus ? Non. Vous admettez ainsi qu'il y a des hommes qui valent mieux que vous et qui ont droit à une meilleure place, sans pour cela que vous soyez parmi les réprouvés. Eh bien ! placez-vous un instant par la pensée dans cette situation moyenne qui sera la vôtre, puisque vous venez d'en convenir, et supposez que quelqu'un vienne vous dire : Vous souffrez, vous n'êtes pas aussi heureux que vous le pourriez être, tandis que vous avez devant vous des êtres qui jouissent d'un bonheur sans mélange, voulez-vous changer votre position contre la leur ? - Sans doute, direz-vous ; que faut-il faire ? - Moins que rien, recommencer ce que vous avez mal fait et tâcher de faire mieux. - Hésiteriez-vous à accepter, fût-ce même au prix de plusieurs existences d'épreuve ? Prenons une comparaison plus prosaïque. Si, à un homme qui, sans être dans la dernière des misères, éprouve néanmoins des privations par suite de la médiocrité de ses ressources, on venait dire : Voilà une immense fortune, vous pouvez en jouir, il faut pour cela travailler rudement pendant une minute. Fût-il le plus paresseux de la terre, il dira sans hésiter : Travaillons une minute, deux minutes, une heure, un jour s'il le faut ; qu'est-ce que cela pour finir ma vie dans l'abondance ? Or, qu'est-ce qu'est la durée de la vie corporelle par rapport à l'éternité ? moins qu'une minute, moins qu'une seconde.

Nous avons entendu faire ce raisonnement : Dieu, qui est souverainement bon, ne peut imposer à l'homme de recommencer une série de misères et de tribulations ? Trouverait-on, par hasard, qu'il y a plus de bonté à condamner l'homme à une souffrance perpétuelle pour quelques moments d'erreur plutôt qu'à lui donner les moyens de réparer ses fautes ? « Deux fabricants avaient chacun un ouvrier qui pouvait aspirer à devenir l'associé du chef. Or il arriva que ces deux ouvriers employèrent une fois très mal leur journée et méritèrent d'être renvoyés. L'un des deux fabricants chassa son ouvrier malgré ses supplications, et celui-ci n'ayant pas trouvé d'ouvrage mourut de misère. L'autre dit au sien : Vous avez perdu un jour, vous m'en devez un en compensation ; vous avez mal fait votre ouvrage, vous m'en devez la réparation, je vous permets de le recommencer ; tâchez de bien faire et je vous conserverai, et vous pourrez toujours aspirer à la position supérieure que je vous ai promise. » Est-il besoin de demander quel est celui des deux fabricants qui a été le plus humain ? Dieu, la clémence même, serait-il plus inexorable qu'un homme ? La pensée que notre sort est à jamais fixé par quelques années d'épreuve, alors même qu'il n'a pas toujours dépendu de nous d'atteindre à la perfection sur la terre, a quelque chose de navrant, tandis que l'idée contraire est éminemment consolante ; elle nous laisse l'espérance. Ainsi, sans nous prononcer pour ou contre la pluralité des existences, sans admettre une hypothèse plutôt que l'autre, nous disons que, si nous avions le choix, il n'est personne qui préférât un jugement sans appel. Un philosophe a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer pour le bonheur du genre humain ; on pourrait en dire autant de la pluralité des existences. Mais, comme nous l'avons dit, Dieu ne nous demande pas notre permission ; il ne consulte pas notre goût ; cela est ou cela n'est pas ; voyons de quel côté sont les probabilités, et prenons la chose à un autre point de vue, toujours abstraction faite de l'enseignement des Esprits, et uniquement comme étude philosophique.

S'il n'y a pas de réincarnation, il n'y a qu'une existence corporelle, cela est évident ; si notre existence corporelle actuelle est la seule, l'âme de chaque homme est créée à sa naissance, à moins que l'on n'admette l'antériorité de l'âme, auquel cas on se demanderait ce qu'était l'âme avant la naissance, et si cet état ne constituait pas une existence sous une forme quelconque. Il n'y a pas de milieu : ou l'âme existait, ou elle n'existait pas avant le corps ; si elle existait, quelle était sa situation ? avait-elle ou non conscience d'elle-même ; si elle n'en avait pas conscience, c'est à peu près comme si elle n'existait pas ; si elle avait son individualité, elle était progressive ou stationnaire ; dans l'un et l'autre cas, à quel degré est-elle arrivée dans le corps ? En admettant, selon la croyance vulgaire, que l'âme prend naissance avec le corps, ou, ce qui revient au même, qu'antérieurement à son incarnation elle n'a que des facultés négatives, nous posons les questions suivantes :

1. Pourquoi l'âme montre-t-elle des aptitudes si diverses et indépendantes des idées acquises par l'éducation ?

2. D'où vient l'aptitude extra-normale de certains enfants en bas âge pour tel art ou telle science, tandis que d'autres restent inférieurs ou médiocres toute leur vie ?

3. D'où viennent, chez les uns, les idées innées ou intuitives qui n'existent pas chez d'autres ?

4. D'où viennent, chez certains enfants, ces instincts précoces de vices ou de vertus, ces sentiments innés de dignité ou de bassesse qui contrastent avec le milieu dans lequel ils sont nés ?

5. Pourquoi certains hommes, abstraction faite de l'éducation, sont-ils plus avancés les uns que les autres ?

6. Pourquoi y a-t-il des sauvages et des hommes civilisés ? Si vous prenez un enfant hottentot à la mamelle, et si vous l'élevez dans nos lycées les plus renommés, en ferez-vous jamais un Laplace ou un Newton ?

Nous demandons quelle est la philosophie ou la théosophie qui peut résoudre ces problèmes ? Ou les âmes à leur naissance sont égales, ou elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi ces aptitudes si diverses ? Dira-t-on que cela dépend de l'organisme ? mais alors c'est la doctrine la plus monstrueuse et la plus immorale. L'homme n'est plus qu'une machine, le jouet de la matière ; il n'a plus la responsabilité de ses actes ; il peut tout rejeter sur ses imperfections physiques. Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi ; mais alors pourquoi cette supériorité innée accordée à quelques-unes ? Cette partialité est-elle conforme à la justice de Dieu et à l'égal amour qu'il porte à toutes ses créatures ?

Admettons au contraire une succession d'existences antérieures progressives, et tout est expliqué. Les hommes apportent en naissant l'intuition de ce qu'ils ont acquis ; ils sont plus ou moins avancés, selon le nombre d'existences qu'ils ont parcourues, selon qu'ils sont plus ou moins éloignés du point de départ : absolument comme dans une réunion d'individus de tous âges, chacun aura un développement proportionné au nombre d'années qu'il aura vécu ; les existences successives seront, pour la vie de l'âme, ce que les années sont pour la vie du corps. Rassemblez un jour mille individus, depuis un an jusqu'à quatre-vingts ; supposez qu'un voile soit jeté sur tous les jours qui ont précédé, et que, dans votre ignorance, vous les croyiez ainsi tous nés le même jour : vous vous demanderez naturellement comment il se fait que les uns soient grands et les autres petits, les uns vieux et les autres jeunes, les uns instruits et les autres encore ignorants ; mais si le nuage qui vous cache le passé vient à se lever, si vous apprenez qu'ils ont tous vécu plus ou moins longtemps, tout vous sera expliqué. Dieu, dans sa justice, n'a pu créer des âmes plus ou moins parfaites ; mais, avec la pluralité des existences, l'inégalité que nous voyons n'a plus rien de contraire à l'équité la plus rigoureuse : c'est que nous ne voyons que le présent et non le passé. Ce raisonnement repose-t-il sur un système, une supposition gratuite ? Non ; nous partons d'un fait patent, incontestable : l'inégalité des aptitudes et du développement intellectuel et moral, et nous trouvons ce fait inexplicable par toutes les théories qui ont cours, tandis que l'explication en est simple, naturelle, logique, par une autre théorie. Est-il rationnel de préférer celle qui n'explique pas à celle qui explique ?

A l'égard de la sixième question, on dira sans doute que le Hottentot est d'une race inférieure : alors nous demanderons si le Hottentot est un homme ou non. Si c'est un homme, pourquoi Dieu l'a-t-il, lui et sa race, déshérité des privilèges accordés à la race caucasique ? Si ce n'est pas un homme, pourquoi chercher à le faire chrétien ? La doctrine spirite est plus large que tout cela ; pour elle, il n'y a pas plusieurs espèces d'hommes, il n'y a que des hommes dont l'esprit est plus ou moins arriéré, mais susceptible de progresser : cela n'est-il pas plus conforme à la justice de Dieu ?

Nous venons de voir l'âme dans son passé et dans son présent ; si nous la considérons dans son avenir, nous trouvons les mêmes difficultés.

1. Si notre existence actuelle doit seule décider de notre sort à venir, quelle est, dans la vie future, la position respective du sauvage et de l'homme civilisé ? Sont-ils au même niveau, ou sont-ils distancés dans la somme du bonheur éternel ?

2. L'homme qui a travaillé toute sa vie à s'améliorer est-il au même rang que celui qui est resté inférieur, non par sa faute, mais parce qu'il n'a eu ni le temps ni la possibilité de s'améliorer ?

3. L'homme qui fait mal parce qu'il n'a pu s'éclairer est-il passible d'un état de choses qui n'a pas dépendu de lui ?

4. On travaille à éclairer les hommes, à les moraliser, à les civiliser ; mais pour un que l'on éclaire, il y en a des millions qui meurent chaque jour avant que la lumière soit parvenue jusqu'à eux ; quel est le sort de ceux-ci ? Sont-ils traités comme des réprouvés ? Dans le cas contraire, qu'ont-ils fait pour mériter d'être sur le même rang que les autres ?

5. Quel est le sort des enfants qui meurent en bas âge avant d'avoir pu faire ni bien ni mal ? S'ils sont parmi les élus, pourquoi cette faveur sans avoir rien fait pour la mériter ? Par quel privilège sont-ils affranchis des tribulations de la vie ?

Y a-t-il une doctrine qui puisse résoudre ces questions ? Admettez des existences consécutives, et tout est expliqué conformément à la justice de Dieu. Ce que l'on n'a pu faire dans une existence, on le fait dans une autre ; c'est ainsi que personne n'échappe à la loi du progrès, que chacun sera récompensé selon son mérite réel, et que nul n'est exclu de la félicité suprême, à laquelle il peut prétendre, quels que soient les obstacles qu'il ait rencontrés sur sa route.

Ces questions pourraient être multipliées à l'infini, car les problèmes psychologiques et moraux, qui ne trouvent leur solution que dans la pluralité des existences, sont innombrables ; nous nous sommes borné aux plus généraux. Quoi qu'il en soit, dira-t-on peut-être, la doctrine de la réincarnation n'est point admise par l'Eglise ; ce serait donc le renversement de la religion. Notre but n'est pas de traiter cette question en ce moment ; il nous suffit d'avoir démontré quelle est éminemment morale et rationnelle. Plus tard nous montrerons que la religion en est peut-être moins éloignée qu'on ne le pense, et qu'elle n'en souffrirait pas plus qu'elle n'a souffert de la découverte du mouvement de la terre et des périodes géologiques qui, au premier abord, ont paru donner un démenti aux textes sacrés. L'enseignement des Esprits est éminemment chrétien ; il s'appuie sur l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses futures, le libre arbitre de l'homme, la morale du Christ ; donc il n'est pas antireligieux.

Nous avons raisonné, comme nous l'avons dit, abstraction faite de tout enseignement spirite qui, pour certaines personnes, n'est pas une autorité. Si nous et tant d'autres avons adopté l'opinion de la pluralité des existences, ce n'est pas seulement parce qu'elle nous vient des Esprits, c'est parce qu'elle nous a paru la plus logique, et qu'elle seule résout des questions jusqu'alors insolubles. Elle nous serait venue d'un simple mortel que nous l'aurions adoptée de même, et que nous n'aurions pas hésité davantage à renoncer à nos propres idées ; du moment qu'une erreur est démontrée, l'amour-propre a plus à perdre qu'à gagner à s'entêter dans une idée fausse. De même, nous l'eussions repoussée, quoique venant des Esprits, si elle nous eût semblé contraire à la raison, comme nous en avons repoussé bien d'autres, car nous savons par expérience qu'il ne faut pas accepter en aveugle tout ce qui vient de leur part, pas plus que ce qui vient de la part des hommes. Il nous reste donc à examiner la question de la pluralité des existences au point de vue de l'enseignement des Esprits, de quelle manière on doit l'entendre, et à répondre enfin aux objections les plus sérieuses qu'on puisse y opposer ; c'est ce que nous ferons dans un prochain article.

 

 

Problèmes moraux

 

Sur le Suicide

Questions adressées à saint Louis, par l'intermédiaire de M. C..., médium parlant et voyant, dans la Société parisienne des études spirites, séance du 12 octobre 1858.

1. Pourquoi l'homme qui a la ferme intention de se détruire se révolterait-il à l'idée d'être tué par un autre, et se défendrait-il contre les attaques au moment même où il va accomplir son dessein ? R. Parce que l'homme a toujours peur de la mort ; lorsqu'il se la donne lui-même, il est surexcité, il a la tête dérangée, et il accomplit cet acte sans courage ni crainte, et sans, pour ainsi dire, avoir la connaissance de ce qu'il fait, tandis que, s'il avait le choix, vous ne verriez pas autant de suicides. L'instinct de l'homme le porte à défendre sa vie, et, pendant le temps qui s'écoule entre l'instant où son semblable s'approche pour le tuer et celui où l'acte est commis, il y a toujours un mouvement de répulsion instinctif de la mort qui le porte à repousser ce fantôme, qui n'est effrayant que pour l'Esprit coupable. L'homme qui se suicide n'éprouve pas ce sentiment, parce qu'il est entouré d'Esprits qui le poussent, qui l'aident dans ses désirs, et lui font complètement perdre le souvenir de ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire de ses parents et de ceux qui l'aiment, et d'une autre existence. L'homme dans ce moment est tout égoïsme.

2. Celui qui, dégoûté de la vie, mais ne veut pas se l'ôter et veut que sa mort serve à quelque chose, est-il coupable de la chercher sur un champ de bataille en défendant son pays ? - R. Toujours. L'homme doit suivre l'impulsion qui lui est donnée ; quelle que soit la carrière qu'il embrasse, quelle que soit la vie qu'il mène, il est toujours assisté d'Esprits qui le conduisent et le dirigent à son insu ; or chercher à aller contre leurs conseils est un crime, puisqu'ils sont placés là pour nous diriger, et que ces bons Esprits, lorsque nous voulons agir par nous-mêmes, sont là pour nous aider. Mais cependant, si l'homme entraîné par son Esprit à lui, veut quitter cette vie, on l'abandonne, et il reconnaît sa faute plus tard lorsqu'il se trouve obligé de recommencer une autre existence. L'homme doit être éprouvé pour s'élever ; arrêter ses actes, mettre une entrave à son libre arbitre, serait aller contre Dieu, et les épreuves, dans ce cas, deviendraient inutiles, puisque les Esprits ne commettraient pas de fautes. L'Esprit a été créé simple et ignorant ; il faut donc, pour arriver aux sphères heureuses, qu'il progresse, s'élève en science et en sagesse, et ce n'est que dans l'adversité que l'Esprit puise l'élévation du coeur et comprend mieux la grandeur de Dieu.

3. Un des assistants fait observer qu'il croit voir une contradiction entre ces dernières paroles de saint Louis et les précédentes, quand il a dit que l'homme peut être poussé au suicide par certains Esprits qui l'y excitent. Dans ce cas, il céderait à une impulsion qui lui serait étrangère. - R. Il n'y a pas de contradiction. Lorsque j'ai dit que l'homme poussé au suicide était entouré d'Esprits qui l'y sollicitent, je n'ai pas parlé des bons Esprits qui font tous leurs efforts pour l'en détourner ; cela devait être sous-entendu ; nous savons tous que nous avons un ange gardien, ou, si vous aimez mieux, un guide familier. Or l'homme a son libre arbitre ; si, malgré les bons conseils qui lui sont donnés, il persévère dans cette idée qui est un crime, il l'accomplit et il est aidé en cela par les Esprits légers et impurs qui l'entourent, qui sont heureux de voir que l'homme, ou l'Esprit incarné, manque aussi, lui, de courage pour suivre les conseils de son bon guide, et souvent de l'Esprit de ses parents morts qui l'entourent, surtout dans des circonstances semblables.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Méhémet-Ali

Deuxième entretien.

1. Au nom de Dieu tout-puissant, je prie l'Esprit de Méhémet-Ali de vouloir bien se communiquer à nous. - R. Oui ; je sais pourquoi.

2. Vous nous avez promis de revenir parmi nous pour nous instruire ; serez-vous assez bon pour nous écouter et nous répondre ? - R. Non pas promis ; je ne me suis pas engagé.

3. Soit ; au lieu de promis, mettons que vous nous avez fait espérer. - R. C'est-à-dire pour contenter votre curiosité ; n'importe ! je m'y prêterai un peu.

4. Puisque vous avez vécu du temps des Pharaons, pourriez-vous nous dire dans quel but ont été construites les Pyramides ? - R. Ce sont des sépulcres ; sépulcres et temples : là avaient lieu les grandes manifestations.

5. Avaient-elles aussi un but scientifique ? - R. Non ; l'intérêt religieux absorbait tout.

6. Il fallait que les Egyptiens fussent dès ce temps-là très avancés dans les arts mécaniques pour accomplir des travaux qui exigeaient des forces si considérables. Pourriez-vous nous donner une idée des moyens qu'ils employaient ? - R. Des masses d'hommes ont gémi sous le faix de ces pierres qui ont traversé des siècles : l'homme était la machine.

7. Quelle classe d'hommes occupait-on à ces grands travaux ? - R. Ce que vous appelez le peuple.

8. Le peuple était-il à l'état d'esclavage, ou recevait-il un salaire ? - R. La force.

9. D'où venait aux Egyptiens le goût des choses colossales plutôt que celui des choses gracieuses qui distinguait les Grecs quoique ayant la même origine. - R. L'Egyptien était frappé de la grandeur de Dieu ; il cherchait à s'égaler à lui en surpassant ses forces. Toujours l'homme !

10. Puisque vous étiez prêtre à cette époque, veuillez nous dire quelque chose de la religion des anciens Egyptiens. Quelle était la croyance du peuple à l'égard de la Divinité ? - R. Corrompus, ils croyaient à leurs prêtres ; c'étaient des dieux pour eux, ceux-là qui les tenaient courbés.

11. Que pensait-il de l'état de l'âme après la mort ? - R. Il en croyait ce que lui disaient les prêtres.

12. Les prêtres avaient-ils, au double point de vue de Dieu et de l'âme, des idées plus saines que le peuple ? - R. Oui, ils avaient la lumière entre leurs mains ; en la cachant aux autres, ils la voyaient encore.

13. Les grands de l'Etat partageaient-ils les croyances du peuple ou celles des prêtres ? - R. Entre les deux.

14. Quelle était l'origine du culte rendu aux animaux ? - R. Ils voulaient détourner l'homme de Dieu, l'abaisser sous lui-même en lui donnant pour dieux des êtres inférieurs.

15. On conçoit, jusqu'à un certain point, le culte des animaux utiles, mais on ne comprend pas celui des animaux immondes et nuisibles, tels que les serpents, les crocodiles, etc. ! - R. L'homme adore ce qu'il craint. C'était un joug pour le peuple. Les prêtres pouvaient-ils croire à des dieux faits de leurs mains !

16. Par quelle bizarrerie adoraient-ils à la fois le crocodile ainsi que les reptiles, et l'ichneumon et l'ibis qui les détruisaient ? - R. Aberration de l'esprit ; l'homme cherche partout des dieux pour se cacher celui qui est.

17. Pourquoi Osiris était-il représenté avec une tête d'épervier et Anubis avec une tête de chien ? - R. L'Egyptien aimait à personnifier sous de clairs emblèmes : Anubis était bon ; l'épervier qui déchire représentait le cruel Osiris.

18. Comment concilier le respect des Egyptiens pour les morts, avec le mépris et l'horreur qu'ils avaient pour ceux qui les ensevelissaient et les momifiaient ? - R. Le cadavre était un instrument de manifestations : l'Esprit, selon eux, revenait dans le corps qu'il avait animé. Le cadavre, l'un des instruments du culte, était sacré, et le mépris poursuivait celui qui osait violer la sainteté de la mort.

19. La conservation des corps donnait-elle lieu à des manifestations plus nombreuses ?- R. Plus longues ; c'est-à-dire que l'Esprit revenait plus longtemps, tant que l'instrument était docile.

20. La conservation des corps n'avait-elle pas aussi une cause de salubrité, en raison des débordements du Nil ? - R. Oui, pour ceux du peuple.

21. L'initiation aux mystères se faisait-elle en Egypte avec des pratiques aussi rigoureuses qu'en Grèce ? - R. Plus rigoureuses.

22. Dans quel but imposait-on aux initiés des conditions aussi difficiles à remplir ? - R. Pour n'avoir que des âmes supérieures : celles-là savaient comprendre et se taire.

23. L'enseignement donné dans les mystères avait-il pour but unique la révélation des choses extra-humaines, ou bien y enseignait-on aussi les préceptes de la morale et de l'amour du prochain ? - R. Tout cela était bien corrompu. Le but des prêtres était de dominer : ce n'était pas d'instruire.

 

Le docteur Muhr

Mort au Caire le 4 juin 1857. - Evoqué sur la prière de M. Jobard. C'était, dit-il, un Esprit très élevé de son vivant ; médecin-homéopathe ; un véritable apôtre spirite ; il doit être au moins dans Jupiter.

1. Evocation. - R. Je suis là.

2. Auriez-vous la bonté de nous dire où vous êtes ? - R. Je suis errant.

3. Est-ce le 4 juin de cette année que vous êtes mort ? - R. C'est l'année passée.

4. Vous rappelez-vous votre ami M. Jobard ? - R. oui, et je suis souvent près de lui.

5. Lorsque je lui transmettrai cette réponse, cela lui fera plaisir, car il a toujours pour vous une grande affection. - R. Je le sais ; cet Esprit m'est des plus sympathiques.

6. Qu'entendiez-vous de votre vivant par les gnomes ? - R. J'entendais des êtres qui pouvaient se matérialiser et prendre des formes fantastiques.

7. Y croyez-vous toujours ? - R. Plus que jamais ; j'en ai la certitude maintenant ; mais gnome est un mot qui peut sembler tenir trop de la magie ; j'aime mieux dire maintenant Esprit que gnome.

Remarque. De son vivant il croyait aux Esprits et à leurs manifestations ; seulement il les désignait sous le nom de gnomes, tandis que maintenant il se sert de l'expression plus générique d'Esprit.

8. Croyez-vous encore que ces Esprits, que vous appeliez gnomes de votre vivant, puissent prendre des formes matérielles fantastiques ? - R. Oui, mais je sais que cela ne se fait pas souvent, car il y a des gens qui pourraient devenir fous s'ils voyaient les apparences que ces Esprits peuvent prendre.

9. Quelles apparences peuvent-ils prendre ? - R. Animaux, diables.

10. Est-ce une apparence matérielle tangible, ou une pure apparence comme dans les rêves ou les visions ? - R. Un peu plus matérielle que dans les rêves ; les apparitions qui pourraient trop effrayer ne peuvent pas être tangibles ; Dieu ne le permet pas.

11. L'apparition de l'Esprit de Bergzabern, sous forme d'homme ou d'animal, était-elle de cette nature ? - R. Oui, c'est dans ce genre.

Remarque. Nous ne savons si, de son vivant, il croyait que les Esprits pouvaient prendre une forme tangible ; mais il est évident que maintenant il entend parler de la forme vaporeuse et impalpable des apparitions.

12. Croyez-vous que lorsque vous vous réincarnerez vous irez dans Jupiter ? - R. J'irai dans un monde qui n'égale pas encore Jupiter.

13. Est-ce de votre propre choix que vous irez dans un monde inférieur à Jupiter, ou est-ce parce que vous ne méritez pas encore d'aller dans cette planète ? - R. J'aime mieux croire ne pas le mériter, et remplir une mission dans un monde moins avancé. Je sais que j'arriverai à la perfection, c'est ce qui fait que j'aime mieux être modeste.

Remarque. Cette réponse est une preuve de la supériorité de cet Esprit ; elle concorde avec ce que nous a dit le P. Ambroise : qu'il y a plus de mérite à demander une mission dans un monde inférieur qu'à vouloir avancer trop vite dans un monde supérieur.

14. M. Jobard nous prie de vous demander si vous êtes satisfait de l'article nécrologique qu'il a écrit sur vous ? - R. Jobard m'a donné une nouvelle preuve de sympathie en écrivant cela ; je le remercie bien, et désire que le tableau, un peu exagéré, des vertus et des talents qu'il a fait, puisse servir d'exemple à ceux d'entre vous qui suivent les traces du progrès.

15. Puisque, de votre vivant, vous étiez homéopathe, que pensez-vous maintenant de l'homéopathie ? - R. L'homéopathie est le commencement des découvertes des fluides latents. Bien d'autres découvertes aussi précieuses se feront et formeront un tout harmonieux qui conduira votre globe à la perfection.

16. Quel mérite attachez-vous à votre livre intitulé : le Médecin du peuple ? - R. C'est la pierre de l'ouvrier que j'ai apportée à l'oeuvre.

Remarque. - La réponse de cet Esprit sur l'homéopathie vient à l'appui de l'idée des fluides latents qui nous a déjà été donnée par l'Esprit de M. Badel, au sujet de son image photographiée. Il en résulterait qu'il y a des fluides dont les propriétés nous sont inconnues ou passent inaperçues parce que leur action n'est pas ostensible, mais n'en est pas moins réelle ; l'humanité s'enrichit de connaissances nouvelles à mesure que les circonstances lui font connaître ses propriétés.

 

Madame de Staël

Dans la séance de la Société parisienne des études spirites, du 28 septembre 1858, l'Esprit de madame de Staël se communique spontanément et sans être appelé, sous la main de mademoiselle E..., médium écrivain ; il dicte le passage suivant :

Vivre c'est souffrir ; oui, mais l'espérance ne suit-elle pas la souffrance ? Dieu n'a-t-il pas mis dans le coeur des plus malheureux la plus grande dose d'espérance ? Enfant, le chagrin et la déception suivent la naissance ; mais devant lui marche l'Espérance qui lui dit : Avance, au but est le bonheur : Dieu est clément.

Pourquoi, disent les esprits forts, pourquoi venir nous enseigner une nouvelle religion, quand le Christ a posé les bases d'une charité si grandiose, d'un bonheur si certain ? Nous n'avons pas l'intention de changer ce que le grand réformateur a enseigné. Non : nous venons seulement raffermir notre conscience, agrandir nos espérances. Plus le monde se civilise, plus il devrait avoir confiance, et plus aussi nous avons besoin de le soutenir. Nous ne voulons pas changer la face de l'univers, nous venons aider à le rendre meilleur ; et si dans ce siècle on ne vient pas en aide à l'homme, il serait trop malheureux par le manque de confiance et d'espérance. Oui, homme savant qui lis dans les autres, qui cherches à connaître ce qui t'importe peu, et rejettes loin de toi ce qui te concerne, ouvre les yeux, ne désespère pas ; ne dis pas : Le néant peut être possible, quand, dans ton coeur, tu devrais sentir le contraire. Viens t'asseoir à cette table et attends : tu t'y instruiras de ton avenir, tu seras heureux. Ici, il y a du pain pour tout le monde : esprit, vous vous développerez ; corps, vous vous nourrirez ; souffrances, vous vous calmerez ; espérances, vous fleurirez et embellirez la vérité pour la faire supporter.

STAEL.

 

Remarque. L'Esprit fait allusion à la table où sont assis les médiums.

Questionnez-moi, je répondrai à vos questions.

1. N'étant pas prévenus de votre visite, nous n'avons pas de sujet préparé. - R. Je sais très bien que des questions particulières ne peuvent être résolues par moi ; mais que de choses générales on peut demander, même à une femme qui a eu un peu d'esprit et a maintenant beaucoup de coeur !

A ce moment, une dame qui assistait à la séance paraît défaillir ; mais ce n'était qu'une sorte d'extase qui, loin d'être pénible, lui était plutôt agréable. On offre de la magnétiser : alors l'Esprit de madame de Staël dit spontanément : « Non, laissez-la tranquille ; il faut laisser agir l'influence. » Puis, s'adressant à la dame : « Ayez confiance, un coeur veille près de vous ; il veut vous parler ; un jour viendra... ne précipitons pas les émotions. »

L'Esprit qui se communiquait à cette dame, et qui était celui de sa soeur, écrit alors spontanément : « Je reviendrai. »

Madame de Staël, s'adressant de nouveau d'elle-même à cette dame, écrit : « Un mot de consolation à un coeur souffrant. Pourquoi ces larmes de femme à soeur ? ces retours vers le passé, quand toutes vos pensées ne devraient aller que vers l'avenir ? Votre coeur souffre, votre âme a besoin de se dilater. Eh bien ! que ces larmes soient un soulagement et non produites par les regrets ! Celle qui vous aime et que vous pleurez est heureuse de son bonheur ! et espérez la rejoindre un jour. Vous ne la voyez pas ; mais pour elle il n'y a pas de séparation, car constamment elle peut être près de vous. »

2. Voudriez-vous nous dire ce que vous pensez actuellement de vos écrits ? - R. Un seul mot vous éclairera. Si je revenais et que je pusse recommencer, j'en changerais les deux tiers et ne garderais que l'autre tiers.

3. Pourriez-vous signaler les choses que vous désapprouvez ? - R. Pas trop d'exigence, car ce qui n'est pas juste, d'autres écrivains le changeront : je fus trop homme pour une femme.

4. Quelle était la cause première du caractère viril que vous avez montré de votre vivant ? - R. Cela dépend de la phase de l'existence où l'on est.

Dans la séance suivante, du 12 octobre, on lui adressa les questions suivantes par l'intermédiaire de M. D..., médium écrivain.

5. L'autre jour, vous êtes venue spontanément parmi nous, par l'intermédiaire de mademoiselle E... Auriez-vous la bonté de nous dire quel motif a pu vous engager à nous favoriser de votre présence sans que nous vous ayons appelée ? - R. La sympathie que j'ai pour vous tous ; c'est en même temps l'accomplissement d'un devoir qui m'est imposé dans mon existence actuelle, ou plutôt dans mon existence passagère, puisque je suis appelée à revivre : c'est du reste la destinée de tous les Esprits.

6. Vous est-il plus agréable de venir spontanément ou d'être évoquée ? - R. J'aime mieux être évoquée, parce que c'est une preuve qu'on pense à moi ; mais vous savez aussi qu'il est doux pour l'Esprit délivré de pouvoir converser avec l'Esprit de l'homme : c'est pourquoi vous ne devez pas vous étonner de m'avoir vue venir tout à coup parmi vous.

7. Y a-t-il de l'avantage à évoquer les Esprits plutôt qu'à attendre leur bon plaisir ? - R. En évoquant on a un but ; en les laissant venir, on court grand risque d'avoir des communications imparfaites sous beaucoup de rapports, parce que les mauvais viennent tout aussi bien que les bons.

8. Vous êtes-vous déjà communiquée dans d'autres cercles ? - R. Oui ; mais on m'a souvent fait paraître plus que je ne l'aurais voulu ; c'est-à-dire que l'on a souvent pris mon nom.

9. Auriez-vous la bonté de venir quelquefois parmi nous nous dicter quelques-unes de vos belles pensées, que nous serons heureux de reproduire pour l'instruction générale ? - R. Bien volontiers : je vais avec plaisir parmi ceux qui travaillent sérieusement pour s'instruire : mon arrivée de l'autre jour en est la preuve.

Médium peintre

 

Extrait du Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans.

Tout le monde ne pouvant être convaincu par le même genre de manifestations spirituelles, il a dû se développer des médiums de bien des sortes. Il y en a, aux Etats-Unis, qui font des portraits de personnes mortes depuis longtemps, et qu'ils n'ont jamais connues ; et comme la ressemblance est constatée ensuite, les gens sensés qui sont témoins de ces faits ne manquent guère de se convertir. Le plus remarquable de ces médiums est peut-être M. Rogers, que nous avons déjà cité (vol. I, p. 239), et qui habitait alors Columbus, où il exerçait sa profession de tailleur ; nous aurions pu ajouter qu'il n'a pas eu d'autre éducation que celle de son état.

Aux hommes instruits qui ont dit ou répété, à propos de la théorie spiritualiste : « Le recours aux Esprits n'est qu'une hypothèse ; un examen attentif prouve qu'elle n'est ni la plus rationnelle ni la plus vraisemblable, » à ceux-là surtout nous offrons la traduction ci-après, que nous abrégeons, d'un article écrit le 27 juillet dernier, par M. Lafayette R. Gridley, d'Attica (Indiana), aux éditeurs du Spiritual Age, qui l'ont publié en entier dans leur feuille du 14 août.

Au mois de mai dernier, M. E. Rogers, de Cardington (Ohio), qui, comme vous savez, est médium peintre et fait des portraits de personnes qui ne sont plus de ce monde, vint passer quelques jours chez moi. Pendant ce court séjour, il fut entransé par un artiste invisible qui se donna pour Benjamin West, et il peignit quelques beaux portraits, de grandeur naturelle, ainsi que d'autres moins satisfaisants.

Voici quelques particularités relatives à deux de ces portraits. Ils ont été peints par ledit E. Rogers, dans une chambre obscure, chez moi, dans le court intervalle d'une heure et trente minutes, dont une demi-heure environ se passa sans que le médium fût influencé, et j'en profitai pour examiner son travail, qui n'était pas encore achevé. Rogers fut entransé de nouveau, et il termina ces portraits. Alors, et sans aucune indication quant aux sujets ainsi représentés, l'un des portraits fut de suite reconnu comme étant celui de mon grand-père, Elisha Gridley ; ma femme, ma soeur, madame Chaney, et ensuite mon père et ma mère, tous furent unanimes à trouver la ressemblance bonne : c'est un fac-similé du vieillard, avec toutes les particularités de sa chevelure, de son col de chemise, etc. Quant à l'autre portrait, aucun de nous ne le reconnaissant, je le suspendis dans mon magasin, à la vue des passants, et il y resta une semaine sans être reconnu de personne. Nous nous attendions à ce que quelqu'un nous aurait dit qu'il représentait un ancien habitant d'Attica. Je perdais l'espoir d'apprendre qui on avait voulu peindre, lorsqu'un soir, ayant formé un cercle spiritualiste chez moi, un Esprit se manifesta et me fit la communication que voici :

« Mon nom est Horace Gridley. Il y a plus de cinq ans que j'ai laissé ma dépouille. J'ai demeuré plusieurs années à Natchez (Mississippi), où j'ai occupé la place de chérif. Mon unique enfant demeure là. Je suis cousin de votre père. Vous pouvez avoir d'autres renseignements sur mon compte en vous adressant à votre oncle, M. Gridley, de Brownsville (Tennessee). Le portrait que vous avez dans votre magasin est le mien, à l'époque où je vivais sur terre, peu de temps avant de passer à cette autre existence, plus élevée, plus heureuse et meilleure ; il me ressemble, autant du moins que j'ai pu reprendre ma physionomie d'alors, car cela est indispensable lorsqu'on nous peint, et nous le faisons le mieux que nous pouvons nous en souvenir et suivant que les conditions du moment le permettent. Le portrait en question n'est pas fini comme je l'aurais souhaité ; il y a quelques légères imperfections que M. West dit provenir des conditions dans lesquelles se trouvait le médium. Cependant, envoyez ce portrait à Natchez, pour qu'on l'examine ; je crois qu'on le reconnaîtra. »

Les faits mentionnés dans cette communication étaient parfaitement ignorés de moi, aussi bien que de tous les habitants de notre endroit. Une fois cependant, il y a plusieurs années, j'avais entendu dire que mon père avait eu un parent quelque part dans cette partie de la vallée du Mississippi ; mais aucun de nous ne savait le nom de ce parent, ni l'endroit où il avait vécu, ni même s'il était mort, et ce ne fut que plusieurs jours ensuite que j'appris de mon père (qui habitait Delphi, à quarante milles d'ici) quel avait été le lieu de résidence de son cousin, dont il n'avait presque pas entendu parler depuis soixante ans. Nous n'avions point songé à demander des portraits de famille ; j'avais simplement posé devant le médium une note écrite contenant les noms d'une vingtaine d'anciens habitants d'Attica, partis de ce monde, et nous désirions obtenir le portrait de quelqu'un d'entre eux. Je pense donc que tous les gens raisonnables admettront que le portrait ni la communication d'Horace Gridley n'ont pu résulter d'une transmission de pensée de nous au médium ; il est d'ailleurs certain que M. Rogers n'a jamais connu aucun des deux hommes dont il a fait les portraits, et très probablement il n'en avait jamais entendu parler, car il est Anglais de naissance ; il vint en Amérique, il y a dix ans, et il n'est jamais allé plus sud que Cincinnati, tandis qu'Horace Gridley, à ce que j'apprends, ne vint jamais plus nord que Memphis (Tenn), dans les dernières trente ou trente-cinq années de sa vie terrestre. J'ignore s'il visita jamais l'Angleterre ; mais ce n'aurait pu être qu'avant la naissance de Rogers, car celui-ci n'a pas plus de vingt-huit à trente ans. Quant à mon grand-père, mort depuis environ dix-neuf ans, il n'était jamais sorti des Etats-Unis, et son portrait n'avait jamais été fait d'aucune manière.

Dès que j'eus reçu la communication que j'ai transcrite plus haut, j'écrivis à M. Gridley, de Brownsville, et sa réponse vint corroborer ce que nous avait appris la communication de l'Esprit ; j'y trouvai en outre le nom de l'unique enfant d'Horace Gridley, qui est madame L. M. Patterson, habitant encore Natchez, où son père demeura longtemps, et qui mourut, à ce que pense mon oncle, il y a environ six ans, à Houston (Texas).

J'écrivis alors à madame Patterson, ma cousine nouvellement découverte, et lui envoyai une copie daguerréotypée du portrait que l'on nous disait être celui de son père. Dans ma lettre à mon oncle, de Brownsville, je n'avais rien dit de l'objet principal de mes recherches, et je n'en dis rien non plus à madame Patterson ; ni pourquoi j'envoyais ce portrait, ni comment je l'avais eu, ni quelle était la personne qu'il représentait ; je demandai simplement à ma cousine si elle y reconnaissait quelqu'un. Elle me répondit qu'elle ne pouvait certainement pas dire de qui était ce portrait, mais elle m'assurait qu'il ressemblait à son père à l'époque de sa mort. Je lui écrivis ensuite que nous l'avions pris aussi pour le portrait de son père, mais sans lui dire comment je l'avais eu. La réplique de ma cousine portait, en substance, que dans l'ambrotype que je lui avais envoyé, ils avaient tous reconnu son père, avant que je lui eusse dit que c'est lui qu'il représente. Ma cousine témoigna beaucoup de surprise de ce que j'avais un portrait de son père, lorsqu'elle même n'en avait jamais eu, et de ce que son père ne lui eût jamais dit qu'il eût fait faire son portrait pour n'importe qui. Elle n'avait pas cru qu'il en existât aucun. Elle se montra bien satisfaite de mon envoi, surtout à cause de ses enfants, qui ont beaucoup de vénération pour la mémoire de son père.

Alors je lui envoyai le portrait original, en l'autorisant à le garder, s'il lui plaisait ; mais je ne lui dis pas encore comment je l'avais eu. Les principaux passages de ce qu'elle m'écrivit en retour, sont les suivants :

« J'ai reçu votre lettre, ainsi que le portrait de mon père, que vous me permettez de garder, s'il est assez ressemblant. Il l'est certainement beaucoup ; et comme je n'ai jamais eu d'autre portrait de lui, je le garde, puisque vous y consentez ; je l'accepte avec beaucoup de reconnaissance, quoiqu'il me semble que mon père fût mieux que cela, quand il se trouvait en bonne santé. »

Avant la réception des deux dernières lettres de madame Patterson, le hasard voulut que M. Hedges, aujourd'hui de Delphi, mais autrefois de Natchez, et M. Ewing, venu récemment de Vicksburg (Mississippi), vissent le portrait en question et le reconnussent pour celui d'Horace Gridley avec qui tous les deux avaient eu des relations.

Je trouve que ces faits ont trop de signification pour être passés sous silence, et j'ai cru devoir vous les communiquer pour être publiés. Je vous assure qu'en écrivant cet article j'ai bien pris garde que tout y soit correct.

Remarque. Nous connaissons déjà les médiums dessinateurs ; outre les remarquables dessins dont nous avons donné un spécimen, mais qui nous retracent des choses dont nous ne pouvons vérifier l'exactitude, nous avons vu exécuter sous nos yeux, par des médiums tout à fait étrangers à cet art, des croquis très reconnaissables de personnes mortes qu'ils n'avaient jamais connues ; mais de là à un portrait peint dans les règles, il y a de la distance. Cette faculté se rattache à un phénomène fort curieux dont nous sommes témoin en ce moment, et dont nous parlerons prochainement.

 

 

Indépendance somnambulique

 

Beaucoup de personnes, qui acceptent parfaitement aujourd'hui le magnétisme, ont longtemps contesté la lucidité somnambulique ; c'est qu'en effet cette faculté est venue dérouter toutes les notions que nous avions sur la perception des choses du monde extérieur, et pourtant, depuis longtemps on avait l'exemple des somnambules naturels, qui jouissent de facultés analogues et que, par un contraste bizarre, on n'avait jamais cherché à approfondir. Aujourd'hui, la clairvoyance somnambulique est un fait acquis, et, s'il est encore contesté par quelques personnes, c'est que les idées nouvelles sont longues à prendre racine, surtout quand il faut renoncer à celles que l'on a longtemps caressées ; c'est aussi que beaucoup de gens ont cru, comme on le fait encore pour les manifestations spirites, que le somnambulisme pouvait être expérimenté comme une machine, sans tenir compte des conditions spéciales du phénomène ; c'est pourquoi n'ayant pas obtenu à leur gré, et à point nommé, des résultats toujours satisfaisants, ils en ont conclu à la négative. Des phénomènes aussi délicats exigent une observation longue, assidue et persévérante, afin d'en saisir les nuances souvent fugitives. C'est également par suite d'une observation incomplète des faits que certaines personnes, tout en admettant la clairvoyance des somnambules, contestent leur indépendance ; selon eux leur vue ne s'étend pas au-delà de la pensée de celui qui les interroge ; quelques-uns même prétendent qu'il n'y a pas vue, mais simplement intuition et transmission de pensée, et ils citent des exemples à l'appui. Nul doute que le somnambule voyant la pensée, peut quelquefois la traduire et en être l'écho ; nous ne contestons même pas qu'elle ne puisse en certains cas l'influencer : n'y aurait-il que cela dans le phénomène, ne serait-ce pas déjà un fait bien curieux et bien digne d'observation ? La question n'est donc pas de savoir si le somnambule est ou peut être influencé par une pensée étrangère, cela n'est pas douteux, mais bien de savoir s'il est toujours influencé : ceci est un résultat d'expérience. Si le somnambule ne dit jamais que ce que vous savez, il est incontestable que c'est votre pensée qu'il traduit ; mais si, dans certains cas, il dit ce que vous ne savez pas, s'il contredit votre opinion, votre manière de voir, il est évident qu'il est indépendant et ne suit que sa propre impulsion. Un seul fait de ce genre bien caractérisé suffirait pour prouver que la sujétion du somnambule à la pensée d'autrui n'est pas une chose absolue ; or il y en a des milliers ; parmi ceux qui sont à notre connaissance personnelle, nous citerons les deux suivants :

M. Marillon, demeurant à Bercy, rue de Charenton, n° 43, avait disparu le 13 janvier dernier. Toutes les recherches pour découvrir ses traces avaient été infructueuses, aucune des personnes chez lesquelles il avait l'habitude d'aller ne l'avait vu ; aucune affaire ne pouvait motiver une absence prolongée ; d'un autre côté, son caractère, sa position, son état mental, écartaient toute idée de suicide. On en était réduit à penser qu'il avait péri victime d'un crime ou d'un accident ; mais, dans cette dernière hypothèse, il aurait pu être facilement reconnu et ramené à son domicile, ou, tout au moins, porté à la Morgue. Toutes les probabilités étaient donc pour le crime ; c'est à cette pensée que l'on s'arrêta, d'autant mieux qu'on le croyait sorti pour aller faire un payement ; mais où et comment le crime avait-il été commis ? c'est ce que l'on ignorait. Sa fille eut alors recours à une somnambule, Mme Roger, qui en maintes autres circonstances semblables avait donné des preuves d'une lucidité remarquable que nous avons pu constater par nous-même. Mme Roger suivit M. Morillon depuis sa sortie de chez lui, à 3 heures de l'après-midi, jusque vers 7 heures du soir, au moment où il se disposait à rentrer ; elle le vit descendre ait bord de la Seine pour un motif pressant ; là, dit-elle, il a eu une attaque d'apoplexie, je le vois tomber sur une pierre, se faire une fente au front, puis couler dans l'eau ; ce n'est donc ni un suicide ni un crime ; je vois encore son argent et une clef dans la poche de son paletot. Elle indiqua l'endroit de l'accident ; mais, ajouta-t-elle, ce n'est pas là qu'il est maintenant, il a été facilement entraîné par le courant ; on le trouvera à tel endroit. C'est en effet ce qui eut lieu ; il avait la blessure au front indiquée ; la clef et l'argent étaient dans sa poche, et la position de ses vêtements indiquait suffisamment que la somnambule ne s'était pas trompée sur le motif qui l'avait conduit au bord de la rivière. Nous demandons où, dans tous ces détails, on peut voir la transmission d'une pensée quelconque. Voici un autre fait où l'indépendance somnambulique n'est pas moins évidente.

M. et Mme Belhomme, cultivateurs à Rueil, rue Saint-Denis, n° 19, avaient en réserve une somme d'environ 8 à 900 francs. Pour plus de sûreté, Mme Belhomme la plaça dans une armoire dont une partie était consacrée au vieux linge, l'autre au linge neuf, c'est dans cette dernière que l'argent fut placé ; à ce moment quelqu'un entra et Mme Belhomme se hâta de refermer l'armoire. A quelque temps de là, ayant eu besoin d'argent, elle se persuada l'avoir mis dans le vieux linge, parce que telle avait été son intention, dans l'idée que le vieux tenterait moins les voleurs ; mais, dans sa précipitation, à l'arrivée du visiteur, elle l'avait mis dans l'autre case. Elle était tellement convaincue de l'avoir placé dans le vieux linge, que l'idée de le chercher ailleurs ne lui vint même pas ; trouvant la place vide, et se rappelant la visite, elle crut avoir été remarquée et volée, et, dans cette persuasion, ses soupçons se portaient naturellement sur le visiteur.

Mme Belhomme se trouvait connaître Mlle Marillon, dont nous avons parlé plus haut, et lui conta sa mésaventure. Celle-ci lui ayant appris par quel moyen son père avait été retrouvé, l'engagea à s'adresser à la même somnambule, avant de faire aucune démarche. M. et Mme Belhomme se rendirent donc chez Mme Roger, bien convaincus d'avoir été volés, et dans l'espoir qu'on allait leur indiquer le voleur qui, dans leur opinion, ne pouvait être que le visiteur. Telle était donc leur pensée exclusive ; or la somnambule, après une description minutieuse de la localité, leur dit : « Vous n'êtes pas volés ; votre argent est intact dans votre armoire, seulement vous avez cru le mettre dans le vieux linge, tandis que vous l'avez mis dans le neuf ; retournez chez vous et vous l'y trouverez. » C'est en effet ce qui eut lieu.

Notre but, en rapportant ces deux faits, et nous pourrions en citer bien d'autres tout aussi concluants, a été de prouver que la clairvoyance somnambulique n'est pas toujours le reflet d'une pensée étrangère ; que le somnambule peut ainsi avoir une lucidité propre, tout à fait indépendante. Il en ressort des conséquences d'une haute gravité au point de vue psychologique ; nous y trouvons la clef de plus d'un problème que nous examinerons ultérieurement en traitant des rapports qui existent entre le somnambulisme et le Spiritisme, rapports qui jettent un jour tout nouveau sur la question.

 

Une nuit oubliée ou la sorcière Manouza

 

Mille deuxième nuit des Contes arabes, dictée par l'Esprit de Frédéric Soulié. Préface de l’éditeur.

Dans le courant de l'année 1856, les expériences de manifestations spirites que l'on faisait chez M. B..., rue Lamartine, y attiraient une société nombreuse et choisie. Les Esprits qui se communiquaient dans ce cercle étaient plus ou moins sérieux ; quelques-uns y ont dit des choses admirables de sagesse, d'une profondeur remarquable, ce dont on peut juger par le Livre des Esprits, qui y fut commencé et fait en très grande partie. D'autres étaient moins graves ; leur humeur joviale se prêtait volontiers à la plaisanterie, mais à une plaisanterie de bonne compagnie et qui jamais ne s'est écartée des convenances. De ce nombre était Frédéric Soulié, qui est venu de lui-même et sans y être convié, mais dont les visites inattendues étaient toujours pour la société un passe-temps agréable. Sa conversation était spirituelle, fine, mordante, pleine d'à-propos, et n'a jamais démenti l'auteur des Mémoires du diable ; du reste, il ne s'est jamais flatté, et quand on lui adressait quelques questions un peu ardues de philosophie, il avouait franchement son insuffisance pour les résoudre, disant qu'il était encore trop attaché à la matière, et qu'il préférait le gai au sérieux.

Le médium qui lui servait d'interprète était Mlle Caroline B..., l'une des filles du maître de la maison, médium du genre exclusivement passif, n'ayant jamais la moindre conscience de ce qu'elle écrivait, et pouvant rire et causer à droite et à gauche, ce qu'elle faisait volontiers, pendant que sa main marchait. Le moyen mécanique employé a été pendant fort longtemps la corbeille-toupie décrite dans notre Livre des Médiums. Plus tard le médium s'est servi de la psychographie directe.

On demandera sans doute quelle preuve nous avions que l'Esprit qui se communiquait était celui de Frédéric Soulié plutôt que de tout autre. Ce n'est point ici le cas de traiter la question de l'identité des Esprits ; nous dirons seulement que celle de Soulié s'est révélée par ces mille circonstances de détail qui ne peuvent échapper à une observation attentive ; souvent un mot, une saillie, un fait personnel rapporté, venaient nous confirmer que c'était bien lui ; il a plusieurs fois donné sa signature, qui a été confrontée avec des originaux. Un jour on le pria de donner son portrait, et le médium, qui ne sait pas dessiner, qui ne l'a jamais vu, a tracé une esquisse d'une ressemblance frappante.

Personne, dans la réunion, n'avait eu des relations avec lui de son vivant ; pourquoi donc y venait-il sans y être appelé ? C'est qu'il s'était attaché à l'un des assistants sans jamais avoir voulu en dire le motif ; il ne venait que quand cette personne était présente ; il entrait avec elle et s'en allait avec elle ; de sorte que, quand elle n'y était pas, il n'y venait pas non plus, et, chose bizarre, c'est que quand il était là, il était très difficile, sinon impossible, d'avoir des communications avec d'autres Esprits ; l'Esprit familier de la maison lui-même cédait la place, disant que, par politesse, il devait faire les honneurs de chez lui.

Un jour, il annonça qu'il nous donnerait un roman de sa façon, et en effet, quelque temps après, il commença un récit dont le début promettait beaucoup ; le sujet était druidique et la scène se passait dans l'Armorique au temps de la domination romaine ; malheureusement, il paraît qu'il fut effrayé de la tâche qu'il avait entreprise, car, il faut bien le dire, un travail assidu n'était pas son fort, et il avouait qu'il se complaisait plus volontiers dans la paresse. Après quelques pages dictées, il laissa là son roman, mais il annonça qu'il nous en écrirait un autre qui lui donnerait moins de peine : c'est alors qu'il écrivit le conte dont nous commençons la publication. Plus de trente personnes ont assisté à cette production et peuvent en attester l'origine. Nous ne la donnons point comme une oeuvre de haute portée philosophique, mais comme un curieux échantillon d'un travail de longue haleine obtenu des Esprits. On remarquera comme tout est suivi, comme tout s'y enchaîne avec un art admirable. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce récit a été repris à cinq ou six fois différentes, et souvent après des interruptions de deux ou trois semaines ; or, à chaque reprise, le récit se suivait comme s'il eût été écrit tout d'un trait, sans ratures, sans renvois et sans qu'on eût besoin de rappeler ce qui avait précédé. Nous le donnons tel qu'il est sorti du crayon du médium, sans avoir rien changé, ni au style, ni aux idées, ni à l'enchaînement des faits. Quelques répétitions de mots et quelques petits péchés d'orthographe avaient été signalés, Soulié nous a personnellement chargé de les rectifier, disant qu'il nous assisterait en cela ; quand tout a été terminé, il a voulu revoir l'ensemble, auquel il n'a fait que quelques rectifications sans importance, et donné l'autorisation de le publier comme on l'entendrait, faisant, dit-il, volontiers l'abandon de ses droits d'auteur. Toutefois, nous n'avons pas cru devoir l'insérer dans notre Revue sans le consentement formel de son ami posthume à qui il appartenait de droit, puisque c'est à sa présence et à sa sollicitation que nous étions redevable de cette production d'outre-tombe. Le titre a été donné par l'Esprit de Frédéric Soulié lui-même.            

A. K.

Une nuit oubliée

 

I

Il y avait, à Bagdad, une femme du temps d'Aladin ; c'est son histoire que je vais te conter :

Dans un des faubourgs de Bagdad demeurait, non loin du palais de la sultane Shéhérazad, une vieille femme nommée Manouza. Cette vieille femme était un sujet de terreur pour toute la ville, car elle était sorcière et des plus effrayantes. Il se passait la nuit, chez elle, des choses si épouvantables que, sitôt le soleil couché, personne ne se serait hasardé à passer devant sa demeure, à moins que ce ne fût un amant à la recherche d'un philtre pour une maîtresse rebelle, ou une femme abandonnée en quête d'un baume pour mettre sur la blessure que son amant lui avait faite en la délaissant.

Un jour donc que le sultan était plus triste que d'habitude, et que la ville était dans une grande désolation, parce qu'il voulait faire périr la sultane favorite, et qu'à son exemple tous les maris étaient infidèles, un jeune homme quitta une magnifique habitation située à côté du palais de la sultane. Ce jeune homme portait une tunique et un turban de couleur sombre ; mais sous ces simples habits il avait un grand air de distinction. Il cherchait à se cacher le long des maisons comme un voleur ou un amant craignant d'être surpris. Il dirigeait ses pas du côté de Manouza la sorcière. Une vive anxiété était peinte sur ses traits, qui décelaient la préoccupation dont il était agité. Il traversait les rues, les places avec rapidité, et pourtant avec une grande précaution.

Arrivé près de la porte, il hésite quelques minutes, puis se décide à frapper. Pendant un quart d'heure il eut de mortelles angoisses, car il entendit des bruits que nulle oreille humaine n'avait encore entendus ; une meute de chiens hurlant avec férocité, des cris lamentables, des chants d'hommes et de femmes, comme à la fin d'une orgie, et, pour éclairer tout ce tumulte, des lumières courant du haut en bas de la maison, des feux follets de toutes les couleurs ; puis, comme par enchantement, tout cessa : les lumières s'éteignirent et la porte s'ouvrit.

 

II

Le visiteur resta un instant interdit, ne sachant s'il devait entrer dans le couloir sombre qui s'offrait à sa vue. Enfin, s'armant de courage, il y pénétra hardiment. Après avoir marché à tâtons l'espace de trente pas, il se trouva en face d'une porte donnant dans une salle éclairée seulement par une lampe de cuivre à trois becs, suspendue au milieu du plafond.

La maison qui, d'après le bruit qu'il avait entendu de la rue, semblait devoir être très habitée, avait maintenant l'air désert ; cette salle qui était immense, et devait par sa construction être la base de l'édifice, était vide, si l'on en excepte les animaux empaillés de toutes sortes dont elle était garnie.

Au milieu de cette salle était une petite table couverte de grimoires, et devant cette table, dans un grand fauteuil, était assise une petite vieille, haute à peine de deux coudées, et tellement emmitouflée de châles et de turbans, qu'il était impossible de voir ses traits. A l'approche de l'étranger, elle releva la tête et montra à ses yeux le plus effroyable visage qu'il se peut imaginer.

« Te voilà, seigneur Noureddin, dit-elle en fixant ses yeux d'hyène sur le jeune homme qui entrait ; approche ! Voilà plusieurs jours que mon crocodile aux yeux de rubis m'a annoncé ta visite. Dis si c'est un philtre qu'il te faut ; dis si c'est une fortune. Mais, que dis-je, une fortune ! la tienne ne fait-elle pas envie au sultan lui-même ? N'es-tu pas le plus riche comme tu es le plus beau ? C'est probablement un philtre que tu viens chercher. Quelle est donc la femme qui ose t'être cruelle ? Enfin je ne dois rien dire ; je ne sais rien, je suis prête à écouter tes peines et à te donner les remèdes nécessaires, si toutefois ma science a le pouvoir de t'être utile. Mais que fais-tu donc là à me regarder ainsi sans avancer ? Aurais-tu peur ? Je t'effraye peut-être ? Telle que tu me vois, j'étais belle autrefois ; plus belle que toutes les femmes existantes aujourd'hui dans Bagdad ; ce sont les chagrins qui m'ont rendue si laide. Mais que te font mes souffrances ? Approche ; je t'écoute ; seulement je ne puis te donner que dix minutes, ainsi dépêche-toi. »

Noureddin n'était pas très rassuré ; cependant, ne voulant pas montrer aux yeux d'une vieille femme le trouble qui l'agitait, il s'avança et lui dit : Femme, je viens pour une chose grave ; de ta réponse dépend le sort de ma vie ; tu vas décider de mon bonheur ou de ma mort. Voici ce dont il s'agit :

« Le sultan veut faire mourir Nazara ; je l'aime ; je vais te conter d'où vient cet amour, et je viens te demander d'apporter un remède, non à ma douleur, mais à sa malheureuse position, car je ne veux pas qu'elle meure. Tu sais que mon palais est voisin de celui du sultan ; nos jardins se touchent. Il y a environ six lunes qu'un soir, me promenant dans ces jardins, j'entendis une charmante musique accompagnant la plus délicieuse voix de femme qui se soit jamais entendue. Voulant savoir d'où cela provenait, je m'approchai des jardins voisins, et je reconnus que c'était d'un cabinet de verdure habité par la sultane favorite. Je restai plusieurs jours absorbé par ces sons mélodieux ; nuit et jour je rêvais à la belle inconnue dont la voix m'avait séduit ; car il faut te dire que, dans ma pensée, elle ne pouvait être que belle. Je me promenais chaque soir dans les mêmes allées où j'avais entendu cette ravissante harmonie ; pendant cinq jours ce fut en vain ; enfin le sixième jour la musique se fit entendre de nouveau ; alors n'y pouvant plus tenir, je m'approchai du mur et je vis qu'il fallait peu d'efforts pour l'escalader.

« Après quelques moments d'hésitation, je pris un grand parti : je passai de chez moi dans le jardin voisin ; là, je vis, non une femme, mais une houri, la houri favorite de Mahomet, une merveille enfin ! A ma vue elle s'effaroucha bien un peu, mais, me jetant à ses pieds, je la conjurai de n'avoir aucune crainte et de m'écouter ; je lui dis que son chant m'avait attiré et l'assurai qu'elle ne trouverait dans mes actions que le plus profond respect ; elle eut la bonté de m'entendre.

« La première soirée se passa à parler de musique. Je chantais aussi, je lui offris de l'accompagner ; elle y consentit, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain à la même heure. A cette heure elle était plus tranquille ; le sultan était à son conseil, et la surveillance moins grande. Les deux ou trois premières nuits se passèrent tout à la musique ; mais la musique est la voix des amants, et dès le quatrième jour nous n'étions plus étrangers l'un à l'autre : nous nous aimions. Qu'elle était belle ! Que son âme était belle aussi ! Nous fîmes maintes fois le projet de nous évader. Hélas ! pourquoi ne l'avons-nous pas exécuté ? Je serais moins malheureux, et elle ne serait pas près de succomber. Cette belle fleur ne serait pas au moment d'être moissonnée par la faux qui va la ravir à la lumière.

La suite au prochain numéro.

 

Variétés

 

Le général Marceau

La Gazette de Cologne publie l'histoire suivante, qui lui est communiquée par son correspondant de Coblentz, et qui forme actuellement le sujet de toutes les conversations. Le fait est rapporté par la Patrie du 10 octobre 1858.

« On sait qu'au-dessous du fort de l'Empereur François, auprès de la route de Cologne, se trouve le monument du général français Marceau, qui tomba à Altenkirchen et fut enseveli à Coblentz, sur le mont Saint-Pierre, où se trouve maintenant la partie principale du fort. Le monument du général, qui est une pyramide tronquée, fut plus tard enlevé lorsqu'on commença les fortifications de Coblentz. Toutefois, sur l'ordre exprès du feu roi Frédéric III, il fut reconstruit à la place où il se trouve actuellement.

« M. de Stramberg, qui dans son Reinischen antiquarius donne une biographie très détaillée de Marceau, raconte que des personnes prétendent avoir vu le général, de nuit, à différentes reprises, monté sur un cheval et portant le manteau blanc des chasseurs français. Depuis quelque temps on se disait dans Coblentz que Marceau quittait son tombeau, et que nombre de gens assuraient l'avoir vu. Il y a quelques jours, un soldat, en faction sur le Pétersberg (le mont Saint-Pierre), voit venir à lui un cavalier blanc, monté sur un cheval blanc. Il crie : Qui vive ? N'ayant pas reçu de réponse à trois interpellations, il tire, et tombe évanoui. Une patrouille accourt au coup de feu et trouve la sentinelle sans connaissance. Portée à l'hôpital où elle tomba dangereusement malade, elle put cependant faire le récit de ce qu'elle avait vu. Une autre version dit qu'elle mourut des suites de l'aventure. Voilà l'anecdote telle qu'elle peut être certifiée par toute la ville de Coblentz. »

ALLAN KARDEC.

 

Décembre 1858

 

 

Des apparitions

 

Le phénomène des apparitions se présente aujourd'hui sous un aspect en quelque sorte nouveau, et qui jette une vive lumière sur les mystères de la vie d'outre-tombe. Avant d'aborder les faits étranges que nous allons rapporter, nous croyons devoir revenir sur l'explication qui en a été donnée, et la compléter.

Il ne faut point perdre de vue que, pendant la vie, l'Esprit est uni au corps par une substance semi-matérielle qui constitue une première enveloppe que nous avons désignée sous le nom de périsprit. L'Esprit a donc deux enveloppes : l'une grossière, lourde et destructible : c'est le corps ; l'autre éthérée, vaporeuse et indestructible : c'est le périsprit. La mort n'est que la destruction de l'enveloppe grossière, c'est l'habit de dessus usé que l'on quitte ; l'enveloppe semi-matérielle persiste, et constitue, pour ainsi dire, un nouveau corps pour l'Esprit. Cette matière éthérée n'est point l'âme, remarquons-le bien, ce n'est que la première enveloppe de l'âme. La nature intime de cette substance ne nous est pas encore parfaitement connue, mais l'observation nous a mis sur la voie de quelques-unes de ses propriétés. Nous savons qu'elle joue un rôle capital dans tous les phénomènes spirites ; après la mort c'est l'agent intermédiaire entre l'Esprit et la matière, comme le corps pendant la vie. Par là s'expliquent une foule de problèmes jusqu'alors insolubles. On verra dans un article subséquent le rôle qu'il joue dans les sensations de l'Esprit. Aussi la découverte, si l'on peut s'exprimer ainsi, du périsprit, a-t-elle fait faire un pas immense à la science spirite ; elle l'a fait entrer dans une voie toute nouvelle. Mais ce périsprit, direz-vous, n'est-il pas une création fantastique de l'imagination ? n'est-ce pas une de ces suppositions comme on en fait souvent dans la science pour expliquer certains effets ? Non, ce n'est pas une oeuvre d'imagination, parce que ce sont les Esprits eux-mêmes qui l'ont révélé ; ce n'est pas une idée fantastique, parce qu'il peut être constaté par les sens, parce qu'on peut le voir et le toucher. La chose existe, le mot seul est de nous. Il faut bien des mots nouveaux pour exprimer les choses nouvelles. Les Esprits eux-mêmes l'ont adopté dans les communications que nous avons avec eux.

Par sa nature et dans son état normal le périsprit est indivisible pour nous, mais il peut subir des modifications qui le rendent perceptible à la vue, soit par une sorte de condensation, soit par un changement dans la disposition moléculaire : c'est alors qu'il nous apparaît sous une forme vaporeuse. La condensation (il ne faudrait pas prendre ce mot à la lettre, nous ne l'employons que faute d'autre), la condensation, disons-nous, peut être telle que le périsprit acquière les propriétés d'un corps solide et tangible ; mais il peut instantanément reprendre son état éthéré et invisible. Nous pouvons nous rendre compte de cet effet par celui de la vapeur, qui peut passer de l'invisibilité à l'état brumeux, puis liquide, puis solide, et vice versa. Ces différents états du périsprit sont le produit de la volonté de l'Esprit, et non d'une cause physique extérieure. Quand il nous apparaît, c'est qu'il donne à son périsprit la propriété nécessaire pour le rendre visible, et cette propriété, il peut l'étendre, la restreindre, la faire cesser à son gré.

Une autre propriété de la substance du périsprit est celle de la pénétrabilité. Aucune matière ne lui fait obstacle : il les traverse toutes, comme la lumière traverse les corps transparents.

Le périsprit séparé du corps affecte une forme déterminée et limitée, et cette forme normale est celle du corps humain, mais elle n'est pas constante ; l'Esprit peut lui donner à sa volonté les apparences les plus variées, voire même celle d'un animal ou d'une flamme. On le conçoit du reste très facilement. Ne voit-on pas des hommes donner à leur figure les expressions les plus diverses, imiter à s'y méprendre la voix, la figure d'autres personnes, paraître bossus, boiteux, etc. ? Qui reconnaîtrait à la ville certains acteurs que l'on n'aurait vus que grimés sur la scène ? Si donc l'homme peut ainsi donner à son corps matériel et rigide des apparences si contraires, à plus forte raison l'Esprit peut-il le faire avec une enveloppe éminemment souple, flexible et qui peut se prêter à tous les caprices de la volonté.

Les Esprits nous apparaissent donc généralement sous une forme humaine ; dans leur état normal, cette forme n'a rien de bien caractéristique, rien qui les distingue les uns des autres d'une manière très tranchée ; chez les bons Esprits, elle est ordinairement belle et régulière : de longs cheveux flottent sur leurs épaules, des draperies enveloppent le corps. Mais s'ils veulent se faire reconnaître, ils prennent exactement tous les traits sous lesquels on les a connus, et jusqu'à l'apparence des vêtements si cela est nécessaire. Ainsi Esope, par exemple, comme Esprit n'est pas difforme ; mais si on l'évoque, en tant qu'Esope, aurait-il eu plusieurs existences depuis, il apparaîtra laid et bossu, avec le costume traditionnel. Le costume est peut-être ce qui étonne le plus, mais si l'on considère qu'il fait partie intégrante de l'enveloppe semi-matérielle, on conçoit que l'Esprit peut donner à cette enveloppe l'apparence de tel ou tel vêtement, comme celle de telle ou telle figure.

Les Esprits peuvent apparaître soit en rêve, soit à l'état de veille : Les apparitions à l'état de veille ne sont ni rares ni nouvelles ; il y en a eu de tous temps ; l'histoire en rapporte un grand nombre ; mais sans remonter si haut, de nos jours elles sont très fréquentes, et beaucoup de personnes en ont eu qu'elles ont prises au premier abord pour ce qu'on est convenu d'appeler des hallucinations. Elles sont fréquentes surtout dans les cas de mort de personnes absentes qui viennent visiter leurs parents ou amis. Souvent elles n'ont pas de but déterminé, mais on peut dire qu'en général, les Esprits qui nous apparaissent ainsi sont des êtres attirés vers nous par la sympathie. Nous connaissons une jeune dame qui voyait très souvent chez elle, dans sa chambre, avec ou sans lumière, des hommes qui y pénétraient et s'en allaient malgré les portes fermées. Elle en était très effrayée, et cela l'avait rendue d'une pusillanimité qu'on trouvait ridicule. Un jour elle vit distinctement son frère qui est en Californie et qui n'est point mort du tout ; preuve que l'Esprit des vivants peut aussi franchir les distances et apparaître dans un endroit tandis que le corps est ailleurs. Depuis que cette dame est initiée au spiritisme, elle n'a plus peur, parce qu'elle se rend compte de ses visions, et qu'elle sait que les Esprits qui viennent la visiter ne peuvent lui faire de mal. Lorsque son frère lui est apparu, il est probable qu'il était endormi ; si elle s'était expliqué sa présence, elle aurait pu lier conversation avec lui, et ce dernier, à son réveil, aurait pu en conserver un vague souvenir. Il est probable, en outre, qu'à ce moment il rêvait qu'il était près de sa soeur.

Nous avons dit que le périsprit peut acquérir la tangibilité ; nous en avons parlé à propos des manifestations produites par M. Home. On sait qu'il a plusieurs fois fait apparaître des mains que l'on pouvait palper comme des mains vivantes, et qui tout à coup s'évanouissaient comme une ombre ; mais on n'avait pas encore vu de corps entier sous cette forme tangible ; ce n'est pourtant point une chose impossible. Dans une famille de la connaissance intime d'un de nos abonnés, un Esprit s'est attaché à la fille de la maison, enfant de 10 à 11 ans, sous la forme d'un joli petit garçon du même âge. Il est visible pour elle comme une personne ordinaire, et se rend à volonté visible ou invisible à d'autres personnes ; il lui rend toutes sortes de bons offices, lui apporte des jouets, des bonbons, fait le service de la maison, va acheter ce dont on a besoin, et qui plus est le paie. Ceci n'est point une légende de la mystique Allemagne, ce n'est point une histoire du moyen-âge, c'est un fait actuel, qui se passe au moment où nous écrivons, dans une ville de France, et dans une famille très honorable. Nous avons été à même de faire sur ce fait des études pleines d'intérêt et qui nous ont fourni les révélations les plus étranges et les plus inattendues. Nous en entretiendrons nos lecteurs d'une manière plus complète dans un article spécial que nous publierons prochainement.

 

 

M. Adrien, médium voyant

 

Toute personne pouvant voir les Esprits sans secours étranger, est par cela même médium voyant ; mais en général les apparitions sont fortuites, accidentelles. Nous ne connaissions encore personne apte à les voir d'une manière permanente, et à volonté. C'est de cette remarquable faculté dont est doué M. Adrien, l'un des membres de la Société parisienne des Etudes spirites. Il est à la fois médium voyant, écrivain, auditif et sensitif. Comme médium écrivain il écrit sous la dictée des Esprits, mais rarement d'une manière mécanique comme les médiums purement passifs ; c'est-à-dire que, quoiqu'il écrive des choses étrangères à sa pensée, il a la conscience de ce qu'il écrit. Comme médium auditif il entend les voix occultes qui lui parlent. Nous avons dans la Société deux autres médiums qui jouissent de cette dernière faculté à un très haut degré. Ils sont en même temps très bons médiums écrivains. Enfin, comme médium sensitif, il ressent les attouchements des Esprits, et la pression qu'ils exercent sur lui ; il en ressent même des commotions électriques très violentes qui se communiquent aux personnes présentes. Lorsqu'il magnétise quelqu'un, il peut à volonté, lorsque cela est nécessaire à la santé, produire sur lui les secousses de la pile voltaïque.

Une nouvelle faculté vient de se révéler en lui, c'est la double vue ; sans être somnambule, et quoiqu'il soit parfaitement éveillé, il voit à volonté, à une distance illimitée, même au-delà des mers ce qui se passe dans une localité ; il voit les personnes et ce qu'elles font ; il décrit les lieux et les faits avec une précision dont l'exactitude a été vérifiée. Hâtons-nous de dire que M. Adrien n'est point un de ces hommes faibles et crédules qui se laissent aller à leur imagination ; c'est au contraire un homme d'un caractère très froid, très calme, et qui voit tout cela avec le sang-froid le plus absolu, nous ne disons pas avec indifférence, loin de là, car il prend ses facultés au sérieux, et les considère comme un don de la Providence qui lui a été accordé pour le bien, aussi ne s'en sert-il que pour les choses utiles, et jamais pour satisfaire une vaine curiosité. C'est un jeune homme d'une famille distinguée, très honorable, d'un caractère doux et bienveillant, et dont l'éducation soignée se révèle dans son langage et dans toutes ses manières. Comme marin et comme militaire, il a parcouru une partie de l'Afrique, de l'Inde et de nos colonies.

De toutes ses facultés comme médium, la plus remarquable, et à notre avis la plus précieuse, c'est celle de médium voyant. Les Esprits lui apparaissent sous la forme que nous avons décrite dans notre précédent article sur les apparitions ; il les voit avec une précision dont on peut juger par les portraits que nous donnons ci-après de la veuve du Malabar et de la Belle Cordière de Lyon. Mais, dira-t-on, qu'est-ce qui prouve qu'il voit bien et qu'il n'est pas le jouet d'une illusion ? Ce qui le prouve, c'est que lorsqu'une personne qu'il ne connaît pas, évoquant par son intermédiaire un parent, un ami qu'il n'a jamais vu, il en fait un portrait saisissant de ressemblance et que nous avons été à même de constater ; il n'y a donc pour nous aucun doute sur cette faculté dont il jouit à l'état de veille, et non comme somnambule.

Ce qu'il y a de plus remarquable encore, peut-être, c'est qu'il ne voit pas seulement les Esprits que l'on évoque ; il voit en même temps tous ceux qui sont présents, évoqués ou non ; il les voit entrer, sortir, aller, venir, écouter ce qui se dit, en rire ou le prendre au sérieux, suivant leur caractère ; chez les uns il y a de la gravité, chez d'autres un air moqueur et sardonique ; quelques fois l'un d'eux s'avance vers l'un des assaillants, et lui met la main sur l'épaule ou se place à ses côtés, quelques-uns se tiennent à l'écart ; en un mot, dans toute réunion, il y a toujours une assemblée occulte composée des Esprits attirés par leur sympathie pour les personnes, et pour les choses dont on s'occupe. Dans les rues il en voit une foule, car outre les Esprits familiers qui accompagnent leurs protégés, il y a là, comme parmi nous, la masse des indifférents et des flâneurs. Chez lui, nous dit-il, il n'est jamais seul, et ne s'ennuie jamais ; il a toujours une société avec laquelle il s'entretient.

Sa faculté s'étend non seulement aux Esprits des morts, mais à ceux des vivants ; quand il voit une personne, il peut faire abstraction du corps ; alors l'Esprit lui apparaît comme s'il en était séparé, et il peut converser avec lui. Chez un enfant, par exemple, il peut voir l'Esprit qui est incarné en lui, apprécier sa nature, et savoir ce qu'il était avant son incarnation.

Cette faculté, poussée à ce degré, nous initie mieux que toutes les communications écrites à la nature du monde des Esprits ; elle nous le montre tel qu'il est, et si nous ne le voyons pas par nos yeux, la description qu'il nous en donne nous le fait voir par la pensée ; les Esprits ne sont plus des êtres abstraits, ce sont des êtres réels, qui sont là à nos côtés, qui nous coudoient sans cesse, et comme nous savons maintenant que leur contact peut être matériel, nous comprenons la cause d'une foule d'impressions que nous ressentons sans nous en rendre compte. Aussi plaçons-nous M. Adrien au nombre des médiums les plus remarquables, et au premier rang de ceux qui ont fourni les éléments les plus précieux pour la connaissance du monde spirite. Nous le plaçons surtout au premier rang par ses qualités personnelles, qui sont celles d'un homme de bien par excellence, et qui le rendent éminemment sympathique aux Esprits de l'ordre le plus élevé, ce qui n'a pas toujours lieu chez les médiums à influences purement physiques. Sans doute il y en a parmi ces derniers qui feront plus de sensation, qui captiveront mieux la curiosité, mais pour l'observateur, pour celui qui veut sonder les mystères de ce monde merveilleux, M. Adrien est l'auxiliaire le plus puissant que nous ayons encore vu. Aussi avons-nous mis sa faculté et sa complaisance à profit pour notre instruction personnelle, soit dans l'intimité, soit dans les séances de la société, soit enfin, dans la visite de divers lieux de réunion. Nous avons été ensemble dans les théâtres, dans les bals, dans les promenades, dans les hôpitaux, dans les cimetières, dans les églises ; nous avons assisté à des enterrements, à des mariages, à des baptêmes, à des sermons : partout nous avons observé la nature des Esprits qui venaient s'y grouper, nous avons lié conversation avec quelques-uns, nous les avons interrogés et nous avons appris beaucoup de choses dont nous ferons profiter nos lecteurs, car notre but est de les faire pénétrer comme nous dans ce monde si nouveau pour nous. Le microscope nous a révélé le monde des infiniment petits que nous ne soupçonnions pas, quoiqu'il fût sous nos doigts, le télescope nous a révélé l'infinité des mondes célestes que nous ne soupçonnions pas davantage ; le spiritisme nous découvre le monde des Esprits qui est partout, à nos côtés comme dans les espaces ; monde réel qui réagit incessamment sur nous.

 

 

Un Esprit au convoi de son corps

 

Etat de l'âme au moment de la mort

Les Esprits nous ont toujours dit que la séparation de l'âme et du corps ne se fait pas instantanément ; elle commence quelquefois avant la mort réelle pendant l'agonie ; quand la dernière pulsation s'est fait sentir, le dégagement n'est pas encore complet ; il s'opère plus ou moins lentement selon les circonstances, et jusqu'à son entière délivrance l'âme éprouve un trouble, une confusion qui ne lui permettent pas de se rendre compte de sa situation ; elle est dans l'état d'une personne qui s'éveille et dont les idées sont confuses. Cet état n'a rien de pénible pour l'homme dont la conscience est pure ; sans trop s'expliquer ce qu'il voit, il est calme et attend sans crainte le réveil complet ; il est au contraire plein d'angoisses et de terreur pour celui qui redoute l'avenir. La durée de ce trouble, disons-nous, est variable ; elle est beaucoup moins longue chez celui qui, pendant sa vie, a déjà élevé ses pensées et purifié son âme ; deux ou trois jours lui suffisent, tandis que chez d'autres il en faut quelquefois huit et plus. Nous avons souvent assisté à ce moment solennel, et toujours nous avons vu la même chose ; ce n'est donc pas une théorie, mais un résultat d'observations, puisque c'est l'Esprit qui parle et qui peint sa propre situation. En voici un exemple d'autant plus caractéristique et d'autant plus intéressant pour l'observateur qu'il ne s'agit plus d'un Esprit invisible écrivant par un médium, mais bien d'un Esprit vu et entendu en présence de son corps, soit dans la chambre mortuaire, soit dans l'église pendant le service funèbre.

M. X... venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie ; quelques heures après sa mort, M. Adrien, un de ses amis, se trouvait dans sa chambre avec la femme du défunt ; il vit distinctement l'Esprit de celui-ci se promener de long en large, regarder alternativement son corps et les personnes présentes, puis s'asseoir dans un fauteuil ; il avait exactement la même apparence que de son vivant ; il était vêtu de même, redingote noire, pantalon noir ; il avait les mains dans ses poches et l'air soucieux.

Pendant ce temps, sa femme cherchait un papier dans le secrétaire, son mari la regarde et dit : Tu as beau chercher, tu ne trouveras rien. Elle ne se doutait nullement de ce qui se passait, car M. X... n'était visible que pour M. Adrien.

Le lendemain, pendant le service funèbre, M. Adrien vit de nouveau l'Esprit de son ami errer à côté du cercueil, mais il n'avait plus le costume de la veille ; il était enveloppé d'une sorte de draperie. La conversation suivante s'engagea entre eux. Remarquons, en passant, que M. Adrien n'est point somnambule ; qu'à ce moment, comme le jour précédent, il était parfaitement éveillé, et que l'Esprit lui apparaissait comme s'il eut été un des assistants au convoi.

- D. Dis-moi un peu, cher Esprit, que ressens-tu maintenant. - R. Du bien et de la souffrance. - D. Je ne comprends pas cela. - R. Je sens que je suis vivant de ma véritable vie, et cependant je vois mon corps ici, dans cette boite ; je me palpe et ne me sens pas, et cependant je sens que je vis, que j'existe ; je suis donc deux êtres ? Ah ! laissez-moi me tirer de cette nuit, j'ai le cauchemar.

- D. En avez-vous pour longtemps à rester ainsi ? - R. Oh ! non ; Dieu merci, mon ami ; je sens que je me réveillerai bientôt ; ce serait horrible autrement ; j'ai les idées confuses ; tout est brouillard ; songe à la grande division qui vient de se faire... je n'y comprends encore rien.

- D. Quel effet vous fit la mort ? - R. La mort ! je ne suis pas mort, mon enfant, tu te trompes. Je me levais et fus frappé tout d'un coup par un brouillard qui me descendit sur les yeux ; puis, je me réveillai, et juge de mon étonnement, de me voir, de me sentir vivant, et de voir à côté, sur le carreau, mon autre ego couché. Mes idées étaient confuses ; j'errais pour me remettre, mais je ne pus ; je vis ma femme venir, me veiller, se lamenter, et je me demandais pourquoi ? Je la consolais, je lui parlais, et elle ne me répondait ni ne me comprenait ; c'est là ce qui me torturait et rendait mon Esprit plus troublé. Toi seul m'as fait du bien, car tu m'as entendu et tu comprends ce que je veux ; tu m'aides à débrouiller mes idées, et tu me fais grand bien ; mais pourquoi les autres ne font-ils pas de même ? Voilà ce qui me torture... Le cerveau est écrasé devant cette douleur... Je m'en vais la voir, peut-être m'entendra-t-elle maintenant... Au revoir, cher ami ; appelle-moi et j'irai te voir... Je te ferai même visite en ami... Je te surprendrai... au revoir.

M. Adrien le vit ensuite aller près de son fils qui pleurait : il se pencha vers lui, resta un moment dans cette situation et partit rapidement. Il n'avait pas été entendu, et se figurait sans doute produire un son ; moi, je suis persuadé, ajoute M. Adrien, que ce qu'il disait arrivait au coeur de l'enfant ; je vous prouverai cela. Je l'ai revu depuis, il est plus calme.

Remarque. Ce récit est d'accord avec tout ce que nous avions déjà observé sur le phénomène de la séparation de l'âme ; il confirme avec des circonstances toutes spéciales, cette vérité qu'après la mort, l'Esprit est encore là présent. On croit n'avoir devant soi qu'un corps inerte, tandis qu'il voit et entend tout ce qui se passe autour de lui, qu'il pénètre la pensée des assistants, qu'il n'y a entre eux et lui que la différence de la visibilité et de l'invisibilité ; les pleurs hypocrites d'avides héritiers ne peuvent lui en imposer. Que de déceptions les Esprits doivent éprouver à ce moment !

 

 

Phénomène de bi-corporéité

 

Un des membres de la société nous communique une lettre d'un de ses amis de Boulogne-sur-Mer, dans laquelle on lit le passage suivant. Cette lettre est datée du 26 juillet 1856.

« Mon fils, depuis que je l'ai magnétisé par les ordres de nos Esprits, est devenu un médium très rare, du moins c'est ce qu'il m'a révélé dans son état somnambulique dans lequel je l'avais mis sur sa demande le 14 mai dernier, et quatre ou cinq fois depuis.

Pour moi, il est hors de doute que mon fils éveillé converse librement avec les Esprits qu'il désire, par l'intermédiaire de son guide, qu'il appelle familièrement son ami ; qu'à sa volonté il se transporte en Esprit où il désire, et je vais vous en citer un fait dont j'ai les preuves écrites entre les mains.

Il y a juste aujourd'hui un mois, nous étions tous deux dans la salle à manger. Je lisais le cours de magnétisme de M. Du Potet, quand mon fils prend le livre et le feuillette ; arrivé à un certain endroit, son guide lui dit à l'oreille : Lis cela. C'était l'aventure d'un docteur d'Amérique dont l'Esprit avait visité un ami à 15 ou 20 lieues de là pendant qu'il dormait. Après l'avoir lu, mon fils dit : Je voudrais bien faire un petit voyage semblable. - Eh bien ! où veux-tu aller ? lui dit son guide. - A Londres, répond mon fils, voir mes amis, et il désigna ceux qu'il voudrait visiter.

C'est demain dimanche, lui fut-il répondu ; tu n'es pas obligé de te lever de bonne heure pour travailler. Tu t'endormiras à huit heures et tu iras voyager à Londres jusqu'à huit heures et demie. Vendredi prochain tu recevras une lettre de tes amis, qui te feront des reproches d'être resté si peu de temps avec eux.

Effectivement, le lendemain matin à l'heure indiquée il s'endormit d'un sommeil de plomb ; à huit heures et demie je l'éveillai, il ne se rappelait de rien ; de mon côté, je ne dis pas un mot, attendant la suite.

Le vendredi suivant, je travaillais à une de mes machines et, suivant mon habitude, je fumais, car c'était après déjeuner ; mon fils regarde la fumée de ma pipe et me dit : Tiens ! il y a une lettre dans ta fumée. - Comment vois-tu une lettre dans ma fumée ? - Tu vas le voir, reprend-il, car voilà le facteur qui l'apporte. Effectivement, le facteur vint remettre une lettre de Londres dans laquelle les amis de mon fils lui faisaient un reproche de n'avoir passé avec eux que quelques instants, le dimanche précédent de huit heures à huit heures et demie, avec une foule de détails qu'il serait trop long de répéter ici, entre autres le fait singulier d'avoir déjeuné avec eux. J'ai la lettre, comme je vous l'ai dit, qui prouve que je n'invente rien. »

Le fait ci-dessus ayant été raconté, un des assistants dit que l'histoire rapporte plusieurs faits semblables. Il cite saint Alphonse de Ligurie qui fut canonisé avant le temps voulu pour s'être ainsi montré simultanément en deux endroits différents, ce qui passa pour un miracle.

Saint Antoine de Padoue était en Espagne, et au moment où il prêchait, son père (à Padoue) allait au supplice accusé d'un meurtre. A ce moment saint Antoine paraît, démontre l'innocence de son père, et fait connaître le véritable criminel, qui plus tard subit le châtiment. Il fut constaté que saint Antoine prêchait dans le même moment en Espagne.

Saint Alphonse de Ligurie ayant été évoqué, il lui fut adressé les questions suivantes :

1. Le fait pour lequel vous avez été canonisé est-il réel ? - R. Oui.

2. Ce phénomène est-il exceptionnel ? - R. Non ; il peut se présenter chez tous les individus dématérialisés.

3. Etait-ce un juste motif de vous canoniser ? - R. Oui, puisque par ma vertu, je m'étais élevé vers Dieu ; sans cela, je n'eusse pu me transporter dans deux endroits à la fois.

4. Tous les individus chez lesquels ce phénomène se présente, mériteraient-ils d'être canonisés ?- R. Non, parce que tous ne sont pas également vertueux.

5. Pourriez-vous nous donner l'explication de ce phénomène ? - R. Oui ; l'homme, lorsqu'il s'est complètement dématérialisé par sa vertu, qu'il a élevé son âme vers Dieu, peut apparaître en deux endroits à la fois, voici comment. L'Esprit incarné, en sentant le sommeil venir, peut demander à Dieu de se transporter dans un lieu quelconque. Son Esprit, ou son âme, comme vous voudrez l'appeler, abandonne alors son corps, suivi d'une partie de son périsprit, et laisse la matière immonde dans un état voisin de la mort. Je dis voisin de la mort, parce qu'il est resté dans le corps un lien qui rattache le périsprit et l'âme à la matière, et ce lien ne peut être défini. Le corps apparaît donc dans l'endroit demandé. Je crois que c'est tout ce que vous désirez savoir.

6. Ceci ne nous donne pas l'explication de la visibilité et de la tangibilité du périsprit. - R. L'Esprit se trouvant dégagé de la matière suivant son degré d'élévation, peut se rendre tangible à la matière.

7. Cependant certaines apparitions tangibles de mains et autres parties du corps, appartiennent évidemment à des Esprits d'un ordre inférieur. - R. Ce sont des Esprits supérieurs qui se servent d'Esprits inférieurs pour prouver la chose.

8. Le sommeil du corps est-il indispensable pour que l'Esprit apparaisse en d'autres endroits ? - R. L'âme peut se diviser lorsqu'elle se sent portée dans un lieu différent de celui où se trouve le corps.

9. Un homme étant plongé dans le sommeil tandis que son Esprit apparaît ailleurs, qu'arriverait-il s'il était réveillé subitement ? - R. Cela n'arriverait pas, parce que si quelqu'un avait l'intention de l'éveiller, l'Esprit rentrerait dans le corps, et préviendrait l'intention, attendu que l'Esprit lit dans la pensée.

Tacite rapporte un fait analogue :

Pendant les mois que Vespasien passa dans Alexandrie pour attendre le retour périodique des vents d'été et la saison où la mer devient sûre, plusieurs prodiges arrivèrent, par où se manifesta la faveur du ciel et l'intérêt que les dieux semblaient prendre à ce prince...

Ces prodiges redoublèrent dans Vespasien le désir de visiter le séjour sacré du dieu, pour le consulter au sujet de l'empire. Il ordonne que le temple soit fermé à tout le monde : entré lui-même et tout entier à ce qu'allait prononcer l'oracle, il aperçoit derrière lui un des principaux Egyptiens, nommé Basilide, qu'il savait être retenu malade à plusieurs journées d'Alexandrie. Il s'informe aux prêtres si Basilide est venu ce jour-là dans le temple ; il s'informe aux passants si on l'a vu dans la ville, enfin il envoie des hommes à cheval, et il s'assure que dans ce moment-là même il était à quatre-vingts milles de distance. Alors, il ne douta plus que la vision ne fût surnaturelle, et le nom de Basilide lui tint lieu d'oracle. (TACITE. Histoires, liv. IV, chap. 81 et 82. Traduction de Burnouf.)

Depuis que cette communication nous a été faite, plusieurs faits du même genre, dont la source est authentique, nous ont été racontés, et dans le nombre il en est de tout récents, qui ont lieu, pour ainsi dire, au milieu de nous, et qui se sont présentés avec les circonstances les plus singulières. Les explications auxquelles ils ont donné lieu élargissent singulièrement le champ des observations psychologiques.

La question des hommes doubles, reléguée jadis parmi les contes fantastiques, paraît avoir ainsi un fond de vérité. Nous y reviendrons très prochainement.

 

 

Sensations des esprits

 

Les esprits souffrent-ils ? quelles sensations éprouvent-ils ? Telles sont les questions que l'on s'adresse naturellement et que nous allons essayer de résoudre. Nous devons dire, tout d'abord, que pour cela nous ne nous sommes pas contenté des réponses des Esprits ; nous avons dû, par de nombreuses observations, prendre en quelque sorte, la sensation sur le fait.

Dans une de nos réunions, et peu après que St-Louis nous eût donné la belle dissertation sur l'avarice que nous avons insérée dans notre numéro du mois de février, un de nos sociétaires raconta le fait suivant, à propos de cette même dissertation.

« Nous étions, dit-il, occupés d'évocations dans une petite réunion d'amis, lorsque se présenta, inopinément et sans que nous l'ayons appelé, l'Esprit d'un homme que nous avions beaucoup connu, et qui, de son vivant, aurait pu servir de modèle au portrait de l'avare tracé par St-Louis ; un de ces hommes qui vivent misérablement au milieu de la fortune, qui se privent, non pour les autres, mais pour amasser sans profit pour personne. C'était en hiver, nous étions près du feu ; tout-à-coup cet esprit nous rappelle son nom, auquel nous ne songions nullement et nous demande la permission de venir pendant trois jours se chauffer à notre foyer, disant qu'il souffre horriblement du froid qu'il a volontairement enduré pendant sa vie, et qu'il a fait endurer aux autres par son avarice. C'est, ajoute-t-il, un adoucissement que j'ai obtenu, si vous voulez bien me l'accorder. »

Cet Esprit éprouvait donc une sensation pénible de froid ; mais comment l'éprouvait-il ? là était la difficulté. Nous adressâmes à St-Louis les questions suivantes à ce sujet.

Voudriez-vous bien nous dire comment cet esprit d'avare, qui n'avait plus de corps matériel, pouvait ressentir le froid et demander à se chauffer ? - R. Tu peux te représenter les souffrances de l'Esprit par les souffrances morales.

- Nous concevons les souffrances morales, comme les regrets, les remords, la honte ; mais le chaud et le froid, la douleur physique, ne sont pas des effets moraux ; les Esprits éprouvent-ils ces sortes de sensations ? - R. Ton âme ressent-elle le froid ? non ; mais elle a la conscience de la sensation qui agit sur le corps.

- Il semblerait résulter de là que cet esprit avare ne ressentait pas un froid effectif ; mais qu'il avait le souvenir de la sensation du froid qu'il avait enduré, et que ce souvenir étant pour lui comme une réalité, devenait un supplice. - R. C'est à peu près cela. Il est bien entendu qu'il y a une distinction que vous comprenez parfaitement entre la douleur physique et la douleur morale ; il ne faut pas confondre l'effet avec la cause.

- Si nous comprenons bien, on pourrait, ce nous semble, expliquer la chose ainsi qu'il suit :

Le corps est l'instrument de la douleur ; c'est sinon la cause première, au moins la cause immédiate. L'âme a la perception de cette douleur : cette perception est l'effet. Le souvenir quelle en conserve peut être aussi pénible que la réalité, mais ne peut avoir d'action physique. En effet, un froid ni une chaleur intenses ne peuvent désorganiser les tissus : l'âme ne peut ni se geler, ni brûler. Ne voyons-nous pas tous les jours le souvenir ou l'appréhension d'un mal physique produire l'effet de la réalité ? occasionner même la mort ? Tout le monde sait que les personnes amputées ressentent de la douleur dans le membre qui n'existe plus. Assurément ce n'est point ce membre qui est le siège, ni même le point de départ de la douleur. Le cerveau en a conservé l'impression, voilà tout. On peut donc croire qu'il y a quelque chose d'analogue dans les souffrances de l'esprit après la mort. Ces réflexions sont-elles justes ?

R. Oui ; mais plus tard vous comprendrez mieux encore. Attendez que de nouveaux faits soient venus vous fournir de nouveaux sujets d'observation, et alors vous pourrez en tirer des conséquences plus complètes.

Ceci se passait au commencement de l'année 1858 ; depuis lors, en effet, une étude plus approfondie du périsprit qui joue un rôle si important dans tous les phénomènes spirites, et dont il n'avait pas été tenu compte, les apparitions vaporeuses ou tangibles, l'état de l'Esprit au moment de la mort, l'idée si fréquente chez l'Esprit qu'il est encore vivant, le tableau si saisissant des suicidés, des suppliciés, des gens qui se sont absorbés dans les jouissances matérielles, et tant d'autres faits sont venus jeter la lumière sur cette question, et ont donné lieu à des explications dont nous donnons ici le résumé.

Le périsprit est le lien qui unit l'Esprit à la matière du corps : il est puisé dans le milieu ambiant, dans le fluide universel ; il tient à la fois de l'électricité, du fluide magnétique et, jusqu'à un certain point, de la matière inerte. On pourrait dire que c'est la quintessence de la matière : c'est le principe de la vie organique, mais ce n'est pas celui de la vie intellectuelle : la vie intellectuelle est dans l'Esprit. C'est, en outre, l'agent des sensations extérieures. Dans le corps, ces sensations sont localisées par les organes qui leur servent de canaux. Le corps détruit, les sensations sont générales. Voilà pourquoi l'Esprit ne dit pas qu'il souffre plutôt de la tête que des pieds. Il faut du reste se garder de confondre les sensations du périsprit, rendu indépendant, avec celles du corps : nous ne pouvons prendre ces dernières que comme terme de comparaison et non comme analogie. Un excès de chaleur ou de froid peut désorganiser les tissus du corps et ne peut porter aucune atteinte au périsprit. Dégagé du corps, l'Esprit peut souffrir, mais cette souffrance n'est pas celle du corps : ce n'est cependant pas une souffrance exclusivement morale, comme le remords, puisqu'il se plaint du froid et du chaud ; il ne souffre pas plus en hiver qu'en été : nous en avons vu passer à travers les flammes sans rien éprouver de pénible ; la température ne fait donc sur eux aucune impression. La douleur qu'ils ressentent n'est donc pas une douleur physique proprement dite : c'est un vague sentiment intime dont l'Esprit lui-même ne se rend pas toujours un compte parfait, précisément, parce que la douleur n'est pas localisée et qu'elle n'est pas produite par les agents extérieurs : c'est plutôt un souvenir qu'une réalité, mais un souvenir tout aussi pénible. Il y a cependant quelquefois plus qu'un souvenir, comme nous allons le voir.

L'expérience nous apprend qu'au moment de la mort le périsprit se dégage plus ou moins lentement du corps ; pendant les premiers instants, l'Esprit ne s'explique pas sa situation ; il ne croit pas être mort ; il se sent vivre ; il voit son corps d'un côté, il sait qu'il est à lui, et il ne comprend pas qu'il en soit séparé : cet état dure aussi longtemps qu'il existe un lien entre le corps et le périsprit. Qu'on veuille bien se reporter à l'évocation du suicidé des bains de la Samaritaine que nous avons rapportée dans notre numéro de juin. Comme tous les autres, il disait : Non, je ne suis pas mort, et il ajoutait : Et cependant je sens les vers qui me rongent. Or, assurément, les vers ne rongeaient pas le périsprit, et encore moins l'Esprit, ils ne rongeaient que le corps. Mais comme la séparation du corps et du périsprit n'était pas complète, il en résultait une sorte de répercussion morale qui lui transmettait la sensation de ce qui se passait dans le corps. Répercussion n'est peut-être pas le mot, il pourrait faire croire à un effet trop matériel ; c'est plutôt la vue de ce qui se passait dans son corps auquel se rattachait son périsprit qui produisait en lui une illusion qu'il prenait pour une réalité. Ainsi ce n'était pas un souvenir, puisque, pendant sa vie, il n'avait pas été rongé par les vers : c'était le sentiment de l'actualité. On voit par là les déductions que l'on peut tirer des faits, lorsqu'ils sont observés attentivement. Pendant la vie, le corps reçoit les impressions extérieures et les transmet à l'Esprit par l'intermédiaire du périsprit qui constitue, probablement, ce qu'on appelle fluide nerveux. Le corps étant mort ne ressent plus rien, parce qu'il n'y a plus en lui ni Esprit ni périsprit. Le périsprit, dégagé du corps, éprouve la sensation ; mais comme elle ne lui arrive plus par un canal limité, elle est générale. Or, comme il n'est en réalité qu'un agent de transmission, puisque c'est l'Esprit qui a la conscience, il en résulte que s'il pouvait exister un périsprit sans Esprit, il ne ressentirait pas plus que le corps lorsqu'il est mort ; de même que si l'Esprit n'avait point de périsprit, il serait inaccessible à toute sensation pénible ; c'est ce qui a lieu pour les Esprits complètement épurés. Nous savons que plus ils s'épurent, plus l'essence du périsprit devient éthérée ; d'où il suit que l'influence matérielle diminue à mesure que l'Esprit progresse, c'est-à-dire à mesure que le périsprit lui-même devient moins grossier.

Mais, dira-t-on, les sensations agréables sont transmises à l'Esprit par le périsprit, comme les sensations désagréables ; or, si l'Esprit pur est inaccessible aux unes, il doit l'être également aux autres. Oui, sans doute, pour celles qui proviennent uniquement de l'influence de la matière que nous connaissons ; le son de nos instruments, le parfum de nos fleurs ne lui font aucune impression, et pourtant il y a chez lui des sensations intimes, d'un charme indéfinissable dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, parce que nous sommes à cet égard comme des aveugles de naissance à l'égard de la lumière ; nous savons que cela existe ; mais par quel moyen ? là s'arrête pour nous la science. Nous savons qu'il y a perception, sensation, audition, vision, que ces facultés sont des attributs de tout l'être, et non, comme chez l'homme, d'une partie de l'être, mais encore une fois par quel intermédiaire ? c'est ce que nous ne savons pas. Les Esprits eux-mêmes ne peuvent nous en rendre compte, parce que notre langue n'est pas faite pour exprimer des idées que nous n'avons pas, pas plus que chez un peuple d'aveugles, il n'y aurait de termes pour exprimer les effets de la lumière ; pas plus que dans la langue des sauvages, il n'y a de termes pour exprimer nos arts, nos sciences et nos doctrines philosophiques.

En disant que les Esprits sont inaccessibles aux impressions de notre matière, nous voulons parler des Esprits très élevés dont l'enveloppe éthérée n'a pas d'analogue ici-bas. Il n'en est pas de même de ceux dont le périsprit est plus dense ; ceux-là perçoivent nos sons et nos odeurs, mais non pas par une partie limitée de leur individu, comme de leur vivant. On pourrait dire que les vibrations molliculaires se font sentir dans tout leur être et arrivent ainsi à leur sensorium commune, qui est l'Esprit lui-même, quoique d'une manière différente, et peut-être aussi avec une impression différente, ce qui produit une modification dans la perception. Ils entendent le son de notre voix, et pourtant ils nous comprennent sans le secours de la parole, par la seule transmission de la pensée, et ce qui vient à l'appui de ce que nous disions, c'est que cette pénétration est d'autant plus facile que l'Esprit est plus dématérialisé. Quant à la vue, elle est indépendante de notre lumière. La faculté de voir est un attribut essentiel de l'âme : pour elle il n'y a pas d'obscurité ; mais elle est plus étendue, plus pénétrante chez ceux qui sont plus épurés. L'âme, ou l'Esprit, a donc en elle-même la faculté de toutes les perceptions ; dans la vie corporelle, elles sont oblitérées par la grossièreté de nos organes ; dans la vie extra-corporelle elles le sont de moins en moins à mesure que s'éclaircit l'enveloppe semi-matérielle.

Cette enveloppe puisée dans le milieu ambiant varie suivant la nature des mondes. En passant d'un monde à l'autre, les esprits changent d'enveloppe comme nous changeons d'habit en passant de l'hiver à l'été, ou du pôle à l'équateur. Les Esprits les plus élevés, lorsqu'ils viennent nous visiter, revêtent donc le périsprit terrestre, et dès lors leurs perceptions s'opèrent comme chez nos esprits vulgaires ; mais tous, inférieurs comme supérieurs, n'entendent et ne sentent que ce qu'ils veulent entendre ou sentir. Sans avoir des organes sensitifs, ils peuvent rendre à volonté leurs perceptions actives ou nulles ; il n'y a qu'une chose qu'ils sont forcés d'entendre, ce sont les conseils des bons Esprits. La vue est toujours active, mais ils peuvent réciproquement se rendre invisibles les uns pour les autres. Selon le rang qu'ils occupent, ils peuvent se cacher de ceux qui leur sont inférieurs, mais non de ceux qui leur sont supérieurs. Dans les premiers moments qui suivent la mort, la vue de l'Esprit est toujours trouble et confuse ; elle s'éclaircit à mesure qu'il se dégage, et peut acquérir la même clarté que pendant la vie, indépendamment de sa pénétration à travers les corps qui sont opaques pour nous. Quant à son extension à travers l'espace indéfini, dans l'avenir et dans le passé, elle dépend du degré de pureté et d'élévation de l'Esprit.

Toute cette théorie, dira-t-on, n'est guère rassurante. Nous pensions qu'une fois débarrassés de notre grossière enveloppe, instrument de nos douleurs, nous ne souffrions plus, et voilà que vous nous apprenez que nous souffrons encore ; que ce soit d'une manière ou d'une autre, ce n'en est pas moins souffrir. Hélas ! oui, nous pouvons encore souffrir, et beaucoup, et longtemps, mais nous pouvons aussi ne plus souffrir, même dès l'instant où nous quittons cette vie corporelle.

Les souffrances d'ici-bas sont quelquefois indépendantes de nous, mais beaucoup sont les conséquences de notre volonté. Qu'on remonte à la source, et l'on verra que le plus grand nombre est la suite de causes que nous aurions pu éviter. Que de maux, que d'infirmités, l'homme ne doit-il pas à ses excès, à son ambition, à ses passions en un mot ? L'homme qui aurait toujours vécu sobrement, qui n'aurait abusé de rien, qui aurait toujours été simple dans ses goûts, modeste dans ses désirs, s'épargnerait bien des tribulations. Il en est de même de l'Esprit ; les souffrances qu'il endure sont toujours la conséquence de la manière dont il a vécu sur la terre ; il n'aura plus sans doute la goutte et les rhumatismes, mais il aura d'autres souffrances qui ne valent pas mieux. Nous avons vu que ses souffrances sont le résultat des liens qui existent encore entre lui et la matière ; que plus il est dégagé de l'influence de la matière, autrement dit, plus il est dématérialisé, moins il a de sensations pénibles ; or il dépend de lui de s'affranchir de cette influence dès cette vie ; il a son libre arbitre, et par conséquent le choix entre faire et ne pas faire ; qu'il dompte ses passions animales, qu'il n'ait ni haine, ni envie, ni jalousie, ni orgueil ; qu'il ne soit pas dominé par l'égoïsme, qu'il purifie son âme par les bons sentiments, qu'il fasse le bien, qu'il n'attache aux choses de ce monde que l'importance qu'elles méritent, alors, même sous son enveloppe corporelle, il est déjà épuré, il est déjà dégagé de la matière, et quand il quitte cette enveloppe, il n'en subit plus l'influence ; les souffrances physiques qu'il a éprouvées ne lui laissent aucun souvenir pénible ; il ne lui en reste aucune impression désagréable, parce qu'elles n'ont affecté que le corps et non l'Esprit ; il est heureux d'en être délivré, et le calme de sa conscience l'affranchit de toute souffrance morale. Nous en avons interrogé des milliers, ayant appartenu à tous les rangs de la société, à toutes les positions sociales ; nous les avons étudiés à toutes les périodes de leur vie spirite, depuis l'instant où ils ont quitté leur corps ; nous les avons suivis pas à pas dans cette vie d'outre-tombe pour observer les changements qui s'opéraient en eux, dans leurs idées, dans leurs sensations, et sous ce rapport les hommes les plus vulgaires ne sont pas ceux qui nous ont fourni les sujets d'étude les moins précieux. Or, nous avons toujours vu que les souffrances sont en rapport avec la conduite dont ils subissent les conséquences, et que cette nouvelle existence est la source d'un bonheur ineffable pour ceux qui ont suivi la bonne route ; d'où il suit que ceux qui souffrent, c'est qu'ils l'ont bien voulu, et qu'ils ne doivent s'en prendre qu'à eux, tout aussi bien dans l'autre monde que dans celui-ci.

Quelques critiques ont ridiculisé certaines de nos évocations, celle de l'assassin Lemaire, par exemple, trouvant singulier qu'on s'occupât d'êtres aussi ignobles, alors qu'on a tant d'Esprits supérieurs à sa disposition. Ils oublient que c'est par là que nous avons en quelque sorte pris la nature sur le fait, ou, pour mieux dire, dans leur ignorance de la science spirite, ils ne voient dans ces entretiens qu'une causerie plus ou moins amusante dont ils ne comprennent pas la portée. Nous avons lu quelque part qu'un philosophe disait, après s'être entretenu avec un paysan : J'ai plus appris avec ce rustre qu'avec tous les savants ; c'est qu'il savait voir autre chose que la surface. Pour l'observateur rien n'est perdu, il trouve d'utiles enseignements jusque dans le cryptogame qui croît sur le fumier. Le médecin recule-t-il à toucher une plaie hideuse, quand il s'agit d'approfondir la cause d'un mal ?

Ajoutons encore un mot à ce sujet. Les souffrances d'outre-tombe ont un terme ; nous savons qu'il est donné à l'Esprit le plus inférieur de s'élever et de se purifier par de nouvelles épreuves ; cela peut être long, très long, mais il dépend de lui d'abréger ce temps pénible, car Dieu l'écoute toujours s'il se soumet à sa volonté. Plus l'Esprit est dématérialisé, plus ses perceptions sont vastes et lucides ; plus il est sous l'empire de la matière, ce qui dépend entièrement de son genre de vie terrestre, plus elles sont bornées et comme voilées ; autant la vue morale de l'un est étendue vers l'infini, autant celle de l'autre est restreinte. Les Esprits inférieurs n'ont donc qu'une notion vague, confuse, incomplète et souvent nulle de l'avenir ; ils ne voient pas le terme de leurs souffrances, c'est pourquoi ils croient souffrir toujours, et c'est encore pour eux un châtiment. Si la position des uns est affligeante, terrible même, elle n'est pas désespérée ; celle des autres est éminemment consolante ; c'est donc à nous de choisir. Ceci est de la plus haute moralité. Les sceptiques doutent du sort qui nous attend après la mort, nous leur montrons ce qu'il en est, et en cela nous croyons leur rendre service ; aussi en avons-nous vu plus d'un revenir de leur erreur, ou tout au moins se prendre à réfléchir sur ce dont ils glosaient auparavant. Il n'est rien de tel que de se rendre compte de la possibilité des choses. S'il en avait toujours été ainsi, il n'y aurait pas tant d'incrédules, et la religion et la morale publique y gagneraient. Le doute religieux ne vient, chez beaucoup, que de la difficulté pour eux de comprendre certaines choses ; ce sont des esprits positifs non organisés pour la foi aveugle, qui n'admettent que ce qui, pour eux, a une raison d'être. Rendez ces choses accessibles à leur intelligence, et ils les acceptent, parce qu'au fond ils ne demandent pas mieux de croire, le doute étant pour eux une situation plus pénible qu'on ne croit ou qu'ils veulent bien le dire.

Dans tout ce qui précède il n'y a point de système, point d'idées personnelles ; ce ne sont pas même quelques Esprits privilégiés qui nous ont dicté cette théorie, c'est un résultat d'études faites sur les individualités, corroborées et confirmées par des Esprits dont le langage ne peut laisser de doute sur leur supériorité. Nous les jugeons à leurs paroles et non pas sur le nom qu'ils portent ou qu'ils peuvent se donner.

 

 

Dissertations d'outre-tombe

Le sommeil

Pauvres hommes, que vous connaissez peu les phénomènes les plus ordinaires qui font votre vie ! Vous croyez être bien savants, vous croyez posséder une vaste érudition, et à cette question de tous les enfants : qu'est-ce nous faisons quand nous dormons ? Qu'est-ce que c'est que les rêves ? Vous restez interdits. Je n'ai pas la prétention de vous faire comprendre ce que je vais vous expliquer, car il y a des choses auxquelles votre esprit ne peut encore se soumettre, n'admettant que ce qu'il comprend.

Le sommeil délivre entièrement l'âme du corps. Quand on dort, on est momentanément dans l'état ou l'on se trouve d'une manière fixe après la mort. Les Esprits qui sont tôt dégagés de la matière à leur mort, ont eu des sommeils intelligents ; ceux-là, quand ils dorment, rejoignent la société des autres êtres supérieurs à eux : ils voyagent, causent et s'instruisent avec eux ; ils travaillent même à des ouvrages qu'ils trouvent tout faits en mourant. Ceci doit nous apprendre une fois de plus à ne pas craindre la mort, puisque vous mourez tous les jours selon la parole d'un saint.

Voilà pour les Esprits élevés ; mais pour la masse des hommes qui, à la mort doivent rester de longues heures dans ce trouble, dans cette incertitude dont ils vous ont parlé, ceux-là vont, soit dans des mondes inférieurs à la terre, où d'anciennes affections les rappellent, soit chercher des plaisirs peut-être encore plus bas que ceux qu'ils ont ici ; ils vont puiser des doctrines encore plus viles, plus ignobles, plus nuisibles que celles qu'ils professent au milieu de vous. Et ce qui fait la sympathie sur la terre n'est pas autre chose que ce fait, qu'on se sent, au réveil rapproché par le coeur de ceux avec qui on vient de passer 8 ou 9 heures de bonheur ou de plaisir. Ce qui explique aussi ces antipathies invincibles, c'est qu'on sait au fond de son coeur que ces gens-là ont une autre conscience que la nôtre, parce qu'on les connaît sans les avoir jamais vus avec les yeux. C'est encore ce qui explique l'indifférence, puisqu'on ne tient pas à faire de nouveaux amis, lorsqu'on sait qu'on en a d'autres qui vous aiment et vous chérissent. En un mot, le sommeil influe plus que vous ne pensez sur votre vie.

Par l'effet du sommeil, les Esprits incarnés sont toujours en rapport avec le monde des Esprits, et c'est ce qui fait que les Esprits supérieurs consentent, sans trop de répulsion, à s'incarner parmi vous. Dieu a voulu que pendant leur contact avec le vice, ils puissent aller se retremper à la source du bien, pour ne pas faillir eux-mêmes, eux qui venaient instruire les autres. Le sommeil est la porte que Dieu leur a ouverte vers les amis du ciel ; c'est la récréation après le travail, en attendant la grande délivrance, la libération finale qui doit les rendre à leur vrai milieu.

Le rêve est le souvenir de ce que votre Esprit a vu pendant le sommeil, mais remarquez que vous ne rêvez pas toujours, parce que vous ne vous souvenez pas toujours de ce que vous avez vu, ou de tout ce que vous avez vu. Ce n'est pas votre âme dans tout son développement ; ce n'est souvent que le souvenir du trouble qui accompagne votre départ ou votre rentrée auquel se joint celui de ce que vous avez fait ou de ce qui vous préoccupe dans l'état de veille ; sans cela comment expliqueriez-vous ces rêves absurdes que font les plus savants comme les plus simples ? Les mauvais Esprits se servent aussi des rêves pour tourmenter les âmes faibles et pusillanimes.

Au reste, vous verrez dans peu, se développer une nouvelle espèce de rêves ; elle est aussi ancienne que celle que vous connaissez, mais vous l'ignoriez. Le rêve de Jeanne, le rêve de Jacob, le rêve des prophètes juifs et de quelques devins indiens : ce rêve-là est le souvenir de l'âme entièrement dégagée du corps, le souvenir de cette seconde vie dont je vous parlais tout à l'heure.

Cherchez bien à distinguer ces deux sortes de rêves dans ceux dont vous vous souviendrez, sans cela vous tomberiez dans des contradictions et dans des erreurs qui seraient funestes à votre foi.

Remarque. - L'Esprit qui a dicté cette communication ayant été prié de dire son nom, répondit : « A quoi bon ? Croyez-vous donc qu'il n'y a que les Esprits de vos grands hommes qui viennent vous dire de bonnes choses ? Comptez-vous donc pour rien tous ceux que vous ne connaissez pas ou qui n'ont point de noms sur votre terre ? Sachez que beaucoup ne prennent un nom que pour vous contenter. »

Les Fleurs

Remarque. - Cette communication et la suivante ont été obtenues par M. F..., le même dont nous avons parlé dans notre numéro d'octobre, à propos des Obsédés et des Subjugués ; on peut juger par là de la différence qu'il y a entre la nature de ses communications actuelles et celles d'autrefois. Sa volonté a complètement triomphé de l'obsession dont il était l'objet, et son mauvais Esprit n'a pas reparu. Ces deux dissertations lui ont été dictées par Bernard Palissy.

Les fleurs ont été créées sur les mondes comme les symboles de la beauté, de la pureté et de l'espérance.

Comment l'homme qui voit les corolles s'entrouvrir tous les printemps, et les fleurs se faner pour porter des fruits délicieux, comment l'homme ne pense-t-il pas que sa vie se flétrira aussi, mais pour porter des fruits éternels ? Que vous importent donc les orages et les torrents ? Ces fleurs ne périront jamais, ni le plus frêle ouvrage du Créateur. Courage donc, hommes qui tombez sur la route, relevez-vous comme le lis après la tempête, plus purs et plus radieux. Comme les fleurs, les vents vous secouent à droite et à gauche, les vents vous renversent, vous êtes traînés dans la boue, mais quand le soleil reparaît, relevez aussi vos têtes plus nobles et plus grandes.

Aimez donc les fleurs, elles sont les emblèmes de votre vie, et n'ayez pas à rougir de leur être comparés. Ayez-en dans vos jardins, dans vos maisons, dans vos temples même, elles sont bien partout ; en tous lieux elles portent à la poésie ; elles élèvent l'âme de celui qui sait les comprendre. N'est-ce pas dans les fleurs que Dieu a déployé toutes ses magnificences ? D'où connaîtriez-vous les couleurs suaves dont le Créateur a égayé la nature sans les fleurs ? Avant que l'homme eût fouillé les entrailles de la terre pour trouver le rubis et la topaze, il avait les fleurs devant lui, et cette variété infinie de nuances le consolait déjà de la monotonie de la surface terrestre. Aimez-donc les fleurs : vous serez plus purs, vous serez plus aimants ; vous serez peut-être plus enfants, mais vous serez les enfants chéris de Dieu, et vos âmes simples et sans tache seront accessibles à tout son amour, à toute la joie dont il embrasera vos coeurs.

Les fleurs veulent être soignées par des mains éclairées ; l'intelligence est nécessaire pour leur prospérité ; vous avez eu tort longtemps sur terre de laisser ce soin à des mains inhabiles qui les mutilaient, croyant les embellir. Rien n'est plus triste que les arbres ronds ou pointus de quelques-uns de vos jardins : pyramides de verdure qui font l'effet de tas de foin. Laissez la nature prendre son essor sous mille formes diverses : la grâce est là. Heureux celui qui sait admirer la beauté d'une tige qui se balance en semant sa poussière fécondante ; heureux celui qui voit dans leurs teintes brillantes un infini de grâce, de finesse, de coloris, de nuances qui se fuient et se cherchent, se perdent et se retrouvent. Heureux celui qui sait comprendre la beauté de la gradation des tons ! Depuis la racine brune qui se marie avec la terre, comme les couleurs se fondent jusqu'au rouge écarlate de la tulipe et du coquelicot ! (Pourquoi ces noms rudes et bizarres ?) Etudiez tout cela, et remarquez les feuilles qui sortent les unes des autres comme des générations infinies jusqu'à leur épanouissement complet sous le dôme du ciel.

Les fleurs ne semblent-elles pas quitter la terre pour s'élancer vers les autres mondes ? Ne paraissent-elles pas souvent baisser la tête de douleur de ne pouvoir s'élever plus haut encore ? Ne les croit-on pas dans leur beauté plus près de Dieu ? Imitez-les donc, et devenez toujours de plus en plus grands, de plus en plus beaux.

Votre manière d'apprendre la botanique est aussi défectueuse ; ce n'est pas tout de savoir le nom d'une plante. Je t'engagerai, quand tu auras le temps, à travailler aussi un ouvrage de ce genre. Je remets donc à plus tard les leçons que je voulais te donner ces jours-ci ; elles seront plus utiles quand nous aurons l'application sous la main. Nous y parlerons du genre de culture, des places qui leur conviennent, de l'arrangement de l'édifice pour l'aération et la salubrité des habitations.

Si tu fais imprimer ceci, passe les derniers paragraphes ; on les prendrait pour des annonces.

 

 

Du rôle de la Femme

 

La femme étant plus finement dessinée que l'homme, indique naturellement une âme plus délicate ; c'est ainsi que, dans les milieux semblables, dans tous les mondes, la mère sera plus jolie que le père ; car c'est elle que l'enfant voit la première ; c'est vers la figure angélique d'une jeune femme que l'enfant tourne ses yeux sans cesse ; c'est vers la mère que l'enfant sèche ses pleurs, appuie ses regards encore faibles et incertains. L'enfant a donc ainsi une intuition naturelle du beau.

La femme sait surtout se faire remarquer par la délicatesse de ses pensées, la grâce de ses gestes, la pureté de ses paroles ; tout ce qui vient d'elle doit s'harmoniser avec sa personne que Dieu a créée belle.

Ses longs cheveux qui ondoient sur son cou, sont l'image de la douceur, et de la facilité avec laquelle sa tête plie sans rompre sous les épreuves. Ils reflètent la lumière des soleils, comme l'âme de la femme doit refléter la lumière plus pure de Dieu. Jeunes personnes, laissez vos cheveux flotter ; Dieu les créa pour cela : vous paraîtrez à la fois plus naturelles et plus ornées.

La femme doit être simple dans son costume ; elle s'est élancée assez belle de la main du Créateur pour n'avoir pas besoin d'atours. Que le blanc et le bleu se marient sur vos épaules. Laissez aussi flotter vos vêtements ; que l'on voie vos robes s'étendre derrière vous en un long trait de gaze, comme un léger nuage qui indique que tout à l'heure vous étiez là.

Mais que font la parure, le costume, la beauté, les cheveux ondoyants ou flottants, noués ou serrés, si le sourire si doux des mères et des amantes ne brillent pas sur vos lèvres ! Si vos yeux ne sèment pas la bonté, la charité, l'espérance dans les larmes de joie qu'ils laissent couler, dans les éclairs qui jaillissent de ce brasier d'amour inconnu !

Femmes, ne craignez pas de ravir les hommes par votre beauté, par vos grâces, par votre supériorité ; mais que les hommes sachent que pour être dignes de vous, il faut qu'ils soient aussi grands que vous êtes belles, aussi sages que vous êtes bonnes, aussi instruits que vous êtes naïves et simples. Il faut qu'ils sachent qu'ils doivent vous mériter, que vous êtes le prix de la vertu et de l'honneur ; non de cet honneur qui se couvrait d'un casque et d'un bouclier et brillait dans les joutes et les tournois, le pied sur le front d'un ennemi renversé ; non, mais de l'honneur selon Dieu.

Hommes, soyez utiles, et quand les pauvres béniront votre nom, les femmes seront vos égales ; vous formerez alors un tout : vous serez la tête et les femmes seront le coeur ; vous serez la pensée bienfaisante, et les femmes seront les mains libérales. Unissez-vous donc, non-seulement par l'amour, mais encore par le bien que vous pouvez faire à deux. Que ces bonnes pensées et ces bonnes actions accomplies par deux coeurs aimants soient les anneaux de cette chaîne d'or et de diamant qu'on appelle le mariage, et alors quand les anneaux seront assez nombreux, Dieu vous appellera près de lui, et vous continuerez à ajouter encore des boucles aux boucles précédentes, mais sur la terre les boucles étaient d'un métal pesant et froid, dans le ciel elles seront de lumière et de feu.

 

Poésie spirite

 

Le réveil d'un Esprit

NOTA. - Ces vers ont été écrits spontanément au moyen d'une corbeille tenue par une jeune dame et un enfant. Nous pensons que plus d'un poète pourrait s'en faire honneur. Ils nous sont communiqués par un de nos abonnés.

Que la nature est belle et combien l'air est doux !

Seigneur ! je te rends grâce et t'admire à genoux.

Puisse l'hymne joyeux de ma reconnaissance

Monter comme l'encens vers ta toute-puissance,

Ainsi, devant les yeux de ses deux soeurs en deuil,

Tu fis sortir jadis Lazare du cercueil ;

De Jaïre éperdu la fille bien-aimée

Fut sur son lit de mort par ta voix ranimée.

De même, Dieu puissant ! tu m'as tendu la main ;

Lève-toi ! m'as-tu dit : tu n'as pas dit en vain.

Pourquoi ne suis-je, hélas, qu'un vil monceau de fange ?

Je voudrais te louer avec la voix d'un ange ;

Ton ouvrage jamais ne m'a paru si beau !

C'est à celui qui sort de la nuit du tombeau

Que le jour paraît pur, la lumière éclatante,

Le soleil radieux et la vie enivrante.

Alors l'air est plus doux que le lait et le miel ;

Chaque son semble un mot dans les concerts du ciel.

La voix sourde des vents exhale une harmonie

Qui grandit dans le vague et devient infinie.

Ce que l'Esprit conçoit, ce qui frappe les yeux,

Ce qu'on peut deviner dans le livre des cieux,

Dans l'espace des mers, sous les vagues profondes,

Dans tous les océans, les abîmes, les mondes,

Tout s'arrondit en sphère, et l'on sent qu'au milieu

Ces rayons convergents aboutissent à Dieu.

Et toi, dont le regard plane sur les étoiles,

Qui te caches au ciel comme un roi sous ses voiles,

Quelle est donc ta grandeur, si ce vaste univers

N'est qu'un point à tes yeux, et l'espace des mers

N'est pas même un miroir pour ta splendeur immense ?

Quelle est donc ta grandeur, quelle est donc ton essence ?

Quel palais assez vaste as-tu construit, ô roi !

Les astres ne sauraient nous séparer de toi.

Le soleil à tes pieds, puissance sans mesure,

Semble l'onyx qu'un prince attache à sa chaussure

Ce que j'admire en toi surtout, ô majesté !

C'est bien moins ta grandeur que l'immense bonté

Qui se révèle à tout, ainsi que la lumière,

Et d'un être impuissant exauce la prière.

JODELLE.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Une veuve du Malabar

Nous avions le désir d'interroger une de ces femmes de l'Inde qui sont dans l'usage de se brûler sur le corps de leur mari. N'en connaissant pas, nous avions demandé à saint Louis s'il voudrait nous en envoyer une qui fût en état de répondre à nos questions d'une manière un peu satisfaisante. Il nous répondit qu'il le ferait volontiers dans quelque temps. Dans la séance de la Société du 2 novembre 1858, M. Adrien, médium voyant, en vit une toute disposée à parler et dont il fit le portrait suivant :

Yeux grands, noirs, teinte jaune dans le blanc ; figure arrondie ; joues rebondies et grasses ; peau jaune safran bruni ; cils longs, sourcils arqués, noirs, nez un peu fort et légèrement aplati ; bouche grande et sensuelle ; belles dents, larges et plates ; cheveux plats, abondants, noirs et épais de graisse. Corps assez gros, trapu et gras. Des foulards l'enveloppent en laissant la moitié de la poitrine nue. Bracelets aux bras et aux jambes.

1. Vous rappelez-vous à peu près à quelle époque vous viviez dans l'Inde, et où vous vous êtes brûlée sur le corps de votre mari ? - R. Elle fait signe qu'elle ne se le rappelle pas. - Saint Louis répond qu'il y a environ cent ans.

2. Vous rappelez-vous le nom que vous portiez ? - R. Fatime.

3. Quelle religion professiez-vous ? - R. Le mahométisme.

4. Mais le mahométisme ne commande pas de tels sacrifices ? - R. Je suis née musulmane, mais mon mari était de la religion de Brahma. J'ai dû me conformer à l'usage du pays que j'habitais. Les femmes ne s'appartiennent pas.

5. Quel âge aviez-vous quand vous êtes morte ? - R. J'avais, je crois environ vingt ans.

Remarque. - M. Adrien fait observer qu'elle en paraît avoir au moins vingt-huit à trente ; mais que dans ce pays les femmes vieillissent plus vite.

6. Vous êtes-vous sacrifiée volontairement ? - R. J'aurais préféré me marier à un autre. Réfléchissez bien, et vous concevrez que nous pensons toutes de même. J'ai suivi la coutume ; mais au fond j'aurais préféré ne pas le faire. J'ai attendu plusieurs jours un autre mari, et personne n'est venu ; alors j'ai obéi à la loi.

7. Quel sentiment a pu dicter cette loi ? - R. Idée superstitieuse. On se figure qu'en se brûlant on est agréable à la Divinité ; que nous rachetons les fautes de celui que nous perdons, et que nous allons l'aider à vivre heureux dans l'autre monde.

8. Votre mari vous a-t-il su gré de votre sacrifice ? - R. Je n'ai jamais cherché à revoir mon mari.

9. Y a-t-il des femmes qui se sacrifient ainsi de gaîté de coeur ? - R Il y en a peu ; une sur mille, et encore, au fond, elles ne voudraient pas le faire.

10. Que s'est-il passé en vous au moment où la vie corporelle s'est éteinte ? - R. Le trouble ; j'ai eu un brouillard, et puis je ne sais ce qui s'est passé. Mes idées n'ont été débrouillées que bien longtemps après. J'allais partout, et cependant je ne voyais pas bien ; et encore maintenant, je ne suis pas entièrement éclairée ; j'ai encore bien des incarnations à subir pour m'élever ; mais je ne brûlerai plus... Je ne vois pas la nécessité de se brûler, de se jeter au milieu des flammes pour s'élever..., surtout pour des fautes que l'on n'a pas commises ; et puis on ne m'en a pas su plus de gré... Du reste je n'ai pas cherché à le savoir. Vous me ferez plaisir en priant un peu pour moi ; car je comprends qu'il n'y a que la prière pour supporter avec courage les épreuves qui nous sont envoyées... Ah ! si j'avais la foi !

11. Vous nous demandez de prier pour vous ; mais nous sommes chrétiens, et nos prières pourraient-elles vous être agréables ? - R. Il n'y a qu'un Dieu pour tous les hommes.

Remarque. - Dans plusieurs des séances suivantes, la même femme a été vue parmi les Esprits qui y assistaient. Elle a dit qu'elle venait pour s'instruire. Il paraît qu'elle a été sensible à l'intérêt qu'on lui a témoigné, car elle nous a suivis plusieurs fois dans d'autres réunions et même dans la rue.

 

La belle Cordière

Notice. - Louise Charly, dite Labé, surnommée la Belle Cordière, née à Lyon sous François I°. Elle était d'une beauté accomplie et reçut une éducation très soignée ; elle savait le grec et le latin, partait l'espagnol et l'italien avec une pureté parfaite, et faisait, dans ces langues, des poésies que n'auraient pas désavouées des écrivains nationaux. Formée à tous les exercices du corps, elle connaissait l'équitation, la gymnastique et le maniement des armes. Douée d'un caractère très énergique, elle se distingua, à côté de son père, parmi les plus vaillants combattants, au siège de Perpignan, en 1542, sous le nom du capitaine Loys. Ce siège n'ayant pas réussi, elle renonça au métier des armes et revint à Lyon avec son père. Elle épousa un riche fabricant de cordages, nommé Ennemond Perrin, et bientôt elle ne fut connue que sous le nom de la Belle Cordière, nom qui est resté à la rue qu'elle habitait, et sur l'emplacement de laquelle étaient les ateliers de son mari. Elle institua chez elle des réunions littéraires où étaient conviés les esprits les plus éclairés de la province. On a d'elle un recueil de poésies. Sa réputation de beauté et de femme d'esprit, en attirant chez elle l'élite des hommes, excita la jalousie des dames lyonnaises qui cherchèrent à s'en venger par la calomnie ; mais sa conduite a toujours été irréprochable.

L'ayant évoquée dans la séance de la société parisienne des études spirites du 26 octobre 1858, il nous fut dit qu'elle ne pouvait venir encore par des motifs qui n'ont pas été expliqués. Le 9 novembre elle se rendit à notre appel, et voilà le portrait qu'en fit M. Adrien, notre médium voyant :

Tête ovale ; teint pâle, mat ; yeux noirs, beaux et fiers, sourcils arqués ; front développé et intelligent, nez grec, mince ; bouche moyenne, lèvres indiquant la bonté d'esprit ; dents fort belles, petites, bien rangées ; cheveux noir de jais, légèrement crêpés. Beau port de tête ; taille grande et bien élancée. Vêtement de draperies blanches.

Remarque. - Rien sans doute ne prouve que ce portrait et le précédent ne sont pas dans l'imagination du médium, parce que nous n'avons pas de contrôle ; mais lorsqu'il le fait avec des détails aussi précis de personnes contemporaines qu'il n'a jamais vues et qui sont reconnues par des parents ou amis, on ne peut douter de la réalité ; d'où l'on peut conclure, que puisqu'il voit les uns avec une vérité incontestable, il peut en voir d'autres. Une autre circonstance qui doit être prise en considération, c'est qu'il voit toujours le même esprit, sous la même forme, et que, fût-ce à plusieurs mois d'intervalle, le portrait ne varie pas. Il faudrait supposer chez lui une mémoire phénoménale, pour croire qu'il pût se souvenir ainsi des moindres traits de tous les Esprits dont il a fait la description et que l'on compte par centaines.

1. Evocation. - R. Je suis là.

2. Voudriez-vous avoir la bonté de répondre à quelques questions que nous voudrions vous adresser ? - R. Avec plaisir.

3. Vous rappelez-vous l'époque où vous étiez connue sous le nom de la Belle Cordière ? - R. Oui.

4. D'où pouvaient provenir les qualités viriles qui vous ont fait embrasser la profession des armes qui est plutôt, selon les lois de la nature, dans les attributions des hommes ? - R. Cela souriait à mon esprit avide de grandes choses ; plus tard il se tourna vers un autre genre d'idée plus sérieux. Les idées avec lesquelles on naît viennent certainement des existences antérieures dont elles sont le reflet, cependant elles se modifient beaucoup, soit par de nouvelles résolutions, soit par la volonté de Dieu.

5. Pourquoi ces goûts militaires n'ont-ils pas persisté chez vous, et comment ont-ils pu si promptement céder la place à ceux de la femme ? - R. J'ai vu des choses que je ne vous souhaite pas de voir.

6. Vous étiez contemporaine de François I° et de Charles-Quint ; voudriez-vous nous dire votre opinion sur ces deux hommes et en faire le parallèle ? - R. Je ne veux point juger ; ils eurent des défauts, vous les connaissez ; leurs vertus sont peu nombreuses : quelques traits de générosité et c'est tout. Laissez cela, leur coeur pourrait saigner encore : ils souffrent assez !

7. Quelle était la source de cette haute intelligence qui vous a rendue apte à recevoir une éducation si supérieure à celle des femmes de votre temps ? - R. De pénibles existences et la volonté de Dieu !

8. Il y avait donc chez vous un progrès antérieur ? - R. Cela ne peut être autrement.

9. Cette instruction vous a-t-elle fait progresser comme Esprit ? - R. Oui.

10. Vous paraissez avoir été heureuse sur la terre : l'êtes-vous davantage maintenant ? - R. Quelle question ! Si heureuse que l'on soit sur la terre, le bonheur du Ciel est bien autre chose ! Quels trésors et quelles richesses que vous connaîtrez un jour, et dont vous ne vous doutez pas ou que vous ignorez complètement !

11. Qu'entendez-vous par Ciel ? - R. J'entends par Ciel les autres mondes.

12. Quel monde habitez-vous maintenant ? - R. J'habite un monde que vous ne connaissez pas ; mais j'y suis peu attachée : la matière nous lie peu.

13. Est-ce Jupiter ? - R. Jupiter est un monde heureux ; mais pensez-vous que seul entre tous il soit favorisé de Dieu ? Ils sont aussi nombreux que les grains de sable de l'Océan.

14. Avez-vous conservé le génie poétique que vous aviez ici-bas ? - R. Je vous répondrais avec plaisir, mais je craindrais de choquer d'autres Esprits, ou je me porterais au-dessous de ce que je suis : ce qui fait que ma réponse vous deviendrait inutile, tombant à faux.

15. Pourriez-vous nous dire quel rang nous pourrions vous assigner parmi les Esprits ?

- Pas de réponse.

(A Saint-Louis). Saint-Louis pourrait-il nous répondre à ce sujet ? - R. Elle est là : je ne puis dire ce qu'elle ne veut pas dire. Ne voyez-vous pas qu'elle est des plus élevées, parmi les Esprits que vous vous évoquez ordinairement ? Au reste, nos Esprits ne peuvent apprécier exactement les distances qui les séparent : elles sont incompréhensibles pour vous, et pourtant elles sont immenses !

16. (A Louise-Charly). Sous quelle forme êtes-vous, parmi eux ? - R. Adrien vient de me dépeindre.

17. Pourquoi cette forme plutôt qu'une autre ? Car enfin, dans le monde où vous êtes, vous n'êtes pas telle que vous étiez sur la terre ? - R. Vous m'avez évoquée poète, je viens poète.

18. Pourriez-vous nous dicter quelques poésies ou un morceau quelconque de littérature. Nous serions heureux d'avoir quelque chose de vous ? - R. Cherchez à vous procurer mes anciens écrits. Nous n'aimons pas ces épreuves, et surtout en public : je le ferai pourtant une autre fois.

Remarque. On sait que les Esprits n'aiment pas les épreuves, et les demandes de cette nature ont toujours plus ou moins ce caractère, c'est sans doute pourquoi ils n'y obtempèrent presque jamais. Spontanément et au moment où nous nous y attendons le moins, ils nous donnent souvent les choses les plus surprenantes, les preuves que nous aurions sollicitées en vain ; mais il suffit presque toujours qu'on leur demande une chose pour qu'on ne l'obtienne pas, si surtout elle dénote un sentiment de curiosité. Les Esprits, et principalement les Esprits élevés, veulent nous prouver par là qu'ils ne sont pas à nos ordres.

La belle cordière fit spontanément écrire le lendemain ce qui suit, par le médium écrivain qui lui avait servi d'interprète.

« Je vais te dicter ce que je t'ai promis ; ce ne sont pas des vers, je n'en veux plus faire ; d'ailleurs je ne me souviens plus de ceux que je fis, et vous ne les goûteriez pas : ce sera de la plus modeste prose.

« Sur la terre j'ai vanté l'amour, la douceur et les bons sentiments : je parlais un peu de ce que je ne connaissais pas. Ici, ce n'est pas de l'amour qu'il faut, c'est une charité large, austère, éclairée ; une charité forte et constante qui n'a qu'un exemple sur la terre.

« Pensez, ô hommes ! qu'il dépend de vous d'être heureux et de faire de votre monde l'un des plus avancés du ciel : vous n'avez qu'à faire taire haines et inimitiés, qu'à oublier rancunes et colères, qu'à perdre orgueil et vanité. Laissez tout cela comme un fardeau qu'il vous faudra abandonner tôt ou tard. Ce fardeau est pour vous un trésor sur la terre, je le sais ; c'est pourquoi vous auriez du mérite à le délaisser et à le perdre, mais dans le ciel ce fardeau devient un obstacle à votre bonheur. Croyez-moi donc : hâtez vos progrès, le bonheur qui vient de Dieu est la vraie félicité. Où trouverez-vous des plaisirs qui vaillent les joies qu'il donne à ses élus, à ses anges ?

« Dieu aime les hommes qui cherchent à avancer dans sa voie, comptez donc sur son appui. N'avez-vous pas confiance en lui ? Le croyez-vous donc parjure, que vous ne vous livrez pas à lui entièrement, sans restriction ? Malheureusement vous ne voulez pas entendre, ou peu d'entre vous entendent ; vous préférez le jour au lendemain ; votre vue bornée borne vos sentiments, votre coeur et votre âme, et vous souffrez pour avancer, au lieu d'avancer naturellement et facilement par le chemin du bien, par votre propre volonté, car la souffrance est le moyen que Dieu emploie pour vous moraliser. Que n'évitez-vous cette route sûre, mais terrible pour le voyageur. Je finirai en vous exhortant à ne plus regarder la mort comme un fléau, mais comme la porte de la vraie vie et du vrai bonheur.

LOUISE CHARLY. »

 

 

Variétés

 

Monomanie

On lit dans la Gazette de Mons : « Un individu atteint de monomanie religieuse, séquestré depuis sept ans dans l'établissement de M. Stuart, et qui jusque-là s'était montré d'un naturel fort doux, était parvenu à tromper la vigilance de ses gardiens et à s'emparer d'un couteau. Ceux-ci n'avant pu se faire remettre cette arme, informèrent le directeur de ce qui se passait.

« M. Stuart se rendit aussitôt auprès de ce furieux, et, ne consultant que son courage, il voulut le désarmer ; mais à peine avait-il fait quelques pas à la rencontre du fou, que celui-ci se rua sur lui avec la rapidité de l'éclair et le frappa à coups redoublés. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à se rendre maître du meurtrier.

« Des sept blessures dont M. Stuart était atteint, une était mortelle : celle qu'il avait reçue au bas-ventre ; et lundi, à trois heures et demie, il succombait aux suites d'une hémorragie qui s'était déclarée dans cette cavité. »

Que dirait-on si cet individu eût été atteint d'une monomanie spirite, ou même si, dans sa folie, il eût parlé des Esprits ? Et pourtant cela se pourrait, puisqu'il y a bien des monomanies religieuses, et que toutes les sciences ont fourni leur contingent. Que pourrait-on raisonnablement en conclure contre le spiritisme, sinon que, par suite de la fragilité de son organisation, l'homme peut s'exalter sur ce point comme sur tant d'autres ? Le moyen de prévenir cette exaltation n'est pas de combattre l'idée ; autrement on courrait risque de voir se renouveler les prodiges des Cévennes. Si jamais on organisait une croisade contre le spiritisme, on le verrait se propager de plus belle ; car, comment s'opposer à un phénomène qui n'a ni lieu ni temps de prédilection ; qui peut se reproduire dans tous les pays, dans toutes les familles, dans l'intimité, dans le secret le plus absolu mieux encore qu'en public ! Le moyen de prévenir les inconvénients, nous l'avons dit dans notre Instruction pratique, c'est de le faire comprendre de telle sorte qu'on n'y voie plus qu'un phénomène naturel, même dans ce qu'il offre de plus extraordinaire.

Une Question de priorité en fait de Spiritisme

 

Un de nos abonnés, M. Ch. Renard, de Rambouillet, nous adresse la lettre suivante :

« Monsieur et digne frère en spiritisme, je lis ou plutôt je dévore avec un plaisir indicible les numéros de votre Revue à mesure que je les reçois. Cela n'est pas étonnant de ma part, vu que mes parents étaient devins de génération en génération. Une de mes grand et très grand-tantes avait même été condamnée au feu par contumace pour crime de Vauldrie et d'assistante au sabbat ; elle n'évita la brûlure qu'en se réfugiant chez une de ses soeurs, abbesse de religieuses cloîtrées. Cela fait que j'ai hérité de quelques bribes des sciences occultes, ce qui ne m'a pas empêché de passer par la croyance, si foi il y a, au matérialisme, et par le scepticisme. Enfin fatigué, malade de négation, les oeuvres du célèbre extatique Swedenborg m'ont ramené au vrai et au bien ; devenu moi-même extatique, je me suis assuré ad vivum des vérités que les Esprits matérialisés de notre globe ne peuvent comprendre. J'ai eu des communications de toutes sortes ; des faits de visibilité, de tangibilité, d'apports d'objets perdus, etc. Auriez-vous, bon frère, la bonté d'insérer la note ci-après dans un de vos numéros ; ce n'est certes pas par amour-propre, mais à cause de ma qualité de Français.

« Les petites causes produisent parfois de grands effets. Vers 1840, j'avais fait connaissance avec M. Cahagnet, tourneur ébéniste, venu à Rambouillet pour raison de santé. Cet ouvrier hors ligne par son intelligence, je l'appréciai et l'initiai au magnétisme humain ; je lui dis un jour : J'ai presque la certitude qu'un somnambule lucide est apte à voir les âmes des décédés et à lier conversation avec eux ; il fut étonné. Je l'engageai à faire cette expérience lorsqu'il aurait un lucide ; il réussit et publia un premier volume d'expériences nécromantiques suivi d'autres volumes et brochures qui furent traduits en Amérique sous le titre de Télégraphe céleste. Ensuite l'extatique Davis publia ses visions ou excursions dans le monde spirite. Franklin fit sur les dématérialisés des recherches qui aboutirent à des manifestations et à des communications plus faciles qu'autrefois. Les premières personnes qu'il médiatisa aux Etats Unis furent une dame veuve Fox et ses deux demoiselles. Il y a une coïncidence assez singulière entre ce nom et le mien, puisque le mot anglais fox signifie renard.

« Depuis assez longtemps les Esprits m'avaient dit que l'on pouvait communiquer avec les Esprits des autres globes et en recevoir des dessins et des descriptions. J'exposai cette chose à M. Cahagnet, mais il ne fut pas plus loin que notre satellite.

« Je suis, etc.

CH. RENARD. »

 

Remarque. La question de priorité en matière de spiritisme est sans contredit une question secondaire ; mais il n'en est pas moins remarquable que depuis l'importation des phénomènes américains, une foule de faits authentiques, ignorés du public, ont révélé la production de phénomènes semblables soit en France, soit dans d'autres contrées de l'Europe à une époque contemporaine ou antérieure. Il est à notre connaissance que beaucoup de personnes s'occupaient de communications spirites bien avant qu'il ne fût question des tables tournantes, et nous en avons la preuve par des dates certaines. M. Renard paraît être de ce nombre, et selon lui ses essais n'auraient pas été étrangers à ceux qui ont été faits en Amérique. Nous enregistrons son observation comme intéressant l'histoire du spiritisme et pour prouver une fois de plus que cette science a ses racines dans le monde entier, ce qui ôte à ceux qui voudraient lui opposer une barrière toute chance de réussite. Si on l'étouffe sur un point, elle renaîtra plus vivace en cent autres jusqu'au moment où le doute n'étant plus permis, elle prendra son rang parmi les croyances usuelles ; il faudra bien alors que bon gré, mal gré, ses adversaires en prennent leur parti.

 

 

Conclusion de l'année 1858

Aux lecteurs de la Revue spirite.

 

La revue spirite vient d'accomplir sa première année, et nous sommes heureux d'annoncer que son existence étant désormais assurée par le nombre de ses abonnés qui augmente chaque jour, elle poursuivra le cours de ses publications. Les témoignages de sympathie que nous recevons de toutes parts, le suffrage des hommes les plus éminents par leur savoir et par leur position sociale, sont pour nous un puissant encouragement dans la tâche laborieuse que nous avons entreprise ; que ceux donc qui nous ont soutenus dans l'accomplissement de notre oeuvre, reçoivent ici le témoignage de toute notre gratitude. Si nous n'avions rencontré ni contradictions, ni critiques, ce serait un fait inouï dans les fastes de la publicité, alors surtout qu'il s'agit d'émissions d'idées aussi nouvelles ; mais si nous devons nous étonner d'une chose, c'est d'en avoir rencontré si peu en comparaison des marques d'approbation qui nous ont été données, et ceci est dû, bien moins sans doute, au mérite de l'écrivain qu'à l'attrait du sujet même que nous traitons, au crédit qu'il prend chaque jour jusque dans les plus hautes régions de la société ; nous le devons aussi, nous en sommes convaincus, à la dignité que nous avons toujours conservée vis-à-vis de nos adversaires, laissant le public juge entre la modération d'une part, et l'inconvenance de l'autre. Le spiritisme marche à pas de géant dans le monde entier ; tous les jours il rallie quelques dissidents par la force des choses, et si, pour notre part, nous pouvons jeter quelques grains dans la balance de ce grand mouvement qui s'opère et qui marquera notre époque comme une ère nouvelle, ce ne serait pas en froissant, en heurtant de front ceux-là même que l'on vent ramener ; c'est par le raisonnement qu'on se fait écouter et non par des injures. Les Esprits supérieurs qui nous assistent nous donnent à cet égard le précepte et l'exemple ; il serait indigne d'une doctrine qui ne prêche qu'amour et bienveillance de s'abaisser jusqu'à l'arène de la personnalité ; nous laissons ce rôle à ceux qui ne la comprennent pas. Rien ne nous fera donc dévier de la ligne que nous avons suivie, du calme et du sang-froid que nous ne cesserons d'apporter dans l'examen raisonné de toutes les questions, sachant que par là nous faisons plus de partisans sérieux au spiritisme que par l'aigreur et l'acrimonie.

Dans l'introduction que nous avons publiée en tête de notre premier numéro, nous avons tracé le plan que nous nous proposions de suivre : citer les faits, mais aussi les scruter et y porter le scalpel de l'observation ; les apprécier et en déduire les conséquences. Au début, toute l'attention s'est concentrée sur les phénomènes matériels, qui alimentaient alors la curiosité publique, mais la curiosité n'a qu'un temps ; une fois satisfaite, on en laisse l'objet, comme un enfant laisse son jouet. Les esprits nous dirent alors : « Ceci est la première période, elle passera bientôt pour faire place à des idées plus élevées ; de nouveaux faits vont se révéler qui en marqueront une nouvelle, la période philosophique, et la doctrine grandira en peu de temps, comme l'enfant qui quitte son berceau. Ne vous inquiétez pas des railleries, les railleurs seront raillés eux-mêmes, et vous trouverez demain de zélés défenseurs parmi vos plus ardents adversaires d'aujourd'hui. Dieu veut qu'il en soit ainsi, et nous sommes chargés d'exécuter sa volonté ; le mauvais vouloir de quelques hommes ne prévaudra pas contre elle ; l'orgueil de ceux qui veulent en savoir plus que lui, sera abaissé. »

Nous sommes loin, en effet, des tables tournantes qui n'amusent plus guère, parce qu'on se lasse de tout ; il n'y a que ce qui parle à notre jugement dont on ne se fatigue pas, et le spiritisme vogue à pleines voiles dans sa seconde période ; chacun a compris que c'est tout une science qui se fonde, tout une philosophie, tout un nouvel ordre d'idées ; il fallait suivre ce mouvement, y contribuer même, sous peine d'être bientôt débordé ; voilà pourquoi nous nous sommes efforcé de nous maintenir à cette hauteur sans nous renfermer dans les étroites limites et d'un bulletin anecdotique. En s'élevant au rang de doctrine philosophique, le spiritisme a conquis d'innombrables adhérents, parmi ceux même qui n'ont été témoins d'aucun fait matériel ; c'est que l'homme aime ce qui parle à sa raison, ce dont il peut se rendre compte, et qu'il trouve dans la philosophie spirite autre chose qu'un amusement, quelque chose qui comble, en lui, le vide poignant de l'incertitude. En pénétrant dans le monde extra-corporel par la voie de l'observation, nous avons voulu y faire pénétrer nos lecteurs, et le leur faire comprendre ; c'est à eux de juger si nous avons atteint notre but. Nous poursuivrons donc notre tâche pendant l'année qui va commencer et que tout annonce devoir être féconde. De nouveaux faits d'un ordre étrange surgissent à ce moment et nous révèlent de nouveaux mystères ; nous les enregistrerons soigneusement, et nous y chercherons la lumière avec autant de persévérance que par le passé, car tout présage que le spiritisme va entrer dans une nouvelle phase plus grandiose et plus sublime encore.

ALLAN KARDEC.

 

NOTA. L'abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain numéro la suite de notre article, sur la Pluralité des existences et celle du conte de Frédéric Soulié.

ALLAN KARDEC

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Catégorie : Revue spirite 1958

 Revue spirite 1958 (act IV)

1/4/2009

Juillet 1858

 

L'Envie

Dissertation morale dictée par l'Esprit de saint Louis à M. D...

 

Saint Louis nous avait promis, pour une des séances de la Société, une dissertation sur l'Envie. M. D..., qui commençait à devenir médium, et qui doutait encore un peu, non de la doctrine dont il est un des plus fervents adeptes, et qui la comprend dans son essence, c'est-à-dire au point de vue moral, mais de la faculté qui se révélait en lui, évoqua saint Louis en son nom particulier, et lui adressa la question suivante :

- Voudriez-vous dissiper mes doutes, mes inquiétudes, sur ma puissance médianimique, en écrivant, par mon intermédiaire, la dissertation que vous avez promise à la Société pour le mardi 1° juin ?

R. Oui ; pour te tranquilliser, je le veux bien.

C'est alors que le morceau suivant lui fut dicté. Nous ferons remarquer que M. D... s'adressait à saint Louis avec un coeur pur et sincère, sans arrière-pensée, condition indispensable pour toute bonne communication. Ce n'était point une épreuve qu'il faisait : il ne doutait que de lui même, et Dieu a permis qu'il fût satisfait pour lui donner les moyens de se rendre utile. M. D... est aujourd'hui un des médiums les plus complets, non seulement par une grande facilité d'exécution, mais par son aptitude à servir d'interprète à tous les Esprits, même à ceux de l'ordre le plus élevé qui s'expriment facilement et volontiers par son intermédiaire. Ce sont là, surtout, les qualités que l'on doit rechercher dans un médium, et que celui-ci peut toujours acquérir avec la patience, la volonté et l'exercice. M. D... n'a pas eu besoin de beaucoup de patience ; il y avait en lui la volonté et la ferveur jointes à une aptitude naturelle. Quelques jours ont suffi pour porter sa faculté au plus haut degré. Voici la dictée qui lui a été faite sur l'Envie :

« Voyez cet homme : son esprit est inquiet, son malheur terrestre est à son comble ; il envie l'or, le luxe, le bonheur apparent ou fictif de ses semblables ; son coeur est ravagé, son âme sourdement consumée par cette lutte incessante de l'orgueil, de la vanité non satisfaite ; il porte avec lui, dans tous les instants de sa misérable existence, un serpent qu'il réchauffe, qui lui suggère sans cesse les plus fatales pensées : « Aurai-je cette volupté, ce bonheur ? cela m'est dû pourtant comme à ceux-ci ; je suis homme comme eux ; pourquoi serais-je déshérité ? » Et il se débat dans son impuissance, en proie à l'affreux supplice de l'envie. Heureux encore si ces funestes idées ne le portent pas sur la pente d'un gouffre. Entré dans cette voie, il se demande s'il ne doit pas obtenir par la violence ce qu'il croit lui être dû ; s'il n'ira pas étaler à tous les yeux le mal hideux qui le dévore. Si ce malheureux avait seulement regardé au-dessous de sa position, il aurait vu le nombre de ceux qui souffrent sans se plaindre, tout en bénissant le Créateur ; car le malheur est un bienfait dont Dieu se sert pour faire avancer sa pauvre créature vers son trône éternel.

Faites votre bonheur et votre vrai trésor sur la terre des oeuvres de charité et de soumission qui doivent seules vous faire admettre dans le sein de Dieu : ces oeuvres du bien feront votre joie et votre félicité éternelles ; l'Envie est une des plus laides et des plus tristes misères de votre globe ; la charité et la constante émission de la foi feront disparaître tous ces maux qui s'en iront un à un, à mesure que les hommes de bonne volonté qui viendront après vous se multiplieront. Amen. »

 

Une nouvelle découverte photographique

 

Plusieurs journaux ont rapporté le fait suivant :

« M. Badet, mort le 12 novembre dernier, après une maladie de trois mois, avait coutume, dit l'Union bourguignonne, de Dijon, chaque fois que ses forces le lui permettaient, de se placer à une fenêtre du premier étage, la tête constamment tournée du côté de la rue, afin de se distraire par la vue des passants. Il y a quelques jours, Mme Peltret, dont la maison est en face de celle de Mme veuve Badet, aperçut à la vitre de cette fenêtre, M. Badet lui-même, avec son bonnet de coton, sa figure amaigrie, etc., enfin tel qu'elle l'avait vu pendant sa maladie. Grande fut son émotion, pour ne pas dire plus. Elle appela non seulement ses voisins, dont le témoignage pouvait être suspecté, mais encore des hommes sérieux, qui aperçurent bien distinctement l'image de M. Badet sur la vitre de la fenêtre où il avait coutume de se placer. On montra aussi cette image à la famille du défunt, qui sur-le-champ fit disparaître la vitre.

« Il reste toutefois bien constaté que la vitre avait pris l'empreinte de la figure du malade, qui s'y est trouvée comme daguerréotypée, phénomène qu'on pourrait expliquer si, du côté opposé à la fenêtre, il y en eût eu une autre par où les rayons solaires eussent pu arriver à M. Badet ; mais il n'en est rien : la chambre n'avait qu'une seule croisée. Telle est la vérité toute nue sur ce fait étonnant, dont il convient de laisser l'explication aux savants. »

Nous avouons qu'à la lecture de cet article, notre premier sentiment a été de lui donner la qualification vulgaire dont on gratifie les nouvelles apocryphes, et nous n'y avons attaché aucune importance. Peu de jours après, M. Jobard, de Bruxelles, nous écrivait ce qui suit :

« A la lecture du fait suivant (celui que nous venons de citer) qui s'est passé dans mon pays, sur un de mes parents, j'ai haussé les épaules en voyant le journal qui le rapporte en renvoyer l'explication aux savants, et cette brave famille enlever la vitre à travers laquelle Badet regardait les passants. Evoquez-le pour voir ce qu'il en pense. »

Cette confirmation du fait par un homme du caractère de M. Jobard, dont tout le monde connaît le mérite et l'honorabilité, et cette circonstance particulière qu'un de ses parents en était le héros, ne pouvaient nous laisser de doute sur la véracité. Nous avons en conséquence évoqué M. Badet dans la séance de la Société parisienne des études spirites, le mardi 15 juin 1858, et voici les explications qui en ont été la suite :

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de M. Badet, mort le 11 novembre dernier à Dijon, de se communiquer à nous. - R. Je suis là.

2. Le fait qui vous concerne et que nous venons de rappeler est-il vrai ? - R. Oui, il est vrai.

3. Pourriez-vous nous en donner l'explication ? - R. Il est des agents physiques inconnus maintenant, mais qui deviendront usuels plus tard. C'est un phénomène assez simple, et semblable à une photographie combinée avec des forces qui ne sont pas encore découvertes par vous.

4. Pourriez-vous hâter le moment de cette découverte par vos explications ? - R. Je le voudrais, mais c'est l'oeuvre d'autres Esprits et du travail humain.

5. Pourriez-vous reproduire une seconde fois le même phénomène ? - R. Ce n'est pas moi qui l'ai produit, ce sont les conditions physiques dont je suis indépendant.

6. Par la volonté de qui et dans quel but le fait a-t-il eu lieu ? - R. Il s'est produit quand j'étais vivant sans ma volonté ; un état particulier de l'atmosphère l'a révélé après.

Une discussion s'étant engagée entre les assistants sur les causes probables de ce phénomène, et plusieurs opinions étant émises sans qu'il fût adressé de questions à l'Esprit, celui-ci dit spontanément : Et l'électricité, et la galvanoplastie qui agissent aussi sur le périsprit, vous n'en tenez pas compte.

7. Il nous a été dit dernièrement que les Esprits n'ont pas d'yeux ; or, si cette image est la reproduction du périsprit, comment se fait-il qu'elle ait pu reproduire les organes de la vue ? - R. Le périsprit n'est pas l'Esprit ; l'apparence, ou périsprit, a des yeux, mais l'Esprit n'en a pas. Je vous ai bien dit, en parlant du périsprit, que j'étais vivant.

Remarque. En attendant que cette nouvelle découverte soit faite, nous lui donnerons le nom provisoire de photographie spontanée. Tout le monde regrettera que, par un sentiment difficile à comprendre, on ait détruit la vitre sur laquelle était reproduite l'image de M. Badet ; un aussi curieux monument eût pu faciliter les recherches et les observations propres à étudier la question. Peut-être a-t-on vu dans cette image l'oeuvre du diable ; en tous cas, si le diable est pour quelque chose dans cette affaire, c'est assurément dans la destruction de la vitre, car il est ennemi du progrès.

Considérations sur la photographie spontanée

 

Il résulte des explications ci-dessus que le fait en lui même n'est ni surnaturel ni miraculeux. Que de phénomènes sont dans le même cas, et ont dû, dans les temps d'ignorance, frapper les imaginations trop portées au merveilleux ! C'est donc un effet purement physique, qui présage un nouveau pas dans la science photographique.

Le périsprit, comme on le sait, est l'enveloppe semi-matérielle de l'Esprit ; ce n'est point seulement après la mort que l'Esprit en est revêtu ; pendant la vie, il est uni au corps : c'est le lien entre le corps et l'Esprit. La mort n'est que la destruction de l'enveloppe la plus grossière ; l'Esprit conserve la seconde, qui affecte l'apparence de la première, comme si elle en eût retenu l'empreinte. Le périsprit est généralement invisible, mais, dans certaines circonstances, il se condense et, se combinant avec d'autres fluides, devient perceptible à la vue, quelquefois même tangible ; c'est lui qu'on voit dans les apparitions.

Quelles que soient la subtilité et l'impondérabilité du périsprit, ce n'en est pas moins une sorte de matière, dont les propriétés physiques nous sont encore inconnues. Dès lors qu'il est matière, il peut agir sur la matière ; cette action est patente dans les phénomènes magnétiques ; elle vient de se révéler sur les corps inertes par l'empreinte que l'image de M. Badet a laissée sur la vitre. Cette empreinte a eu lieu de son vivant ; elle s'est conservée après sa mort ; mais elle était invisible ; il a fallu, à ce qu'il semble, l'action fortuite d'un agent inconnu, probablement atmosphérique, pour la rendre apparente. Qu'y aurait-il là d'étonnant ? Ne sait-on pas qu'on fait disparaître et revivre à volonté les images daguerriennes ? Nous citons cela comme comparaison, sans prétendre à la similitude des procédés. Ainsi, ce serait le périsprit du sieur Badet qui, en s'émanant du corps de ce dernier, aurait à la longue, et sous l'empire de circonstance inconnues, exercé une véritable action chimique sur la substance vitreuse, analogue à celle de la lumière. La lumière et l'électricité doivent incontestablement jouer un grand rôle dans ce phénomène. Reste à savoir quels sont ces agents et ces circonstances ; c'est ce que l'on saura probablement plus tard, et ce ne sera pas une des découvertes les moins curieuse des temps modernes.

Si c'est un phénomène naturel, diront ceux qui nient tout, pourquoi est-ce la première fois qu'il se produit ? Nous leur demanderons à notre tour pourquoi les images daguerriennes ne sont fixées que depuis Daguerre, quoique ce ne soit pas lui qui ait inventé la lumière, ni les plaques de cuivre, ni l'argent, ni les chlorures ? On connaissait depuis longtemps les effets de la chambre noire ; une circonstance fortuite a mis sur la voie de la fixation, puis, le génie aidant, de perfection en perfection, on est arrivé aux chefs-d'oeuvre que nous voyons aujourd'hui. Il en sera probablement de même du phénomène étrange qui vient de se révéler ; et qui sait s'il ne s'est pas déjà produit, et s'il n'a pas passé inaperçu faute d'un observateur attentif ? La reproduction d'une image sur une vitre est un fait vulgaire, mais la fixation de cette image dans d'autres conditions que celles de la photographie, l'état latent de cette image, puis sa réapparition, voilà ce qui doit marquer dans les fastes de la science. Si l'on en croit les Esprits, nous devons nous attendre à bien d'autres merveilles dont plusieurs nous sont signalées par eux. Honneur donc aux savants assez modestes pour ne pas croire que la nature a tourné pour eux la dernière page de son livre.

Si ce phénomène s'est produit une fois, il doit pouvoir se reproduire. C'est probablement ce qui aura lieu quand on en aura la clef. En attendant, voici ce que racontait un des membres de la Société dans la séance dont nous parlons :

« J'habitais, dit-il, une maison à Montrouge ; on était en été, le soleil dardait par la fenêtre ; sur la table se trouvait une carafe pleine d'eau, et sous la carafe un petit paillasson ; tout à coup le paillasson prit feu. Si personne n'eût été là, un incendie pouvait avoir lieu sans qu'on en sût la cause. J'ai essayé cent fois de produire le même effet, et jamais je n'ai réussi. » La cause physique de l'inflammation est bien connue : la carafe a produit l'effet d'un verre ardent ; mais pourquoi n'a-t-on pas pu réitérer l'expérience ? C'est qu'indépendamment de la carafe et de l'eau, il y avait un concours de circonstances qui opéraient d'une manière exceptionnelle la concentration des rayons solaires : peut-être l'état de l'atmosphère, des vapeurs, les qualités de l'eau, l'électricité, etc., et tout cela, probablement, dans certaines proportions voulues ; d'où la difficulté de tomber juste dans les mêmes conditions, et l'inutilité des tentatives pour produire un effet semblable. Voilà donc un phénomène tout entier du domaine de la physique, dont on se rend parfaitement compte, quant au principe, et que pourtant on ne peut répéter à volonté. Viendra-t-il à la pensée du sceptique le plus endurci de nier le fait ? Assurément non. Pourquoi donc ces mêmes sceptiques nient-ils la réalité des phénomènes spirites (nous parlons des manifestations en général), parce qu'ils ne peuvent pas les manipuler à leur gré ? Ne pas admettre qu'en dehors du connu il puisse y avoir des agents nouveaux régis par des lois spéciales ; nier ces agents parce qu'ils n'obéissent pas aux lois que nous connaissons, c'est en vérité faire preuve de bien peu de logique et montrer un esprit bien étroit.

Revenons à l'image de M. Badet ; on fera sans doute, comme notre collègue avec sa carafe, de nombreux essais infructueux avant de réussir, et cela, jusqu'à ce qu'un hasard heureux ou l'effort d'un puissant génie ait donné la clef du mystère ; alors, cela deviendra probablement un art nouveau dont s'enrichira l'industrie. Nous entendons d'ici quantité de personnes se dire : mais il y a un moyen bien simple d'avoir cette clef : que ne la demande-t-on aux Esprits ? C'est ici le cas de relever une erreur dans laquelle tombent la plupart de ceux qui jugent la science spirite sans la connaître. Rappelons d'abord ce principe fondamental, que tous les Esprits sont loin, comme on l'a cru jadis, de tout savoir.

L'échelle spirite nous donne la mesure de leur capacité et de leur moralité, et l'expérience confirme chaque jour nos observations à ce sujet. Les Esprits ne savent donc pas tout, et il en est qui, à tous égards, sont bien inférieurs à certains hommes ; voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. L'Esprit de M. Badet, l'auteur involontaire du phénomène qui nous occupe, révèle, par ses réponses, une certaine élévation, mais non une grande supériorité ; il se reconnaît lui-même inhabile à en donner une explication complète : « Ce sera, dit-il, l'oeuvre d'autres Esprits et du travail humain. » Ces derniers mots sont tout un enseignement. En effet, il serait par trop commode de n'avoir qu'à interroger les Esprits pour faire les découvertes les plus merveilleuses ; où serait alors le mérite des inventeurs si une main occulte venait leur mâcher la besogne et leur épargner la peine de chercher ? Plus d'un, sans doute, ne se ferait pas scrupule de prendre un brevet d'invention en son nom personnel, sans mentionner le véritable inventeur. Ajoutons que de pareilles questions sont toujours faites dans des vues intéressées et par l'espoir d'une fortune facile, toutes choses qui sont de très mauvaises recommandations auprès des bons Esprits ; ceux-ci, d'ailleurs, ne se prêtent jamais à servir d'instruments pour un trafic. L'homme doit avoir son initiative, sans quoi il se réduit à l'état de machine ; il doit se perfectionner par le travail ; c'est une des conditions de son existence terrestre ; il faut aussi que chaque chose vienne en son temps et par les moyens qu'il plaît à Dieu d'employer : les Esprits ne peuvent détourner les voies de la Providence. Vouloir forcer l'ordre établi, c'est se mettre à la merci des Esprits moqueurs qui flattent l'ambition, la cupidité, la vanité, pour rire ensuite des déceptions dont ils sont cause. Très peu scrupuleux de leur nature, ils disent tout ce qu'on veut, donnent toutes les recettes qu'on leur demande, au besoin ils les appuieront de formules scientifiques, quitte à ce qu'elles aient tout au plus la valeur de celles des marchands d'orviétan. Que ceux donc qui ont cru que les Esprits allaient leur ouvrir des mines d'or se désabusent ; leur mission est plus sérieuse. « Travaillez, prenez de la peine, c'est le fond qui manque le moins, » a dit un célèbre moraliste dont nous donnerons bientôt un remarquable entretien d'outre-tombe ; à cette sage maxime, la doctrine spirite ajoute : C'est à ceux-là que les Esprits sérieux viennent en aide par les idées qu'ils leur suggèrent, ou par des conseils directs, et non aux paresseux qui veulent jouir sans rien faire, ni aux ambitieux qui veulent avoir le mérite sans la peine. Aide-toi, le ciel t'aidera.

 

L'Esprit frappeur de Bergzabern

Troisième article

Nous continuons à citer la brochure de M. Blanck, rédacteur du Journal de Bergzabern .

« Les faits que nous allons relater eurent lieu du vendredi 4 au mercredi 9 mars 1853 ; depuis, rien de semblable ne s'est produit. Philippine à cette époque ne couchait plus dans la chambre que l'on connaît : son lit avait été transféré dans la pièce voisine où il se trouve encore maintenant. Les manifestations ont pris un tel caractère d'étrangeté, qu'il est impossible d'admettre l'explication de ces phénomènes par l'intervention des hommes. Ils sont d'ailleurs si différents de ceux qui furent observés antérieurement, que toutes les suppositions premières ont été renversées.

On sait que dans la chambre où couchait la jeune fille, les chaises et les autres meubles avaient souvent été bouleversés, que les fenêtres s'étaient ouvertes avec fracas sous des coups redoublés. Depuis cinq semaines elle se tient dans la chambre commune, où, une fois la nuit venue et jusqu'au lendemain, il y a toujours de la lumière ; on peut donc parfaitement voir ce qui s'y passe. Voici le fait qui fut observé le vendredi 4 mars.

Philippine n'était pas encore couchée ; elle était au milieu d'un certain nombre de personnes qui s'entretenaient de l'Esprit frappeur, lorsque tout à coup le tiroir d'une table très grande et très lourde, placée dans la chambre, fut tiré et repoussé avec un grand bruit et une promptitude extraordinaire. Les assistants furent fort surpris de cette nouvelle manifestation ; dans le même moment la table elle-même se mit en mouvement dans tous les sens, et s'avança vers la cheminée près de laquelle Philippine était assise. Poursuivie pour ainsi dire par ce meuble, elle dut quitter sa place et s'enfuir dans le milieu de la chambre ; mais la table revint dans cette direction et s'arrêta à un demi-pied du mur. On la remit à sa place ordinaire, d'où elle ne bougea plus ; mais des bottes qui se trouvaient dessous, et que tout le monde put voir, furent lancées au milieu de la chambre, au grand effroi des personnes présentes. L'un des tiroirs recommença à glisser dans ses coulisses, s'ouvrant et se refermant par deux fois, d'abord très vivement, puis de plus en plus lentement ; lorsqu'il était entièrement ouvert, il lui arrivait d'être secoué avec fracas. Un Paquet de tabac laissé sur la table changeait de place à chaque instant. Le frappement et le grattement se firent entendre dans la table. Philippine, qui jouissait alors d'une très bonne santé, se tenait au milieu de la réunion et ne paraissait nullement inquiète de toutes ces étrangetés, qui se renouvelaient chaque soir depuis le vendredi ; mais le dimanche elles furent encore plus remarquables.

Le tiroir fut plusieurs fois violemment tiré et refermé. Philippine, après avoir été dans son ancienne chambre à coucher, revint subitement prise du sommeil magnétique, se laissa tomber sur un siège, où le grattement se fit plusieurs fois entendre. Les mains de l'enfant étaient sur ses genoux et la chaise se mouvait tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière. On voyait les pieds de devant du siège se lever, tandis que la chaise se balançait dans un équilibre étonnant sur les pieds de derrière. Philippine ayant été transportée au milieu de la chambre, il fut plus facile d'observer ce nouveau phénomène. Alors, au commandement, la chaise tournait, avançait ou reculait plus ou moins vite, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Pendant cette danse singulière, les pieds de l'enfant, comme paralysés, traînaient à terre ; celle-ci se plaignit de maux de tête par des gémissements et en portant à diverses reprises la main à son front ; puis, s'étant réveillée tout à coup, elle se mit à regarder de tous côtés, ne pouvant comprendre sa situation : son malaise l'avait quittée. Elle se coucha ; alors les coups et le grattement qui s'étaient produits dans la table se firent entendre dans le lit avec force et d'une façon joyeuse.

Quelque temps auparavant, une sonnette ayant fait entendre des sons spontanés, on eut l'idée d'en attacher une au lit, aussitôt elle se mit à tinter et à s'agiter. Ce qu'il y eut de plus curieux dans cette circonstance, c'est que, le lit étant soulevé et déplacé, la sonnette resta immobile et muette. Vers minuit environ tout bruit cessa, et l'assemblée se retira.

Le lundi soir, 15 mai, on fixa au lit une grosse sonnette ; aussitôt elle fit entendre un bruit assourdissant et désagréable. Le même jour, dans l'après-midi, les fenêtres et la porte de la chambre à coucher s'étaient ouvertes, mais silencieusement.

Nous devons rapporter aussi que la chaise sur laquelle Philippine s'était assise le vendredi et le samedi, ayant été portée par le père Senger au milieu de la chambre, paraissait beaucoup plus légère que de coutume : on eût dit qu'une force invisible la soutenait. Un des assistants, voulant la pousser, n'éprouva aucune résistance : la chaise paraissait glisser d'elle-même sur le sol.

L'Esprit frappeur resta silencieux pendant les trois jours : jeudi, vendredi et samedi saints. Ce ne fût que le jour de Pâques que ses coups recommencèrent avec le son des cloches, coups rythmés qui composaient un air. Le 1° avril les troupes, changeant de garnison, quittèrent la ville musique en tête. Lorsqu'elles passèrent devant la maison Senger, l'Esprit frappeur exécuta à sa manière, contre le lit, le même morceau qu'on jouait dans la rue. Quelque temps avant on avait entendu dans la chambre comme les pas d'une personne, et comme si l'on eût jeté du sable sur les planches.

Le gouvernement du Palatinat s'est préoccupé des faits que nous venons de rapporter, et proposa au père Senger de placer son enfant dans une maison de santé à Frankenthal, proposition qui fut acceptée. Nous apprenons que dans sa nouvelle résidence, la présence de Philippine a donné lieu aux prodiges de Bergzabern, et que les médecins de Frankenthal, pas plus que ceux de notre ville, n'en peuvent déterminer la cause. Nous sommes informés en outre que les médecins ont seuls accès auprès de la jeune fille. Pourquoi a-t-on pris cette mesure ? Nous l'ignorons, et nous ne nous permettrons pas de la blâmer ; mais si ce qui y a donné lieu n'est pas le résultat de quelque circonstance particulière, nous croyons qu'on aurait pu laisser pénétrer près de l'intéressante enfant, sinon tout le monde, au moins les personnes recommandables. »

Remarque. - Nous n'avons eu connaissance des différents faits que nous avons rapportés que par la relation qu'en a publiée M. Blanck ; mais une circonstance vient de nous mettre en rapport avec une des personnes qui ont le plus figuré dans toute cette affaire, et qui a bien voulu nous fournir à ce sujet des documents circonstanciés du plus haut intérêt. Nous avons également eu, par l'évocation, des explications fort curieuses et fort instructives sur cet Esprit frappeur lui-même qui s'est manifesté à nous. Ces documents nous étant parvenus trop tard, nous en ajournons la publication au prochain numéro.

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

Le Tambour de la Bérésina

Quelques personnes étant réunies chez nous à l'effet de constater certaines manifestations, les faits suivants se produisirent pendant plusieurs séances et donnèrent lieu à l'entretien que nous allons rapporter, et qui présente un haut intérêt au point de vue de l'étude.

L'Esprit se manifesta par des coups frappés, non avec le pied de la table, mais dans le tissu même du bois. L'échange de pensées qui eut lieu en cette circonstance entre les assistants et l'être invisible ne permettait pas de douter de l'intervention d'une intelligence occulte. Outre les réponses faites à diverses questions, soit par oui et par non, soit au moyen de la typtologie alphabétique, les coups battaient à volonté une marche quelconque, le rythme d'un air, imitaient la fusillade et la canonnade d'une bataille, le bruit du tonnelier, du cordonnier, faisaient l'écho avec une admirable précision, etc. Puis eut lieu le mouvement d'une table et sa translation sans aucun contact des mains, les assistants se tenant écartés ; un saladier ayant été placé sur la table, au lieu de tourner, se mit à glisser en ligne droite, également sans le contact des mains. Les coups se faisaient entendre pareillement dans divers meubles de la chambre, quelquefois simultanément, d'autres fois comme s'ils se fussent répondus.

L'Esprit paraissait avoir une prédilection marquée pour les batteries de tambour, car il y revenait à chaque instant sans qu'on les lui demandât ; souvent à certaines questions, au lieu de répondre, il battait la générale ou le rappel. Interrogé sur plusieurs particularités de sa vie, il dit s'appeler Célima, être né a Paris, mort depuis quarante-cinq ans, et avoir été tambour.

Parmi les assistants, outre le médium spécial à influences physiques qui servait aux manifestations, il y avait un excellent médium écrivain qui put servir d'interprète à l'Esprit, ce qui permit d'obtenir des réponses plus explicites. Ayant confirmé, par la psychographie, ce qu'il avait dit au moyen de la typtologie sur son nom, le lieu de sa naissance et l'époque de sa mort, on lui adressa la série des questions suivantes, dont les réponses offrent plusieurs traits caractéristiques et qui corroborent certaines parties essentielles de la théorie.

1. Ecris-nous quelque chose, ce que tu voudras ? - R. Ran plan plan, ran plan plan.

2. Pourquoi écris-tu cela ? - R. J'étais tambour.

3. Avais-tu reçu quelque instruction ? - R. Oui.

4. Où as-tu fait tes études ? - R. Aux Ignorantins.

5. Tu nous parais être jovial ? - R. Je le suis beaucoup.

6. Tu nous as dit une fois que, de ton vivant, tu aimais un peu trop à boire ; est-ce vrai ? - R. J'aimais tout ce qui était bon.

7. Etais-tu militaire ? - R. Mais oui, puisque j'étais tambour.

8. Sous quel gouvernement as-tu servi ? - R. Sous Napoléon le Grand.

9. Peux-tu nous citer une des batailles auxquelles tu as assisté ? - R. La Bérésina.

10. Est-ce là que tu es mort ? - R. Non.

11. Etais-tu à Moscou ? - R. Non.

12. Où es-tu mort ? - R. Dans les neiges.

13. Dans quel corps servais-tu ? - R. Dans les fusiliers de la garde.

14. Aimais-tu bien Napoléon le Grand ? - R. Comme nous l'aimions tous, sans savoir pourquoi.

15. Sais-tu ce qu'il est devenu depuis sa mort ? - R. Je ne me suis plus occupé que de moi depuis ma mort.

16. Es-tu réincarné ? - R. Non, puisque je viens causer avec vous.

17. Pourquoi te manifestes-tu par des coups sans qu'on t'ait appelé ? - R. Il faut faire du bruit pour ceux dont le coeur ne croit pas. Si vous n'en avez pas assez, je vais vous en donner encore.

18. Est-ce de ta propre volonté que tu es venu frapper, ou bien un autre Esprit t'a-t-il forcé de le faire ? - R. C'est de ma bonne volonté que je viens ; il y en a bien un que vous appelez Vérité qui peut m'y forcer aussi ; mais il y a longtemps que j'avais voulu venir.

19. Dans quel but voulais-tu venir ? - R. Pour m'entretenir avec vous ; c'est ce que je voulais ; mais il y avait quelque chose qui m'en empêchait. J'y ai été forcé par un Esprit familier de la maison qui m'a engagé à me rendre utile aux personnes qui me demanderaient de faire des réponses. - Cet Esprit a donc beaucoup de pouvoir, puisqu'il commande ainsi aux autres Esprits ? - R. Plus que vous ne croyez, et il n'en use que pour le bien.

Remarque. L'Esprit familier de la maison se fait connaître sous le nom allégorique de la Vérité, circonstance ignorée du médium.

20. Qu'est-ce qui t'en empêchait ? - R. Je ne sais pas ; quelque chose que je ne comprends pas.

21. Regrettes-tu la vie ? - R. Non, je ne regrette rien.

22. Laquelle préfères-tu de ton existence actuelle ou de ton existence terrestre ? - R. Je préfère l'existence des Esprits à l'existence du corps.

23. Pourquoi cela ? - R. Parce qu'on est bien mieux que sur la terre ; c'est le purgatoire sur la terre, et tout le temps que j'y ai vécu, je désirais toujours la mort.

24. Souffres-tu dans ta nouvelle situation ? - R. Non ; mais je ne suis pas encore heureux.

25. Serais-tu satisfait d'avoir une nouvelle existence corporelle ? - R. Oui, parce que je sais que je dois monter.

26. Qui te l'a dit ? - R. Je le sens bien.

27. Seras-tu bientôt réincarné ? - R. Je ne sais pas.

28. Vois-tu d'autres Esprits autour de toi ? - R. Oui, beaucoup.

29. Comment sais-tu que ce sont des Esprits ? - R. Entre nous, nous nous voyons tels que nous sommes.

30. Sous quelle apparence les vois-tu ? - R. Comme on peut voir des Esprits, mais non par les yeux.

31. Et toi, sous quelle forme es-tu ici ? - R. Sous celle que j'avais de mon vivant ; c'est-à-dire en tambour.

32. Et les autres Esprits, les vois-tu sous la forme qu'ils avaient de leur vivant ? - R. Non, nous ne prenons une apparence que lorsque nous sommes évoqués, autrement nous nous voyons sans forme.

33. Nous vois-tu aussi nettement que si tu étais vivant ? - R. Oui, parfaitement.

34. Est-ce par les yeux que tu nous vois ? - R. Non ; nous avons une forme, mais nous n'avons pas de sens ; notre forme n'est qu'apparente.

Remarque. - Les Esprits ont assurément des sensations, puisqu'ils perçoivent, autrement ils seraient inertes ; mais leurs sensations ne sont point localisées comme lorsqu'ils ont un corps : elles sont inhérentes à tout leur être.

35. Dis-nous positivement à quelle place tu es ici ? - R. Je suis près de la table, entre le médium et vous.

36. Quand tu frappes, es-tu sous la table, ou dessus, ou dans l'épaisseur du bois ? - R. Je suis à côté ; je ne me mets pas dans le bois : il suffit que je touche la table.

37. Comment produis-tu les bruits que tu fais entendre ? - R. Je crois que c'est par une sorte de concentration de notre force.

38. Pourrais-tu nous expliquer la manière dont se produisent les différents bruits que tu imites, les grattements, par exemple ? - R. Je ne saurais trop préciser la nature des bruits ; c'est difficile à expliquer. Je sais que je gratte, mais je ne puis expliquer comment je produis ce bruit que vous appelez grattement.

39. Pourrais-tu produire les mêmes bruits avec tout médium quelconque ? - R. Non, il y a des spécialités dans tous les médiums ; tous ne peuvent pas agir de la même façon.

40. Vois-tu parmi nous quelqu'un, autre que le jeune S... (le médium à l'influence physique par lequel cet Esprit se manifeste), qui pourrait t'aider à produire les mêmes effets ? - R. Je n'en vois pas pour le moment ; avec lui je suis très disposé à le faire.

41. Pourquoi avec lui plutôt qu'avec un autre ? - R. Parce que je le connais davantage, et qu'ensuite il est plus apte qu'un autre à ce genre de manifestations.

42. Le connaissais-tu d'ancienne date ; avant son existence actuelle ? - R. Non ; je ne le connais que depuis peu de temps ; j'ai été en quelque sorte attiré vers lui pour en faire mon instrument.

43. Quand une table se soulève en l'air sans point d'appui, qu'est-ce qui la soutient ? - R. Notre volonté qui lui a ordonné d'obéir, et aussi le fluide que nous lui transmettons.

Remarque. - Cette réponse vient à l'appui de la théorie qui nous a été donnée, et que nous avons rapportée dans les n° 5 et 6 de cette Revue, sur la cause des manifestations physiques.

44. Pourrais-tu le faire ? - R. je le pense ; j'essayerai lorsque le médium sera venu. (Il était absent en ce moment.)

45. De qui cela dépend-il ? - R. Cela dépend de moi, puisque je me sers du médium comme instrument.

46. Mais la qualité de l'instrument n'est-elle pas pour quelque chose ? - R. Oui, elle m'aide beaucoup, puisque j'ai dit que je ne pouvais le faire avec d'autres aujourd'hui.

Remarque. - Dans le courant de la séance on essaya l'enlèvement de la table, mais on ne réussit pas, probablement parce qu'on n'y mit pas assez de persévérance ; il y eut des efforts évidents et des mouvements de translation sans contact ni imposition des mains. Au nombre des expériences qui furent faites, fut celle de l'ouverture de la table à l'endroit des rallonges ; cette table offrant beaucoup de résistance par sa mauvaise construction, on la tenait d'un côté, tandis que l'Esprit tirait de l'autre et la faisait ouvrir.

47. Pourquoi, l'autre jour, les mouvements de la table s'arrêtaient-ils chaque fois que l'un de nous prenait la lumière pour regarder dessous ? - R. Parce que je voulais punir votre curiosité.

48. De quoi t'occupes-tu dans ton existence d'Esprit, car enfin tu ne passes pas ton temps à frapper ? - R. J'ai souvent des missions à remplir ; nous devons obéir à des ordres supérieurs, et surtout lorsque nous avons du bien à faire par notre influence sur les humains.

49. Ta vie terrestre n'a sans doute pas été exempte de fautes ; les reconnais-tu maintenant ? - R. Oui, je les expie justement en restant stationnaire parmi les Esprits inférieurs ; je ne pourrai me purifier davantage que lorsque je prendrai un autre corps.

50. Quand tu faisais entendre des coups dans un autre meuble en même temps que dans la table, est-ce toi qui les produisais ou un autre Esprit ? - R. C'était moi.

51. Tu étais donc seul ? - R. Non, mais je remplissais seul la mission de frapper.

52. Les autres Esprits qui étaient là t'aidaient-ils à quelque chose ? - R. Non pour frapper, mais pour parler.

53. Alors ce n'étaient pas des Esprits frappeurs ? - R. Non, la Vérité n'avait permis qu'à moi de frapper.

54. Les Esprits frappeurs ne se réunissent-ils pas quelquefois en nombre afin d'avoir plus de puissance pour produire certains phénomènes ? - R. Oui, mais pour ce que je voulais faire je pouvais suffire seul.

55. Dans ton existence spirite, es-tu toujours sur la terre ? - R. Le plus souvent dans l'espace.

56. Vas-tu quelquefois dans d'autres mondes, c'est-à-dire dans d'autres globes ? - R. Non dans de plus parfaits, mais dans des mondes inférieurs.

57. T'amuses-tu quelquefois à voir et à entendre ce que font les hommes ? - Non ; quelquefois pourtant j'en ai pitié.

58. Quels sont ceux vers lesquels tu vas de préférence ? - R. Ceux qui veulent croire de bonne foi.

59. Pourrais-tu lire dans nos pensées ? - R. Non, je ne lis pas dans les âmes ; je ne suis pas assez parfait pour cela.

60. Cependant tu dois connaître nos pensées, puisque tu viens parmi nous ; autrement comment pourrais-tu savoir si nous croyons de bonne foi ? - R. je ne lis pas, mais j'entends.

Remarque. - La question 58 avait pour but de lui demander quels sont ceux vers lesquels il va de préférence spontanément, dans sa vie d'Esprit, sans être évoqué ; par l'évocation il peut, comme Esprit d'un ordre peu élevé, être contraint de venir même dans un milieu qui lui déplairait. D'un autre côté, sans lire à proprement parler dans nos pensées, il pouvait certainement voir que les personnes n'étaient réunies que dans un but sérieux, et, par la nature des questions et des conversations qu'il entendait, juger que l'assemblée était composée de personnes sincèrement désireuses de s'éclairer.

61. As-tu retrouvé dans le monde des Esprits quelques-uns de tes anciens camarades de l'armée ? - R. Oui, mais leurs positions étaient si différentes que je ne les ai pas tous reconnus.

62. En quoi consistait cette différence ? - R. Dans l'ordre heureux ou malheureux de chacun.

62. Que vous êtes-vous dit en vous retrouvant ? - R. Je leur disais : Nous allons monter vers Dieu qui le permet.

63. Comment entendais-tu monter vers Dieu ? - R. Un degré de plus de franchi, c'est un degré de plus vers lui.

64. Tu nous as dit que tu es mort dans les neiges, par conséquent tu es mort de froid ? - R. De froid et de besoin.

65. As-tu eu immédiatement la conscience de ta nouvelle existence ? - R. Non, mais je n'avais plus froid.

66. Es-tu quelquefois retourné vers l'endroit où tu as laissé ton corps ? - R. Non, il m'avait trop fait souffrir.

67. Nous te remercions des explications que tu as bien voulu nous donner ; elles nous ont fourni d'utiles sujets d'observation pour nous perfectionner dans la science spirite ? - R. Je suis tout à vous.

Remarque. - Cet Esprit, comme on le voit, est peu avancé dans la hiérarchie spirite : il reconnaît lui-même son infériorité. Ses connaissances sont bornées ; mais il y a chez lui du bon sens, des sentiments honorables et de la bienveillance. Sa mission, comme Esprit, est assez infime, puisqu'il remplit le rôle d'Esprit frappeur pour appeler les incrédules à la foi ; mais, au théâtre même, l'humble costume de comparse ne peut-il couvrir un coeur honnête ? Ses réponses ont la simplicité de l'ignorance ; mais, pour n'avoir pas l'élévation du langage philosophique des Esprits supérieurs, elles n'en sont pas moins instructives comme étude de moeurs spirites, si nous pouvons nous exprimer ainsi. C'est seulement en étudiant toutes les classes de ce monde qui nous attend, qu'on peut arriver à le connaître, et y marquer en quelque sorte d'avance la place que chacun de nous peut y occuper. En voyant la situation que s'y sont faite par leurs vices et leurs vertus les hommes qui ont été nos égaux ici-bas, c'est un encouragement pour nous élever le plus possible dès celui-ci : c'est l'exemple à côté du précepte. Nous ne saurions trop le répéter, pour bien connaître une chose et s'en faille une idée exempte d'illusions, il faut la voir sous toutes ses faces, de même que le botaniste ne peut connaître le règne végétal qu'en l'observant depuis l'humble cryptogame caché sous la mousse jusqu'au chêne qui s'élève dans les airs.

 

Esprits imposteurs

Le faux P. Ambroise

Un des écueils que présentent les communications spirites est celui des Esprits imposteurs qui peuvent induire en erreur sur leur identité, et qui, à l'abri d'un nom respectable, cherchent à faire passer les plus grossières absurdités. Nous nous sommes, en maintes occasions, expliqués sur ce danger, qui cesse d'en être un pour quiconque scrute à la fois la forme et le fond du langage des êtres invisibles avec lesquels il est en communication. Nous ne pouvons répéter ici ce que nous avons dit à ce sujet ; qu'on veuille bien le lire attentivement dans cette Revue, dans le Livre des Esprits et dans notre Instruction pratique , et l'on verra que rien n'est plus facile que de se prémunir contre de pareilles fraudes, pour peu qu'on y mette de bonne volonté. Nous reproduisons seulement la comparaison suivante que nous avons citée quelque part : « Supposez que dans une chambre voisine de celle où vous êtes soient plusieurs individus que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez voir, mais que vous entendez parfaitement ; ne serait-il pas facile de reconnaître à leur conversation si ce sont des ignorants ou des savants, d'honnêtes gens ou des malfaiteurs, des hommes sérieux ou des étourdis ; des gens de bonne compagnie ou des rustres ?

Prenons une autre comparaison sans sortir de notre humanité matérielle : supposons qu'un homme se présente à vous sous le nom d'un littérateur distingué ; à ce nom, vous le recevez d'abord avec tous les égards dus à son mérite supposé ; mais, s'il s'exprime comme un crocheteur, vous reconnaîtrez tout de suite le bout de l'oreille, et le mettrez à la porte comme un imposteur.

Il en est de même des Esprits : on les reconnaît à leur langage ; celui des Esprits supérieurs est toujours digne et en harmonie avec la sublimité des pensées ; jamais la trivialité n'en souille la pureté. La grossièreté et la bassesse des expressions n'appartiennent qu'aux Esprits inférieurs. Toutes les qualités et toutes les imperfections des Esprits se révèlent par leur langage, et on peut, avec raison, leur appliquer cet adage d'un écrivain célèbre : Le style, c'est l'homme.

Ces réflexions nous sont suggérées par un article que nous trouvons dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans du mois de décembre 1857. C'est une conversation qui s'est établie par l'entremise d'un médium, entre deux Esprits, l'un se donnant le nom de père Ambroise, l'autre celui de Clément XIV. Le père Ambroise était un respectable ecclésiastique, mort à la Louisiane dans le siècle dernier ; c'était un homme de bien, d'une haute intelligence, et qui a laissé une mémoire vénérée.

Dans ce dialogue, où le ridicule le dispute à l'ignoble, il est impossible de se méprendre sur la qualité des interlocuteurs, et il faut convenir que les Esprits qui l'ont tenu ont pris bien peu de précautions pour se déguiser ; car, quel est l'homme de bon sens qui pourrait un seul instant supposer que le P. Ambroise et Clément XIV aient pu s'abaisser à de telles trivialités, qui ressemblent à une parade de tréteaux ? Des comédiens du plus bas étage, qui parodieraient ces deux personnages, ne s'exprimeraient pas autrement.

Nous sommes persuadés que le cercle de la Nouvelle-Orléans, où le fait s'est passé, l'a compris comme nous ; en douter serait lui faire injure ; nous regrettons seulement qu'en le publiant on ne l'ait pas fait suivre de quelques observations correctives, qui eussent empêché les gens superficiels de le prendre pour un échantillon du style sérieux d'outre-tombe. Mais hâtons-nous de dire que ce cercle n'a pas que des communications de ce genre : il en a d'un tout autre ordre, où l'on retrouve toute la sublimité de la pensée et de l'expression des Esprits supérieurs.

Nous avons pensé que l'évocation du véritable et du faux P. Ambroise pourrait offrir un utile sujet d'observation sur les Esprits imposteurs ; c'est en effet ce qui a eu lieu, ainsi qu'on en peut juger par l'entretien suivant :

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit du véritable P. Ambroise mort à la Louisiane le siècle dernier, et qui y a laissé une mémoire vénérée, de se communiquer à nous. - R. Je suis là.

2. Veuillez nous dire si c'est vous réellement qui avez eu, avec Clément XIV, l'entretien rapporté dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans, et dont nous avons donné lecture dans notre dernière séance ? - R. Je plains les hommes qui étaient dupes des Esprits, que je plains également.

3. Quel est l'Esprit qui a pris votre nom ? - R. Un Esprit bateleur.

4. Et l'interlocuteur, était-il réellement Clément XIV ? - R. C'était un Esprit sympathique à celui qui avait pris mon nom.

5. Comment avez-vous pu laisser débiter de pareilles choses sous votre nom, et pourquoi n'êtes-vous pas venu démasquer les imposteurs ? - R. Parce que je ne puis pas toujours empêcher les hommes et les Esprits de se divertir.

6. Nous concevons cela pour les Esprits ; mais quant aux personnes qui ont recueilli ces paroles, ce sont des personnes graves et qui ne cherchaient point à se divertir ? - R. Raison de plus : elles devaient bien penser que de telles paroles ne pouvaient être que le langage d'Esprits moqueurs.

7. Pourquoi les Esprits n'enseignent-ils pas à la Nouvelle-Orléans des principes de tout point identiques à ceux qu'ils enseignent ici ? - R. La doctrine qui vous est dictée leur servira bientôt ; il n'y en aura qu'une.

8. Puisque cette doctrine doit y être enseignée plus tard, il nous semble que, si elle l'eût été immédiatement, cela aurait hâté le progrès et évité, dans la pensée de quelques-uns, une incertitude fâcheuse ? - R. Les voies de Dieu sont souvent impénétrables ; n'y a-t-il pas d'autres choses qui vous paraissent incompréhensibles dans les moyens qu'il emploie pour arriver à ses fins ? Il faut que l'homme s'exerce à distinguer le vrai du faux, mais tous ne pourraient recevoir la lumière subitement sans en être éblouis.

9. Veuillez, je vous prie, nous dire votre opinion personnelle sur la réincarnation. - R. Les Esprits sont créés ignorants et imparfaits : une seule incarnation ne peut leur suffire pour tout apprendre ; il faut bien qu'ils se réincarnent, pour profiter des bontés que Dieu leur destine.

10. La réincarnation peut-elle avoir lieu sur la terre, ou seulement dans d'autres globes ? - R. La réincarnation se fait selon le progrès de l'Esprit, dans des mondes plus ou moins parfaits.

11. Cela ne nous dit pas clairement si elle peut avoir lieu sur la terre. - R. Oui, elle peut avoir lieu sur la terre ; et si l'Esprit le demande comme mission, cela doit être plus méritoire pour lui que de demander d'avancer plus vite dans des mondes plus parfaits.

12. Nous prions Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit qui a pris le nom du P. Ambroise de se communiquer à nous. - R. Je suis là ; mais vous ne voulez pas me confondre.

13. Es-tu véritablement le P. Ambroise ? Au nom de Dieu, je te somme de dire la vérité. - R. Non.

14. Que penses-tu de ce que tu as dit sous son nom ? - R. Je pense comme pensaient ceux qui m'écoutaient.

15. Pourquoi t'es-tu servi d'un nom respectable pour dire de pareilles sottises ? - R. Les noms, à nos yeux, ne sont rien : les oeuvres sont tout ; comme on pouvait voir ce que j'étais à ce que je disais, je n'ai pas attaché de conséquence à l'emprunt de ce nom.

16. Pourquoi, en notre présence, ne soutiens-tu pas ton imposture ? - R. Parce que mon langage est une pierre de touche à laquelle vous ne pouvez vous tromper.

Remarque. - Il nous a été dit plusieurs fois que l'imposture de certains Esprits est une épreuve pour notre jugement ; c'est une sorte de tentation que Dieu permet, afin que, comme l'a dit le P. Ambroise, l'homme puisse s'exercer à distinguer le vrai du faux.

17. Et ton camarade Clément XIV, qu'en penses-tu ? - R. Il ne vaut pas mieux que moi ; nous avons tous les deux besoin d'indulgence.

18. Au nom de Dieu tout-puissant, je le prie de venir. - R. J'y suis depuis que le faux P. Ambroise y est.

19. Pourquoi as-tu abusé de la crédulité de personnes respectables pour donner une fausse idée de la doctrine spirite ? - R. Pourquoi est-on enclin aux fautes ? c'est parce qu'on n'est pas parfait.

20. Ne pensiez-vous pas tous les deux qu'un jour votre fourberie serait reconnue, et que les véritables P. Ambroise et Clément XIV ne pouvaient s'exprimer comme vous l'avez fait ? - R. Les fourberies étaient déjà reconnues et châtiées par celui qui nous a créés.

21. Etes-vous de la même classe que les Esprits que nous appelons frappeurs ? - R. Non, car il faut encore du raisonnement pour faire ce que nous avons fait à la Nouvelle-Orléans.

22. (Au véritable P. Ambroise.) Ces Esprits imposteurs vous voient-ils ici ? - R. Oui, et ils souffrent de ma vue.

23. Ces Esprits sont-ils errants ou réincarnés ? - R. Errants ; ils ne sont pas assez parfaits pour se dégager s'ils étaient incarnés.

24. Et vous, P. Ambroise, dans quel état êtes-vous ? - R. Incarné dans un monde heureux et innommé par vous.

25. Nous vous remercions des éclaircissements que vous avez bien voulu nous donner ; serez-vous assez bon pour venir d'autres fois parmi nous, nous dire quelques bonnes paroles et nous donner une dictée qui puisse montrer la différence de votre style avec celui qui avait pris votre nom ? - R. Je suis avec ceux qui veulent le bien dans la vérité.

 

 

Une leçon d'écriture par un Esprit

 

Les Esprits ne sont pas, en général, des maîtres de calligraphie, car l'écriture par médium ne brille pas ordinairement par l'élégance ; M. D..., un de nos médiums, a présenté sous ce rapport un phénomène exceptionnel, c'est d'écrire beaucoup mieux sous l'inspiration des Esprits que sous la sienne propre. Son écriture normale est très mauvaise (ce dont il ne tire pas vanité en disant que c'est celle des grands hommes) ; elle prend un caractère spécial, très distinct, selon l'Esprit qui se communique, et se reproduit constamment la même avec le même Esprit, mais toujours plus nette, plus lisible et plus correcte ; avec quelques-uns, c'est une sorte d'écriture anglaise, jetée avec une certaine hardiesse. Un des membres de la Société, M. le docteur V..., eut l'idée d'évoquer un calligraphe distingué, comme sujet d'observation au point de vue de l'écriture. Il en connaissait un, nommé Bertrand, mort il y a deux ans environ, avec lequel nous eûmes, dans une autre séance, l'entretien suivant :

1. A la formule d'évocation, il répond : Je suis là.

2. Où étiez-vous quand nous vous avons évoqué ? - R. Près de vous déjà.

3. Savez-vous dans quel but principal nous vous avons prié de venir ? - R. Non, mais je désire le savoir.

Remarque. - L'Esprit de M. Bertrand est encore sous l'influence de la matière, ainsi qu'on pouvait le supposer par sa vie terrestre ; on sait que ces Esprits sont moins aptes à lire dans la pensée que ceux qui sont plus dématérialisés.

4. Nous désirerions que vous voulussiez bien faire reproduire par le médium une écriture calligraphique ayant le caractère de celle que vous aviez de votre vivant ; le pouvez-vous ? - R. Je le puis.

Remarque. - A partir de ce mot, le médium qui ne se tient pas selon les règles enseignées par les professeurs d'écriture, prit, sans s'en apercevoir, une pose correcte, tant pour le corps que pour la main : tout le reste de l'entretien fut écrit comme le fragment dont nous reproduisons le fac-similé. Comme terme de comparaison, nous donnons en tête l'écriture normale du médium .

5. Vous rappelez-vous les circonstances de votre vie terrestre ? - R. Quelques-unes.

6. Pourriez-vous nous dire en quelle année vous êtes mort ? - R. Je suis mort en 1856.

7. A quel âge ? - R. 56 ans.

8. Quelle ville habitiez-vous ? - R. Saint-Germain.

9. Quel était votre genre de vie ? - R. Je tâchais de contenter mon corps.

10. Vous occupiez-vous un peu des choses de l'autre monde ? - R. Pas assez.

11. Regrettez-vous de n'être plus de ce monde ? - R. Je regrette de n'avoir pas assez bien employé mon existence.

12. Etes-vous plus heureux que sur la terre ? - R. Non, je souffre du bien que je n'ai pas fait.

13. Que pensez-vous de l'avenir qui vous est réservé ? - R. Je pense que j'ai besoin de toute la miséricorde de Dieu.

14. Quelles sont vos relations dans le monde où vous êtes ? - R. Des relations plaintives et malheureuses.

15. Quand vous revenez sur la terre, y a-t-il des endroits que vous fréquentiez de préférence ? - R. Je cherche les âmes qui compatissent à mes peines, ou qui prient pour moi.

16. Voyez-vous les choses de la terre aussi nettement que de votre vivant ? - R. Je ne tiens pas à les voir ; si je les cherchais, ce serait encore une cause de regrets.

17. On dit que de votre vivant, vous étiez fort peu endurant ; est-ce vrai ? - R. J'étais très violent.

18. Que pensez-vous de l'objet de nos réunions ? - R. Je voudrais bien les avoir connues de mon vivant ; cela m'eût rendu meilleur.

19. Y voyez-vous d'autres Esprits que vous ? - R. Oui, mais je suis tout confus devant eux.

20. Nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte miséricorde ; les sentiments que vous venez d'exprimer doivent vous faire trouver grâce devant lui, et nous ne doutons pas qu'ils n'aident à votre avancement. - R. Je vous remercie ; Dieu vous protège ; qu'il soit béni pour cela ! mon tour viendra aussi, je l'espère.

Remarque. - Les renseignements fournis par l'Esprit de M. Bertrand sont parfaitement exacts, et d'accord avec le genre de vie et le caractère qu'on lui connaissait ; seulement, tout en confessant son infériorité et ses torts, son langage est plus sérieux et plus élevé qu'on ne pouvait s'y attendre ; il nous prouve une fois de plus la pénible situation de ceux qui se sont trop attachés à la matière ici-bas. C'est ainsi que les Esprits inférieurs mêmes nous donnent souvent d'utiles leçons de morale par l'exemple.

 

 

Correspondance

 

Bruxelles, 15 juin 1858.

Mon cher Monsieur Kardec.

Je reçois et lis avec avidité votre Revue Spirite, et je recommande à mes amis, non pas la simple lecture, mais l'étude approfondie de votre Livre des Esprits. Je regrette bien que mes préoccupations physiques ne me laissent pas de temps pour les études métaphysiques ; mais je les ai poussées assez loin pour sentir combien vous êtes près de la vérité absolue, surtout quand je vois la coïncidence parfaite qui existe entre les réponses qui m'ont été faites et les vôtres. Ceux mêmes qui vous attribuent personnellement la rédaction de vos écrits sont stupéfaits de la profondeur et de la logique qu'ils y trouvent. Vous vous seriez élevé tout d'un coup au niveau de Socrate et de Platon pour la morale et la philosophie esthétique ; quant à moi qui connais et le phénomène et votre loyauté je ne doute pas de l'exactitude des explications qui vous sont faites, et j'abjure toutes les idées que j'ai publiées à ce sujet, tant que je n'ai cru y voir, avec M. Babinet, que des phénomènes physiques ou des jongleries indignes de l'attention des savants.

Ne vous découragez pas plus que moi de l'indifférence de vos contemporains ; ce qui est écrit est écrit ; ce qui est semé germera. L'idée que la vie n'est qu'un affinage des âmes, une épreuve et une expiation, est grande, consolante, progressive et naturelle. Ceux qui s'y rattachent sont heureux dans toutes les positions ; au lieu de se plaindre des maux physiques et moraux qui les accablent, ils doivent s'en réjouir, ou du moins les supporter avec une résignation chrétienne.

Pour être heureux, fuis le plaisir :

Du philosophe est la devise ;

L'effort qu'on fait pour le saisir,

Coûte plus que la marchandise ;

Mais il vient à nous tôt ou tard,

Sous la forme d'une surprise ;

C'est un terne au jeu du hasard,

Qui vaut dix mille fois la mise.

Je compte bientôt traverser Paris, où j'ai tant d'amis à voir et tant de choses à faire, mais je laisserai tout pour tâcher d'aller vous serrer la main.      

JOBARD,

Directeur du musée royal de l'Industrie.

 

Une adhésion aussi nette et aussi franche de la part d'un homme de la valeur de M. Jobard est sans contredit une précieuse conquête à laquelle applaudiront tous les partisans de la doctrine spirite ; toutefois, à notre avis, adhérer est peu de chose ; mais reconnaître ouvertement qu'on s'est trompé, abjurer des idées antérieures qu'on a publiées, et cela sans pression et sans intérêt, uniquement parce que la vérité s'est fait jour, c'est là ce qu'on peut appeler le vrai courage de son opinion, surtout quand on a un nom populaire. Agir ainsi est le propre des grands caractères qui seuls savent se mettre au-dessus des préjugés. Tous les hommes peuvent se tromper ; mais il y a de la grandeur à reconnaître ses erreurs, tandis qu'il n'y a que de la petitesse à persévérer dans une opinion qu'on sait être fausse, uniquement pour se donner, aux yeux du vulgaire, un prestige d'infaillibilité ; ce prestige ne saurait abuser la postérité, qui arrache sans pitié tous les oripeaux de l'orgueil ; elle seule fonde les réputations ; elle seule a le droit d'inscrire dans son temple : Celui-là était véritablement grand d'esprit et de coeur. Que de fois n'a-t-elle pas écrit aussi : Ce grand homme a été bien petit !

Les éloges contenus dans la lettre de M. Jobard nous eussent empêché de la publier s'ils se fussent adressés à nous personnellement ; mais comme il reconnaît, dans notre travail, l'oeuvre des Esprits dont nous n'avons été que le très humble interprète, tout le mérite leur appartient, et notre modestie n'a rien à souffrir d'une comparaison qui ne prouve qu'une chose, c'est que ce livre ne peut avoir été dicté que par des Esprits d'un ordre supérieur.

En répondant à M. Jobard, nous lui avions demandé s'il nous autorisait à publier sa lettre ; nous étions en même temps chargé, de la part de la Société parisienne des études spirites, de lui offrir le titre de membre honoraire et de correspondant. Voici la réponse qu'il a bien voulu nous adresser et que nous sommes heureux de reproduire :

 

Bruxelles, 22 juin 1858.

Mon cher collègue,

Nous me demandez, avec de spirituelles périphrases, si j'oserais avouer publiquement ma croyance aux Esprits et aux périsprits, en vous autorisant à publier mes lettres, et en acceptant le titre de correspondant de l'Académie du spiritisme que vous avez fondée, ce qui serait avoir, comme on dit, le courage de son opinion.

Je suis un peu humilié, je vous avoue, de vous voir employer avec moi les mêmes formules et les mêmes discours qu'avec les sots, alors que vous devez savoir que toute ma vie a été consacrée à soutenir la vérité et à témoigner en sa faveur toutes les fois que je la rencontrais, soit en physique, soit en métaphysique. Je sais que le rôle d'adepte des idées nouvelles n'est pas toujours sans inconvénient, même dans ce siècle de lumières, et qu'on peut être bafoué pour dire qu'il fait jour en plein midi, car le moins qu'on risque, c'est d'être traité de fou ; mais comme la terre tourne et que le plein midi luira pour chacun, il faudra bien que les incrédules se rendent à l'évidence. Il est aussi naturel d'entendre nier l'existence des Esprits par ceux qui n'en ont pas que l'existence de la lumière par ceux qui sont encore privés de ses rayons. Peut-on communiquer avec eux ? Là est toute la question. Voyez et observez.

Le sot niera toujours ce qu'il ne peut comprendre ;

Pour lui le merveilleux est dénué d'attrait ;

Il ne sait rien, et ne veut rien apprendre :

Tel est de l'incrédule un fidèle portrait.

Je me suis dit : L'homme est évidemment double, puisque la mort le dédouble ; quand une moitié reste ici-bas, l'autre va quelque part en conservant son individualité ; donc le Spiritisme est parfaitement d'accord avec l'Ecriture, avec le dogme, avec la religion, qui croit tellement aux Esprits qu'elle exorcise les mauvais et évoque les bons : le Vade retro et le Veni Creator en sont la preuve ; donc l'évocation est une chose sérieuse et non une oeuvre diabolique ou une jonglerie, comme quelques-uns le pensent.

Je suis curieux, je ne nie rien ; mais je veux voir. Je n'ai pas dit : Apportez-moi le phénomène, j'ai couru après, au lieu de l'attendre dans mon fauteuil jusqu'à ce qu'il vienne, selon un usage illogique. Je me suis fait ce simple raisonnement il y a plus de 40 ans à propos du magnétisme : Il est impossible que des hommes très estimables écrivent des milliers de volumes pour me faire croire à l'existence d'une chose qui n'existe pas. Et puis j'ai essayé longtemps et en vain, tant que je n'ai pas eu la foi d'obtenir ce que je cherchais ; mais j'ai été bien récompensé de ma persévérance puisque, je suis parvenu à produire tous les phénomènes dont j'entendais parler ; puis je me suis arrêté pendant 15 ans. Les tables étant survenues, j'ai voulu en avoir le coeur net ; vient aujourd'hui le Spiritisme, et j'en agis de même. Quand quelque chose de neuf apparaîtra, je courrai après avec la même ardeur que je mets à aller au-devant des découvertes modernes en tout genre ; c'est la curiosité qui m'entraîne, et je plains les sauvages qui ne sont pas curieux, ce qui fait qu'ils restent sauvages : la curiosité est la mère de l'instruction. Je sais bien que cette ardeur d'apprendre m'a beaucoup nui, et que si j'étais resté dans cette respectable médiocrité qui mène aux honneurs et à la fortune, j'en aurais eu ma bonne part ; mais il y a longtemps que je me suis dit que je n'étais qu'en passant dans cette mauvaise auberge où ce n'est pas la peine de faire sa malle ; ce qui m'a fait supporter sans douleur les avanies, les injustices, les vols dont j'ai été une victime privilégiée, c'est cette idée qu'il n'est pas ici-bas un bonheur ni un malheur qui vaille la peine qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige. J'ai travaillé, travaillé, travaillé, ce qui m'a donné la force de fustiger mes adversaires les plus acharnés et a tenu les autres en respect, de sorte que je suis maintenant plus heureux et plus tranquille que les gens qui m'ont escamoté un héritage de 20 millions. Je les plains, car je n'envie pas leur place dans le monde des Esprits. Si je regrette cette fortune, ce n'est pas pour moi : je n'ai pas un estomac à manger 20 millions, mais par le bien que cela m'a empêché de faire. Quel levier entre les mains d'un homme qui saurait l'employer utilement ! quel élan il pourrait donner à la science et au progrès ! Ceux qui ont de la fortune ignorent souvent les véritables jouissances qu'ils pourraient se procurer. Savez-vous ce qui manque à la science spirite pour se propager avec rapidité ? C'est un homme riche qui y consacrerait sa fortune par pur dévouement, sans mélange d'orgueil ni d'égoïsme qui ferait les choses grandement, sans parcimonie et sans petitesse ; un tel homme ferait avancer la science d'un demi-siècle. Pourquoi m'a-t-on ôté les moyens de le faire ? Il se trouvera ; quelque chose me le dit ; honneur à celui-là !

J'ai vu évoquer une personne vivante ; elle a éprouvé une syncope jusqu'au retour de son Esprit. Evoquez le mien pour voir ce que je vous dirai. Evoquez aussi le docteur Mure, mort au Caire le 4 juin ; c'était un grand Spiritiste et médecin homéopathe. Demandez-lui s'il croit encore aux gnomes. Il est certainement dans Jupiter, car c'était un grand Esprit même ici-bas, un vrai prophète enseignant et mon meilleur ami. Est-il content de l'article nécrologique que je lui ai fait ?

En voilà bien long, me direz-vous ; mais ce n'est pas tout rose de m'avoir pour correspondant. Je vais lire votre dernier livre que je reçois à l'instant ; au premier aperçu je ne doute pas qu'il ne fasse beaucoup de bien en détruisant une foule de préventions, car vous avez su montrer le côté grave de la chose. - L'affaire Badet est bien intéressante ; nous en reparlerons.      Tout à vous,

JOBARD.

 

Tout commentaire sur cette lettre serait superflu ; chacun en appréciera la portée et y reconnaîtra sans peine cette profondeur et cette sagacité qui, jointes aux plus nobles pensées, ont conquis à l'auteur une place si honorable parmi ses contemporains. On peut s'honorer d'être fou (à la manière dont l'entendent nos adversaires), quand on a de tels compagnons d'infortune.

A cette remarque de M. Jobard : « Peut-on communiquer avec les Esprits ? Là est toute la question ; voyez et observez, » nous ajoutons : Les communications avec les êtres du monde invisible ne sont ni une découverte ni une invention moderne ; elles ont été pratiquées, dès la plus haute antiquité, par des hommes qui ont été nos maîtres en philosophie et dont on invoque tous les jours le nom comme autorité. Pourquoi ce qui se passait alors ne pourrait-il plus se produire aujourd'hui ?

 

La lettre suivante nous est adressée par un de nos abonnés ; comme elle renferme une partie instructive qui peut intéresser la majorité de nos lecteurs, et qu'elle est une preuve de plus de l'influence morale de la doctrine spirite, nous croyons devoir la publier dans son entier, en répondant, pour tout le monde, aux diverses demandes quelle renferme.

 

Bordeaux, 24 juin 1858.

Monsieur et cher confrère en Spiritisme,

Vous permettrez sans doute à un de vos abonnés et un de vos lecteurs les plus attentifs de vous donner ce titre, car cette admirable doctrine doit être un lien fraternel entre tous ceux qui la comprennent et la pratiquent.

Dans un de vos précédents numéros, vous avez parlé de dessins remarquables, faits par M. Victorien Sardou, et qui représentent des habitations de la planète de Jupiter. Le tableau que vous en faites nous donne, comme à bien d'autres sans doute, le désir de les connaître ; auriez-vous la bonté de nous dire si ce monsieur a l'intention de les publier ? Je ne doute pas qu'ils n'aient un grand succès, vu l'extension que prennent chaque jour les croyances spirites. Ce serait le complément nécessaire de la peinture si séduisante que les Esprits ont donnée de ce monde heureux.

Je vous dirai à ce sujet, mon cher monsieur, qu'il y a près de dix-huit mois nous avons évoqué dans notre petit cercle intime un ancien magistrat de nos parents, mort en 1756, qui fut pendant sa vie un modèle de toutes les vertus, et un Esprit très supérieur, quoique n'ayant pas de place dans l'histoire. Il nous a dit être incarné dans Jupiter, et nous a donné un enseignement moral d'une sagesse admirable et de tout point conforme à celui que renferme votre si précieux Livre des Esprits. Nous eûmes naturellement la curiosité de lui demander quelques renseignements sur l'état du monde qu'il habite, ce qu'il fit avec une extrême complaisance. Or, jugez de notre surprise et de notre joie, quand nous avons lu dans votre Revue une description tout à fait identique de cette planète, du moins dans les généralités, car nous n'avons pas poussé les questions aussi loin que vous : tout y est conforme au physique et au moral, et jusqu'à la condition des animaux. Il y est même fait mention d'habitations aériennes dont vous ne parlez pas.

Comme il y avait certaines choses que nous avions de la peine à comprendre, notre parent ajouta ces paroles remarquables : « Il n'est pas étonnant que vous ne compreniez pas les choses pour lesquelles vos sens ne sont pas faits ; mais à mesure que vous avancerez dans la science, vous les comprendrez mieux par la pensée, et elles cesseront de vous paraître extraordinaires. Le temps n'est pas loin où vous recevrez sur ce point des éclaircissements plus complets. Les Esprits sont chargés de vous en instruire, afin de vous donner un but et de vous exciter au bien. » En lisant votre description et l'annonce des dessins dont vous parlez, nous nous sommes dit naturellement que ce temps est venu.

Les incrédules gloseront sans doute de ce paradis des Esprits, comme ils glosent de tout, même de l'immortalité, même des choses les plus saintes. Je sais bien que rien ne prouve matériellement la vérité de cette description ; mais pour tous ceux qui croient à l'existence et aux révélations des Esprits, cette coïncidence n'est-elle pas faite pour faire réfléchir ? Nous nous faisons une idée des pays que nous n'avons jamais vus par le récit des voyageurs quand il y a coïncidence entre eux : pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard des Esprits ? Y a-t-il, dans l'état sous lequel ils nous dépeignent le monde de Jupiter, quelque chose qui répugne à la raison ? Non ; tout est d'accord avec l'idée qu'ils nous donnent des existences plus parfaites ; je dirai plus : avec l'Ecriture, ce qu'un jour je me fais fort de démontrer ; pour mon compte, cela me paraît si logique, si consolant, qu'il me serait pénible de renoncer à l'espoir d'habiter ce monde fortuné où il n'y a point de méchants, point de jaloux, point d'ennemis, point d'égoïstes, point d'hypocrites ; c'est pourquoi tous mes efforts tendent à mériter d'y aller.

Quand, dans notre petit cercle, quelqu'un de nous semble avoir des pensées trop matérielles, nous lui disons : « Prenez garde, vous n'irez pas dans Jupiter ; » et nous sommes heureux de penser que cet avenir nous est réservé, sinon à la première étape, du moins à l'une des suivantes. Merci donc à vous, mon cher frère, de nous avoir ouvert cette nouvelle voie d'espérance.

Puisque vous avez obtenu des révélations si précieuses sur ce monde, vous devez en avoir eu également sur les autres qui composent notre système planétaire. Votre intention est-elle de les publier ? Cela ferait un ensemble des plus intéressants. En regardant les astres, on se complairait à songer aux êtres si variés qui les peuplent ; l'espace nous paraîtrait moins vide. Comment a-t-il pu venir à la pensée d'hommes croyant à la puissance et à la sagesse de Dieu, que ces millions de globes sont des corps inertes et sans vie ? que nous sommes seuls sur ce petit grain de sable que nous appelons la Terre ? Je dis que c'est de l'impiété. Une pareille idée m'attriste ; s'il en était ainsi, il me semblerait être dans un désert.

Tout à vous de coeur,  

MARIUS M.,

Employé retraité.

 

Le titre que notre honorable abonné veut bien nous donner est trop flatteur pour que nous ne lui soyons pas très reconnaissant de nous en avoir cru digne. Le Spiritisme, en effet, est un lien fraternel qui doit conduire à la pratique de la véritable charité chrétienne tous ceux qui le comprennent dans son essence, car il tend à faire disparaître les sentiments de haine, d'envie et de jalousie qui divisent les hommes ; mais cette fraternité n'est pas celle d'une secte ; pour être selon les divins préceptes du Christ, elle doit embrasser l'humanité tout entière, car tous les hommes sont les enfants de Dieu ; si quelques-uns sont égarés, elle commande de les plaindre ; elle défend de les haïr. Aimez-vous les uns les autres, a dit Jésus ; il n'a pas dit : N'aimez que ceux qui pensent comme vous ; c'est pourquoi, lorsque nos adversaires nous jettent la pierre, nous ne devons point leur renvoyer de malédictions : ces principes feront toujours de ceux qui les professent des hommes paisibles qui ne chercheront point dans le désordre et le mal de leur prochain la satisfaction de leurs passions.

Les sentiments de notre honorable correspondant sont empreints de trop d'élévation pour que nous ne soyons pas persuadé qu'il entend, ainsi que cela doit être, la fraternité dans sa plus large acception.

Nous sommes heureux de la communication qu'il veut bien nous faire au sujet de Jupiter. La coïncidence qu'il nous signale n'est pas la seule, comme on a pu le voir dans l'article où il en est question. Or, quelle que soit l'opinion qu'on puisse s'en former, ce n'en est pas moins un sujet d'observation. Le monde spirite est plein de mystères qu'on ne saurait étudier avec trop de soin. Les conséquences morales qu'en déduit notre correspondant sont marquées au coin d'une logique qui n'échappera à personne.

En ce qui concerne la publication des dessins, le même désir nous a été exprimé par plusieurs de nos abonnés ; mais la complication en est telle que la reproduction par la gravure eût entraîné à des dépenses excessives et inabordables ; les Esprits eux-mêmes avaient dit que le moment de les publier n'était pas encore venu, probablement par ce motif. Aujourd'hui cette difficulté est heureusement levée. M. Victorien Sardou, de médium dessinateur (sans savoir dessiner) est devenu médium graveur sans avoir jamais tenu un burin de sa vie. Il fait maintenant ses dessins directement sur cuivre, ce qui permettra de les reproduire sans le concours d'aucun artiste étranger. La question financière ainsi simplifiée, nous pourrons en donner un échantillon remarquable dans notre prochain numéro, accompagné d'une description technique, qu'il veut bien se charger de rédiger d'après les documents que lui ont fournis les Esprits. Ces dessins sont très nombreux, et leur ensemble formera plus tard un véritable atlas. Nous connaissons un autre médium dessinateur à qui les Esprits en font tracer de non moins curieux sur un autre monde. Quant à l'état des différents globes connus, il nous a été donné sur plusieurs des renseignements généraux, et sur quelques-uns seulement des renseignements détaillés ; mais nous ne sommes point encore fixé sur l'époque où il sera utile de les publier.

ALLAN KARDEC.

 

Août 1858

 

 

Des Contradictions dans le langage des Esprits

 

Les contradictions que l'on rencontre assez fréquemment dans le langage des Esprits, même sur des questions essentielles, ont été jusqu'à ce jour, pour quelques personnes, une cause d'incertitude sur la valeur réelle de leurs communications, circonstance dont les adversaires n'ont pas manqué de tirer parti. Au premier aspect, ces contradictions paraissent en effet devoir être une des principales pierres d'achoppement de la science spirite. Voyons si elles ont l'importance qu'on y attache.

Nous demanderons d'abord quelle science, à ses débuts, n'a présenté de pareilles anomalies ? Quel savant, dans ses investigations, n'a pas maintes fois été dérouté par des faits qui semblaient renverser les règles établies ? Si la Botanique, la Zoologie, la Physiologie, la Médecine, notre langue même n'en offrent pas des milliers d'exemples, et si leurs bases défient toute contradiction ? C'est en comparant les faits, en observant les analogies et les dissemblances, que l'on parvient peu à peu à établir les règles, les classifications, les principes : en un mot, à constituer la science. Or, le Spiritisme éclôt à peine ; il n'est donc pas étonnant qu'il subisse la loi commune, jusqu'à ce que l'étude en soit complète ; alors seulement on reconnaîtra qu'ici, comme en toutes choses, l'exception vient presque toujours confirmer la règle.

Les Esprits, du reste, nous ont dit de tout temps de ne pas nous inquiéter de ces quelques divergences, et qu'avant peu tout le monde serait ramené à l'unité de croyance. Cette prédiction s'accomplit en effet chaque jour à mesure que l'on pénètre plus avant dans les causes de ces phénomènes mystérieux, et que les faits sont mieux observés. Déjà les dissidences qui avaient éclaté à l'origine tendent évidemment à s'affaiblir ; on peut même dire qu'elles ne sont plus maintenant que le résultat d'opinions personnelles isolées.

Bien que le Spiritisme soit dans la nature, et qu'il ait été connu et pratiqué dès la plus haute antiquité, il est constant qu'à aucune autre époque il ne fut aussi universellement répandu que de nos jours. C'est que jadis on n'en faisait qu'une étude mystérieuse à laquelle le vulgaire n'était point initié ; il s'est conservé par une tradition que les vicissitudes de l'humanité et le défaut de moyens de transmission ont insensiblement affaiblie. Les phénomènes spontanés qui n'ont cessé de se produire de temps à autre ont passé inaperçus, ou ont été interprétés selon les préjugés ou l'ignorance des temps, ou ont été exploités au profit de telle ou telle croyance. Il était réservé à notre siècle, où le progrès reçoit une impulsion incessante, de mettre au grand jour une science qui n'existait pour ainsi dire qu'à l'état latent. Ce n'est que depuis peu d'années que les phénomènes ont été sérieusement observés ; le Spiritisme est donc en réalité une science nouvelle qui s'implante peu à peu dans l'esprit des masses en attendant qu'elle y prenne un rang officiel. Cette science a paru bien simple d'abord ; pour les gens superficiels, elle ne consistait que dans l'art de faire tourner les tables ; mais une observation plus attentive l'a montrée bien autrement compliquée, par ses ramifications et ses conséquences, qu'on ne l'avait soupçonné. Les tables tournantes sont comme la pomme de Newton qui, dans sa chute, renferme le système du monde.

Il est arrivé au Spiritisme ce qui arrive au début de toutes choses : les premiers n'ont pu tout voir ; chacun a vu de son côté et s'est hâté de faire part de ses impressions à son point de vue, selon ses idées ou ses préventions. Or, ne sait-on pas que, selon le milieu, le même objet peut paraître chaud à l'un, tandis que l'autre le trouvera froid ?

Prenons encore une autre comparaison dans les choses vulgaires, dût-elle même paraître triviale, afin de nous faire mieux comprendre.

On lisait dernièrement dans plusieurs journaux : « Le champignon est une production des plus bizarres ; délicieux ou mortel, microscopique ou d'une dimension phénoménale, il déroute sans cesse l'observation du botaniste. Dans le tunnel de Doncastre est un champignon qui se développe depuis douze mois, et ne semble pas avoir atteint sa dernière phase de croissance. Actuellement il mesure quinze pieds de diamètre. Il est venu sur une pièce de bois ; on le considère comme le plus beau spécimen de champignon qui ait existé. La classification en est difficile, car les avis sont partagés. » Ainsi voilà la science déroutée par la venue d'un champignon qui se présente sous un nouvel aspect. Ce fait a provoqué en nous la réflexion suivante. Supposons plusieurs naturalistes observant chacun de leur côté une variété de ce végétal : l'un dira que le champignon est un cryptogame comestible recherché des gourmets ; un second qu'il est vénéneux ; un troisième qu'il est invisible à l'oeil nu ; un quatrième qu'il peut atteindre jusqu'à quarante-cinq pieds de circonférence, etc. ; toutes assertions contradictoires au premier chef et peu propres à fixer les idées sur la véritable nature des champignons. Puis viendra un cinquième observateur qui reconnaîtra l'identité des caractères généraux, et montrera que ces propriétés si diverses ne constituent en réalité que des variétés ou subdivisions d'une même classe. Chacun avait raison à son point de vue ; tous avaient tort de conclure du particulier au général, et de prendre la partie pour le tout.

Il en est de même à l'égard des Esprits. On les a jugés selon la nature des rapports que l'on a eus avec eux, d'où les uns en ont fait des démons et les autres des anges. Puis on s'est hâté d'expliquer les phénomènes avant d'avoir tout vu, chacun l'a fait à sa manière et en a tout naturellement cherché les causes dans ce qui faisait l'objet de ses préoccupations ; le magnétiste a tout rapporté à l'action magnétique, le physicien à l'action électrique, etc. La divergence d'opinions en matière de Spiritisme vient donc des différents aspects sous lesquels on le considère. De quel côté est la vérité ? C'est ce que l'avenir démontrera ; mais la tendance générale ne saurait être douteuse ; un principe domine évidemment et rallie peu à peu les systèmes prématurés ; une observation moins exclusive les rattachera tous à la souche commune, et l'on verra bientôt qu'en définitive la divergence est plus dans l'accessoire que dans le fond.

On comprend très bien que les hommes se fassent des théories contraires sur les choses ; mais ce qui peut paraître plus singulier, c'est que les Esprits eux-mêmes puissent se contredire ; c'est là surtout ce qui dès l'abord a jeté une sorte confusion dans les idées. Les différentes théories spirites ont donc deux sources : les unes sont écloses dans des cerveaux humains ; les autres sont données par les Esprits. Les premières émanent d'hommes qui, trop confiants dans leurs propres lumières, croient avoir en main la clef de ce qu'ils cherchent, tandis que le plus souvent ils n'ont trouvé qu'un passe-partout. Cela n'a rien de surprenant ; mais que, parmi les Esprits, les uns disent blanc et les autres noir, voilà ce qui paraissait moins concevable, et ce qui aujourd'hui est parfaitement expliqué. On s'est fait, dans le principe, une idée complètement fausse de la nature des Esprits. On se les était figurés comme des êtres à part, d'une nature exceptionnelle, n'ayant rien de commun avec la matière, et devant tout savoir. C'étaient, selon l'opinion personnelle, des êtres bienfaisants ou malfaisants, les uns ayant toutes les vertus, les autres tous les vices, et tous en général une science infinie, supérieure à celle de l'humanité. A la nouvelle des récentes manifestations, la première pensée qui est venue à la plupart a été d'y voir un moyen de pénétrer toutes choses cachées, un nouveau mode de divination moins sujet à caution que les procédés vulgaires. Qui pourrait dire le nombre de ceux qui ont rêvé une fortune facile par la révélation de trésors cachés, par des découvertes industrielles ou scientifiques qui n'auraient coûté aux inventeurs que la peine d'écrire les procédés sous la dictée des savants de l'autre monde ! Dieu sait aussi que de mécomptes et de désappointements ! que de prétendues recettes, plus ridicules les unes que les autres, ont été données par les loustics du monde invisible ! Nous connaissons quelqu'un qui avait demandé un procédé infaillible pour teindre les cheveux ; il lui fut donné la formule d'une composition, sorte de cirage qui fit de la chevelure une masse compacte dont le patient eut toutes les peines du monde à se débarrasser. Toutes ces espérances chimériques ont dû s'évanouir à mesure que l'on a mieux connu la nature de ce monde et le but réel des visites que nous font ses habitants. Mais alors, pour beaucoup de gens, quelle était la valeur de ces Esprits qui n'avaient pas même le pouvoir de procurer quelques petits millions sans rien faire ? ce ne pouvaient être des Esprits. A cette fièvre passagère a succédé l'indifférence, puis chez quelques-uns l'incrédulité. Oh ! que de prosélytes les Esprits auraient faits s'ils avaient pu faire venir le bien en dormant ! On eût adoré le diable même s'il avait secoué son escarcelle.

A côté de ces rêveurs, il s'est trouvé des gens sérieux qui ont vu dans ces phénomènes autre chose que le vulgaire ; ils ont observé attentivement, sondé les replis de ce monde mystérieux, et ils ont aisément reconnu dans ces faits étranges, sinon nouveaux, un but providentiel de l'ordre le plus élevé. Tout a changé de face quand on a su que ces mêmes Esprits ne sont autres que ceux qui ont vécu sur la terre, et dont, à notre mort, nous allons grossir le nombre ; qu'ils n'ont laissé ici-bas que leur grossière enveloppe, comme la chenille laisse sa chrysalide pour devenir papillon. Nous n'avons pu en douter quand nous avons vu nos parents, nos amis, nos contemporains, venir converser avec nous, et nous donner des preuves irrécusables de leur présence et de leur identité. En considérant les variétés si nombreuses que présente l'humanité au double point de vue intellectuel et moral, et la foule qui chaque jour émigre de la terre pour le monde invisible, il répugne à la raison de croire que le stupide Samoyède, le féroce cannibale, le vil criminel, subissent à la mort une transformation qui les mette au niveau du savant et de l'homme de bien. On a donc compris qu'il pouvait et devait y voir des Esprits plus ou moins avancés, et dès lors se sont expliquées tout naturellement ces communications si différentes dont les unes s'élèvent jusqu'au sublime, tandis que d'autres se traînent dans l'ordure. On l'a mieux compris encore quand, cessant de croire notre petit grain de sable perdu dans l'espace, seul habité parmi tant de millions de globes semblables, on a su que, dans l'univers, il n'occupe qu'un rang intermédiaire voisin du plus bas échelon ; qu'il y avait, par conséquent, des êtres plus avancés que les plus avancés parmi nous, et d'autres encore plus arriérés que nos sauvages. Dès lors l'horizon intellectuel et moral s'est étendu, comme l'a fait notre horizon terrestre quand on a eu découvert la quatrième partie du monde ; la puissance et la majesté de Dieu ont en même temps grandi à nos yeux du fini à l'infini. Dès lors aussi se sont expliquées les contradictions du langage des Esprits, car on a compris que des êtres inférieurs en tous points ne pouvaient ni penser ni parler comme des êtres supérieurs ; qu'ils ne pouvaient, par conséquent, ni tout savoir, ni tout comprendre, et que Dieu devait réserver à ses seuls élus la connaissance des mystères auxquels l'ignorance ne saurait atteindre.

L'échelle spirite, tracée d'après les Esprits eux-mêmes et l'observation des faits, nous donne donc la clef de toutes les anomalies apparentes du langage des Esprits. Il faut, par l'habitude, arriver à les connaître pour ainsi dire à première vue, et pouvoir leur assigner leur rang selon la nature de leurs manifestations ; il faut pouvoir dire au besoin, à l'un qu'il est menteur, à l'autre qu'il est hypocrite, à celui-ci qu'il est méchant, à celui-là qu'il est facétieux, etc., sans se laisser prendre ni à leur arrogance, ni à leurs forfanteries, ni à leurs menaces, ni à leurs sophismes, ni même à leurs cajoleries ; c'est le moyen d'écarter cette tourbe qui pullule sans cesse autour de nous, et qui s'éloigne quand on sait n'attirer à soi que les Esprits véritablement bons et sérieux, ainsi que nous le faisons à l'égard des vivants. Ces êtres infimes sont-ils à jamais voués à l'ignorance et au mal ? Non, car cette partialité ne serait ni selon la justice, ni selon la bonté du Créateur qui a pourvu à l'existence et au bien-être du plus petit insecte. C'est par une succession d'existences qu'ils s'élèvent et s'approchent de lui en s'améliorant. Ces Esprits inférieurs ne connaissent Dieu que de nom ; ils ne le voient et ne le comprennent pas plus que le dernier paysan, au fond de ses bruyères, ne voit et ne comprend le souverain qui gouverne le pays qu'il habite.

Si l'on étudie avec soin le caractère propre de chacune des classes d'Esprits, on concevra aisément comment il en est qui sont incapables de nous fournir des renseignements exacts sur l'état de leur monde. Si l'on considère en outre qu'il y en a qui, par leur nature, sont légers, menteurs, moqueurs, malfaisants, que d'autres sont encore imbus des idées et des préjugés terrestres, on comprendra que, dans leurs rapports avec nous, ils peuvent s'amuser à nos dépens, nous induire sciemment en erreur par malice, affirmer ce qu'ils ne savent pas, nous donner de perfides conseils, ou même se tromper de bonne foi en jugeant les choses à leur point de vue. Citons une comparaison.

Supposons qu'une colonie d'habitants de la terre trouve un beau jour le moyen d'aller s'établir dans la Lune ; supposons cette colonie composée des divers éléments de la population de notre globe, depuis l'Européen le plus civilisé jusqu'au sauvage Australien. Voilà sans doute les habitants de la Lune en grand émoi, et ravis de pouvoir se procurer auprès de leurs nouveaux hôtes des renseignements précis sur notre planète, que quelques-uns supposaient bien habitée, mais sans en avoir la certitude, car chez eux aussi, il y a sans doute des gens qui se croient les seuls êtres de l'univers. On choie les nouveaux venus, on les questionne, et les savants s'apprêtent à publier l'histoire physique et morale de la Terre. Comment cette histoire ne serait-elle pas authentique, puisqu'on va la tenir de témoins oculaires ? L'un d'eux recueille chez lui un Zélandais qui lui apprend qu'ici-bas c'est un régal de manger les hommes, et que Dieu le permet, puisqu'on sacrifie les victimes en son honneur. Chez un autre, est un moraliste philosophe qui lui parle d'Aristote et de Platon, et lui dit que l'anthropophagie est une abomination condamnée par toutes les lois divines et humaines. Ici est un musulman qui ne mange pas les hommes, mais qui dit qu'on fait son salut en tuant le plus de chrétiens possible ; ici est un chrétien qui dit que Mahomet est un imposteur ; plus loin un Chinois qui traite tous les autres de barbares, en disant que, quand on a trop d'enfants, Dieu permet de les jeter à la rivière ; un viveur fait le tableau des délices de la vie dissolue des capitales ; un anachorète prêche l'abstinence et les mortifications ; un fakir indien se déchire le corps et s'impose pendant des années, pour s'ouvrir les portes du ciel, des souffrances auprès desquelles les privations de nos plus pieux cénobites sont de la sensualité. Vient ensuite un bachelier qui dit que c'est la terre qui tourne et non le soleil ; un paysan qui dit que le bachelier est un menteur, parce qu'il voit bien le soleil se lever et se coucher ; un Sénégambien dit qu'il fait très chaud ; un Esquimau, que la mer est une plaine de glace et qu'on ne voyage qu'en traîneaux. La politique n'est pas restée en arrière : les uns vantent le régime absolu, d'autres la liberté ; tel dit que l'esclavage est contre nature, et que tous les hommes sont frères, étant enfants de Dieu ; tel autre, que des races sont faites pour l'esclavage, et sont bien plus heureuses qu'à l'état libre, etc. Je crois les écrivains sélénites bien embarrassés pour composer une histoire physique, politique, morale et religieuse du monde terrestre avec de pareils documents. « Peut-être, pensent quelques-uns, trouverons-nous plus d'unité parmi les savants ; interrogeons ce groupe de docteurs. » Or, l'un d'eux, médecin de la Faculté de Paris, centre des lumières, dit que toutes les maladies ayant pour principe un sang vicié, il faut le renouveler, et pour cela saigner à blanc en tout état de cause. « Vous êtes dans l'erreur, mon savant confrère, réplique un second : l'homme n'a jamais trop de sang ; lui en ôter, c'est lui ôter la vie ; le sang est vicié, j'en conviens ; que fait-on quand un vase est sale ? on ne le brise pas, on le nettoie ; alors purgez, purgez, purgez jusqu'à extinction. » Un troisième prenant la parole : « Messieurs, vous, avec vos saignées, vous tuez vos malades ; vous, avec vos purgations, vous les empoisonnez ; la nature est plus sage que nous tous ; laissons-la faire, et attendons. - C'est cela, répliquent les deux premiers, si nous tuons nos malades, vous, vous les laissez mourir. » La dispute commençait à s'échauffer quand un quatrième, prenant à part un Sélénite en le tirant à gauche, lui dit : « Ne les écoutez pas, ce sont tous des ignorants, je ne sais vraiment pas pourquoi ils sont de l'Académie. Suivez bien mon raisonnement : tout malade est faible ; donc il y a affaiblissement des organes ; ceci est de la logique pure, ou je ne m'y connais pas ; donc il faut leur donner du ton ; pour cela je n'ai qu'un remède : l'eau froide, l'eau froide, je ne sors pas de là. - Guérissez-vous tous vos malades ? - Toujours, quand la maladie n'est pas mortelle. - Avec un procédé si infaillible vous êtes sans doute de l'Académie ? - Je me suis mis trois fois sur les rangs. Eh bien ! le croiriez-vous ? ils m'ont toujours repoussé, ces soi-disant savants, parce qu'ils ont compris que je les aurais pulvérisés avec mon eau froide. - Monsieur le Sélénite, dit un nouvel interlocuteur en le tirant à droite : nous vivons dans une atmosphère d'électricité ; l'électricité est le véritable principe de la vie ; en ajouter quand il n'y en a pas assez, en ôter quand il y en a trop ; neutraliser les fluides contraires les uns par les autres, voilà tout le secret. Avec mes appareils je fais des merveilles : lisez mes annonces et vous verrez ! » Nous n'en finirions pas si nous voulions rapporter toutes les théories contraires qui furent tour à tour préconisées sur toutes les branches des connaissances humaines, sans excepter les sciences exactes ; mais c'est surtout dans les sciences métaphysiques que le champ fut ouvert aux doctrines les plus contradictoires. Cependant un homme d'esprit et de jugement (pourquoi n'y en aurait-il pas dans la lune ?) compare tous ces récits incohérents, et en tire cette conclusion très logique : que sur la terre il y a des pays chauds et des pays froids ; que dans certaines contrées les hommes se mangent entre eux ; que dans d'autres ils tuent ceux qui ne pensent pas comme eux, le tout pour la plus grande gloire de leur divinité ; que chacun enfin parle selon ses connaissances et vante les choses au point de vue de ses passions et de ses intérêts. En définitive, qui croira-t-il de préférence ? Au langage il reconnaîtra sans peine le vrai savant de l'ignorant ; l'homme sérieux de l'homme léger ; celui qui a du jugement de celui qui raisonne à faux ; il ne confondra pas les bons et les mauvais sentiments, l'élévation avec la bassesse, le bien avec le mal, et il se dira : « Je dois tout entendre, tout écouter, parce que dans le récit, même du plus brut, je puis apprendre quelque chose ; mais mon estime et ma confiance ne sont acquises qu'à celui qui s'en montre digne. » Si cette colonie terrienne veut implanter ses moeurs et ses usages dans sa nouvelle patrie, les sages repousseront les conseils qui leur sembleront pernicieux, et se confieront à ceux qui leur paraîtront les plus éclairés, en qui ils ne verront ni fausseté, ni mensonges, et chez lesquels, au contraire, ils reconnaîtront l'amour sincère du bien. Ferions-nous autrement si une colonie de Sélénites venait à s'abattre sur la terre ? Eh bien ! ce qui est donné ici comme une supposition, est une réalité par rapport aux Esprits, qui, s'ils ne viennent pas parmi nous en chair et en os, n'en sont pas moins présents d'une manière occulte, et nous transmettent leurs pensées par leurs interprètes, c'est-à-dire par les médiums. Quand nous avons appris à les connaître, nous les jugeons à leur langage, à leurs principes, et leurs contradictions n'ont plus rien qui doive nous surprendre, car nous voyons que les uns savent ce que d'autres ignorent ; que certains sont placés trop bas, ou sont encore trop matériels pour comprendre et apprécier les choses d'un ordre élevé ; tel est l'homme qui, au bas de la montagne, ne voit qu'à quelques pas de lui, tandis que celui qui est au sommet découvre un horizon sans bornes.

La première source des contradictions est donc dans le degré du développement intellectuel et moral des Esprits ; mais il en est d'autres sur lesquels il est inutile d'appeler l'attention.

Passons, dira-t-on, sur la question des Esprits inférieurs, puisqu'il en est ainsi ; on comprend qu'ils peuvent se tromper par ignorance ; mais comment se fait-il que des Esprits supérieurs soient en dissidence ? qu'ils tiennent dans un pays un langage différent de celui qu'ils tiennent dans un autre ? que le même Esprit, enfin, ne soit pas toujours d'accord avec lui-même ?

La réponse à cette question repose sur la connaissance complète de la science spirite, et cette science ne peut s'enseigner en quelques mots, car elle est aussi vaste que toutes les sciences philosophiques. Elle ne s'acquiert, comme toutes les autres branches des connaissances humaines, que par l'étude et l'observation. Nous ne pouvons répéter ici tout ce que nous avons publié sur ce sujet ; nous y renvoyons donc nos lecteurs, nous bornant à un simple résumé. Toutes ces difficultés disparaissent pour quiconque porte sur ce terrain un regard investigateur et sans prévention.

Les faits prouvent que les Esprits trompeurs se parent sans scrupule de noms révérés pour mieux accréditer leurs turpitudes, ce qui se fait même aussi quelquefois parmi nous. De ce qu'un Esprit se présente sous un nom quelconque, ce n'est donc point une raison pour qu'il soit réellement ce qu'il prétend être ; mais il y a dans le langage des Esprits sérieux, un cachet de dignité auquel on ne saurait se méprendre : il ne respire que la bonté et la bienveillance, et jamais il ne se dément. Celui des Esprits imposteurs, au contraire, de quelque vernis qu'ils le parent, laisse toujours, comme on dit vulgairement, percer le bout de l'oreille. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, sous des noms usurpés, des Esprits inférieurs enseignent des choses disparates. C'est à l'observateur de chercher à connaître la vérité, et il le peut sans peine, s'il veut bien se pénétrer de ce que nous avons dit à cet égard dans notre Instruction pratique. (Livre des Médiums.)

Ces mêmes Esprits flattent, en général, les goûts et les inclinations des personnes dont ils savent le caractère assez faible et assez crédule pour les écouter ; ils se font l'écho de leurs préjugés et même de leurs idées superstitieuses, et cela par une raison très simple, c'est que les Esprits sont attirés par leur sympathie pour l'Esprit des personnes qui les appellent ou qui les écoutent avec plaisir.

Quant aux Esprits sérieux, ils peuvent également tenir un langage différent, selon les personnes, mais cela dans un autre but. Quand ils le jugent utile et pour mieux convaincre, ils évitent de heurter trop brusquement des croyances enracinées et s'expriment selon les temps, les lieux et les personnes. « C'est pourquoi, nous disent-ils, nous ne parlerons pas à un Chinois ou à un mahométan comme à un chrétien ou à un homme civilisé, parce que nous n'en serions pas écoutés. Nous pouvons donc quelquefois paraître entrer dans la manière de voir des personnes, pour les amener peu à peu à ce que nous voulons, quand cela se peut sans altérer les vérités essentielles. » N'est-il pas évident que si un Esprit veut amener un musulman fanatique à pratiquer la sublime maxime de l'Evangile : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît, » il serait repoussé s'il disait que c'est Jésus qui l'a enseignée. Or, lequel vaut le mieux, de laisser au musulman son fanatisme, ou de le rendre bon en lui laissant momentanément croire que c'est Allah qui a parlé ? C'est un problème dont nous abandonnons la solution au jugement du lecteur. Quant à nous, il nous semble qu'une fois rendu plus doux et plus humain, il sera moins fanatique et plus accessible à l'idée d'une nouvelle croyance que si on la lui eût imposée de force. Il est des vérités qui, pour être acceptées, ne veulent pas être jetées à la face sans ménagement. Que de maux les hommes eussent évités s'ils eussent toujours agi ainsi !

Les Esprits, comme on le voit, font aussi usage de précautions oratoires ; mais, dans ce cas, la divergence est dans l'accessoire et non dans le principal. Amener les hommes au bien, détruire l'égoïsme, l'orgueil, la haine, l'envie, la jalousie, leur apprendre à pratiquer la véritable charité chrétienne, c'est pour eux l'essentiel, le reste viendra en temps utile, et ils prêchent autant d'exemple que de paroles quand ce sont des Esprits véritablement bons et supérieurs ; tout en eux respire la douceur et la bienveillance. L'irritation, la violence, l'âpreté et la dureté du langage, fût-ce même pour dire de bonnes choses, ne sont jamais le signe d'une supériorité réelle. Les Esprits véritablement bons ne se fâchent ni ne s'emportent jamais : s'ils ne sont pas écoutés, ils s'en vont, voilà tout.

Il est encore deux causes de contradictions apparentes que nous ne devons pas passer sous silence. Les Esprits inférieurs, comme nous l'avons dit en maintes occasions, disent tout ce qu'on veut, sans se soucier de la vérité ; les Esprits supérieurs se taisent ou refusent de répondre quand on leur fait une question indiscrète ou sur laquelle il ne leur est pas permis de s'expliquer. « Dans ce cas, nous ont-ils dit, n'insistez jamais, car alors ce sont les Esprits légers qui répondent et qui vous trompent ; vous croyez que c'est nous, et vous pouvez penser que nous nous contredisons. Les Esprits sérieux ne se contredisent jamais ; leur langage est toujours le même avec les mêmes personnes. Si l'un d'eux dit des choses contraires sous un même nom, soyez assurés que ce n'est pas le même Esprit qui parle, ou du moins que ce n'est pas un bon Esprit. Vous reconnaîtrez le bon aux principes qu'il enseigne, car tout Esprit qui n'enseigne pas le bien n'est pas un bon Esprit, et vous devez le repousser. »

Le même Esprit voulant dire la même chose en deux endroits différents, ne se servira pas littéralement des mêmes mots : pour lui la pensée est tout ; mais l'homme, malheureusement, est plus porté à s'attacher à la forme qu'au fond ; c'est cette forme qu'il interprète souvent au gré de ses idées et de ses passions, et de cette interprétation peuvent naître des contradictions apparentes qui ont aussi leur source dans l'insuffisance du langage humain pour exprimer les choses extra-humaines. Etudions le fond, scrutons la pensée intime, et nous verrons bien souvent l'analogie là où un examen superficiel nous faisait voir une disparate.

Les causes des contradictions dans le langage des Esprits peuvent donc se résumer ainsi :

1° Le degré d'ignorance ou de savoir des Esprits auxquels on s'adresse ;

2° La supercherie des Esprits inférieurs qui peuvent, en prenant des noms d'emprunt, dire, par malice, ignorance ou méchanceté, le contraire de ce qu'a dit ailleurs l'Esprit dont ils ont usurpé le nom ;

3° Les défauts personnels du médium, qui peuvent influer sur la pureté des communications, altérer ou travestir la pensée de l'Esprit ;

4° L'insistance pour obtenir une réponse qu'un Esprit refuse de donner, et qui est faite par un Esprit inférieur ;

5° La volonté de l'Esprit même, qui parle selon les temps, les lieux et les personnes, et peut juger utile de ne pas tout dire à tout le monde ;

6° L'insuffisance du langage humain pour exprimer les choses du monde incorporel ;

7° L'interprétation que chacun peut donner d'un mot ou d'une explication, selon ses idées, ses préjugés ou le point de vue sous lequel il envisage la chose.

Ce sont autant de difficultés dont on ne triomphe que par une étude longue et assidue ; aussi n'avons-nous jamais dit que la science spirite fût une science facile. L'observateur sérieux qui approfondit toutes choses avec maturité, patience et persévérance, saisit une foule de nuances délicates qui échappent à l'observateur superficiel. C'est par ces détails intimes qu'il s'initie aux secrets de cette science. L'expérience apprend à connaître les Esprits, comme elle apprend à connaître les hommes.

Nous venons de considérer les contradictions au point de vue général. Dans d'autres articles nous traiterons les points spéciaux les plus importants.

 

 

La Charité

Par l'Esprit de saint Vincent de Paul.

Société des études spirites, séance du 8 juin 1858.

 

Soyez bons et charitables, c'est la clef des cieux que vous tenez en vos mains ; tout le bonheur éternel est renfermé dans cette maxime : Aimez-vous les uns les autres. L'âme ne peut s'élever dans les régions spirituelles que par le dévouement au prochain ; elle ne trouve de bonheur et de consolation que dans les élans de la charité ; soyez bons, soutenez vos frères, laissez de côté cette affreuse plaie de l'égoïsme ; ce devoir rempli doit vous ouvrir la route du bonheur éternel. Du reste, qui d'entre vous n'a senti son coeur bondir, sa joie intérieure se dilater par l'action d'une oeuvre charitable ? Vous ne devriez penser qu'à cette sorte de volupté que procure une bonne action, et vous resteriez toujours dans le chemin du progrès spirituel. Les exemples ne vous manquent pas ; il n'y a que les bonnes volontés qui sont rares. Voyez la foule des hommes de bien dont votre histoire vous rappelle le pieux souvenir. Je vous les citerais par milliers ceux dont la morale n'avait pour but que d'améliorer votre globe. Le Christ ne vous a-t-il pas dit tout ce qui concerne ces vertus de charité et d'amour ? Pourquoi laisse-t-on de côté ses divins enseignements ? Pourquoi ferme-t-on l'oreille à ses divines paroles, le coeur à toutes ses douces maximes ? Je voudrais que les lectures évangéliques fussent faites avec plus d'intérêt personnel ; on délaisse ce livre, on en fait un mot creux, une lettre close ; on laisse ce code admirable dans l'oubli : vos maux ne proviennent que de l'abandon volontaire que vous faites de ce résumé des lois divines. Lisez donc ces pages toutes brûlantes du dévouement de Jésus, et méditez-les. Je suis honteux moi-même d'oser vous promettre un travail sur la charité, quand je songe que dans ce livre vous trouvez tous les enseignements qui doivent vous mener par la main dans les régions célestes.

Hommes forts, ceignez-vous ; hommes faibles, faites-vous des armes de votre douceur, de votre foi ; ayez plus de persuasion, plus de constance dans la propagation de votre nouvelle doctrine ; ce n'est qu'un encouragement que nous sommes venus vous donner ; ce n'est que pour stimuler votre zèle et vos vertus que Dieu nous permet de nous manifester à vous ; mais si on voulait, on n'aurait besoin que de l'aide de Dieu et de sa propre volonté : les manifestations spirites ne sont faites que pour les yeux fermés et les coeurs indociles. Il y a parmi vous des hommes qui ont à remplir des missions d'amour et de charité ; écoutez-les, exaltez leur voix ; faites resplendir leurs mérites, et vous vous exalterez vous-mêmes par le désintéressement et par la foi vive dont ils vous pénétreront.

Les avertissements détaillés seraient très longs à donner sur le besoin d'élargir le cercle de la charité, et d'y faire participer tous les malheureux dont les misères sont ignorées, toutes les douleurs que l'on doit aller trouver dans leurs réduits pour les consoler au nom de cette vertu divine : la charité. Je vois avec bonheur que des hommes éminents et puissants aident à ce progrès qui doit relier entre elles toutes les classes humaines : les heureux et les malheureux. Les malheureux, chose étrange ! se donnent tous la main et soutiennent leur misère les uns par les autres. Pourquoi les heureux sont-ils plus tardifs à écouter la voix du malheureux ? Pourquoi faut-il que ce soit une main puissante et terrestre qui donne l'élan aux missions charitables ? Pourquoi ne répond-on pas avec plus d'ardeur à ces appels ? Pourquoi laisse-t-on les misères entacher, comme à plaisir, le tableau de l'humanité ?

La charité est la vertu fondamentale qui doit soutenir tout l'édifice des vertus terrestres ; sans elle les autres n'existent pas : point de charité, point de foi ni d'espérance ; car sans la charité point d'espoir dans un sort meilleur, pas d'intérêt moral qui nous guide. Sans la charité, point de foi ; car la foi n'est qu'un pur rayon qui fait briller une âme charitable ; elle en est la conséquence décisive.

Quand on laissera son coeur s'ouvrir à la prière du premier malheureux qui vous tend la main ; quand on lui donnera, sans se demander si sa misère n'est pas feinte, ou son mal dans un vice dont il est cause ; quand on laissera toute justice entre les mains divines ; quand on laissera le châtiment des misères menteuses au Créateur ; enfin, lorsqu'on fera la charité pour le seul bonheur qu'elle procure et sans recherche de son utilité, alors vous serez les enfants que Dieu aimera et qu'il appellera vers lui.

La charité est l'ancre éternelle du salut dans tous les globes : c'est la plus pure émanation du Créateur lui-même ; c'est sa propre vertu qu'il donne à la créature. Comment voudrait-on méconnaître cette suprême bonté ? Quel serait, avec cette pensée, le coeur assez pervers pour refouler et chasser ce sentiment tout divin ? Quel serait l'enfant assez méchant pour se mutiner contre cette douce caresse : la charité ?

Je n'ose pas parler de ce que j'ai fait, car les Esprits ont aussi la pudeur de leurs oeuvres ; mais je crois l'oeuvre que j'ai commencée une de celles qui doivent le plus contribuer au soulagement de vos semblables. Je vois souvent des Esprits demander pour mission de continuer mon oeuvre ; je les vois, mes douces et chères soeurs, dans leur pieux et divin ministère ; je les vois pratiquer la vertu que je vous recommande, avec toute la joie que procure cette existence de dévouement et de sacrifices ; c'est un grand bonheur pour moi de voir combien leur caractère est honoré, combien leur mission est aimée et doucement protégée. Hommes de bien, de bonne et forte volonté, unissez-vous pour continuer grandement l'oeuvre de propagation de la charité ; vous trouverez la récompense de cette vertu par son exercice même ; il n'est pas de joie spirituelle qu'elle ne donne dès la vie présente. Soyez unis ; aimez-vous les uns les autres selon les préceptes du Christ. Ainsi soit-il.

Nous remercions saint Vincent de Paul de la belle et bonne communication qu'il a bien voulu nous faire. - R. Je voudrais qu'elle vous profitât à tous.

Voulez-vous nous permettre quelques questions complémentaires au sujet de ce que vous venez de nous dire ? - R. Je le veux bien ; mon but est de vous éclairer ; demandez ce que vous voudrez.

1. La charité peut s'entendre de deux manières : l'aumône proprement dite, et l'amour de ses semblables. Lorsque vous nous avez dit qu'il faut laisser son coeur s'ouvrir à la prière du malheureux qui nous tend la main, sans lui demander si sa misère n'est pas feinte ; n'avez-vous pas voulu parler de la charité au point de vue de l'aumône ? - R. Oui, seulement dans ce paragraphe.

2. Vous nous avez dit qu'il faut laisser à la justice de Dieu l'appréciation de la misère feinte ; il nous semble cependant que donner sans discernement à des gens qui n'ont pas besoin, ou qui pourraient gagner leur vie par un travail honorable, c'est encourager le vice et la paresse. Si les paresseux trouvaient trop facilement la bourse des autres ouverte, ils se multiplieraient à l'infini au préjudice des véritables malheureux. - R. Vous pouvez discerner ceux qui peuvent travailler, et alors la charité vous oblige à faire tout pour leur procurer du travail ; mais il y a aussi des pauvres menteurs qui savent simuler adroitement des misères qu'ils n'ont pas ; c'est pour ceux-là qu'il faut laisser à Dieu toute justice.

3. Celui qui ne peut donner qu'un sou, et qui a le choix entre deux malheureux qui lui demandent, n'a-t-il pas raison de s'enquérir de celui qui a réellement le plus besoin, ou doit-il donner sans examen au premier venu ? - R. Il doit donner à celui qui paraît le plus souffrir.

4. Ne peut-on considérer aussi comme faisant partie de la charité la manière de la faire ? - R. C'est surtout dans la manière dont on oblige que la charité est vraiment méritoire ; la bonté est toujours l'indice d'une belle âme.

5. Quel genre de mérite accordez-vous à ceux qu'on appelle des bourrus bienfaisants ? - R. Ils ne font le bien qu'à moitié. On reçoit leurs bienfaits, mais ils ne touchent pas.

6. Jésus a dit : « Que votre main droite ne sache pas ce que donne votre main gauche. » Ceux qui donnent par ostentation n'ont-ils aucune espèce de mérite ? - R. Ils n'ont que le mérite de l'orgueil, ce dont ils seront punis.

7. La charité chrétienne, dans son acception la plus large, ne comprend-elle pas aussi la douceur, la bienveillance et l'indulgence pour les faiblesses d'autrui ? - R. Imitez Jésus ; il vous a dit tout cela ; écoutez-le plus que jamais.

8. La charité est-elle bien entendue quand elle est exclusive entre les gens d'une même opinion ou d'un même parti ? - R. Non, c'est surtout l'esprit de secte et de parti qu'il faut abolir, car tous les hommes sont frères. C'est sur cette question que nous concentrons nos efforts.

9. Je suppose un individu qui voit deux hommes en danger ; il n'en peut sauver qu'un seul, mais l'un est son ami et l'autre son ennemi ; lequel doit-il sauver ? - R. Il doit sauver son ami, parce que cet ami pourrait réclamer de celui qu'il croit l'aimer ; quant à l'autre, Dieu s'en charge.

 

 

L'Esprit frappeur de Dibbelsdorf (BASSE-SAXE)

Traduit de l'allemand, du docteur KERNER, par M. Alfred PIREAUX.

 

L'histoire de l'Esprit frappeur de Dibbelsdorf renferme à côté de sa partie comique une partie instructive, ainsi que cela ressort des extraits de vieux documents publiés en 1811 par le prédicateur Capelle.

Dans le dernier mois de l'année 1761, le 2 décembre, à six heures du soir, une sorte de martèlement paraissant venir d'en bas se fit entendre dans une chambre habitée par Antoine Kettelhut. Celui-ci l'attribuant à son domestique qui voulait s'égayer aux dépens de la servante, alors dans la chambre des fileuses, sortit pour jeter un seau d'eau sur la tête du plaisant ; mais il ne trouva personne dehors. Une heure après, le même bruit recommence et l'on pense qu'un rat peut bien en être la cause. Le lendemain donc on sonde les murs, le plafond, le parquet, et pas la moindre trace de rats.

Le soir, même bruit ; on juge alors la maison dangereuse à habiter, et les servantes ne veulent plus rester dans la chambre aux veillées. Bientôt après le bruit cesse, mais pour se reproduire à cent pas de là, dans la maison de Louis Kettelhut, frère d'Antoine, et avec une force inusitée. C'était dans un coin de la chambre que la chose frappante se manifestait.

A la fin cela devint suspect aux paysans, et le bourgmestre en fit part à la justice qui d'abord ne voulut pas s'occuper d'une affaire qu'elle regardait comme ridicule ; mais, sur les pressantes instances des habitants, elle se transporta, le 6 janvier 1762, à Dibbelsdorf pour examiner le fait avec attention. Les murs et les plafonds démolis n'amenèrent aucun résultat, et la famille Kettelhut jura qu'elle était tout à fait étrangère à la chose.

Jusqu'alors on ne s'était pas encore entretenu avec le frappeur. Un individu de Naggam s'armant de courage demande : Esprit frappeur, es-tu encore là ? Et un coup se fit entendre. - Peux-tu me dire comment je m'appelle ? Parmi plusieurs noms qu'on lui désigna l'Esprit frappa à celui de l'interrogateur. - Combien y a-t-il de boutons à mon vêtement ? 36 coups furent frappés. On compte les boutons, il en a juste 36.

A partir de ce moment, l'histoire de l'Esprit frappeur se répandit dans les environs, et tous les soirs des centaines de Brunswickois se rendaient à Dibbelsdorf, ainsi que des Anglais et une foule de curieux étrangers ; la foule devint telle que la milice locale ne pouvait la contenir ; les paysans durent renforcer la garde de nuit et l'on fut obligé de ne laisser pénétrer les visiteurs que les uns après les autres.

Ce concours de monde parut exciter l'Esprit à des manifestations plus extraordinaires, et il s'éleva à des marques de communication qui prouvaient son intelligence. Jamais il ne fut embarrassé dans ses réponses : désirait-on savoir le nombre et la couleur des chevaux qui stationnaient devant la maison ? il l'indiquait très exactement ; ouvrait-on un livre de chant en posant à tout hasard le doigt sur une page et en demandant le numéro du morceau de chant inconnu même de l'interrogateur, aussitôt une série de coups indiquait parfaitement le numéro désigné. L'Esprit ne faisait pas attendre sa réponse, car elle suivait immédiatement la question. Il annonçait aussi combien il y avait de personnes dans la chambre, combien il y en avait dehors, désignait la couleur des cheveux, des vêtements, la position et la profession des individus.

Parmi les curieux se trouvait un jour un homme de Hettin, tout à fait inconnu à Dibbelsdorf et habitant depuis peu Brunswick. Il demanda à l'Esprit le lieu de sa naissance, et, afin de l'induire en erreur, lui cita un grand nombre de villes ; quand il arriva au nom de Hettin un coup se fit entendre. Un bourgeois rusé, croyant mettre l'Esprit en défaut, lui demanda combien il avait de pfennigs dans sa poche ; il lui fut répondu 681, nombre exact. Il dit à un pâtissier combien il avait fait de biscuits le matin, à un marchand combien il avait vendu d'aunes de rubans la veille ; à un autre la somme d'argent qu'il avait reçue l'avant-veille par la poste. Il était d'humeur assez gaie, battait la mesure quand on le désirait, et quelquefois si fort que le bruit en était assourdissant. Le soir, au moment du repas, après le bénédicité, il frappa à Amen. Cette marque de dévotion n'empêcha pas qu'un sacristain, revêtu du grand costume d'exerciseur, n'essayât de déloger l'Esprit de son coin : la conjuration échoua.

L'Esprit ne redoutait rien, et il se montra aussi sincère dans ses réponses au duc régnant Charles et à son frère Ferdinand qu'à toute autre personne de moindre condition. L'histoire prend alors une tournure plus sérieuse. Le duc charge un médecin et des docteurs en droit de l'examen du fait. Les savants expliquèrent le frappement par la présence d'une source souterraine. Ils firent creuser à huit pieds de profondeur, et naturellement trouvèrent l'eau, attendu que Dibbelsdorf est situé dans un fond ; l'eau jaillissante inonda la chambre, mais l'Esprit continua à frapper dans son coin habituel. Les hommes de science crurent alors être dupes d'une mystification, et ils firent au domestique l'honneur de le prendre pour l'Esprit si bien instruit. Son intention, disaient-ils, est d'ensorceler la servante. Tous les habitants du village furent invités à rester chez eux à un jour fixe ; le domestique fut gardé à vue, car, d'après l'opinion des savants, il devait être le coupable ; mais l'Esprit répondit de nouveau à toutes les questions. Le domestique, reconnu innocent, fut rendu à la liberté. Mais la justice voulait un auteur du méfait ; elle accusa les époux Kettelhut du bruit dont ils se plaignaient, bien que ce fussent des personnes très bienveillantes, honnêtes et irréprochables en toutes choses, et que les premiers ils se fussent adressés à l'autorité dès l'origine des manifestations. On força, par des promesses et des menaces, une jeune personne à témoigner contre ses maîtres. En conséquence ceux-ci furent mis en prison, malgré les rétractations ultérieures de la jeune fille, et l'aveu formel que ses premières déclarations étaient fausses et lui avaient été arrachées par les juges. L'Esprit continuant à frapper, les époux Kettelhut n'en furent pas moins tenus en prison pendant trois mois, au bout desquels on les renvoya sans indemnité, bien que les membres de la commission eussent résumé ainsi leur rapport : « Tous les moyens possibles pour découvrir la cause du bruit ont été infructueux ; l'avenir peut-être nous éclairera à ce sujet. » - L'avenir n'a encore rien appris.

L'Esprit frappeur se manifesta depuis le commencement de décembre jusqu'en mars, époque à laquelle il cessa de se faire entendre. On revint à l'opinion que le domestique, déjà incriminé, devait être l'auteur de tous ces tours ; mais comment aurait-il pu éviter les pièges que lui tendaient des ducs, des médecins, des juges et tant d'autres personnes qui l'interrogeaient ?

Remarque. - Si l'on veut bien se reporter à la date où se passaient les choses que nous venons de rapporter, et les comparer à celles qui ont lieu de nos jours, on y trouvera une identité parfaite, dans le mode des manifestations et jusque dans la nature des questions et des réponses. L'Amérique et notre époque n'ont donc pas découvert les Esprits frappeurs, non plus que les autres, ainsi que nous le démontrerons par d'innombrables faits authentiques plus ou moins anciens. Il y a pourtant entre les phénomènes actuels et ceux d'autrefois une différence capitale : c'est que ces derniers étaient presque tous spontanés, tandis que les nôtres se produisent presque à la volonté de certains médiums spéciaux. Cette circonstance a permis de les mieux étudier et d'en approfondir la cause. A cette conclusion des juges : « L'avenir peut-être nous éclairera à ce sujet, » l'auteur ne répondrait pas aujourd'hui : L'avenir n'a rien appris. Si cet auteur vivait, il saurait que l'avenir, au contraire, a tout appris, et la justice de nos jours, plus éclairée qu'il y a un siècle, ne commettrait pas, à propos des manifestations spirites, des bévues qui rappellent celles du moyen âge. Nos savants eux-mêmes ont pénétré trop avant dans les mystères de la nature pour ne pas savoir faire la part des causes inconnues ; ils ont trop de sagacité pour s'exposer, comme ont fait leurs devanciers, à recevoir les démentis de la postérité au détriment de leur réputation. Si une chose vient à poindre à l'horizon, ils ne se hâtent pas de dire : « Ce n'est rien, » de peur que ce rien ne soit un navire ; s'ils ne le voient pas, ils se taisent et attendent : c'est la vraie sagesse.

 

Observations à propos des dessins de Jupiter

 

Nous donnons, avec ce numéro de notre Revue, ainsi que nous l'avons annoncé, un dessin d'une habitation de Jupiter, exécuté et gravé par M. Victorien Sardou, comme médium, et nous y ajoutons l'article descriptif qu'il a bien voulu nous donner sur ce sujet. Quelle que puisse être, sur l'authenticité de ces descriptions, l'opinion de ceux qui pourraient nous accuser de nous occuper de ce qui se passe par-delà les mondes inconnus, tandis qu'il y a tant à faire sur la terre, nous prions nos lecteurs de ne pas perdre de vue que notre but, ainsi que l'annonce notre titre, est avant tout l'étude des phénomènes, et qu'à ce point de vue, rien ne doit être négligé. Or, comme fait de manifestation, ces dessins sont incontestablement des plus remarquables, si l'on considère que l'auteur ne sait ni dessiner, ni graver, et que le dessin que nous offrons a été gravé par lui à l'eau-forte sans modèle ni essai préalable, en neuf heures. En supposant même que ce dessin soit une fantaisie de l'Esprit qui l'a fait tracer, le seul fait de l'exécution n'en serait pas moins un phénomène digne d'attention, et, à ce titre, il appartenait à notre Recueil de le faire connaître, ainsi que la description qui en a été donnée par les Esprits, non point pour satisfaire la vaine curiosité des gens futiles, mais comme sujet d'étude pour les gens sérieux qui veulent approfondir tous les mystères de la science spirite. On serait dans l'erreur si l'on croyait que nous faisons de la révélation des mondes inconnus l'objet capital de la doctrine ; ce ne sera toujours pour nous qu'un accessoire que nous croyons utile comme complément d'étude ; le principal sera toujours pour nous l'enseignement moral, et dans les communications d'outre-tombe nous recherchons surtout ce qui peut éclairer l'humanité et la conduire vers le bien, seul moyen d'assurer son bonheur en ce monde et dans l'autre. Ne pourrait-on pas en dire autant des astronomes qui, eux aussi, sondent les espaces, et se demander à quoi il peut être utile, pour le bien de l'humanité, de savoir calculer avec une précision rigoureuse la parabole d'un astre invisible ? Toutes les sciences n'ont donc pas un intérêt éminemment pratique, et pourtant il ne vient à la pensée de personne de les traiter avec dédain, parce que tout ce qui élargit le cercle des idées contribue au progrès. Il en est ainsi des communications spirites, alors même quelles sortent du cercle étroit de notre personnalité.

Des habitations de la planète Jupiter.

Un grand sujet d'étonnement pour certaines personnes convaincues d'ailleurs de l'existence des Esprits (je n'ai pas ici à m'occuper des autres), c'est qu'ils aient, comme nous, leurs habitations et leurs villes. On ne m'a pas épargné les critiques : « Des maisons d'Esprits dans Jupiter !... Quelle plaisanterie !... » - Plaisanterie si l'on veut ; je n'y suis pour rien. Si le lecteur ne trouve pas ici, dans la vraisemblance des explications, une preuve suffisante de leur vérité ; s'il n'est pas surpris, comme nous, du parfait accord de ces révélations spirites avec les données les plus positives de la science astronomique ; s'il ne voit, en un mot, qu'une habile mystification dans les détails qui suivent et dans le dessin qu'ils accompagnent, je l'invite à s'en expliquer avec les Esprits, dont je ne suis que l'instrument et l'écho fidèle. Qu'il évoque Palissy ou Mozart, ou un autre habitant de ce bienheureux séjour, qu'il l'interroge, qu'il contrôle mes assertions par les siennes, qu'il discute enfin avec lui ; car pour moi, je ne fais que présenter ici ce qui m'est donné, que répéter ce qui m'est dit ; et, par ce rôle absolument passif, je me crois à l'abri du blâme aussi bien que de l'éloge.

Cette réserve faite et la confiance aux Esprits une fois admise, si l'on accepte comme vérité la seule doctrine vraiment belle et sage que l'évocation des morts nous ait révélée jusqu'ici, c'est-à-dire la migration des âmes de planètes en planètes, leurs incarnations successives et leur progrès incessant par le travail, les habitations dans Jupiter n'auront plus lieu de nous étonner. Du moment qu'un Esprit s'incarne dans un monde soumis comme le nôtre à une double révolution, c'est-à-dire à l'alternative des jours et des nuits et au retour périodique des saisons, du moment qu'il y possède un corps, cette enveloppe matérielle, si frêle qu'elle soit, n'appelle pas seulement une alimentation et des vêtements, mais encore un abri ou tout au moins un lieu de repos, par conséquent une demeure. C'est bien ce qui nous est dit en effet. Comme nous, et mieux que nous, les habitants de Jupiter ont leurs foyers communs et leurs familles, groupes harmonieux d'Esprits sympathiques, unis dans le triomphe après l'avoir été dans la lutte : de là des demeures si spacieuses qu'on peut leur appliquer justement le nom de palais. Comme nous encore, ces Esprits ont leurs fêtes, leurs cérémonies, leurs réunions publiques : de là certains édifices spécialement affectés à ces usages. Il faut s'attendre enfin à retrouver dans ces régions supérieures toute une humanité active et laborieuse comme la nôtre, soumise comme nous à ses lois, à ses besoins, à ses devoirs ; mais avec cette différence que le progrès, rebelle à nos efforts, devient une conquête facile pour des Esprits dégagés comme ils le sont de nos vices terrestres.

Je ne devrais m'occuper ici que de l'architecture de leurs habitations, mais pour l'intelligence même des détails qui vont suivre, un mot d'explication ne sera pas inutile. Si Jupiter n'est abordable qu'à de bons Esprits, il ne s'ensuit pas que ses habitants soient tous excellents au même degré : entre la bonté du simple et celle de l'homme de génie, il est permis de compter bien des nuances. Or, toute l'organisation sociale de ce monde supérieur repose précisément sur ces variétés d'intelligences et d'aptitudes ; et, par l'effet de lois harmonieuses qu'il serait trop long d'expliquer ici, c'est aux Esprits les plus élevés, les plus épurés, qu'appartient la haute direction de leur planète. Cette suprématie ne s'arrête pas là ; elle s'étend jusqu'aux mondes inférieurs, où ces Esprits, par leurs influences, favorisent et activent sans cesse le progrès religieux, générateur de tous les autres. Est-il besoin d'ajouter que pour ces Esprits épurés il ne saurait être question que de travaux d'intelligence, que leur activité ne s'exerce plus que dans le domaine de leur pensée, et qu'ils ont conquis assez d'empire sur la matière pour n'être que faiblement entravés par elle dans le libre exercice de leurs volontés. Le corps de tous ces Esprits, et de tous les Esprits d'ailleurs qui habitent Jupiter, est d'une densité si légère, qu'on ne peut lui trouver de terme de comparaison que dans nos fluides impondérables : un peu plus grand que le nôtre, dont il reproduit exactement la forme, mais plus pure et plus belle, il s'offrirait à nous sous l'apparence d'une vapeur (j'emploie à regret ce mot qui désigne une substance encore trop grossière) ; d'une vapeur, dis-je, insaisissable et lumineuses... lumineuse surtout aux contours du visage et de la tête ; car ici l'intelligence et la vie rayonnent comme un foyer trop ardent ; et c'est bien cet éclat magnétique entrevu par les visionnaires chrétiens et que nos peintres ont traduit par le nimbe ou l'auréole des saints.

On conçoit qu'un tel corps ne gêne que faiblement les communications extra-mondaines de ces Esprits, et qu'il leur permette, sur leur planète même, un déplacement prompt et facile. Il se dérobe si facilement à l'attraction planétaire, et sa densité diffère si peu de celle de l'atmosphère, qu'il peut s'y agiter, aller et venir, descendre ou monter, au caprice de l'Esprit et sans autre effort que celui de sa volonté. Aussi les quelques personnages que Palissy a bien voulu me faire dessiner sont-ils représentés ou rasant le sol, ou à fleur d'eau, ou très élevés dans l'air, avec toute la liberté d'action et de mouvements que nous prêtons à nos anges. Cette locomotion est d'autant plus facile à l'Esprit qu'il est plus épuré, et cela se conçoit sans peine ; aussi rien n'est plus facile aux habitants de la planète que d'estimer à première vue la valeur d'un Esprit qui passe ; deux signes parleront pour lui : la hauteur de son vol et la lumière plus ou moins éclatante de son auréole.

Dans Jupiter, comme partout, ceux qui volent le plus haut sont les plus rares ; au-dessous d'eux, il faut compter plusieurs couches d'Esprits inférieurs en vertu comme en pouvoir, mais naturellement libres de les égaler un jour en se perfectionnant. Echelonnés et classés suivant leurs mérites, ceux-ci sont voués plus particulièrement aux travaux qui intéressent la planète même, et n'exercent pas sur nos mondes inférieurs l'autorité toute-puissante des premiers. Ils répondent, il est vrai, à une évocation par des révélations sages et bonnes ; mais, à l'empressement qu'ils mettent à nous quitter, au laconisme de leurs paroles, il est facile de comprendre qu'ils ont fort à faire ailleurs, et qu'ils ne sont pas encore assez dégagés pour rayonner à la fois sur deux points si distants l'un de l'autre. Enfin, après les moins parfaits de ces Esprits, mais séparés d'eux par un abîme, viennent les animaux qui, comme seuls serviteurs et seuls ouvriers de la planète, méritent une mention toute spéciale.

Si nous désignons sous ce nom d'animaux les êtres bizarres qui occupent le bas de l'échelle, c'est que les Esprits eux-mêmes l'ont mis en usage et que notre langue d'ailleurs n'a pas de meilleur terme à nous offrir. Cette désignation les ravale un peu trop bas ; mais les appeler des hommes, ce serait leur faire trop d'honneur ; ce sont en effet des Esprits voués à l'animalité, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours ; car tous les Esprits ne sont pas d'accord sur ce point, et la solution du problème paraît appartenir à des mondes plus élevés que Jupiter : mais quoi qu'il en soit de leur avenir, il n'y a pas à se tromper sur leur passé. Ces Esprits, avant d'en venir là, ont successivement émigré, dans nos bas mondes, du corps d'un animal dans celui d'un autre, par une échelle de perfectionnement parfaitement graduée. L'étude attentive de nos animaux terrestres, leurs moeurs, leurs caractères individuels, leur férocité loin de l'homme, et leur domestication lente mais toujours possible, tout cela atteste suffisamment la réalité de cette ascension animale.

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, l'harmonie de l'univers se résume toujours en une seule loi : le progrès partout et pour tous, pour l'animal comme pour la plante, pour la plante comme pour le minéral ; progrès purement matériel au début, dans les molécules insensibles du métal ou du caillou, et de plus en plus intelligent à mesure que nous remontons l'échelle des êtres et que l'individualité tend à se dégager de la masse, à s'affirmer, à se connaître. - Pensée haute et consolante, s'il en fut jamais ; car elle nous prouve que rien n'est sacrifié, que la récompense est toujours proportionnelle au progrès accompli : par exemple, que le dévouement du chien qui meurt pour son maître n'est pas stérile pour son Esprit, car il aura son juste salaire par-delà ce monde.

C'est le cas des Esprits animaux qui peuplent Jupiter ; ils se sont perfectionnés en même temps que nous, avec nous, par notre aide. La loi est plus admirable encore : elle fait si bien de leur dévouement à l'homme la première condition de leur ascension planétaire, que la volonté d'un Esprit de Jupiter peut appeler à lui tout animal qui, dans l'une de ses vies antérieures, lui aura donné des marques d'affection. Ces sympathies qui forment là-haut des familles d'Esprits, groupent aussi autour des familles tout un cortège d'animaux dévoués. Par conséquent, notre attachement ici-bas pour un animal, le soin que nous prenons de l'adoucir et de l'humaniser, tout cela a sa raison d'être, tout cela sera payé : c'est un bon serviteur que nous nous formons d'avance pour un monde meilleur.

Ce sera aussi un ouvrier ; car à ses pareils est réservé tout travail matériel, toute peine corporelle : fardeaux ou bâtisse, semailles ou récolte. Et à tout cela la suprême Intelligence a pourvu par un corps qui participe à la fois des avantages de la bête et de ceux de l'homme. Nous pouvons en juger par un croquis de Palissy, qui représente quelques-uns de ces animaux très attentifs à jouer aux boules. Je ne saurais mieux les comparer qu'aux faunes et aux satyres de la Fable ; le corps légèrement velu s'est pourtant redressé comme le nôtre ; les pattes ont disparu chez quelques-uns pour faire place à certaines jambes qui rappellent encore la forme primitive, à deux bras robustes, singulièrement attachés et terminés par de véritables mains, si j'en crois l'opposition des pouces. Chose bizarre, la tête n'est pas à beaucoup près aussi perfectionnée que le reste ! Ainsi, la physionomie reflète bien quelque chose d'humain, mais le crâne, mais la mâchoire et surtout l'oreille n'ont rien qui diffère sensiblement de l'animal terrestre ; il est donc facile de les distinguer entre eux : celui-ci est un chien, celui-là un lion. Proprement vêtus de blouses et de vestes assez semblables aux nôtres, ils n'attendent plus que la parole pour rappeler de bien près certains hommes d'ici-bas ; mais voilà précisément ce qui leur manque, et aussi bien n'en auraient-ils que faire. Habiles à se comprendre entre eux par un langage qui n'a rien du nôtre, ils ne se trompent pas davantage sur les intentions des Esprits qui leur commandent : un regard, un geste suffit. A certaines secousses magnétiques, dont nos dompteurs de bêtes ont déjà le secret, l'animal devine et obéit sans murmure, et qui plus est, volontiers, car il est sous le charme. C'est ainsi qu'on lui impose toute la grosse besogne, et qu'avec son aide tout fonctionne régulièrement d'un bout à l'autre de l'échelle sociale : l'Esprit élevé pense, délibère, l'Esprit inférieur applique avec sa propre initiative, l'animal exécute. Ainsi la conception, la mise en oeuvre et le fait s'unissent dans une même harmonie et mènent toute chose à sa plus prompte fin, par les moyens les plus simples et les plus sûrs.

Je m'excuse de cette digression : elle était indispensable à mon sujet, que je puis aborder maintenant.

En attendant les cartes promises, qui faciliteront singulièrement l'étude de toute la planète, nous pouvons, par les descriptions écrites des Esprits, nous faire une idée de leur grande ville, de la cité par excellence, de ce foyer de lumière et d'activité qu'ils s'accordent à désigner sous le nom étrangement latin de Julnius.

« Sur le plus grand de nos continents, dit Palissy, dans une vallée de sept à huit cents lieues de large, pour compter comme vous, un fleuve magnifique descend des montagnes du nord, et, grossi par une foule de torrents et de rivières, forme sur son parcours sept ou huit lacs dont le moindre mériterait chez vous le nom de mer. C'est sur les rives du plus grand de ces lacs, baptisé par nous du nom de la Perle, que nos ancêtres avaient jeté les premiers fondements de Julnius. Cette ville primitive existe encore, vénérée et gardée comme une précieuse relique. Son architecture diffère beaucoup de la vôtre. Je t'expliquerai tout cela en son temps : sache seulement que la ville moderne est à quelque cent mètres au-dessous de l'ancienne. Le lac, encaissé dans de hautes montagnes, se déverse dans la vallée par huit cataractes énormes qui forment autant de courants isolés et dispersés en tout sens. A l'aide de ces courants, nous avons creusé nous-mêmes dans la plaine une foule de ruisseaux, de canaux et d'étangs, ne réservant de terre ferme que pour nos maisons et nos jardins. De là résulte une sorte de ville amphibie, comme votre Venise, et dont on ne saurait dire, à première vue, si elle est bâtie sur la terre ou sur l'eau. Je ne te dis rien aujourd'hui de quatre édifices sacrés construits sur le versant même des cataractes, de sorte que l'eau jaillit à flots de leurs portiques : ce sont là des oeuvres qui vous paraîtraient incroyables de grandeur et de hardiesse.

« C'est la ville terrestre que je décris ici, la ville matérielle en quelque sorte, celle des occupations planétaires, celle que nous appelons enfin la Ville basse. Elle a ses rues ou plutôt ses chemins tracés pour le service intérieur ; elle a ses places publiques, ses portiques et ses ponts jetés sur les canaux pour le passage des serviteurs. Mais la ville intelligente, la ville spirituelle, le vrai Julnius enfin, ce n'est pas à terre qu'il faut le chercher, c'est dans l'air.

« Au corps matériel de nos animaux incapables de voler , il faut la terre ferme ; mais ce que notre corps fluidique et lumineux exige, c'est un logis aérien comme lui, presque impalpable et mobile au gré de notre caprice. Notre habileté a résolu ce problème, à l'aide du temps et des conditions privilégiées que le Grand Architecte nous avait faites. Comprends bien que cette conquête des airs était indispensable à des Esprits comme les nôtres. Notre jour est de cinq heures, et notre nuit de cinq heures également ; mais tout est relatif, et pour des êtres prompts à penser et à agir comme nous le sommes, pour des Esprits qui se comprennent par le langage des yeux et qui savent communiquer magnétiquement à distance, notre jour de cinq heures égalait déjà en activité l'une de vos semaines. C'était encore trop peu à notre avis ; et l'immobilité de la demeure, le point fixe du foyer était une entrave pour toutes nos grandes oeuvres. Aujourd'hui, par le déplacement facile de ces demeures d'oiseaux, par la possibilité de transporter nous et les nôtres en tel endroit de la planète et à telle heure du jour qu'il nous plaît, notre existence est au moins doublée, et avec elle tout ce qu'elle peut enfanter d'utile et de grand.

« A certaines époques de l'année, ajoute l'Esprit, à certaines fêtes, par exemple, tu verrais ici le ciel obscurci par la nuée d'habitations qui nous viennent de tous les points de l'horizon. C'est un curieux assemblage de logis sveltes, gracieux, légers, de toute forme, de toute couleur, balancés à toute hauteur et continuellement en route de la ville basse à la ville céleste : Quelques jours après, le vide se fait peu à peu et tous ces oiseaux s'envolent. »

A ces demeures flottantes rien ne manque, pas même le charme de la verdure et des fleurs. Je parle d'une végétation sans exemple chez vous, de plantes, d'arbustes même, destinés, par la nature de leurs organes, à respirer, à s'alimenter, à vivre, à se reproduire dans l'air.

« Nous avons, dit le même Esprit, de ces touffes de fleurs énormes, dont vous ne sauriez imaginer ni les formes ni les nuances, et d'une légèreté de tissu qui les rend presque transparentes. Balancées dans l'air, où de larges feuilles les soutiennent, et armées de vrilles pareilles à celles de la vigne, elles s'assemblent en nuages de mille teintes ou se dispersent au gré du vent, et préparent un charmant spectacle aux promeneurs de la ville basse... Imagine la grâce de ces radeaux de verdure, de ces jardins flottants que notre volonté peut faire ou défaire et qui durent quelquefois toute une saison ! De longues traînées de lianes et de branches fleuries se détachent de ces hauteurs et pendent jusqu'à terre, des grappes énormes s'agitent en secouant leurs parfums et leurs pétales qui s'effeuillent... Les Esprits qui traversent l'air s'y arrêtent au passage : c'est un lieu de repos et de rencontre, et, si l'on veut, un moyen de transport pour achever le voyage sans fatigue et de compagnie. »

Un autre Esprit était assis sur l'une de ces fleurs au moment où je l'évoquais.

« En ce moment, me dit-il, il fait nuit à Julnius, et je suis assis à l'écart sur l'une de ces fleurs de l'air qui ne s'épanouissent ici qu'à la clarté de nos lunes. Sous mes pieds toute la ville basse sommeille ; mais sur ma tête et autour de moi, à perte de vue, il n'y a que mouvement et joie dans l'espace. Nous dormons peu : notre âme est trop dégagée pour que les besoins du corps soient tyranniques ; et la nuit est plutôt faite pour nos serviteurs que pour nous. C'est l'heure des visites et des longues causeries, des promenades solitaires, des rêveries, de la musique. Je ne vois que demeures aériennes resplendissantes de lumières ou radeaux de feuilles et de fleurs chargés de troupes joyeuses... La première de nos lunes éclaire toute la ville basse : c'est une douce lumière comparable à celle de vos clairs de lune ; mais, du côté du lac, la seconde se lève, et celle-ci a des reflets verdâtres qui donnent à toute la rivière l'aspect d'une grande pelouse... »

C'est sur la rive droite de cette rivière, « dont l'eau, dit l'Esprit, t'offrirait la consistance d'une légère vapeur , » qu'est construite la maison de Mozart, que Palissy a bien voulu me faire dessiner sur cuivre. Je ne donne ici que la façade du midi. La grande entrée est à gauche, sur la plaine ; à droite est la rivière ; au nord et au midi sont les jardins. J'ai demandé à Mozart quels étaient ses voisins. - « Plus haut, a-t-il dit, et plus bas, deux Esprits que tu ne connais pas ; mais à gauche, je ne suis séparé que par une grande prairie du jardin de Cervantès. »

La maison a donc quatre faces comme les nôtres, ce dont on aurait tort néanmoins de faire une règle générale. Elle est construite avec une certaine pierre que les animaux tirent des carrières du nord, et dont l'Esprit compare la couleur à ces tons verdâtres que prend souvent l'azur du ciel au moment où le soleil se couche. Quant à sa dureté, on peut s'en faire une idée par cette observation de Palissy : « qu'elle fondrait sous nos doigts humains aussi vite qu'un flocon de neige ; encore est-ce là une des matières les plus résistantes de la planète ! Sur ce mur les Esprits ont sculpté ou incrusté les étranges arabesques que le dessin cherche à reproduire. Ce sont ou des ornements fouillés dans la pierre et coloriés ensuite, ou des incrustations ramenées à la solidité de la pierre verte, par un procédé qui est en grande faveur maintenant et qui conserve aux végétaux toute la grâce de leurs contours, toute la finesse de leurs tissus, toute la richesse de leur coloris. « Une découverte, ajoute l'Esprit, que vous ferez quelque jour et qui changera chez vous bien des choses. »

La longue fenêtre de droite présente un exemple de ce genre d'ornementation : l'un de ses bords n'est pas autre chose qu'un roseau énorme dont on a conservé les feuilles. Il en est de même du couronnement de la fenêtre principale, qui affecte la forme de clefs de sol : ce sont des plantes sarmenteuses enlacées et pétrifiées. C'est par ce procédé qu'ils obtiennent la plupart des couronnements d'édifices, des grilles, des balustres, etc. Souvent même la plante est placée dans le mur, avec ses racines et dans des conditions à croître librement. Elle grandit, se développe ; ses fleurs s'épanouissent au hasard, et l'artiste ne les fige sur place que lorsqu'elles ont acquis tout le développement voulu pour l'ornementation de l'édifice : la maison de Palissy est presque entièrement décorée de cette manière.

Destiné d'abord aux meubles seuls, puis aux châssis des portes et des fenêtres, ce genre d'ornements s'est perfectionné peu à peu et a fini par envahir toute l'architecture. Aujourd'hui ce n'est pas seulement la fleur et l'arbuste que l'on pétrifie de la sorte, mais l'arbre lui-même, de la racine au faîte ; et les palais comme les édifices n'ont plus guère d'autres colonnes.

Une pétrification de même nature sert aussi à la décoration des fenêtres. Des fleurs ou des feuilles très amples sont habilement dépouillées de leur partie charnue : il ne reste plus que le réseau des fibres, aussi fin que la plus fine mousseline. On le cristallise ; et de ces feuilles assemblées avec art on construit toute une fenêtre, qui ne laisse filtrer à l'intérieur qu'une lumière très douce : ou bien encore on les enduit d'une sorte de verre liquide et coloré de toute nuance qui se durcit à l'air et qui transforme la feuille en une sorte de vitre. De l'assemblage de ces feuilles résultent, pour fenêtres, de charmants bouquets transparents et lumineux !

Quant à la longueur même de ces ouvertures et à mille autres détails qui peuvent surprendre au premier abord, je suis forcé d'en ajourner l'explication : l'histoire de l'architecture dans Jupiter demanderait un volume entier. Je renonce également à parler de l'ameublement, pour ne m'attacher ici qu'à la disposition générale du logis.

Le lecteur a dû comprendre, d'après tout ce qui précède, que la maison du continent ne doit être pour l'Esprit qu'une sorte de pied-à-terre. La ville basse n'est guère fréquentée que par les Esprits de second ordre chargés des intérêts planétaires, de l'agriculture, par exemple, ou des échanges, et du bon ordre à maintenir parmi les serviteurs. Aussi toutes les maisons qui reposent sur le sol n'ont-elles généralement qu'un rez-de-chaussée et un étage : l'un, destiné aux Esprits qui agissent sous la direction du maître, et accessible aux animaux ; l'autre, réservé à l'Esprit seul, qui n'y demeure que par occasion. C'est ce qui explique pourquoi nous voyons dans plusieurs maisons de Jupiter, dans celle-ci par exemple et dans celle de Zoroastre, un escalier et même une rampe. Celui qui rase l'eau comme une hirondelle et qui peut courir sur les tiges de blé sans les courber, se passe fort bien d'escalier et de rampe pour entrer chez lui ; mais les Esprits inférieurs n'ont pas le vol si facile : ils ne s'élèvent que par secousses, et la rampe ne leur est pas toujours inutile. Enfin l'escalier est d'absolue nécessité pour les animaux-serviteurs, qui ne marchent pas autrement que nous. Ces derniers ont bien leurs cases, fort élégantes du reste, qui font partie de toutes les grandes habitations ; mais leurs fonctions les appellent constamment à la maison du maître : il faut bien leur en faciliter l'entrée et le parcours intérieur. De là ces constructions bizarres, qui par la base tiennent encore de nos édifices terrestres et qui en diffèrent absolument par le sommet.

Celle-ci se distingue surtout par une originalité que nous serions bien incapables d'imiter. C'est une sorte de flèche aérienne qui se balance sur le haut de l'édifice, au-dessus de la grande fenêtre et de son singulier couronnement. Cette frêle nacelle, facile à déplacer, est pourtant destinée, dans la pensée de l'artiste, à ne pas quitter la place qui lui est assignée, car sans reposer en rien sur le faîte, elle en complète la décoration, et je regrette que la dimension de la planche ne lui ait pas permis d'y trouver place. Quant à la demeure aérienne de Mozart, je n'ai ici qu'à en constater l'existence : les bornes de cet article ne me permettent pas de m'étendre sur ce sujet.

Je ne finirai pourtant pas sans m'expliquer, en passant, sur le genre d'ornements que le grand artiste a choisis pour sa demeure. Il est facile d'y reconnaître le souvenir de notre musique terrestre : la clef de sol y est fréquemment répétée, et, chose bizarre, jamais la clef de fa ! Dans la décoration du rez-de-chaussée, nous retrouvons un archet, une sorte de téorbe ou de mandoline, une lyre et toute une portée musicale. Plus haut, c'est une grande fenêtre qui rappelle vaguement la forme d'un orgue ; les autres ont l'apparence de grandes notes, et des notes plus petites abondent sur toute la façade.

On aurait tort d'en conclure que la musique de Jupiter soit comparable à la nôtre, et qu'elle se note par les mêmes signes : Mozart s'est expliqué sur elle de manière à ne laisser aucun doute à cet égard ; mais les Esprits rappellent volontiers, dans la décoration de leurs maisons, la mission terrestre qui leur a mérité l'incarnation dans Jupiter et qui résume le mieux le caractère de leur intelligence. Ainsi, dans la maison de Zoroastre, ce sont les astres et la flamme qui font tous les frais de la décoration.

Il y a plus, il paraît que ce symbolisme a ses règles et ses secrets. Tous ces ornements ne sont pas disposés au hasard : ils ont leur ordre logique et leur signification précise ; mais c'est un art que les Esprits de Jupiter renoncent à nous faire comprendre, du moins jusqu'à ce jour, et sur lequel ils ne s'expliquent pas volontiers. Nos vieux architectes employaient aussi le symbolisme dans la décoration de leurs cathédrales ; et la tour de Saint-Jacques n'est rien moins qu'un poème hermétique, si l'on en croit la tradition. Il n'y a donc pas à nous étonner de l'étrangeté de la décoration architectonique dans Jupiter : si elle contredit nos idées sur l'art humain, c'est qu'il y a en effet tout un abîme entre une architecture qui vit et qui parle, et une maçonnerie comme la nôtre, qui ne prouve rien. En cela, comme en toute autre chose, la prudence nous défend cette erreur du relatif qui veut tout ramener aux proportions et aux habitudes de l'homme terrestre. Si les habitants de Jupiter étaient logés comme nous, s'ils mangeaient, vivaient, dormaient et marchaient comme nous, il n'y aurait pas grand profit à y monter. C'est bien parce que leur planète diffère absolument de la nôtre que nous aimons à la connaître, à la rêver pour notre future demeure !

Pour ma part, je n'aurai pas perdu mon temps, et je serai bien heureux que les Esprits m'aient choisi pour leur interprète, si leurs dessins et leurs descriptions inspirent à un seul croyant le désir de monter plus vite à Julnius, et le courage de tout faire pour y parvenir.

VICTORIEN SARDOU.

 

L'auteur de cette intéressante description est un de ces adeptes fervents et éclairés qui ne craignent pas d'avouer hautement leurs croyances, et se mettent au-dessus de la critique des gens qui ne croient à rien de ce qui sort du cercle de leurs idées. Attacher son nom à une doctrine nouvelle en bravant les sarcasmes, est un courage qui n'est pas donné à tout le monde, et nous félicitons M. V. Sardou de l'avoir. Son travail révèle l'écrivain distingué qui, quoique jeune encore, s'est déjà conquis une place honorable dans la littérature, et joint au talent d'écrire les profondes connaissances du savant ; preuve nouvelle que le Spiritisme ne se recrute pas parmi les sots et les ignorants. Nous faisons des voeux pour que M. Sardou complète, le plus tôt possible, son travail si heureusement commencé. Si les astronomes nous dévoilent, par leurs savantes recherches, le mécanisme de l'univers, les Esprits, par leurs révélations, nous en font connaître l'état moral, et cela, comme ils le disent, dans le but de nous exciter au bien, afin de mériter une existence meilleure.

ALLAN KARDEC.

 

Septembre 1858

 

Propagation du Spiritisme

 

Il se passe dans la propagation du Spiritisme un phénomène digne de remarque. Il y a quelques années à peine que, ressuscité des croyances antiques, il a fait sa réapparition parmi nous, non plus comme jadis, à l'ombre des mystères, mais au grand jour et à la vue de tout le monde. Pour quelques-uns il a été l'objet d'une curiosité passagère, un amusement que l'on quitte comme un jouet pour en prendre un autre ; chez beaucoup il n'a rencontré que de l'indifférence ; chez le plus grand nombre l'incrédulité, malgré l'opinion des philosophes dont on invoque à chaque instant le nom comme autorité. Cela n'a rien de surprenant : Jésus lui-même a-t-il convaincu tout le peuple juif par ses miracles ? Sa bonté et la sublimité de sa doctrine lui ont-elles fait trouver grâce devant ses juges ? N'a-t-il pas été traité de fourbe et d'imposteur ? et si on ne lui a pas appliqué l'épithète de charlatan, c'est qu'on ne connaissait pas alors ce terme de notre civilisation moderne. Cependant des hommes sérieux ont vu dans les phénomènes qui se passent de nos jours autre chose qu'un objet de frivolité ; ils ont étudié, approfondi avec l'oeil de l'observateur consciencieux, et ils y ont trouvé la clef d'une foule de mystères jusqu'alors incompris ; cela a été pour eux un trait de lumière, et voilà que de ces faits est sortie toute une doctrine, toute une philosophie, nous pouvons dire toute une science, divergente d'abord selon le point de vue ou l'opinion personnelle de l'observateur, mais tendant peu à peu à l'unité de principe. Malgré l'opposition intéressée chez quelques-uns, systématique chez ceux qui croient que la lumière ne peut sortir que de leur cerveau, cette doctrine trouve de nombreux adhérents, parce qu'elle éclaire l'homme sur ses véritables intérêts présents et futurs, qu'elle répond à son aspiration vers l'avenir, rendu en quelque sorte palpable ; enfin parce qu'elle satisfait à la fois sa raison et ses espérances, et qu'elle dissipe des doutes qui dégénéraient en incrédulité absolue. Or, avec le Spiritisme, toutes les philosophies matérialistes ou panthéistes tombent d'elles-mêmes ; le doute n'est plus possible touchant la Divinité, l'existence de l'âme, son individualité, son immortalité ; son avenir nous apparaît comme la lumière du jour, et nous savons que cet avenir, qui laisse toujours une porte ouverte à l'espérance, dépend de notre volonté et des efforts que nous faisons pour le bien.

Tant qu'on n'a vu dans le Spiritisme que des phénomènes matériels, on ne s'y est intéressé que comme à un spectacle, parce qu'il s'adressait aux yeux ; mais du moment qu'il s'est élevé au rang de science morale, il a été pris au sérieux, parce qu'il a parlé au coeur et à l'intelligence, et que chacun y a trouvé la solution de ce qu'il cherchait vaguement en lui-même ; une confiance basée sur l'évidence a remplacé l'incertitude poignante ; du point de vue si élevé où il nous place, les choses d'ici-bas apparaissent si petites et si mesquines, que les vicissitudes de ce monde ne sont plus que des incidents passagers que l'on supporte avec patience et résignation ; la vie corporelle n'est qu'une courte halte dans la vie de l'âme ; ce n'est plus, pour nous servir de l'expression de notre savant et spirituel confrère M. Jobard, qu'une mauvaise auberge où il n'est pas besoin de défaire sa malle. Avec la doctrine spirite tout est défini, tout est clair, tout parle à la raison ; en un mot, tout s'explique, et ceux qui l'ont approfondie dans son essence y puisent une satisfaction intérieure à laquelle ils ne veulent plus renoncer. Voilà pourquoi elle a trouvé en si peu de temps de si nombreuses sympathies, et ces sympathies elle les recrute non point dans le cercle restreint d'une localité, mais dans le monde entier. Si les faits n'étaient là pour le prouver, nous en jugerions par notre Revue, qui n'a que quelques mois d'existence, et dont les abonnés, quoique ne se comptant pas encore par milliers, sont disséminés sur tous les points du globe. Outre ceux de Paris et des départements, nous en avons en Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en Belgique, en Prusse, à Saint-Pétersbourg, Moscou, Naples, Florence, Milan, Gênes, Turin, Genève, Madrid, Shang-haï en Chine, Batavia, Cayenne, Mexico, au Canada, aux Etats-Unis, etc. Nous ne le disons point par forfanterie, mais comme un fait caractéristique. Pour qu'un journal nouveau-né, aussi spécial, soit dès aujourd'hui demandé dans des contrées si diverses et si éloignées, il faut que l'objet qu'il traite y trouve des partisans, autrement on ne le ferait pas venir par simple curiosité de plusieurs milliers de lieues, fût-il du meilleur écrivain. C'est donc par son objet qu'il intéresse et non par son obscur rédacteur ; aux yeux de ses lecteurs, son objet est donc sérieux. Il demeure ainsi évident que le Spiritisme a des racines dans toutes les parties du monde, et, à ce point de vue, vingt abonnés répartis en vingt pays différents prouveraient plus que cent concentrés dans une seule localité, parce qu'on ne pourrait supposer que c'est l'oeuvre d'une coterie.

La manière dont s'est propagé le Spiritisme jusqu'à ce jour ne mérite pas une attention moins sérieuse. Si la presse eût fait retentir sa voix en sa faveur, si elle l'eût prôné, en un mot, si le monde en avait eu les oreilles rebattues, on pourrait dire qu'il s'est propagé comme toutes les choses qui trouvent du débit à la faveur d'une réputation factice, et dont on veut essayer, ne fût-ce que par curiosité. Mais rien de cela n'a eu lieu : la presse, en général, ne lui a prêté volontairement aucun appui ; elle l'a dédaigné, ou si, à de rares intervalles, elle en a parlé, c'était pour le tourner en ridicule et envoyer les adeptes aux Petites-Maisons, chose peu encourageante pour ceux qui auraient eu la velléité de s'initier. A peine M. Home lui-même a-t-il eu les honneurs de quelques mentions semi-sérieuses, tandis que les événements les plus vulgaires y trouvent une large place. Il est d'ailleurs aisé devoir, au langage des adversaires, que ceux-ci en parlent comme les aveugles des couleurs, sans connaissance de cause, sans examen sérieux et approfondi, et uniquement sur une première impression ; aussi leurs arguments se bornent-ils à une négation pure et simple, car nous n'honorons pas du nom d'arguments les quolibets facétieux ; des plaisanteries, quelque spirituelles qu'elles soient, ne sont pas des raisons. Il ne faut pourtant pas accuser d'indifférence ou de mauvais vouloir tout le personnel de la presse. Individuellement le Spiritisme y compte des partisans sincères, et nous en connaissons plus d'un parmi les hommes de lettres les plus distingués. Pourquoi donc gardent-ils le silence ? C'est qu'à côté de la question de croyance il y a celle de la personnalité, toute-puissante dans ce siècle-ci. La croyance, chez eux comme chez beaucoup d'autres, est concentrée et non expansive ; ils sont, en outre, obligés de suivre les errements de leur journal, et tel journaliste craint de perdre des abonnés en arborant franchement un drapeau dont la couleur pourrait déplaire à quelques-uns d'entre eux. Cet état de choses durera-t-il ? Non ; bientôt il en sera du Spiritisme comme du magnétisme dont jadis on ne parlait qu'à voix basse, et qu'on ne craint plus d'avouer aujourd'hui. Aucune idée nouvelle, quelque belle et juste qu'elle soit, ne s'implante instantanément dans l'esprit des masses, et celle qui ne rencontrerait pas d'opposition serait un phénomène tout à fait insolite. Pourquoi le Spiritisme ferait-il exception à la règle commune ? Il faut aux idées, comme aux fruits, le temps de mûrir ; mais la légèreté humaine fait qu'on les juge avant leur maturité, ou sans se donner la peine d'en sonder les qualités intimes. Ceci nous rappelle la spirituelle fable de la Jeune Guenon, le Singe et la Noix. Cette jeune guenon, comme on le sait, cueille une noix dans sa coque verte ; elle y porte la dent, fait la grimace et la rejette en s'étonnant qu'on trouve bonne une chose si amère : mais un vieux singe, moins superficiel, et sans doute profond penseur dans son espèce, ramasse la noix, la casse, l'épluche, la mange, et la trouve délicieuse, ce qu'il accompagne d'une belle morale à l'adresse de tous les gens qui jugent les choses nouvelles à l'écorce.

Le Spiritisme a donc dû marcher sans l'appui d'aucun secours étranger, et voilà qu'en cinq ou six ans il se vulgarise avec une rapidité qui tient du prodige. Où a-t-il puisé cette force, si ce n'est en lui-même ? Il faut donc qu'il y ait dans son principe quelque chose de bien puissant pour s'être ainsi propagé sans les moyens surexcitants de la publicité. C'est que, comme nous l'avons dit plus haut, quiconque se donne la peine de l'approfondir y trouve ce qu'il cherchait, ce que sa raison lui faisait entrevoir, une vérité consolante, et, en fin de compte, y puise l'espérance et une véritable jouissance. Aussi les convictions acquises sont-elles sérieuses et durables ; ce ne sont point de ces opinions légères qu'un souffle fait naître et qu'un autre souffle efface. Quelqu'un nous disait dernièrement : « Je trouve dans le Spiritisme une si suave espérance, j'y puise de si douces et si grandes consolations, que toute pensée contraire me rendrait bien malheureux, et je sens que mon meilleur ami me deviendrait odieux s'il tentait de m'arracher à cette croyance. » Lorsqu'une idée n'a pas de racines, elle peut jeter un éclat passager, comme ces fleurs que l'on fait pousser par force ; mais bientôt, faute de soutien, elle meurt et on n'en parle plus. Celles, au contraire, qui ont une base sérieuse, grandissent et persistent : elles finissent par s'identifier tellement aux habitudes qu'on s'étonne plus tard d'avoir jamais pu s'en passer.

Si le Spiritisme n'a pas été secondé par la presse d'Europe, il n'en est pas de même, dira-t-on, de celle d'Amérique. Cela est vrai jusqu'à un certain point. Il y a en Amérique, comme partout ailleurs, la presse générale et la presse spéciale. La première s'en est sans doute beaucoup plus occupée que parmi nous, quoique moins qu'on ne le pense ; elle a d'ailleurs aussi ses organes hostiles. La presse spéciale compte, aux Etats-Unis seuls, dix-huit journaux spirites, dont dix hebdomadaires et plusieurs de grand format. On voit que nous sommes encore bien en arrière sous ce rapport ; mais là, comme ici, les journaux spéciaux s'adressent aux gens spéciaux ; il est évident qu'une gazette médicale, par exemple, ne sera recherchée de préférence ni par des architectes, ni par des hommes de loi ; de même un journal spirite n'est lu, à peu d'exceptions près, que par les partisans du Spiritisme. Le grand nombre de journaux américains qui traitent cette matière prouve une chose, c'est qu'ils ont assez de lecteurs pour les alimenter. Ils ont beaucoup fait, sans doute, mais leur influence est, en général, purement locale ; la plupart sont inconnus du public européen, et les nôtres ne leur ont fait que de bien rares emprunts. En disant que le Spiritisme s'est propagé sans l'appui de la presse, nous avons entendu parler de la presse générale, qui s'adresse à tout le monde, de celle dont la voix frappe chaque jour des millions d'oreilles, qui pénètre dans les retraites les plus obscures ; de celle avec laquelle l'anachorète, au fond de son désert, peut être au courant de ce qui se passe aussi bien que le citadin, de celle enfin qui sème les idées à pleines mains. Quel est le journal spirite qui peut se flatter de faire ainsi retentir les échos du monde ? Il parle aux gens convaincus ; il n'appelle pas l'attention des indifférents. Nous sommes donc dans le vrai en disant que le Spiritisme a été livré à ses propres forces ; si par lui-même il a fait de si grands pas, que sera-ce quand il pourra disposer du puissant levier de la grande publicité ! En attendant ce moment il plante partout des jalons ; partout ses rameaux trouveront des points d'appui ; partout enfin il trouvera des voix dont l'autorité imposera silence à ses détracteurs.

La qualité des adeptes du Spiritisme mérite une attention particulière. Se recrute-t-il dans les rangs inférieurs de la société, parmi les gens illettrés ? Non ; ceux-là, s'en occupent peu ou point ; c'est à peine s'ils en ont entendu parler. Les tables tournantes même y ont trouvé peu de praticiens. Jusqu'à présent ses prosélytes sont dans les premiers rangs de la société, parmi les gens éclairés, les hommes de savoir et de raisonnement ; et, chose remarquable, les médecins qui ont fait pendant si longtemps une guerre acharnée au magnétisme, se rallient sans peine à cette doctrine ; nous en comptons un grand nombre, tant en France qu'à l'étranger, parmi nos abonnés, au nombre desquels se trouvent aussi en grande majorité des hommes supérieurs à tous égards, des notabilités scientifiques et littéraires, de hauts dignitaires, des fonctionnaires publics, des officiers généraux, des négociants, des ecclésiastiques, des magistrats, etc., tous gens trop sérieux pour prendre à titre de passe-temps un journal qui, comme le nôtre, ne se pique pas d'être amusant, et encore moins s'ils croyaient n'y trouver que des rêveries. La Société parisienne des Etudes spirites n'est pas une preuve moins évidente de cette vérité, par le choix des personnes qu'elle réunit ; ses séances sont suivies avec un intérêt soutenu, une attention religieuse, nous pouvons même dire avec avidité, et pourtant on ne s'y occupe que d'études graves, sérieuses, souvent très abstraites, et non d'expériences propres à exciter la curiosité. Nous parlons de ce qui se passe sous nos yeux, mais nous pouvons en dire autant de tous les centres où l'on s'occupe de Spiritisme au même point de vue, car presque partout (comme les Esprits l'avaient annoncé) la période de curiosité touche à son déclin. Ces phénomènes nous font pénétrer dans un ordre de choses si grand, si sublime, qu'auprès de ces graves questions un meuble qui tourne ou qui frappe est un joujou d'enfant : c'est l'a b c de la science.

On sait d'ailleurs à quoi s'en tenir maintenant sur la qualité des Esprits frappeurs, et, en général, de ceux qui produisent des effets matériels. Ils ont justement été nommés les saltimbanques du monde spirite ; c'est pourquoi on s'y attache moins qu'à ceux qui peuvent nous éclairer.

On peut assigner à la propagation du Spiritisme quatre phases ou périodes distinctes :

1° Celle de la curiosité, dans laquelle les Esprits frappeurs ont joué le principal rôle pour appeler l'attention et préparer les voies.

2° Celle de l'observation, dans laquelle nous entrons et qu'on peut aussi appeler la période philosophique. Le Spiritisme est approfondi et s'épure ; il tend à l'unité de doctrine et se constitue en science.

Viendront ensuite :

3° La période de l'admission, où le Spiritisme prendra un rang officiel parmi les croyances universellement reconnues.

4° La période d'influence sur l'ordre social. C'est alors que l'humanité, sous l'influence de ces idées, entrera dans une nouvelle voie morale. Cette influence, dès aujourd'hui, est individuelle ; plus lard, elle agira sur les masses pour le bien général.

Ainsi, d'un côté voilà une croyance qui se répand dans le monde entier d'elle-même et de proche en proche, et sans aucun des moyens usuels de propagande forcée ; de l'autre cette même croyance qui prend racine, non dans les bas-fonds de la société, mais dans sa partie la plus éclairée. N'y a-t-il pas dans ce double fait quelque chose de bien caractéristique et qui doit donner à réfléchir à tous ceux qui traitent encore le Spiritisme de rêve creux ? A l'encontre de beaucoup d'autres idées qui partent d'en bas, informes ou dénaturées, et ne pénètrent qu'à la longue dans les rangs supérieurs, où elles s'épurent, le Spiritisme part d'en haut, et n'arrivera aux masses que dégagé des idées fausses inséparables des choses nouvelles.

Il faut cependant en convenir, il n'y a encore chez beaucoup d'adeptes qn'une croyance latente ; la peur du ridicule chez les uns, chez d'autres la crainte de froisser à leur préjudice certaines susceptibilités, les empêchent d'afficher hautement lents opinions ; cela est puéril, sans doute, et pourtant nous le comprenons ; on ne peut demander à certains hommes ce que la nature ne leur a pas donné : le courage de braver le Qu'en dira-t-on ; mais quand le Spiritisme sera dans toutes les bouches, et ce temps n'est pas loin, ce courage viendra aux plus timides. Un changement notable s'est déjà opéré sous ce rapport depuis quelque temps ; on en parle plus ouvertement ; on se risque, et cela fait ouvrir les yeux aux antagonistes mêmes, qui se demandent s'il est prudent, dans l'intérêt de leur propre réputation, de battre en brèche une croyance qui, bon gré, mai gré, s'infiltre partout et trouve ses appuis au faîte de la société. Aussi l'épithète de fous, si largement prodiguée aux adeptes, commence à devenir ridicule ; c'est un lieu commun qui s'use et tourne au trivial, car bientôt les fous seront plus nombreux que les gens sensés, et déjà plus d'un critique s'est rangé de leur côté ; c'est, du reste, l'accomplissement de ce qu'ont annoncé les Esprits en disant que : les plus grands adversaires du Spiritisme en deviendront les plus chauds partisans et les plus ardents propagateurs.

 

 

Platon : doctrine du choix des épreuves

 

Nous avons vu, par les curieux documents celtiques que nous avons publiés dans notre numéro d'avril, la doctrine de la réincarnation professée par les druides, selon le principe de la marche ascendante de l'âme humaine à laquelle ils faisaient parcourir les divers degrés de notre échelle spirite. Tout le monde sait que l'idée de la réincarnation remonte à la plus haute antiquité, et que Pythagore lui-même l'a puisée chez les Indiens et les Egyptiens. Il n'est donc pas étonnant que Platon, Socrate et autres partageassent une opinion admise par les plus illustres philosophes du temps ; mais ce qui est plus remarquable peut-être, c'est de trouver, dès cette époque, le principe de la doctrine du choix des épreuves enseignée aujourd'hui par les Esprits, doctrine qui présuppose la réincarnation, sans laquelle elle n'aurait aucune raison d'être. Nous ne discuterons point aujourd'hui cette théorie, qui était si loin de notre pensée lorsque les Esprits nous l'ont révélée, qu'elle nous surprit étrangement, car, nous l'avouons en toute humilité, ce que Platon avait écrit sur ce sujet spécial, nous était alors totalement inconnu, preuve nouvelle, entre mille, que les communications qui nous ont été faites ne sont point le reflet de notre opinion personnelle. Quant à celle de Platon, nous constatons simplement l'idée principale, chacun pouvant aisément faire la part de la forme sous laquelle elle est présentée, et juger les points de contact qu'elle peut avoir, dans certains détails, avec notre théorie actuelle. Dans son allégorie du Fuseau de la Nécessité, il suppose un entretien entre Socrate et Glaucon, et prête au premier le discours suivant sur les révélations de l'Arménien Er, personnage fictif, selon toute probabilité, quoique quelques-uns le prennent pour Zoroastre.

On comprendra facilement que ce récit n'est qu'un cadre imaginé pour amener le développement de l'idée principale : l'immortalité de l'âme, la succession des existences, le choix de ces existences par l'effet du libre arbitre, enfin les conséquences heureuses ou malheureuses de ce choix, souvent imprudent, propositions qui se trouvent toutes dans le Livre des Esprits, et que viennent confirmer les faits nombreux cités dans cette Revue.

« Le récit que je vais vous rappeler, dit Socrate à Glaucon, est celui d'un homme de coeur, Er, l'Arménien, originaire de Pamphylie. Il avait été tué dans une bataille. Dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà défigurés de ceux qui étaient tombés avec lui, le sien fut trouvé sain et entier. On le porta chez lui pour faire ses funérailles, et le deuxième jour, lorsqu'il était sur le bûcher, il revécut et raconta ce qu'il avait vu dans l'autre vie.

« Aussitôt que son âme était sortie de son corps, il s'était mis en route avec une foule d'autres âmes et était arrivé en un lieu merveilleux, où se voyaient dans la terre deux ouvertures voisines l'une de l'autre, et deux autres ouvertures au ciel qui répondaient à celles-là. Entre ces deux régions étaient assis des juges. Dès qu'ils avaient prononcé une sentence, ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite, par une des ouvertures du ciel, après leur avoir attaché par-devant un écriteau contenant le jugement rendu en leur faveur, et aux méchants de prendre leur route à gauche, dans les abîmes, ayant derrière le dos un semblable écrit, où étaient marquées toutes leurs actions. Lorsqu'il se présenta à son tour, les juges déclarèrent qu'il devait porter aux hommes la nouvelle de ce qui passait en cet autre monde, et lui ordonnèrent d'écouter et d'observer tout ce qui s'offrirait à lui.

« Il vit d'abord les âmes jugées disparaître, les unes montant au ciel, les autres descendant sous la terre par les deux ouvertures qui se répondaient : tandis que par la seconde ouverture de la terre il vit sortir des âmes couvertes de poussière et d'ordures, en même temps que par la seconde ouverture du ciel descendaient d'autres âmes pures et sans tache. Elles paraissaient toutes venir d'un long voyage et s'arrêter avec plaisir dans la prairie comme dans un lieu d'assemblée. Celles qui se connaissaient se saluaient les unes les autres et se demandaient des nouvelles de ce qui se passait aux lieux d'où elles venaient : le ciel et la terre. Ici, parmi les gémissements et les larmes, on rappelait tout ce qu'on avait souffert ou vu souffrir en voyageant sous terre ; là, on racontait les joies du ciel et le bonheur de contempler les merveilles divines.

« Il serait trop long de suivre le discours entier de l'Arménien, mais voici, en somme, ce qu'il disait. Chacune des âmes portait dix fois la peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie. La durée de chaque punition était de cent ans, durée naturelle de la vie humaine, afin que le châtiment fût toujours décuple pour chaque crime. Ainsi, ceux qui ont fait périr en foule leurs semblables, trahi des villes, des armées, réduit leurs concitoyens en esclavage ou commis d'autres forfaits, étaient tourmentés au décuple pour chacun de ces crimes. Ceux, au contraire, qui ont fait du bien autour d'eux, qui ont été justes et vertueux, recevaient, dans la même proportion, la récompense de leurs bonnes actions. Ce qu'il disait des enfants que la mort enlève peu de temps après leur naissance mérite moins d'être répété ; mais il assurait que l'impie, le fils dénaturé, l'homicide, étaient réservés à de plus cruelles peines, et l'homme religieux et le bon fils à de plus grandes félicités.

« Il avait été présent lorsqu'une âme avait demandé à une autre où était le grand Ardiée. Cet Ardiée avait été un tyran d'une ville de Pamphylie mille ans auparavant ; il avait tué son vieux père, son frère aîné, et commis, disait-on, plusieurs autres crimes énormes. « Il ne vient pas, avait répondu l'âme, et il ne viendra jamais ici. Nous avons tous été témoins, à son sujet, d'un affreux spectacle. Lorsque nous étions sur le point de sortir de l'abîme, après avoir accompli nos peines, nous vîmes Ardiée et un grand nombre d'autres, dont la plupart étaient des tyrans comme lui ou des êtres qui, dans une condition privée, avaient commis de grands crimes : ils faisaient pour monter de vains efforts, et toutes les fois que ces coupables, dont les crimes étaient sans remède ou n'avaient pas été suffisamment expiés, essayaient de sortir, l'abîme les repoussait en mugissant. Alors des personnages hideux, au corps enflammé, qui se trouvaient là, accoururent à ces gémissements. Ils emmenèrent d'abord de vive force un certain nombre de ces criminels ; quant à Ardiée et aux autres, ils leur lièrent les pieds, les mains et la tête, et, les ayant jetés à terre et écorchés à force de coups, ils les traînèrent hors de la route, à travers des ronces sanglantes, répétant aux ombres, à mesure qu'il en passait quelqu'une : « Voilà des tyrans et des homicides, nous les emportons pour les jeter dans le Tartare. » Cette âme ajoutait que, parmi tant d'objets terribles, rien ne leur causait plus d'effroi que le mugissement du gouffre, et que c'était une extrême joie pour elles d'en sortir en silence.

« Tels étaient à peu près les jugements des âmes, leurs châtiments et leurs récompenses.

« Après sept jours de repos dans cette prairie, les âmes durent en partir le huitième, et se remirent en route. Au bout de quatre jours de chemin elles aperçurent d'en haut, sur toute la surface du ciel et de la terre, une immense lumière, droite comme une colonne et semblable à l'iris, mais plus éclatante et plus pure. Un seul jour leur suffit pour l'atteindre, et elles virent alors, vers le milieu de cette muraille, l'extrémité des chaînes qui y rattachent les cieux. C'est là ce qui les soutient, c'est l'enveloppe du vaisseau du monde, c'est la vaste ceinture qui l'environne. Au sommet, était suspendu le Fuseau de la Nécessité, autour duquel se formaient toutes les circonférences .

« Autour du fuseau, et à des distances égales, siégeaient sur des trônes les trois Parques, filles de la Nécessité : Lachésis, Clotho et Atropos, vêtues de blanc et la tête couronnée d'une bandelette. Elles chantaient, en s'unissant au concert des Sirènes : Lachésis le passé, Clotho le présent, Atropos l'avenir. Clotho touchait par intervalles, de la main droite, l'extérieur du fuseau ; Atropos, de la main gauche, imprimait le mouvement aux cercles intérieurs, et Lachésis, de l'une et l'autre main, touchait tour à tour, tantôt le fuseau, tantôt les pesons intérieurs.

« Aussitôt que les âmes étaient arrivées, il leur avait fallu se présenter devant Lachésis. D'abord un hiérophante les avait fait ranger par ordre, l'une auprès de l'autre. Ensuite, ayant pris sur les genoux de Lachésis les sorts ou numéros dans l'ordre desquels chaque âme devait être appelée, ainsi que les diverses conditions humaines offertes à leur choix, il était monté sur une estrade et avait parlé ainsi : « Voici ce que dit la vierge Lachésis, fille de la Nécessité : Ames passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle. On ne vous assignera pas votre génie, c'est vous qui le choisirez vous-mêmes. Celle que le sort appellera la première choisira, et son choix sera irrévocable. La vertu n'est à personne : elle s'attache à qui l'honore et abandonne qui la néglige. On est responsable de son choix, Dieu est innocent. » A ces mots, il avait répandu les numéros, et chaque âme ramassa celui qui tomba devant elle, excepté l'Arménien, à qui on ne le permit pas. Ensuite l'hiérophante étala sur terre, devant elles, des genres de vie de toute espèce, en beaucoup plus grand nombre qu'il n'y avait d'âmes assemblées. La variété en était infinie ; il s'y trouvait à la fois toutes les conditions des hommes ainsi que des animaux. Il y avait des tyrannies : les unes qui duraient jusqu'à la mort, les autres brusquement interrompues et finissant par la pauvreté, l'exil et l'abandon. L'illustration se montrait sous plusieurs faces : on pouvait choisir la beauté, l'art de plaire, les combats, la victoire ou la noblesse de race. Des états tout à fait obscurs par tous ces endroits, ou intermédiaires, des mélanges de richesse et de pauvreté, de santé et de maladie, étaient offerts au choix : il y avait aussi des conditions de femme de la même variété.

« C'est évidemment là, cher Glaucon, l'épreuve redoutable pour l'humanité. Que chacun de nous y songe, et qu'il laisse toutes les vaines études pour ne se livrer qu'à la science qui fait le sort de l'homme. Cherchons un maître qui nous apprenne à discerner la bonne et la mauvaise destinée, et à choisir tout le bien que le ciel nous abandonne. Examinons avec lui quelles situations humaines, séparées ou réunies, conduisent aux bonnes actions : si la beauté, par exemple, jointe à la pauvreté ou à la richesse, ou à telle disposition de l'âme, doit produire la vertu ou le vice ; de quel avantage peuvent être une naissance brillante ou commune, la vie privée ou publique, la force ou la faiblesse, l'instruction ou l'ignorance, enfin tout ce que l'homme reçoit de la nature et tout ce qu'il tient de lui-même. Eclairés par la conscience, décidons quel lot notre âme doit préférer. Oui, le pire des destins est celui qui la rendrait injuste, et le meilleur celui qui la formera sans cesse à la vertu : tout le reste n'est rien pour nous. Irions-nous oublier qu'il n'y a point de choix plus salutaire après la mort comme pendant la vie ! Ah ! que ce dogme sacré s'identifie pour jamais avec notre âme, afin qu'elle ne se laisse éblouir, là-bas, ni par les richesses ni par les autres maux de cette nature, et qu'elle ne s'expose point, en se jetant avec avidité sur la condition du tyran ou sur quelque autre semblable, à commettre un grand nombre de maux sans remède et à en souffrir encore de plus grands.

« Selon le rapport de notre messager, l'hiérophante avait dit : « Celui qui choisira le dernier, pourvu qu'il le fasse avec discernement, et qu'ensuite il soit conséquent dans sa conduite, peut se promettre une vie heureuse. Que celui qui choisira le premier se garde de trop de confiance, et que le dernier ne désespère point. » Alors, celui que le sort nommait le premier s'avança avec empressement et choisit la tyrannie la plus considérable ; emporté par son imprudence et son avidité, et sans regarder suffisamment à ce qu'il faisait, il ne vit point cette fatalité attachée à l'objet de son choix d'avoir un jour à manger la chair de ses propres enfants et bien d'autres crimes horribles. Mais quand il eut considéré le sort qu'il avait choisi, il gémit, se lamenta, et, oubliant les leçons de l'hiérophante, il finit par accuser de ses maux la fortune, les génies, tout, excepté lui-même . Cette âme était du nombre de celles qui venaient du ciel : elle avait vécu précédemment dans un Etat bien gouverné et avait fait le bien par la force de l'habitude plutôt que par philosophie. Voilà pourquoi, parmi celles qui tombaient en de semblables mécomptes, les âmes venues du ciel n'étaient pas les moins nombreuses, faute d'avoir été éprouvées par les souffrances. Au contraire, celles qui, ayant passé par le séjour souterrain, avaient souffert et vu souffrir, ne choisissaient pas ainsi à la hâte. De là, indépendamment du hasard des rangs pour être appelées à choisir, une sorte d'échange des biens et des maux pour la plupart des âmes. Ainsi, un homme qui, à chaque renouvellement de sa vie d'ici-bas, s'appliquerait constamment à la saine philosophie et aurait le bonheur de ne pas avoir les derniers sorts, il y a grande apparence, d'après ce récit, que non-seulement il serait heureux en ce monde, mais encore que, dans son voyage d'ici là-bas et dans son retour, il marcherait par la voie unie du ciel et non par le sentier pénible de l'abîme souterrain.

« L'Arménien ajoutait que c'était un spectacle curieux de voir de quelle manière chaque âme faisait son choix. Rien de plus étrange et de plus digne à la fois de compassion et de risée. C'était, la plupart du temps, d'après les habitudes de la vie antérieure que l'on choisissait. Er avait vu l'âme qui avait appartenu à Orphée choisir l'âme d'un cygne, en haine des femmes, qui lui avaient donné la mort, ne voulant devoir sa naissance à aucune d'elles ; l'âme de Thomyris avait choisi la condition d'un rossignol ; et réciproquement un cygne, ainsi que d'autres musiciens comme lui, avaient adopté la nature de l'homme. Une autre âme, appelée la vingtième à choisir, avait pris la nature d'un lion : c'était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il détestait l'humanité, en ressouvenir du jugement qui lui avait enlevé les armes d'Achille. Après celle-là vint l'âme d'Agamemnon, que ses malheurs rendaient aussi l'ennemi des hommes : il prit la condition d'aigle. L'âme d'Atalante, appelée à choisir vers la moitié, ayant considéré les grands honneurs rendus aux athlètes, n'avait pu résister au désir de devenir athlète. Epée, qui construisit le cheval de Troie, était devenue une femme industrieuse. L'âme du bouffon Thersite, qui se présenta des dernières, revêtit les formes d'un singe. L'âme d'Ulysse, à qui le hasard avait donné le dernier lot, vint aussi pour choisir : mais le souvenir de ses longs revers l'ayant désabusée de l'ambition, elle chercha longtemps et découvrit à grand-peine, dans un coin, la vie tranquille d'un homme privé que toutes les autres âmes avaient laissée à l'écart. En l'apercevant, elle dit que, quand elle aurait été la première à choisir, elle n'aurait pas fait d'autre choix. Les animaux, quels qu'ils soient, passent également les uns dans les autres ou dans le corps des hommes : ceux qui furent méchants deviennent des bêtes féroces, et les bons, des animaux apprivoisés.

« Après que toutes les âmes eurent fait choix d'une condition, elles s'approchèrent de Lachésis dans l'ordre suivant lequel elles avaient choisi. La Parque donna à chacune le génie qu'elle avait préféré, afin qu'il lui servît de gardien pendant sa vie et qu'il lui aidât à remplir sa destinée. Ce génie la conduisit d'abord à Clotho qui, de sa main et d'un tour de fuseau, confirmait la destinée choisie. Après avoir touché le fuseau, il la menait de là vers Atropos, qui roulait le fil pour rendre irrévocable ce qui avait été filé par Clotho. Ensuite on s'avançait vers le trône de la Nécessité, sous lequel l'âme et son génie passaient ensemble. Aussitôt que toutes eurent passé, elles se rendirent dans la plaine du Léthé (l'Oubli) , où elles essuyèrent une chaleur insupportable, parce qu'il n'y avait ni arbre ni plante. Le soir venu, elles passèrent la nuit auprès du fleuve Amélès (absence de pensées sérieuses), fleuve dont aucun vase ne peut contenir l'eau : on est obligé d'en boire ; mais des imprudents en boivent trop. Ceux qui en boivent sans cesse perdent toute mémoire. On s'endormit après ; mais vers le milieu de la nuit il survint un éclat de tonnerre avec un tremblement de terre : aussitôt les âmes furent dispersées çà et là vers les divers points de leur naissance terrestre, comme des étoiles qui jailliraient tout à coup dans le ciel. Quant à lui, disait Er, on l'avait empêché de boire de l'eau du fleuve : cependant il ne savait pas où ni comment son âme s'était rejointe à son corps ; mais le matin, ayant tout à coup ouvert les yeux, il s'aperçut qu'il était étendu sur le bûcher.

« Tel est le mythe, cher Glaucon, que la tradition a fait vivre jusqu'à nous. Il peut nous préserver de notre perte : si nous y ajoutons foi, nous passerons heureusement le Léthé et nous maintiendrons notre âme pure de toute souillure. »

 

 

Un avertissement d'outre-tombe

 

Le fait suivant est rapporté par la Patrie du 15 août 1858 :

« Mardi dernier, je me suis engagé, assez imprudemment peut-être, à vous conter une histoire émouvante. J'aurais dû songer à une chose : c'est qu'il n'y a pas d'histoires émouvantes, il n'y a que des histoires bien contées, et le même récit, fait par deux narrateurs différents, peut endormir un auditoire ou lui donner la chair de poule. Que ne me suis-je entendu avec mon compagnon de voyage de Cherbourg à Paris, M. B..., de qui je tiens l'anecdote merveilleuse ! si j'avais sténographié sa narration, j'aurais vraiment quelque chance de vous faire frissonner.

« Mais j'ai eu le tort de m'en rapporter à ma détestable mémoire, et je le regrette vivement. Enfin, vaille que vaille, voici l'aventure, et le dénouement vous prouvera qu'aujourd'hui, 15 août, elle est tout à l'ait de circonstance.

« M. de S... (un nom historique porté aujourd'hui encore avec honneur) était officier sous le Directoire. Pour son plaisir ou pour les besoins de son service il faisait route vers l'Italie.

« Dans un de nos départements du centre, il fut surpris par la nuit et s'estima heureux de trouver un gîte sous le toit d'une espèce de baraque de mine suspecte, où on lui offrit un mauvais souper et un grabat dans un grenier.

« Habitué à la vie d'aventures et au rude métier de la guerre, M. de S... mangea de bon appétit, se coucha sans murmurer et s'endormit profondément.

« Son sommeil fut troublé par une apparition redoutable. Il vit un spectre se dresser dans l'ombre, marcher d'un pas lourd vers son grabat et s'arrêter à la hauteur de son chevet. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, dont les cheveux gris et hérissés étaient rouges de sang ; il avait la poitrine nue, et sa gorge ridée était coupée de blessures béantes. Il resta un moment silencieux, fixant ses yeux noirs et profonds sur le voyageur endormi ; puis sa pâle figure s'anima, ses prunelles rayonnèrent comme deux charbons ardents ; il parut faire un violent effort, et, d'une voix sourde et tremblante, il prononça ces paroles étranges :

« - Je te connais, tu es soldat comme moi, comme moi homme de coeur et incapable de manquer à ta parole. Je viens te demander un service que d'autres m'ont promis et qu'ils ne m'ont point rendu. Il y a trois semaines que je suis mort ; l'hôte de cette maison, aidé par sa femme, m'a surpris pendant mon sommeil et m'a coupé la gorge. Mon cadavre est caché sous un tas de fumier, à droite, au fond de la basse-cour. Demain, va trouver l'autorité du lieu, amène deux gendarmes et fais-moi ensevelir. L'hôte et sa femme se trahiront d'eux-mêmes et tu les livreras à la justice. Adieu, je compte sur ta pitié ; n'oublie pas la prière d'un ancien compagnon d'armes.

« M. de S..., en s'éveillant, se souvint de son rêve. La tête appuyée sur le coude, il se prit à méditer ; son émotion était vive, mais elle se dissipa devant les premières clartés du jour, et il se dit comme Athalie :

Un songe ! me devrais-je inquiéter d'un songe ?

Il fit violence à son coeur, et, n'écoutant que sa raison, il boucla sa valise et continua sa route.

« Le soir, il arriva à sa nouvelle étape et s'arrêta pour passer la nuit dans une auberge. Mais à peine avait-il fermé les yeux, que le spectre lui apparut une seconde fois, triste et presque menaçant.

« - Je m'étonne et je m'afflige, dit le fantôme, de voir un homme comme toi se parjurer et faillir à son devoir. J'attendais mieux de ta loyauté. Mon corps est sans sépulture, mes assassins vivent en paix. Ami, ma vengeance est dans ta main ; au nom de l'honneur, je te somme de revenir sur tes pas.

« M. de S... passa le reste de la nuit dans une grande agitation ; le jour venu, il eut honte de sa frayeur et continua son voyage.

« Le soir, troisième halte, troisième apparition. Cette fois, le fantôme était plus livide et plus terrible ; un sourire amer errait sur ses lèvres blanches ; il parla d'une voix rude :

« - Il paraît que je t'avais mal jugé : il paraît que ton coeur, comme celui des autres, est insensible aux prières des infortunés. Une dernière fois je viens invoquer ton aide et faire appel à ta générosité. Retourne à X..., venge-moi, ou sois maudit.

« Cette fois, M. de S... ne délibéra plus : il rebroussa chemin jusqu'à l'auberge suspecte où il avait passé la première de ces nuits lugubres. Il se rendit chez le magistrat, et demanda deux gendarmes. A sa vue, à la vue des deux gendarmes, les assassins pâlirent, et avouèrent leur crime, comme si une force supérieure leur eût arraché cette confession fatale.

« Leur procès s'instruisit rapidement, et ils furent condamnés à mort. Quant au pauvre officier, dont on retrouva le cadavre sous le tas de fumier, à droite, au fond de la basse-cour, il fut enseveli en terre sainte, et les prêtres prièrent pour le repos de son âme.

« Ayant accompli sa mission, M. de S... se hâta de quitter le pays et courut vers les Alpes sans regarder derrière lui.

« La première fois qu'il se reposa dans un lit, le fantôme se dressa encore devant ses yeux, non plus farouche et irrité, mais doux et bienveillant.

« - Merci, dit-il, merci, frère. Je veux reconnaître le service que tu m'as rendu : je me montrerai à toi une fois encore, une seule ; deux heures avant ta mort, je viendrai t'avertir. Adieu.

« M. de S... avait alors trente ans environ ; pendant trente ans, aucune vision ne vint troubler la quiétude de sa vie. Mais en 182., le 14 août, veille de la fête de Napoléon, M. de S..., qui était resté fidèle au parti bonapartiste, avait réuni dans un grand dîner une vingtaine d'anciens soldats de l'empire. La fête avait été fort gaie, l'amphitryon, bien que vieux, était vert et bien portant. On était au salon et l'on prenait le café.

« M. de S... eut envie de priser et s'aperçut qu'il avait oublié sa tabatière dans sa chambre. Il avait l'habitude de se servir lui-même ; il quitta un moment ses hôtes et monta au premier étage de sa maison, où se trouvait sa chambre à coucher.

« Il n'avait point pris de lumière.

« Quand il entra dans un long couloir qui conduisait à sa chambre, il s'arrêta tout à coup, et fut forcé de s'appuyer contre la muraille. Devant lui, à l'extrémité de la galerie, se tenait le fantôme de l'homme assassiné ; le fantôme ne prononça aucune parole, ne fit aucun geste, et, après une seconde, disparut.

« C'était l'avertissement promis.

« M. de S..., qui avait l'âme forte, après un moment de défaillance, retrouva son courage et son sang-froid, marcha vers sa chambre, y prit sa tabatière et redescendit au salon.

« Quand il y entra, aucun signe d'émotion ne parut sur son visage. Il se mêla à la conversation, et, pendant une heure, montra tout son esprit et tout son enjouement ordinaires.

« A minuit, ses invités se retirèrent. Alors, il s'assit et passa trois quarts d'heure dans le recueillement ; puis, ayant mis ordre à ses affaires, bien qu'il ne se sentît aucun malaise, il regagna sa chambre à coucher.

« Quand il en ouvrit la porte, un coup de feu l'étendit raide mort, deux heures juste après l'apparition du fantôme.

« La balle qui lui fracassa le crâne était destinée à son domestique.

« HENRY D'AUDIGIER. »

 

L'auteur de l'article a-t-il voulu, à tout prix, tenir la promesse qu'il avait faite au journal de raconter quelque chose d'émouvant, et a-t-il à cet effet puisé l'anecdote qu'il rapporte dans sa féconde imagination, ou bien est-elle réelle ? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Du reste, là n'est pas le plus important ; vrai ou supposé, l'essentiel est de savoir si le fait est possible. Eh bien ! nous n'hésitons pas à dire : Oui, les avertissements d'outre-tombe sont possibles, et de nombreux exemples, dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, sont là pour l'attester. Si donc l'anecdote de M. Henry d'Audigier est apocryphe, beaucoup d'autres du même genre ne le sont pas, nous dirons même que celle-ci n'offre rien que d'assez ordinaire. L'apparition a eu lieu en rêve, circonstance très vulgaire, tandis qu'il est notoire qu'elles peuvent se produire à la vue pendant l'état de veille. L'avertissement de l'instant de la mort n'est point non plus insolite, mais les faits de ce genre sont beaucoup plus rares, parce que la Providence, dans sa sagesse, nous cache ce moment fatal. Ce n'est donc qu'exceptionnellement qu'il peut nous être révélé, et par des motifs qui nous sont inconnus. En voici un autre exemple plus récent, moins dramatique, il est vrai, mais dont nous pouvons garantir l'exactitude.

M. Watbled, négociant, président du tribunal de commerce de Boulogne, est mort le 12 juillet dernier dans les circonstances suivantes : Sa femme, qu'il avait perdue depuis douze ans, et dont la mort lui causait des regrets incessants, lui apparut pendant deux nuits consécutives dans les premiers jours de juin et lui dit : « Dieu prend pitié de nos peines et veut que nous soyons bientôt réunis. » Elle ajouta que le 12 juillet suivant était le jour marqué pour cette réunion, et qu'il devait en conséquence s'y préparer. De ce moment, en effet, un changement remarquable s'opéra en lui : il dépérissait de jour en jour, bientôt il prit le lit, et, sans souffrance aucune, au jour marqué, il rendit le dernier soupir entre les bras de ses amis.

Le fait en lui-même n'est pas contestable ; les sceptiques ne peuvent qu'argumenter sur la cause, qu'ils ne manqueront pas d'attribuer à l'imagination. On sait que de pareilles prédictions, faites par des diseurs de bonne aventure, ont été suivies d'un dénouement fatal ; on conçoit, dans ce cas, que l'imagination étant frappée de cette idée, les organes puissent en éprouver une altération radicale : la peur de mourir a plus d'une fois causé la mort ; mais ici les circonstances ne sont plus les mêmes. Ceux qui ont approfondi les phénomènes du Spiritisme peuvent parfaitement se rendre compte du fait ; quant aux sceptiques, ils n'ont qu'un argument : « Je ne crois pas, donc cela n'est pas. » Les Esprits, interrogés à ce sujet, ont répondu : « Dieu a choisi cet homme, qui était connu de tous, afin que cet événement s'étendît au loin et donnât à réfléchir. » - Les incrédules demandent sans cesse des preuves ; Dieu leur en donne à chaque instant par les phénomènes qui surgissent de toutes parts ; mais à eux s'appliquent ces paroles : « Ils ont des yeux et ne verront point ; ils ont des oreilles et n'entendront point. »

 

 

Les cris de la Saint-Barthelemy

 

De Saint-Foy, dans son Histoire de l'ordre du Saint-Esprit (édition de 1778), cite le passage suivant tiré d'un recueil écrit par le marquis Christophe Juvénal des Ursins, lieutenant général au gouvernement de Paris, vers la fin de l'année 1572, et imprimé en 1601.

« Le 31 août (1572), huit jours après le massacre de la Saint-Barthélemy, j'avais soupé au Louvre chez madame de Fiesque. La chaleur avait été très grande pendant toute la journée. Nous allâmes nous asseoir sous la petite treille du côté de la rivière pour respirer le frais ; nous entendîmes tout à coup dans l'air un bruit horrible de voix tumultueuses et de gémissements mêlés de cris de rage et de fureur ; nous restâmes immobiles, saisis d'effroi, nous regardant de temps en temps sans avoir la force de parler. Ce bruit dura, je crois, près d'une demi-heure. Il est certain que le roi (Charles IX) l'entendit, qu'il en fut épouvanté, qu'il ne dormit pas pendant tout le reste de la nuit ; que cependant il n'en parla point le lendemain, mais qu'on remarqua qu'il avait l'air sombre, pensif, égaré.

« Si quelque prodige doit ne pas trouver des incrédules, c'est celui-là, étant attesté par Henri IV. Ce prince, dit d'Aubigné, liv. I, chap. 6, p. 561, nous a raconté plusieurs fois entre ses plus familiers et privés courtisans (et j'ai plusieurs témoins vivants qu'il ne nous l'a jamais raconté sans se sentir encore saisi d'épouvante), que huit jours après le massacre de la Saint-Barthélemy, il vint une grande multitude de corbeaux se percher et croasser sur le pavillon du Louvre ; que la même nuit, Charles IX, deux heures après s'être couché, sauta de son lit, fit lever ceux de sa chambre, et l'envoya chercher pour ouïr en l'air un grand bruit de voix gémissantes, le tout semblable à ce qu'on entendait la nuit des massacres ; que tous ces différents cris étaient si frappants, si marqués et si distinctement articulés, que Charles IX, croyant que les ennemis des Montmorency et de leurs partisans les avaient surpris et les attaquaient, envoya un détachement de ses gardes pour empêcher ce nouveau massacre ; que ces gardes rapportèrent que Paris était tranquille, et que tout ce bruit qu'on entendait était dans l'air. »

Remarque. Le fait rapporté par de Saint-Foy et Juvénal des Ursins a beaucoup d'analogie avec l'histoire du revenant de Mlle Clairon, relatée dans notre numéro du mois de janvier, avec cette différence que chez celle-ci un seul Esprit s'est manifesté pendant deux ans et demi, tandis qu'après la Saint-Barthélemy il paraissait y en avoir une innombrable quantité qui firent retentir l'air pendant quelques instants seulement. Du reste, ces deux phénomènes ont évidemment le même principe que les autres faits contemporains de même nature que nous avons rapportés, et n'en diffèrent que par le détail de la forme. Plusieurs Esprits interrogés sur la cause de cette manifestation ont répondu que c'était une punition de Dieu, chose facile à concevoir.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Madame Schwabenhaus. Léthargie extatique

Plusieurs journaux, d'après le Courrier des Etats-Unis, ont rapporté le fait suivant, qui nous a paru de nature à fournir le sujet d'une étude intéressante :

« Une famille allemande de Baltimore vient, dit le Courrier des Etats-Unis, d'être vivement émue par un singulier cas de mort apparente. Madame Schwabenhaus, malade depuis longtemps, paraissait avoir rendu le dernier soupir dans la nuit du lundi au mardi. Les personnes qui la soignaient purent observer sur elle tous les symptômes de la mort : son corps était glacé, ses membres raides. Après avoir rendu au cadavre les derniers devoirs, et quand tout fut prêt dans la chambre mortuaire pour l'enterrement, les assistants allèrent prendre quelque repos. M. Schwabenhaus, épuisé de fatigue, les suivit bientôt. Il était livré à un sommeil agité, quand, vers six heures du matin, la voix de sa femme vint frapper son oreille. Il crut d'abord être le jouet d'un rêve ; mais son nom, répété à plusieurs reprises, ne lui laissa bientôt aucun doute, et il se précipita dans la chambre de sa femme. Celle qu'on avait laissée pour morte était assise dans son lit, paraissant jouir de toutes ses facultés, et plus forte qu'elle ne l'avait jamais été depuis le commencement de sa maladie.

« Madame Schwabenhaus demanda de l