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 Le problème de l'être et de la destinée (act V)

30/3/2009

XXV. - L'AMOUR

L'amour, tel qu'on l'entend communément sur la terre, est un sentiment, une impulsion de l'être qui le porte vers un autre être avec le désir de s'unir à lui. Mais, en réalité, l'amour revêt des formes infinies, depuis les plus vulgaires jusqu'aux plus sublimes. Principe de la vie universelle, il procure à l'âme, dans ses manifestations les plus hautes et les plus pures, cette intensité de radiation qui réchauffe, vivifie tout ce qui l'entoure ; c'est par lui qu'elle se sent reliée étroitement à la Puissance divine, foyer ardent de toute vie, de tout amour.

Par-dessus tout, Dieu est amour ; c'est par amour qu'il a créé les êtres, pour les associer à ses joies, à son oeuvre. L'amour est un sacrifice ; Dieu a puisé en lui la vie pour la donner aux âmes. En même temps que l'effusion vitale, elles recevaient le principe affectif destiné à germer et à s'épanouir en elles, par l'épreuve des siècles, jusqu'à ce qu'elles aient appris à se donner à leur tour, c'est-à-dire à se dévouer, à se sacrifier pour les autres. Ainsi, loin de s'amoindrir, elles grandissent encore, s'ennoblissent et se rapprochent du foyer suprême.

L'amour est une force inépuisable ; il se renouvelle sans cesse et enrichit à la fois celui qui donne et celui qui reçoit. C'est par l'amour, soleil des âmes, que Dieu agit le plus efficacement dans le monde ; par là, il attire à lui tous les pauvres êtres attardés dans les bas-fonds de la passion, les esprits captifs dans la matière ; il les élève et les entraîne dans la spirale de l'ascension infinie vers les splendeurs de la lumière et de la liberté.

L'amour conjugal, l'amour maternel, l'amour filial ou fraternel, l'amour du pays, de la race, de l'humanité, sont des réfractions, des rayons brisés de l'amour divin, qui embrasse, pénètre tous les êtres et, en se diffusant en eux, fait éclore et fleurir mille formes variées, mille splendides floraisons d'amour.

Jusqu'aux profondeurs de l'abîme de vie, les radiations de l'amour divin se glissent et vont allumer chez les êtres les plus rudimentaires, par l'attachement à la compagne et aux petits, les premières lueurs qui, dans ce milieu d'égoïsme féroce, seront comme l'aube indécise et la promesse d'une vie plus haute.

C'est l'appel de l'être à l'être, c'est l'amour qui provoquera, au fond des âmes embryonnaires, les premiers éveils de l'altruisme, de la pitié, de la bonté. Plus haut dans l'échelle évolutive, il initiera l'être humain aux premières félicités, aux seules sensations de bonheur parfait qu'il lui soit donné de goûter sur la terre, sensations plus fortes et plus douces que toutes les joies physiques, et connues seulement des âmes qui savent véritablement aimer.

Ainsi, d'étapes en étapes, sous l'influence et le rayonnement de l'amour, l'âme se développera, grandira, verra s'élargir le cercle de ses sensations. Lentement, ce qui n'était en elle que passion, désir charnel, s'épurera, se transformera en un sentiment noble et désintéressé. L'attachement à un seul ou à quelques-uns deviendra l'attachement à tous, à la famille, à la patrie, à l'humanité. Et l'âme acquerra la plénitude de son développement lorsqu'elle sera apte à comprendre la vie céleste, qui est tout amour, et à y participer.

L'amour est plus fort que la haine, plus fort que la mort. Si le Christ a été le plus grand des missionnaires et des prophètes, s'il a pris tant d'empire sur les hommes, c'est qu'il portait en lui un reflet plus puissant de l'amour divin. Jésus a passé peu de temps sur la terre ; trois années d'évangélisation lui ont suffi pour s'emparer de l'esprit des nations. Ce n'est ni par la science, ni par l'art oratoire qu'il a séduit, captivé les foules, c'est par l'amour. Et depuis sa mort, son amour est resté dans le monde comme un foyer toujours vivant, toujours brûlant. Voilà pourquoi, malgré les erreurs et les fautes de ses représentants, malgré tant de sang versé par eux, tant de flammes allumées, tant de voiles étendus sur son enseignement, le Christianisme est resté la plus grande des religions. Il a discipliné, façonné l'âme humaine, adouci l'humeur farouche des barbares, arraché des races entières au sensualisme ou à la bestialité.

Le Christ n'est pas l'unique exemple à proposer. D'une façon générale, on peut, sur notre sphère, constater qu'il se dégage des âmes éminentes des radiations, des effluves régénérateurs, qui constituent comme une atmosphère de paix, une sorte de protection, de préservation, de providence particulière. Tous ceux qui vivent sous cette bienfaisante influence morale ressentent un calme, un repos d'esprit, une sorte de sérénité qui donne un avant-goût des quiétudes célestes. Cette sensation est plus accusée encore dans les séances spirites dirigées et inspirées par des âmes supérieures ; souvent nous l'avons éprouvée nous-même, en présence des entités qui présidaient aux travaux de notre groupe de Tours[1].

Ces impressions se retrouvent de plus en plus vives à mesure qu'on s'éloigne des plans inférieurs, où règnent les impulsions égoïstes et fatales, et qu'on gravit les degrés de la glorieuse hiérarchie spirituelle pour se rapprocher du foyer divin. On peut constater ainsi, par une expérience qui vient compléter nos intuitions, que chaque âme est un système de forces et un générateur d'amour, dont la puissance d'action s'accroît avec l'élévation.

Par là, s'expliquent encore et s'affirment la solidarité et la fraternité universelles. Un jour, quand la véritable notion de l'être se dégagera des doutes et des incertitudes qui obsèdent la pensée humaine, on comprendra cette grande fraternité reliant les âmes. On sentira que toutes sont enveloppées par le magnétisme divin, par le grand souffle d'amour qui emplit les espaces.

A part ce lien puissant, les âmes constituent aussi des groupements séparés, des familles, qui se sont formées peu à peu à travers les siècles, par la communauté des joies et des douleurs éprouvées. La véritable famille est celle de l'espace ; celle de la terre n'en est qu'une image, une réduction affaiblie, comme le sont les choses de ce monde comparées à celles du ciel. La vraie famille se compose des esprits qui ont gravi ensemble les rudes sentiers de la destinée et sont faits pour se comprendre et pour s'aimer.

Qui pourrait décrire les sentiments intimes et tendres qui unissent ces êtres, les joies ineffables nées de la fusion des intelligences et des consciences, l'union fluidique des âmes sous le sourire de Dieu ?

Ces groupements spirituels sont les milieux bénis où toutes les passions terrestres s'apaisent, où les égoïsmes s'évanouissent, où les coeurs se dilatent, où viennent se retremper et se consoler tous ceux qui ont souffert, lorsque, délivrés par la mort, ils rejoignent les bien-aimés réunis pour fêter leur retour.

Qui pourra peindre les extases que procure aux âmes épurées, parvenues aux sommets de lumière, l'effusion en elles de l'amour divin ? Et les fiançailles célestes par lesquelles deux esprits se lient pour jamais au sein des familles de l'espace, assemblées pour consacrer, par un rite solennel, cette union symbolique et indestructible ? C'est là l'hyménée véritable, celui des âmes soeurs que Dieu réunit par un fil d'or pour l'éternité. Par ces fêtes de l'amour, les esprits qui ont appris à se rendre libres et à user de leur liberté fusionnent dans un même fluide, sous le regard ému de leurs frères. Ils se suivront désormais dans leurs pérégrinations à travers les mondes ; ils marcheront la main dans la main, souriant au malheur et puisant dans leur commune tendresse la force de supporter tous les revers, toutes les amertumes du sort. Quelquefois, séparés par les renaissances, ils conserveront l'intuition secrète que leur isolement n'est que passager : après les épreuves de la séparation, ils entrevoient l'ivresse du retour au seuil des immensités.

Parmi ceux qui marchent ici-bas solitaires, attristés, courbés sous le fardeau de la vie, il en est qui gardent au fond du coeur le vague souvenir de leur famille spirituelle. Ceux-là souffrent cruellement de la nostalgie des espaces et du céleste amour, et rien, parmi les joies de la terre, ne peut les distraire et les consoler. Leur pensée va souvent, dans la veille et plus encore dans le sommeil, rejoindre les êtres chéris qui les attendent dans la paix sereine des Au-delà. Le sentiment profond des compensations attendues explique leur force morale dans la lutte et leur aspiration vers un monde meilleur. Et l'espérance sème de fleurs austères les sentiers déserts qu'ils parcourent.

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Toute la puissance de l'âme se résume en trois mots : vouloir, savoir, aimer !

Vouloir, c'est-à-dire faire converger toute son activité, toute son énergie vers le but à atteindre ; développer sa volonté et apprendre à la diriger.

Savoir, parce que, sans l'étude approfondie, sans la connaissance des choses et des lois, la pensée et la volonté peuvent s'égarer au milieu des forces qu'elles cherchent à conquérir et des éléments qu'elles aspirent à commander.

Mais, par-dessus tout, il faut aimer, car, sans l'amour, la volonté et la science seraient incomplètes et, souvent, stériles. L'amour les éclaire, les féconde, centuple leurs ressources. Il ne s'agit pas ici de l'amour qui contemple sans agir, mais de celui qui s'emploie à répandre le bien et la vérité dans le monde. La vie terrestre est un conflit entre les forces du mal et celles du bien. Le devoir de toute âme virile est de prendre part au combat, d'y apporter tous ses élans, tous ses moyens d'action, de lutter pour les autres, pour tous ceux qui s'agitent encore dans la voie obscure. Le plus noble usage que l'on puisse faire de ses facultés, c'est de travailler à agrandir, à développer dans le sens du bien et du beau cette civilisation, cette société humaine, qui a ses plaies et ses laideurs, sans doute, mais qui est riche d'espérances et de magnifiques promesses. Ces promesses se transformeront en réalités vivantes, le jour où l'humanité aura appris à communier, par la pensée et par le coeur, avec le foyer d'amour qui est la splendeur de Dieu.

Aimons donc de toute la puissance de notre coeur ; aimons jusqu'au sacrifice, comme Jeanne d'Arc a aimé la France, comme le Christ a aimé l'humanité ; et tous ceux qui nous entourent subiront notre influence, ils se sentiront naître à une nouvelle vie.

O homme, recherche autour de toi les plaies à panser, les maux à guérir, les afflictions à consoler. Elargis les intelligences ; ramène les coeurs égarés ; associe les forces et les âmes. Travaille à bâtir la haute cité de paix et d'harmonie qui sera la cité d'amour, la cité de Dieu ! Eclaire, relève, purifie ! Et qu'importe si l'on se rit de toi ; qu'importe si l'ingratitude et la méchanceté se dressent sur ton chemin. Celui qui aime ne recule pas pour si peu. Même s'il ne récolte que des épines et des ronces, il poursuit son oeuvre, parce que son devoir est là. Il sait que l'abnégation nous grandit.

Et puis, le sacrifice, lui aussi, a ses joies ; accompli avec amour, il transforme les pleurs en sourires, il fait naître en nous des allégresses inconnues de l'égoïste et du méchant. Pour celui qui sait aimer, les choses les plus banales prennent de l'intérêt : tout semble s'illuminer ; mille sensations nouvelles s'éveillent en lui.

Il faut à la sagesse et à la science de longs efforts, une lente et pénible ascension pour nous conduire aux altitudes de la pensée. L'amour et le sacrifice y parviennent d'un seul bond, d'un seul coup d'aile. Dans leur élan, ils conquièrent la patience, le courage, la bienveillance, toutes les vertus fortes et douces. L'amour affine l'intelligence, élargit le coeur, et c'est à la somme d'amour accumulée en nous que nous pouvons mesurer le chemin que nous avons fait vers Dieu.

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A toutes les interrogations de l'homme, à ses hésitations, à ses craintes, à ses blasphèmes, une grande voix, puissante et mystérieuse, répond : «Apprends à aimer !» L'amour est le sommet de tout, le but de tout, la fin de tout. De ce sommet se déploie et s'étend sans cesse, sur l'univers, l'immense réseau d'amour, tissé d'or et de lumière. Aimer est le secret du bonheur. D'un seul mot, l'amour résout tous les problèmes, dissipe toutes les obscurités. L'amour sauvera le monde ; sa chaleur fera fondre les glaces du doute, de l'égoïsme, de la haine ; il attendrira les coeurs les plus durs, les plus réfractaires.

Même en ses dérivés magnifiques, l'amour est toujours un effort vers la beauté. Il n'est pas jusqu'à l'amour sexuel, celui de l'homme et de la femme qui, tout matériel qu'il paraisse, ne puisse s'auréoler d'idéal et de poésie, perdre tout caractère vulgaire, s'il s'y mêle un sentiment d'esthétique et une pensée supérieure. Et ceci dépend surtout de la femme. Celle qui aime sent et voit des choses que l'homme ne peut connaître. Elle possède en son coeur d'inépuisables réserves d'amour, une sorte d'intuition qui peut donner une idée de l'amour éternel.

La femme est toujours par quelque côté soeur du mystère, et la partie de son être qui touche à l'infini semble avoir plus d'étendue que chez nous. Quand l'homme répond comme elle aux appels de l'invisible, quand leur amour est exempt de tout désir brutal, s'ils ne font plus qu'un par l'esprit comme par le corps, alors, dans l'étreinte de ces deux êtres, se pénétrant, se complétant pour transmettre la vie, passera comme un éclair, comme une flamme, le reflet de plus hautes félicités entrevues. Pourtant les joies de l'amour terrestre sont fugitives et mêlées d'amertumes. Elles ne vont pas sans déceptions, sans reculs et sans chutes. Dieu seul est l'amour dans sa plénitude. Il est le brasier ardent et, en même temps, l'abîme de pensée et de lumière, d'où émanent et vers qui remontent, éternellement, les chauds effluves de tous les astres, les tendresses passionnées de tous les coeurs de femmes, de mères, d'épouses, les affections viriles de tous les coeurs d'hommes. Dieu génère et appelle l'amour, car il est la Beauté infinie, parfaite, et le propre de la beauté est de provoquer l'amour.

Qui donc, en un jour d'été, quand le soleil rayonne, alors que l'immense coupole azurée se déroule sur nos têtes et que, des prairies et des bois, des monts et de la mer, monte l'adoration, la prière muette des êtres et des choses, qui donc n'a ressenti ces radiations d'amour emplissant l'infini ?

Il faut n'avoir jamais ouvert son âme à ces subtiles influences pour les ignorer ou les nier. Trop d'âmes terrestres, il est vrai, restent hermétiquement fermées aux choses divines. Ou bien, si elles en ressentent les harmonies et les beautés, elles en cachent soigneusement le secret en elles-mêmes. Elles semblent avoir honte d'avouer ce qu'elles connaissent ou éprouvent de plus grand et de meilleur.

Mais tentez l'expérience ! ouvrez votre être intérieur, ouvrez les fenêtres de la prison de l'âme aux effluves de la vie universelle et, soudain, cette prison s'emplira de clartés, de mélodies ; tout un monde de lumière pénétrera en vous. Votre âme ravie connaîtra des extases, des félicités qui ne peuvent se décrire ; elle comprendra qu'il y a autour d'elle un océan d'amour, de force et de vie divine, dans lequel elle est plongée et qu'il lui suffit de le vouloir pour être baignée par ses ondes régénératrices. Elle sentira dans l'univers une Puissance souveraine et merveilleuse qui nous aime, nous enveloppe, nous soutient, qui veille sur nous comme un avare sur un joyau précieux, et qu'en l'invoquant, en lui adressant un ardent appel, elle sera pénétrée aussitôt de sa présence et de son amour. Ces choses se sentent, mais s'expriment difficilement ; seuls peuvent les comprendre ceux qui les ont goûtées. Cependant tous peuvent arriver à les connaître, à les posséder, en éveillant le divin en eux ; il n'est pas d'homme si ténébreux, si méchant qui, dans une heure d'abandon et de souffrance, ne voie s'ouvrir l'issue par où un peu de la clarté des choses supérieures, un peu d'amour ne filtre jusqu'à lui.

Il suffit d'avoir éprouvé une seule fois ces impressions pour ne plus les oublier. Et quand le soir de la vie est venu, avec ses désenchantements, quand les ombres crépusculaires s'appesantissent sur nous, alors ces sensations puissantes se réveillent avec la mémoire de toutes les joies ressenties. Et ce souvenir des heures où nous avons vraiment aimé, comme une rosée délicieuse, descend sur nos âmes desséchées par l'âpre vent des épreuves et de la douleur.



XXVI. - LA DOULEUR

Tout ce qui vit souffre ici-bas : la nature, l'animal et l'homme. Et cependant l'amour est la loi de l'univers, et c'est par amour que Dieu a formé les êtres. Contradiction formidable, en apparence, problème angoissant, qui a troublé tant de penseurs et les a portés au doute et au pessimisme !

L'animal est assujetti à la lutte ardente pour la vie. Parmi les herbes de la prairie, sous le feuillage et la ramure des bois, dans les airs, au sein des eaux, partout, se déroulent des drames ignorés. Dans nos cités, se poursuit sans cesse l'hécatombe de pauvres bêtes inoffensives, sacrifiées à nos besoins, ou livrées dans les laboratoires, au supplice de la vivisection.

Quant à l'humanité, son histoire n'est qu'un long martyrologe. A travers les temps, au-dessus des siècles, roule la triste mélopée des souffrances humaines ; la plainte des malheureux monte avec une intensité déchirante qui a la régularité d'une vague.

La douleur suit chacun de nos pas ; elle nous guette à tous les détours du chemin. Et devant ce sphinx qui le fixe de son regard étrange, l'homme se pose l'éternelle question : Pourquoi la douleur ?

Est-elle, en ce qui le concerne, une punition, une expiation, comme le disent quelques-uns ? Est-elle la réparation du passé, le rachat des fautes commises ?

Au fond, la douleur n'est qu'une loi d'équilibre et d'éducation. Sans doute, les fautes du passé retombent sur nous de tout leur poids et déterminent les conditions de notre destinée. La souffrance n'est souvent que le contre-coup des violations commises envers l'ordre éternel ; mais, étant le partage de tous, elle doit être considérée comme une nécessité d'ordre général, comme un agent de développement, une condition du progrès. Tous les êtres doivent la subir à leur tour. Son action est bienfaisante pour qui sait la comprendre. Mais seuls peuvent la comprendre ceux qui ont ressenti ses effets puissants. C'est à eux surtout que j'adresse ces pages, à tous ceux qui souffrent, ont souffert ou sont dignes de souffrir !

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La douleur et le plaisir sont les deux formes extrêmes de la sensation. Pour supprimer l'une ou l'autre, il faudrait supprimer la sensibilité. Elles sont donc inséparables, en principe, et toutes deux nécessaires à l'éducation de l'être qui, dans son évolution, doit épuiser toutes les formes illimitées du plaisir comme de la douleur.

La douleur physique produit des sensations ; la souffrance morale, des sentiments. Mais, ainsi que nous l'avons vu plus haut, dans le sensorium intime, sensation et sentiment se confondent et ne font qu'un.

Le plaisir et la douleur résident donc bien moins dans les choses extérieures qu'en nous-mêmes. Et c'est pourquoi il appartient à chacun de nous, en réglant ses sensations, en disciplinant ses sentiments, de commander aux unes et aux autres et d'en limiter les effets. Epictète disait : «Les choses ne sont que ce que nous nous figurons qu'elles sont.» Ainsi, par la volonté, nous pouvons dompter, vaincre la douleur, ou tout au moins la retourner à notre profit, en faire un instrument d'élévation.

L'idée que nous nous faisons du bonheur et du malheur, de la joie et de la peine, varie à l'infini, suivant l'évolution individuelle. L'âme pure, bonne, sage, ne peut être heureuse de la même manière que l'âme vulgaire. Ce qui charme l'une laisse l'autre indifférente. A mesure que l'on monte, l'aspect des choses change. Comme l'enfant, en grandissant, dédaigne les jeux qui le captivaient autrefois, l'âme qui s'élève recherche des satisfactions de plus en plus nobles, graves et profondes. L'esprit qui juge de haut et considère le but grandiose de la vie trouvera plus de félicité, de paix sereine dans une belle pensée, une bonne oeuvre, un acte de vertu et même dans le malheur qui purifie que dans tous les biens matériels et dans l'éclat des gloires terrestres, car ceux-ci nous troublent, nous corrompent, nous grisent d'une ivresse menteuse.

Il est assez difficile de faire entendre aux hommes que la souffrance est bonne. Chacun voudrait refaire et embellir la vie à son gré, la parer de tous les agréments, sans songer qu'il n'y a pas de bien sans peine, pas d'ascension sans efforts.

La tendance générale consiste à s'enfermer dans le cercle étroit de l'individualisme, du chacun pour soi ; par là l'homme se rapetisse ; il réduit à d'étroites limites tout ce qui en lui est grand, destiné à s'étendre, à se dilater, à prendre l'essor : la pensée, la conscience, toute son âme en un mot. Or, les jouissances, les plaisirs, l'oisiveté stérile, ne font que resserrer encore ces limites, rendre plus étroits notre vie et notre coeur. Pour briser ce cercle, pour que toutes les vertus cachées s'épanchent au-dehors, il faut la douleur. Le malheur, les épreuves font jaillir en nous les sources d'une vie inconnue et plus belle. La tristesse, la souffrance nous font voir, entendre, sentir mille choses, délicates ou puissantes, que l'homme heureux ou l'homme vulgaire ne peuvent percevoir. Le monde matériel s'obscurcit ; un autre se dessine, vaguement d'abord, mais qui deviendra de plus en plus distinct, à mesure que notre regard se détache des choses inférieures et plonge dans l'illimité.

Le génie n'est pas seulement le résultat de travaux séculaires ; c'est aussi l'apothéose, le couronnement de la souffrance. D'Homère au Dante, à Camoëns, au Tasse, à Milton, et, après eux, tous les grands hommes ont souffert. La douleur a fait vibrer leurs âmes ; elle leur a inspiré cette noblesse de sentiment, cette intensité d'émotion qu'ils ont su rendre avec les accents du génie et qui les ont immortalisés. L'âme ne chante jamais mieux que dans la douleur. Quand celle-ci touche aux profondeurs de l'être, elle en fait jaillir ces cris éloquents, ces appels puissants qui émeuvent et entraînent les foules.

Il en est de même de tous les héros, de tous les grands caractères, des coeurs généreux, des esprits les plus éminents. Leur élévation se mesure à la somme des souffrances endurées. Devant la douleur et la mort, l'âme du héros, du martyr se révèle dans sa beauté touchante, dans sa grandeur tragique qui confine parfois au sublime, et l'auréole d'une lumière inextinguible.

Supprimez la douleur et vous supprimez du même coup ce qui est le plus digne d'admiration en ce monde, c'est-à-dire le courage de la supporter. Le plus noble enseignement que l'on puisse proposer aux hommes, n'est-ce pas la mémoire de ceux qui ont souffert et sont morts pour la vérité et la justice ? Y a-t-il chose plus auguste, plus vénérable que leurs tombes ? Rien n'égale la puissance morale qui s'en dégage. Les âmes qui donnèrent de tels exemples grandissent à nos yeux avec les siècles et paraissent de loin plus imposantes encore. Elles sont comme autant de sources de force et de beauté où viennent se retremper les générations. A travers le temps et l'espace, leur rayonnement, comme la lumière des astres, s'étend encore sur la terre. Leur mort a enfanté la vie, et leur souvenir, comme un subtil arôme, va jeter partout la semence des enthousiasmes futurs.

Elles nous l'ont appris, ces âmes, c'est par le dévouement, par les souffrances dignement supportées qu'on gravit les chemins du ciel. Et l'histoire du monde n'est pas autre chose que le sacre de l'esprit par la douleur. Sans elle, il ne peut y avoir de vertu complète ni de gloire impérissable.

Il faut souffrir pour acquérir et pour conquérir. Les actes de sacrifice accroissent les radiations psychiques. Il y a comme une traînée lumineuse qui suit, dans l'espace, les esprits des héros et des martyrs.

Ceux qui n'ont pas souffert ne peuvent guère comprendre ces choses, car, chez eux, la surface de l'être, seule, est défrichée, mise en valeur. Leurs sentiments n'ont pas d'ampleur ; leur coeur, pas d'effusion ; leur pensée n'embrasse que des horizons étroits. Il faut les infortunes, les angoisses, pour donner à l'âme son velouté, sa beauté morale, pour éveiller ses sens endormis. La vie douloureuse est un alambic où se distillent les êtres pour des mondes meilleurs. La forme comme le coeur, tout s'embellit d'avoir souffert. Il y a, dès cette vie, quelque chose de grave et d'attendri sur les visages que les larmes ont souvent trempés. Ils prennent une expression de beauté austère, une sorte de majesté qui impressionne et séduit.

Michel-Ange avait adopté pour règle de conduite les préceptes suivants : «Rentre en toi-même et fais comme le sculpteur fait à l'oeuvre qu'il veut rendre belle ; retranche tout ce qui est superflu, rends net ce qui est obscur, porte la lumière partout et ne cesse de ciseler ta propre statue.»

Maxime sublime, qui contient le principe de tout perfectionnement intime. Notre âme est notre oeuvre, en effet, oeuvre capitale et féconde, qui dépasse en grandeur toutes les manifestations partielles de l'art, de la science, du génie.

Toutefois, les difficultés de l'exécution sont en rapport avec la splendeur du but. Et devant cette pénible tâche de la réforme intérieure, du combat incessant livré à la passion, à la matière, combien de fois l'artisan ne se décourage-t-il pas ? Combien de fois n'abandonne-t-il pas le ciseau ? C'est alors que Dieu lui envoie une aide, la douleur ! Elle fouille hardiment dans ces profondeurs de la conscience que l'ouvrier hésitant et malhabile ne pouvait ou ne savait atteindre ; elle en creuse les replis, en modèle les contours ; elle élimine ou détruit ce qui était inutile ou mauvais.

Et du marbre froid, sans forme, sans beauté, de la statue laide et grossière que nos mains avaient à peine ébauchée, elle fera surgir, avec le temps, la statue vivante, le chef d'oeuvre incomparable, les formes harmoniques et suaves de la divine Psyché !

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La douleur ne frappe donc pas seulement les coupables. Sur notre monde, l'honnête homme souffre autant que le méchant. Et cela s'explique. D'abord, l'âme vertueuse étant plus évoluée, est plus sensible. De plus, elle aime souvent et recherche la douleur, en connaissant tout le prix.

Il en est encore, parmi ces âmes, qui ne viennent pas pour autre chose, ici-bas, que pour donner à tous l'exemple de la grandeur dans la souffrance. Ce sont des missionnaires, elles aussi, et leur mission n'est pas moins belle et touchante que celle des grands révélateurs. On les rencontre dans tous les temps et elles occupent tous les plans de la vie. Elles sont debout sur les sommets resplendissants de l'Histoire et on les retrouve, humbles et cachées, parmi les foules.

Nous admirons le Christ, Socrate, Antigone, Jeanne d'Arc ; mais combien de victimes obscures du devoir ou de l'amour tombent chaque jour, sur lesquelles se font le silence et l'oubli. Leurs exemples ne sont pourtant pas perdus : ils illuminent toute la vie des quelques hommes qui en sont témoins.

Pour être pleine et féconde, il n'est pas indispensable qu'une vie soit parsemée de ces grands actes de sacrifice ni couronnée par une mort qui la sacre aux yeux de tous. Telle existence morne et triste, en apparence, incolore et effacée, n'est au fond qu'un effort continuel, une lutte de tous les instants contre le malheur et la souffrance. Nous ne sommes pas juges de tout ce qui se passe dans le secret des âmes ; beaucoup, par pudeur, cachent des plaies douloureuses, des maux cruels, qui les rendraient aussi intéressantes à nos yeux que les martyrs les plus célèbres. Par le combat incessant qu'elles poursuivent contre la destinée, elles sont grandes et héroïques aussi, ces âmes ! Leurs triomphes restent ignorés, mais tous les trésors d'énergie, de passion généreuse, de patience ou d'amour qu'elles ont accumulés dans cet effort de chaque jour leur constitueront un capital de force, de beauté morale, qui peut les rendre, dans l'Au-delà, les égales des plus nobles figures de l'Histoire.

Dans l'atelier auguste où se forgent les âmes, le génie et la gloire ne suffisent pas à les faire vraiment belles. Toujours, pour leur donner le dernier trait sublime, il a fallu la douleur. Si certaines existences obscures sont devenues aussi saintes et aussi sacrées que des dévouements célèbres, c'est que chez elles la souffrance fut continue. Ce n'est pas seulement une fois, dans telle circonstance ou à l'heure de la mort, que la douleur les a élevées au-dessus d'elles-mêmes et proposées à l'admiration des siècles ; c'est parce que toute leur vie fut une immolation constante.

Et cette oeuvre d'épuration lente, ce long défilé des heures douloureuses, cet affinage mystérieux des êtres qui se préparent ainsi aux ultimes ascensions, force l'admiration des Esprits eux-mêmes. C'est ce spectacle touchant qui leur inspire la volonté de renaître parmi nous, afin de souffrir et de mourir encore pour tout ce qui est grand, pour tout ce qu'ils aiment, et, par ce nouveau sacrifice, rendre plus vif leur propre éclat.

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Après ces considérations d'ordre général, reprenons la question dans ses éléments primaires.

La douleur physique est, le plus souvent, un avertissement de la nature, qui cherche à nous préserver des excès. Sans elle, nous abuserions de nos organes au point de les détruire avant l'heure. Lorsqu'un mal dangereux se glisse en nous, qu'adviendrait-il si nous n'en ressentions pas aussitôt les effets désagréables ? Il gagnerait de proche en proche, nous envahirait et tarirait en nous les sources de la vie.

Et même lorsque, persistant à méconnaître les avis répétés de la nature, nous laissons la maladie se développer en nous, celle-ci peut être encore un bienfait si, causée par nos abus et nos vices, elle nous apprend à les détester et à nous en corriger. Il faut souffrir pour se connaître et pour bien connaître la vie.

Epictète, que nous aimons à citer, disait encore : «C'est un faux langage de prétendre que la santé est un bien, la maladie un mal. User bien de la santé est un bien ; en user mal est un mal. User bien de la maladie, c'est un bien ; en user mal est un mal. On tire le bien de tout, et de la mort même.»

Aux âmes faibles, la maladie vient apprendre la patience, la sagesse, le gouvernement de soi-même. Aux âmes fortes, elle peut offrir des compensations d'idéal, en laissant à l'esprit le libre essor de ses aspirations, au point d'oublier les souffrances physiques.

L'action de la douleur n'est pas moins efficace pour les collectivités que pour les individus. N'est-ce pas grâce à elle que se sont constitués les premiers groupements humains ? N'est-ce pas la menace des fauves, de la faim, des fléaux qui contraint l'homme à rechercher son semblable pour s'associer à lui ? Et de leur vie commune, de leurs communes souffrances, de leur intelligence et de leur labeur est sortie toute la civilisation, avec ses arts, ses sciences, son industrie !

La douleur physique, pourrait-on dire encore, résulte de la disproportion entre notre faiblesse corporelle et l'ensemble des forces qui nous entourent, forces colossales et fécondes qui sont autant de manifestations de la vie universelle. Nous ne pouvons nous en assimiler qu'une infime partie ; mais en agissant sur nous, elles travaillent à accroître, à élargir sans cesse la sphère de notre activité et la gamme de nos sensations. Leur action sur le corps organique se répercute sur la forme fluidique ; elle contribue à l'enrichir, à la dilater, à la rendre plus impressionnable, en un mot apte à des perfectionnements nouveaux.

La souffrance, par son action chimique, a toujours un résultat utile, mais ce résultat varie à l'infini suivant les individus et leur état d'avancement. En affinant notre enveloppe matérielle, elle donne plus de force à l'être intérieur, plus de facilité à se détacher des choses terrestres. Chez d'autres, plus évolués, elle agira dans le sens moral. La douleur est comme une aile prêtée à l'âme asservie à la chair, pour l'aider à s'en dégager et à s'élever plus haut.

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Le premier mouvement de l'homme malheureux est de se révolter sous les coups du sort. Mais, plus tard, quand l'esprit a gravi les pentes et qu'il contemple l'âpre chemin parcouru, le défilé mouvant de ses existences, c'est avec un attendrissement joyeux qu'il se souvient des épreuves, des tribulations à l'aide desquelles il a pu gagner le faîte.

Si, aux heures d'épreuves, nous savions observer le travail intérieur, l'action mystérieuse de la douleur en nous, en notre moi, en notre conscience, nous comprendrions mieux son oeuvre sublime d'éducation et de perfectionnement. Nous verrions qu'elle frappe toujours à l'endroit sensible. La main qui dirige le ciseau est celle d'un artiste incomparable ; elle ne se lasse pas d'agir jusqu'à ce que les angles de notre caractère soient arrondis, polis, usés. Pour cela, elle reviendra à la charge aussi longtemps qu'il sera nécessaire. Et sous les coups de marteau répétés, il faudra bien que la morgue, la personnalité excessive tombent chez celui-ci ; il faudra que la mollesse, l'apathie, l'indifférence disparaissent chez tel autre ; la dureté, la colère, la fureur chez un troisième. Pour tous, elle aura des procédés différents, variés à l'infini suivant les individus, mais chez tous, elle agira avec efficacité, de façon à faire naître ou à développer la sensibilité la délicatesse, la bonté, la tendresse, à faire sortir des déchirements et des larmes quelque qualité inconnue qui dormait silencieuse au fond de l'être, ou bien telle noblesse nouvelle, parure de l'âme, acquise pour jamais.

Et plus celle-ci monte, grandit, se fait belle, plus la douleur se spiritualise et devient subtile. Aux méchants il faut des épreuves nombreuses, comme sur l'arbre il faut beaucoup de fleurs pour produire quelques fruits. Mais plus l'être humain se perfectionne, plus les fruits de la douleur deviennent admirables en lui. Aux âmes frustes, mal dégrossies, incombent les souffrances physiques, les douleurs violentes ; aux égoïstes, aux avares écherront les pertes de fortune, les noires inquiétudes, les tourments de l'esprit. Puis aux êtres délicats, aux mères, aux amantes, aux épouses, les tortures cachées, les blessures du coeur. Aux nobles penseurs, aux inspirés, la douleur subtile et profonde qui fait jaillir le cri sublime, l'éclair du génie !

Oui, derrière la douleur, il y a quelqu'un d'invisible qui conduit son action et la règle suivant les besoins de chacun, avec un art, une sagesse infinis, travaillant ainsi à augmenter notre beauté intérieure, jamais achevée, toujours poursuivie, de lumière en lumière, de vertu en vertu, jusqu'à ce que nous soyons devenus des esprits célestes.

Si étonnant que cela puisse paraître à première vue, la douleur n'est qu'un moyen de la Puissance infinie pour nous attirer à elle et, en même temps, nous faire accéder plus rapidement au bonheur spirituel, le seul durable. C'est donc bien par amour pour nous que Dieu nous envoie la souffrance. Il nous frappe, il nous corrige comme la mère corrige son enfant pour le redresser et le rendre meilleur. Il travaille sans cesse à assouplir, à purifier, à embellir nos âmes, parce qu'elles ne peuvent être vraiment et complètement heureuses que dans la mesure de leurs perfections.

Et pour cela, sur cette terre d'apprentissage, Dieu a mis, à côté de joies rares et fugitives, des douleurs fréquentes et prolongées, afin de nous faire sentir que notre monde est un lieu de passage et non un but. Jouissances et souffrances, plaisirs et douleurs, Dieu a réparti ces choses dans l'existence comme un grand artiste qui, sur sa toile, a uni les ombres et les clartés pour produire un chef-d'oeuvre.

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La souffrance chez les animaux est déjà un travail d'évolution pour le principe de vie qui est en eux ; ils acquièrent par là les premiers rudiments de la conscience. Et il en est de même de l'être humain dans ses réincarnations successives. Si, dès ses premières étapes terrestres, l'âme vivait exempte de maux, elle resterait inerte, passive, ignorante des choses profondes et des forces morales qui gisent en elle.

Notre but est en avant ; notre destinée est de marcher vers ce but, sans nous attarder en chemin. Or, les bonheurs de ce monde nous immobilisent ; on s'y attarde ; on s'y oublie. Mais quand nous nous attardons outre mesure, la douleur vient qui nous pousse en avant.

Dès que s'ouvre pour nous une source de plaisirs, par exemple dans la jeunesse, l'amour, le mariage, et que nous nous oublions dans l'enchantement des heures bénies, il est bien rare que, peu après, une circonstance imprévue ne survienne, et l'aiguillon se fait sentir.

A mesure que nous avançons dans la vie, les joies diminuent et les douleurs augmentent. Le corps devient plus pesant, le fardeau des ans plus lourd. Presque toujours, l'existence commence dans le bonheur et finit dans la tristesse. Le déclin amène pour la plupart des hommes la période morose de la vieillesse, avec ses lassitudes, ses infirmités, ses abandons. Les lumières s'éteignent, les sympathies, les consolations se retirent ; les rêves, les espérances s'évanouissent. Les fosses se creusent, de plus en plus nombreuses, autour de nous. Alors s'ouvrent de longues heures d'immobilité, d'inaction, de souffrance. Elles nous obligent à rentrer en nous-mêmes, à passer souvent en revue les actes et les souvenirs de notre vie. C'est là une épreuve nécessaire, afin que l'âme, avant de quitter son enveloppe, acquière cette maturité, ce jugement, cette clairvoyance des choses qui seront le couronnement de sa carrière terrestre. Aussi, lorsque nous maudissons les heures en apparence stériles et désolées de la vieillesse infirme, solitaire, nous méconnaissons un des plus grands bienfaits que la nature nous offre. Nous oublions que la vieillesse douloureuse est le creuset où se complètent les épurations.

A ce moment de l'existence, les rayons et les forces que, durant les années de jeunesse et de virilité, nous dispersions de toutes parts dans notre activité et notre exubérance, se concentrent, convergent vers les profondeurs de l'être, attisant la conscience et procurant à l'homme plus de sagesse et de maturité. Peu à peu, l'harmonie se fait entre nos pensées et les radiations extérieures ; la mélodie intime s'accorde avec la mélodie divine.

Il y a alors, dans la vieillesse résignée, plus de grandeur et de beauté sereine que dans l'éclat de la jeunesse et la puissance de l'âge mûr. Sous l'action du temps, ce qu'il y a de profond, d'immuable en nous se dégage, et le front de certains vieillards s'auréole des clartés de l'Au-delà.

A tous ceux qui demandent : Pourquoi la douleur ? je réponds : Pourquoi polir la pierre, sculpter le marbre, fondre le vitrail, marteler le fer ? C'est afin de bâtir et d'orner le temple magnifique, plein de rayons, de vibrations, d'hymnes, de parfums, où tous les arts se combinent pour exprimer le divin, préparer l'apothéose de la pensée consciente, célébrer la libération de l'esprit !

Et voyez le résultat obtenu ! De ce qui était en nous éléments épars, matériaux informes et parfois même, chez le vicieux et le déchu, ruines et débris, la douleur a dressé, construit dans le coeur de l'homme un autel splendide à la Beauté morale, à la Vérité éternelle.

La statue, dans ses formes idéales et parfaites, est enfouie, cachée dans le bloc grossier. Quand l'homme n'a pas l'énergie, le savoir, la volonté de frapper, alors, avons-nous dit, vient la douleur. Elle prend le marteau, le ciseau et peu à peu, à coups violents, ou bien sous le lent et persistant travail du burin, la statue vivante se dessine en ses contours souples et merveilleux ; sous le quartz brisé, l'émeraude étincelle !

Oui, pour que la forme se dégage dans ses lignes pures et délicates, que l'esprit triomphe de la substance, que la pensée jaillisse en élans sublimes et que le poète trouve ses accents immortels, le musicien ses suaves accords, il faut dans nos coeurs l'aiguillon de la destinée, les deuils et les pleurs, l'ingratitude, les trahisons de l'amitié et de l'amour, les angoisses et les déchirements ; il faut les cercueils chéris qui descendent sous la terre, la jeunesse qui s'enfuit, la vieillesse glacée qui monte, les déceptions, les tristesses amères qui se succèdent. Il faut à l'homme des souffrances comme au fruit de la vigne le pressoir qui en extrait la liqueur exquise !

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Considérons encore le problème de la douleur au point de vue des sanctions pénales.

On a reproché à Allan Kardec d'avoir trop insisté dans ses oeuvres sur l'idée du châtiment et d'expiation. Celle-ci a soulevé de nombreuses critiques. Elle donne, nous dit-on, une fausse notion de l'action divine ; elle entraîne un luxe de punitions incompatibles avec la suprême Bonté.

Ce jugement résulte d'un examen trop superficiel des ouvrages du grand initiateur. L'idée, l'expression de châtiment, excessive peut-être si on s'attache à certains passages isolés, mal interprétés dans beaucoup de cas, s'atténue et s'efface lorsqu'on étudie l'oeuvre entière.

C'est surtout dans la conscience, nous le savons, qu'est la sanction du bien et du mal. Elle enregistre minutieusement tous nos actes et, tôt ou tard, devient un juge sévère pour le coupable, qui, par suite de son évolution, finit toujours par entendre sa voix et subir ses arrêts. Pour l'esprit, les souvenirs du passé s'unissent au présent dans l'espace et forment un tout inséparable. Il vit en dehors de la durée, au-delà des limites du temps et souffre aussi vivement des fautes lointaines que des plus récentes. Aussi demande-t-il souvent une réincarnation rapide et douloureuse, qui rachètera le passé, tout en faisant trêve à ses souvenirs obsédants.

Avec la différence de plan, la souffrance changera d'aspect. Sur terre, elle deviendra à la fois physique et morale et constituera un mode de réparation. Elle plongera le coupable dans sa flamme pour le purifier ; elle reforgera dans le laminoir de l'épreuve l'âme déformée par le mal. Ainsi, chacun de nous a pu ou pourra effacer son passé, les tristes pages du début de son histoire, les fautes graves, commises lorsqu'il n'était qu'un esprit ignorant ou fougueux. Par la souffrance nous apprendrons l'humilité, en même temps que l'indulgence et la compassion pour tous ceux qui succombent autour de nous sous la poussée des instincts inférieurs, comme cela nous est arrivé à nous-mêmes, tant de fois, jadis.

Ce n'est donc pas par vengeance que la loi nous frappe, mais parce qu'il est bon et profitable de souffrir, puisque la souffrance nous libère en donnant satisfaction à la conscience, dont elle exécute le verdict.

Tout se rachète et se répare par la douleur. Nous l'avons vu, il y a un art profond dans les procédés qu'elle met en oeuvre pour façonner l'âme humaine et, lorsqu'elle est égarée, la ramener dans l'ordre sublime des choses.

On a souvent parlé d'une loi du talion. En réalité, la réparation ne se présente pas toujours sous la même forme que la faute commise. Les conditions sociales, l'évolution historique s'y opposent. En même temps que les supplices du moyen âge, bien des fléaux ont disparu. Cependant la somme des souffrances humaines, sous leurs formes variées, innombrables, se représente toujours proportionnée à la cause qui les produit. En vain des progrès se réalisent, la civilisation s'étend, l'hygiène et le bien être se développent. Des maladies nouvelles apparaissent et l'homme est impuissant à les guérir. Il faut reconnaître en cela la manifestation de cette loi supérieure d'équilibre dont nous avons parlé. La douleur sera nécessaire tant que l'homme n'aura pas mis sa pensée et ses actes en harmonie avec les lois éternelles ; elle cessera de se faire sentir dès que l'accord sera établi. Tous nos maux viennent de ce que nous agissons dans un sens opposé au courant de la vie divine ; si nous rentrons dans ce courant, la douleur disparaît avec les causes qui l'ont fait naître.

Longtemps encore, l'humanité terrestre, ignorante des lois supérieures, inconsciente du devenir et du devoir, aura besoin de la douleur, pour la stimuler dans sa voie, pour transformer ce qui prédomine en elle, les instincts primitifs et grossiers, en sentiments purs et généreux. Longtemps l'homme devra passer par l'initiation amère pour arriver à la connaissance de lui-même et de son but. Il ne songe présentement qu'à appliquer ses facultés et son énergie à combattre la souffrance sur le plan physique, à augmenter le bien-être et la richesse, à rendre plus agréables les conditions de la vie matérielle. Mais ce sera en vain. Les souffrances pourront varier, se déplacer, changer d'aspect, la douleur n'en persistera pas moins, tant que l'égoïsme et l'intérêt régiront les sociétés terrestres, tant que la pensée se détournera des choses profondes, tant que la fleur de l'âme ne sera pas épanouie.

Toutes les doctrines économiques et sociales seront impuissantes à réformer le monde, à pallier les maux de l'Humanité, parce que leur base est trop étroite et qu'elles placent dans l'unique vie présente la raison d'être, le but de cette vie et de tous nos efforts. Pour éteindre le mal social, il faut élever l'âme humaine à la conscience de son rôle, lui faire comprendre que son sort dépend d'elle seule, et que sa félicité sera toujours proportionnelle à l'étendue de ses triomphes sur elle-même et de son dévouement pour les autres.

Alors la question sociale sera résolue par la substitution de l'altruisme au personnalisme exclusif et étroit. Les hommes se sentiront frères, frères et égaux devant la loi divine qui répartit à chacun les biens et les maux nécessaires à son évolution, les moyens de se vaincre et de hâter son ascension. Dès ce jour, seulement, la douleur verra diminuer son empire. Fruit de l'ignorance et de l'infériorité, fruit de la haine, de l'envie, de l'égoïsme, de toutes les passions animales qui s'agitent encore au fond de l'être humain, elle s'évanouira avec les causes qui la produisent, grâce à une éducation plus haute, à la réalisation en nous de la beauté morale, de la justice et de l'amour.

Le mal moral est dans l'âme seule, dans ses dissonances avec l'harmonie divine. Mais, à mesure qu'elle monte vers une clarté plus vive, vers une vérité plus large, vers une sagesse plus parfaite, les causes de souffrances s'atténuent, en même temps que se dissipent ses vaines ambitions, ses désirs matériels. Et d'étapes en étapes, de vies en vies, elle pénètre dans la grande lumière et la grande paix, où le mal est inconnu, où le bien, seul, règne !

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Bien souvent, j'ai entendu dire par certaines personnes dont l'existence fut pénible et semée d'épreuves : «Je ne voudrais pas renaître en une vie nouvelle ; je ne veux pas revenir sur la terre.» Quand on a beaucoup souffert, que l'on a été violemment secoué par les orages de ce monde, il est très légitime d'aspirer au repos. Je comprends qu'une âme accablée recule à la pensée de recommencer cette bataille de la vie, où elle a revu des blessures qui saignent encore. Mais la loi est inexorable. Pour monter plus haut dans la hiérarchie des mondes, il faut avoir laissé ici-bas tout l'encombrant bagage des goûts, des appétits qui nous attache à la terre. Ces liens, nous les emportons trop souvent avec nous dans l'Au-delà et ce sont eux qui nous retiennent dans les basses régions. Parfois, nous nous croyons capables et dignes de gagner les altitudes et, à notre insu, mille chaînes nous rivent encore à cette planète inférieure. Nous ne comprenons ni l'amour dans sa sublime essence, ni le sacrifice tel qu'on le pratique dans ces humanités épurées où l'on ne vit plus pour soi ou pour quelques-uns, mais pour tous. Or, ceux qui sont mûrs pour une telle vie peuvent seuls la posséder. Pour s'en rendre dignes, il faudra donc redescendre encore dans le creuset, dans la fournaise où fondront comme cire les duretés de notre coeur. Et lorsque les scories de notre âme auront été rejetées, éliminées, quand notre essence sera devenue exempte d'alliage, alors Dieu nous appellera à une vie plus haute, à une tâche plus belle.

Par-dessus tout, il faut mesurer à leur juste valeur les soucis, les tristesses de ce monde. Pour nous, ce sont choses bien cruelles ; mais comme tout cela se rapetisse et s'efface si on le considère à distance, si l'esprit, s'élevant au-dessus des détails de l'existence, embrasse d'un large regard les perspectives de sa destinée. Celui-là seul saura peser, mesurer ces choses, dont la pensée sonde sans trouble les deux océans de l'espace et du temps : l'immensité et l'éternité !

O vous tous qui vous plaignez amèrement des déceptions, des petites misères, des tribulations dont toute existence est semée et qui vous sentez envahis par la lassitude et le découragement, si vous voulez retrouver la résolution, le courage perdus, si vous voulez apprendre à braver allègrement la mauvaise fortune, à supporter, résignés, le sort qui vous échoit, jetez un regard attentif autour de vous. Considérez les douleurs trop ignorées des petits, des déshérités, les souffrances de milliers d'êtres qui sont hommes comme vous ; considérez ces afflictions sans nombre : aveugles privés du rayon qui guide et réjouit, paralytiques, impotents, corps que l'existence a tordus, ankylosés, brisés, qui pâtissent de maux héréditaires ! Et ceux qui manquent du nécessaire, sur qui l'hiver souffle, glacial ! Songez à toutes ces vies mornes, obscures, souffreteuses ; comparez vos maux trop souvent imaginaires aux tortures de vos frères de douleurs, et vous vous estimerez moins malheureux ; vous reprendrez patience et courage et, de votre coeur, descendra sur la foule des humains, sur tous ces pèlerins de la vie qui se traînent accablés sur le chemin aride, le sentiment d'une pitié sans bornes et d'un immense amour !



XXVII. - REVELATION PAR LA DOULEUR

C'est surtout devant la souffrance que se montre la nécessité, l'efficacité d'une croyance robuste, puissamment assise à la fois sur la raison, le sentiment et les faits, et qui explique l'énigme de la vie, le problème de la douleur.

Quelles consolations le matérialisme et l'athéisme peuvent-ils offrir à l'homme atteint d'un mal incurable ? Que diront-ils pour calmer les désespoirs, préparer l'âme de celui qui va mourir ? Quel langage tiendront-ils au père, à la mère agenouillés devant le berceau d'un enfant mort, à tous ceux qui voient descendre sous la terre les cercueils des êtres chéris ? Ici se montrent toute la pauvreté, toute l'insuffisance des doctrines du néant.

La douleur n'est pas seulement le critérium par excellence de la vie, le juge qui pèse les caractères, les consciences et mesure la véritable grandeur de l'homme. Elle est aussi un procédé infaillible pour reconnaître la valeur des théories philosophiques et des doctrines religieuses. La meilleure sera évidemment celle qui nous réconforte, celle qui dit pourquoi les larmes sont le lot de l'humanité et fournit les moyens de les étancher. Par la douleur, on découvre plus sûrement le foyer d'où émane le plus beau, le plus doux rayon de la vérité, celui qui ne s'éteint pas.

Si l'univers n'est qu'un champ clos ouvert aux forces capricieuses et aveugles de la nature, une odieuse fatalité qui nous broie ; s'il n'y a en lui ni conscience, ni justice, ni bonté, alors la douleur n'a pas de sens, pas d'utilité ; elle ne comporte pas de consolations. Il n'y a plus qu'à imposer silence à notre coeur brisé, car il serait puéril et vain d'importuner les hommes et le ciel de nos plaintes !

Pour tous ceux dont la vie est limitée par les horizons étroits du matérialisme, le problème de la douleur est insoluble ; il n'est pas d'espérance pour celui qui souffre.

N'est-ce pas vraiment chose étrange que l'impuissance de tant de sages, de philosophes, de penseurs, depuis des milliers d'années, à expliquer et à consoler la douleur, à nous la faire accepter lorsqu'elle est inévitable ? Les uns l'ont niée, ce qui est puéril. D'autres ont conseillé de l'oublier, de s'en distraire, ce qui est vain, ce qui est lâche quand il s'agit de la perte de ceux que nous avons aimés. En général, on nous a appris à la redouter, à la craindre, à la détester. Bien peu l'ont comprise ; bien peu l'ont expliquée !

Aussi, autour de nous, dans les rapports de chaque jour, combien sont devenues pauvres, banales, enfantines, les paroles de sympathie, les tentatives de consolation prodiguées à ceux que le malheur a touchés. Quels froids propos sur les lèvres, quelle absence de chaleur et de lumière dans les pensées et dans les coeurs ! Quelle faiblesse, quel vide dans les procédés employés pour réconforter les âmes endeuillées, procédés qui aggravent plutôt et redoublent leurs maux, leur tristesse. Tout cela résulte uniquement de l'obscurité qui règne sur le problème de la douleur, des fausses données répandues dans les esprits par les doctrines négatives et certaines philosophies spiritualistes. En effet, c'est le propre des théories erronées de décourager, d'accabler, d'assombrir l'âme aux heures difficiles, au lieu de lui procurer les moyens de faire face au destin avec une ferme résolution.

Et les religions, pourrait-on me dire ? Oui, sans doute, les religions ont trouvé des secours spirituels pour les âmes en détresse ; cependant les consolations qu'elles offrent reposent sur une conception trop étroite du but de la vie et des lois de la destinée. Nous l'avons suffisamment démontré pour n'avoir pas à y revenir.

Les religions chrétiennes, surtout, ont compris le rôle grandiose de la souffrance, mais elles en ont exagéré, dénaturé le sens. Le paganisme exprimait la joie ; ses dieux se couronnaient de fleurs, et présidaient aux fêtes. Pourtant, les stoïciens et, avec eux, certaines écoles secrètes considéraient déjà la douleur comme un élément indispensable à l'ordre du monde. Le christianisme, lui, l'a glorifiée, déifiée en la personne de Jésus. Devant la croix du Calvaire, l'humanité a trouvé la sienne moins lourde. Le souvenir du grand supplicié a aidé les hommes à souffrir et à mourir. Toutefois, en poussant les choses à l'extrême, le christianisme a donné à la vie, à la mort, à la religion, à Dieu des aspects lugubres, parfois terrifiants. Il est nécessaire de réagir et de remettre les choses au point, car en raison même des excès des religions, celles-ci voient s'amoindrir chaque jour leur empire. Le matérialisme gagne peu à peu le terrain qu'elles ont perdu ; la conscience populaire s'obscurcit ; la notion du devoir s'effondre, faute d'une doctrine adaptée aux nécessités du temps et aux besoins de l'évolution humaine.

C'est pourquoi nous dirons aux prêtres de toutes les religions : «Elargissez le cadre de vos enseignements ; donnez à l'homme une notion plus étendue, de ses destins, une vue plus claire de l'Au-delà, une idée plus haute du but à atteindre. Faites-lui comprendre que son oeuvre consiste à construire lui-même, avec l'aide de la douleur, sa conscience, sa personnalité morale, et cela à travers l'infini des temps et des espaces. Si, à l'heure présente, votre influence s'affaiblit, si votre puissance est ébranlée, ce n'est pas à cause de la morale que vous enseignez. C'est par suite de l'insuffisance de votre conception de la vie, qui ne montre pas nettement la justice dans les lois et dans les choses et, par conséquent, ne montre pas Dieu. Vos théologies ont enfermé la pensée dans un cercle qui l'étouffe ; elles lui ont fixé une base trop restreinte et, sur cette base, tout l'édifice chancelle et menace de s'écrouler. Cessez de discuter sur des textes et d'opprimer les consciences ; sortez des cryptes où vous avez enfermé l'esprit ; marchez et agissez !»

Une nouvelle doctrine se lève, grandit, s'étend, qui aidera la pensée à accomplir son oeuvre de transformation. Ce nouveau spiritualisme contient toutes les ressources nécessaires pour consoler les afflictions, enrichir la philosophie, régénérer les religions, s'attirer à la fois l'affection du plus humble disciple et le respect du plus fier génie.

Il peut satisfaire les plus nobles élans de l'intelligence et les aspirations du coeur. Et, en même temps, il explique la faiblesse humaine, le côté obscur, tourmenté de l'âme inférieure livrée aux passions et il lui procure les moyens de s'élever à la connaissance et à la plénitude.

Enfin, il constitue le remède moral le plus puissant contre la douleur. Dans l'explication qu'il en donne, dans les consolations qu'il vient offrir à l'infortune, se trouve la preuve la plus évidente, la plus touchante de son caractère véridique et de sa solidité inébranlable.

Mieux que toute autre doctrine philosophique ou religieuse, il nous révèle le grand rôle de la souffrance et nous apprend à l'accepter. En faisant d'elle un procédé éducatif ou réparateur, il nous montre la justice et l'amour divins intervenant jusque dans nos épreuves et dans nos maux. Au lieu de ces désespérés que les doctrines négatives font de nous, au lieu de ces déchus, de ces réprouvés, ou de ces maudits, le spiritisme nous montre dans les malheureux, des apprentis, des néophytes que la douleur éclaire, initie, des candidats à la perfection et au bonheur.

En donnant à la vie un but infini, le nouveau spiritualisme vient de nous offrir une raison de vivre et de souffrir qui mérite vraiment que l'on vive et que l'on souffre, en un mot, un objectif digne de l'âme et digne de Dieu. Dans le désordre apparent et la confusion des choses, il nous montre l'ordre qui, lentement, s'ébauche et se réalise, le futur qui s'élabore dans le présent et, au-dessus de tout, le déploiement d'une immense et divine harmonie.

Et voyez les conséquences de cet enseignement. La douleur perd son caractère effrayant ; elle n'est plus un ennemi, un monstre redouté ; c'est un aide, un auxiliaire, et son rôle est providentiel. Elle purifie, grandit, refond l'être dans sa flamme ; elle le revêt d'une beauté qu'on ne lui connaissait pas. L'homme, d'abord étonné, inquiet à son aspect, apprend à la connaître, à l'apprécier, à se familiariser avec elle ; il finit presque par l'aimer. Certaines âmes héroïques, au lieu de s'en détourner, de la fuir, iront à elle pour s'y plonger librement et s'y régénérer.

La destinée, étant illimitée, nous ménage des possibilités toujours nouvelles d'amélioration. La souffrance n'est qu'un correctif à nos abus, à nos erreurs, un stimulant dans notre marche. Ainsi les lois souveraines se montrent parfaitement justes et bonnes. Elles n'infligent à personne des peines inutiles ou imméritées. L'étude de l'univers moral nous remplit d'admiration pour la Puissance qui, au moyen de la douleur, transforme peu à peu les forces du mal en forces du bien, fait sortir du vice la vertu, de l'égoïsme l'amour !

Dès lors, assuré du résultat de ses efforts, l'homme accepte avec courage les épreuves inévitables. La vieillesse peut venir, la vie décroître et rouler sur la pente rapide des ans, sa foi l'aide à traverser les périodes accidentées et les heures tristes de l'existence. A mesure que celle-ci décline et s'enveloppe de brume, la grande lumière de l'Au-delà se fait plus vive et le sentiment de la justice, de la bonté, de l'amour qui président à la destinée de tous les êtres, devient pour lui une force aux heures de lassitude ; elle lui rend plus facile la préparation au départ.

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Pour le matérialiste et même pour beaucoup de croyants, le décès des êtres aimés creuse entre eux et nous un abîme que rien ne peut combler, abîme d'ombre et de nuit où ne brille aucun rayon, aucune espérance. Le protestant, incertain de leur destinée, ne prie même pas pour ses morts. Le catholique, non moins anxieux, peut redouter pour les siens le jugement qui sépare à jamais les élus des réprouvés.

Mais voici la doctrine nouvelle avec ses certitudes inébranlables. Pour ceux qui l'ont adoptée, la mort, comme la douleur, sera sans effroi. Chaque tombe qui se creuse est un portique de délivrance, une issue ouverte vers les libres espaces ; chaque ami qui disparaît va préparer la demeure future, jalonner la route à suivre sur laquelle nous nous rejoignons tous. La séparation n'est même qu'apparente. Nous savons que ces âmes ne nous ont pas quittés sans retour ; une communion intime peut encore s'établir d'elles à nous. Si leurs manifestations, dans l'ordre sensible, rencontrent des obstacles, nous pourrons du moins correspondre avec elles par la pensée.

Vous connaissez la loi télépathique. Il n'est pas de cri, pas de larme, pas d'appel d'amour qui n'ait sa répercussion et sa réponse. Solidarité admirable des âmes pour qui nous prions et qui prient pour nous, échanges de pensées vibrantes et d'appels régénérateurs qui traversent l'espace, pénètrent les coeurs angoissés de radiations, de force et d'espérance et ne manquent jamais le but !

Vous croyiez souffrir seul, mais non : près de vous, autour de vous et jusque dans l'étendue sans bornes, il est des êtres qui vibrent de votre souffrance et participent à votre douleur. Ne la rendez pas trop vive, afin de les épargner eux-mêmes.

A la peine, à la tristesse humaine, Dieu a donné pour compagne la sympathie céleste. Et cette sympathie prend souvent la forme d'un être aimé qui, dans les jours d'épreuves, descend, plein de sollicitude, et recueille chacune de nos douleurs pour nous en faire une couronne de lumière dans l'espace.

Combien d'époux, de fiancés, d'amants, séparés par la mort, vivent dans une union nouvelle, plus étroite et plus intime. Aux heures d'affliction, l'esprit d'un père, d'une mère, tous les amis du ciel se penchent vers nous et baignent nos fronts de leurs fluides doux et affectueux ; ils enveloppent nos coeurs de chaudes palpitations d'amour. Comment se laisser aller au mal ou au désespoir en présence de tels témoins, en songeant qu'ils voient nos soucis, lisent nos pensées, qu'ils nous attendent et s'apprêtent à nous recevoir au seuil de l'immensité !

En quittant la terre, nous les retrouverons tous et, avec eux, un bien plus grand nombre d'esprits amis que nous avions oubliés durant notre dernier séjour terrestre, la foule de ceux qui partagèrent nos vies passées et composent notre famille spirituelle.

Tous nos compagnons du grand voyage éternel se grouperont pour nous accueillir, non pas comme de pâles ombres, de vagues fantômes animés d'une vie indécise, mais dans la plénitude de toutes leurs facultés accrues ; comme des êtres actifs, s'intéressant encore aux choses de la terre, participant à l'oeuvre universelle, coopérant à nos efforts, à nos travaux, à nos projets.

Les liens du passé se renoueront avec une force nouvelle. L'amour, l'amitié, la paternité, ébauchés autrefois, en de multiples existences, se cimenteront par des engagements nouveaux pris en vue de l'avenir, afin d'augmenter sans cesse et d'élever à leur suprême puissance les sentiments qui nous unissent tous. Et les tristesses des séparations passagères, l'éloignement apparent des âmes causé par la mort, tout se fondra en des effusions de bonheur, dans le ravissement des retours et des réunions ineffables.

N'ajoutez donc aucune foi aux sombres doctrines qui vous parlent de lois d'airain ou bien de condamnation, d'enfer et de paradis éloignant les uns des autres, et pour toujours, ceux qui se sont aimés.

Il n'est pas d'abîme que l'amour ne puisse combler. Dieu, tout amour, n'a pu condamner à s'éteindre le sentiment le plus beau, le plus noble de tous ceux qui vibrent au coeur de l'homme. L'amour est immortel comme l'âme elle-même.

Aux heures de souffrance, d'angoisse, d'accablement, recueillez-vous et, d'un appel ardent, attirez à vous ces Etres qui furent, comme nous, des hommes et qui sont maintenant des esprits célestes, et des forces inconnues pénétreront en vous ; elles vous aideront à supporter vos misères et vos maux.

Hommes, pauvres voyageurs qui gravissez péniblement la montée douloureuse de l'existence, sachez que partout, sur notre route, des êtres invisibles, puissants et bons, cheminent à nos côtés. Aux passages difficiles, leurs fluides secourables soutiennent notre marche chancelante. Ouvrez-leur vos âmes ; mettez vos pensées en accord avec leurs pensées et aussitôt vous sentirez la joie de leur présence ; une atmosphère de paix et de bénédiction vous enveloppera ; de suaves consolations descendront en vous.

*

*  *

Au milieu des épreuves, les vérités que nous venons de rappeler ne nous dispensent pas des émotions et des larmes ; ce serait contre nature. Du moins, elles nous apprennent à ne pas murmurer, à ne pas rester accablés sous les coups de la douleur. Elles écartent de nous ces funestes pensées de révolte, de désespoir ou de suicide qui hantent souvent le cerveau des néantistes. Si nous continuons à pleurer, c'est sans amertume et sans blasphème.

Même lorsqu'il s'agit du suicide de jeunes hommes emportés par l'ardeur de leurs passions, devant la douleur immense d'une mère, le nouveau spiritualisme ne reste pas sans ressources. Il verse encore l'espérance aux coeurs désolés. Il leur procure par la prière, par la pensée ardente, la possibilité de soulager ces âmes qui flottent dans les ténèbres spirituelles entre la terre et l'espace, ou restent confinées, par leurs fluides grossiers, dans les milieux où elles ont vécu. Il atténue leur peine en leur disant qu'il n'est rien d'irréparable, rien de définitif dans le mal ; toute évolution entravée reprend son cours quand le coupable a payé sa dette à la justice.

Partout et en tout, cette doctrine nous offre une base, un point d'appui d'où l'âme peut prendre son essor vers l'avenir et se consoler des choses présentes par la perspective des choses futures. La confiance, la foi en nos destins projette devant nous une lumière qui éclaire le sens de la vie, nous fixe le devoir, élargit notre sphère d'action et nous apprend à agir pour les autres. Nous sentons qu'il y a dans l'univers une force, une puissance, une sagesse incomparables ; mais aussi que nous faisons nous-mêmes partie de cette force et de cette puissance dont nous sommes issus.

Nous comprenons que les vues de Dieu sur nous, son plan, son oeuvre, son but, tout a son principe et sa source dans son amour. En toutes choses, Dieu veut notre bien et le poursuit par des voies tantôt claires, tantôt mystérieuses, mais constamment appropriées à nos besoins. S'il nous sépare de ceux que nous aimons, c'est pour nous faire retrouver plus vives les joies du retour. S'il permet pour nous les déceptions, les abandons, les maladies, les revers, c'est afin de nous obliger à détacher nos regards de la terre et à les élever vers lui, à rechercher des joies supérieures à toutes celles que nous pouvons goûter en ce monde.

L'Univers est justice et amour ; dans la spirale infinie des ascensions, la somme des souffrances, divine alchimie, se change là-haut en flots de lumière et en gerbes de félicité.

Avez-vous remarqué, au fond de certaines douleurs, comme une saveur particulière et si nouvelle que l'on ne peut s'empêcher d'y reconnaître une intervention bienfaisante ? Quelquefois l'âme frappée voit briller une clarté inconnue, d'autant plus vive que le désastre est plus grand. D'un seul coup, la douleur l'enlève à des hauteurs telles qu'il faudrait vingt années d'études et d'efforts pour les atteindre.

Je ne puis résister au désir de citer deux exemples, parmi beaucoup d'autres qui me sont connus. Il s'agit de deux hommes, devenus depuis mes amis, pères de deux jeunes filles charmantes qui étaient toute leur joie en ce monde, et que la mort enleva brutalement en quelques jours. L'un était officier général dans la région de l'Est. Sa fille aînée possédait tous les dons de l'intelligence et de la beauté. D'un caractère sérieux, elle dédaignait volontiers les plaisirs de son âge et partageait les travaux de son père, écrivain militaire et publiciste de talent. Aussi lui avait-il voué une affection qui allait jusqu'au culte. En peu de temps, une maladie sans remède enlevait la jeune fille à la tendresse des siens. Dans ses papiers, on trouva un cahier de notes portant ce titre : «A mon père quand je ne serai plus !» Quoique jouissant d'une santé parfaite au moment où elle traçait ces pages, elle avait le pressentiment de sa mort prochaine et adressait à son père des consolations touchantes. Grâce à un livre qu'il découvrit dans le bureau de son enfant, nous entrâmes en rapport. Peu à peu, en procédant avec méthode et persistance, il devint médium voyant, et aujourd'hui il a non seulement la faveur d'être initié aux mystères de la survivance, mais aussi celle de revoir souvent sa fille près de lui et de recevoir les témoignages de son amour. L'esprit d'Yvonne se communiquait également à son fiancé et à un de ses cousins, sous-officier dans le régiment que commandait alors son père. Ces manifestations se complétaient et se contrôlaient les unes par les autres, et étaient encore perçues par deux animaux familiers, ainsi que l'attestent les lettres du général[2].

Le deuxième cas, visé ici, est celui de M. Debrus, négociant à Valence, dont l'unique enfant, Rose, née après de nombreuses années de mariage, était tendrement aimée. Toutes les espérances du père et de la mère reposaient sur cette tête chérie. Mais, à 12 ans, l'enfant fut frappée brusquement d'une méningite aiguë qui l'emporta. Le désespoir des parents fut inexprimable et l'idée du suicide hanta plus d'une fois l'esprit du pauvre père. Il se ressaisit cependant, ayant quelque connaissance du spiritisme, et eut aussi la joie de devenir médium. Aujourd'hui, il communique sans intermédiaire, librement et sûrement, avec sa fille. Celle-ci intervient fréquemment dans la vie intime des siens et produit parfois autour d'eux des phénomènes lumineux d'une grande intensité.

Les uns comme les autres savaient peu de choses de l'Au-delà et vivaient dans une indifférence coupable à l'endroit des problèmes de la vie future et de la destinée. Maintenant, tout s'est éclairé à leurs yeux. Après avoir souffert, ils ont été consolés et ils consolent les autres à leur tour, travaillant à répandre la vérité autour d'eux, impressionnant tous ceux qui les approchent, par la hauteur de leurs vues et la fermeté de leurs convictions. Leurs enfants sont revenus vers eux, transfigurés et rayonnants. Et ils sont arrivés à comprendre pourquoi Dieu les avait séparés et comment il leur ménage une vie commune dans la lumière et dans la paix des espaces. Voilà l'oeuvre de la douleur !

*

*  *

Pour le matérialiste, disions-nous, il n'est pas d'explication à l'énigme du monde, ni au problème de la douleur. Toute la magnifique évolution de la vie, toutes les formes d'existence et de beauté, lentement développées au cours des siècles, tout cela à ses yeux est dû au caprice d'un hasard aveugle et n'a d'autre issue que le néant. A la fin des temps, il en sera de l'humanité comme si elle n'avait jamais existé. Tous ses efforts pour s'élever à un état supérieur, toutes ses plaintes, ses souffrances, ses misères accumulées, tout s'évanouira comme une ombre, tout aura été inutile et vain.

Mais au lieu de cette théorie de la stérilité et du désespoir, nous qui avons la certitude de la vie future et du monde spirituel, nous voyons dans l'univers l'immense laboratoire où s'affine et s'épure l'âme humaine, à travers des existences alternativement célestes et terrestres. Celles-ci n'ont qu'un but : l'éducation des intelligences associées aux corps. La matière est un instrument de progrès. Ce que nous appelons le mal, la douleur, n'est qu'un moyen d'élévation.

Le moi est chose haïssable, a-t-on dit. Cependant, qu'on me permette un aveu. Chaque fois que l'ange de la douleur m'a touché de son aile, j'ai senti frémir en moi des puissances inconnues ; j'ai entendu des voix intérieures chanter le cantique éternel de la vie et de la lumière. Et maintenant, après avoir participé à tous les maux de mes compagnons de route, je bénis la souffrance ; elle a façonné mon être ; elle m'a procuré un jugement plus sûr, un sentiment plus précis des hautes vérités éternelles. Ma vie fut plus d'une fois secouée par le malheur, comme le chêne par l'orage ; mais il n'est pas une épreuve qui ne m'ait appris à me connaître un peu plus, à me posséder davantage.

Voici venir la vieillesse. Le terme de mon oeuvre approche. Après cinquante années d'études, de travail, de méditation, d'expériences, il m'est doux de pouvoir affirmer à tous ceux qui souffrent, à tous les affligés de ce monde, qu'il est dans l'univers une justice infaillible. Rien n'est perdu de nos maux ; il n'y a pas de peine sans compensation, pas de labeur sans profit. Nous marchons tous, à travers les vicissitudes et les larmes, vers un but grandiose, fixé par Dieu, et nous avons à nos côtés un guide sûr, un conseiller invisible pour nous soutenir et nous consoler.

Homme, mon frère, apprends à souffrir, car la douleur est sainte ! Elle est le plus noble agent de la perfection. Pénétrante et féconde, elle est indispensable à la vie de quiconque ne veut pas rester pétrifié dans l'égoïsme et l'indifférence. C'est une vérité philosophique que Dieu envoie la souffrance à ceux qu'il aime : «Je suis esclave, estropié, disait Epictète, un autre Irus en pauvreté et en misère et, cependant, aimé des Dieux.»

Apprends à souffrir ! Je ne te dirai pas : recherche la douleur. Mais quand elle se dresse, inévitable, sur ton chemin, accueille-la comme une amie, apprends à la connaître, à apprécier sa beauté austère, à saisir ses secrets enseignements. Etudie son oeuvre cachée ; au lieu de te révolter contre elle ou bien de rester accablé, inerte et veule sous son action, associe ta volonté, ta pensée au but qu'elle se fixe ; cherche à retirer de son passage dans ta vie tout le produit qu'elle peut offrir à ton esprit et à ton coeur.

Efforce-toi d'être à ton tour un exemple pour les autres ; par ton attitude dans la souffrance, ton acceptation volontaire et courageuse, ta confiance en l'avenir, rends-la plus acceptable aux yeux d'autrui.

En un mot, fais la douleur plus belle. L'harmonie et la beauté sont des lois universelles et, dans cet ensemble, la douleur a son rôle esthétique. Il serait puéril de maugréer contre cet élément nécessaire à la beauté du monde. Relevons-la plutôt par des vues et des espérances plus hautes ! Voyons en elle le suprême remède à tous les vices, à toutes les déchéances, à toutes les chutes !

Vous tous qui ployez sous le fardeau de vos épreuves ou qui pleurez dans le silence, quoi qu'il advienne, ne désespérez jamais. Souvenez-vous que rien n'arrive en vain ni sans cause. Presque toutes nos douleurs viennent de nous-mêmes, de notre passé, et elles nous ouvrent les chemins du ciel. La souffrance est une initiatrice. Elle nous révèle le sens grave, le sérieux imposant de la vie. Celle-ci n'est pas une comédie frivole, mais plutôt une tragédie poignante ; c'est la lutte pour la conquête de la vie spirituelle, et dans cette lutte, ce qu'il y a de plus grand, c'est la résignation, la patience, la fermeté, l'héroïsme. Au fond, les légendes allégoriques de Prométhée, des Argonautes, des Niebelungen, les mystères sacrés de l'Orient n'ont pas d'autre sens.

Un instinct profond nous fait admirer ceux dont l'existence n'est qu'un combat perpétuel contre la douleur, un effort constant pour gravir les pentes abruptes qui conduisent aux cimes vierges, aux trésors inviolés. Et nous n'admirons pas seulement l'héroïsme au grand jour, les actions qui provoquent l'enthousiasme des foules, mais aussi la lutte obscure et cachée contre les privations, la maladie, la misère, tout ce qui détache des liens matériels et des choses qui passent.

Tendre les volontés ; tremper les caractères pour le combat de la vie ; développer la force de résistance ; écarter de l'âme de l'enfant tout ce qui peut l'amollir ; élever l'idéal à un niveau supérieur de force et de grandeur : voilà ce que l'éducation moderne devrait adopter pour objectif essentiel. Mais, à notre époque, on s'est déshabitué des luttes morales, pour rechercher les plaisirs du corps et de l'esprit. Aussi la sensualité nous déborde, les caractères s'affaissent, la décadence sociale s'accentue.

En haut les coeurs, les pensées, les volontés ! Ouvrons nos âmes aux grands souffles de l'espace ! Levons nos regards vers l'avenir sans limites ; rappelons-nous que cet avenir nous appartient : notre tâche est de le conquérir.

Nous vivons en des temps de crise. Pour que les intelligences s'ouvrent aux vérités nouvelles, pour que les coeurs parlent, des avertissements éclatants sont nécessaires. Il faut les dures leçons de l'adversité. Nous avons connu des jours sombres et des périodes difficiles. Le malheur doit rapprocher les hommes. Ils ne se sentent vraiment frères que par la douleur.

Il semble que notre nation suive une route bordée de précipices. L'alcoolisme, l'immoralité, le suicide, le crime, exercent leurs ravages. A chaque instant, des scandales éclatent, éveillant des curiosités malsaines, remuant la vase où fermentent les corruptions. La pensée rampe sans s'élever. L'âme de la France, qui fut souvent l'initiatrice des peuples, leur guide dans la voie sacrée, cette grande âme souffre de se sentir vivre dans un corps vicié.

O âme vivante de la France, sépare-toi de cette enveloppe gangrenée, évoque les grands souvenirs, les hautes pensées, les sublimes inspirations de ton génie ! Car ton génie n'est pas mort ; il sommeille. Demain, il se réveillera !

La décomposition précède le renouvellement. De la fermentation sociale peut sortir une autre vie, plus pure et plus belle. Sous l'influx de l'idée nouvelle, la France retrouvera la croyance et la confiance. Elle se relèvera plus grande et plus forte pour accomplir son oeuvre en ce monde !


PROFESSION DE FOI DU XX° SIECLE

Au point d'évolution où la pensée humaine est parvenue ; considérant, du haut des systèmes philosophiques et religieux, le problème formidable de l'être, de l'univers et de la destinée, en quels termes pourrait-on résumer les notions acquises ; en un mot, que pourrait être le Credo philosophique du vingtième siècle ?

J'ai déjà essayé de résumer, dans Après la mort, en guise de conclusion, les principes essentiels du spiritualisme moderne. Si nous reprenons ce travail sous une autre forme, en adoptant pour base, comme l'a fait Descartes, la notion même de l'être pensant, mais en la développant et en l'élargissant, nous pourrons dire :

I. - Le premier principe de la connaissance, c'est l'idée d'Etre (Intelligence et Vie). L'idée d'être s'impose : Je suis ! Cette affirmation est indiscutable. On ne peut douter de soi-même. Mais, seule, cette idée ne peut se suffire ; elle doit se compléter par l'idée d'action et de vie progressive : Je suis et je veux être, toujours plus et mieux !

L'Etre, en son moi conscient : l'âme, est la seule unité vivante, la seule monade indivisible et indestructible de substance simple, qu'on cherche vainement dans la matière, car elle n'existe qu'en nous-mêmes. L'âme reste invariable en son unité, à travers les mille et mille formes, les mille corps de chair qu'elle construit et anime, pour les besoins de son évolution éternelle ; elle est toujours différente par les qualités acquises et les progrès réalisés, de plus en plus consciente et libre, dans la spirale infinie de ses existences planétaires et célestes.

II. - Cependant, l'âme ne s'appartient qu'à moitié. Pour l'autre moitié, elle appartient à l'univers, au tout dont elle est partie. C'est pourquoi elle ne peut se connaître entièrement qu'en étudiant l'univers.

La poursuite de cette double connaissance est la raison même et l'objet de sa vie, de toutes ses vies, la mort n'étant que le renouvellement des forces vitales nécessaires à une nouvelle étape en avant.

III. - L'étude de l'univers démontre, tout d'abord, qu'une action supérieure, intelligente, souveraine, gouverne le monde.

Le caractère essentiel de cette action, par le fait même qu'elle se perpétue, c'est la durée. Par la nécessité d'être absolue, cette durée ne saurait comporter de limites : d'où l'éternité.

IV. - L'éternité, vivante et agissante, implique l'être éternel et infini : Dieu, cause première, principe générateur, source de tous les êtres. Nous disons éternel et infini, car l'illimité dans la durée entraîne mathématiquement l'illimité dans l'étendue.

V. - L'action infinie est liée aux nécessités de la durée. Or, là où il y a liaison, relation, il y a Loi.

La loi de l'univers, c'est la conservation, c'est l'ordre et l'harmonie. De l'ordre découle le bien ; de l'harmonie découle la beauté.

Le but le plus élevé de l'univers, c'est la Beauté sous tous ses aspects : matériel, intellectuel, moral. La Justice et l'Amour sont ses moyens. La Beauté, dans son essence, est donc inséparable du Bien et tous deux, par leur union étroite constituent l'absolue Vérité, la suprême Intelligence, la Perfection !

VI. - Le but de l'âme, dans son évolution, est d'atteindre et de réaliser, en elle et autour d'elle, à travers les temps et les stations ascendantes de l'univers, par l'épanouissement des puissances qu'elle possède en germe, cette notion éternelle du Beau et du Bien, qu'exprime l'idée de Dieu, l'idée même de perfection.

VII. - De la loi d'ascension bien entendue découle l'explication de tous les problèmes de l'être : l'évolution de l'âme, qui reçoit d'abord, par la transmission atavique, toutes ses qualités ancestrales, puis les développe par son action propre pour y ajouter des qualités nouvelles ; la liberté relative de l'être relatif dans l'Etre absolu ; la lente formation de la conscience humaine à travers les siècles et ses accroissements successifs dans les infinis de l'avenir ; l'unité d'essence et la solidarité éternelle des âmes dans leur marche à la conquête des hauts sommets.

FIN


TEMOIGNAGES SCIENTIFIQUES

Opinion de Sir William CROOKES, le célèbre physicien anglais qui a découvert le thallium, fait connaître l'état radiant, inventé le radiomètre, expérimenté les rayons cathodiques et facilité l'étude des rayons X (tubes de Crookes) :

«M'étant assuré de la réalité des phénomènes spirites, ce serait une lâcheté morale de leur refuser mon témoignage.»

Après six ans d'expériences sur le spiritisme, six années pendant lesquelles il a imaginé de nombreux appareils destinés soit à permettre un contrôle scientifique, soit à enregistrer les phénomènes, William Crookes écrivit, à propos des faits spirites :

«Je ne dis pas que cela est possible : je dis que cela est.»

Opinion de Sir Oliver LODGE, autre grand physicien anglais, dont les travaux, dans le domaine de l'électricité, notamment la théorie des ions, sont connus dans le monde entier :

«Parlant pour mon compte et avec tout le sentiment de ma responsabilité, j'ai à constater que, comme résultat de mon investigation dans le psychisme, j'ai à la longue et tout à fait graduellement acquis la conviction et suis maintenant convaincu, après plus de vingt années d'études, non seulement que la persistance de l'existence personnelle est un fait, mais qu'une communication peut occasionnellement, mais avec difficulté et dans les conditions spéciales, nous parvenir à travers l'espace. Ce sujet n'est pas de ceux qui permettent une conclusion facile ; les preuves ne peuvent être acquises que par ceux qui y consacrent du temps et une sérieuse étude.»

Poursuivant ses recherches, le même savant, qui est à la fois Recteur de l'Université de Birmingham et membre de l'académie Royale, écrivait encore :

«Je m'affirme spirite parce que j'ai eu à accepter les phénomènes comme des réalités.»

Opinion du professeur LOMBROSO, de l'Université de Turin, l'illustre criminaliste italien qui combattit longtemps les théories spirites, mais qui consentit à les étudier :

«Je suis forcé de formuler ma conviction que les phénomènes spirites sont d'une importance énorme et qu'il est du devoir de la science de diriger son attention, sans délai, sur ces manifestations.»

Ce savant émit encore ce témoignage précis :

«On traite le spiritisme de supercherie, ce qui dispense de réfléchir. Je suis confus d'avoir combattu la possibilité des phénomènes spirites.»

Opinion du naturaliste Russel WALLACE, émule de Darwin et président de la Société anglaise d'Anthropologie :

«J'étais un matérialiste si complet et si convaincu qu'il ne pouvait y avoir dans mon esprit aucune place pour une existence spirituelle. Mais les faits sont des choses opiniâtres et les faits me vainquirent. Les phénomènes spirites sont aussi prouvés que les faits de toutes les autres sciences.»

Opinion de Camille FLAMMARION, le célèbre astronome français : «Je n'hésite pas à dire que celui qui déclare les phénomènes spirites contraires à la science ne sait pas de quoi il parle. En effet, dans la nature il n'y a rien d'occulte, de surnaturel, il y a de l'inconnu ; mais l'inconnu d'hier devient la vérité de demain.»

Dans le troisième volume de son gros ouvrage la Mort et son mystère, il conclut en ces termes : «L'âme survit à l'organisme physique et peut se manifester après la mort» (page 387).

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Catégorie : Le problème de l'être et de la destinée

 Le problème de l'être et de la destinée (act IV)

30/3/2009

XVII. - LES VIES SUCCESSIVES. - PREUVES HISTORIQUES

Notre étude serait incomplète si nous ne jetions un regard rapide sur le rôle qu'a joué dans l'histoire la croyance aux vies successives.

Cette doctrine domine toute l'antiquité. On la retrouve au coeur des grandes religions de l'Orient et dans les oeuvres philosophiques les plus pures et les plus élevées. Elle a guidé dans leur marche les civilisations du passé et s'est perpétuée d'âge en âge. Malgré les persécutions et les éclipses temporaires, elle reparaît et persiste à travers les siècles en tous pays.

De l'Inde, elle s'est répandue sur le monde. Bien avant que fussent apparus les grands révélateurs des temps historiques, elle était formulée dans les Védas et notamment dans la Bhagavad Gita. Le Brahmanisme et le Bouddhisme s'en inspirèrent, et, aujourd'hui encore, six cents millions d'Asiatiques - le double de ce que représentent toutes les confessions chrétiennes réunies - croient à la pluralité des existences.

Le Japon nous a montré, depuis peu, ce que peuvent chez un peuple de telles croyances. Le magnifique courage, l'esprit de sacrifice que montrent les Japonais en face de la mort, leur impassibilité devant la douleur, toutes ces qualités maîtresses qui firent l'étonnement du monde en des circonstances mémorables, n'ont pas d'autres sources.

Après la bataille de Tsoushima, nous apprend le Journal, dans une scène de mélancolie grandiose, devant l'armée assemblée au cimetière d'Aoyama, à Tokyo, l'amiral Togo parla au nom de la nation et harangua les morts en termes pathétiques. Il demanda aux âmes de ces héros de «protéger la marine japonaise, de hanter les navires et de se réincarner dans les nouveaux équipages[1]».

Si, avec le professeur Izoulet, commentant, au Collège de France, l'oeuvre de l'auteur américain Alf. Mahan sur l'Extrême-Orient, nous admettons que la vraie civilisation est dans l'idéal spirituel et que, sans lui, les peuples tombent dans la corruption et la décadence, il faudra bien le reconnaître : le Japon est appelé à un grand avenir.

Revenons à l'antiquité. L'Egypte et la Grèce adoptèrent cette même doctrine. Sous un symbolisme plus ou moins obscur, partout se cache l'universelle palingénésie.

L'ancienne croyance des Egyptiens nous est révélée par les inscriptions des monuments et par les livres d'Hermès : «Prise à l'origine, nous dit M. de Vogüé, la doctrine égyptienne nous présente le voyage aux terres divines comme une série d'épreuves, au sortir desquelles s'opère l'ascension dans la lumière.» Mais la connaissance des lois profondes de la destinée était réservée aux seuls adeptes[2]. Dans son livre récent : la Vie et la Mort, A. Dastre s'exprime ainsi[3] :

«En Egypte, la doctrine des transmigrations était représentée par des images hiératiques saisissantes. Chaque être avait son double. A la naissance, l'Egyptien est reproduit en deux figures. Pendant la vie de veille, les deux personnages se confondent en un seul ; mais dans le sommeil, tandis que l'un se repose et répare ses organes, l'autre s'élance dans le pays des rêves. Toutefois, cette séparation n'est pas complète ; elle ne le sera qu'à la mort, ou plutôt c'est cette séparation complète qui sera la mort même. Plus tard, ce double actif pourra venir vivifier un autre corps terrestre et accomplir ainsi une nouvelle existence semblable.»

En Grèce, on retrouve la doctrine des vies successives dans les poèmes orphiques. C'était la croyance de Pythagore, de Socrate, de Platon, d'Apollonius et d'Empédocle. Sous le nom de métempsycose[4], ils en parlent souvent, dans leurs oeuvres, en termes voilés, car ils étaient liés, pour la plupart, par le serment initiatique. Cependant, l'affirmation en est précise dans le dernier livre de la République, dans Phèdre, le Timée et le Phédon :

«Il est certain que les vivants naissent des morts, que les âmes des morts renaissent encore.» (Phèdre.)

«L'âme est plus vieille que le corps. Les âmes renaissent sans cesse du Hadès, pour revenir à la vie actuelle.» (Phédon.)

La réincarnation était célébrée en Egypte dans les mystères d'Isis, et en Grèce, dans ceux d'Eleusis, sous le nom de mystère de Perséphone. Les initiés seuls participaient aux cérémonies.

Le mythe de Perséphone était la représentation dramatique des renaissances, l'histoire de l'âme humaine, passée, présente et future, sa descente dans la matière, sa captivité en des corps d'emprunt, sa ré-ascension par étapes successives. Les fêtes éleusiniennes duraient trois jours et traduisaient, dans une émouvante trilogie, les alternances de la double vie, terrestre et céleste. Au terme de ces initiations solennelles, les adeptes étaient sacrés[5].

Presque tous les grands hommes de la Grèce furent des initiés, des fervents de la grande déesse. C'est dans ses enseignements secrets qu'ils puisèrent l'inspiration du génie, les formes sublimes de l'art et les préceptes de la divine sagesse. Quant au peuple, on ne lui présentait que des symboles. Mais, sous la transparence des mythes, la vérité initiatique apparaissait, comme à travers l'écorce de l'arbre transsude la sève de vie.

La grande doctrine était connue du monde romain. Ovide, Virgile, Cicéron, dans leurs oeuvres impérissables, y font de fréquentes allusions. Virgile, dans l'Enéide[6], assure que l'âme, en plongeant dans le Léthé, perd le souvenir de ses existences passées.

L'école d'Alexandrie lui donna un vif éclat, par les oeuvres de Philon, Plotin, Ammonius Sacchas, Porphyre, Jamblique, etc.. Plotin dit, en parlant des dieux : «Ils assurent à chacun le corps qui lui convient et qui est en harmonie avec ses antécédents, selon ses existences successives.»

Les livres sacrés des Hébreux : le Zohar, la Kabbale, le Talmud, affirment également la préexistence et, sous le nom de résurrection, la réincarnation. C'était la croyance des Pharisiens et des Esséniens[7]. L'Ancien et le Nouveau Testament, au milieu de textes obscurs ou altérés, en portent encore des traces nombreuses ; par exemple, dans certains passages de Jérémie et de Job, puis dans le cas de Jean-Baptiste, qui fut Elie, dans celui de l'aveugle-né et dans l'entretien secret de Jésus avec Nicodème.

On lit dans Matthieu[8] : «Je vous le dis en vérité, entre les enfants des femmes, il n'y en a point de plus grand que Jean-Baptiste. Et si vous voulez entendre, il est lui-même Elie qui doit venir. Que celui l'entende, qui a des oreilles pour entendre.»

Un autre jour, les disciples du Christ l'interrogèrent disant[9] : Pourquoi donc les Scribes disent-ils «qu'il faut d'abord qu'Elie revienne ?» Jésus leur répondit : «Il est vrai qu'Elie doit venir d'abord et rétablir toutes choses ; mais je vous dis qu'Elie est déjà venu, mais ils ne l'ont point reconnu et lui ont fait ce qu'ils ont voulu.» Alors les disciples comprirent que c'était de Jean-Baptiste qu'il avait parlé.

Un jour, Jésus demande à ses disciples ce que l'on dit de lui dans le peuple. Ceux-ci répondent[10] : «Les uns disent que tu es Jean-Baptiste ; d'autres, Elie ; d'autres, Jérémie, ou quelqu'un des anciens prophètes revenu au monde.» Jésus, loin de les dissuader, comme s'ils eussent débité des choses imaginaires, se contente d'ajouter : «Et vous, qui croyez-vous que je suis ?» Quand il rencontre l'aveugle-né, ses disciples lui demandent si cet homme est né aveugle à cause des péchés de ses parents ou des péchés qu'il a commis avant de naître. Ils croyaient donc à la possibilité de la réincarnation et à la préexistence possible de l'âme. Leur langage ferait même croire que cette idée était répandue dans le peuple, et Jésus semble l'autoriser, au lieu de la combattre. Il parle des nombreuses demeures dont se compose la maison du Père, et Origène, commentant ces paroles, ajoute : «Le Seigneur fait allusion aux stations différentes que les âmes doivent occuper, après qu'elles ont été dépouillées de leurs corps actuels, et qu'elles en ont revêtu de nouveaux.»

Le christianisme primitif possédait donc le vrai sens de la destinée. Mais avec les subtilités de la théologie byzantine, le sens caché disparut peu à peu ; la vertu secrète des rites initiatiques s'évanouit comme un subtil parfum. La scolastique étouffa la première révélation sous le poids des syllogismes, ou la ruina par son argumentation spécieuse.

Cependant, les premiers Pères de l'Eglise et, entre tous, Origène et saint Clément d'Alexandrie, se prononcèrent en faveur de la transmigration des âmes. Saint Jérôme et Ruffinus (Lettre à Anastase) affirment qu'elle était enseignée comme vérité traditionnelle à un certain nombre d'initiés.

Dans son oeuvre capitale : Des Principes, livre I°, Origène passe en revue les nombreux arguments qui montrent, dans la préexistence et la survivance des âmes en d'autres corps, le correctif nécessaire à l'inégalité des conditions humaines. Il se demande quel est le total des étapes parcourues par son âme dans ses pérégrinations à travers l'infini, quels sont les progrès accomplis à chacune de ses stations, les circonstances de cet immense voyage et la nature particulière de ses résidences.

Saint Grégoire de Nysse dit «qu'il y a nécessité de nature pour l'âme immortelle d'être guérie et purifiée, et que, si elle ne l'a pas été par sa vie terrestre, la guérison s'opère par les vies futures et subséquentes».

Toutefois, cette haute doctrine ne pouvait se concilier avec certains dogmes et articles de foi, armes puissantes pour l'Église, tels que la prédestination, les peines éternelles et le jugement dernier. Avec elle, le catholicisme eût dû faire une plus large place à la liberté de l'esprit humain, appelé dans ses vies successives à s'élever par ses propres efforts et non pas seulement par une grâce d'en haut.

Aussi, ce fut un acte gros de conséquences funestes que la condamnation des vues d'Origène et des théories gnostiques par le Concile de Constantinople, en 553. Elle entraîna le discrédit et le rejet du principe des réincarnations. On vit s'édifier alors, à la place d'une conception simple et claire de la destinée, compréhensible aux plus humbles intelligences, conciliant la justice divine avec l'inégalité des conditions et la souffrance humaines, tout un ensemble de dogmes qui firent l'obscurité complète sur le problème de la vie, révoltèrent la raison et, finalement, éloignèrent l'homme de Dieu.

La doctrine des vies successives reparaît encore, à différentes époques, dans le monde chrétien, sous la forme des grandes hérésies et des écoles secrètes, mais elle fut souvent noyée dans le sang ou étouffée sous la cendre des bûchers.

Au moyen âge, elle s'éclipse presque entièrement et cesse d'influencer le développement de la pensée occidentale, au grand détriment de celle-ci. De là les erreurs et la confusion de cette sombre époque, le fanatisme étroit, la persécution cruelle, la geôle de l'esprit humain. Une sorte de nuit intellectuelle se fit sur l'Europe.

Pourtant, de loin en loin, comme un éclair, la grande pensée illumine encore, par une inspiration d'en haut, quelques belles âmes intuitives. Elle reste, pour les penseurs d'élite, la seule explication possible de ce qui était devenu, pour la masse, le profond mystère de la vie.

Non seulement les trouvères, dans leurs poèmes et leurs chants, y faisaient de discrètes allusions, mais de puissants esprits, comme Bonaventura et Dante Alighieri, la mentionnent d'une façon formelle. Ozanam, l'écrivain catholique, reconnaît que le plan de la Divine Comédie suit de très près les grandes lignes de l'initiation antique, basée, nous l'avons vu, sur la pluralité des existences. Le cardinal Nicolas de Cuza soutint, en plein Vatican, la théorie de la pluralité des vies et des mondes habités, avec l'assentiment du pape Eugène IV.

Thomas Moore, Paracelse, Jacob Boehme, Giordano Bruno, Campanella affirmèrent ou enseignèrent la grande synthèse, souvent à leurs dépens. Van Helmont, dans De Revolutione animarum, expose, en deux cents problèmes, tous les arguments en faveur de la réincarnation des âmes.

Ces hautes intelligences ne sont-elles pas comparables aux sommets des montagnes, à ces cimes glacées des Alpes, qui sont les premières à recevoir les feux du jour, à refléter les rayons du soleil, et qui les conservent encore lorsque le reste de la terre est déjà plongé dans la nuit ?

L'islamisme lui-même, surtout dans le nouveau Coran, fait une place importante aux idées palingénésiques[11].

La philosophie, dans nos derniers siècles, s'en est enfin enrichie. Cudworth et Hume les considèrent comme la théorie la plus rationnelle de l'immortalité. Dans Lessing, Herder, Hegel, Schelling, Fichte le jeune, elles sont discutées avec élévation.

Mazzini, apostrophant les évêques dans son ouvrage Dal Concilio a Dio, dit :

«Nous croyons en une série indéfinie de réincarnations de l'âme, de vie en vie, de monde en monde, dont chacune constitue un progrès sur celle qui l'a précédée ; nous pouvons recommencer le stage parcouru lorsque nous n'avons pas mérité de passer à un degré supérieur ; mais nous ne pouvons ni rétrograder ni périr spirituellement.»

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Reportons-nous maintenant aux origines de notre race et nous verrons l'idée des vies successives planer sur la terre des Gaules : elle vibre dans les accents des bardes ; elle bruit dans la grande voix des forêts : «Je me suis agité dans cent mondes, j'ai vécu dans cent cercles.» (Chant bardique : Barddas cad Goddeu.)

C'est la tradition nationale par excellence ; elle inspirait à nos pères le mépris de la mort, l'héroïsme dans les combats. Elle doit être chère à tous ceux qui se sentent rattachés par le coeur ou par le sang à cette race celtique, mobile, enthousiaste, généreuse, passionnée pour la justice, toujours prête à lutter pour les grandes causes.

«Dans les combats contre les Romains - dit d'Arbois de Jubainville, professeur au Collège de France - les Druides restaient immobiles comme des statues, recevant des blessures sans fuir ni se défendre. Ils se savaient immortels et comptaient trouver, dans une autre partie du monde, un corps nouveau et toujours jeune[12].

Les Druides n'étaient pas seulement des hommes braves, c'étaient aussi de profonds savants[13]. Leur culte était celui de la nature, célébré sous la voûte sombre des chênes ou sur les falaises battues des tempêtes. Les Triades proclament l'évolution des âmes, parties d'anoufn, l'abîme, montant lentement la longue spirale des existences (abred), pour atteindre, après bien des morts et des renaissances, gwynfyd, le cercle de la félicité.

Les Triades sont le plus merveilleux monument qui nous reste de l'antique sagesse des bardes et des Druides ; elles ouvrent des perspectives sans bornes au regard étonné du chercheur. Nous n'en citerons que trois, celles qui se rapportent plus directement à notre sujet, les Triades 19, 21 et 36[14] :

19. «Trois conditions indispensables pour arriver à la plénitude (science et vertu) : transmigrer dans abred, transmigrer dans gwynfyd, et se ressouvenir de toutes choses passées jusque dans anoufn

21. «Trois moyens efficaces de Dieu, dans abred (cercle des mondes planétaires), pour dominer le mal et surmonter son opposition par rapport aux cercles de gwynfyd (cercle des mondes heureux) : la nécessité, la perte de la mémoire et la mort.»

36. «Les trois puissances (fondements) de la science et de la sagesse : la transmigration complète par tous les états des êtres ; le souvenir de chaque transmigration et de ses incidents ; le pouvoir de passer à volonté de nouveau par un état quelconque en vue de l'expérience et du jugement. Et cela sera obtenu dans le cercle de gwynfyd

Certains auteurs ont cru comprendre, d'après les textes bardiques, que les vies ultérieures de l'âme se poursuivaient exclusivement sur les autres mondes. Voici deux cas démontrant que les Gaulois admettaient aussi la réincarnation sur la terre. Nous les puisons dans le Cours de littérature celtique, de M. d'A. de Jubainville[15] :

Find Mac Cumail, le célèbre héros irlandais, renaît en Mongân, fils de Fiachna, reine d'Ulster, en 603, et, plus tard, lui succède. Les Annales de Tigernach fixent la mort de Find en l'an 273 de notre ère, à la bataille d'Athbrea. «Une seconde naissance, dit d'A. de Jubainville, lui donne une vie nouvelle et un trône en Irlande.»

Les Celtes pratiquaient aussi l'évocation des défunts. Une contestation s'était élevée entre Mongân et Forgoll au sujet de la mort du roi Fothad, dont il avait été le témoin oculaire, et du lieu où ce roi avait perdu la vie : «Il évoqua, dit le même auteur, du royaume des morts, Cailté, compagnon de ses combats. Au moment où le troisième jour allait expirer, le témoignage de Cailté fournit la preuve que Mongân avait dit vrai.»

L'autre fait de réincarnation remonte à une époque beaucoup plus ancienne. Quelque temps avant notre ère, Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande, avait épousé Etâin, fille d'Etar. Etâin était déjà née en pays celtique, plusieurs siècles auparavant. Dans cette vie antérieure, elle fut fille d'Aillil et épouse de Mider, déifié après sa mort pour ses exploits.

Il est probable que l'on retrouverait dans l'histoire des temps celtiques de nombreux cas de réincarnation ; mais on le sait, les Druides ne confiaient rien à l'écriture et se contentaient de l'enseignement oral. Les documents relatifs à leur science et à leur philosophie sont rares et de date relativement récente.

La doctrine celtique, après des siècles d'oubli, a reparu dans la France moderne. Elle a été reconstituée ou soutenue par toute une pléiade de brillants écrivains : Ch. Bonnet, Dupont de Nemours, Ballanche, Jean Reynaud, Henri Martin, Pierre Leroux, Fourier, Esquiros, Michelet, Victor Hugo, Flammarion, Pezzani, Fauvety, Strada, etc..

«Naître, mourir, renaître et progresser sans cesse, telle est la loi», a dit Allan Kardec. Grâce à lui, grâce à l'école spirite dont il est le fondateur, la croyance aux vies successives de l'âme s'est vulgarisée, répandue dans tout l'Occident, où elle compte aujourd'hui des millions de partisans. Le témoignage des Esprits est venu lui donner une sanction définitive. A l'exception de quelques âmes peu évoluées pour qui le passé est encore enveloppé de ténèbres, tous, dans les messages recueillis en notre pays, affirment la pluralité des existences et le progrès indéfini des êtres.

La vie terrestre, disent-ils en substance, n'est qu'un entraînement, une préparation à la vie éternelle. Limitée à une seule existence, dans son éphémère durée, elle ne saurait répondre à un aussi vaste objet. Les réincarnations sont les étapes de la voie que toutes les âmes parcourent dans leur ascension ; c'est l'échelle mystérieuse qui, des régions obscures, par tous les mondes de la forme, nous conduit au royaume de la lumière. Nos existences se déroulent à travers les siècles ; elles passent, se succèdent et se renouvellent. A chacune d'elles, nous laissons un peu du mal qui est en nous. Lentement, nous avançons, nous pénétrons plus avant dans la voie sacrée, jusqu'à ce que nous ayons acquis les mérites qui nous ouvriront l'accès des cercles supérieurs, d'où rayonnent éternellement la Beauté, la Sagesse, la Vérité, l'Amour.

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L'étude attentive de l'histoire des peuples ne nous montre pas seulement le caractère universel de la doctrine palingénésique. Elle nous permet encore de suivre l'enchaînement grandiose des causes et des effets qui se répercutent, à travers les temps, dans l'ordre social. Nous y voyons surtout que ces effets renaissent d'eux-mêmes et retournent à leur principe ; ils enserrent les individus et les nations dans le réseau d'une loi inéluctable.

A ce point de vue, les leçons du passé sont saisissantes. Le témoignage des siècles est empreint d'un caractère de majesté qui frappe l'homme le plus indifférent ; il nous démontre l'irrésistible force du droit. Tout le mal accompli, le sang versé, les larmes répandues retombent tôt ou tard, fatalement, sur leurs auteurs : individus ou collectivités. Les mêmes faits coupables, les mêmes erreurs entraînent les mêmes conséquences néfastes. Tant que les hommes persistent à vivre hostiles les uns aux autres, à s'opprimer, à se déchirer, les oeuvres de sang et de deuil se poursuivent, l'humanité souffre jusqu'au plus profond de ses entrailles. Il est des expiations collectives, comme il est des réparations individuelles. A travers les temps, une immanente justice s'exerce ; elle fait épanouir les éléments de décadence et de destruction, les germes de mort, que les nations sèment dans leur propre sein chaque fois qu'elles violent les lois supérieures.

Si nous jetons nos regards sur l'histoire du monde, nous verrons que la jeunesse de l'humanité, comme celle de l'individu, a ses périodes de troubles, d'égarements, d'expériences douloureuses. A travers ses pages se déroule le cortège des misères obligées. Les chutes profondes y alternent avec les élans, les triomphes avec les reculs.

Des civilisations précaires signalent les premiers âges. Les plus grands empires s'écroulent les uns après les autres dans la mêlée des passions. L'Egypte, Ninive, Babylone, l'empire des Perses sont tombés. Rome et Byzance, rongées par la corruption, s'effondrent sous la poussée des barbares.

Après la guerre de Cent ans et le supplice de Jeanne d'Arc, l'Angleterre est frappée par une terrible guerre civile, celle des Deux-Roses : York et Lancastre, qui la conduit à deux doigts de sa perte.

Qu'est devenue l'Espagne, responsable de tant de supplices et d'égorgements, l'Espagne avec ses conquistadores et son Saint-Office ? Où est aujourd'hui ce vaste empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais ?

Voyez les Habsbourg, héritiers du Saint-Empire et, peut-être, réincarnations des bourreaux des Hussites ! La maison d'Autriche a été frappée dans tous ses membres : Maximilien est fusillé, Rodolphe tombe au milieu d'une orgie ; l'impératrice Elisabeth est assassinée ; puis vient le tour de François-Ferdinand. Le vieil empereur, à la tête chenue, reste seul au milieu des débris de sa famille, et, finalement avec la guerre, c'est la défaite, la ruine et la dislocation complète de ses Etats.

Où sont, aujourd'hui, tous ces empires fondés par le fer et par le sang, celui des Califes, celui des Mongols, celui des Carlovingiens, celui de Charles-Quint ? Napoléon l'a dit : tout se paye ! Et lui-même a payé. La France a payé avec lui. L'empire de Napoléon a passé comme un météore !

Arrêtons-nous un instant sur cette prodigieuse destinée, qui, après avoir jeté, dans sa trajectoire à travers le monde, un fulgurant éclat, va s'éteindre misérablement sur un rocher de l'Atlantique. Elle est bien connue de tous, cette vie, et par conséquent, mieux que toute autre, elle doit servir d'exemple. Ainsi que le dit Maeterlinck, on peut y constater une chose : ce sont les trois plus grandes iniquités commises par Napoléon qui ont été les trois causes principales de sa chute :

«Ce fut d'abord l'assassinat du duc d'Enghien, condamné par ordre, sans jugement et sans preuves, et exécuté dans les fossés de Vincennes : assassinat qui sema autour du dictateur des haines désormais implacables, et un désir de vengeance qui ne désarma plus. Ce fut ensuite l'odieux guet-apens de Bayonne, où il attira par de basses intrigues, pour les dépouiller de leur couronne héréditaire, les débonnaires et trop confiants Bourbons d'Espagne, l'horrible guerre qui s'ensuivit, ou s'engloutirent trois cent mille hommes, toute l'énergie, toute la moralité, la plus grande partie du prestige, presque toutes les certitudes, presque tous les dévouements et toutes les destinées heureuses de l'Empire. Ce fut enfin l'effroyable et inexcusable campagne de Russie, qui aboutit au désastre définitif de sa fortune, dans les glaces de la Bérézina et les neiges de la Pologne[16]

L'histoire diplomatique de l'Europe, depuis cinquante ans, n'échappe pas à ces règles. Les fautes contre l'équité ont été frappées dans leurs auteurs, comme par une invisible main.

La Russie, après le déchirement de la Pologne, prêta son appui moral à la Prusse pour l'invasion des duchés danois, «un des plus grands crimes de piraterie, dit un historien, qui ait été commis dans les temps modernes». Elle en fut punie, d'abord par la Prusse elle-même, qui, en 1877, au Congrès de Berlin, la dépossédait de tous les avantages remportés sur la Turquie ; puis, plus cruellement encore, par les revers de la guerre de Mandchourie et leur répercussion prolongée dans tout l'empire des tzars qui aboutit en dernier lieu à la révolution sanglante et au chaos bolcheviste.

Au cours des derniers siècles, l'Angleterre a souvent poursuivi une politique froide et égoïste. Après la guerre du Transvaal, elle s'est retrouvée affaiblie, touchant peut-être à ces temps prédits, en termes saisissants, par sir Robert : «L'habileté de nos hommes d'Etat les immortalisera s'ils adoucissent pour nous cette descente, de manière à l'empêcher de devenir une chute ; s'ils la conduisent de manière à la faire ressembler à la Hollande, plutôt qu'à Carthage et à Venise.»

Le détachement de l'Irlande, de l'Egypte, la révolte des Indes sont venus, depuis lors, confirmer ces prévisions.

Tel sera le sort de toutes les nations qui furent grandes par leurs philosophes et leurs penseurs et qui ont eu la faiblesse de remettre leur destinée aux mains de politiciens trop avides.

N'insistons pas sur ces faits. N'avons-nous pas vu se dérouler sous nos yeux, de 1914 à 1918, le drame immense, le drame vengeur, qui a laissé l'Allemagne vaincue, punie de son orgueil et de ses crimes ?

En même temps, il faut reconnaître que la France recevait une leçon terrible, due peut-être à la légèreté, à l'imprévoyance, au sensualisme d'un grand nombre de ses enfants ; mais, avec la victoire, elle retrouvait son prestige dans le monde. Ainsi s'affirmait une fois de plus la haute mission, le rôle providentiel qui lui semblent dévolus et qui consistent à proclamer et à défendre, par toutes les formes du verbe et par l'épée, le droit, la vérité, la justice !

L'Allemagne et l'Autriche, rivées dans un pacte et une complicité farouches, avaient rêvé l'hégémonie de l'Europe et la domination du monde : l'une sur l'Orient, l'autre sur l'Occident. Dans la poursuite de leur but, elles ont foulé aux pieds les engagements les plus solennels, par exemple envers la Belgique ; elles n'ont pas reculé devant les forfaits les plus odieux. Quel a été le résultat ? Après quatre ans d'une lutte acharnée, les empires centraux ont roulé dans l'abîme. L'Autriche n'est plus qu'un fantôme de nation, l'Allemagne amoindrie, ruinée, est en proie aux luttes intestines et à tous les maux économiques.

N'est-ce pas la répercussion des événements de 1870-71 ? A leur tour les Germains ont dû connaître la défaite et l'anarchie.

Jamais peut-être, dans aucune guerre, la lutte de deux principes n'a été plus évidente. D'un côté la force brutale, et de l'autre le droit et la liberté. Et ce qui prouve que Dieu ne se désintéresse pas du sort de notre petit globe : c'est que le droit a vaincu ! On peut dire que, comme les Grecs à Marathon et à Salamine, les soldats de la Marne et de Verdun, soutenus par les puissances invisibles, ont préservé l'humanité du joug du sabre et sauvé la civilisation[17]. Tel sera le jugement impartial de l'histoire !

Oui, l'histoire est un grand enseignement. Nous pouvons lire dans ses profondeurs l'action d'une loi puissante. A travers la succession des événements, parfois, nous sentons passer comme un souffle surhumain ; au milieu de la nuit des siècles, par instants, nous voyons luire comme des éclairs, les radiations d'une pensée éternelle.

Pour les peuples comme pour les individus, il est une justice. En ce qui concerne les peuples, nous venons de la voir se manifester dans l'enchaînement des faits. Pour l'individu, il n'en est pas de même. On ne saurait suivre sa marche, surtout lorsque son action, au lieu d'être immédiate, ne s'exerce qu'à longue échéance. La réincarnation, la redescente dans la chair, le sombre capuchon de matière qui s'abat sur l'âme et fait l'oubli, nous cachent la succession des effets et des causes. Mais nous l'avons vu, particulièrement dans les phénomènes de la transe, dès que nous pouvons soulever le voile étendu sur le passé, et lire ce qui est gravé au fond de l'être humain, alors, dans l'adversité qui le frappe, dans les grandes douleurs, les revers, les afflictions poignantes, nous sommes contraints de reconnaître l'action d'une cause antérieure, d'une cause morale, et de nous incliner devant la majesté des lois qui président aux destinées des âmes, des sociétés et des mondes !

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Le plan se déroule en ses lignes formidables : Dieu envoie à l'humanité ses messies, ses révélateurs, visibles et invisibles, ses guides, ses éducateurs de tous ordres. Mais l'homme, libre dans sa pensée, dans sa conscience, les écoute ou les renie. L'homme est libre ; les incohérences sociales sont son oeuvre. Il jette sa note confuse dans le concert universel ; mais cette note discordante ne parvient pas toujours à dominer l'harmonie des siècles.

Les génies, envoyés d'en haut, brillent comme des flambeaux dans la nuit noire. Sans remonter à la plus haute antiquité, sans parler des Hermès, des Zoroastre, des Krishna, dès l'aurore des temps chrétiens, nous voyons se dresser la stature énorme des prophètes, géants qui dominent encore l'Histoire. Ce sont eux, en effet, qui préparèrent les voies au christianisme, la religion maîtresse, dont naîtra plus tard, à l'évolution des temps, la fraternité universelle. Puis nous voyons le Christ, l'homme de douleur, l'homme d'amour, dont la pensée rayonne d'une beauté impérissable, le drame du Golgotha, la ruine de Jérusalem, la dispersion des Juifs.

De ce côté de la mer bleue, l'épanouissement du génie grec, foyer d'éducation, splendeur d'art et de science, où l'humanité viendra s'éclairer. Enfin, la puissance romaine, qui apprendra au monde le droit, la discipline, la vie sociale.

Ensuite reviennent les âges de sombre ignorance, mille ans de barbarie, le remous des invasions, l'émergence des éléments farouches dans la civilisation, l'abaissement du niveau intellectuel, la nuit de la pensée. Mais Gutenberg, Christophe Colomb, Luther apparaissent. Les cathédrales gothiques s'élèvent ; des continents inconnus se révèlent, la religion se discipline. Grâce à l'imprimerie, l'idée nouvelle se répandra sur tous les points du monde. Après la Réforme viendra la Renaissance, puis les Révolutions !

Et voici qu'après bien des vicissitudes et des luttes, en dépit des persécutions religieuses, des tyrannies civiles et des inquisitions, la pensée s'émancipe. Le problème de la vie qui, avec les conceptions d'une Eglise devenue fanatique et aveugle, restait impénétrable, ce problème va s'éclairer de nouveau. Comme une étoile sur la mer brumeuse, la grande loi reparaît. Le monde va renaître à la vie de l'esprit. L'existence humaine ne sera plus une impasse obscure, mais une route largement ouverte sur l'avenir.

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Les lois de la nature et de l'histoire se complètent et s'affirment dans leur unité imposante. Une loi circulaire préside à l'évolution des êtres et des choses ; elle régit la marche des siècles et celle des humanités. Chaque destinée gravite dans un cercle immense, chaque vie décrit une orbe. Toute l'ascension humaine se divise en cycles, en spirales, qui vont s'agrandissant de façon à prendre un sens de plus en plus universel.

De même que la nature se renouvelle sans cesse en ses résurrections, depuis les métamorphoses des insectes jusqu'à la naissance et la mort des mondes, ainsi les collectivités humaines naissent, se développent et meurent en leurs formes successives. Mais elles ne meurent que pour renaître et croître en perfections, en institutions, arts et sciences, cultes et doctrines.

Aux heures de crise et d'égarement, des envoyés viennent rétablir les vérités obscurcies et remettre l'humanité dans sa voie. Et malgré l'envol des meilleures âmes humaines vers les sphères supérieures, les civilisations terrestres s'amendent et les sociétés évoluent. En dépit des maux inhérents à notre planète, malgré les besoins multiples qui nous oppriment, le témoignage des siècles nous le dit : dans leur ascension séculaire, les intelligences s'affinent, les coeurs deviennent plus sensibles ; l'humanité, dans son ensemble, monte lentement. Dès aujourd'hui, elle aspire à la paix dans la solidarité.

A chaque renaissance, l'individu replonge dans la masse. L'âme, en se réincarnant, prend un masque nouveau. Ses personnalités antérieures s'effacent pour un temps. Cependant, à travers les siècles, on reconnaît certaines grandes figures du passé. On retrouve Krishna dans le Christ et, dans un ordre moins élevé, Virgile en Lamartine, Vercingétorix en Desaix, César en Napoléon.

Dans telle mendiante aux traits altiers, au regard impérieux, accroupie sur un fumier aux portes de Rome, couverte d'ulcères et tendant la main aux passants, on aurait pu reconnaître, au siècle dernier, Messaline, d'après les indications des Esprits.

Combien d'autres âmes coupables vivent autour de nous, cachées en des corps difformes, en proie à des maux, à des infirmités qu'elles ont préparés, moulés elles-mêmes en quelque sorte, par leurs pensées, par leurs actes d'autrefois. Le docteur Pascal nous le dit :

«L'étude des vies antérieures de certains hommes, particulièrement frappés, a révélé d'étranges secrets : ici, une trahison causant un massacre est punie, des siècles plus tard, par une vie douloureuse dès l'enfance et par une infirmité portant en elle le sceau de son origine - la mutité : les lèvres qui trahirent ne peuvent plus parler ; là, un inquisiteur retourne à l'incarnation avec un corps malade dès le bas âge, dans un milieu familial éminemment hostile et avec des intuitions nettes de cruauté passée : les souffrances physiques et morales les plus aiguës le poursuivent sans répit[18]

Ces cas sont plus nombreux qu'on ne le suppose. Il faut voir en eux l'application d'une inflexible règle. Tous nos actes, suivant leur nature, se traduisent par un accroissement ou une diminution de liberté. De là, pour les coupables, la renaissance en des enveloppes misérables, prisons de l'âme, images et répercussion de leur passé.

Ni les problèmes de la vie individuelle, ni ceux de la vie sociale ne s'expliquent sans cette loi des renaissances. Tout le mystère de l'être est là. Par elle, notre passé s'éclaire et l'avenir s'agrandit. Notre personnalité revêt une ampleur inattendue. Nous comprenons que nous ne sommes pas apparus d'hier dans l'univers, comme beaucoup le croient encore ; bien au contraire, notre point d'origine, notre première naissance recule dans la profondeur des temps. Nous nous sentons reliés à cette humanité par mille liens, tissés lentement à travers les siècles ; son histoire est la nôtre ; nous avons voyagé avec elle sur l'océan des âges, affronté les mêmes périls, subi les mêmes revers. L'oubli de ces choses n'est que temporaire. Un jour, tout un monde de souvenirs se réveillera en nous. Le passé, l'avenir, l'Histoire tout entière, prendront à nos yeux un caractère nouveau, un intérêt profond. Notre admiration s'accroîtra pour des destinées si vastes. Les lois divines nous paraîtront plus grandes, plus sublimes. Et la vie elle-même deviendra belle et désirable, malgré ses épreuves, malgré ses maux !



XVIII. - JUSTICE ET RESPONSABILITE. LE PROBLEME DU MAL

La loi des renaissances, avons-nous dit, régit la vie universelle. Avec un peu d'attention, nous pourrions lire dans toute la nature, comme en un livre, le mystère de la mort et de la résurrection.

Les saisons se succèdent dans leur rythme imposant. L'hiver, c'est le sommeil des choses ; le printemps en est le réveil. Le jour alterne avec la nuit ; le repos suit la veille ; l'esprit remonte vers les régions supérieures, pour redescendre ensuite et reprendre, avec plus de forces, la tâche interrompue.

Les transformations de la plante et de l'animal ne sont pas moins significatives. La plante meurt pour renaître à chaque retour de la sève ; tout se fane pour refleurir. La larve, la chrysalide, le papillon, sont autant d'exemples qui reproduisent, avec plus ou moins de fidélité, les phases alternantes de la vie immortelle.

Comment l'homme, seul, pourrait-il être placé en dehors de cette loi ? Alors que tout est relié par des liens puissants et nombreux, comment admettre que notre vie soit comme un point jeté, sans attaches, dans les tourbillons du temps et de l'espace ? Rien avant, rien après ! Non, l'homme, comme toutes choses, est soumis à la loi éternelle. Tout ce qui a vécu revivra sous d'autres formes, pour évoluer et se perfectionner. La nature ne nous fait mourir que pour nous faire revivre. Déjà, par suite du renouvellement périodique des molécules de notre corps, dispersées et rapportées par les courants vitaux, par la nutrition et la déperdition quotidiennes, nous habitons nombre d'enveloppes différentes en une seule vie. N'est-il pas logique d'admettre que nous en habiterons d'autres encore dans l'avenir ?

La succession des existences s'offre donc à nous comme une oeuvre de capitalisation et d'amélioration. Après chaque vie terrestre, l'âme moissonne et recueille, dans son corps fluidique, les expériences et les fruits de l'existence écoulée. Tous ses progrès se reflètent dans cette forme subtile dont elle est inséparable, dans ce corps éthéré, lucide, transparent, qui, s'épurant avec elle, devient l'instrument merveilleux, la harpe qui vibre à tous les souffles de l'infini.

Ainsi l'être psychique se retrouve dans toutes les phases de son ascension, tel qu'il s'est fait lui-même. Aucune noble aspiration n'est stérile ; aucun sacrifice n'est vain. Et dans l'oeuvre immense, tous sont associés, depuis l'âme la plus obscure jusqu'au plus radieux génie. Une chaîne sans fin relie les êtres dans la majestueuse unité du Cosmos. C'est une effusion de lumière et d'amour qui, des sommets divins, ruisselle et s'épand sur tous, pour les régénérer et les féconder. Elle réunit toutes les âmes dans une communion universelle et éternelle, en vertu d'un principe qui est la plus magnifique révélation des temps modernes.

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L'âme doit conquérir, un à un, tous les éléments, tous les attributs de sa grandeur, de sa puissance, de sa félicité. Et pour cela il lui faut l'obstacle, la nature résistante, hostile même, la matière adverse, dont les exigences et les rudes leçons provoquent ses efforts et forment son expérience. De là aussi, dans les étapes inférieures de la vie, la nécessité des épreuves et de la douleur, afin que sa sensibilité s'éveille et qu'en même temps s'exerce son libre choix et grandissent sa volonté et sa conscience. Il faut la lutte pour rendre le triomphe possible et faire surgir le héros. Sans l'iniquité, l'arbitraire, la trahison, pourrait-on souffrir et mourir pour la justice ?

Il faut la souffrance physique et l'angoisse morale pour que l'esprit s'affine, se débarrasse de ses particules grossières, pour que la faible étincelle qui couve dans les profondeurs de l'inconscience se change en une pure et ardente flamme, en une conscience rayonnante, centre de volonté, d'énergie et de vertu.

On ne connaît, on ne goûte et apprécie vraiment que les biens acquis par soi-même, lentement, péniblement. L'âme, créée parfaite comme le voudraient certains penseurs, serait incapable d'apprécier et même de comprendre sa perfection, son bonheur. Sans termes de comparaison, sans échanges possibles avec ses semblables, parfaits comme elle, sans but à son activité, elle serait condamnée à l'inaction, à l'inertie, ce qui serait le pire des états. Car vivre, pour l'esprit, c'est agir, c'est grandir, c'est conquérir toujours de nouveaux titres, de nouveaux mérites, une place toujours plus haute dans la hiérarchie lumineuse et infinie. Et pour mériter, il faut avoir pâti, lutté, souffert. Pour goûter l'abondance, il faut avoir connu la privation. Pour apprécier la clarté des jours, il faut avoir traversé l'ombre des nuits. La douleur est la condition de la joie et le prix de la vertu. Et la vertu est le bien le plus précieux qu'il y ait dans l'univers.

Construire son moi, son individualité, à travers mille et mille vies, accomplies sur des centaines de mondes et, sous la direction de nos frères aînés, de nos amis de l'espace, escalader les chemins du ciel, s'élancer toujours plus haut, se faire un champ d'action toujours plus large, proportionné à l'oeuvre accomplie ou rêvée, devenir un des acteurs du drame divin, un des agents de Dieu dans l'Oeuvre éternelle ; travailler pour l'univers, comme l'univers travaille pour nous, voilà le secret de la destinée !

Ainsi l'âme monte de sphère en sphère, de cercle en cercle, unie aux êtres qu'elle a aimés ; elle va, poursuivant ses pérégrinations, à la recherche des perfections divines. Parvenue aux régions supérieures, elle est affranchie de la loi des renaissances. La réincarnation n'est plus une obligation pour elle, mais seulement un acte de sa volonté, l'accomplissement d'une mission, une oeuvre de sacrifice.

Quand il a atteint les hauteurs suprêmes, l'esprit se dit parfois : «Je suis libre ; j'ai brisé pour jamais les fers qui m'enchaînaient aux mondes matériels. J'ai acquis la science, l'énergie, l'amour. Mais ce que j'ai acquis, je veux le partager avec mes frères, les hommes, et pour cela, j'irai de nouveau vivre parmi eux ; j'irai leur offrir ce qu'il y a de meilleur en moi ; je reprendrai un corps de chair. Je redescendrai vers ceux qui peinent, vers ceux qui souffrent, vers ceux qui ignorent, pour les aider, les consoler, les éclairer !» Et alors, nous avons Lao-tseu ; nous avons le Bouddha ; nous avons Socrate ; nous avons le Christ ; en un mot, toutes les grandes âmes qui ont donné leur vie pour l'humanité !

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Résumons-nous. Au cours de cette étude, nous avons démontré l'importance de la doctrine des réincarnations. Nous avons vu là une des bases essentielles sur lesquelles repose le nouveau spiritualisme. Sa portée est immense. Elle explique l'inégalité des conditions humaines, la variété infinie des aptitudes, des facultés, des caractères. Elle dissipe les troublants mystères et les contradictions de la vie ; elle résout le problème du mal. Par elle, l'ordre succède au désordre ; la lumière se fait au sein du chaos ; les injustices disparaissent, les iniquités apparentes du sort s'évanouissent, pour faire place à la loi forte et majestueuse de la répercussion des actes et de leurs conséquences. Et cette loi d'immanente justice qui gouverne les mondes, Dieu l'a inscrite au fond des choses et dans la conscience humaine.

La doctrine des réincarnations rapproche les hommes plus que toute autre croyance, en leur apprenant leur communauté d'origines et de fins, en leur montrant la solidarité qui les relie tous dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. Elle leur dit qu'il n'y a parmi eux ni déshérités, ni favorisés ; chacun est fils de ses oeuvres, maître de sa destinée. Nos souffrances sont les conséquences du passé ou bien l'école austère où s'apprennent les hautes vertus et les grands devoirs.

Nous parcourrons toutes les étapes de la route immense. Nous passerons tour à tour par toutes les conditions sociales, pour acquérir les qualités inhérentes à ces milieux. Ainsi, cette solidarité qui nous lie compense dans une harmonie finale la variété infinie des êtres, résultant de l'inégalité de leurs efforts et aussi des nécessités de leur évolution. Avec elle, plus d'envie, plus de mépris, plus de haine ! Les plus petits d'entre nous ont été grands peut-être, et les plus grands renaîtront petits, s'ils abusent de leur supériorité. Chacun à son tour, à la joie comme à la peine ! De là, la vraie confraternité des âmes. Nous nous sentons tous unis à jamais sur les degrés de notre ascension collective ; nous apprenons à nous aider, à nous soutenir, à nous tendre la main !

A travers les cycles du temps, tous se perfectionnent et s'élèvent. Les criminels du passé deviendront les sages de l'avenir. Une heure viendra où nos défauts seront effacés, où nos vices, où nos plaies morales seront guéris. Les âmes frivoles deviendront sérieuses ; les intelligences obscures s'illumineront. Toutes les forces du mal qui vibrent en nous se seront transformées en forces du bien. De l'être faible, indifférent, fermé à toutes les grandes pensées, sortira, à la suite des âges, un esprit puissant, qui réunira toutes les connaissances, toutes les qualités, et deviendra apte à réaliser les plus sublimes choses.

Ce sera l'oeuvre des existences accumulées. Il en faudra un bien grand nombre sans doute pour opérer un tel changement, pour dépouiller l'écorce de nos imperfections, faire disparaître les aspérités de nos caractères ; transformer les âmes de ténèbres en âmes de lumière ! Mais rien n'est puissant et durable qui n'a pris le temps nécessaire pour germer, sortir de l'ombre, monter vers le ciel. L'arbre, la forêt, les couches du sol, les astres et les mondes nous le disent dans leur profond langage. Nulle semence ne se perd ; nul effort n'est inutile. La tige ne donne sa feuille et son fruit qu'à l'heure dite. La vie n'éclôt sur les terres de l'espace qu'après d'immenses périodes géologiques.

Voyez ces diamants splendides qui ornent la beauté des femmes et étincellent de mille feux. Combien de métamorphoses n'ont-ils pas eu à subir pour acquérir cette pureté incomparable, cet éclat fulgurant ? Quelle lente incubation au sein de la matière obscure !

Il en est de même de l'entité humaine. Pour se dépouiller de ses éléments grossiers et acquérir tout son éclat, il lui faut des périodes d'évolution plus vastes encore, de lentes incubations dans la chair.

C'est ici, dans ce travail de perfectionnement, qu'apparaît l'utilité, l'importance des vies d'épreuves, des vies modestes et effacées, des existences de labeur et de devoir, pour vaincre les passions farouches, l'orgueil et l'égoïsme, pour guérir les plaies morales. A ce point de vue, le rôle des humbles, des petits en ce monde, les tâches dédaignées se révèlent à nos yeux dans toute leur grandeur : nous comprenons mieux la nécessité du retour dans la chair pour se racheter et pour s'épurer.

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En résolvant le problème du mal, le nouveau spiritualisme montre une fois de plus sa supériorité sur les autres doctrines.

Pour les matérialistes évolutionnistes, le mal et la douleur sont constants, universels. Partout, disent Taine, Soury, Nietzsche, Haeckel, nous voyons le mal s'épanouir et toujours le mal régnera dans l'humanité. Cependant, ajoutent-ils, avec le progrès le mal deviendra moins fréquent, mais il sera plus douloureux, parce que notre sensibilité physique et morale ira croissant. Et il faudra toujours souffrir et pleurer, sans espoir, sans consolation, par exemple dans le cas d'une catastrophe, à leurs yeux irréparable, comme la mort d'un être chéri. Par conséquent, le mal l'emportera toujours sur le bien.

Certaines doctrines religieuses ne sont pas beaucoup plus consolantes. D'après le catholicisme, le mal semble aussi prédominer dans l'univers et Satan paraît bien plus puissant que Dieu. L'enfer, selon la parole fatidique, se peuple constamment de foules innombrables, tandis que le paradis est le partage de rares élus. Pour le croyant orthodoxe, la perte, la séparation des êtres qu'il a aimés est presque aussi définitive que pour le matérialiste. Il n'y a jamais pour lui certitude complète de les retrouver, de les rejoindre un jour.

Avec le nouveau spiritualisme, la question prend un tout autre aspect. Le mal n'est plus que l'état transitoire de l'être en voie d'évolution vers le bien. Le mal, c'est la mesure de l'infériorité des mondes et des individus ; c'est aussi, nous l'avons vu, la sanction du passé. Toute échelle comporte des degrés. Nos vies terrestres représentent les bas degrés de notre éternelle ascension.

Tout, autour de nous, démontre l'infériorité de la planète que nous habitons. Très inclinée sur son axe, sa situation astronomique est la cause de perturbations fréquentes et de brusques changements de température : tempêtes, raz de marée, convulsions sismiques, chaleurs torrides, froids rigoureux. L'humanité terrestre, pour subsister, est condamnée à un pénible labeur. Des millions d'hommes, courbés sous leur tâche, ne connaissent ni le repos ni le bien-être. Or, il existe des rapports étroits entre l'ordre physique des mondes et l'état moral des sociétés qui les peuplent. Les mondes imparfaits comme la Terre sont réservés, en général, aux âmes encore peu évoluées.

Toutefois, notre séjour en ce milieu n'est que temporaire et subordonné aux exigences de notre éducation psychique. D'autres mondes, mieux partagés sous tous les rapports, nous attendent. Le mal, la douleur, la souffrance, attributs de la vie terrestre, ont leur rôle obligé. C'est le fouet, l'éperon qui nous stimulent et nous portent en avant.

Le mal, à ce point de vue, n'a plus qu'un caractère relatif et passager ; c'est la condition de l'âme encore enfant qui s'essaie à la vie. Par le fait même des progrès accomplis, il s'atténue peu à peu, disparaît, s'évanouit à mesure que l'âme monte les échelons conduisant à la puissance, à la vertu, à la sagesse !

Alors, la justice se révèle dans l'univers. Il n'y a plus d'élus ni de réprouvés. Tous subissent la conséquence de leurs actes, mais tous réparent, rachètent et se relèvent tôt ou tard, pour évoluer depuis les mondes obscurs et matériels jusqu'à la lumière divine. Toutes les âmes aimantes se retrouvent, se rejoignent dans leur ascension, pour coopérer ensemble à la grande oeuvre et participer à la communion universelle.

Il n'y a donc pas de mal réel, de mal absolu dans l'univers, mais partout la réalisation lente et progressive d'un idéal supérieur ; partout l'action d'une force, d'une puissance, d'une cause qui, tout en nous laissant libres, nous attire et nous entraîne vers un état meilleur. Partout le grand labeur des êtres travaillant à développer en eux, au prix d'immenses efforts, la sensibilité, le sentiment, la volonté, l'amour !

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Insistons sur la notion de justice, qui est capitale : capitale, car c'est un besoin, une nécessité impérieuse pour tous de savoir que la justice n'est pas un vain mot, qu'il y a une sanction à tous les devoirs et des compensations pour toutes douleurs. Aucun système ne peut satisfaire notre raison, notre conscience, s'il ne réalise la notion de justice dans toute son ampleur. Cette notion est gravée en nous ; elle est la loi de l'âme et de l'univers, et c'est pour l'avoir méconnue que tant de doctrines s'affaiblissent et s'éteignent, à l'heure présente, autour de nous.

Or la doctrine des vies successives est un resplendissement de l'idée de justice. Elle lui donne un relief, un éclat incomparables. Toutes nos vies sont solidaires les unes des autres et s'enchaînent rigoureusement. Nos actes et leurs conséquences constituent une succession d'éléments qui se rattachent les uns aux autres par la relation étroite de cause à effet. Nous en subissons constamment en nous-mêmes, dans notre être intérieur comme dans les conditions extérieures de notre vie, les résultats inévitables. Notre volonté agissante est une cause génératrice d'effets plus ou moins lointains, bons ou mauvais, qui retombent sur nous et forment la trame de nos destins.

Le christianisme, renonçant à ce monde, rejetait le bonheur et la justice dans l'Au-delà. Et si ses enseignements pouvaient suffire aux simples et aux croyants, il devenait facile aux sceptiques habiles de se dispenser de la justice, en prétextant que son règne n'était pas de la terre. Mais avec la preuve des vies successives, il en est tout autrement. La justice n'est plus reléguée dans un domaine chimérique et inconnu. C'est ici même ; c'est en nous et autour de nous qu'elle exerce son empire. L'homme doit réparer sur le plan physique le mal qu'il a accompli sur ce même plan. Il redescend dans le creuset de la vie, dans le milieu même où il s'est rendu coupable, près de ceux qu'il a trompés, spoliés, dépouillés, subir les conséquences de ses agissements antérieurs.

Avec le principe des renaissances, l'idée de justice se précise et se vérifie. La loi morale, la loi du Bien se révèle dans toute son harmonie. L'homme le comprend enfin : cette vie n'est qu'un anneau de la grande chaîne de ses existences ; tout ce qu'il sème, il le récoltera tôt ou tard. Dès lors, il n'est plus possible de méconnaître nos devoirs ni d'éluder nos responsabilités. En ceci, comme en tout, le lendemain devient le produit de la veille. Sous l'apparente confusion des faits, nous découvrons les rapports qui les lient. Au lieu d'être asservis à une destinée inflexible dont la cause nous serait extérieure, nous en devenons les maîtres et les auteurs. Bien loin d'être dominé par le sort, l'homme le domine et le crée, par sa volonté et ses actes. L'idéal de justice n'est plus rejeté dans un monde transcendantal ; nous pouvons en définir les termes dans chaque vie humaine renouvelée, dans son rapport avec les lois universelles, dans le domaine des choses réelles et tangibles.

Cette grande lumière se fait précisément à l'heure où les vieilles croyances s'affaissent sous le poids du temps, où tous les systèmes se lézardent, où les dieux du passé se voilent et s'éloignent. Depuis longtemps, la pensée humaine, anxieuse, tâtonne dans la nuit à la recherche du nouvel édifice moral qui doit l'abriter. Et voici que la doctrine des renaissances vient lui offrir l'idéal nécessaire à toute société en marche et, en même temps, le correctif indispensable aux appétits violents, aux ambitions démesurées, à l'avidité des richesses, des places, des honneurs, une digue au débordement de sensualisme qui menace de nous submerger.

Avec elle, l'homme apprend à supporter sans amertume et sans révolte les existences douloureuses, indispensables à sa purification. Il apprend à se soumettre aux inégalités naturelles et passagères qui sont le résultat de la loi d'évolution, à dédaigner les divisions factices et malsaines, provenant des préjugés de castes, de religions ou de races. Ces préjugés s'évanouissent entièrement le jour où l'on sait que tout esprit, dans ses vies ascendantes, doit passer par les milieux les plus divers.

Grâce à la notion des vies successives, en même temps que les responsabilités individuelles, celles des collectivités nous apparaissent plus distinctes. Il y a chez nos contemporains une tendance à rejeter le poids des difficultés présentes sur les générations à venir. Persuadés qu'ils ne reviendront plus sur la terre, ils laissent à nos successeurs le soin de résoudre les problèmes épineux de la vie politique et sociale.

Avec la loi des destinées, la question change aussitôt d'aspect. Non seulement le mal que nous aurons accompli retombera sur nous et nous devrons payer nos dettes jusqu'à la dernière obole, mais l'état social que nous aurons contribué à perpétuer avec ses vices, ses iniquités, nous reprendra dans son lourd engrenage à notre retour sur la terre, et nous souffrirons de toutes ses imperfections. Cette société, à laquelle nous aurons beaucoup demandé et peu donné, redeviendra de nouveau notre société, société marâtre pour ses fils égoïstes et ingrats.

Au cours de nos étapes terrestres, tantôt puissants ou faibles, dirigeants ou dirigés, nous sentirons souvent retomber sur nous le poids des injustices que nous aurons laissé perpétuer. Et n'oublions pas une chose. Les existences obscures, les vies humbles et effacées seront de beaucoup les plus nombreuses pour chacun de nous, aussi longtemps que les hommes possédant l'aisance, l'éducation, l'instruction ne représenteront qu'une minorité dans l'ensemble des populations du globe.

Mais quand la grande doctrine sera devenue la base de l'éducation humaine et le partage de tous, quand la preuve des vies successives apparaîtra à tous les yeux, alors, les plus instruits, les plus réfléchis, développant en eux les intuitions du passé, comprendront qu'ils ont vécu dans tous les milieux sociaux, et ils en éprouveront plus de tolérance et de bienveillance envers les petits. Ils sentiront qu'il y a moins de méchanceté et d'aigreur que de souffrance révoltée dans l'âme des déshérités, et quel parti admirable ils peuvent tirer de leur propre expérience, en répandant autour d'eux la lumière, l'espérance, la consolation.

Alors l'intérêt, le bien personnel deviendra le bien de tous. Chacun se sentira porté à coopérer plus activement à l'amélioration de cette société, au sein de laquelle il faudra renaître pour progresser avec elle et avancer vers l'avenir.

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L'heure présente est encore une heure de luttes : lutte des nations pour la conquête du globe, lutte de classes pour la conquête du bien-être et du pouvoir. Autour de nous s'agitent des forces aveugles et profondes, forces qui s'ignoraient hier et qui, aujourd'hui, s'organisent et entrent en action. Une société agonise ; une autre naît. L'idéal du passé s'effondre. Quel sera celui de demain ?

Une période de transition s'est ouverte ; une phase différente de l'évolution humaine est commencée, phase obscure, pleine, à la fois, de promesses et de menaces. Dans l'âme des générations qui montent, reposent les germes de floraisons nouvelles : fleurs du mal ou fleurs du bien ?

Beaucoup s'alarment ; beaucoup s'épouvantent. Ne doutons pas de l'avenir de l'humanité, de son ascension vers la lumière, et répandons autour de nous, avec un courage et une persévérance inlassables, les vérités qui assurent les lendemains et font les sociétés fortes et heureuses.

Les défectuosités de notre organisation sociale proviennent surtout de ceci : nos législateurs, dans leurs conceptions étroites, n'embrassent que l'horizon d'une vie matérielle. Ne comprenant pas le but évolutif de l'existence et l'enchaînement de nos vies terrestres, ils ont établi un état de choses incompatible avec les fins réelles de l'homme et de la société.

La conquête du pouvoir par le grand nombre n'est pas faite pour élargir ce point de vue. Le peuple suit l'instinct sourd qui le pousse. Incapable de mesurer le mérite et la valeur de ses représentants, il porte trop souvent au pouvoir ceux qui épousent ses passions et partagent sa cécité. L'éducation populaire est à refaire entièrement ; car, seul, l'homme éclairé pourra collaborer avec intelligence, courage et conscience à la rénovation sociale.

Dans les revendications actuelles, on spécule beaucoup trop sur la notion de droit ; on surexcite les appétits, on exalte les esprits. On oublie que le droit est inséparable du devoir et même qu'il n'en est que la résultante. De là, une rupture d'équilibre, une interversion des rapports, de cause à effet, c'est-à-dire du devoir au droit dans la répartition des avantages sociaux, ce qui constitue une cause permanente de division et de haine entre les hommes. L'individu qui envisage seulement son intérêt propre et son droit personnel est encore placé bien bas sur l'échelle d'évolution.

Ainsi que l'a dit Godin, le fondateur du familistère de Guise : «Le droit est fait avec du devoir accompli». Les services rendus à l'humanité étant la cause, le droit devient l'effet. Dans une société bien organisée, chaque citoyen se classera d'après sa valeur personnelle, son degré d'évolution et dans la mesure de son apport social.

L'individu ne doit occuper qu'une situation méritée. Son droit est en proportion égale avec sa capacité pour le bien. Telle est la règle, telle est la base de l'ordre universel, et aussi longtemps que l'ordre social n'en sera pas le décalque, l'image fidèle, il sera précaire et instable.

En vertu de cette règle, chaque membre d'une collectivité, au lieu de revendiquer des droits fictifs, doit s'efforcer de s'en rendre digne en accroissant sa valeur propre et sa participation à l'oeuvre commune. L'idéal social se transforme, le sens de l'harmonie se développe, le champ de l'altruisme s'élargit.

Mais, dans l'état actuel des choses, au sein d'une société où fermentent tant de passions, où s'agitent tant de forces brutales, au milieu d'une civilisation faite d'égoïsme et de convoitise, d'incohérence et de mauvais vouloir, de sensualité et de souffrance, bien des convulsions sont à craindre.

Parfois, on entend monter le flot grondant. La plainte de ceux qui souffrent se change en cris de colère. Les foules se comptent. Des intérêts séculaires sont menacés. Mais une foi nouvelle se lève, illuminée par un rayon d'en haut et appuyée sur des faits, sur des preuves sensibles. Elle dit à tous : «Soyez unis, car vous êtes frères, frères ici-bas, frères dans l'immortalité. Travaillez en commun à rendre plus douces les conditions de la vie sociale, plus faciles vos tâches de demain. Travaillez à augmenter les trésors de savoir, de sagesse, de puissance qui sont l'héritage de l'humanité. Le bonheur n'est pas dans la lutte, dans la vengeance ; il est dans l'union des coeurs et des volontés !»



XIX. - LA LOI DES DESTINEES

La preuve des vies successives étant faite, le chemin de l'existence se trouve déblayé, la route ferme et sûre, tracée. L'âme voit clairement sa destinée, qui est l'ascension vers la sagesse la plus haute, vers la lumière la plus vive. L'équité gouverne le monde ; notre bonheur est entre nos mains. L'Univers ne peut plus faillir, son but étant la beauté, ses moyens, la justice et l'amour. Dès lors, toute crainte chimérique, toute terreur de l'Au-delà s'évanouit. Au lieu de redouter l'avenir, l'homme goûte la joie des certitudes éternelles. Avec la confiance aux lendemains, ses forces redoublent ; son effort vers le bien en sera centuplé.

Pourtant une question se pose encore : par quels ressorts secrets l'action de la justice s'exerce-t-elle dans l'enchaînement de nos existences ?

Remarquons tout d'abord que le fonctionnement de la justice humaine ne nous offre rien de comparable à la loi divine des destinées. Celle-ci s'accomplit d'elle-même, sans intervention extérieure, aussi bien pour les individus que pour les collectivités. Ce que nous appelons le mal, l'offense, la trahison, le meurtre, détermine chez les coupables un état d'âme qui les livre aux coups du sort, dans une mesure proportionnelle à la gravité de leurs actes.

Cette loi immuable est, avant tout, une loi d'équilibre. Elle établit l'ordre dans le monde moral de la même manière que les lois de la gravitation et de la pesanteur assurent l'ordre et l'équilibre dans le monde physique. Son mécanisme est à la fois simple et grand. Tout mal se rachète par la douleur. Ce que l'homme accomplit en accord avec la loi du bien lui procure la quiétude et contribue à son élévation ; toute violation provoque la souffrance. Celle-ci poursuit son oeuvre intérieure ; elle fouille aux profondeurs de l'être ; elle met à jour les trésors de sagesse et de beauté qu'il contient et, en même temps, en élimine les germes malsains. Elle prolongera son action et reviendra à la charge aussi longtemps qu'il le faudra, jusqu'à ce qu'il s'épanouisse dans le bien et vibre à l'unisson des forces divines. Mais, dans la poursuite de cette oeuvre grandiose, des compensations seront réservées à l'âme. Des joies, des affections, des périodes de repos et de bonheur alterneront dans le chapelet de ses vies avec les existences de lutte, de rachat et de réparation. Ainsi tout est ménagé, disposé avec un art, une science, une bonté infinis dans l'oeuvre providentielle.

Au début de sa course, dans son ignorance et sa faiblesse, l'homme méconnaît et transgresse souvent la loi. De là, les épreuves, les infirmités, les servitudes matérielles. Mais dès qu'il s'éclaire, dès qu'il apprend à mettre les actes de sa vie en harmonie avec la règle universelle, par cela même, il offre de moins en moins prise à l'adversité.

Nos pensées et nos actes se traduisent en mouvements vibratoires, et leur foyer d'émission, par la répétition fréquente de ces mêmes actes et pensées, se transforme peu à peu en un générateur puissant pour le bien ou pour le mal. L'être se classe ainsi lui-même, par la nature des énergies dont il devient le centre rayonnant. Mais tandis que les forces du bien se multiplient par elles-mêmes et grandissent sans cesse, les forces du mal se détruisent par leurs propres effets, car ces effets reviennent vers leur cause, vers leur centre d'émission et se traduisent toujours en conséquences douloureuses. Le méchant, comme tous les êtres, étant soumis à l'impulsion évolutive, voit par là s'accroître forcément sa sensibilité. Les vibrations de ses actes, de ses pensées mauvaises, après avoir effectué leur trajectoire, reviennent tôt ou tard vers lui, l'oppriment et l'acculent à la nécessité de se réformer.

Ce phénomène pourrait s'expliquer scientifiquement par la corrélation des forces, par cette sorte de synchronisme vibratoire qui ramène toujours l'effet à sa cause. Nous en avons une démonstration dans ce fait bien connu : en temps d'épidémie, de contagion, ce sont surtout les personnes dont les forces vitales s'harmonisent avec les causes morbides en action qui sont frappées, tandis que les individus doués d'une volonté ferme et exempts de crainte restent généralement indemnes.

Il en est de même dans l'ordre moral. Les pensées de haine et de vengeance, les désirs de nuire, venus du dehors, ne peuvent agir sur nous et nous influencer, qu'à la condition d'y rencontrer des éléments qui vibrent à l'unisson de ces pensées, de ces désirs. S'il n'existe rien en nous de similaire, ces forces mauvaises glissent sans nous pénétrer ; elles retournent vers celui qui les a projetées, pour le frapper à son tour, soit dans le présent, soit dans l'avenir, lorsque des circonstances particulières, les feront rentrer dans le courant de sa destinée.

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La loi de répercussion des actes a donc quelque chose de mécanique, d'automatique en apparence. Pourtant, lorsqu'elle entraîne de dures expiations, des réparations douloureuses, de grands Esprits interviennent pour en régler l'exercice et accélérer la marche des âmes en voie d'évolution. Leur influence se fait surtout sentir à l'heure de la réincarnation, afin de guider ces âmes dans leur choix, en déterminant les conditions et les milieux favorables à la guérison de leurs maladies morales et au rachat des fautes antérieures.

Nous savons qu'il n'est pas d'éducation complète sans la douleur. En nous plaçant à ce point de vue, il faut nous garder de voir dans les épreuves et les maux de l'humanité la conséquence exclusive de fautes passées. Tous ceux qui souffrent ne sont pas forcément des coupables en voie d'expiation. Beaucoup sont simplement des esprits avides de progrès, qui ont choisi des vies pénibles et laborieuses pour retirer le bénéfice moral s'attachant à toute peine endurée.

Cependant, en thèse générale, c'est du choc, c'est du conflit de l'être inférieur qui s'ignore encore, avec la loi d'harmonie, que naît le mal, la souffrance. C'est par le retour graduel et volontaire du même être dans cette harmonie que se rétablit le bien, c'est-à-dire l'équilibre moral. Dans toute pensée, dans toute oeuvre, il y a action et réaction, et celle-ci est toujours proportionnelle en intensité à l'action réalisée. Aussi pouvons-nous dire : l'être récolte exactement ce qu'il a semé.

Il le récolte en effet, puisque, par son action continue, il modifie sa propre nature, il affine ou matérialise son enveloppe fluidique, le véhicule de l'âme, l'instrument qui sert à toutes ses manifestations et sur lequel se modèle le corps physique à chaque renaissance.

Nous l'avons vu précédemment, notre situation dans l'Au-delà résulte des actions répétées que nos pensées et notre volonté exercent constamment sur le périsprit. Suivant leur nature et leur objectif, elles le transforment peu à peu en un organisme subtil et radiant, ouvert aux plus hautes perceptions, aux sensations les plus délicates de la vie de l'espace, capable de vibrer harmoniquement avec les esprits élevés et de participer aux joies et aux impressions de l'infini. Dans le sens inverse, elles en feront une forme opaque, grossière, enchaînée à la terre par sa matérialité même et condamnée à rester confinée dans les basses régions.

Cette action continue de la pensée et de la volonté, exercée à la suite des siècles et des existences sur le périsprit, nous fait comprendre comment se créent et se développent nos aptitudes physiques, aussi bien que nos facultés intellectuelles et nos qualités morales.

Nos aptitudes pour chaque genre de travail, notre habileté, notre dextérité en toutes choses sont le résultat d'innombrables actions mécaniques accumulées et enregistrées par le corps subtil, de même que tous les souvenirs et les acquis mentaux sont gravés dans la conscience profonde. A la renaissance, ces aptitudes sont transmises, par une nouvelle éducation, de la conscience externe aux organes matériels. Ainsi s'explique l'habileté consommée et presque native de certains musiciens et, en général, de tous ceux qui montrent dans un domaine quelconque, une supériorité d'exécution qui surprend à première vue.

Il en est de même des facultés et des vertus, de toutes les richesses de l'âme acquises à la suite des temps. Le génie est un long et immense effort dans l'ordre intellectuel, et la sainteté a été conquise par une lutte séculaire contre les passions et les attractions inférieures.

Avec un peu d'attention nous pourrions étudier et suivre en nous le processus de notre évolution morale. Chaque fois que nous accomplissons une bonne action, un acte généreux, une oeuvre de charité, de dévouement, à chaque sacrifice du moi, ne sentons-nous pas une sorte de dilatation intérieure ? Quelque chose semble s'épanouir en nous. Une flamme s'allume ou s'avive aux profondeurs de l'être.

Cette sensation n'est pas illusoire. L'esprit s'éclaire à chaque pensée altruiste, à chaque élan de solidarité et de pur amour. Si ces pensées et ces actes se répètent, se multiplient, s'accumulent, l'homme se trouve comme transformé à l'issue de son existence terrestre. L'âme et son enveloppe fluidique auront acquis un pouvoir de radiation plus intense.

Dans le sens contraire, toute pensée mauvaise, tout acte coupable, toute fâcheuse habitude provoque un resserrement, une contraction de l'être psychique, dont les éléments se condensent, s'enténèbrent, se chargent de fluides grossiers.

Les actes violents, la cruauté, le meurtre, le suicide, produisent dans l'organisme du coupable un trouble, un ébranlement prolongé, qui se répercute de renaissance en renaissance sur le corps matériel et se traduit en maladies nerveuses, en tics, convulsions, et même en difformités, en infirmités, en cas de folie, suivant la gravité des causes et la puissance des forces en action. Tout manquement à la loi entraîne un amoindrissement, un malaise, une privation de liberté.

Les vies impures, la luxure, l'ivrognerie, la débauche, nous ramènent en des corps débiles, dépourvus de vigueur, de santé, de beauté. L'être humain qui abuse de ses forces vitales se condamne lui-même à un avenir misérable, à des infirmités plus ou moins cruelles.

Tantôt la réparation s'effectue en une longue vie de souffrances, nécessaire pour détruire en nous les causes du mal, ou bien en une existence courte et difficile, close par une mort tragique. Une attraction mystérieuse rassemble parfois les coupables de fort loin sur un point donné, pour les frapper en commun. Citons comme exemples les catastrophes célèbres, les grands sinistres, les morts collectives, tels que l'incendie du bazar de la Charité, l'explosion de Courrières, celle de l'Iéna, le naufrage du Titanic et de tant d'autres navires.

Ainsi s'expliquent les brèves existences. Elles sont le complément de vies précédentes, trop tôt closes, abrégées prématurément, soit par des excès, des abus ou par toute autre cause morale, et qui, normalement, auraient dû se prolonger.

Il faut se garder d'assimiler à ces cas les morts d'enfants en bas âge. La courte vie d'un enfant peut être une épreuve pour les parents, comme pour l'esprit qui veut s'incarner. En général, c'est simplement une entrée manquée sur le théâtre de la vie, soit pour des causes physiques, soit par un défaut d'adaptation entre les fluides. Dans ce cas, la tentative d'incarnation se renouvelle peu après dans le même milieu ; elle se reproduit jusqu'à réussite complète, ou bien, si les difficultés sont insurmontables, elle s'effectue dans un milieu plus favorable.

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Toutes ces considérations le démontrent : pour assurer l'épuration fluidique et le bon état moral de l'être, il y a une discipline de la pensée à établir, une hygiène de l'âme à suivre, comme il y a une hygiène physique à observer pour maintenir la santé du corps.

D'après cette action constante de la pensée et de la volonté sur le périsprit, on voit que la rétribution est absolument parfaite. Chacun recueille le fruit impérissable de ses oeuvres passées et présentes. Il le recueille, non pas par l'effet d'une cause extérieure, mais par un enchaînement qui relie en nous-mêmes la peine à la joie, l'effort au succès, la faute au châtiment. C'est donc dans l'intimité secrète de nos pensées et le grand jour de nos actes qu'il faut chercher la cause efficiente de notre situation présente et à venir.

Nous sommes placés suivant nos mérites dans le milieu où nos antécédents nous appellent. Si nous nous trouvons malheureux, c'est parce que nous ne sommes pas assez parfaits pour jouir d'un meilleur sort. Mais notre destinée s'améliorera dès que nous saurons faire naître en nous plus de désintéressement, de justice et d'amour. L'être doit perfectionner, embellir sans cesse sa nature intime, augmenter sa valeur propre, construire l'édifice de sa conscience : tel est le but de son évolution.

Chacun de nous possède ce génie particulier que les Druides appelaient l'awen, c'est-à-dire l'aptitude primordiale de tout être à réaliser une des formes spéciales de la pensée divine. Dieu a déposé au fond de l'âme les germes de facultés puissantes et variées ; toutefois, il est une des formes de son génie qu'elle est appelée à développer par-dessus toutes les autres, par un travail constant, jusqu'à ce qu'elle l'ait porté à son point d'excellence. Ces formes sont innombrables. Ce sont les aspects multiples de l'intelligence, de la sagesse et de la beauté éternelles : la musique, la poésie, l'éloquence, le don d'invention, la prévision de l'avenir et des choses cachées, la science ou la force, la bonté, le don d'éducation, le pouvoir de guérir, etc..

En projetant l'entité humaine, la pensée divine l'imprègne plus particulièrement d'une de ces forces et par cela même lui assigne un rôle spécial dans le vaste concert universel.

Les missions de l'être, sa destinée, son action dans l'évolution générale se préciseront de plus en plus dans le sens de ses aptitudes propres, aptitudes d'abord latentes et confuses au début de sa course, mais qui vont s'éveiller, grandir, s'accentuer, à mesure qu'il parcourra la spirale immense. Les intuitions, les inspirations qu'il recevra d'en haut répondront à ce côté spécial de son caractère. Selon ses besoins et ses appels, c'est sous cette forme qu'il percevra, au fond de lui-même, la mélodie divine.

Ainsi Dieu, de la variété infinie des contrastes sait faire jaillir l'harmonie, aussi bien dans la nature qu'au sein des humanités.

Et si l'âme abuse de ces dons, si elle les applique aux oeuvres du mal, si elle en conçoit de la vanité ou de l'orgueil, il lui faudra, comme expiation, renaître en des organismes impuissants à les manifester. Elle vivra, génie méconnu, humilié, parmi les hommes, assez longtemps pour que la douleur ait triomphé des excès de la personnalité et lui ait permis de reprendre son essor sublime, sa course, un moment interrompue, vers l'idéal.

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Ames humaines qui parcourez ces pages, élevez vos pensées et vos résolutions à la hauteur des tâches qui vous échoient. Les routes de l'infini s'ouvrent devant vous, semées de merveilles inépuisables. En quelque point que votre essor vous porte, partout des sujets d'étude vous attendent, avec des sources intarissables de joies et des éblouissements de lumière et de beauté. Partout et toujours, des horizons insoupçonnés succéderont aux horizons parcourus.

Tout est beauté dans l'oeuvre divine. Dans votre ascension, il vous est réservé d'en goûter les aspects innombrables, souriants ou terribles, depuis la fleur délicate jusqu'aux astres flamboyants, d'assister aux éclosions des mondes et des humanités. En même temps, vous sentirez se développer votre compréhension des choses célestes et s'accroître votre désir ardent de pénétrer Dieu, de plonger en lui, dans sa lumière, dans son amour ; en Dieu, notre source, notre essence, notre vie !

L'intelligence humaine ne saurait décrire les avenirs pressentis, les ascensions entrevues. Notre esprit, enfermé dans un corps d'argile, dans les liens d'un organisme périssable, ne peut y trouver les ressources nécessaires pour exprimer ces splendeurs ; l'expression restera toujours au-dessous des réalités. L'âme, dans ses intuitions profondes, a la sensation des choses infinies dont elle participe et auxquelles elle aspire. Sa destinée est d'en vivre et d'en jouir dans une mesure croissante. Mais elle chercherait en vain à les exprimer avec les balbutiements d'une faible langue humaine ; en vain elle s'ingénierait à traduire les choses éternelles dans le pauvre langage de la terre. La parole est impuissante, mais la conscience évoluée perçoit les subtiles radiations de la vie supérieure.

Un jour viendra où l'âme agrandie dominera le temps et l'espace. Un siècle ne sera plus pour elle qu'un instant dans la durée et, d'un éclair de sa pensée, elle franchira les abîmes du ciel. Son organisme subtil, affiné par des milliers de vies, vibrera à tous les souffles, à toutes les voies, à tous les appels de l'immensité. Sa mémoire plongera aux âges évanouis. Elle pourra revivre à volonté tout ce qu'elle aura vécu, appeler à elle ou rejoindre les âmes chéries qui auront partagé ses joies et ses douleurs.

Car toutes les affections du passé se retrouvent et se relient dans la vie de l'espace ; de nouvelles amitiés se nouent et, de proche en proche, une communion plus puissante rassemble les êtres dans une unité de vie, de sentiment et d'action.

Crois, aime, espère, homme, mon frère, puis... agis ! Applique-toi à faire passer dans ton oeuvre les reflets et les espérances de ta pensée, les aspirations de ton coeur, les joies et les certitudes de ton âme immortelle. Communique ta foi aux intelligences qui t'entourent et partagent ta vie, afin qu'elles te secondent dans ta tâche et que, par toute la terre, un effort puissant soulève le fardeau des oppressions matérielles, triomphe des passions grossières, ouvre une large issue aux envolées de l'esprit.

Bientôt une science jeune et renouvelée - non plus la science des préjugés, des routines, des méthodes étroites et vieillies, mais une science ouverte à toutes les recherches, à toutes les investigations, la science de l'invisible et de l'Au-delà - viendra féconder l'enseignement, éclairer la destinée, fortifier la conscience. La foi en la survivance s'édifiera sous des formes plus belles, appuyées sur le roc de l'expérience et défiant toute critique.

Un art plus idéaliste et plus pur, éclairé des lumières qui ne s'éteignent pas, image de la vie radieuse, reflet du ciel entrevu, viendra réjouir et vivifier l'esprit et les sens.

Et il en sera de même des religions, des croyances, des systèmes. Dans l'essor de la pensée pour s'élever des vérités d'ordre relatif aux vérités d'ordre supérieur, ils arriveront à se rapprocher, à se joindre, à se fondre, pour faire des croyances multiples du passé, hostiles ou mortes, une foi vivante qui réunira l'humanité dans un même élan d'adoration et de prière.

Travaille de toutes les puissances de ton être à préparer cette évolution. Il faut que l'activité humaine se porte avec plus d'intensité vers les routes de l'esprit. Après l'humanité physique, il faut créer l'humanité morale ; après les corps, les âmes ! Ce qui a été conquis en énergies matérielles, en forces extérieures, a été perdu en connaissances profondes, en révélations du sens intime. L'homme a triomphé du monde visible ; ses trouées pratiquées dans l'univers physique sont immenses ; il lui reste à conquérir le monde intérieur, à connaître sa propre nature et le secret de son splendide avenir.

Ne discute donc pas, mais agis. La discussion est vaine ; la critique, stérile. Mais l'action peut être grande, si elle consiste à te grandir toi-même, en agrandissant les autres, à faire ton être meilleur et plus beau. Car, n'oublie pas que tu travailles pour toi en travaillant pour tous, en t'associant à la tâche commune. L'univers, comme ton âme, se renouvelle, se perpétue et s'embellit sans cesse par le travail et par l'échange. Et Dieu, en perfectionnant son ouvrage, en jouit comme tu jouis du tien en l'embellissant. Ton oeuvre la plus belle, c'est toi-même. Par tes efforts constants, tu peux faire de ton intelligence, de ta conscience, une oeuvre admirable, dont tu jouiras indéfiniment. Chacune de tes vies est un creuset fécond d'où tu dois sortir apte à des tâches, à des missions toujours plus hautes, appropriées à tes forces, et dont chacune sera ta récompense et ta joie.

Ainsi, de tes mains, jour par jour, tu façonnes ta destinée. Tu renaîtras dans les formes que tes désirs construisent, que tes oeuvres enfantent, jusqu'à ce que tes désirs et tes appels aient préparé pour toi des formes et des organismes supérieurs à ceux de la terre. Tu renaîtras dans les milieux que tu aimes, près des êtres chéris qui, déjà, ont été associés à tes travaux, à tes vies, et qui revivront avec toi et pour toi, comme tu revivras avec eux et pour eux.

Puis ton évolution terrestre achevée, lorsque tu auras exalté tes facultés et tes forces à un degré de puissance suffisant, quand tu auras vidé la coupe des souffrances, des amertumes et des félicités que nous offre ce monde, creusé ses sciences et ses croyances, communié avec tous les aspects du génie humain, alors tu monteras avec tes aimés vers d'autres mondes plus beaux, mondes de paix et d'harmonie.

Et, ta dernière enveloppe humaine retournée aux poussières terrestres, ton essence épurée parvenue aux régions spirituelles, ton souvenir et ton oeuvre soutiendront encore les hommes, tes frères, dans leurs luttes et leurs épreuves, et tu pourras te dire avec la joie d'une conscience sereine : Mon passage sur la terre n'aura pas été stérile ; mes efforts n'auront pas été vains.


TROISIEME PARTIE
-
LES PUISSANCES DE L'AME

XX. - LA VOLONTE

L'étude de l'être, à laquelle nous avons consacré la première partie de cet ouvrage, nous a laissé entrevoir le puissant réseau des forces, des énergies cachées en nous. Elle nous a montré que tout notre avenir, dans son développement illimité, y est contenu en germe. Les causes du bonheur ne se trouvent pas en des lieux déterminés de l'espace ; elles sont en nous, dans les profondeurs mystérieuses de l'âme.

C'est ce que confirment toutes les grandes doctrines :

«Le royaume des cieux est au-dedans de vous», a dit le Christ.

La même pensée est exprimée sous une autre forme dans les Védas : «Tu portes en toi un ami sublime que tu ne connais pas.»

La sagesse persane n'est pas moins affirmative : «Vous vivez au milieu de magasins pleins de richesses et vous mourez de faim à la porte.» (Suffis Ferdousis.)

Tous les grands enseignements concordent sur ce point : c'est dans la vie intérieure, dans l'éclosion de nos pouvoirs, de nos facultés, de nos vertus qu'est la source de félicités futures.

Regardons attentivement au fond de nous-mêmes ; fermons notre entendement aux choses externes et, après avoir habitué nos sens psychiques à l'obscurité et au silence, nous verrons surgir des lumières inattendues, nous entendrons des voix fortifiantes et consolatrices. Mais il est peu d'hommes qui sachent lire en eux, explorer ces retraites où dorment des trésors inestimables. Nous dépensons notre vie en choses banales, oiseuses ; nous parcourons le chemin de l'existence sans rien savoir de nous-mêmes, de ces richesses psychiques dont la mise en valeur nous procurerait des jouissances sans nombre.

Il y a dans toute âme humaine deux centres ou plutôt deux sphères d'action et d'expression : l'une, extérieure à l'autre, manifeste la personnalité, le moi, avec ses passions, ses faiblesses, sa mobilité, son insuffisance. Aussi longtemps qu'elle règle notre conduite, c'est la vie inférieure, semée d'épreuves et de maux.

L'autre, intérieure, profonde, immuable, est à la fois le siège de la conscience, la source de la vie spirituelle, le temple de Dieu en nous. C'est seulement lorsque ce centre d'action domine l'autre, lorsque ses impulsions nous dirigent, que se révèlent nos puissances cachées et que l'esprit s'affirme dans son éclat et sa beauté. C'est par lui que nous nous tenons en communion avec «ce Père qui demeure en nous», suivant la parole du Christ, ce Père qui est le foyer de tout amour, le principe de toutes les grandes actions.

Par l'un, nous nous perpétuons dans les mondes matériels où tout est infériorité, incertitude et douleur ; par l'autre, nous accédons aux mondes célestes, où tout est paix, sérénité, grandeur. Ce n'est que par la manifestation croissante de l'esprit divin en nous que nous parvenons à vaincre le moi égoïste, et à nous associer pleinement à l'oeuvre universelle et éternelle, à nous créer une vie heureuse et parfaite.

Par quel moyen mettrons-nous en mouvement ces puissances intérieures et les orienterons-nous vers un haut idéal ? Par la volonté ! L'usage persistant, tenace, de cette faculté maîtresse nous permettra de modifier notre nature, de vaincre tous les obstacles, de dominer la matière, la maladie et la mort.

C'est par la volonté que nous dirigeons nos pensées vers un but précis. Chez la plupart des hommes, les pensées flottent sans cesse. Leur mobilité constante, leur variété infinie laissent peu de prise aux influences supérieures. Il faut savoir se concentrer, mettre son moi en accord avec la pensée divine. Alors se produit la fécondation de l'âme humaine par l'Esprit divin qui l'enveloppe, la pénètre, la rend apte à réaliser de nobles tâches, la prépare à cette vie de l'espace dont elle entrevoit, dès ce monde, les splendeurs affaiblies. Les Esprits élevés se voient et s'entendent penser. Leurs pensées sont des harmonies pénétrantes, tandis que les nôtres ne sont trop souvent que discordance et confusion. Apprenons donc à nous servir de notre volonté et, par elle, à unir nos pensées à tout ce qui est grand, à l'harmonie universelle, dont les vibrations emplissent l'espace et bercent les mondes.

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La volonté est le plus grand de tous les pouvoirs. Dans son action, elle est comparable à un aimant. La volonté de vivre, de développer en soi la vie, attire à nous de nouvelles ressources vitales. C'est là le secret de la loi d'évolution. La volonté peut agir avec intensité sur le corps fluidique, activer ses vibrations et, par là, l'approprier à un mode toujours plus élevé de sensations, le préparer à un plus haut degré de l'existence.

Le principe d'évolution n'est pas dans la matière ; il est dans la volonté, dont l'action s'étend à l'ordre invisible des choses comme à l'ordre visible et matériel. Celui-ci n'est qu'une conséquence de celui-là. Le principe supérieur, le moteur de l'existence, c'est la volonté. La volonté divine est le grand moteur de la vie universelle.

Ce qui importe par-dessus tout, c'est de comprendre que nous pouvons tout réaliser dans le domaine psychique. Aucune force ne reste stérile lorsqu'elle s'exerce d'une façon constante en vue d'un but conforme au droit et à la justice. C'est le cas pour la volonté ; elle peut agir également dans le sommeil et dans la veille, car l'âme vaillante qui s'est fixée un but, le recherche avec ténacité dans l'une comme dans l'autre des phases de sa vie et détermine ainsi un courant puissant qui mine lentement, silencieusement tous les obstacles.

Et il en est pour la préservation comme pour l'action. La volonté, la confiance, l'optimisme sont autant de forces préservatrices, autant de remparts opposés en nous à toute cause de trouble, de perturbation, intérieure et extérieure. Elles suffisent parfois, à elles seules, à détourner le mal, tandis que le découragement, la crainte, la mauvaise humeur, nous désarment, nous livrent à lui sans défense. Le fait seul de regarder en face ce que nous appelons le mal, le danger, la douleur, la résolution de les affronter, de les vaincre, en diminue l'importance et l'effet.

Les Américains, sous le nom de mind-cure (cure mentale) ou science chrétienne, ont appliqué cette méthode à la thérapeutique, et on ne peut nier que les résultats atteints soient considérables. Cette méthode se résume dans la formule suivante : «Le pessimisme rend faible ; l'optimisme rend fort.» Elle consiste dans une élimination graduelle de l'égoïsme, dans l'union complète avec la Volonté suprême, source des forces infinies. Les cas de guérison sont nombreux et s'appuient sur des témoignages irrécusables[19].

Ce fut là, du reste, dans tous les temps et sous des formes diverses, le principe de la santé physique et morale.

Dans l'ordre physique, par exemple, on ne détruit pas les infusoires, les infiniment petits qui vivent et se multiplient en nous ; mais on se fortifie afin de leur laisser moins de prise. De même, dans l'ordre moral, on n'éloigne pas toujours les vicissitudes du sort ; mais on peut se rendre assez fort pour les supporter allègrement ; on s'élève au-dessus d'elles par un effort mental ; on les domine, on les asservit de telle façon qu'elles perdent tout caractère menaçant pour se transformer en auxiliaires de notre progrès et de notre bien.

Nous avons démontré ailleurs, en nous appuyant sur des faits récents, le pouvoir de l'âme sur le corps dans la suggestion et l'auto-suggestion[20]. Nous rappellerons seulement quelques autres exemples encore plus concluants :

Louise Lateau, la stigmatisée de Bois-d'Haine - dont le cas fut étudié par une commission de l'Académie de médecine de Belgique - en méditant sur la passion du Christ, se faisait saigner à volonté, des pieds, des mains et du côté gauche. L'hémorragie durait pendant plusieurs heures[21].

Pierre Janet a observé des cas analogues à la Salpêtrière, à Paris. Une extatique présentait des stigmates aux pieds alors que ceux-ci étaient enfermés dans un appareil[22].

Louis Vivé, dans ses crises, se donnait l'ordre de saigner à des heures déterminées et le phénomène se produisait avec exactitude.

Le même ordre de faits se retrouve en certains rêves, ainsi que dans les phénomènes dits noevi ou marques de naissance[23]. Dans tous les domaines de l'observation, nous rencontrons la preuve que la volonté impressionne la matière et peut l'asservir à ses desseins. Cette loi se manifeste avec plus d'intensité encore dans le champ de la vie invisible. C'est en vertu des mêmes règles que les Esprits créent les formes et les attributs qui nous permettent de les reconnaître dans les séances de matérialisation.

Par la volonté créatrice des grands Esprits et, par-dessus tout, de l'Esprit divin, toute une vie merveilleuse se développe et s'étage, de degrés en degrés, à l'infini, dans les profondeurs du ciel, vie incomparablement supérieure à toutes les féeries enfantées par l'art humain, et d'autant plus parfaite qu'elle se rapproche davantage de Dieu.

Si l'homme connaissait l'étendue des ressources qui germent en lui, il en serait peut être ébloui ; mais, au lieu de se croire faible et de craindre l'avenir, il comprendrait sa force ; il sentirait qu'il peut lui-même créer cet avenir.

Chaque âme est un foyer de vibrations que la volonté active. Une société est un groupement de volontés qui, lorsqu'elles sont unies, dirigées vers un même but, constituent un centre de forces irrésistibles. Les humanités sont des foyers plus puissants encore qui vibrent à travers l'immensité.

Par l'éducation et l'entraînement de la volonté, certains peuples arrivent à des résultats qui semblent tenir du prodige.

L'énergie mentale, la vigueur d'esprit des Japonais, leur mépris de la douleur, leur impassibilité devant la mort, ont fait l'étonnement des Occidentaux et ont été pour ceux-ci une sorte de révélation. Le Japonais est habitué dès l'enfance à dominer ses impressions, à ne rien laisser trahir des ennuis, des déceptions, des souffrances qu'il endure, à rester impénétrable, à ne jamais se plaindre, jamais s'emporter, à faire toujours bon visage à mauvaise fortune.

Une telle éducation trempe les courages et assure le succès en toutes choses. Dans la grande tragédie de l'existence et de l'histoire, l'héroïsme joue le rôle capital, et c'est la volonté qui fait les héros.

Cet état d'esprit n'est pas spécial aux Japonais. Les Hindous, au moyen de ce qu'ils appellent le hâtha-yoga ou exercice de la volonté, arrivent aussi à supprimer en eux le sentiment de la douleur physique.

On peut juger par là combien l'éducation mentale et l'objectif des Asiatiques sont différents des nôtres. Tout, chez eux, tend à développer l'homme intérieur, sa volonté, sa conscience, en vue des vastes cycles d'évolution qui lui sont ouverts, tandis que l'Européen adopte de préférence comme objectif les biens immédiats, limités par le cercle de la vie présente. Les buts à atteindre, dans les deux cas, sont divergents, et cette divergence résulte d'une conception essentiellement différente du rôle de l'être dans l'univers. Longtemps, les Asiatiques ont considéré avec un étonnement mêlé de pitié notre agitation fébrile, notre engouement pour des choses contingentes et sans lendemain, notre ignorance des choses stables, profondes, indestructibles, qui constituent la véritable force de l'homme. De là le contraste frappant qu'offrent les civilisations de l'Orient et de l'Occident. La supériorité appartient évidemment à celle qui embrasse le plus vaste horizon et s'inspire des véritables lois de l'âme et de son avenir. Elle a pu paraître arriérée aux observateurs superficiels, aussi longtemps que les deux civilisations ont évolué parallèlement sans trop se heurter. Mais, depuis que les nécessités de l'existence et la pression croissante des peuples d'Occident ont forcé les Asiatiques à entrer dans le courant des progrès modernes - et c'est le cas pour les Japonais - on a pu voir que les qualités éminentes de cette race, en se manifestant dans le domaine matériel, pouvaient également leur assurer la suprématie. Si cet état de choses s'accentue, comme c'est à craindre, si le Japon réussit à entraîner avec lui tout l'Extrême-Orient, il est possible que la domination du monde change d'axe et passe d'une race à l'autre, surtout si l'Europe persiste à se désintéresser de ce qui constitue le plus haut objectif de la vie humaine et à se contenter d'un idéal inférieur et quasi barbare.

Même en restreignant le champ de nos observations à la seule race blanche, nous devons constater que, là aussi, les nations à volonté plus ferme, plus tenace, prennent peu à peu le dessus sur les autres. C'est le cas pour les peuples anglo-saxons. Nous voyons ce qu'a pu réaliser l'Angleterre, dans la poursuite, à travers les siècles, de son plan d'action. L'Allemagne, elle-même, avec son esprit de méthode, a su maintenir sa cohésion, malgré ses revers. L'Amérique du Nord se fait également une place de plus en plus prépondérante dans le concert des peuples.

La France, par contre, est, en général, une nation à volonté changeante. Nous passons d'une idée à une autre, avec une extrême mobilité, et ce travers n'est pas étranger aux vicissitudes de notre histoire. Les premiers élans sont, chez nous, admirables ; l'enthousiasme est vibrant. Mais si nous entreprenons facilement une oeuvre, nous l'abandonnons parfois assez vite, alors que déjà elle s'édifie en pensée et que les éléments de réussite se groupent en silence autour d'elle. Aussi le monde présente de nombreuses traces à demi effacées de notre action passagère, de nos efforts trop tôt suspendus.

Le pessimisme et le matérialisme, qui se répandent de plus en plus parmi nous, tendent encore à amoindrir les qualités généreuses de notre race que la guerre avait réveillées. Les ressources profondes de l'esprit national s'atrophient, faute d'une éducation forte et d'un idéal élevé.

Apprenons donc à nous créer une volonté puissante. Fortifions autour de nous les esprits et les coeurs, si nous ne voulons pas voir notre pays voué à une décadence irrémédiable.

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Vouloir c'est pouvoir ! La puissance de la volonté est sans limites. L'homme conscient de lui-même, de ses ressources latentes, sent croître ses forces en raison de ses efforts. Il sait que tout ce qu'il désire de bien et de bon doit s'accomplir tôt ou tard, inévitablement, soit dans le présent, soit dans la suite de ses existences, lorsque sa pensée s'accorde avec la loi divine. Et c'est en cela que se vérifie la parole céleste : «La foi transporte les montagnes.»

N'est-il pas consolant et beau de pouvoir se dire : Je suis une intelligence et une volonté libres ; je me suis fait moi-même, inconsciemment, à travers les âges ; j'ai édifié lentement mon individualité et ma liberté, et maintenant je connais la grandeur et la force qui sont en moi. Je m'appuierai sur elles ; je ne les laisserai pas se voiler d'un seul doute, même un seul instant, et, par elles, avec l'aide de Dieu et de mes frères de l'espace, je m'élèverai au-dessus de toutes les difficultés ; je vaincrai le mal en moi ; je me détacherai de tout ce qui m'enchaîne aux choses grossières, pour prendre mon essor vers les mondes heureux.

Je vois clairement la route qui se déroule et que je suis appelé à parcourir ; elle se poursuit à travers l'étendue et n'a pas de fin. Mais pour me conduire dans cette route infinie, j'ai un guide sûr : c'est la compréhension de la loi de vie, de progrès et d'amour qui régit toutes choses. J'ai appris à me connaître, à croire en moi et en Dieu. Par là, je possède la clé de toute élévation. Et dans cette voie immense qui s'ouvre devant mes pas, je me tiendrai ferme, inébranlable, dans ma volonté de grandir et de m'élever plus haut et, avec le secours de mon intelligence, qui est fille de Dieu, j'attirerai à moi toutes les richesses morales et participerai à toutes les merveilles du Cosmos.

Ma volonté me crie : En avant, toujours en avant ; toujours plus de connaissance, plus de vie, de vie divine ! Et par elle, je conquerrai cette plénitude d'existence, je me construirai une personnalité meilleure, plus rayonnante et plus aimante. Je suis sorti pour toujours de l'état inférieur de l'être ignorant, inconscient de sa valeur et de son pouvoir ; je m'affirme dans l'indépendance et la dignité de ma conscience et tends la main à tous mes frères en leur disant :

Réveillez-vous de votre lourd sommeil ; déchirez le voile matériel qui vous enveloppe. Apprenez à vous connaître, à connaître les puissances qui sont en vous et à les utiliser. Toutes les voix de la nature, toutes les voix de l'espace vous crient : «Levez-vous et marchez ! hâtez-vous pour la conquête de vos destinées !»

A vous tous qui ployez sous le poids de la vie, qui, vous croyant seuls et faibles, vous laissez aller à la tristesse, au désespoir, ou qui aspirez au néant, je viens dire : Il n'y a pas de néant ; la mort est une nouvelle naissance, un acheminement vers de nouvelles tâches, de nouveaux travaux, de nouvelles moissons. La vie est une communion universelle et éternelle qui relie Dieu à tous ses enfants.

A vous tous qui vous croyez usés par les souffrances et les déceptions, pauvres êtres affligés coeurs desséchés par l'âpre vent des épreuves, esprits froissés, déchirés par la roue de fer de l'adversité, je viens dire : Il n'est pas d'âme incapable de renaissances et de floraisons nouvelles. Vous n'avez qu'à vouloir et vous sentirez s'éveiller en vous des forces inconnues. Croyez en vous, à votre rajeunissement en de nouvelles vies ; croyez à vos destinées immortelles. Croyez en Dieu, soleil des soleils, foyer immense dont une étincelle brille en vous et peut allumer une ardente et généreuse flamme !

Sachez que tout homme peut être bon et heureux ; pour le devenir, il suffit qu'il le veuille avec énergie et continuité. Cette conception mentale de l'être, mûrie dans l'obscurité des existences douloureuses, préparée par la lente évolution des âges, s'épanouira dans la lumière des vies supérieures, et tous acquerront cette magnifique individualité qui nous est réservée.

Dirigez sans cesse votre pensée vers cette vérité, que vous pouvez devenir ce que vous voudrez être, et sachez vouloir être toujours plus grands et meilleurs. C'est là la notion du progrès éternel et le moyen de le réaliser ; c'est là le secret de la force mentale d'où découlent toutes les forces magnétiques et psychiques. Quand vous aurez acquis cette maîtrise sur vous-mêmes, vous n'aurez plus à redouter ni les reculs, ni les chutes, ni les maladies, ni la mort ; vous aurez fait de votre moi intérieur et fragile une individualité haute, stable, puissante !



XXI. - LA CONSCIENCE, LE SENS INTIME

Nos études précédentes nous l'ont démontré : l'âme est une émanation, une parcelle de l'Absolu. Ses vies ont pour but la manifestation grandissante de ce qu'il y a de divin en elle, l'accroissement de l'empire qu'elle est appelée à exercer au-dedans et au dehors, à l'aide de ses sens et de ses énergies latentes.

On peut atteindre ce résultat par des procédés divers, par la science ou la méditation, par le travail ou l'entraînement moral. Le meilleur procédé consiste à utiliser tous ces modes d'application, à les compléter les uns par les autres. Mais le plus efficace de tous est encore l'examen intérieur, l'introspection. Ajoutons-y l'affranchissement des liens matériels, la ferme volonté de s'améliorer, l'union avec Dieu, en esprit et en vérité, et nous verrons que toute religion véritable, toute philosophie profonde trouve là sa source et se résume en ces formules. Le reste, doctrines, formes cultuelles, rites et pratiques, n'est que le vêtement extérieur qui cache aux yeux des foules l'âme des religions.

Victor Hugo écrivait dans le Post-scriptum de ma vie : «C'est au-dedans de soi qu'il faut regarder le dehors... En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons, à une distance d'abîme, dans un cercle étroit, le monde immense.»

Emerson le disait également : «L'âme est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et plus sage qu'aucune de ses oeuvres.»

L'âme se relie, par ses profondeurs, à la grande Ame universelle et éternelle, dont elle est comme une vibration. Cette origine, cette participation à la divine nature expliquent les besoins irrésistibles de l'esprit évolué : besoin d'infini, de justice, de lumière, besoin de sonder tous les mystères, d'étancher sa soif aux sources vives et intarissables dont il pressent l'existence, mais qu'il ne parvient pas à découvrir dans le plan de ses vies terrestres.

De là proviennent nos aspirations les plus hautes, notre désir de savoir, jamais satisfait, notre sentiment du beau et du bien ; de là les lueurs soudaines qui illuminent de temps à autre les ténèbres de l'existence, et ces pressentiments, cette prévision de l'avenir, éclairs fugitifs dans l'abîme du temps, qui luisent parfois pour certaines intelligences.

Au-dessous de la surface du moi, surface agitée par les désirs, les espérances et les craintes, est le sanctuaire où trône la Conscience intégrale, calme, paisible, sereine, le principe de la Sagesse et de la Raison, dont la plupart des hommes n'ont connaissance que par de sourdes impulsions ou par de vagues reflets entrevus.

Tout le secret du bonheur, de la perfection est dans l'identification, dans la fusion en nous de ces deux plans ou foyers psychiques. La cause de tous nos maux, de toutes nos misères morales est dans leur opposition.

Dans la Critique de la Raison pure, le grand philosophe de Koenigsberg a démontré que la raison humaine, c'est-à-dire cette raison de surface dont nous parlons, ne pouvait, d'elle-même, rien saisir, rien prouver de ce qui touche aux réalités du monde transcendantal, aux sources de la vie, à l'esprit, à l'âme, à Dieu. Cette argumentation aboutit logiquement et nécessairement à cette conséquence, qu'il existe en nous un principe, une raison plus profonde qui, au moyen de la révélation intérieure, nous initie aux vérités et aux lois du monde spirituel.

William James le reconnaît en ces termes : «Le Moi conscient ne fait qu'un avec un Moi plus grand d'où lui vient la délivrance[24].» Et plus loin :

Les prolongements du moi conscient s'étendent bien au-delà du monde de la sensation et de la raison. Pour autant que nos tendances vers l'idéal ont leur origine dans cet au-delà, nous y sommes enracinés plus profondément que dans le monde visible.

La conscience est donc, comme le dit W. James, le centre de la personnalité, centre permanent, indestructible, qui persiste et se maintient à travers toutes les transformations de l'individu. La conscience est non seulement la faculté de percevoir, mais encore le sentiment que nous avons de vivre, d'agir, de penser, de vouloir. Elle est une et indivisible. La pluralité de ses états ne prouve rien, nous l'avons vu, contre cette unité. Ces états sont successifs, comme les perceptions qui s'y rattachent, et non simultanés. Pour démontrer qu'il existe en nous plusieurs centres autonomes de conscience, il faudrait prouver aussi qu'il y a des actions et des perceptions simultanées et différentes ; mais cela n'est pas et ne peut pas être.

Toutefois, la conscience, dans son unité, présente, nous le savons, plusieurs plans, plusieurs aspects. Physique, elle se confond avec ce que la science appelle le sensorium, c'est-à-dire la faculté de concentrer les sensations extérieures, de les coordonner, de les définir, d'en saisir les causes et d'en déterminer les effets. Peu à peu, par le fait même de l'évolution, ces sensations se multiplient et s'affinent et la conscience intellectuelle s'éveille. Désormais, son développement n'aura plus de bornes, puisqu'elle pourra embrasser toutes les manifestations de la vie infinie. Alors écloront le sentiment et le jugement, et l'âme se percevra elle-même. Elle deviendra à la fois sujet et objet. Dans la multiplicité et la variété de ses opérations mentales, elle aura toujours conscience de ce qu'elle pense et veut.

Le moi s'affirme et grandit et la personnalité se complète par la manifestation de la conscience morale ou spirituelle. La faculté de percevoir les effets du monde sensible s'exercera sous des modes plus élevés. Elle deviendra la possibilité de ressentir les vibrations du monde moral, d'en discerner les causes et les lois.

C'est par ses sens intérieurs que l'être humain perçoit les faits et les vérités d'ordre transcendantal. Les sens physiques sont trompeurs ; ils ne distinguent que l'apparence des choses et ne seraient rien sans ce sensorium qui groupe, centralise leurs perceptions et les transmet à l'âme ; celle-ci enregistre le tout et en dégage l'effet utile. Mais au-dessous de ce sensorium de surface, il en est un autre plus caché, qui discerne les règles et les choses du monde métaphysique. C'est ce sens profond, méconnu, inutilisé par la plupart des hommes, que certains expérimentateurs ont désigné sous le nom de conscience subliminale.

La plupart des grandes découvertes n'ont été que la confirmation, dans l'ordre physique, des idées perçues par l'intuition ou le sens intime. Par exemple, Newton avait conçu depuis longtemps la pensée de l'attraction universelle, lorsque la chute d'une pomme vint en faire à ses sens matériels la démonstration objective.

De même qu'il existe en nous un organisme et un sensorium physiques qui nous mettent en rapport avec les êtres et les choses du plan matériel, de même il est un sens spirituel à l'aide duquel certains hommes pénètrent, dès maintenant, dans le domaine de la vie invisible. Après la mort, dès que le voile de la chair sera tombé, ce sens deviendra le centre unique de nos perceptions.

C'est dans l'extension et la libération croissantes de ce sens spirituel qu'est la loi de notre évolution psychique, la rénovation de l'être, le secret de son illumination intérieure et progressive. Par lui nous nous détachons du relatif et de l'illusoire, de toutes les contingences matérielles, pour nous attacher de plus en plus à l'immuable et à l'absolu.

Aussi, la science expérimentale sera-t-elle toujours insuffisante, malgré les avantages qu'elle offre et les conquêtes qu'elle réalise, si elle n'est complétée par l'intuition, par cette sorte de divination intérieure qui nous fait découvrir les vérités essentielles. Il est une merveille surpassant toutes celles du dehors ; cette merveille, c'est nous-mêmes ; c'est ce miroir caché dans l'homme et qui réfléchit tout l'univers.

Ceux qui s'absorbent dans l'étude exclusive des phénomènes, dans la poursuite des formes changeantes et des faits extérieurs, cherchent souvent bien loin cette certitude, ce critérium qui est en eux. Ils négligent d'écouter les voix intimes, de consulter les facultés d'entendement qui se développent et s'affinent dans l'étude silencieuse et recueillie. C'est pourquoi les choses de l'invisible, de l'impalpable, du divin, imperceptibles pour tant de savants, sont perçues quelquefois par des ignorants. Le plus beau livre est en nous-mêmes. L'infini s'y révèle. Heureux celui qui peut y lire !

Tout ce domaine reste fermé au positiviste, qui dédaigne la seule clef, le seul instrument à l'aide duquel on puisse y pénétrer. Il s'évertue à expérimenter, au moyen de ses sens physiques et d'instruments matériels, ce qui échappe à toute mesure objective. Aussi, l'homme des sens extérieurs raisonne-t-il du monde et des êtres métaphysiques comme un sourd raisonne des règles de la mélodie, et un aveugle, des lois de l'optique. Mais que le sens intime s'éveille et s'illumine en lui ; alors, comparée à cette lumière qui l'inonde, la science terrestre, si grande à ses yeux auparavant, se rapetissera aussitôt.

L'éminent psychologue américain William James, recteur de l'Université Harvard[25], le déclarait en ces termes :

Je puis me mettre dans l'attitude de l'homme de science, et me représenter vivement qu'il n'existe rien en dehors de la sensation et des lois de la matière. Mais je ne puis le faire sans entendre une admonition intérieure : «Fantasmagorie que tout cela !» Toute l'expérience humaine, dans sa vivante réalité, me pousse irrésistiblement à sortir des étroites limites où prétend nous enfermer la science. Le monde réel est autrement constitué, bien plus riche et plus complexe que celui de la science.

Après Myers et Flournoy, dont nous avons cité les opinions, W. James établit à son tour que la psychologie officielle ne peut plus méconnaître ces seuils de la conscience profonde, placés au-dessous de la conscience normale. Il le dit formellement[26] :

Notre conscience normale n'est qu'un type particulier de conscience, séparé, comme par une fine membrane, de plusieurs autres qui attendent le moment favorable pour entrer en jeu. Nous pouvons traverser la vie sans soupçonner leur existence ; mais, en présence du stimulant convenable, ils apparaissent réels et complets.

Et plus loin :

Quand un homme tend consciemment vers un idéal c'est en général vers quelque chose de vague et d'imprécis. Et cependant, tout au fond de son organisme il existe des forces qui grandissent et vont dans un sens déterminé ; les faibles efforts qu'éclaire sa conscience suscitent des efforts subconscients, alliés vigoureux qui travaillent dans l'ombre ; mais ces forces organiques convergent vers un résultat qui souvent n'est pas le même, et qui est toujours mieux déterminé que l'idéal conçu, médité, voulu par la conscience claire.

Tout ceci le confirme : la cause initiale, le principe de la sensation n'est pas dans le corps, mais dans l'âme. Les sens physiques ne sont que la manifestation extérieure et grossière, le prolongement, à la surface de l'être, des sens intimes et cachés.

Le Chicago Chronicle, de décembre 1905, rapporte un cas extraordinaire de manifestation du sixième sens. Il s'agit d'une jeune fille de 17 ans, aveugle et sourde-muette depuis l'âge de 6 ans, et chez laquelle s'est développée, depuis cette époque, une faculté nouvelle :

Ella Hopkins appartient à une bonne famille d'Utica, N. Y.. Il y a trois ans, elle fut placée par ses parents dans une institution de New-York destinée à l'instruction des sourds-muets. Comme aux autres enfants de cette maison, on lui apprit à lire, à entendre et à s'exprimer au moyen des doigts.

Non seulement Ella s'est appropriée rapidement ce langage, mais elle en est arrivée à percevoir ce qui se passe autour d'elle aussi aisément que si elle jouissait de ses sens normaux. Elle sait qui entre et sort, si c'est une personne de connaissance ou un étranger. Elle suit et saisit la conversation tenue à voix basse dans la pièce où elle se trouve, et, sur votre demande, la retrace fidèlement par écrit. Il ne s'agit pas d'une lecture de pensée directe, puisque la jeune fille ne comprend la pensée des personnes présentes que lorsqu'elles lui donnent une expression vocale.

Mais cette faculté a des intermittences et se montre parfois sous d'autres aspects.

La mémoire d'Ella est des plus remarquables. Ce qu'elle a une fois appris - et elle apprend vite - n'est jamais oublié. Assise devant sa machine à écrire, les yeux fixés - comme s'ils voyaient - avec un intérêt intense sur les touches de l'instrument, dont elle se sert avec une extrême précision, elle a toute l'apparence d'une jeune femme intelligente, en pleine possession de ses facultés normales. Les yeux sont clairs et expressifs, la physionomie animée et changeante. On ne se douterait nullement qu'Ella est aveugle, sourde et muette.

Le directeur de l'institution, M. Currier, est habitué, il faut croire, à l'éclosion de facultés anormales chez ces pauvres affligés, puisqu'il ne paraît pas étonné du cas de la jeune fille. «Nous sommes tous, dit-il, conscients de certaines choses, sans le secours apparent des sens ordinaires... Ceux qui sont privés de deux ou trois de ces sens et forcés de compter sur le développement d'autres facultés pour les remplacer voient naturellement celles-ci grandir et se fortifier.»

Il y a dans la même classe qu'Ella deux autres jeunes filles également aveugles, sourdes et muettes, qui possèdent aussi ce «sixième sens», quoique à un degré moindre. C'est plaisir, paraît-il, de les voir toutes trois échanger rapidement le vol de leurs pensées, ayant à peine besoin du contact léger de leurs doigts sensitifs.

A l'énumération de ces faits, nous ajouterons un témoignage de haute valeur, celui du professeur César Lombroso, de l'Université de Turin. Il écrivait dans la revue italienne Aréna (juin 1907) :

En 1891 j'eus à me débattre, dans ma pratique médicale, contre l'un des phénomènes les plus curieux qui se soient jamais présentés à moi. J'eus à soigner la fille d'un haut fonctionnaire de ma ville natale ; cette personne fut soudain atteinte, à l'époque de la puberté, d'un violent accès d'hystérie, avec accompagnement de symptômes dont ni la pathologie, ni la physiologie ne pouvaient donner l'explication. Par moments, ses yeux perdaient totalement la faculté de voir, et en revanche la malade voyait par les oreilles. Elle était capable de lire, les yeux bandés, quelques lignes d'imprimerie qu'on présentait à son oreille. Lorsqu'on plaçait une loupe entre son oreille et la lumière solaire, elle éprouvait comme une brûlure des yeux ; elle s'écriait qu'on voulait l'aveugler... Bien que ces faits ne fussent pas nouveaux, ils n'en étaient pas moins singuliers. J'avoue que, du moins, ils me paraissaient inexplicables par les théories physiologiques et pathologiques établies jusqu'alors. Une seule chose me paraissait bien claire, c'est que cet état mettait en action, chez une personne entièrement normale auparavant, des forces singulières en rapport avec des sens inconnus.

Voici un autre exemple de développement des sens psychiques, sur lequel nous appelons toute l'attention du lecteur. La personne dont nous allons parler est considérée comme une des merveilles de notre époque[27].

Helen Keller est aussi une jeune fille aveugle, sourde et muette. Elle ne possède donc en apparence que le sens du toucher pour communiquer avec le monde extérieur. Et cependant elle peut s'entretenir en trois langues avec ses visiteurs ; son bagage intellectuel est considérable ; elle possède un sens esthétique qui lui permet de jouir des oeuvres d'art et des harmonies de la nature. Par le simple contact des mains, elle discerne le caractère et la disposition d'esprit des gens qu'elle rencontre. Du bout des doigts elle cueille la parole sur les lèvres et lit dans les livres en palpant les caractères gaufrés spécialement imprimés pour elle. Elle s'élève à la conception des choses les plus abstraites et sa conscience s'illumine de clartés qu'elle puise dans les profondeurs de son âme.

Ecoutons ce qu'en dit Mme Maeterlinck, après la visite qu'elle lui fit à Wrentham (Amérique) :

Helen Keller est un être si supérieur, on voit sa raison si équilibrée, si puissante et si saine, son intelligence si claire et si belle, qu'aussitôt le problème se renverse. On ne songe plus à être compris, on voudrait comprendre.

Helen possède à fond l'algèbre, les mathématiques, quelque peu d'astronomie, le latin et le grec : elle lit Molière et Anatole France et s'exprime dans leur langue ; elle s'assimile Goethe, Schiller, Heine en allemand, Shakespeare, Rudyard Kipling, Wells en anglais, et elle écrit elle-même en philosophe, en psychologue et en poète.

Son biographe Gérard Harry assure que l'intensité de ses perceptions lui confère les aptitudes d'une liseuse de pensée.

Evidemment on se trouve là en présence d'un être très évolué, revenu sur la scène du monde avec tout l'acquis des siècles parcourus.

Le cas d'Helen prouve que derrière les organes atrophiés momentanément, existe une conscience depuis longtemps familiarisée avec les notions du monde extérieur. Il y a là à la fois une démonstration des vies antérieures de l'âme et de l'existence de ses sens propres, indépendants de la matière, dominant celle-ci et survivant à toute désagrégation corporelle.

Pour développer, affiner la perception d'une façon générale, il faut d'abord éveiller le sens intime, le sens spirituel. La médiumnité nous démontre qu'il est des êtres humains beaucoup mieux doués, sous le rapport de la vision et de l'audition intérieures, que certains Esprits vivant dans l'espace et dont les perceptions sont extrêmement limitées, par suite de l'insuffisance de leur évolution.

Plus les pensées et les actes sont purs et désintéressés, en un mot, plus la vie spirituelle est intense et prédomine sur la vie physique, plus les sens intérieurs s'accroissent. Le voile qui nous cache le monde fluidique s'amincit, devient transparent et, derrière lui, l'âme perçoit un merveilleux ensemble d'harmonies et de beautés. En même temps, elle devient plus apte à recueillir et à transmettre les révélations, les inspirations des Etres supérieurs, car le développement des sens internes coïncide généralement avec une extension des facultés de l'esprit, avec une attirance plus énergique des radiations éthérées.

Chaque plan de l'Univers, chaque cercle de la vie correspond à un nombre de vibrations qui s'accentuent et deviennent plus rapides, plus subtiles, à mesure qu'elles se rapprochent de la vie parfaite. Les êtres doués d'une faible puissance de radiation ne peuvent percevoir les formes de vie qui leur sont supérieures. Mais tout esprit est capable d'obtenir, par l'entraînement de la volonté et de l'éducation des sens intimes, une puissance de vibration qui lui permet d'agir sur des plans très étendus. Nous trouvons une preuve de l'intensité de ce mode d'émission mentale dans ce fait qu'on a vu des mourants, ou des personnes en danger de mort, impressionner télépathiquement, à de grandes distances, plusieurs sujets à la fois[28].

En réalité, chacun de nous pourrait, s'il le voulait, communiquer à toute heure avec le monde invisible. Nous sommes esprits : par la volonté, nous pouvons commander à la matière et nous dégager de ses liens pour vivre dans une sphère plus libre, la sphère de la vie super-consciente. Pour cela, une chose est nécessaire, se spiritualiser, revenir à la vie de l'esprit par une concentration parfaite de nos forces intérieures. Alors nous nous trouvons face à face avec un ordre de choses que ni l'instinct, ni l'expérience, ni même la raison ne peuvent saisir.

L'âme, dans son expansion, peut briser la muraille de chair qui l'enserre et communier par ses sens propres avec les mondes supérieurs et divins. C'est ce qu'ont pu faire les voyants et les vrais saints, les grands mystiques de tous les temps et de toutes les religions[29].

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La médiumnité, sous ses formes si variées, est aussi la résultante d'un entraînement psychique, qui permet aux sens de l'âme d'entrer en action, de se substituer, pour un moment, aux sens physiques et de percevoir ce qui est imperceptible pour les autres hommes. Elle se caractérise et se développe suivant les aptitudes qu'a le sens intime à prédominer d'une façon ou de l'autre et à se manifester par l'une des voies habituelles de la sensation. L'Esprit désirant se communiquer reconnaît à première vue le sens organique qui, chez le médium, lui servira d'intermédiaire et il agit sur ce point. Tantôt c'est la parole, ou bien l'écriture par l'action mécanique de la main ; c'est le cerveau, quand il s'agit de la médiumnité intuitive. Dans les incorporations temporaires, c'est la possession pleine et entière et l'adaptation des sens spirituels du possesseur aux sens physiques du sujet.

La faculté la plus commune est la clairvoyance, c'est-à-dire la perception, les yeux étant fermés, de ce qui se passe au loin, soit dans le temps, soit dans l'espace, dans le passé comme dans l'avenir. C'est la pénétration de l'esprit du clairvoyant dans les milieux fluidiques, où s'enregistrent les faits accomplis et où s'élaborent les plans des choses futures. Le plus souvent, la clairvoyance s'exerce inconsciemment, sans aucune préparation. Dans ce cas, elle résulte de l'évolution naturelle du percipient ; mais on peut aussi la provoquer, de même que la vision spirite. A ce sujet, le colonel de Rochas s'exprime comme suit[30] :

Mireille me dépeignait ainsi les effets de mes magnétisations sur elle :

«Quand je suis éveillée, mon âme est enchaînée dans mon corps, et je suis comme une personne qui, enfermée au rez-de-chaussée d'une tour, ne voit le monde extérieur qu'à travers les cinq fenêtres des sens, qui ont chacune des verres de couleurs différentes. Quand vous me magnétisez, vous me délivrez peu à peu de mes chaînes, et mon âme, qui aspire toujours à s'élever, s'engage dans l'escalier de la tour, escalier sans fenêtre, et je ne vois plus que vous qui me guidez jusqu'au moment où je débouche sur la plate forme supérieure. Là, ma vue s'étend dans toutes les directions avec un sens unique très aiguisé, qui me met en rapport avec des objets qu'il ne pouvait percevoir à travers les vitres et la tour.»

On peut acquérir aussi la clairaudience, l'audition des voix intérieures, mode de communication possible avec les Esprits. Une autre manifestation des sens intimes est la lecture des événements enregistrés, photographiés, en quelque sorte, dans l'ambiance d'un objet antique ou moderne. Par exemple, un débris d'arme, une médaille, un fragment de sarcophage, une pierre provenant d'une ruine, évoqueront, dans l'âme du voyant, toute une suite d'images se rattachant aux temps et aux lieux auxquels ces objets ont appartenu. C'est ce qu'on a appelé la psychométrie.

Ajoutons encore les rêves symboliques, les rêves prémonitoires et même les pressentiments obscurs qui nous avertissent d'un danger insoupçonné.

Beaucoup de personnes, avons-nous dit, ont, sans le savoir, la possibilité de communiquer par le sens intime avec leurs amis de l'espace. De ce nombre sont les âmes vraiment religieuses, c'est-à-dire idéalisées, chez qui les épreuves, les souffrances, un long entraînement moral ont affiné les sens subtils, les ont rendus plus sensibles aux vibrations des pensées extérieures. Souvent, des âmes humaines en détresse se sont adressées à moi pour solliciter de l'Au-delà des avis, des conseils, des indications qu'il ne m'était pas possible de leur procurer. Je leur recommandais alors l'expérience suivante, qui, parfois, réussissait. Repliez-vous sur vous-même, leur disais-je, dans l'isolement et le silence. Elevez vos pensées vers Dieu ; appelez votre esprit protecteur, ce guide tutélaire que la Providence attache à nos pas dans le voyage de la vie. Interrogez-le sur les questions qui vous préoccupent, à la condition qu'elles soient dignes de lui, dégagées de tout bas intérêt ; puis, attendez ! écoutez attentivement en vous-mêmes et, au bout d'un instant, dans les profondeurs de votre conscience, vous entendrez comme l'écho affaibli d'une voix lointaine, ou plutôt vous percevrez les vibrations d'une pensée mystérieuse, qui chassera vos doutes, dissipera vos angoisses, vous bercera, vous consolera.

C'est là, en effet, une des formes de la médiumnité et non des moins belles. Tous peuvent l'obtenir et participer à cette communion des vivants et des morts qui est appelée à s'étendre un jour à l'humanité entière.

On peut même, par ce procédé, correspondre avec le plan divin. En des circonstances difficiles de ma vie, lorsque j'hésitais entre les résolutions contraires au sujet de la tâche qui m'a été confiée de répandre les vérités consolatrices du néo-spiritualisme, faisant appel à l'Entité suprême, j'entendais toujours retentir en moi une voix grave et solennelle qui me dictait mon devoir. Claire et distincte pourtant, cette voix semblait provenir d'un point très éloigné. Son accent de tendresse me touchait jusqu'aux larmes.

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L'intuition n'est donc, le plus souvent, qu'une des formes employées par les habitants du monde invisible pour nous transmettre leurs avertissements, leurs instructions. D'autres fois, elle sera la révélation de la conscience profonde à la conscience normale. Dans le premier cas, elle peut être considérée comme une inspiration. Par la médiumnité, l'Esprit infuse ses idées dans l'entendement du transmetteur. Celui-ci fournira l'expression, la forme, le langage et, dans la mesure de son développement cérébral, l'Esprit trouvera en lui des moyens plus ou moins sûrs et abondants pour communiquer sa pensée dans toute son étendue et son éclat.

La pensée de l'Esprit agissant est une en son principe d'émission, mais elle varie dans ses manifestations, suivant l'état plus ou moins parfait des instruments qu'elle emploie. Chaque médium marque de l'empreinte de sa personnalité l'inspiration qui lui vient de plus haut. Plus l'intellect du sujet est cultivé et spiritualisé, plus les instincts matériels sont comprimés en lui, et plus la pensée supérieure sera transmise avec pureté et fidélité.

La large nappe d'un fleuve ne peut s'écouler à travers un étroit canal ; de même l'Esprit inspirateur ne réussira à transmettre par l'organisme du médium que celles de ses conceptions qui y trouveront une issue préparée. Par un grand effort mental, sous l'excitation d'une force extérieure, le médium pourra exprimer des conceptions au-dessus de son propre savoir ; mais, dans l'expression des idées suggérées, on retrouvera ses termes favoris, ses tournures de phrases habituelles, quoique le stimulant qu'il subit prête, pour un instant, plus d'ampleur et d'élévation à son langage.

Nous voyons par là quelles difficultés, quels obstacles l'organisme humain oppose à la transmission fidèle et entière des conceptions de l'âme, et combien un long entraînement, une éducation prolongée sont nécessaires pour l'assouplir et l'adapter aux besoins de l'intelligence qui le meut. Et ceci ne s'applique pas seulement à l'Esprit désincarné qui veut se manifester à l'aide d'un intermédiaire mortel, mais aussi à l'âme incarnée elle-même, dont les conceptions profondes ne parviennent jamais à se faire jour dans leur plénitude sur le plan terrestre, comme l'affirment tous les hommes de génie et, particulièrement, les compositeurs et les poètes.

Au premier degré, l'inspiration est consciente ; mais, dès que l'action de l'Esprit s'accentue, le médium se trouve sous l'influence d'une force qui le fait agir indépendamment de sa volonté. Ou bien, une sorte de pesanteur l'envahit ; ses yeux se voilent et il perd conscience de lui-même pour passer sous une domination invisible. Dans ce cas, le médium n'est plus qu'un instrument, un appareil de réception et de transmission. Comme une machine obéit au courant électrique qui l'actionne, le médium obéit alors au courant de pensées qui l'envahit.

Dans l'exercice de la médiumnité intuitive, à l'état de veille, beaucoup se découragent devant l'impossibilité de distinguer les idées qui nous sont propres de celles qui nous sont suggérées. Il est cependant facile, croyons-nous, de reconnaître les idées de provenance étrangère. Elles jaillissent spontanément, à l'improviste, comme des lueurs subites émanant d'un foyer inconnu ; tandis que nos idées personnelles, celles qui proviennent de notre fonds, sont toujours à notre disposition et occupent, d'une façon permanente, notre intellect. Non seulement les idées inspirées surgissent comme par enchantement, mais elles se suivent, s'enchaînent d'elles-mêmes et s'expriment avec rapidité, parfois d'une manière fébrile.

Presque tous les auteurs, écrivains, orateurs, poètes, sont médiums à certains moments : ils ont l'intuition d'une assistance occulte qui les inspire et participe à leurs travaux. Ils l'avouent eux-mêmes aux heures d'épanchement.

Thomas Paine écrivait :

Il n'est personne qui, s'étant occupé des progrès de l'esprit humain, n'ait fait cette observation qu'il y a deux classes bien distinctes de ce qu'on nomme Idées ou Pensées : celles qui sont produites en nous-mêmes par la réflexion et celles qui se précipitent d'elles-mêmes dans notre esprit. Je me suis fait une règle de toujours accueillir avec politesse ces visiteurs inattendus et de rechercher avec tout le soin dont j'étais capable s'ils méritaient mon attention. Je déclare que c'est à ces hôtes étrangers que je dois toutes les connaissances que je possède.

Emerson parle en ces termes du phénomène de l'inspiration :

Les pensées ne me viennent pas successivement, comme dans un problème de mathématiques, mais elles pénètrent d'elles-mêmes dans mon intellect, semblables à un éclair qui brille dans les ténèbres de la nuit. La vérité m'arrive, non par le raisonnement, mais par intuition.

La rapidité avec laquelle Walter Scott, le barde d'Aven, écrivait ses romans était un sujet d'étonnement pour ses contemporains. Voici l'explication qu'il en donne lui-même :

Vingt fois je me suis mis à l'ouvrage, ayant composé le cadre, et jamais de la vie je ne l'ai suivi. - Mes doigts travaillent indépendants de ma pensée ; - c'est ainsi qu'après avoir écrit le second volume de Woodstock, je n'avais pas la moindre idée que l'histoire se déroulerait en une catastrophe dans le troisième volume.

Parlant de l'Antiquaire, il dit encore :

J'ai un plan général ; mais, aussitôt que je prendrai la plume, elle courra assez vite sur le papier, à tel point que souvent je suis tenté de la laisser aller toute seule, pour voir si elle n'écrira pas aussi bien qu'avec l'assistance de ma pensée.

Novalis, dont les Fragments et les Disciples de Saïs demeureront parmi les plus puissants efforts de l'esprit humain, écrivait :

Il semble à l'homme qu'il soit engagé dans une conversation et que quelque être inconnu et spirituel le détermine d'une manière merveilleuse à développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être supérieur et homogène, parce qu'il se tient en rapport avec l'homme d'une façon qui n'est pas possible à un être soumis aux phénomènes.

Rappelons aussi la célèbre inspiration de Jean-Jacques Rousseau, décrite par lui-même :

J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes ; j'avais dans ma poche un Mercure de France, que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup, je me sens l'esprit ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives se présentent à la fois, avec une force et une confiance qui me jettent dans un trouble inexprimable. Je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'aperçois tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais. Oh ! si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et éprouvé sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social ; avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ; avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement... Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui, dans un quart d'heure, m'illuminèrent, a été facilement épars dans mes trois principaux écrits : savoir, ce premier discours, celui de l'Inégalité et le Traité de l'éducation... Tout le reste a été perdu.

Le cas d'inspiration médiumnique le plus extraordinaire, peut-être, des temps modernes est celui d'Andrews Jackson Davis, appelé aussi le «voyant de Poughkeepsie». Ce personnage apparaît à l'aurore du néo-spiritualisme américain comme une sorte d'apôtre d'un relief puissant. Grâce à une faculté restée sans rivale, il a pu exercer une influence irrésistible sur son époque et sur son pays.

Nous empruntons les détails suivants à l'ouvrage de Mme Emma Hardinge, intitulé : Spiritualisme moderne américain :

A l'âge de 15 ans, le jeune Davis devint d'abord célèbre à New-York et dans le Connecticut pour son habileté à diagnostiquer les maladies et à prescrire des remèdes, grâce à une étonnante faculté de clairvoyance. Le jeune guérisseur possédait un degré de culture intuitive qui compensait son absence totale d'éducation, et une aisance mondaine qu'on n'aurait pu attendre de sa très humble origine, car il était le fils et l'apprenti d'un pauvre cordonnier du pays.

L'humble rang, les moyens limités de ses parents avaient privé le jeune Davis de toute chance de culture, sauf pendant cinq mois, où il avait fréquenté l'école du village et les rudes paysans des districts arriérés. Davis avait 18 ans quand il annonça qu'il allait être l'instrument d'une phase nouvelle et étonnante de pouvoir spirituel, commençant par une série de conférences appelées à produire un effet considérable sur le monde scientifique et sur les opinions religieuses de l'humanité.

En exécution de cette prophétie, M. Davis commença le cours de ses conférences, auxquelles assistaient des personnes de haute situation ou de connaissances étendues en littérature et en science. C'est ainsi que fut produit le vaste entassement de connaissances littéraires, scientifiques, philosophiques et historiques, intitulé : Divines Révélations de la Nature. Le caractère merveilleux de cette oeuvre, émanant d'une personne si complètement incapable de la produire dans les circonstances ordinaires, excita le plus profond étonnement dans toutes les classes de la société.

Les Révélations furent bientôt suivies de la Grande Harmonie, de l'Age présent et de la Vie intérieure. D'autres volumineuses productions encore, jointes aux conférences de Davis, à ses travaux d'éditeur, aux associations qu'il groupa et à sa large influence personnelle, ont réalisé une révolution complète aux Etats-Unis dans les esprits d'une classe nombreuse de penseurs appelés les avocats de la philosophie harmonique ; et cette révolution doit incontestablement son origine au pauvre garçon cordonnier.

Des milliers de personnes, qui l'ont vu dans ses examens médicaux ou dans ses exposés scientifiques, témoignent de l'étonnante élévation d'esprit possédée par M. Davis dans son état anormal. Ses manuscrits furent souvent soumis à l'investigation des plus hautes intelligences du pays, qui s'assurèrent, de la façon la plus approfondie, de l'impossibilité qu'il ait jamais pu acquérir les connaissances dont il faisait preuve dans son état médiumnique. Le résultat le plus clair de la vie de ce personnage phénoménal fut la révélation que l'âme de l'homme pouvait communiquer spirituellement avec les Esprits de l'autre monde, comme avec ceux de celui-ci, et travailler à acquérir des connaissances s'étendant bien au-delà de la sphère terrestre.

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Nous avons parlé incidemment de la méthode à suivre pour le développement des sens psychiques. Elle consiste à s'isoler à certaines heures du jour ou de la nuit, à suspendre l'activité des sens extérieurs, à écarter de soi les images et les bruits de la vie du dehors. La chose est possible même dans les conditions sociales les plus humbles, au sein des occupations les plus vulgaires. Il faut, pour ainsi dire, se replier sur soi-même et, dans le calme et le recueillement de la pensée, faire un effort mental pour voir et lire dans le grand livre mystérieux qui est en nous. A ces moments, écartez de votre esprit tout ce qui est passager, terrestre, changeant. Les préoccupations d'ordre matériel créent des courants vibratoires horizontaux qui font obstacle aux radiations éthérées et restreignent nos perceptions. Au contraire, la méditation, la contemplation, l'effort constant vers le bien et le beau forment des courants ascensionnels qui établissent le rapport avec les plans supérieurs et facilitent la pénétration en nous des effluves divins. Par cet exercice répété et prolongé, l'être intérieur se trouve peu à peu illuminé, fécondé, régénéré. Cette oeuvre d'entraînement est longue et difficile ; elle nécessite parfois plus d'une existence. Aussi n'est-il jamais trop tôt pour l'entreprendre. Ses bons effets ne tarderont pas à se faire sentir. Tout ce que vous perdrez en sensations d'ordre inférieur, vous le gagnerez en perceptions supra-terrestres, en équilibre mental et moral, en joies de l'esprit. Votre sens intime acquerra une délicatesse, une acuité extraordinaires ; vous arriverez à communiquer un jour avec les plus hautes sphères spirituelles. Ces pouvoirs, les religions ont cherché à les constituer au moyen de la communion et de la prière. Mais la prière en usage dans les églises, ensemble de formules apprises et répétées mécaniquement, pendant des heures entières, est impuissante à donner à l'âme l'essor nécessaire, à établir le lien fluidique, le fil conducteur par lequel le rapport s'établira. Il faut un appel, un élan plus vigoureux, une concentration, un recueillement plus profonds. C'est pour cela que nous avons toujours préconisé la prière improvisée, le cri de l'âme qui, dans sa foi et son amour, s'élance de toutes les forces accumulées en elle vers l'objet de son désir.

Au lieu de convier, au moyen de l'évocation, les Esprits célestes à descendre vers nous, on apprendra ainsi à se dégager soi-même et à monter vers eux.

Toutefois, certaines précautions sont nécessaires. Le monde invisible est peuplé d'entités de tous ordres, et celui qui y pénètre doit posséder une perfection suffisante, être inspiré par des sentiments assez élevés pour le mettre à l'abri de toutes les suggestions du mal. Tout au moins, doit-il être conduit dans ses recherches par un guide sûr et éclairé. C'est par le progrès moral que l'on obtient l'autorité, l'énergie nécessaires pour commander aux esprits légers et arriérés qui fourmillent autour de nous. La pleine possession de soi-même, la connaissance profonde et tranquille des lois éternelles nous préservent des dangers, des pièges, des illusions de l'Au-delà ; elles nous procurent les moyens de contrôler les forces en action sur le plan occulte.



XXII. - LE LIBRE ARBITRE

La liberté est la condition nécessaire de l'âme humaine, qui, sans elle, ne pourrait édifier sa destinée. C'est en vain que les philosophes et les théologiens ont argumenté à perte de vue sur cette question. Ils l'ont obscurcie à l'envi par leurs théories, leurs sophismes, vouant l'humanité à la servitude, au lieu de la conduire vers la lumière libératrice. La notion est simple et claire. Les Druides l'avaient formulée dès les premiers temps de notre histoire. Elle est exprimée en ces termes, dans les Triades : «Il y a trois unités primitives : Dieu, la lumière et la liberté.»

Tout d'abord, à première vue, la liberté de l'homme paraît bien restreinte au milieu du cercle de fatalités qui l'enserre : nécessités physiques, conditions sociales, intérêts ou instincts. Mais, en considérant la question de plus près, on voit que cette liberté est toujours suffisante pour permettre à l'âme de briser ce cercle et d'échapper aux forces oppressives.

La liberté et la responsabilité sont corrélatives chez l'être et augmentent avec son élévation. C'est la responsabilité de l'homme qui fait sa dignité et sa moralité ; sans elle, il ne serait qu'une machine aveugle, un jouet des forces ambiantes. La notion de moralité est inséparable de celle de liberté.

La responsabilité est établie par le témoignage de la conscience, qui nous approuve ou nous blâme suivant la nature de nos actes. La sensation du remords est une preuve plus démonstrative que tous les arguments philosophiques. Pour tout esprit quelque peu évolué, la loi du devoir brille comme un phare à travers la brume des passions et des intérêts. Aussi, voyons-nous tous les jours des hommes, dans les situations les plus humbles et les plus difficiles, accepter de dures épreuves plutôt que de s'abaisser à commettre des actes indignes.

Si la liberté humaine est restreinte, elle est du moins en voie de perpétuel développement, car le progrès n'est pas autre chose que l'extension du libre arbitre dans l'individu et dans la collectivité. La lutte entre la matière et l'esprit a précisément pour but de libérer celui-ci, dans une mesure croissante, du joug des forces aveugles. L'intelligence et la volonté arrivent à prédominer peu à peu sur ce qui représente à nos yeux la fatalité. Le libre arbitre est donc un épanouissement de la personnalité et de la conscience. Pour être libre, il faut vouloir l'être et faire effort pour le devenir, en s'affranchissant des servitudes de l'ignorance et des basses passions, en substituant l'empire de la raison à celui des sensations et des instincts.

Cela ne peut s'obtenir que par une éducation et un entraînement prolongés des facultés humaines : libération physique par la limitation des appétits ; libération intellectuelle par la conquête de la vérité ; libération morale par la recherche de la vertu. C'est là l'oeuvre des siècles. Mais à tous les degrés de son ascension, dans la répartition des biens et des maux de la vie, à côté de l'enchaînement des causes, sans préjudice des destinées que notre passé nous inflige, il y a toujours une place pour la libre volonté de l'homme.

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Comment concilier notre libre arbitre avec la prescience divine ? Devant la connaissance anticipée que Dieu a de toutes choses, peut-on vraiment affirmer la liberté humaine ? Question complexe et ardue en apparence, qui a fait couler des flots d'encre, et dont la solution est cependant des plus simples. Mais l'homme n'aime pas les choses simples. Il préfère l'obscur, le compliqué et n'accepte la vérité qu'après avoir épuisé toutes les formes de l'erreur.

Dieu, dont la science infinie embrasse toutes choses, connaît la nature de chaque homme et les impulsions, les tendances d'après lesquelles il pourra se déterminer. Nous-mêmes, connaissant le caractère d'une personne, nous pourrions facilement prévoir dans quel sens, en telle circonstance donnée, elle se décidera, soit d'après l'intérêt, soit d'après le devoir. Une résolution ne peut naître de rien. Elle est forcément reliée à une série de causes et d'effets antérieurs dont elle dérive et qui l'expliquent. Dieu, connaissant chaque âme dans ses moindres replis, peut donc rigoureusement, avec certitude, déduire de la connaissance qu'il a de cette âme, et des conditions où elle est appelée à agir, les déterminations que, librement, elle prendra.

Remarquons que la prévision de nos actes ne les fait pas naître. Si Dieu ne pouvait prévoir nos résolutions, elles n'en auraient pas moins leur libre cours.

C'est ainsi que la liberté humaine et la prévoyance divine se réconcilient et se combinent, quand on considère le problème aux clartés de la raison.

Le cercle dans lequel s'exerce la volonté de l'homme est, d'ailleurs, trop restreint pour qu'il puisse, en aucun cas, entraver l'action divine, dont les effets se déroulent dans l'immensité sans bornes. Le faible insecte perdu dans un coin de jardin ne saurait, en dérangeant les quelques atomes à sa portée, troubler l'harmonie de l'ensemble et entraver l'oeuvre du divin Jardinier.

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La question du libre arbitre a une importance capitale et de graves conséquences pour l'ordre social tout entier, par son action et sa répercussion sur l'éducation, la moralité, la justice, la législation, etc.. Elle a déterminé deux courants opposés d'opinions : les négateurs du libre arbitre et ceux qui l'admettent avec restriction.

Les arguments des fatalistes et des déterministes se résument ainsi : «L'homme est soumis aux impulsions de sa nature, qui le dominent et l'obligent à vouloir, à se déterminer dans un sens plutôt que dans un autre. Par suite, il n'est pas libre.»

L'école opposée, celle qui admet la libre volonté de l'homme, en face de ce système négatif élève la théorie des causes indéterminantes. Son plus brillant représentant, à notre époque, fut Ch. Renouvier.

Les vues de ce philosophe ont été confirmées plus récemment par les beaux travaux de Wundt sur l'aperception, d'Alfred Fouillée sur l'idée force et de Boutroux sur la contingence de la loi naturelle.

Les éléments que la révélation néo-spiritualiste nous apporte sur la nature et le devenir de l'être donnent à la théorie du libre arbitre une sanction définitive. Ils viennent arracher la conscience moderne à l'influence délétère du matérialisme et orienter la pensée vers une conception de la destinée, qui aura pour effet, comme le disait C. du Prel, de rajeunir la vie intérieure de la civilisation.

Jusqu'ici, aussi bien au point de vue théologique que déterministe, la question était restée à peu près insoluble. Il ne pouvait en être autrement, puisque chacun de ces systèmes partait de cette donnée inexacte que l'être humain a une seule existence terrestre à parcourir. Il en est atout autrement si l'on élargit le cercle de la vie et si l'on considère le problème à la lumière que projette la doctrine des renaissances. Ainsi, chaque être conquiert sa propre liberté au cours de l'évolution qu'il doit accomplir.

Suppléée d'abord par l'instinct, qui disparaît peu à peu pour faire place à la raison, notre liberté est très limitée dans nos étapes inférieures et dans toute la période de notre éducation première. Elle prend une extension considérable dès que l'esprit a acquis la compréhension de la loi. Et toujours, à tous les degrés de son ascension, à l'heure des résolutions importantes, il sera assisté, guidé, conseillé par des Intelligences supérieures, par des Esprits plus grands et plus éclairés que lui.

Le libre arbitre, la libre volonté de l'esprit s'exercent surtout à l'heure des réincarnations. En choisissant telle famille, tel milieu social, il sait d'avance quelles sont les épreuves qui l'attendent, mais il comprend également la nécessité de ces épreuves pour développer ses qualités, atténuer ses défauts, dépouiller ses préjugés et ses vices. Ces épreuves peuvent être aussi la conséquence d'un passé néfaste qu'il faut réparer, et il les accepte avec résignation, avec confiance, car il sait que ses grands frères de l'espace ne l'abandonnent pas aux heures difficiles.

L'avenir lui apparaît alors, non pas dans ses détails, mais dans ses traits les plus saillants, c'est-à-dire dans la mesure où cet avenir est la résultante d'actes antérieurs. Ces faits représentent la part de fatalité ou la «prédestination» que certains hommes sont portés à voir en toute vie. Ce sont simplement, nous l'avons vu, les effets ou les réactions de causes éloignées. En réalité, rien n'est fatal et, quel que soit le poids des responsabilités encourues, on peut toujours atténuer, modifier son sort par des oeuvres de dévouement, de bonté, de charité, par un long sacrifice au devoir.

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Le problème du libre arbitre a, disions-nous, une grande importance au point de vue juridique. Tout en tenant compte du droit de répression et de préservation sociale, il est très difficile de préciser, dans tous les cas relevant des tribunaux, l'étendue des responsabilités individuelles. On ne pourrait le faire qu'en établissant le degré d'évolution des coupables. Le néo-spiritualisme nous en fournirait peut-être les moyens. Mais la justice humaine, peu versée en ces matières, reste aveugle et imparfaite dans ses décisions et ses arrêts.

Souvent le méchant, le coupable, n'est en réalité qu'un esprit jeune et ignorant, chez qui la raison n'a pas eu le temps de mûrir. «Le crime, a dit Duclos, est toujours le résultat d'un faux jugement.» C'est pourquoi les pénalités infligées devraient être établies de façon à contraindre le condamné à rentrer en lui-même, à s'instruire, à s'éclairer, à s'amender. La société doit corriger sans passion et sans haine, sinon, elle se rend elle-même coupable.

Nous l'avons démontré, les âmes sont équivalentes à leur point de départ. Elles sont différentes par leurs degrés infinis d'avancement : les unes, jeunes ; les autres vieilles, et, par suite, diversement développées en moralité et en sagesse, suivant leur âge. Il serait injuste de demander à l'esprit enfant des mérites égaux à ceux qu'on peut attendre d'un esprit ayant beaucoup vu, beaucoup appris. De là, une très grande différenciation dans les responsabilités.

L'être n'est vraiment mûr pour la liberté que le jour où les lois universelles, extérieures à lui, sont devenues intérieures et conscientes par le fait même de son évolution. Le jour où il s'est pénétré de la loi et en a fait la règle de ses actions, il a atteint le point moral où l'homme se possède, se domine et se gouverne lui-même. Dès lors, il n'a plus besoin de la contrainte et de l'autorité sociales pour se diriger. Et il en est de la collectivité comme de l'individu. Un peuple n'est vraiment libre, digne de la liberté, que s'il a appris à obéir à cette loi intérieure, loi morale, éternelle et universelle, qui n'émane ni du pouvoir d'une caste ni de la volonté des foules, mais d'une Puissance plus haute. Sans la discipline morale que chacun doit s'imposer, les libertés publiques ne sont qu'un leurre. On a l'apparence, on n'a pas les moeurs d'un peuple libre. La société reste exposée, par la violence de ses passions et l'intensité de ses appétits, à toutes les complications, à tous les désordres.

Tout ce qui se hausse vers la lumière se hausse vers la liberté. Celle-ci s'épanouit, pleine et entière, dans la vie supérieure. L'âme subit d'autant plus le poids des fatalités matérielles qu'elle est plus arriérée et plus inconsciente ; elle est d'autant plus libre qu'elle s'élève davantage et se rapproche du divin. Dans son état d'ignorance, il est heureux pour elle d'être soumise à une direction. Mais, devenue sage et parfaite, elle jouit de sa liberté dans la lumière divine.

En thèse générale, tout homme parvenu à l'état de raison est libre et responsable, dans la mesure de son avancement. Je laisse de côté les cas où, sous l'empire d'une cause quelconque, physique ou morale, maladie ou obsession, l'homme a perdu l'usage de ses facultés. On ne peut méconnaître que le physique exerce parfois une grande influence sur le moral. Cependant, dans la lutte engagée entre eux, les âmes fortes triomphent toujours. Socrate disait qu'il avait senti germer en lui les instincts les plus pervers et qu'il les avait domptés. Il y avait chez ce philosophe deux courants de forces contraires : l'un, orienté vers le mal ; l'autre, vers le bien, et c'est ce dernier qui l'emportait.

Il est aussi des causes secrètes qui, souvent, agissent sur nous. Parfois l'intuition vient combattre le raisonnement. Des impulsions profondes parties de la conscience nous déterminent dans un sens non prévu. Ceci n'est pas une négation du libre arbitre ; c'est l'action de l'âme dans sa plénitude, intervenant dans le cours de ses destinées. Ou bien, ce sera l'influence de nos guides invisibles qui s'exerce, ou encore l'intervention d'une Intelligence qui, voyant de plus loin et de plus haut, cherche à nous arracher aux contingences inférieures et à nous porter vers les altitudes. Mais, dans tous ces cas, c'est notre volonté seule qui rejette ou accepte et décide en dernier ressort.

En résumé, au lieu de nier ou d'affirmer le libre arbitre, suivant l'école philosophique à laquelle on se rattache, il serait plus exact de dire : L'homme est l'artisan de sa libération. Il n'atteint l'état complet de liberté que par la culture intérieure et la mise en valeur de ses puissances cachées. Les obstacles accumulés sur sa route ne sont, au fond, que des moyens de le contraindre à sortir de son indifférence et à utiliser ses forces latentes. Toutes les difficultés matérielles peuvent être vaincues.

Nous sommes tous solidaires, et la liberté de chacun de nous se relie à la liberté des autres. En se libérant des passions et de l'ignorance, chaque homme libère ses semblables. Tout ce qui contribue à dissiper la nuit de l'intelligence et à faire reculer le mal rend l'humanité plus libre, plus consciente d'elle-même, de ses devoirs et de ses pouvoirs.

Elevons-nous donc à la conscience de notre rôle et de notre but, et nous serons libres. Assurons par nos efforts, nos enseignements et nos exemples, le triomphe de la volonté ainsi que du bien et, au lieu de former des êtres passifs courbés sous le joug de la matière, en proie à l'incertitude et à l'inertie, nous aurons façonné des âmes vraiment libres, affranchies des chaînes de la fatalité et planant sur le monde par la supériorité des qualités acquises.



XXIII. - LA PENSEE

La pensée est créatrice. De même que la pensée éternelle projette sans cesse dans l'espace les germes des êtres et des mondes, de même celle de l'écrivain, de l'orateur, du poète, de l'artiste fait jaillir une incessante floraison d'idées, d'oeuvres, de conceptions, qui vont influencer, impressionner, en bien ou en mal, suivant leur nature, l'immense foule humaine.

C'est pourquoi la mission des ouvriers de la pensée est à la fois grande, redoutable et sacrée.

Grande et sacrée, car la pensée dissipe les ombres du chemin, résout les énigmes de la vie et trace la route de l'humanité ; c'est sa flamme qui réchauffe les âmes et embellit les déserts de l'existence. Redoutable aussi, puisque ses effets sont puissants pour la descente comme pour l'ascension.

Tôt ou tard, tout produit de l'esprit revient vers son auteur avec ses conséquences, entraînant pour celui-ci, selon le cas, la souffrance, un amoindrissement, une privation de liberté, ou bien des satisfactions intimes, une dilatation, une élévation de son être.

La vie présente est, on le sait, un simple épisode de notre longue histoire, un fragment de la grande chaîne qui se déroule, pour tous, à travers l'immensité. Et, constamment, retombent sur nous, en brumes ou en rayons, les résultats de nos oeuvres. L'âme humaine parcourt sa voie, entourée d'une atmosphère radieuse ou sombre, peuplée des créations de sa pensée. Et c'est là, dans la vie de l'espace, sa gloire ou sa honte.

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Pour donner à la pensée toute sa force et son ampleur, rien n'est plus efficace que la recherche des grands problèmes. Pour bien exprimer, il faut sentir puissamment pour goûter les sensations hautes et profondes, il faut remonter à la source d'où découle toute vie, toute harmonie, toute beauté.

Ce qu'il y a de noble et d'élevé dans le domaine de l'intelligence émane d'une cause éternelle, vivante et pensante. Plus l'essor de la pensée vers cette cause est grand, plus haut elle plane, plus radieuses aussi sont les clartés entrevues, plus enivrantes les joies ressenties, plus puissantes les forces acquises, plus géniales les inspirations ! Après chaque essor, la pensée redescend, vivifiée, éclairée, dans le champ terrestre, pour reprendre la tâche par laquelle elle grandira encore, car c'est le travail qui fait l'intelligence, comme c'est l'intelligence qui fait la beauté, la splendeur de l'oeuvre accomplie.

Elève ton regard, ô penseur, ô poète ! jette ton cri d'appel, d'aspiration, de prière ! Devant la mer aux reflets changeants, à la vue de blanches cimes lointaines ou de l'infini étoilé, n'as-tu jamais éprouvé ces heures d'extase et d'ivresse où l'âme se sent plongée dans un rêve divin, où l'inspiration arrive, puissante, comme un éclair, rapide messager du ciel à la terre ?

Prête l'oreille ! n'as-tu jamais entendu, au fond de ton être, vibrer ces harmonies confuses, ces rumeurs du monde invisible, voix de l'ombre qui bercent ta pensée et la préparent aux intuitions suprêmes ?

En tout poète, artiste, écrivain, il est des germes de médiumnité, inconscients, insoupçonnés et qui ne demandent qu'à éclore ; par eux, l'ouvrier de la pensée entre en rapport avec la source inépuisable et reçoit sa part de révélation. Cette révélation d'esthétique appropriée à sa nature, à son genre de talent, il a pour mission de l'exprimer en des oeuvres qui feront pénétrer dans l'âme des foules une vibration des forces divines, une radiation des vérités éternelles.

C'est dans la communion fréquente et consciente avec le monde des Esprits que les génies de l'avenir puiseront les éléments de leurs oeuvres. Dès aujourd'hui, la pénétration des secrets de sa double vie vient offrir à l'homme des secours et des lumières que les religions défaillantes ne sauraient plus lui procurer. Dans tous les domaines, l'idée spirite va féconder la pensée en travail.

La science lui devra une rénovation complète de ses théories et de ses méthodes. Elle lui devra la découverte de forces incalculables et la conquête de l'univers occulte. La philosophie y gagnera une connaissance plus étendue et plus précise de la personnalité humaine. Celle-ci, dans la transe et l'extériorisation, est comme une crypte qui s'ouvre, remplie de choses étranges, et où se cache la clé du mystère de l'être.

Les religions de l'avenir trouveront dans le spiritisme les preuves de la survivance et les règles de la vie dans l'Au-delà, en même temps que le principe d'une union étroite des deux humanités, visible et invisible, dans leur ascension vers le Père commun. L'art, sous toutes ses formes, y découvrira des sources inépuisables d'inspiration et d'émotion.

L'homme du peuple, aux heures de lassitude, y puisera le courage moral. Il comprendra que l'âme peut grandir aussi bien par le labeur humble que par l'oeuvre altière et qu'aucun devoir n'est négligeable ; que l'envie est soeur de la haine et que, souvent, on est moins heureux dans le luxe que dans la médiocrité. Le puissant y apprendra la bonté, avec le sentiment de cette solidarité qui nous relie tous à travers nos vies et peut nous contraindre à revenir petits pour acquérir les vertus modestes.

Le sceptique y trouvera la foi ; le découragé, les longs espoirs et les viriles résolutions ; tous ceux qui souffrent, l'idée profonde qu'une loi de justice préside à toutes choses ; qu'il n'y a pas, en aucun domaine, d'effet sans cause, pas d'enfantement sans douleur, pas de victoire sans combat, pas de triomphe sans rudes efforts, mais qu'au-dessus de tout règne une parfaite et majestueuse sanction, et que nul n'est abandonné de Dieu, dont il est parcelle.

Ainsi s'opérera, lentement, la rénovation de l'humanité, si jeune encore, si ignorante d'elle-même, mais dont le désir se porte peu à peu vers la compréhension de sa tâche et de son but, en même temps que s'agrandit son champ d'exploration et la perspective d'un avenir sans fin. Et bientôt voici qu'elle avance, plus consciente d'elle-même et de sa force, consciente de sa magnifique destinée. A chaque étape franchie, voyant et voulant davantage, sentant briller et s'aviver le foyer qui est en elle, elle voit aussi les ténèbres reculer, les sombres énigmes du monde se fondre et se résoudre, et le chemin s'éclairer d'un rayon puissant. Avec les ombres s'évanouissent peu à peu les préjugés, les terreurs vaines ; les contradictions apparentes de l'univers se dissipent, et l'harmonie se fait en toutes choses. Alors la confiance et l'allégresse pénètrent dans ces âmes, l'homme sent grandir sa pensée et son coeur. Et il avance de nouveau, sur la route des âges, vers le terme de son oeuvre ; mais son oeuvre n'a pas de terme. Car chaque fois que l'humanité se hausse vers un idéal nouveau, elle croit avoir atteint l'idéal suprême, alors qu'elle n'a atteint, en réalité, que la croyance ou le système correspondant à son degré d'évolution. Mais chaque fois aussi, de ses élans, de ses succès, découlent pour elle des félicités et des forces nouvelles, et elle trouve la récompense de ses labeurs et de ses angoisses dans le labeur même, dans la joie de vivre et de progresser, qui est la loi des êtres, dans une communion plus intime avec l'Univers, dans une possession un peu plus entière du Bien et du Beau.

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O écrivains, artistes, poètes, vous dont le nombre s'accroît tous les jours, dont les productions se multiplient et montent comme un flot grandissant, souvent belles par la forme, mais faibles par le fond, superficielles et matérielles, que de talent ne dépensez-vous pas pour des causes médiocres ! Que d'efforts gaspillés ou mis au service de passions malsaines, de voluptés inférieures et d'intérêts vils !

Alors que de vastes et magnifiques horizons se déploient, que le livre merveilleux de l'univers et de l'âme s'ouvre, tout grand, devant vous et que le Génie de la pensée vous convie à de nobles taches, à des oeuvres pleines de sève, fécondes pour l'avancement de l'humanité, vous vous complaisez trop souvent à de puériles et stériles études, à des travaux où la conscience s'étiole, où l'intelligence s'affaisse et s'alanguit dans le culte exagéré des sens et des impurs instincts.

Qui de vous dira l'épopée de l'âme, luttant pour la conquête de ses destinées dans le cycle immense des âges et des mondes ; ses douleurs et ses joies, ses chutes et ses relèvements, la descente dans les gouffres de vie, les coups d'aile dans la lumière, les immolations, les holocaustes qui sont un rachat, les missions rédemptrices, la participation grandissante aux conceptions divines !

Qui dira aussi les puissantes harmonies de l'univers, harpe gigantesque vibrant sous la pensée de Dieu, le chant des mondes, le rythme éternel qui berce la genèse des astres et des humanités !

Ou bien la lente élaboration, la douloureuse gestation de la conscience à travers les stades inférieurs, la construction laborieuse d'une individualité, d'un être moral ! Qui dira la conquête de la vie, toujours plus pleine, plus large, plus sereine, plus éclairée des rayons d'en haut, la marche de sommet en sommet, à la poursuite du bonheur, de la puissance et du pur amour ? Qui chantera l'oeuvre de l'homme, lutteur immortel, élevant à travers ses doutes, ses déchirements, ses angoisses et ses larmes, l'édifice harmonique et sublime de sa personnalité pensante et consciente ? Toujours en avant, toujours plus loin, toujours plus haut !

On répondra : nous ne savons. Et l'on demande : qui nous enseignera ces choses ?

Qui ? Les voix intérieures et les voix de l'Au-delà ! Apprenez à ouvrir, à feuilleter, à lire le livre caché en vous, le livre des métamorphoses de l'être. Il vous dira ce que vous avez été et ce que vous serez. Il vous apprendra le plus grand des mystères, la création du soi par l'effort constant, l'action souveraine qui, dans la pensée silencieuse, fait germer l'oeuvre et, suivant vos aptitudes, votre genre de talent, vous fera peindre les plus belles toiles, sculpter les plus idéales formes, composer les symphonies les plus harmonieuses, écrire les plus belles pages, réaliser les plus beaux poèmes.

Tout est là, en vous, autour de vous ! Tout parle, tout vibre, le visible et l'invisible, tout chante et célèbre la gloire de vivre, l'ivresse de penser, de créer, de s'associer à l'oeuvre universelle. Splendeurs des mers et du ciel étoilé, majesté des cimes, parfums des fleurs, effluves et rayons, bruits mystérieux des forêts, mélodies de la terre et de l'espace, voix de l'invisible qui parlent dans le silence du soir, voix de la conscience, écho de la voix divine, tout est enseignement et révélation pour qui sait voir, écouter, comprendre, penser, agir !

Puis, au-dessus de tout, la Vision Suprême, la vision sans formes, la Pensée incréée, vérité totale, harmonie finale des essences et des lois, qui, depuis le fond de notre être, jusqu'à la plus lointaine étoile, relie tout et tous dans son unité resplendissante. Et la chaîne de vie, qui s'étage et se déroule dans l'infini, échelle des puissances spirituelles qui portent à Dieu les appels de l'homme par la prière et à l'homme la réponse de Dieu par l'inspiration.

Et maintenant, une question dernière. Pourquoi, au milieu de l'immense labeur et de l'abondante production intellectuelle qui caractérisent notre époque, trouve-t-on si peu d'oeuvres fortes et de conceptions géniales ? Parce que nous avons cessé de voir les choses divines par les yeux de l'âme ! Parce que nous avons cessé de croire et d'aimer !

Remontons donc aux sources célestes et éternelles : c'est le seul remède à notre anémie morale. Tournons notre pensée vers les choses solennelles et profondes. Que la science s'éclaire et se complète par les intuitions de la conscience et les facultés supérieures de l'esprit. Le spiritualisme moderne nous y aidera.



XXIV. - LA DISCIPLINE DE LA PENSEE ET LA REFORME DU CARACTERE

La pensée est créatrice, disions-nous. Elle n'agit pas seulement autour de nous, influençant nos semblables en bien ou en mal ; elle agit surtout en nous. Elle génère nos paroles, nos actions et, par elle, nous construisons chaque jour l'édifice, grandiose ou misérable, de notre vie, présente et à venir. Nous façonnons notre âme et son enveloppe par nos pensées ; celles-ci produisent des formes, des images qui s'impriment dans la matière subtile dont le corps fluidique est composé. Ainsi, peu à peu, notre être se peuple de formes frivoles ou austères, gracieuses ou terribles, grossières ou sublimes ; l'âme s'ennoblit, se pare de beauté, ou se fait une atmosphère de laideur.

Il n'est pas de sujet plus important que l'étude de la pensée, de ses pouvoirs, de son action. Elle est la cause initiale de notre élévation ou de notre abaissement ; elle prépare toutes les découvertes de la science, toutes les merveilles de l'art, mais aussi toutes les misères et toutes les hontes de l'humanité. Suivant l'impulsion donnée, elle fonde ou détruit les institutions comme les empires, les caractères comme les consciences. L'homme n'est grand, l'homme ne vaut que par sa pensée ; par elle ses oeuvres rayonnent et se perpétuent à travers les siècles.

Le spiritualisme expérimental, beaucoup mieux que toutes les doctrines antérieures, nous permet de saisir, de comprendre toute la force de projection de la pensée. Elle est le principe de la communion universelle. Nous la voyons agir dans le phénomène spirite, qu'elle facilite ou entrave ; son rôle dans les séances d'expérimentation est toujours considérable. La télépathie nous a démontré que les âmes peuvent s'impressionner, s'influencer à toutes distances. C'est le moyen dont se servent les humanités de l'espace pour communiquer entre elles à travers les immensités sidérales. Dans tout le champ des activités solaires, dans tous les domaines du monde visible ou invisible, l'action de la pensée est souveraine. Elle ne l'est pas moins, répétons-le, en nous-mêmes et sur nous-mêmes, modifiant constamment notre nature intime.

Les vibrations de nos pensées, de nos paroles, en se renouvelant dans un sens uniforme, chassent de notre enveloppe les éléments qui ne peuvent vibrer en harmonie avec elles ; elles attirent des éléments similaires qui accentuent les tendances de l'être. Une oeuvre, souvent inconsciente, s'élabore ; mille ouvriers mystérieux travaillent dans l'ombre ; aux profondeurs de l'âme, toute une destinée s'ébauche ; dans sa gangue, le diamant caché s'épure ou se ternit.

Si nous méditons sur des sujets élevés, sur la sagesse, le devoir, le sacrifice, notre être s'imprègne peu à peu des qualités de notre pensée. Voilà pourquoi la prière improvisée, ardente, l'élan de l'âme vers les puissances infinies, a tant de vertu. Dans ce dialogue solennel de l'être avec sa cause, l'influx d'en haut nous envahit et des sens nouveaux s'éveillent. La compréhension, la conscience de la vie s'augmente et nous sentons, mieux qu'on ne peut l'exprimer, la gravité et la grandeur de la plus humble des existences. La prière, la communion par la pensée avec l'univers spirituel et divin, c'est l'effort de l'âme vers la beauté et la vérité éternelles ; c'est l'entrée pour un instant dans les sphères de la vie réelle et supérieure, celle qui n'a pas de terme.

Si, au contraire, notre pensée est inspirée par de mauvais désirs, par la passion, la jalousie, la haine, les images qu'elle enfante se succèdent, s'accumulent dans notre corps fluidique et l'enténèbrent. Ainsi, nous pouvons, à volonté, faire en nous la lumière ou l'ombre. C'est ce qu'affirment tant de communications d'outre-tombe.

Nous sommes ce que nous pensons, à la condition de penser avec force, volonté, persistance. Mais presque toujours nos pensées passent constamment d'un sujet à un autre. Nous pensons rarement par nous-mêmes, nous reflétons les mille pensées incohérentes du milieu où nous vivons. Peu d'hommes savent vivre de leur propre pensée, puiser aux sources profondes, à ce grand réservoir d'inspirations que chacun porte en soi, mais que la plupart ignorent. Aussi se font-ils une enveloppe peuplée des formes les plus disparates. Leur esprit est comme une demeure ouverte à tous les passants. Les rayons du bien et les ombres du mal s'y confondent en un perpétuel chaos. C'est l'incessant combat de la passion et du devoir, où, presque toujours, la passion l'emporte. Avant tout, il faut apprendre à contrôler nos pensées, à les discipliner, à leur imprimer une direction précise, un but noble et digne.

Le contrôle des pensées entraîne le contrôle des actes, car si les unes sont bonnes, les autres le seront également, et toute notre conduite se trouvera réglée par un enchaînement harmonique. Tandis que si nos actes sont bons et nos pensées mauvaises, il ne peut y avoir là qu'une fausse apparence du bien, et nous continuerons à porter en nous un foyer malfaisant, dont les influences se répandront tôt ou tard, fatalement, sur notre vie.

Parfois nous remarquons une contradiction frappante entre les pensées, les écrits et les actions de certains hommes, et nous sommes portés, par cette contradiction même, à douter de leur bonne foi, de leur sincérité. Ce n'est là souvent qu'une fausse interprétation de notre part. Les actes de ces hommes résultent de l'impulsion sourde des pensées et des forces qu'ils ont accumulées en eux dans le passé. Leurs aspirations présentes, plus élevées, leurs pensées, plus généreuses, seront réalisées en actes dans l'avenir. Ainsi tout s'accorde et s'explique, quand on considère les choses au point de vue élargi de l'évolution ; tandis que tout reste obscur, incompréhensible, contradictoire, avec la théorie d'une vie unique pour chacun de nous.

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Il est bon de vivre en contact par la pensée avec les écrivains de génie, avec les auteurs véritablement grands de tous les temps et de tous les pays, en lisant, en méditant leurs oeuvres, en imprégnant tout notre être de la substance de leur âme. Les radiations de leurs pensées éveilleront en nous des effets semblables et amèneront à la longue des modifications de notre caractère par la nature même des impressions ressenties.

Il faut choisir nos lectures avec soin, puis les mûrir et s'en assimiler la quintessence. En général, on lit trop, on lit hâtivement, et l'on ne médite pas. Il serait préférable de lire moins et de réfléchir davantage à ce qu'on a lu. C'est un sûr moyen de fortifier notre intelligence, de recueillir les fruits de sagesse et de beauté que peuvent contenir nos lectures. En cela, comme en toutes choses, le beau attire et génère le beau, de même que la bonté attire le bonheur, et le mal la souffrance.

L'étude silencieuse et recueillie est toujours féconde pour le développement de la pensée C'est dans le silence que s'élaborent les oeuvres fortes. La parole est brillante, mais elle dégénère trop souvent en propos stériles, parfois malfaisants ; par là, la pensée s'affaiblit et l'âme se vide. Tandis que dans la méditation, l'esprit se concentre ; il se tourne vers le côté grave et solennel des choses ; la lumière du monde spirituel le baigne de ses ondes. Il y a autour du penseur de grands Etres invisibles qui ne demandent qu'à l'inspirer ; c'est dans le demi-jour des heures tranquilles, ou bien sous la lumière discrète de sa lampe de travail qu'ils peuvent le mieux entrer en communication avec lui. Partout et toujours, une vie occulte se mêle à notre vie.

Evitons les discussions bruyantes, les paroles vaines, les lectures frivoles. Soyons sobres de journaux. La lecture des journaux, en nous faisant passer sans cesse d'un sujet à un autre, rend l'esprit encore plus instable. Nous vivons à une époque d'anémie intellectuelle, qui est causée par la rareté des études sérieuses, par la recherche abusive du mot pour le mot, de la forme enjolivée et vide, et surtout par l'insuffisance des éducateurs de la jeunesse. Attachons-nous à des oeuvres plus substantielles, à tout ce qui peut nous éclairer sur les lois profondes de la vie et faciliter notre évolution. Peu à peu s'édifieront en nous une intelligence, une conscience plus fortes, et notre corps fluidique s'illuminera des reflets d'une pensée haute et pure.

Nous l'avons dit, l'âme recèle des profondeurs où la pensée descend rarement, parce que mille objets extérieurs l'occupent sans cesse. Sa surface, comme celle d'une mer, en est souvent agitée ; mais au-dessous s'étendent des régions que les orages n'atteignent pas. Là, dorment ces puissances cachées, qui attendent notre appel pour émerger et apparaître. L'appel se fait rarement entendre, et l'homme s'agite dans son indigence, ignorant des trésors inappréciables qui reposent en lui.

Il faut le choc des épreuves, les heures tristes et désolées, pour lui faire comprendre la fragilité des choses extérieures et le conduire vers la recherche de soi-même, vers la découverte de ses véritables richesses spirituelles.

C'est pourquoi les grandes âmes deviennent d'autant plus nobles et plus belles que leurs douleurs sont plus vives. A chaque nouveau malheur qui les frappe, elles ont la sensation de s'être rapprochées un peu plus de la vérité et de la perfection, et, à cette pensée, elles éprouvent comme une volupté amère. Une étoile nouvelle s'est levée dans le ciel de leur destinée, une étoile dont les rayons tremblants pénètrent au sanctuaire de leur conscience, en éclairent les replis cachés. Chez les intelligences de haute culture, le malheur sème : chaque douleur est un sillon où lève une moisson de vertu et de beauté.

A certaines heures de notre vie, à la mort de notre mère, à l'écroulement d'une espérance ardemment caressée, à la perte d'une femme, d'un enfant aimés, chaque fois que se brise un des liens qui nous attachaient à ce monde, une voix mystérieuse s'élève dans les profondeurs de notre âme, voix solennelle qui nous parle de mille lois plus augustes, plus vénérables que celles de la terre, et tout un monde idéal s'entrouvre. Mais les bruits du dehors l'ont bientôt étouffée, et l'être humain retombe presque toujours dans ses doutes, ses hésitations, dans la plate vulgarité de son existence.

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Il n'est pas de progrès possible sans une observation attentive de soi-même. Il faut surveiller tous nos actes impulsifs, afin d'arriver à savoir dans quel sens nous devons porter nos efforts pour nous améliorer. D'abord, régler la vie physique, réduire les besoins matériels au nécessaire afin d'assurer la santé du corps, cet instrument indispensable de notre rôle terrestre. Puis, discipliner ses impressions, ses émotions ; s'exercer à les dominer, à les utiliser comme des agents de notre perfectionnement moral. Apprendre surtout à s'oublier, à faire le sacrifice du moi, à nous dégager de tout sentiment d'égoïsme. On n'est vraiment heureux en ce monde que dans la mesure où l'on sait s'oublier.

Il ne suffit pas de croire et de savoir, il faut vivre sa croyance, c'est-à-dire faire pénétrer dans la pratique quotidienne de la vie les principes supérieurs que nous avons adoptés. Il faut s'habituer à communier par la pensée et par le coeur avec les Esprits éminents qui en ont été les révélateurs, avec toutes les âmes d'élite qui ont servi de guides à l'humanité, vivre avec eux dans une intimité de chaque jour, nous inspirer de leurs vues et ressentir leur influence par cette perception intime que développent nos rapports avec le monde invisible.

Parmi ces grandes âmes, il est bon d'en choisir une comme exemple, la plus digne de notre admiration, et dans toutes les circonstances difficiles, dans tous les cas où notre conscience oscille entre deux partis à prendre, nous demander ce qu'elle aurait résolu et agir dans le même sens.

Ainsi, nous nous construirons peu à peu, d'après ce modèle, un idéal moral qui se reflétera dans tous nos actes. Tout homme, dans l'humble réalité de chaque jour, peut se modeler une conscience sublime. L'oeuvre est lente et difficile, mais les siècles nous sont donnés pour l'accomplir.

Concentrons donc souvent nos pensées, pour les ramener, par la volonté, vers l'idéal rêvé. Méditons sur lui chaque jour, à une heure choisie, le matin de préférence, lorsque tout est calme et repose encore autour de nous, à ce moment que le poète appelle «l'heure divine», quand la nature, fraîche et reposée, s'éveille aux clartés de l'aube. Aux heures matinales, l'âme, par la prière et la méditation, s'élève d'un plus facile élan jusqu'à ces hauteurs d'où l'on voit et comprend que tout - la vie, les actes, les pensées - tout est lié à quelque chose de grand et d'éternel et que nous habitons un monde où des puissances invisibles vivent et travaillent avec nous. Dans la vie la plus simple, dans la tâche la plus modeste, dans l'existence la plus effacée, se montrent alors des côtés profonds, une réserve d'idéal, des sources possibles de beauté. Chaque âme peut se faire, par ses pensées, une atmosphère spirituelle aussi belle, aussi resplendissante que dans les paysages les plus enchanteurs ; et dans la demeure la plus chétive, dans le logis le plus misérable, il y a des ouvertures vers Dieu et vers l'infini !

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Dans toutes nos relations sociales, dans nos rapports avec nos semblables, il faut constamment se rappeler ceci : les hommes sont des voyageurs en marche, occupant des points divers sur l'échelle d'évolution que nous gravissons tous. Par conséquent, nous ne devons rien exiger, rien attendre d'eux qui ne soit en rapport avec leur degré d'avancement.

A tous nous devons la tolérance, la bienveillance et même le pardon ; car si l'on nous cause du préjudice, si l'on nous raille et nous offense, c'est presque toujours par suite du manque de compréhension et de savoir qui résulte d'un développement insuffisant. Dieu ne demande aux hommes que ce qu'ils ont pu acquérir par leurs lents et pénibles travaux. Nous n'avons pas le droit d'en exiger davantage. N'avons-nous pas été semblables aux plus arriérés d'entre eux ? Si chacun de nous pouvait lire dans son passé ce qu'il a été, ce qu'il a fait, combien nous serions plus indulgents pour les fautes d'autrui ! Parfois encore, nous avons besoin de la même indulgence que nous leur devons. Soyons sévères pour nous-mêmes et tolérants pour les autres. Instruisons-les, éclairons-les, guidons-les avec douceur : c'est là ce que la loi de solidarité nous commande.

Enfin, il faut savoir supporter toutes choses avec patience et sérénité. Quels que soient les agissements de nos semblables envers nous, nous ne devons en concevoir aucune animosité, aucun ressentiment ; mais, au contraire, faire servir toutes les causes d'ennui ou d'affliction à notre propre éducation morale. Nul revers ne pourrait nous atteindre, si, par nos vies antérieures et coupables, nous n'avions laissé prise à l'adversité. Voilà ce qu'il faut souvent se dire. Nous arriverons ainsi à accepter sans amertume toutes les épreuves, en les considérant comme une réparation du passé, ou comme un moyen de perfectionnement.

De degré en degré, nous parviendrons ainsi à ce calme d'esprit, à cette possession de soi-même, à cette confiance absolue en l'avenir, qui donnent la force, la quiétude, la satisfaction intime et nous permettent de rester fermes au milieu des plus dures vicissitudes.

Quand l'âge est venu, les illusions, les vaines espérances tombent comme des feuilles mortes ; mais les hautes vérités n'en apparaissent que plus brillantes, comme les étoiles dans le ciel d'hiver, à travers les branches dépouillées de nos jardins.

Il importe peu alors que la destinée ne nous ait offert aucune gloire, aucun sourire, aucun rayon de joie, si elle a enrichi notre âme d'une vertu de plus, d'un peu de beauté morale. Les vies obscures et tourmentées sont parfois les plus fécondes, tandis que les vies éclatantes nous rivent trop souvent et pour longtemps à la chaîne redoutable des responsabilités.

Le bonheur n'est pas dans les choses extérieures ou les hasards du dehors, mais seulement en nous-mêmes, dans la vie intérieure que nous savons nous faire. Qu'importe que le ciel soit noir sur nos têtes et les hommes mauvais autour de nous, si nous avons la lumière au front, la joie du bien et la liberté morale au coeur. Mais si j'ai honte de moi-même, si le mal a envahi ma pensée, si le crime et la trahison habitent en moi toutes les faveurs, toutes les félicités de la terre ne me rendront pas la paix silencieuse et la joie de la conscience. Le sage, dès ce monde, se crée en lui-même un refuge assuré, un lieu sacré, une retraite profonde, où ne parviennent pas les discordes et les contradictions du dehors. De même, dans la vie de l'espace, la sanction du devoir et la réalisation de la justice sont d'ordre tout intime. Chaque âme porte en soi sa clarté ou son ombre, son paradis ou son enfer. Mais souvenons-nous qu'il n'est rien d'irréparable : la situation présente de l'esprit inférieur n'est qu'un point presque imperceptible dans l'immensité de ses destinées.

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Catégorie : Le problème de l'être et de la destinée

 Le problème de l'être et de la destinée (act III)

30/3/2009

XIV. - LES VIES SUCCESSIVES. - PREUVES EXPERIMENTALES. - RENOVATION DE LA MEMOIRE

Dans les pages précédentes, nous avons exposé les raisons logiques qui militent en faveur de la doctrine des vies successives. Nous consacrerons ce chapitre et les suivants à réfuter les objections de ses contradicteurs, et nous aborderons l'ensemble des preuves scientifiques qui, chaque jour, viennent la consolider.

L'objection la plus commune est celle-ci : Si l'homme a déjà vécu, demande-t-on, pourquoi ne se souvient-il pas de ses existences passées ? Nous avons déjà indiqué sommairement la cause physiologique de cet oubli. Cette cause, c'est la renaissance elle-même, c'est-à-dire l'action de revêtir un nouvel organisme, une enveloppe matérielle qui, en se superposant à l'enveloppe fluidique, joue, à son égard, le rôle d'un éteignoir. Par suite de la diminution de son état vibratoire, l'esprit, chaque fois qu'il prend possession d'un corps nouveau, d'un cerveau vierge de toute image, se trouve dans l'impossibilité d'exprimer les souvenirs accumulés de ses vies antérieures. Ses antécédents, il est vrai, se révéleront encore dans ses aptitudes, dans sa facilité d'assimilation, dans ses qualités et ses défauts. Mais tout le détail des faits, des événements qui constituent son passé, réintégré dans les profondeurs de la conscience, restera voilé pendant la vie terrestre. L'esprit, à l'état de veille, ne pourra plus exprimer sous les formes du langage que les seules impressions enregistrées par son cerveau matériel.

La mémoire est l'enchaînement, l'association des idées, des faits, des connaissances. Dès que cette association disparaît, dès que le fil des souvenirs se rompt, le passé semble s'effacer pour nous. Mais ce n'est là qu'une apparence. Dans un discours prononcé le 6 février 1905, M. le professeur Ch. Richet, de l'Académie de médecine, disait : «La mémoire est une faculté implacable de notre intelligence, car aucune de nos perceptions n'est jamais oubliée. Dès qu'un fait a frappé nos sens, alors, de manière irrémédiable, il se fixe dans la mémoire. Peu importe que nous ayons gardé la conscience de ce souvenir ; il existe, il est indélébile.»

Ajoutons qu'il peut renaître. Le réveil de la mémoire n'est qu'un effet de vibration produit par l'action de la volonté sur les cellules du cerveau. Pour faire revivre les souvenirs antérieurs à la naissance, il faut se replacer en harmonie de vibrations avec l'état dynamique où nous nous trouvions à l'époque où la perception s'est établie. Les cerveaux qui ont enregistré ces perceptions n'existant plus, il faut rechercher ces dernières dans la conscience profonde. Mais celle-ci reste muette aussi longtemps que l'esprit est enfermé dans la chair. Il doit en sortir et se dégager du corps pour recouvrer la plénitude de ses vibrations et ressaisir la trame des souvenirs cachés en lui. Alors il perçoit son passé et peut le reconstituer dans ses moindres faits. C'est ce qui se produit dans les phénomènes du somnambulisme et de la transe.

Nous savons qu'il est en nous des profondeurs mystérieuses où se sont déposés lentement, à travers les âges, les sédiments de nos vies de lutte, d'étude et de travail ; là se gravent tous les incidents, toutes les vicissitudes de l'obscur passé. C'est comme un océan de choses endormies que bercent les vagues de la destinée. Un appel puissant de la volonté peut les faire revivre. Vers elles le regard de l'esprit descend aux heures de clairvoyance, comme les radiations d'étoiles glissent, dans les profondeurs glauques, jusque sous les voûtes et les arceaux des sombres retraites de la mer.

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Rappelons ici les points essentiels de la théorie du moi, à laquelle se rattachent tous les problèmes de la mémoire et de la conscience.

L'identité du moi, la personnalité, ne persiste et ne se maintient que par le souvenir et la conscience. Les réminiscences, les intuitions, les aptitudes déterminent la sensation d'avoir vécu. Il existe dans l'intelligence une continuité, une succession de causes et d'effets qu'il faut reconstituer dans leur ensemble pour posséder la connaissance intégrale du moi. Cela, nous l'avons vu, est impossible dans la vie matérielle, puisque l'incorporation amène un effacement temporaire des états de conscience qui forment cet ensemble continu. De même que la vie physique est soumise aux alternances de la nuit et du jour, il se produit un phénomène analogue dans la vie de l'esprit. Notre mémoire, notre conscience traversent alternativement des périodes d'éclipse ou de rayonnement, d'ombre ou de lumière, dans l'état céleste ou terrestre, et même sur ce dernier plan, pendant la veille ou les différents états du sommeil. Et comme il y a des gradations dans l'éclipse, il y a aussi des degrés dans la lumière.

Beaucoup de rêves ne laissent aucune trace au réveil, pas plus que les impressions recueillies pendant le sommeil somnambulique. Tous les magnétiseurs le savent : l'oubli au réveil est un phénomène constant chez les somnambules. Mais dès que l'esprit du sujet, plongé dans un nouveau sommeil, se retrouve dans les conditions dynamiques permettant la rénovation des souvenirs, ceux-ci se réveillent. Le sujet se rappelle ce qu'il a fait, dit, vu, exprimé à toutes les époques de son existence.

Par là, nous comprendrons facilement l'oubli momentané des vies antérieures. Le mouvement vibratoire de l'enveloppe périspritale, amorti par la matière, au cours de la vie actuelle, est beaucoup trop faible pour que le degré d'intensité et la durée nécessaires à la rénovation de ces souvenirs puissent être atteints pendant la veille.

En réalité, la mémoire n'est qu'un mode de la conscience. Le souvenir est souvent à l'état subconscient. Déjà, dans le cercle restreint de la vie actuelle, nous ne conservons pas le souvenir de nos premières années, qui est cependant gravé en nous, comme tous les états traversés au cours de notre histoire. Il en est de même d'un grand nombre d'actes et de faits appartenant aux autres périodes de la vie. Gassendi, dit-on, se souvenait de l'âge de 18 mois ; mais c'est là une exception. L'effort mental est nécessaire pour réveiller ces souvenirs de la vie normale, celle qui nous est la plus familière ; nécessaire, répétons-le, pour ressaisir mille choses étudiées, apprises, oubliées, parce qu'elles sont redescendues dans les couches profondes de la mémoire. A chaque instant, l'intelligence doit rechercher dans la subconscience les connaissances, les souvenirs qu'elle veut revivifier ; elle s'efforce de les faire passer dans la conscience physique, dans le cerveau concret, après les avoir pourvus des éléments vitaux fournis par les neurones ou cellules nerveuses. Selon la richesse ou la pauvreté de ces éléments, le souvenir surgira clair ou diffus ; parfois, il se dérobe ; la communication ne peut s'établir, ou bien la projection ne se produit qu'après coup, au moment où on s'y attend le moins.

Donc, pour se souvenir, la première des conditions, c'est de vouloir. Ceci explique que nombre d'esprits, même dans la vie de l'espace, sous l'empire de certains préjugés dogmatiques, négligent toute recherche et restent ignorants du passé qui dort en eux. Dans ce milieu, comme parmi nous, au cours de l'expérimentation, une suggestion est nécessaire. Cette loi de la suggestion, nous la voyons se manifester partout, sous mille formes ; nous la subissons nous-mêmes à chaque instant du jour. Par exemple, près de nous, un chant s'élève, une parole, un nom a retenti, une image frappe nos regards et voilà que, soudain, grâce à l'association des idées, tout un enchaînement de souvenirs confus, presque oubliés, dissimulés dans les bas-fonds de notre conscience, se déroule à notre esprit.

Des périodes entières de notre vie présente peuvent s'effacer de la mémoire. Dans son livre : Les Phénomènes psychiques, page 170, le Docteur J. Maxwell, procureur général, parle en ces termes de ce que l'on appelle les cas d'amnésie :

«Quelquefois même, la notion de la personnalité disparaît. On connaît des malades qui, subitement, oublient jusqu'à leur nom. Toute leur vie s'efface et ils semblent revenir à l'état où ils étaient au moment de leur naissance. Ils doivent réapprendre eux-mêmes à parler, à s'habiller, à manger. Quelquefois, l'amnésie n'est pas aussi complète. J'ai pu observer un malade qui avait oublié tout ce qui avait un lien quelconque avec sa personnalité. Il ignorait absolument tout ce qu'il avait fait, ne savait plus où il était né, quels étaient ses parents. Il avait une trentaine d'années. La mémoire organique et les mémoires organisées en dehors de la personnalité subsistaient. Il pouvait lire, écrire, dessiner un peu, jouer grossièrement d'un instrument de musique. L'amnésie chez lui était limitée à tous les faits connexes à sa personnalité antérieure.»

La guerre a multiplié ces cas et chacun de nous a pu en lire la constatation dans les journaux.

Le docteur Pitre, doyen de la Faculté de médecine de Bordeaux, dans son livre : L'Hystérie et l'hypnotisme, cite un cas où il démontre que tous les faits et connaissances enregistrés en nous dès l'enfance peuvent renaître ; c'est ce qu'il appelle le phénomène de l'ecmnésie. Son sujet, une jeune fille de 17 ans, ne parlait que le français et avait oublié le patois gascon, idiome de sa jeunesse. Endormie et reportée par la suggestion à l'âge de 5 ans, elle n'entendait plus le français et ne parlait que le patois. Elle racontait tous les menus détails de sa vie enfantine ; ils se dessinaient pour elle avec une netteté parfaite ; mais elle restait sourde aux questions posées, ne comprenant plus la langue qu'on lui parlait. Elle avait oublié tous les faits de sa vie qui s'étaient déroulés entre les âges de 5 et de 17 ans.

Le docteur Burot a fait des expériences identiques. Son sujet Jeanne est reportée par lui, mentalement, à différentes époques de sa jeunesse, et, à chaque période, les incidents de son existence se dessinent avec précision dans sa mémoire, mais tout fait ultérieur s'efface. On pouvait suivre à rebours les progrès de son intelligence. Revenue à l'âge de 5 ans, on constate qu'elle sait à peine lire ; elle écrit comme elle le faisait à cet âge, d'une façon malhabile, avec les fautes d'orthographe qui lui étaient habituelles à cette époque[1].

Tous ces récits ont été contrôlés. Les savants que nous citons se sont livrés à des enquêtes minutieuses ; ils ont pu constater l'exactitude des faits rapportés par les sujets, faits qui étaient effacés de leur mémoire à l'état normal.

Nous allons voir que par un enchaînement logique et rigoureux, ces phénomènes nous conduisent à la possibilité de réveiller expérimentalement, dans la partie permanente de l'être, les souvenirs antérieurs à la naissance. C'est ce que nous constaterons dans les expériences de F. Colavida, E. Marata, colonel de Rochas, etc..

L'état de fièvre, le délire, le sommeil anesthésique, en provoquant le dégagement partiel, peuvent aussi ébranler, dilater les couches profondes de la mémoire et réveiller des connaissances et des souvenirs anciens. On se rappellera sans doute le cas célèbre de Ninfa Filiberto, de Palerme. Elle parlait, dans la fièvre, plusieurs langues étrangères qu'elle avait oubliées depuis longtemps. Voici d'autres faits rapportés par des praticiens :

Le docteur Henri Freeborn[2] cite le cas d'une femme âgée de 70 ans qui, gravement malade par suite d'une bronchite, fut en proie au délire, du 13 au 16 mars 1902 :

«Dans la nuit du 13 au 14, on s'aperçut qu'elle parlait une langue inconnue aux personnes qui l'entouraient. Il semblait parfois qu'elle disait des vers ; d'autres fois, qu'elle causait. Elle répéta à plusieurs reprises la même composition en vers. On finit par reconnaître que le langage était l'hindoustani.

Le matin du 14, l'hindoustani commença à se mêler d'un peu d'anglais ; elle s'entretenait de la sorte avec des parents et des amis d'enfance, ou bien elle parlait d'eux. Le 15, l'hindoustani avait disparu à son tour et la malade s'adressait à des amis qu'elle avait connus plus tard, en se servant de l'anglais, du français et de l'allemand. La dame en question était née dans l'Inde, qu'elle quitta à l'âge de trois ans pour se rendre en Angleterre, après quatre mois de voyage, avant qu'elle eût accompli sa quatrième année. Jusqu'au jour où elle débarqua en Angleterre, elle avait été confiée à des domestiques hindous et ne parlait pas du tout l'anglais.

Il est curieux de constater qu'après une période de soixante-six ans, pendant laquelle elle n'avait jamais parlé l'hindoustani, le délire lui avait remémoré ce langage de sa première enfance. Actuellement la malade parle avec autant de facilité le français et l'allemand que l'anglais ; mais, quoiqu'elle connaisse encore quelques mots d'hindoustani, elle est absolument incapable de parler cette langue ou même d'en composer une seule phrase.»

Les Annales des Sciences psychiques, de mars 1906, enregistrèrent un cas intéressant d'amnésie dans la veille, rapporté par le docteur Gilbert-Ballet, de l'Hôtel-Dieu de Paris :

«Il s'agit d'un malade qui, à la suite d'un choc violent, avait complètement oublié foute une «tranche» de sa vie passée. Il se rappelait fort bien son enfance et des faits très lointains, mais une lacune s'était produite pour une partie de son existence plus rapprochée et il ne pouvait se souvenir des événements qui étaient survenus pendant cette période de sa vie. C'est ce qu'on appelle l'amnésie rétrograde. C'est un nommé Dada, âgé de 50 ans. Depuis le 4 jusqu'au 7 octobre précédent, un vide absolu s'était fait dans sa mémoire. Ayant quitté, le 4, ses maîtres, qui l'employaient comme jardinier dans une propriété près de Nevers, il se retrouva le 7, sans savoir comment, à Liège, aux portes de l'exposition. De quelle façon a-t-il accompli ce long voyage ? Il l'ignore et, malgré tous ses efforts, ne peut retrouver le moindre souvenir.»

Mais voici que ce malade est plongé dans l'hypnose, et aussitôt tous les incidents de ce voyage se reconstituent dans leurs moindres détails, avec le souvenir des personnes rencontrées. Dada en est à sa quatrième crise d'amnésie nerveuse. Il se rappelle, endormi, ce qu'il a oublié à l'état de veille, tout simplement parce qu'il se trouve de nouveau en état de condition seconde, c'est-à-dire dans l'état où il se trouvait au moment de son attaque d'amnésie. Ce cas nous met encore sur la trace des lois et conditions qui régissent les phénomènes de rénovation de la mémoire des vies antérieures.

En résumé, toute l'étude de l'homme terrestre nous fournit la preuve qu'il existe des états distincts de la conscience et de la personnalité. Nous l'avons vu dans la première partie de cet ouvrage : la coexistence en nous d'un mental double, dont les deux parties se rejoignent et fusionnent à la mort, est attestée, non seulement par l'hypnotisme expérimental, mais encore par toute l'évolution psychique.

Le fait seul de cette dualité intellectuelle, considérée dans ses rapports avec le problème des réincarnations, nous explique comment toute une partie du moi, avec son immense cortège d'impressions et de souvenirs anciens, peut rester plongée dans l'ombre au cours de la vie actuelle.

Nous savons que la télépathie, la clairvoyance, la prévision des événements, sont des pouvoirs afférents au moi profond et caché. La suggestion en facilite l'exercice ; c'est un appel de la volonté, une invitation aux âmes faibles et inhabiles à se dégager de leur prison et à rentrer temporairement en possession des richesses, des puissances qui sommeillent en elles. Les passes magnétiques dénouent les liens qui attachent l'âme au corps physique, provoquent son dégagement. Dès lors, la suggestion, personnelle ou étrangère, fait son oeuvre ; elle s'exerce avec plus d'intensité. Son action n'est pas seulement applicable au réveil des sens psychiques ; nous venons de voir qu'elle peut encore reconstituer l'enchaînement des souvenirs gravés aux profondeurs de l'être.

Il semble que, dans certains cas exceptionnels, cette action puisse s'exercer même à l'état de veille. F. Myers[3] parle de la faculté du «subliminal» d'évoquer des états émotionnels disparus de la conscience normale et de revivre dans le passé. Ce fait, dit-il, se rencontre fréquemment chez les artistes, dont les émotions revécues peuvent dépasser en intensité les émotions originales.

Le même auteur émet l'opinion que la théorie la plus vraisemblable pour expliquer le génie est celle des réminiscences de Platon, à la condition de la fonder sur les données scientifiques établies de nos jours.

Ces mêmes phénomènes reparaissent sous une autre forme dans un ordre de faits déjà signalés. Ce sont les impressions de personnes qui, à la suite d'accidents, ont pu échapper à la mort. Par exemple, des noyés sauvés avant l'asphyxie complète et d'autres qui ont fait des chutes graves. Beaucoup racontent qu'entre le moment où ils sont tombés et celui où ils ont perdu connaissance, tout le spectacle de leur vie s'est déroulé dans leur cerveau d'une façon automatique, en tableaux successifs et rétrogrades, avec une rapidité vertigineuse, accompagné du sentiment moral du bien et du mal ainsi que de la conscience des responsabilités encourues.

Th. Ribot, le chef du positivisme français, dans son ouvrage sur les Maladies de la mémoire, a cité de nombreux faits établissant la possibilité du réveil spontané, automatique, de toutes les scènes ou images qui peuplent la mémoire, particulièrement en cas d'accident.

Rappelons, à ce sujet, le cas de l'amiral Beaufort, extrait du Journal de médecine de Paris[4]. Il était tombé à la mer et perdit pendant deux minutes le sentiment de sa conscience physique. Ce temps suffit à sa conscience transcendantale pour résumer toute sa vie terrestre en tableaux raccourcis, d'une netteté prodigieuse. Tous ses actes, y compris leurs causes, leurs circonstances contingentes et leurs effets, défilèrent dans sa pensée. Voici un cas de même nature rapporté par M. Cottin, aéronaute :

«Dans sa dernière ascension, le ballon le Montgolfier emportait M. Perron, président de l'Académie d'aérostation, comme capitaine, et F. Cottin, agent administratif de l'Association scientifique française.

Parti d'un bond, le ballon était à 4 h 24 à 700 mètres ; c'est alors qu'il creva et se mit à descendre plus vite qu'il n'était monté, et il s'engouffra à 4 h 27 dans la maison n°20 de l'impasse Chevalier, à Saint-Ouen. Après avoir jeté tout ce qui pouvait compliquer l'accident, nous dit M. Cottin[5], «une espèce de quiétude, d'inertie peut-être, s'empara de moi ; mille souvenirs lointains se pressent, se heurtent devant mon imagination ; puis les choses s'accentuent et le panorama de ma vie vient se dérouler devant mon esprit attentif. Tout est précis : les châteaux en Espagne, les déceptions, la lutte pour l'existence, et tout cela dans l'encadrement inexorable imposé par la destinée... Qui croirait, par exemple, que je me suis revu, à vingt ans, sergent au 22° de ligne, sac au dos et chantant sur la route. En moins de trois minutes, j'ai vu toute ma vie défiler devant ma mémoire.»

Ces phénomènes peuvent s'expliquer par un commencement d'extériorisation. Dans cet état, comme dans la vie de l'espace, la subconscience s'unit à la conscience normale et reconstitue la conscience totale, la plénitude du moi. Pour un instant, l'association des idées et des faits se reforme ; la chaîne des souvenirs se ressoude. Le même résultat peut être obtenu par l'expérimentation ; mais alors le sujet, dans sa recherche, doit être aidé par une volonté supérieure à la sienne en puissance, qui s'associe à lui et stimule ses efforts. Dans les phénomènes de la transe, ce rôle est rempli, soit par l'esprit guide, soit par le magnétiseur, dont la pensée agit sur le sujet comme un levier.

Les deux volontés, combinées, superposées, acquièrent alors une intensité de vibrations qui met en branle les couches les plus profondes et les plus voilées du subconscient.

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Un autre point essentiel doit retenir notre attention : c'est le fait, établi par toute la science physiologique, qu'il existe une corrélation étroite entre le physique et le mental de l'homme. A chaque action physique correspond un acte psychique, et réciproquement. Tous deux s'enregistrent à la fois dans le souvenir subconscient ; de telle sorte que l'un ne peut être évoqué sans que l'autre surgisse aussitôt. Cette concordance s'applique aux moindres faits de notre existence intégrale, aussi bien pour le présent que pour les épisodes de notre passé le plus ancien.

La compréhension de ce phénomène, peu intelligible pour les matérialistes, nous est facilitée par la connaissance du périsprit, ou enveloppe fluidique de l'âme. C'est en lui, et non dans l'organisme physique, composé de matière fluente, sans cesse variable dans ses cellules constitutives, que se gravent toutes nos impressions.

Le périsprit est l'instrument de précision qui note avec une fidélité absolue les moindres variations de la personnalité. Toutes les volitions de la pensée, tous les actes de l'intelligence ont en lui leur répercussion. Leurs mouvements, leurs états vibratoires distincts y laissent des traces successives et superposées. Certains expérimentateurs ont comparé ce mode d'enregistrement à un cinématographe vivant, sur lequel se fixent successivement nos acquisitions et nos souvenirs. Il se déroulerait par une sorte de déclenchement ou de secousse, causé soit par l'action d'une suggestion étrangère, soit par une auto-suggestion, ou bien par suite d'un accident, comme nous l'avons dit plus haut.

Déjà l'influence de la pensée sur le corps nous est révélée par des phénomènes observables à chaque instant en nous-mêmes et autour de nous. La peur paralyse les mouvements ; l'étonnement, la honte, la crainte provoquent la pâleur ou la rougeur ; l'angoisse nous serre le coeur, le chagrin profond fait couler nos larmes et peut amener à la longue une dépression vitale. Ce sont là autant de preuves manifestes de l'action puissante du mental sur l'enveloppe matérielle.

L'hypnotisme, en développant la sensibilité de l'être, nous démontre d'une manière encore plus nette cette action réflexe de la pensée. Nous l'avons vu : la suggestion d'une brûlure peut produire chez un sujet autant de désordres que la brûlure elle-même. On provoque à volonté l'apparition de plaies, de stigmates, etc.[6].

Si la pensée et la volonté peuvent exercer une telle action sur la matière corporelle, on comprendra que cette action s'accroisse encore et produise des effets plus intenses lorsqu'elle s'appliquera à la matière fluidique, impondérable, dont le périsprit est formé. Moins dense, moins compacte que la matière physique, elle obéira avec beaucoup plus de souplesse aux moindres volitions de la pensée. C'est en vertu de cette loi que les Esprits peuvent apparaître sous une des formes revêtues par eux dans le passé, avec tous les attributs de leur personnalité évanouie. Il leur suffit de penser fortement à une phase quelconque de leurs existences, pour se montrer aux voyants tels qu'ils étaient à l'époque évoquée dans leur mémoire. Et pour peu que la force psychique nécessaire leur soit fournie par un ou plusieurs médiums, les matérialisations deviennent possibles.

M. le colonel de Rochas, dans ses expériences, en réussissant à isoler le corps fluidique, a démontré qu'il était le siège de la sensibilité et des souvenirs[7]. L'hypnotisme et la physiologie combinés nous permettent désormais d'étudier l'action de l'âme dégagée de son enveloppe grossière et unie à son corps subtil. Bientôt, ils nous fourniront les moyens d'élucider les plus délicats problèmes de l'être. L'expérimentation psychique contient la clef de tous les phénomènes de la vie ; elle est appelée à rénover entièrement la science moderne, en jetant une vive lumière sur un grand nombre de questions restées obscures jusqu'ici.

Nous allons voir maintenant, dans les phénomènes hypnotiques et particulièrement dans la transe, que les impressions, enregistrées par le corps fluidique d'une manière indélébile, forment d'étroites associations. Les impressions physiques sont reliées aux impressions morales et intellectuelles, de telle façon que l'on ne peut faire appel aux unes sans voir renaître les autres. Leur réapparition est toujours simultanée.

Cette corrélation étroite du physique et du moral, dans son application aux souvenirs gravés en nous, est démontrée par de nombreuses expériences. Citons d'abord celles de savants positivistes qui, malgré leurs préventions à l'endroit de toute théorie nouvelle, la confirment à leur insu :

M. Pierre Janet, professeur de physiologie à la Sorbonne, expose les faits suivants[8]. Il expérimente sur son sujet Rose, endormi :

«Je suggère à Rose que nous ne sommes plus en 1888, mais en 1886, au mois d'avril, pour constater simplement des modifications de sensibilité qui pourraient se produire. Mais, voici un accident bien étrange. Elle gémit, se plaint d'être fatiguée et de ne pouvoir marcher. «Eh bien, qu'avez-vous donc ? - Oh ! rien... dans ma situation ! ! - Quelle situation ?» Elle me répond d'un geste ; son ventre s'était subitement gonflé et tendu par un accès subit de tympanite hystérique. Je l'avais, sans le vouloir, ramenée à une période de sa vie pendant laquelle elle était enceinte.

Des études plus intéressantes furent faites par ce moyen sur Marie ; j'ai pu, en la ramenant successivement à différentes périodes de son existence, constater tous les états divers de la sensibilité par lesquels elle a passé, et les causes de toutes les modifications. Ainsi, elle est maintenant complètement aveugle de l'oeil gauche et prétend être ainsi depuis sa naissance. Si on la ramène à l'âge de 7 ans, on constate qu'elle est encore anesthésique de l'oeil gauche ; mais si on lui suggère de n'avoir que 6 ans, on s'aperçoit qu'elle voit bien des deux yeux et on peut déterminer l'époque et les circonstances bien curieuses dans lesquelles elle a perdu la sensibilité de l'oeil gauche. La mémoire a réalisé automatiquement un état de santé dont le sujet croyait n'avoir conservé aucun souvenir

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La possibilité de réveiller dans la conscience d'un sujet en transe les souvenirs oubliés de son enfance nous conduit logiquement à la rénovation des souvenirs antérieurs à la naissance. Cet ordre de faits a été signalé pour la première fois au Congrès spirite de Paris, en 1900, par des expérimentateurs espagnols. Voici un extrait de rapport, lu dans la séance du 25 septembre