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 Revue spirite 1958

1/4/2009

Revue spirite

Revue spirite 1958

 

Les pensées réunies dans ce recueil sont :

  • Janvier 1858
  • Introduction
  • Février 1858
  • Mars 1858
  • Avril 1858
  • Mai 1858
  • Juin 1858
  • Juillet 1858
  • Août 1858
  • Septembre 1858
  • Octobre 1858
  • Novembre 1858
  • Décembre 1858
  • Conclusion de l'année 1858

 

 

REVUE SPIRITE

JOURNAL

D'ETUDES PSYCHOLOGIQUES

 

CONTENANT

 

Le récit des manifestations matérielles ou intelligentes des Esprits, apparitions, évocations, etc., ainsi que toutes les nouvelles relatives au Spiritisme. - L'enseignement des Esprits sur les choses du monde visible et du monde invisible ; sur les sciences, la morale, l'immortalité de l'âme, la nature de l'homme et son avenir. - L'histoire du Spiritisme dans l'antiquité ; ses rapports avec le magnétisme et le somnambulisme ; l'explication des légendes et croyances populaires, de la mythologie de tous les peuples, etc.

 

 

 

 

FONDE PAR ALLAN KARDEC

 

Tout effet a une cause. Tout effet intelligent a une cause intelligente.

La puissance de la cause intelligente est en raison de la grandeur de l'effet.

 

 

 

 

 

PREMIERE ANNEE - 1858

 

Janvier 1858

 

Introduction

 

La rapidité avec laquelle se sont propagés dans toutes les parties du monde les phénomènes étranges des manifestations spirites est une preuve de l'intérêt qu'ils excitent. Simple objet de curiosité dans le principe, ils n'ont pas tardé à éveiller l'attention des hommes sérieux qui ont entrevu, dès l'abord, l'influence inévitable qu'ils doivent avoir sur l'état moral de la société. Les idées nouvelles qui en surgissent se popularisent chaque jour davantage, et rien n'en saurait arrêter le progrès, par la raison bien simple que ces phénomènes sont à la portée de tout le monde, ou à peu près, et que nulle puissance humaine ne peut les empêcher de se produire. Si on les étouffe sur un point, ils reparaissent en cent autres. Ceux donc qui pourraient y voir un inconvénient quelconque seront contraints, par la force des choses, d'en subir les conséquences, comme cela a lieu pour les industries nouvelles qui, à leur origine, froissent des intérêts privés, et avec lesquelles tout le monde finit par s'arranger, parce qu'on ne peut faire autrement. Que n'a-t-on pas fait et dit contre le magnétisme ! et pourtant toutes les foudres qu'on a lancées contre lui, toutes les armes dont on l'a frappé, même le ridicule, se sont émoussés devant la réalité, et n'ont servi qu'à le mettre de plus en plus en évidence. C'est que le magnétisme est une puissance naturelle, et que devant les forces de la nature, l'homme est un pygmée semblable à ces petits roquets qui aboient inutilement contre ce qui les effraie. Il en est des manifestations spirites comme du somnambulisme ; si elles ne se produisent pas au grand jour, publiquement, nul ne peut s'opposer à ce qu'elles aient lieu dans l'intimité, puisque chaque famille peut trouver un médium parmi ses membres, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, comme elle peut trouver un somnambule. Qui donc pourrait empêcher la première personne venue d'être médium et somnambule ? Ceux qui combattent la chose n'ont sans doute pas réfléchi à cela. Encore une fois, quand une force est dans la nature, on peut l'arrêter un instant : l'anéantir, jamais ! on ne fait qu'en détourner le cours. Or la puissance qui se révèle dans le phénomène des manifestations, quelle qu'en soit la cause, est dans la nature, comme celle du magnétisme ; on ne l'anéantira donc pas plus qu'on ne peut anéantir la puissance électrique. Ce qu'il faut faire, c'est de l'observer, d'en étudier toutes les phases pour en déduire les lois qui la régissent. Si c'est une erreur, une illusion, le temps en fera justice ; si c'est la vérité, la vérité est comme la vapeur : plus on la comprime, plus grande est sa force d'expansion.

On s'étonne avec raison que, tandis qu'en Amérique, les Etats-Unis seuls possèdent dix-sept journaux consacrés à ces matières, sans compter une foule d'écrits non périodiques, la France, celle des contrées de l'Europe où ces idées se sont le plus promptement acclimatées, n'en possède pas un seul . On ne saurait donc contester l'utilité d'un organe spécial qui tienne le public au courant des progrès de cette science nouvelle, et le prémunisse contre l'exagération de la crédulité, aussi bien que contre celle du scepticisme. C'est cette lacune que nous nous proposons de remplir par la publication de cette Revue, dans le but d'offrir un moyen de communication à tous ceux qui s'intéressent à ces questions, et de rattacher par un lien commun ceux qui comprennent la doctrine spirite sous son véritable point de vue moral : la pratique du bien et la charité évangélique à l'égard de tout le monde.

S'il ne s'agissait que d'un recueil de faits, la tâche serait facile ; ils se multiplient sur tous les points avec une telle rapidité, que la matière ne ferait pas défaut ; mais des faits seuls deviendraient monotones par suite même de leur nombre et surtout de leur similitude. Ce qu'il faut à l'homme qui réfléchit, c'est quelque chose qui parle à son intelligence. Peu d'années se sont écoulées depuis l'apparition des premiers phénomènes, et déjà nous sommes loin des tables tournantes et parlantes, qui n'en étaient que l'enfance. Aujourd'hui c'est une science qui dévoile tout un monde de mystères, qui rend patentes les vérités éternelles qu'il n'était donné qu'à notre esprit de pressentir ; c'est une doctrine sublime qui montre à l'homme la route du devoir, et qui ouvre le champ le plus vaste qui ait encore été donné à l'observation du philosophe. Notre oeuvre serait donc incomplète et stérile si nous restions dans les étroites limites d'une revue anecdotique dont l'intérêt serait bien vite épuisé.

On nous contestera peut-être la qualification de science que nous donnons au Spiritisme. Il ne saurait sans doute, dans aucun cas, avoir les caractères d'une science exacte, et c'est précisément là le tort de ceux qui prétendent le juger et l'expérimenter comme une analyse chimique ou un problème mathématique ; c'est déjà beaucoup qu'il ait celui d'une science philosophique. Toute science doit être basée sur des faits ; mais les faits seuls ne constituent pas la science ; la science naît de la coordination et de la déduction logique des faits : c'est l'ensemble des lois qui les régissent. Le Spiritisme est-il arrivé à l'état de science ? Si l'on entend une science parfaite, il serait sans doute prématuré de répondre affirmativement ; mais les observations sont dès aujourd'hui assez nombreuses pour pouvoir en déduire au moins des principes généraux, et c'est là que commence la science.

L'appréciation raisonnée des faits et des conséquences qui en découlent est donc un complément sans lequel notre publication serait d'une médiocre utilité, et n'offrirait qu'un intérêt très secondaire pour quiconque réfléchit et veut se rendre compte de ce qu'il voit. Toutefois, comme notre but est d'arriver à la vérité, nous accueillerons toutes les observations qui nous seront adressées, et nous essaierons, autant que nous le permettra l'état des connaissances acquises, soit de lever les doutes, soit d'éclairer les points encore obscurs. Notre Revue sera ainsi une tribune ouverte, mais où la discussion ne devra jamais s'écarter des lois les plus strictes des convenances. En un mot, nous discuterons, mais nous ne disputerons pas. Les inconvenances de langage n'ont jamais été de bonnes raisons aux yeux des gens sensés ; c'est l'arme de ceux qui n'en ont pas de meilleure, et cette arme retourne contre celui qui s'en sert.

Bien que les phénomènes dont nous aurons à nous occuper se soient produits en ces derniers temps d'une manière plus générale, tout prouve qu'ils ont eu lieu dès les temps les plus reculés. Il n'en est point des phénomènes naturels comme des inventions qui suivent le progrès de l'esprit humain ; dès lors qu'ils sont dans l'ordre des choses, la cause en est aussi vieille que le monde, et les effets ont dû se produire à toutes les époques. Ce dont nous sommes témoins aujourd'hui n'est donc point une découverte moderne : c'est le réveil de l'antiquité, mais de l'antiquité dégagée de l'entourage mystique qui a engendré les superstitions, de l'antiquité éclairée par la civilisation et le progrès dans les choses positives.

La conséquence capitale qui ressort de ces phénomènes est la communication que les hommes peuvent établir avec les êtres du monde incorporel, et la connaissance qu'ils peuvent, dans certaines limites, acquérir sur leur état futur. Le fait des communications avec le monde invisible se trouve, en termes non équivoques, dans les livres bibliques ; mais d'un côté, pour certains sceptiques, la Bible n'est point une autorité suffisante ; de l'autre, pour les croyants, ce sont des faits surnaturels, suscités par une faveur spéciale de la Divinité. Ce ne serait point là, pour tout le monde, une preuve de la généralité de ces manifestations, si nous ne les trouvions à mille autres sources différentes. L'existence des Esprits, et leur intervention dans le monde corporel, est attestée et démontrée, non plus comme un fait exceptionnel, mais comme un principe général, dans saint Augustin, saint Jérôme, saint Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze et beaucoup d'autres Pères de l'Eglise. Cette croyance forme en outre la base de tous les systèmes religieux. Les plus savants philosophes de l'antiquité l'ont admise : Platon, Zoroastre, Confucius, Apulée, Pythagore, Apollonius de Tyane et tant d'autres. Nous la trouvons dans les mystères et les oracles, chez les Grecs, les Egyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Romains, les Perses, les Chinois. Nous la voyons survivre à toutes les vicissitudes des peuples, à toutes les persécutions, braver toutes les révolutions physiques et morales de l'humanité. Plus tard nous la trouvons dans les devins et sorciers du moyen âge, dans les Willis et les Walkiries des Scandinaves, les Elfes des Teutons, les Leschies et les Domeschnies Doughi des Slaves, les Ourisks et les Brownies de l'Ecosse, les Poulpicans et les Tensarpoulicts des Bretons, les Cémis des Caraïbes, en un mot dans toute la phalange des nymphes, des génies bons et mauvais, des sylphes, des gnomes, des fées, des lutins dont toutes les nations ont peuplé l'espace. Nous trouvons la pratique des évocations chez les peuples de la Sibérie, au Kamtchatka, en Islande, chez les Indiens de l'Amérique du Nord, chez les aborigènes du Mexique et du Pérou, dans la Polynésie et jusque chez les stupides sauvages de la Nouvelle-Hollande. De quelques absurdités que cette croyance soit entourée et travestie selon les temps et les lieux, on ne peut disconvenir qu'elle part d'un même principe, plus ou moins défiguré ; or, une doctrine ne devient pas universelle, ne survit pas à des milliers de générations, ne s'implante pas d'un pôle à l'autre chez les peuples les plus dissemblables, et à tous les degrés de l'échelle sociale, sans être fondée sur quelque chose de positif. Quel est ce quelque chose ? C'est ce que nous démontrent les récentes manifestations. Chercher les rapports qu'il peut y avoir entre ces manifestations et toutes ces croyances, c'est chercher la vérité. L'histoire de la doctrine spirite est en quelque sorte celle de l'esprit humain ; nous aurons à l'étudier à toutes ses sources, qui nous fourniront une mine inépuisable d'observations aussi instructives qu'intéressantes sur des faits généralement peu connus. Cette partie nous donnera l'occasion d'expliquer l'origine d'une foule de légendes et de croyances populaires, en faisant la part de la vérité, de l'allégorie et de la superstition.

Pour ce qui concerne les manifestations actuelles, nous rendrons compte de tous les phénomènes patents dont nous serons témoin, ou qui viendront à notre connaissance, lorsqu'ils nous paraîtront mériter l'attention de nos lecteurs. Il en sera de même des effets spontanés qui se produisent souvent chez les personnes même les plus étrangères à la pratique des manifestations spirites, et qui révèlent soit l'action d'une puissance occulte, soit l'indépendance de l'âme ; tels sont les faits de visions, apparitions, double vue, pressentiments, avertissements intimes, voix secrètes, etc. A la relation des faits nous ajouterons l'explication telle qu'elle ressort de l'ensemble des principes. Nous ferons remarquer à ce sujet que ces principes sont ceux qui découlent de l'enseignement même donné par les Esprits, et que nous ferons toujours abstraction de nos propres idées. Ce n'est donc point une théorie personnelle que nous exposerons, mais celle qui nous aura été communiquée, et dont nous ne serons que l'interprète.

Une large part sera également réservée aux communications écrites ou verbales des Esprits toutes les fois qu'elles auront un but utile, ainsi qu'aux évocations des personnages anciens ou modernes, connus ou obscurs, sans négliger les évocations intimes qui souvent ne sont pas les moins instructives ; nous embrasserons, en un mot, toutes les phases des manifestations matérielles et intelligentes du monde incorporel.

La doctrine spirite nous offre enfin la seule solution possible et rationnelle d'une foule de phénomènes moraux et anthropologiques dont nous sommes journellement. témoins, et dont on chercherait vainement l'explication dans toutes les doctrines connues. Nous rangerons dans cette catégorie, par exemple, la simultanéité des pensées, l'anomalie de certains caractères, les sympathies et les antipathies, les connaissances intuitives, les aptitudes, les propensions, les destinées qui semblent empreintes de fatalité, et dans un cadre plus général, le caractère distinctif des peuples, leur progrès ou leur dégénérescence, etc. A la citation des faits nous ajouterons la recherche des causes qui ont pu les produire. De l'appréciation des actes, il ressortira naturellement d'utiles enseignements sur la ligne de conduite la plus conforme à la saine morale. Dans leurs instructions, les Esprits supérieurs ont toujours pour but d'exciter chez les hommes l'amour du bien par la pratique des préceptes évangéliques ; ils nous tracent par cela même la pensée qui doit présider à la rédaction de ce recueil.

Notre cadre, comme on le voit, comprend tout ce qui se rattache à la connaissance de la partie métaphysique de l'homme ; nous l'étudierons dans son état présent et dans son état futur, car étudier la nature des Esprits, c'est étudier l'homme, puisqu'il doit faire un jour partie du monde des Esprits ; c'est pourquoi nous avons ajouté à notre titre principal celui de journal d'études psychologiques, afin d'en faire comprendre toute la portée.

Nota. Quelque multipliées que soient nos observations personnelles, et les sources où nous avons puisé, nous ne nous dissimulons ni les difficultés de la tâche, ni notre insuffisance. Nous avons compté, pour y suppléer, sur le concours bienveillant de tous ceux qui s'intéressent à ces questions ; nous serons donc très reconnaissant des communications qu'ils voudront bien nous transmettre sur les divers objets de nos études ; nous appelons à cet effet leur attention sur ceux des points suivants sur lesquels ils pourront nous fournir des documents :

1° Manifestations matérielles ou intelligentes obtenues dans les réunions auxquelles ils sont à même d'assister ;

2° Faits de lucidité somnambulique et d'extase ;

3° Faits de seconde vue, prévisions, pressentiments, etc. ;

4° Faits relatifs au pouvoir occulte attribué, à tort ou à raison, à certains individus ;

5° Légendes et croyances populaires ;

6° Faits de visions et apparitions ;

7° Phénomènes psychologiques particuliers qui s'accomplissent quelquefois à l'instant de la mort ;

8° Problèmes moraux et psychologiques à résoudre ;

9° Faits moraux, actes remarquables de dévouement et d'abnégation dont il peut être utile de propager l'exemple ;

10° Indication d'ouvrages anciens ou modernes, français ou étrangers, où se trouvent des faits relatifs à la manifestation des intelligences occultes, avec la désignation et, s'il se peut, la citation des passages. Il en est de même en ce qui concerne l'opinion émise sur l'existence des Esprits et leurs rapports avec les hommes par les auteurs anciens ou modernes dont le nom et le savoir peuvent faire autorité.

Nous ne ferons connaître les noms des personnes qui voudront bien nous adresser des communications qu'autant que nous y serons formellement autorisé.

 

 

Différentes natures de manifestations

 

Les Esprits attestent leur présence de diverses manières, selon leur aptitude, leur volonté et leur plus ou moins grand degré d'élévation. Tous les phénomènes dont nous aurons occasion de nous occuper se rapportent naturellement à l'un ou à l'autre de ces modes de communication. Nous croyons donc devoir, pour faciliter l'intelligence des faits, ouvrir la série de nos articles par le tableau des différentes natures de manifestations. On peut les résumer ainsi :

1° Action occulte, quand elle n'a rien d'ostensible. Telles sont, par exemple, les inspirations ou suggestions de pensées, les avertissements intimes, l'influence sur les événements, etc.

2° Action patente ou manifestation, quand elle est appréciable d'une manière quelconque.

3° Manifestations physiques ou matérielles ; ce sont celles qui se traduisent par des phénomènes sensibles, tels que les bruits, le mouvement et le déplacement des objets. Ces manifestations ne comportent très souvent aucun sens direct ; elles n'ont pour but que d'appeler notre attention sur quelque chose, et de nous convaincre de la présence d'une puissance extra-humaine.

4° Manifestations visuelles, ou apparitions, quand l'Esprit se produit à la vue sous une forme quelconque, sans avoir rien des propriétés connues de la matière.

5° Manifestations intelligentes, quand elles révèlent une pensée. Toute manifestation qui comporte un sens, ne fût-ce qu'un simple mouvement ou un bruit qui accuse une certaine liberté d'action, répond à une pensée ou obéit à une volonté, est une manifestation intelligente. Il y en a de tous les degrés.

6° Les communications ; ce sont les manifestations intelligentes qui ont pour objet un échange suivi de pensée entre l'homme et les Esprits.

La nature des communications varie selon le degré d'élévation ou d'infériorité, de savoir ou d'ignorance de l'Esprit qui se manifeste, et selon la nature du sujet que l'on traite. Elles peuvent être : frivoles, grossières, sérieuses ou instructives.

Les communications frivoles émanent d'Esprits légers, moqueurs et espiègles, plus malins que méchants, qui n'attachent aucune importance à ce qu'ils disent.

Les communications grossières se traduisent par des expressions qui choquent les bienséances. Elles n'émanent que d'Esprits inférieurs ou qui n'ont pas encore dépouillé toutes les impuretés de la matière.

Les communications sérieuses sont graves quant au sujet et à la manière dont elles sont faites. Le langage des Esprits supérieurs est toujours digne et pur de toute trivialité. Toute communication qui exclut la frivolité et la grossièreté, et qui a un but utile, fût-il d'intérêt privé, est par cela même sérieuse.

Les communications instructives sont les communications sérieuses qui ont pour objet principal un enseignement quelconque donné par les Esprits sur les sciences, la morale, la philosophie, etc. Elles sont plus ou moins profondes et plus ou moins dans le vrai, selon le degré d'élévation et de dématérialisation de l'Esprit. Pour retirer de ces communications un fruit réel, il faut qu'elles soient régulières et suivies avec persévérance. Les Esprits sérieux s'attachent à ceux qui veulent s'instruire et ils les secondent, tandis qu'ils laissent aux Esprits légers le soin d'amuser par des facéties ceux qui ne voient dans ces manifestations qu'une distraction passagère. Ce n'est que par la régularité et la fréquence des communications qu'on peut apprécier la valeur morale et intellectuelle des Esprits avec lesquels on s'entretient, et le degré de confiance qu'ils méritent. S'il faut de l'expérience pour juger les hommes, il en faut plus encore peut-être pour juger les Esprits.

 

 

Différents modes de communications

 

Les communications intelligentes entre les Esprits et les hommes peuvent avoir lieu par les signes, par l'écriture et par la parole.

Les signes consistent dans le mouvement significatif de certains objets, et plus souvent dans les bruits ou coups frappés. Lorsque ces phénomènes comportent un sens, ils ne permettent pas de douter de l'intervention d'une intelligence occulte, par la raison que si tout effet a une cause, tout effet intelligent doit avoir une cause intelligente.

Sous l'influence de certaines personnes, désignées sous le nom de médiums, et quelquefois spontanément, un objet quelconque peut exécuter des mouvements de convention, frapper un nombre déterminé de coups et transmettre ainsi des réponses par oui et par non ou par la désignation des lettres de l'alphabet.

Les coups peuvent aussi se faire entendre sans aucun mouvement apparent et sans cause ostensible, soit à la surface, soit dans les tissus même des corps inertes, dans un mur, dans une pierre, dans un meuble ou tout autre objet. De tous ces objets les tables étant les plus commodes par leur mobilité et par la facilité qu'on a de se placer autour, c'est le moyen dont on s'est le plus fréquemment servi : de là la désignation du phénomène en général par les expressions assez triviales de tables parlantes et de danse des tables ; expressions qu'il convient de bannir, d'abord parce qu'elles prêtent au ridicule, secondement parce qu'elles peuvent induire en erreur en faisant croire que les tables ont à cet égard une influence spéciale.

Nous donnerons à ce mode de communication le nom de sématologie spirite, mot qui rend parfaitement l'idée et comprend toutes les variétés de communications par signes, mouvement des corps ou coups frappés. Un de nos correspondants nous proposait même de désigner spécialement ce dernier moyen, celui des coups, par le mot typtologie.

Le second mode de communication est l'écriture ; nous le désignerons sous le nom de psychographie, également employé par un correspondant.

Pour se communiquer par l'écriture, les Esprits emploient, comme intermédiaires, certaines personnes douées de la faculté d'écrire sous l'influence de la puissance occulte qui les dirige, et qui cèdent à un pouvoir évidemment en dehors de leur contrôle ; car elles ne peuvent ni s'arrêter, ni poursuivre à volonté, et le plus souvent n'ont pas conscience de ce qu'elles écrivent. Leur main est agitée par un mouvement involontaire, presque fébrile ; elles saisissent le crayon malgré elles, et le quittent de même ; ni la volonté, ni le désir ne peuvent le faire marcher s'il ne le doit pas. C'est la psychographie directe.

L'écriture s'obtient aussi par la seule imposition des mains sur un objet convenablement disposé et muni d'un crayon ou de tout autre instrument propre à écrire. Les objets le plus généralement employés sont des planchettes ou des corbeilles disposées à cet effet. La puissance occulte qui agit sur la personne se transmet à l'objet, qui devient ainsi un appendice de la main, et lui imprime le mouvement nécessaire pour tracer des caractères. C'est la psychographie indirecte.

Les communications transmises par la psychographie sont plus ou moins étendues, selon le degré de la faculté médiatrice. Quelques-uns n'obtiennent que des mots ; chez d'autres la faculté se développe par l'exercice, et ils écrivent des phrases complètes, et souvent des dissertations développées sur des sujets proposés, ou traités spontanément par les Esprits sans être provoqués par aucune question.

L'écriture est quelquefois nette et très lisible ; d'autres fois elle n'est déchiffrable que pour celui qui écrit, et qui la lit alors par une sorte d'intuition ou de double vue.

Sous la main de la même personne l'écriture change en général d'une manière complète avec l'intelligence occulte qui se manifeste, et le même caractère d'écriture se reproduit chaque fois que la même intelligence se manifeste de nouveau. Ce fait, cependant, n'a rien d'absolu.

Les Esprits transmettent quelquefois certaines communications écrites sans intermédiaire direct. Les caractères, dans ce cas, sont tracés spontanément par une puissance extra-humaine, visible ou invisible. Comme il est utile que chaque chose ait un nom, afin de pouvoir s'entendre, nous donnerons à ce mode de communication écrite celui de spiritographie, pour le distinguer de la psychographie ou écriture obtenue par un médium. La différence de ces deux mots est facile à saisir. Dans la psychographie, l'âme du médium joue nécessairement un certain rôle, au moins comme intermédiaire, tandis que dans la spiritographie c'est l'Esprit qui agit directement par lui-même.

Le troisième mode de communication est la parole. Certaines personnes subissent dans les organes de la voix l'influence de la puissance occulte qui se fait sentir dans la main de celles qui écrivent. Elles transmettent par la parole tout ce que d'autres transmettent par l'écriture.

Les communications verbales, comme les communications écrites, ont quelquefois lieu sans intermédiaire corporel. Des mots et des phrases peuvent retentir à nos oreilles ou dans notre cerveau, sans cause physique apparente. Des Esprits peuvent également nous apparaître en songe ou dans l'état de veille, et nous adresser la parole pour nous donner des avertissements ou des instructions.

Pour suivre le même système de nomenclature que nous avons adopté pour les communications écrites, nous devrions appeler la parole transmise par le médium psychologie, et celle provenant directement de l'Esprit spiritologie. Mais le mot psychologie ayant déjà une acception connue, nous ne pouvons l'en détourner. Nous désignerons donc toutes les communications verbales sous le nom de spiritologie, les premières par les mots de spiritologie médiate, et les secondes par ceux de spiritologie directe.

Des différents modes de communication, la sématologie est le plus incomplet ; il est très lent et ne se prête qu'avec difficulté à des développements d'une certaine étendue. Les Esprits supérieurs ne s'en servent pas volontiers, soit à cause de la lenteur, soit parce que les réponses par oui et par non sont incomplètes et sujettes à erreur. Pour l'enseignement, ils préfèrent les plus prompts : l'écriture et la parole.

L'écriture et la parole sont en effet les moyens les plus complets pour la transmission de la pensée des Esprits, soit par la précision des réponses, soit par l'étendue des développements qu'elles comportent. L'écriture a l'avantage de laisser des traces matérielles, et d'être un des moyens les plus propres à combattre le doute. Du reste, on n'est pas libre de choisir ; les esprits se communiquent par les moyens qu'ils jugent à propos : cela dépend des aptitudes.

 

 

Réponses des Esprits à quelques questions

 

Dem. Comment des Esprits peuvent-ils agir sur la matière ? cela semble contraire à toutes les idées que nous nous faisons de la nature des Esprits.

Rép. « Selon vous, l'Esprit n'est rien, c'est une erreur ; nous l'avons dit, l'Esprit est quelque chose, c'est pourquoi il peut agir par lui-même : mais votre monde est trop grossier pour qu'il puisse le faire sans intermédiaire, c'est-à-dire sans le lien qui unit l'Esprit à la matière. »

Observation. Le lien qui unit l'Esprit à la matière étant lui-même, sinon immatériel, du moins impalpable, cette réponse ne résoudrait pas la question si nous n'avions l'exemple de puissances également insaisissables agissant sur la matière ; c'est ainsi que la pensée est la cause première de tous nos mouvements volontaires ; que l'électricité renverse, soulève et transporte des masses inertes. De ce qu'on ne connaît pas le ressort, il serait illogique de conclure qu'il n'existe pas. L'Esprit peut donc avoir des leviers qui nous sont inconnus ; la nature nous prouve tous les jours que sa puissance ne s'arrête pas au témoignage des sens. Dans les phénomènes spirites, la cause immédiate est sans contredit un agent physique ; mais la cause première est une intelligence qui agit sur cet agent, comme notre pensée agit sur nos membres. Quand nous voulons frapper, c'est notre bras qui agit, ce n'est pas la pensée qui frappe : elle dirige le bras.

Dem. Parmi les Esprits qui produisent des effets matériels, ceux que l'on appelle frappeurs forment-ils une catégorie spéciale, ou bien sont-ce les mêmes qui produisent les mouvements et les bruits ?

Rép. « Le même Esprit peut certainement produire des effets très différents, mais il y en a qui s'occupent plus particulièrement de certaines choses, comme, parmi vous, vous avez des forgerons et des faiseurs de tours de force. »

Dem. L'Esprit qui agit sur les corps solides, soit pour les mouvoir, soit pour frapper, est-il dans la substance même du corps, ou bien en dehors de cette substance ?

Rép. « L'un et l'autre ; nous avons dit que la matière n'est point un obstacle pour les Esprits : ils pénètrent tout. »

Dem. Les manifestations matérielles, telles que les bruits, le mouvement des objets et tous ces phénomènes que l'on se plaît souvent à provoquer, sont-elles produites indistinctement par les Esprits supérieurs et par les Esprits inférieurs ?

Rép. « Ce ne sont que les Esprits inférieurs qui s'occupent de ces choses. Les Esprits supérieurs s'en servent quelquefois comme tu ferais d'un portefaix, afin d'amener à les écouter. Peux-tu croire que les Esprits d'un ordre supérieur soient à vos ordres pour vous amuser par des pasquinades ? C'est comme si tu demandais si, dans ton monde, ce sont des hommes savants et sérieux qui font les jongleurs et les bateleurs. »

Remarque. Les Esprits qui se révèlent par des effets matériels sont en général d'un ordre inférieur. Ils amusent ou étonnent ceux pour qui le spectacle des yeux a plus d'attrait que l'exercice de l'intelligence ; ce sont en quelque sorte les saltimbanques du monde spirite. Ils agissent quelquefois spontanément ; d'autres fois, par l'ordre d'Esprits supérieurs.

Si les communications des Esprits supérieurs offrent un intérêt plus sérieux, les manifestations physiques ont également leur utilité pour l'observateur ; elles nous révèlent des forces inconnues dans la nature, et nous donnent le moyen d'étudier le caractère, et, si nous pouvons nous exprimer ainsi, les moeurs de toutes les classes de la population spirite.

Dem. Comment prouver que la puissance occulte qui agit dans les manifestations spirites est en dehors de l'homme ? Ne pourrait-on pas penser qu'elle réside en lui-même, c'est-à-dire qu'il agit sous l'impulsion de son propre Esprit ?

Rép. « Quand une chose se fait contre ta volonté et ton désir, il est certain que ce n'est pas toi qui la produis ; mais souvent tu es le levier dont l'Esprit se sert pour agir, et ta volonté lui vient en aide ; tu peux être un instrument plus ou moins commode pour lui. »

Remarque. C'est surtout dans les communications intelligentes que l'intervention d'une puissance étrangère devient patente. Lorsque ces communications sont spontanées et en dehors de notre pensée et de notre contrôle, lorsqu'elles répondent à des questions dont la solution est inconnue des assistants, il faut bien en chercher la cause en dehors de nous. Cela, devient évident pour quiconque observe les faits avec attention et persévérance ; les nuances de détail échappent à l'observateur superficiel.

Dem. Tous les Esprits sont-ils aptes à donner des manifestations intelligentes ?

Rép. « Oui, puisque tous les Esprits sont des intelligences ; mais, comme il y en a de tous les degrés, c'est comme parmi vous ; les uns disent des choses insignifiantes ou stupides, les autres des choses sensées. »

Dem. Tous les Esprits sont-ils aptes à comprendre les questions qu'on leur pose ?

Rép. « Non ; les Esprits inférieurs sont incapables de comprendre certaines questions, ce qui ne les empêche pas de répondre bien ou mal ; c'est encore comme parmi vous. »

Remarque. On voit par là combien il est essentiel de se mettre en garde contre la croyance au savoir indéfini des Esprits. Il en est d'eux comme des hommes ; il ne suffit pas d'interroger le premier venu pour avoir une réponse sensée, il faut savoir à qui l'on s'adresse.

Quiconque veut connaître les moeurs d'un peuple doit l'étudier depuis le bas jusqu'au sommet de l'échelle ; n'en voir qu'une classe, c'est s'en faire une idée fausse si l'on juge le tout par la partie. Le peuple des Esprits est comme les nôtres ; il y a de tout, du bon, du mauvais, du sublime, du trivial, du savoir et de l'ignorance. Quiconque ne l'a pas observé en philosophe à tous les degrés ne peut se flatter de le connaître. Les manifestations physiques nous font connaître les Esprits de bas étage ; c'est la rue et la chaumière. Les communications instructives et savantes nous mettent en rapport avec les Esprits élevés ; c'est l'élite de la société : le château, l'institut.

 

 

Manifestations physiques

 

Nous lisons ce qui suit dans le Spiritualiste de la Nouvelle Orléans du mois de février 1857 :

« Dernièrement nous demandâmes si tous les Esprits indistinctement faisaient mouvoir les tables, produisaient des bruits, etc. ; et aussitôt la main d'une dame, trop sérieuse pour jouer avec ces choses, traça violemment ces mots :

- Qui est-ce qui fait danser les singes dans vos rues ? Sont-ce des hommes supérieurs ?

Un ami, Espagnol de naissance, qui était spiritualiste, et qui mourut l'été dernier, nous a fait diverses communications ; dans l'une d'elles on trouve ce passage :

Les manifestations que vous cherchez ne sont pas au nombre de celles qui plaisent le plus aux Esprits sérieux et élevés. Nous avouerons néanmoins qu'elles ont leur utilité, parce que, plus qu'aucune autre peut-être, elles peuvent servir à convaincre les hommes d'aujourd'hui.

Pour obtenir ces manifestations, il faut nécessairement qu'il se développe certains médiums dont la constitution physique soit en harmonie avec les Esprits qui peuvent les produire. Nul doute que vous n'en voyiez plus tard se développer parmi vous ; et alors ce ne seront plus des petits coups que vous entendrez, mais bien des bruits semblables à un feu roulant de mousqueterie entremêlé de coups de canon. »

« Dans une partie reculée de la ville, se trouve une maison habitée par une famille allemande ; on y entend des bruits étranges, en même temps que certains objets y sont déplacés ; on nous l'a du moins assuré, car nous ne l'avons pas vérifié ; mais pensant que le chef de cette famille pourrait nous être utile, nous l'avons invité à quelques-unes des séances qui ont pour but ce genre de manifestations, et plus tard la femme de ce brave homme n'a pas voulu qu'il continuât à être des nôtres, parce que, nous a dit ce dernier, le tapage s'est accru chez eux. A ce propos, voici ce qui nous a été écrit par la main de Madame ...

« Nous ne pouvons pas empêcher les Esprits imparfaits de faire du bruit ou autres choses gênantes et même effrayantes ; mais le fait d'être en rapport avec nous, qui sommes bien intentionnés, ne peut que diminuer l'influence qu'ils exercent sur le médium dont il est question. »

Nous ferons remarquer la concordance parfaite qui existe entre ce que les Esprits ont dit à la Nouvelle Orléans touchant la source des manifestations physiques et ce qui nous a été dit à nous-même. Rien ne saurait, en effet, peindre cette origine avec plus d'énergie que cette réponse à la fois si spirituelle et si profonde : « Qui est-ce qui fait danser les singes dans vos rues ? sont-ce des hommes supérieurs ? »

Nous aurons occasion de rapporter, d'après les journaux d'Amérique, de nombreux exemples de ces sortes de manifestations, bien autrement extraordinaires que ceux que nous venons de citer. On nous répondra, sans doute, par ce proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. » Quand des choses aussi merveilleuses nous viennent de 2,000 lieues, et qu'on n'a pu les vérifier, on conçoit le doute ; mais ces phénomènes ont franchi les mers avec M. Home, qui nous en a donné des échantillons. Il est vrai que M. Home ne s'est pas mis sur un théâtre pour opérer ses prodiges, et que tout le monde, moyennant un prix d'entrée, n'a pu les voir ; c'est pourquoi beaucoup de gens le traitent d'habile prestidigitateur, sans réfléchir que l'élite de la société qui a été témoin de ces phénomènes ne se serait pas bénévolement prêtée à lui servir de compère. Si M. Home avait été un charlatan, il n'aurait eu garde de refuser les offres brillantes de maints établissements publics et aurait ramassé l'or à pleines mains. Son désintéressement est la réponse la plus péremptoire qu'on puisse faire à ses détracteurs. Un charlatanisme désintéressé serait un non-sens et une monstruosité. Nous parlerons plus tard et plus en détail de M. Home et de la mission qui l'a conduit en France. Voici, en attendant, un fait de manifestation spontanée qu'un médecin distingué, digne de toute confiance, nous a rapporté, et qui est d'autant plus authentique que les choses se sont passées à sa connaissance personnelle.

Une famille respectable avait pour bonne une jeune orpheline de quatorze ans dont le bon naturel et la douceur de caractère lui avaient concilié l'affection de ses maîtres. Sur le même carré habitait une autre famille dont la femme avait, on ne sait pourquoi, pris cette jeune fille en grippe, au point qu'il n'est sorte de mauvais procédés dont elle ne fût l'objet. Un jour qu'elle rentrait, la voisine sort en fureur, armée d'un balai, et veut la frapper. Effrayée, elle se précipite contre la porte, veut sonner : malheureusement, le cordon se trouve coupé, et elle ne peut y atteindre ; mais voilà que la sonnette s'agite d'elle-même, et l'on vient ouvrir. Dans son trouble elle ne se rendit point compte de ce qui s'était passé ; mais depuis, la sonnette continua de sonner de temps à autre, sans motif connu, tantôt le jour, tantôt la nuit, et quand on allait voir à la porte on ne trouvait personne. Les voisins du carré furent accusés de jouer ces mauvais tours ; plainte fut portée devant le commissaire de police, qui fit une enquête, chercha si quelque cordon secret communiquait au-dehors, et ne put rien découvrir ; cependant la chose continuait de plus belle au détriment du repos de tout le monde, et surtout de la petite bonne accusée d'être la cause de ce tapage. D'après le conseil qui leur fut donné, les maîtres de la jeune fille se décidèrent à l'éloigner de chez eux, et la placèrent chez des amis à la campagne. Depuis lors la sonnette resta tranquille, et rien de semblable ne se produisit au nouveau domicile de l'orpheline.

Ce fait, comme beaucoup d'autres que nous aurons à relater, ne se passait pas sur les bords du Missouri ou de l'Ohio, mais à Paris, passage des Panoramas. Reste maintenant à l'expliquer. La jeune fille ne touchait pas à la sonnette, c'est positif ; elle était trop terrifiée de ce qui se passait pour songer à une espièglerie dont elle eût été la première victime. Une chose non moins positive, c'est que l'agitation de la sonnette était due à sa présence, puisque l'effet cessa quand elle fut partie. Le médecin qui a été témoin du fait l'explique par une puissante action magnétique exercée par la jeune fille à son insu. Cette raison ne nous paraît nullement concluante, car pourquoi aurait-elle perdu cette puissance après son départ ? Il dit à cela que la terreur inspirée par la présence de la voisine devait produire chez la jeune fille une surexcitation de nature à développer l'action magnétique, et que l'effet cessa avec la cause. Nous avouons n'être point convaincu par ce raisonnement. Si l'intervention d'une puissance occulte n'est pas ici démontrée d'une manière péremptoire, elle est au moins probable, d'après les faits analogues que nous connaissons. Admettant donc cette intervention, nous dirons que dans la circonstance où le fait s'est produit pour la première fois, un Esprit protecteur a probablement voulu faire échapper la jeune fille au danger qu'elle courait ; que, malgré l'affection que ses maîtres avaient pour elle, il était peut-être de son intérêt qu'elle sortit de cette maison ; c'est pourquoi le bruit a continué jusqu'à ce qu'elle en fût partie.

 

Les Gobelins

 

L'intervention d'êtres incorporels dans le détail de la vie privée a fait partie des croyances populaires de tous les temps. Il ne peut sans doute entrer dans la pensée d'aucune personne sensée de prendre à la lettre toutes les légendes, toutes les histoires diaboliques et tous les contes ridicules que l'on se plaît à raconter au coin du feu. Cependant les phénomènes dont nous sommes témoins prouvent que ces contes mêmes reposent sur quelque chose, car ce qui se passe de nos jours a pu et dû se passer à d'autres époques. Que l'on dégage ces contes du merveilleux et du fantastique dont la superstition les a affublés, et l'on trouvera tous les caractères, faits et gestes de nos Esprits modernes ; les uns bons, bienveillants, obligeants, se plaisant à rendre service, comme les bons Brownies ; d'autres, plus ou moins malins, espiègles, capricieux, et même méchants, comme les Gobelins de la Normandie, que l'on retrouve sous les noms de Bogles en Ecosse, de Bogharts en Angleterre, de Cluricaunes en Irlande, de Pucks en Allemagne. Selon la tradition populaire, ces lutins s'introduisent dans les maisons, où ils cherchent toutes les occasions de jouer de mauvais tours. « Ils frappent aux portes, remuent les meubles, donnent des coups sur les tonneaux, cognent contre les plafonds et planchers, sifflent à mi-voix, poussent des soupirs lamentables, tirent les couvertures et les rideaux de ceux qui sont couchés, etc. »

Le Boghart des Anglais exerce particulièrement ses malices contre les enfants, qu'il semble avoir en aversion. « Il leur arrache souvent leur tartine de beurre et leur écuelle de lait, agite pendant la nuit les rideaux de leur lit ; il monte et descend les escaliers avec grand bruit, jette sur le plancher les plats et les assiettes, et cause beaucoup d'autres dégâts dans les maisons. »

Dans quelques endroits de la France, les Gobelins sont considérés comme une espèce de lutins domestiques, que l'on a soin de nourrir des mets les plus délicats, parce qu'ils apportent à leurs maîtres du blé volé dans les greniers d'autrui. Il est vraiment curieux de retrouver cette vieille superstition de l'ancienne Gaule chez les Borussiens du dixième siècle (les Prussiens d'aujourd'hui). Leurs Koltkys, ou génies domestiques, allaient aussi dérober du blé dans les greniers pour l'apporter à ceux qu'ils affectionnaient.

Qui ne reconnaîtra dans ces lutineries, - à part l'indélicatesse du blé volé, dont il est probable que les fauteurs se disculpaient au détriment de la réputation des Esprits - qui, disons-nous, ne reconnaîtra nos Esprits frappeurs et ceux qu'on peut, sans leur faire injure, appeler perturbateurs ? Qu'un fait semblable à celui que nous avons rapporté plus haut de cette jeune fille du passage des Panoramas se soit passé dans une campagne, il sera sans aucun doute mis sur le compte du Gobelin de l'endroit, puis amplifié par l'imagination féconde des commères ; on ne manquera pas d'avoir vu le petit démon accroché à la sonnette, ricanant, et faisant des grimaces aux dupes qui allaient ouvrir la porte.

 

Evocations particulières

Mère, je suis là !

Madame *** venait de perdre depuis quelques mois sa fille unique, âgée de quatorze ans, objet de toute sa tendresse, et bien digne de ses regrets par les qualités qui promettaient d'en faire une femme accomplie. Cette jeune personne avait succombé à une longue et douloureuse maladie. La mère, inconsolable de cette perte, voyait de jour en jour sa santé s'altérer, et répétait sans cesse qu'elle irait bientôt rejoindre sa fille. Instruite de la possibilité de communiquer avec les êtres d'outre-tombe, Madame *** résolut de chercher, dans un entretien avec son enfant, un adoucissement à sa peine. Une dame de sa connaissance était médium ; mais, peu expérimentées l'une et l'autre pour de semblables évocations, surtout dans une circonstance aussi solennelle, on me pria d'y assister. Nous n'étions que trois : la mère, le médium et moi. Voici le résultat de cette première séance.

LA MERE. Au nom de Dieu Tout-Puissant, Esprit de Julie ***, ma fille chérie, je te prie de venir si Dieu le permet.

JULIE. Mère ! je suis là.

LA MERE. Est-ce bien toi, mon enfant, qui me réponds ? Comment puis-je savoir que c'est toi ?

JULIE. Lili.

(C'était un petit nom familier donné à la jeune fille dans son enfance ; il n'était connu ni du médium ni de moi, attendu que depuis plusieurs années on ne l'appelait que par son nom de Julie. A ce signe, l'identité était évidente ; la mère, ne pouvant maîtriser son émotion, éclata en sanglots.)

JULIE. Mère ! pourquoi t'affliger ? Je suis heureuse, bien heureuse ; je ne souffre plus et je te vois toujours.

LA MERE. Mais moi je ne te vois pas. Où es-tu ?

JULIE. Là, à côté de toi, ma main sur Madame *** (le médium) pour lui faire écrire ce que je te dis. Vois mon écriture. (L'écriture était en effet celle de sa fille.)

LA MERE. Tu dis : ma main ; tu as donc un corps ?

JULIE. Je n'ai plus ce corps qui me faisait tant souffrir ; mais j'en ai l'apparence. N'es-tu pas contente que je ne souffre plus, puisque je puis causer avec toi ?

LA MERE. Si je te voyais je te reconnaîtrais donc !

JULIE. Oui, sans doute, et tu m'as déjà vue souvent dans tes rêves.

LA MERE. Je t'ai revue en effet dans mes rêves, mais j'ai cru que c'était un effet de mon imagination, un souvenir.

JULIE. Non ; c'est bien moi qui suis toujours avec toi et qui cherche à te consoler ; c'est moi qui t'ai inspiré l'idée de m'évoquer. J'ai bien des choses à te dire. Défie-toi de M. *** ; il n'est pas franc.

(Ce monsieur, connu de la mère seule, et nommé ainsi spontanément, était une nouvelle preuve de l'identité de l'Esprit qui se manifestait.)

LA MERE. Que peut donc faire contre moi Monsieur *** ?

JULIE. Je ne puis te le dire ; cela m'est défendu. Je ne puis que t'avertir de t'en méfier.

LA MERE. Es-tu parmi les anges ?

JULIE. Oh ! pas encore ; je ne suis pas assez parfaite.

LA MERE. Je ne te connaissais cependant aucun défaut ; tu étais bonne, douce, aimante et bienveillante pour tout le monde ; est-ce que cela, ne suffit pas ?

JULIE. Pour toi, mère chérie, je n'avais aucun défaut ; je le croyais : tu me le disais si souvent ! Mais à présent, je vois ce qui me manque pour être parfaite.

LA MERE. Comment acquerras-tu les qualités qui te manquent ?

JULIE. Dans de nouvelles existences qui seront de plus en plus heureuses.

LA MERE. Est-ce sur la terre que tu auras ces nouvelles existences ?

JULIE. Je n'en sais rien.

LA MERE. Puisque tu n'avais point fait de mal pendant ta vie, pourquoi as-tu tant souffert ?

JULIE. Epreuve ! Epreuve ! Je l'ai supportée avec patience, par ma confiance en Dieu ; j'en suis bien heureuse aujourd'hui. A bientôt, mère chérie !

En présence de pareils faits, qui oserait parler du néant de la tombe quand la vie future se révèle à nous pour ainsi dire palpable ? Cette mère, minée par le chagrin, éprouve aujourd'hui un bonheur ineffable à pouvoir s'entretenir avec son enfant ; il n'y a plus entre elles de séparation ; leurs âmes se confondent et s'épanchent dans le sein l'une de l'autre par l'échange de leurs pensées.

Malgré le voile dont nous avons entouré cette relation, nous ne nous serions pas permis de la publier, si nous n'y étions formellement autorisé. Puissent, nous disait cette mère, tous ceux qui ont perdu leurs affections sur la terre, éprouver la même consolation que moi !

Nous n'ajouterons qu'un mot à l'adresse de ceux qui nient l'existence des bons Esprits ; nous leur demanderons comment ils pourraient prouver que l'Esprit de cette jeune fille était un démon malfaisant.

Une conversion

L'évocation suivante n'offre pas un moindre intérêt, quoique à un autre point de vue.

Un monsieur que nous désignerons sous le nom de Georges, pharmacien dans une ville du midi, avait depuis peu perdu son père, objet de toute sa tendresse et d'une profonde vénération. M. Georges père joignait à une instruction fort étendue toutes les qualités qui font l'homme de bien, quoique professant des opinions très matérialistes. Son fils partageait à cet égard et même dépassait les idées de son père ; il doutait de tout, de Dieu, de l'âme, de la vie future. Le Spiritisme ne pouvait s'accorder avec de telles pensées. La lecture du Livre des Esprits produisit cependant chez lui une certaine réaction, corroborée par un entretien direct que nous eûmes avec lui. « Si, dit-il, mon père pouvait me répondre, je ne douterais plus. » C'est alors qu'eut lieu l'évocation que nous allons rapporter, et dans laquelle nous trouverons plus d'un enseignement.

- Au nom du Tout-Puissant, Esprit de mon père, je vous prie de vous manifester. Etes-vous près de moi ? « Oui. » - Pourquoi ne pas vous manifester à moi directement, lorsque nous nous sommes tant aimés ? « Plus tard. » - Pourrons-nous nous retrouver un jour ? « Oui, bientôt. » - Nous aimerons-nous comme dans cette vie ? « Plus. » - Dans quel milieu êtes-vous ? « Je suis heureux. » Etes-vous réincarné ou errant ? « Errant pour peu de temps. »

- Quelle sensation avez-vous éprouvée lorsque vous avez quitté votre enveloppe corporelle ? « Du trouble. » - Combien de temps a duré ce trouble ? « Peu pour moi, beaucoup pour toi. » - Pouvez-vous apprécier la durée de ce trouble selon notre manière de compter ? « Dix ans pour toi, dix minutes pour moi. » - Mais il n'y a pas ce temps que je vous ai perdu, puisqu'il n'y a que quatre mois ? « Si toi, vivant, tu avais été à ma place, tu aurais ressenti ce temps. »

- Croyez-vous maintenant en un Dieu juste et bon ? « Oui. » - Y croyiez-vous de votre vivant sur la terre ? « J'en avais la prescience, mais je n'y croyais pas. » - Dieu est-il tout-puissant ? « Je ne me suis pas élevé jusqu'à lui pour mesurer sa puissance ; lui seul connaît les bornes de sa puissance, car lui seul est son égal. » - S'occupe-t-il des hommes ? « Oui. » - Serons-nous punis ou récompensés suivant nos actes ? « Si tu fais le mal, tu en souffriras. » - Serai-je récompensé si je fais bien ? « Tu avanceras dans ta voie. » - Suis-je dans la bonne voie ? « Fais le bien et tu y seras. » - Je crois être bon, mais je serais meilleur si je devais un jour vous retrouver comme récompense. « Que cette pensée te soutienne et t'encourage ! » - Mon fils sera-t-il bon comme son grand-père ? « Développe ses vertus, étouffe ses vices. »

- Je ne puis croire que nous communiquions ainsi en ce moment, tant cela me paraît merveilleux. « D'où vient ton doute ? » - De ce qu'en partageant vos opinions philosophiques, je suis porté à tout attribuer à la matière. « Vois-tu la nuit ce que tu vois le jour ? » - Je suis donc dans la nuit, ô mon père ? « Oui. » - Que voyez-vous de plus merveilleux ? « Explique-toi mieux. » - Avez-vous retrouvé ma mère, ma soeur, et Anna, la bonne Anna ? « Je les ai revues. » - Les voyez-vous quand vous voulez ? « Oui. »

- Vous est-il pénible ou agréable que je communique avec vous ? « C'est un bonheur pour moi si je puis te porter au bien. » - Comment pourrai-je faire, rentré chez moi, pour communiquer avec vous, ce qui me rend si heureux ? cela servirait à me mieux conduire et m'aiderait à mieux élever mes enfants. « Chaque fois qu'un mouvement te portera au bien, suis-le ; c'est moi qui t'inspirerai. »

- Je me tais, de crainte de vous importuner. « Parle encore si tu veux. » - Puisque vous le permettez, je vous adresserai encore quelques questions. De quelle affection êtes-vous mort ? « Mon épreuve était à son terme. » - Où aviez-vous contracté le dépôt pulmonaire qui s'était produit ? « Peu importe ; le corps n'est rien, l'Esprit est tout. » - Quelle est la nature de la maladie qui me réveille si souvent la nuit ? « Tu le sauras plus tard. » - Je crois mon affection grave, et je voudrais encore vivre pour mes enfants. « Elle ne l'est pas ; le coeur de l'homme est une machine à vie ; laisse faire la nature. »

- Puisque vous êtes ici présent, sous quelle forme y êtes-vous ? « Sous l'apparence de ma forme corporelle. » - Etes-vous à une place déterminée ? « Oui, derrière Ermance » (le médium). - Pourriez-vous nous apparaître visiblement ? « A quoi bon ! Vous auriez peur. »

- Nous voyez-vous tous ici présents ? « Oui. » - Avez-vous une opinion sur chacun de nous ici présents ? « Oui. » - Voudriez-vous nous dire quelque chose à chacun de nous ? « Dans quel sens me fais-tu cette question ? » - J'entends au point de vue moral. « Une autre fois ; assez pour aujourd'hui. »

L'effet produit sur M. Georges par cette communication fut immense, et une lumière toute nouvelle semblait déjà éclairer ses idées ; une séance qu'il eut le lendemain chez madame Roger, somnambule, acheva de dissiper le peu de doutes qui pouvaient lui rester. Voici un extrait de la lettre qu'il nous a écrite à ce sujet.

« Cette dame est entrée spontanément avec moi dans des détails si précis touchant mon père, ma mère, mes enfants, ma santé ; elle a décrit avec une telle exactitude toutes les circonstances de ma vie, rappelant même des faits qui étaient depuis longtemps sortis de ma mémoire ; elle me donna, en un mot, des preuves si patentes de cette merveilleuse faculté dont sont doués les somnambules lucides, que la réaction des idées a été complète chez moi dès ce moment. Dans l'évocation, mon père m'avait révélé sa présence ; dans la séance somnambulique, j'étais pour ainsi dire témoin oculaire de la vie extra-corporelle, de la vie de l'âme. Pour décrire avec tant de minutie et d'exactitude, et à deux cents lieues de distance, ce qui n'était connu que de moi, il fallait le voir ; or, puisque ce ne pouvait être avec les yeux du corps, il y avait donc un lien mystérieux, invisible, qui rattachait la somnambule aux personnes et aux choses absentes et qu'elle n'avait jamais vues ; il y avait donc quelque chose en dehors de la matière ; que pouvait être ce quelque chose, si ce n'est ce qu'on appelle l'âme, l'être intelligent dont le corps n'est que l'enveloppe, mais dont l'action s'étend bien au-delà de notre sphère d'activité ? »

Aujourd'hui M. Georges non seulement n'est plus matérialiste, mais c'est un des adeptes les plus fervents et les plus zélés du Spiritisme, ce dont il est doublement heureux, et par la confiance que lui inspire maintenant l'avenir, et par le plaisir motivé qu'il trouve à faire le bien.

Cette évocation, bien simple au premier abord, n'en est pas moins très remarquable à plus d'un égard. Le caractère de M. Georges père se reflète dans ces réponses brèves et sentencieuses qui étaient dans ses habitudes ; il parlait peu, il ne disait jamais une parole inutile ; mais ce n'est plus le sceptique qui parle : il reconnaît son erreur ; c'est son Esprit plus libre, plus clairvoyant, qui peint l'unité et la puissance de Dieu par ces admirables paroles : Lui seul est son égal ; c'est celui qui, de son vivant, rapportait tout à la matière, et qui dit maintenant : Le corps n'est rien, l'Esprit est tout ; et cette autre phrase sublime : Vois-tu la nuit ce que tu vois le jour ? Pour l'observateur attentif tout a une portée, et c'est ainsi qu'il trouve à chaque pas la confirmation des grandes vérités enseignées par les Esprits.

 

Les médiums jugés

 

Les antagonistes de la doctrine spirite se sont emparés avec empressement d'un article publié par le Scientific american du 11 juillet dernier, sous le titre de : Les Médiums jugés. Plusieurs journaux français l'ont reproduit comme un argument sans réplique ; nous le reproduisons nous-même, en le faisant suivre de quelques observations qui en montreront la valeur.

« Il y a quelque temps, une offre de 500 dollars (2,500 fr.) avait été faite, par l'intermédiaire du Boston Courier, à toute personne qui, en présence et à la satisfaction d'un certain nombre de professeurs de l'Université de Cambridge, reproduirait quelques-uns de ces phénomènes mystérieux que les Spiritualistes disent communément avoir été produits par l'intermédiaire des agents appelés médiums.

« Le défi fut accepté par le docteur Gardner, et par plusieurs personnes qui se vantaient d'être en communication avec les Esprits. Les concurrents se réunirent dans les bâtiments d'Albion, à Boston, la dernière semaine de juin, tout prêts à faire la preuve de leur puissance surnaturelle. Parmi eux on remarquait les jeunes filles Fox, devenues si célèbres par leur supériorité en ce genre. La commission chargée d'examiner les prétentions des aspirants au prix se composait des professeurs Pierce, Agassiz, Gould et Horsford, de Cambridge, tous quatre savants très distingués. Les essais spiritualistes durèrent plusieurs jours ; jamais les médiums n'avaient trouvé une plus belle occasion de mettre en évidence leur talent ou leur inspiration ; mais, comme les prêtres de Baal aux jours d'Elie, ils invoquèrent en vain leurs divinités, ainsi que le prouve le passage suivant du rapport de la commission :

« La commission déclare que le docteur Gardner, n'ayant pas réussi à lui présenter un agent ou médium qui révélât le mot confié aux Esprits dans une chambre voisine ; qui lût le mot anglais écrit à l'intérieur d'un livre ou sur une feuille de papier pliée ; qui répondît à une question que les intelligences supérieures peuvent seules savoir ; qui fît résonner un piano sans le toucher ou avancer une table d'un pied sans l'impulsion des mains ; s'étant montré impuissant à rendre la commission témoin d'un phénomène que l'on pût, même en usant d'une interprétation large et bienveillante, regarder comme l'équivalent des épreuves proposées ; d'un phénomène exigeant pour sa production l'intervention d'un Esprit, supposant ou impliquant du moins cette intervention ; d'un phénomène inconnu jusqu'ici à la science ou dont la cause ne fût pas immédiatement assignable par la commission, palpable pour elle, n'a aucun titre pour exiger du Courrier de Boston la remise de la somme proposée de 2,500 fr. »

L'expérience faite aux Etats-Unis à propos des médiums rappelle celle que l'on fit, il y a une dizaine d'années, en France, pour ou contre les somnambules lucides, c'est-à-dire magnétisés. L'Académie des sciences reçut mission de décerner un prix de 2,500 fr. au sujet magnétique qui lirait les yeux bandés. Tous les somnambules faisaient volontiers cet exercice dans les salons ou sur les tréteaux ; ils lisaient dans des livres fermés et déchiffraient toute une lettre en s'asseyant dessus ou en la posant bien pliée et fermée sur leur ventre ; mais devant l'Académie on ne put rien lire du tout, et le prix ne fut pas gagné.

Cet essai prouve une fois de plus, de la part de nos antagonistes, leur ignorance absolue des principes sur lesquels reposent les phénomènes des manifestations spirites. C'est chez eux une idée fixe que ces phénomènes doivent obéir à la volonté, et se produire avec la précision d'une mécanique. Ils oublient totalement, ou, pour mieux dire, ils ne savent pas que la cause de ces phénomènes est entièrement morale, et que les intelligences qui en sont les premiers agents ne sont au caprice de qui que ce soit, pas plus des médiums que d'autres personnes. Les Esprits agissent quand il leur plaît, et devant qui il leur plaît ; c'est souvent quand on s'y attend le moins que leur manifestation a lieu avec le plus d'énergie, et quand on la sollicite qu'elle ne vient pas. Les Esprits ont des conditions d'être qui nous sont inconnues ; ce qui est en dehors de la matière ne peut être soumis au creuset de la matière. C'est donc s'égarer que de les juger à notre point de vue. S'ils croient utile de se révéler par des signes particuliers, ils le font ; mais ce n'est jamais à notre volonté, ni pour satisfaire une vaine curiosité. Il faut, en outre, tenir compte d'une cause bien connue qui éloigne les Esprits : c'est leur antipathie pour certaines personnes, principalement pour celles qui, par des questions sur des choses connues, veulent mettre leur perspicacité à l'épreuve. Quand une chose existe, dit-on, ils doivent la savoir ; or, c'est précisément parce que la chose est connue de vous, ou que vous avez les moyens de la vérifier vous-même, qu'ils ne se donnent pas la peine de répondre ; cette suspicion les irrite et l'on n'obtient rien de satisfaisant ; elle éloigne toujours les Esprits sérieux qui ne parlent volontiers qu'aux personnes qui s'adressent à eux avec confiance et sans arrière-pensée. N'en avons-nous pas tous les jours l'exemple parmi nous ? Des hommes supérieurs, et qui ont conscience de leur valeur, s'amuseraient-ils à répondre à toutes les sottes questions qui tendraient à les soumettre à un examen comme des écoliers ? Que diraient-ils si on leur disait : « Mais si vous ne répondez pas, c'est que vous ne savez pas ? » Ils vous tourneraient le dos : c'est ce que font les Esprits.

S'il en est ainsi, direz-vous, quel moyen avons-nous de nous convaincre ? Dans l'intérêt même de la doctrine des Esprits, ne doivent-ils pas désirer faire des prosélytes ? Nous répondrons que c'est avoir bien de l'orgueil de se croire indispensable au succès d'une cause ; or les Esprits n'aiment pas les orgueilleux. Ils convainquent ceux qu'ils veulent ; quant à ceux qui croient à leur importance personnelle, ils leur prouvent le cas qu'ils en font en ne les écoutant pas. Voilà, du reste, leur réponse à deux questions sur ce sujet :

Peut-on demander aux Esprits des signes matériels comme preuve de leur existence et de leur puissance ? Rép. « On peut sans doute provoquer certaines manifestations, mais tout le monde n'est pas apte à cela, et souvent ce que vous demandez, vous ne l'obtenez pas ; ils ne sont pas au caprice des hommes. »

Mais lorsqu'une personne demande ces signes pour se convaincre, n'y aurait-il pas utilité à la satisfaire, puisque ce serait un adepte de plus ? Rép. « Les Esprits ne font que ce qu'ils veulent et ce qui leur est permis. En vous parlant et en répondant à vos questions, ils attestent leur présence : cela doit suffire à l'homme sérieux qui cherche la vérité dans la parole. »

Des scribes et des pharisiens dirent à Jésus : Maître, nous voudrions bien que vous nous fissiez voir quelque prodige. Jésus répondit : « Cette race méchante et adultère demande un prodige, et on ne lui en donnera point d'autre que celui de Jonas » (saint Matthieu).

Nous ajouterons encore que c'est bien peu connaître la nature et la cause des manifestations que de croire les exciter par une prime quelconque. Les Esprits méprisent la cupidité autant que l'orgueil et l'égoïsme. Et cette seule condition peut être pour eux un motif de s'abstenir de se manifester. Sachez donc que vous obtiendrez cent fois plus d'un médium désintéressé que de celui qui est mû par l'appât du gain, et qu'un million ne ferait pas faire ce qui ne doit pas être. Si nous nous étonnons d'une chose, c'est qu'il se soit trouvé des médiums capables de se soumettre à une épreuve qui avait pour enjeu une somme d'argent.

 

 

Visions

 

On lit dans le Courrier de Lyon :

« Dans la nuit du 27 au 28 août 1857, un cas singulier de vision intuitive s'est produit à la Croix-Rousse, dans les circonstances suivantes :

Il y a trois mois environ, les époux B..., honnêtes ouvriers tisseurs, mus par un sentiment de louable commisération, recueillaient chez eux, en qualité de domestique, une jeune fille un peu idiote et qui habite les environs de Bourgoing.

Dimanche dernier, entre deux et trois heures du matin, les époux B... furent réveillés en sursaut par les cris perçants poussés par leur domestique, qui couchait sur une soupente contiguë à leur chambre.

Madame B..., allumant une lampe, monta sur la soupente et trouva sa domestique qui, fondant en larmes, et dans un état d'exaltation d'esprit difficile à décrire, appelait, en se tordant les bras dans d'affreuses convulsions, sa mère qu'elle venait de voir mourir, disait-elle, devant ses yeux.

Après avoir de son mieux consolé la jeune fille, Madame B... regagna sa chambre. Cet incident était presque oublié, lorsque hier mardi, dans l'après-midi, un facteur de la poste remit à M. B... une lettre du tuteur de la jeune fille, qui apprenait à cette dernière que, dans la nuit de dimanche à lundi, entre deux et trois heures du matin, sa mère était morte des suites d'une chute qu'elle avait faite en tombant du haut d'une échelle.

La pauvre idiote est partie hier matin même pour Bourgoing, accompagnée de M. B..., son patron, pour y recueillir la part de succession qui lui revient dans l'héritage de sa mère, dont elle avait si tristement vu en songe la fin déplorable. »

Les faits de cette nature ne sont pas rares, et nous aurons souvent occasion d'en rapporter, dont l'authenticité ne saurait être contestée. Ils se produisent quelquefois pendant le sommeil, dans l'état de rêve ; or, comme les rêves ne sont autre chose qu'un état de somnambulisme naturel incomplet, nous désignerons les visions qui ont lieu dans cet état sous le nom de visions somnambuliques, pour les distinguer de celles qui ont lieu à l'état de veille et que nous appellerons visions par double vue. Nous appellerons enfin visions extatiques celles qui ont lieu dans l'extase ; elles ont généralement pour objet les êtres et les choses du monde incorporel. Le fait suivant appartient à la seconde catégorie.

Un armateur de notre connaissance, habitant Paris, nous racontait il y a peu de jours ce qui suit : « Au mois d'avril dernier, étant un peu souffrant, je fus me promener aux Tuileries avec mon associé. Il faisait un temps superbe ; le jardin était rempli de monde. Tout à coup la foule disparaît à mes yeux ; je ne sens plus mon corps, je suis comme transporté, et je vois distinctement un navire entrant dans le port du Havre. Je le reconnais pour la Clémence, que nous attendions des Antilles ; je le vis s'amarrer au quai, distinguant clairement les mâts, les voiles, les matelots et tous les plus minutieux détails, comme si j'étais sur les lieux. Je dis alors à mon compagnon : « Voilà la Clémence qui arrive ; nous en recevrons la nouvelle aujourd'hui même ; sa traversée a été heureuse. » Rentré chez moi, on me remit une dépêche télégraphique. Avant d'en prendre connaissance, je dis : « C'est l'annonce de l'arrivée de la Clémence, qui est rentrée au Havre à trois heures. » La dépêche confirmait, en effet, cette entrée à l'heure même où je l'avais vue aux Tuileries. »

Lorsque les visions ont pour objet les êtres du monde incorporel, on pourrait, avec quelque apparence de raison, les mettre sur le compte de l'imagination, et les qualifier d'hallucinations, parce que rien ne peut en démontrer l'exactitude ; mais dans les deux faits que nous venons de rapporter, c'est la réalité la plus matérielle et la plus positive qui est apparue. Nous défions tous les physiologistes et tous les philosophes de nous les expliquer par les systèmes ordinaires. La doctrine spirite peut seule en rendre compte par le phénomène de l'émancipation de l'âme, qui, s'échappant momentanément de ses langes matériels, se transporte hors de la sphère d'activité corporelle. Dans le premier fait ci-dessus, il est probable que l'âme de la mère est venue trouver sa fille pour l'avertir de sa mort ; mais, dans le second, il est certain que ce n'est pas le navire qui est venu trouver l'armateur aux Tuileries ; il faut donc que ce soit l'âme de celui-ci qui soit allée le trouver au Havre.

 

 

Reconnaissance de l'existence des Esprits et de leurs manifestations

 

Si les premières manifestations spirites ont fait de nombreux adeptes, elles ont rencontré non seulement beaucoup d'incrédules, mais des adversaires acharnés, et souvent même intéressés à leur discrédit. Aujourd'hui les faits ont parlé si haut que force demeure à l'évidence, et s'il y a encore des incrédules systématiques, nous pouvons leur prédire avec certitude que peu d'années ne se passeront pas sans qu'il en soit des Esprits comme de la plupart des découvertes qui ont été combattues à outrance ou regardées comme des utopies par ceux mêmes que leur savoir aurait dû rendre moins sceptiques en ce qui touche le progrès. Déjà nous voyons bien des gens, parmi ceux qui n'ont pas été à même d'approfondir ces étranges phénomènes, convenir que notre siècle est si fécond en choses extraordinaires, et que la nature a tant de ressources inconnues, qu'il y aurait plus que de la légèreté à nier la possibilité de ce que l'on ne comprend pas. Ceux-là font preuve de sagesse. Voici, en attendant, une autorité qui ne saurait être suspecte de se prêter légèrement à une mystification, c'est un des principaux journaux ecclésiastiques de Rome, la Civilta Cattolica. Nous reproduisons ci-après un article que ce journal publia au mois du mars dernier, et l'on verra qu'il serait difficile de prouver l'existence et la manifestation des Esprits par des arguments plus péremptoires. Il est vrai que nous différons avec lui sur la nature des Esprits ; il n'en admet que de mauvais, tandis que nous en admettons de bons et de mauvais : c'est un point que nous traiterons plus tard avec tous les développements nécessaires. La reconnaissance des manifestations spirites par une autorité aussi grave et aussi respectable est un point capital ; reste donc à les juger : c'est ce que nous ferons dans le prochain numéro. L'Univers, en reproduisant cet article, le fait précéder des sages réflexions suivantes :

« A l'occasion d'un ouvrage publié à Ferrare, sur la pratique du magnétisme animal, nous parlions dernièrement à nos lecteurs des savants articles qui venaient de paraître dans la Civilta cattolica, de Rome, sur la Nécromancie moderne, nous réservant de les leur faire plus amplement connaître. Nous donnons aujourd'hui le dernier de ces articles, qui contient en quelques pages les conclusions de la revue romaine. Outre l'intérêt qui s'attache naturellement à ces matières et la confiance que doit inspirer un travail publié par la Civilta, l'opportunité particulière de la question en ce moment nous dispense d'appeler l'attention sur un sujet que beaucoup de personnes ont traité en théorie et en pratique d'une manière trop peu sérieuse, en dépit de cette règle de vulgaire prudence qui veut que plus les faits sont extraordinaires, plus on procède avec circonspection. »

Voici cet article : « De toutes les théories qu'on a mises en avant pour expliquer naturellement les divers phénomènes connus sous le nom de spiritualisme américain, il n'en est pas une seule qui atteigne le but, et encore moins qui parvienne à donner raison de tous ces phénomènes. Si l'une ou l'autre de ces hypothèses suffit à en expliquer quelques-uns, il en restera toujours beaucoup qui demeureront inexpliqués et inexplicables. La supercherie, le mensonge, l'exagération, les hallucinations doivent assurément avoir une large part dans les faits que l'on rapporte ; mais après avoir fait ce décompte, il en reste encore une masse telle que, pour en nier la réalité, il faudrait refuser toute créance à l'autorité des sens et du témoignage humain. Parmi les faits en question, un certain nombre peuvent s'expliquer à l'aide de la théorie mécanique ou mécanico-physiologique ; mais il en est une partie, et c'est de beaucoup la plus considérable, qui ne peut en aucune manière se prêter à une explication de ce genre. A cet ordre de faits se rattachent tous les phénomènes dans lesquels les effets obtenus dépassent évidemment l'intensité de la force motrice qui devrait, dit-on, les produire, Tels sont : 1° les mouvements, les soubresauts violents de masses pesantes et solidement équilibrées, à la simple pression, au seul attouchement des mains ; 2° les effets et les mouvements qui se produisent sans aucun contact, par conséquent sans aucune impulsion mécanique soit immédiate, soit médiate ; et enfin ces autres effets qui sont de nature à manifester en qui les produit une intelligence et une volonté distinctes de celles des expérimentateurs. Pour rendre raison de ces trois ordres de faits divers, nous avons encore la théorie du magnétisme ; mais quelque larges concessions qu'on soit disposé à lui faire, et en admettant même les yeux fermés, toutes les hypothèses gratuites sur lesquelles elle se fonde, toutes les erreurs et les absurdités dont elle est pleine, et les facultés miraculeuses attribuées par elle à la volonté humaine, au fluide nerveux, à d'autres agents magnétiques quelconques, cette théorie ne pourra jamais, à l'aide de ses principes, expliquer comment une table magnétisée par un médium manifeste dans ses mouvements une intelligence et une volonté propres, c'est-à-dire distinctes de celles du médium, et qui parfois sont contraires et supérieures à l'intelligence, à la volonté de celui-ci.

Comment rendre raison de pareils phénomènes ? Voudrons-nous recourir, nous aussi, à je ne sais quelles causes occultes, quelles forces encore inconnues de la nature ? à des explications nouvelles de certaines facultés, de certaines lois qui jusqu'à présent étaient demeurées inertes et comme endormies au sein de la création ! Autant vaudrait confesser ouvertement notre ignorance et envoyer le problème grossir le nombre de tant d'énigmes dont le pauvre esprit humain n'a pu jusqu'à présent et ne pourra jamais trouver le mot. Du reste, nous n'hésitons pas, pour notre compte, à confesser notre ignorance à l'égard de plusieurs des phénomènes en question, dont la nature est si équivoque et si obscure, que le parti le plus sage nous paraît être de ne pas chercher à les expliquer. En revanche, il en est d'autres pour lesquels il ne nous paraît pas difficile de trouver la solution ; il est vrai qu'il est impossible de la chercher dans les causes naturelles ; mais pourquoi alors hésiterions-nous à la demander à ces causes qui appartiennent à l'ordre surnaturel ? Peut-être en serions-nous détournés par les objections que nous opposent les sceptiques et ceux qui, niant cet ordre surnaturel, nous disent qu'on ne peut définir jusqu'où s'étendent les forces de la nature, que le champ qui reste à découvrir aux sciences physiques n'a point de limites, que nul ne sait assez bien quelles sont les bornes de l'ordre naturel pour pouvoir indiquer avec précision le point où finit celui-ci et où commence l'autre. La réponse à une pareille objection nous paraît facile : en admettant qu'on ne puisse déterminer d'une manière précise le point de division de ces deux ordres opposés, l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse jamais définir avec certitude si tel effet donné appartient à l'un ou à l'autre de ces ordres. Qui peut, dans l'arc-en-ciel, distinguer le point précis où finit une des couleurs et où commence la couleur suivante ? Qui peut fixer l'instant exact où finit le jour et où commence la nuit ? Et cependant il ne se trouve pas un homme assez borné pour en conclure qu'on ne puisse pas savoir si telle zone de l'arc-en-ciel est rouge ou jaune, si à telle heure il fait jour ou nuit. Qui ne voit que pour connaître la nature d'un fait, il n'est aucunement nécessaire de passer par la limite où commence, où finit la catégorie à laquelle il appartient, et qu'il suffit de constater s'il a les caractères qui sont propres à cette catégorie.

Appliquons cette remarque si simple à la question présente : nous ne pouvons dire jusqu'où vont les forces de la nature ; mais néanmoins, un fait étant donné, nous pouvons souvent, d'après ses caractères certains, prononcer avec certitude qu'il appartient à l'ordre surnaturel. Et pour ne pas sortir de notre problème, parmi les phénomènes des tables parlantes, il en est plusieurs qui, selon nous, manifestent ces caractères de la manière la plus évidente ; tels sont ceux dans lesquels l'agent qui remue les tables agit comme cause intelligente et libre, en même temps qu'il montre une intelligence et une volonté qui lui sont propres, c'est-à-dire supérieures ou contraires à l'intelligence et à la volonté des médiums, des expérimentateurs, des assistants ; distinctes, en un mot, de celles-ci, quel que puisse être le mode qui atteste cette distinction. En des cas semblables on est bien forcé, quoi qu'on en ait, d'admettre que cet agent est un Esprit et n'est pas un esprit humain, et que dès lors il est en dehors de cet ordre, de ces causes que nous avons coutume d'appeler naturelles, de celles, disons nous, qui n'outrepassent pas les forces de l'homme.

Tels sont précisément les phénomènes qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ont résisté à toute autre théorie fondée sur les principes purement naturels, tandis que dans la nôtre ils trouvent leur explication la plus facile et la plus claire, puisque chacun sait que la puissance des Esprits sur la matière dépasse de beaucoup les forces de l'homme ; et puisqu'il n'y a pas d'effet merveilleux, parmi ceux que l'on cite de la nécromancie moderne, qui ne puisse être attribué à leur action.

Nous savons très bien qu'en nous voyant mettre ici les Esprits en scène, plus d'un lecteur sourira de pitié. Sans parler de ces gens qui, en vrais matérialistes, ne croient point à l'existence des Esprits et rejettent comme une fable tout ce qui n'est pas matière pondérable et palpable, non plus que de ceux qui, tout en admettant qu'il existe des Esprits, leur refusent toute influence, toute intervention en ce qui touche notre monde ; il est, de nos jours, beaucoup d'hommes qui, tout en accordant aux Esprits ce qu'aucun bon catholique ne saurait leur refuser, à savoir l'existence et la faculté d'intervenir dans les faits de la vie humaine d'une manière occulte ou patente, ordinaire ou extraordinaire, semblent démentir néanmoins leur foi dans la pratique, et regarder comme une honte, comme un excès de crédulité, comme une superstition de vieille femme, d'admettre l'action de ces mêmes Esprits dans certains cas spéciaux, se contentant de ne pas la nier en thèse générale. Et, à dire vrai, depuis un siècle, on s'est tant moqué de la simplicité du moyen âge, en l'accusant de voir partout des Esprits, des maléfices et des sorciers, et on a tant déclamé à ce sujet, que ce n'est pas merveille si tant de têtes faibles, qui veulent paraître fortes, éprouvent désormais de la répugnance et comme une sorte de honte à croire à l'intervention des Esprits. Mais cet excès d'incrédulité n'est en rien moins déraisonnable que n'a pu l'être à d'autres époques l'excès contraire, et si, en pareille matière, trop croire mène à des superstitions vaines, ne vouloir rien admettre, en revanche, va droit à l'impiété du naturalisme. L'homme sage, le chrétien prudent, doivent donc éviter également ces deux extrêmes et se tenir fermes sur la ligne intermédiaire : car c'est là que se trouvent la vérité et la vertu. Maintenant, dans cette question des tables parlantes, de quel côté une foi prudente nous fera-t-elle incliner ?

La première, la plus sage des règles que nous impose cette prudence, nous enseigne que pour expliquer les phénomènes qui offrent un caractère extraordinaire, on ne doit avoir recours aux causes surnaturelles qu'autant que celles qui appartiennent à l'ordre naturel ne suffisent pas à en rendre compte. D'où suit, en revanche, l'obligation d'admettre les premières, lorsque les secondes sont insuffisantes. Et c'est là justement notre cas ; en effet, parmi les phénomènes dont nous parlons, il en est dont aucune théorie, aucune cause purement naturelle ne saurait rendre raison. Il est donc non seulement prudent, mais encore nécessaire d'en chercher l'explication dans l'ordre surnaturel, ou, en d'autres termes, de les attribuer à de purs Esprits, puisque, en dehors et au-dessus de la nature, il n'existe pas d'autre cause possible.

Voici une seconde règle, un critérium infaillible pour prononcer, au sujet d'un fait quelconque, s'il appartient à l'ordre naturel ou surnaturel : c'est d'en bien examiner les caractères, et de déterminer d'après eux la nature de la cause qui l'a produit. Or, les faits de ce genre les plus merveilleux, ceux que ne peut expliquer aucune autre théorie, offrent des caractères tels, qu'ils démontrent une cause, non seulement intelligente et libre, mais encore douée d'une intelligence et d'une volonté qui n'ont rien d'humain ; donc cette cause ne peut être qu'un pur Esprit.

Ainsi, par deux voies, l'une indirecte et négative, qui procède par exclusion, l'autre directe et positive, en ce qu'elle est fondée sur la nature même des faits observés, nous arrivons à cette même conclusion, savoir : que parmi les phénomènes de la nécromancie moderne, il est au moins une catégorie de faits qui, sans nul doute, sont produits par des Esprits. Nous sommes conduits à cette conclusion par un raisonnement si simple, si naturel, que loin de craindre, en l'acceptant, de céder à une imprudente crédulité, nous croirions au contraire faire preuve, en refusant de l'admettre, d'une faiblesse et d'une incohérence d'esprit inexcusables. Pour confirmer notre assertion, les arguments ne nous feraient pas défaut ; mais l'espace et le temps nous manquent pour les développer ici. Ce que nous avons dit jusqu'à présent suffit pleinement, et peut se résumer dans les quatre propositions suivantes :

1° Entre les phénomènes en question, la part une fois faite à ce qu'on peut raisonnablement attribuer à l'imposture, aux hallucinations et aux exagérations, il en existe encore un grand nombre dont on ne peut mettre en doute la réalité sans violer toutes les lois d'une saine critique.

2° Toutes les théories naturelles que nous avons exposées et discutées plus haut sont impuissantes à donner une explication satisfaisante de tous ces faits. Si elles en expliquent quelques-uns, elles en laissent un plus grand nombre (et ce sont les plus difficiles) totalement inexpliqués et inexplicables.

3° Les phénomènes de ce dernier ordre, impliquant l'action d'une cause intelligente autre que l'homme, ne peuvent s'expliquer que par l'intervention des Esprits, quel que soit d'ailleurs le caractère de ces Esprits, question qui nous occupera tout à l'heure.

4° Tous ces fruits peuvent se diviser en quatre catégories : beaucoup d'entre eux doivent être rejetés ou comme faux ou comme produits par la supercherie ; quant aux autres, les plus simples, les plus faciles à concevoir, tels que les tables tournantes, admettent en certaines circonstances une explication purement naturelle ; celle, par exemple, d'une impulsion mécanique ; une troisième classe se compose de phénomènes plus extraordinaires et plus mystérieux, sur la nature desquels on reste dans le doute, car, bien qu'ils semblent dépasser les forces de la nature, ils ne présentent pas néanmoins des caractères tels qu'on doive évidemment recourir, pour les expliquer, à une cause surnaturelle. Nous rangeons enfin dans la quatrième catégorie les faits qui, offrant d'une manière évidente ces caractères, doivent être attribués à l'opération invisible de purs Esprits.

Mais ces Esprits, quels sont-ils ? Sont-ce de bons ou de mauvais Esprits ? des anges ou des démons ? des âmes bienheureuses ou des âmes réprouvées ? La réponse à cette dernière partie de notre problème ne saurait être douteuse, pour peu que l'on considère, d'une part, la nature de ces divers Esprits, de l'autre, le caractère de leurs manifestations. C'est ce qu'il nous reste à faire voir. »

 Histoire de Jeanne d'Arc dictée par elle-même à mademoiselle Ermance Dufaux.

C'est une question que l'on nous a bien souvent posée, de savoir si les Esprits, qui répondent avec plus ou moins de précision aux demandes qu'on leur adresse, pourraient faire un travail de longue haleine. La preuve en est dans l'ouvrage dont nous parlons ; car ici ce n'est plus une série de demandes et de réponses, c'est une narration complète et suivie comme aurait pu le faire un historien, et contenant une foule de détails peu ou point connus sur la vie de l'héroïne. A ceux qui pourraient croire que mademoiselle Dufaux s'est inspirée de ses connaissances personnelles, nous répondrions qu'elle a écrit ce livre à l'âge de quatorze ans ; qu'elle avait reçu l'instruction que reçoivent toutes les jeunes personnes de bonne famille, élevées avec soin, mais qu'eût-elle une mémoire phénoménale, ce n'est pas dans les livres classiques qu'on peut puiser des documents intimes que l'on trouverait peut-être difficilement dans les archives du temps. Les incrédules, nous le savons, auront toujours mille objections à faire ; mais pour nous, qui avons vu le médium à l'oeuvre, l'origine du livre ne saurait faire aucun doute.

Bien que la faculté de mademoiselle Dufaux se prête à l'évocation de tout Esprit quelconque, ce dont nous avons acquis la preuve par nous-même dans les communications personnelles qu'elle nous a transmises, sa spécialité est l'histoire. Elle a écrit de la même manière celle de Louis XI et celle de Charles VIII, qui seront publiées comme celle de Jeanne d'Arc. Il s'est présenté chez elle un phénomène assez curieux. Elle était, dans le principe, très bon médium psychographe, écrivant avec une grande facilité ; peu à peu elle est devenue médium parlant, et à mesure que cette nouvelle faculté s'est développée, la première s'est affaiblie ; aujourd'hui elle écrit peu ou très difficilement ; mais ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'en parlant elle a besoin d'avoir un crayon à la main faisant le simulacre d'écrire ; il faut une tierce personne pour recueillir ses paroles, comme celles de la Sibylle. De même que tous les médiums favorisés des bons Esprits, elle n'a jamais eu que des communications d'un ordre élevé.

Nous aurons occasion de revenir sur l'histoire de Jeanne d'Arc pour expliquer les faits de sa vie relatifs à ses rapports avec le monde invisible, et nous citerons ce qu'elle a dicté à son interprète de plus remarquable à ce sujet. (1 vol. in-12, 3 fr.; Dentu, Palais-Royal.)

 

Le Livre des Esprits

CONTENANT

LES PRINCIPES DE LA DOCTRINE SPIRITE

Sur la nature des êtres du monde incorporel, leurs manifestations et leurs rapports avec les Hommes, les lois morales, la vie présente, la vie future et l'avenir de l'humanité.

ECRIT SOUS LA DICTEE ET PUBLIE PAR L'ORDRE D'ESPRITS SUPERIEURS,

Par ALLAN KARDEC.

 

Cet ouvrage, ainsi que l'indique son titre, n'est point une doctrine personnelle : c'est le résultat de l'enseignement direct des Esprits eux-mêmes sur les mystères du monde où nous serons un jour, et sur toutes les questions qui intéressent l'humanité ; ils nous donnent en quelque sorte le code de la vie en nous traçant la route du bonheur à venir. Ce livre n'étant point le fruit de nos propres idées, puisque sur beaucoup de points importants nous avions une manière de voir toute différente, notre modestie n'aurait point à souffrir de nos éloges ; nous aimons mieux cependant laisser parler ceux qui sont tout à fait désintéressés dans la question.

 

Le Courrier de Paris du 11 juillet 1857 contenait sur ce livre l'article suivant : LA DOCTRINE SPIRITE. L'éditeur Dentu vient de publier, il y a peu de temps, un ouvrage fort remarquable ; nous allions dire fort curieux, mais il y a de ces choses qui repoussent toute qualification banale.

Le Livre des Esprits, de M. Allan Kardec, est une page nouvelle du grand livre lui-même de l'infini, et nous sommes persuadé qu'on mettra un signet à cette page. Nous serions désolé qu'on crût que nous venons faire ici une réclame bibliographique ; si nous pouvions supposer qu'il en fût ainsi, nous briserions notre plume immédiatement. Nous ne connaissons nullement l'auteur, mais nous avouons hautement que nous serions heureux de le connaître. Celui qui écrivit l'introduction placée en tête du Livre des Esprits doit avoir l'âme ouverte à tous les nobles sentiments.

Pour qu'on ne puisse pas d'ailleurs suspecter notre bonne foi et nous accuser de parti pris, nous dirons en toute sincérité que nous n'avons jamais fait une étude approfondie des questions surnaturelles. Seulement, si les faits qui se sont produits nous ont étonné, ils ne nous ont, du moins, jamais fait hausser les épaules. Nous sommes un peu de ces gens qu'on appelle rêveurs, parce qu'ils ne pensent pas tout à fait comme tout le monde. A vingt lieues de Paris, le soir, sous les grands arbres, quand nous n'avions autour de nous que quelques chaumières disséminées, nous avons naturellement pensé à toute autre chose qu'à la Bourse, au macadam des boulevards ou aux courses de Longchamp. Nous nous sommes demandé bien souvent, et cela longtemps avant d'avoir entendu parler des médiums, ce qui se passait dans ce qu'on est convenu d'appeler là-haut. Nous avons même ébauché jadis une théorie sur les mondes invisibles, que nous avions soigneusement gardée pour nous, et que nous avons été bien heureux de retrouver presque tout entière dans le livre de M. Allan Kardec.

A tous les déshérités de la terre, à tous ceux qui marchent ou qui tombent en arrosant de leurs larmes la poussière du chemin, nous dirons : Lisez le Livre des Esprits, cela vous rendra plus forts. Aux heureux aussi, à ceux qui ne rencontrent soir leur route que les acclamations de la foule ou les sourires de la fortune, nous dirons : Etudiez-le, il vous rendra meilleurs.

Le corps de l'ouvrage, dit M. Allan Kardec, doit être revendiqué tout entier par les Esprits qui l'ont dicté. Il est admirablement classé par demandes et par réponses. Ces dernières sont quelquefois tout bonnement sublimes : cela ne nous surprend pas ; mais n'a-t-il pas fallu un grand mérite à qui sut les provoquer ?

Nous défions le plus incrédule de rire en lisant ce livre dans le silence et la solitude. Tout le monde honorera l'homme qui en a écrit la préface.

La doctrine se résume en deux mots : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Nous sommes fâché que M. Allan Kardec n'ait pas ajouté : et faites aux autres ce que vous voudriez qui vous fût fait. Le livre, du reste, le dit clairement, et d'ailleurs la doctrine ne serait pas complète sans cela. Il ne suffit pas de ne jamais faire de mal, il faut aussi faire le bien. Si vous n'êtes qu'un honnête homme, vous n'avez rempli que la moitié de votre devoir. Vous êtes un atome imperceptible de cette grande machine qu'on appelle le monde, et où rien ne doit être inutile. Ne nous dites pas surtout qu'on peut être utile sans faire le bien ; nous nous verrions forcé de vous riposter par un volume.

En lisant les admirables réponses des Esprits dans l'ouvrage de M. Kardec, nous nous sommes dit qu'il y aurait là un beau livre à écrire. Nous avons bien vite reconnu que nous nous étions trompé : le livre est tout fait. On ne pourrait que le gâter en cherchant à le compléter.

Etes-vous homme d'étude et possédez-vous la bonne foi qui ne demande qu'à s'instruire ? Lisez le livre premier sur la doctrine spirite.

Etes-vous rangé dans la classe des gens qui ne s'occupent que d'eux-mèmes, font, comme on dit, leurs petites affaires tout tranquillement et ne voient rien autour de leurs intérêts ? Lisez les Lois morales.

Le malheur vous poursuit-il avec acharnement, et le doute vous entoure-t-il parfois de son étreinte glacée ? Etudiez le livre troisième : Espérances et Consolations.

Vous tous qui avez de nobles pensées au coeur et qui croyez au bien, lien le livre tout entier.

S'il se trouvait quelqu'un qui trouvât là-dedans matière à plaisanteries, nous le plaindrions sincèrement.         

G. DU CHALARD.

 

Parmi les nombreuses lettres qui nous ont été adressées depuis la publication du Livre des Esprits, nous n'en citerons que deux, parce qu'elles résument en quelque sorte l'impression que ce livre a produite, et le but essentiellement moral des principes qu'il renferme.

 

Bordeaux, le 25 avril 1857.

               

Monsieur,

Vous avez mis ma patience à une bien grande épreuve par le retard apporté dans la publication du Livre des Esprits, annoncé depuis si longtemps ; heureusement je n'ai pas perdu pour attendre, car il dépasse toutes les idées que j'avais pu m'en former d'après le prospectus. Vous peindre l'effet qu'il a produit en moi serait impossible : je suis comme un homme sorti de l'obscurité ; il me semble qu'une porte fermée jusqu'à ce jour vient d'être subitement ouverte ; mes idées ont grandi en quelques heures ! Oh ! combien l'humanité et toutes ses misérables préoccupations me semblent mesquines et puériles auprès de cet avenir, dont je ne doutais pas, mais qui était pour moi tellement obscurci par les préjugés que j'y songeais à peine ! Grâce à l'enseignement des Esprits, il se présente sous une forme définie, saisissable, mais grande, belle, et en harmonie avec la majesté du Créateur. Quiconque lira, comme moi, ce livre en le méditant, y trouvera des trésors inépuisables de consolations, car il embrasse toutes les phases de l'existence. J'ai fait, dans ma vie, des pertes qui m'ont vivement affecté ; aujourd'hui elles ne me laissent aucun regret, et toute ma préoccupation est d'employer utilement mon temps et mes facultés pour hâter mon avancement, car le bien a maintenant un but pour moi, et je comprends qu'une vie inutile est une vie d'égoïste qui ne peut nous faire faire un pas dans la vie à venir.

Si tous les hommes qui pensent comme vous et moi, et vous en trouverez beaucoup, je l'espère pour l'honneur de l'humanité, pouvaient s'entendre, se réunir, agir de concert, quelle puissance n'auraient-ils pas pour hâter cette régénération qui nous est annoncée ! Lorsque j'irai à Paris, j'aurai l'honneur de vous voir, et si ce n'est pas abuser de vos moments, je vous demanderai quelques développements sur certains passages, et quelques conseils sur l'application des lois morales à des circonstances qui me sont personnelles. Recevez en attendant, je vous prie, monsieur, l'expression de toute ma reconnaissance, car vous m'avez procuré un grand bien en me montrant la route du seul bonheur réel en ce monde, et peut-être vous devrai-je, en outre, une meilleure place dans l'autre.

Votre tout dévoué.       

D..., capitaine en retraite.

 

Lyon, 4 juillet 1857.

               

Monsieur,

Je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance sur la publication du Livre des Esprits, que je suis après relire. Combien ce que vous nous faites savoir est consolant pour notre pauvre humanité ! Je vous avoue que, pour ma part, je suis plus fort et plus courageux à supporter les peines et les ennuis attachés à ma pauvre existence. Je fais partager à plusieurs de mes amis les convictions que j'ai puisées dans la lecture de votre ouvrage : ils en sont tous très heureux ; ils comprennent maintenant les inégalités des positions dans la société et ne murmurent plus contre la Providence ; l'espoir certain d'un avenir plus heureux, s'ils se comportent bien, les console et leur donne du courage. Je voudrais, monsieur, vous être utile ; je ne suis qu'un pauvre enfant du peuple qui s'est fait une petite position par son travail, mais qui manque d'instruction, ayant été obligé de travailler bien jeune ; pourtant j'ai toujours bien aimé Dieu, et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour être utile à mes semblables ; c'est pour cela que je recherche tout ce qui peut aider au bonheur de mes frères. Nous allons nous réunir plusieurs adeptes qui étions épars ; nous ferons tous nos efforts pour vous seconder : vous avez levé l'étendard, c'est à nous de vous suivre ; nous comptons sur votre appui et vos conseils.

Je suis, monsieur, si j'ose dire mon confrère, votre tout dévoué. - C...

On nous a souvent adressé des questions sur la manière dont nous avons obtenu les communications qui font l'objet du Livre des Esprits. Nous résumons ici d'autant plus volontiers les réponses que nous avons faites à ce sujet, que cela nous fournira l'occasion d'accomplir un devoir de gratitude envers les personnes qui ont bien voulu nous prêter leur concours.

Comme nous l'avons expliqué, les communications par coups frappés, autrement dit par la typtologie, sont trop lentes et trop incomplètes pour un travail d'aussi longue haleine ; aussi n'avons-nous jamais employé ce moyen : tout a été obtenu par l'écriture et par l'intermédiaire de plusieurs médiums psychographes. Nous avons nous-même préparé les questions et coordonné l'ensemble de l'ouvrage ; les réponses sont textuellement celles qui ont été données par les Esprits ; la plupart ont été écrites sous nos yeux, quelques-unes sont puisées dans des communications qui nous ont été adressées par des correspondants, ou que nous avons recueillies partout où nous avons été à même de faire des études : les Esprits semblent à cet effet multiplier à nos yeux les sujets d'observation.

Les premiers médiums qui ont concouru à notre travail sont mesdemoiselles B***, dont la complaisance ne nous a jamais fait défaut : le livre a été écrit presque en entier par leur entremise et en présence d'un nombreux auditoire qui assistait aux séances et y prenait le plus vif intérêt. Plus tard, les Esprits en ont prescrit la révision complète dans des entretiens particuliers, pour y faire toutes les additions et corrections qu'ils ont jugées nécessaires. Cette partie essentielle du travail a été faite avec le concours de mademoiselle Japhet , qui s'est prêtée avec la plus grande complaisance et le plus complet désintéressement à toutes les exigences des Esprits, car ce sont eux qui assignaient les jours et heures de leurs leçons. Le désintéressement ne serait point ici un mérite particulier, puisque les Esprits réprouvent tout trafic que l'on peut faire de leur présence ; mais mademoiselle Japhet, qui est également somnambule fort remarquable, avait son temps utilement employé : elle a compris que c'est également en faire un emploi profitable que de le consacrer à la propagation de la doctrine. Quant à nous, nous avons déclaré dès le principe, et nous nous plaisons à le confirmer ici, que nous n'avons jamais entendu faire du Livre des Esprits l'objet d'une spéculation, les produits devant être appliqués à des choses d'utilité générale ; c'est pour cela que nous serons toujours reconnaissant envers ceux qui s'associeront de coeur, et par amour du bien, à l'oeuvre à laquelle nous nous sommes consacrés.          

 

ALLAN KARDEC.

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Catégorie : Revue spirite 1958

 Revue spirite 1958 (act II)

1/4/2009

Février 1858

 

Différents ordres d'Esprits

 

Un point capital dans la doctrine spirite est celui des différences qui existent entre les Esprits sous le double rapport intellectuel et moral ; leur enseignement à cet égard n'a jamais varié ; mais il n'est pas moins essentiel de savoir qu'ils n'appartiennent pas perpétuellement au même ordre, et que, par conséquent, ces ordres ne constituent pas des espèces distinctes : ce sont différents degrés de développement. Les Esprits suivent la marche progressive de la nature ; ceux des ordres inférieurs sont encore imparfaits ; ils atteignent les degrés supérieurs après s'être épurés ; ils avancent dans la hiérarchie à mesure qu'ils acquièrent les qualités, l'expérience et les connaissances qui leur manquent. L'enfant au berceau ne ressemble pas à ce qu'il sera dans l'âge mûr, et pourtant c'est toujours le même être.

La classification des Esprits est basée sur le degré de leur avancement, sur les qualités qu'ils ont acquises, et sur les imperfections dont ils ont encore à se dépouiller. Cette classification, du reste, n'a rien d'absolu ; chaque catégorie ne présente un caractère tranché que dans son ensemble ; mais d'un degré à l'autre la transition est insensible, et, sur les limites, la nuance s'efface comme dans les règnes de la nature, comme dans les couleurs de l'arc-en-ciel, ou bien encore comme dans les différentes périodes de la vie de l'homme. On peut donc former un plus ou moins grand nombre de classes selon le point de vue sous lequel on considère la chose. Il en est ici comme dans tous les systèmes de classifications scientifiques ; ces systèmes peuvent être plus ou moins complets, plus ou moins rationnels, plus ou moins commodes pour l'intelligence, mais, quels qu'ils soient, ils ne changent rien au fond de la science. Les Esprits interrogés sur ce point ont donc pu varier dans le nombre des catégories, sans que cela tire à conséquence. On s'est armé de cette contradiction apparente, sans réfléchir qu'ils n'attachent aucune importance à ce qui est purement de convention ; pour eux la pensée est tout ; ils nous abandonnent la forme, le choix des termes, les classifications, en un mot les systèmes.

Ajoutons encore cette considération que l'on ne doit jamais perdre de vue, c'est que parmi les Esprits, aussi bien que parmi les hommes, il en est de fort ignorants, et qu'on ne saurait trop se mettre en garde contre la tendance à croire que tous doivent tout savoir parce qu'ils sont Esprits. Toute classification exige de la méthode, de l'analyse, et la connaissance approfondie du sujet. Or, dans le monde des Esprits, ceux qui ont des connaissances bornées sont, comme ici-bas les ignorants, inhabiles à embrasser un ensemble, à formuler un système ; ceux mêmes qui en sont capables peuvent varier dans les détails selon leur point de vue, surtout quand une division n'a rien d'absolu. Linnée, Jussieu, Tournefort, ont eu chacun leur méthode, et la botanique n'a pas changé pour cela ; c'est qu'ils n'ont inventé ni les plantes, ni leurs caractères ; ils ont observé les analogies d'après lesquelles ils ont formé les groupes ou classes. C'est ainsi que nous avons procédé ; nous n'avons inventé ni les Esprits ni leurs caractères ; nous avons vu et observé, nous les avons jugés à leurs paroles et à leurs actes, puis classés par similitudes ; c'est ce que chacun eût pu faire à notre place.

Nous ne pouvons cependant revendiquer la totalité de ce travail comme étant notre fait. Si le tableau que nous donnons ci-après n'a pas été textuellement tracé par les Esprits, et si nous en avons l'initiative, tous les éléments dont il se compose ont été puisés dans leurs enseignements ; il ne nous restait plus qu'à en formuler la disposition matérielle.

Les Esprits admettent généralement trois catégories principales ou trois grandes divisions. Dans la dernière, celle qui est au bas de l'échelle, sont les Esprits imparfaits qui ont encore tous ou presque tous les degrés à parcourir ; ils sont caractérisés par la prédominance de la matière sur l'Esprit et la propension au mal. Ceux de la seconde sont caractérisés par la prédominance de l'Esprit sur la matière et par le désir du bien : ce sont les bons Esprits. La première enfin comprend les Purs Esprits, ceux qui ont atteint le suprême degré de perfection.

Cette division nous semble parfaitement rationnelle et présenter des caractères bien tranchés ; il ne nous restait plus qu'à faire ressortir, par un nombre suffisant de subdivisions, les nuances principales de l'ensemble ; c'est ce que nous avons fait avec le concours des Esprits, dont les instructions bienveillantes ne nous ont jamais fait défaut.

A l'aide de ce tableau il sera facile de déterminer le rang et le degré de supériorité ou d'infériorité des Esprits avec lesquels nous pouvons entrer en rapport, et, par conséquent, le degré de confiance et d'estime qu'ils méritent. Il nous intéresse en outre personnellement, car, comme nous appartenons par notre âme au monde spirite dans lequel nous rentrons en quittant notre enveloppe mortelle, il nous montre ce qui nous reste à faire pour arriver à la perfection et au bien suprême. Nous ferons observer, toutefois, que les Esprits n'appartiennent pas toujours exclusivement à telle ou telle classe ; leur progrès ne s'accomplissant que graduellement, et souvent plus dans un sens que dans un autre, ils peuvent réunir les caractères de plusieurs catégories, ce qu'il est aisé d'apprécier à leur langage et à leurs actes.

 

 Echelle spirite.

TROISIEME ORDRE. - ESPRITS IMPARFAITS.

Caractères généraux. - Prédominance de la matière sur l'esprit. Propension au mal. Ignorance, orgueil, égoïsme, et toutes les mauvaises passions qui en sont la suite.

Ils ont l'intuition de Dieu, mais ils ne le comprennent pas.

Tous ne sont pas essentiellement mauvais ; chez quelques-uns il y a plus de légèreté, d'inconséquence et de malice que de véritable méchanceté. Les uns ne font ni bien ni mal ; mais par cela seul qu'ils ne font point de bien, ils dénotent leur infériorité. D'autres, au contraire, se plaisent au mal, et sont satisfaits quand ils trouvent l'occasion de le faire.

Ils peuvent allier l'intelligence à la méchanceté ou à la malice ; mais quel que soit leur développement intellectuel, leurs idées sont peu élevées et leurs sentiments plus ou moins abjects.

Leurs connaissances sur les choses du monde spirite sont bornées, et le peu qu'ils en savent se confond avec les idées et les préjugés de la vie corporelle. Ils ne peuvent nous en donner que des notions fausses et incomplètes ; mais l'observateur attentif trouve souvent dans leurs communications, même imparfaites, la confirmation des grandes vérités enseignées par les Esprits supérieurs.

Leur caractère se révèle par leur langage. Tout Esprit qui, dans ses communications, trahit une mauvaise pensée, peut être rangé dans le troisième ordre ; par conséquent toute mauvaise pensée qui nous est suggérée nous vient d'un Esprit de cet ordre.

Ils voient le bonheur des bons, et cette vue est pour eux un tourment incessant, car ils éprouvent toutes les angoisses que peuvent produire l'envie et la jalousie.

Ils conservent le souvenir et la perception des souffrances de la vie corporelle, et cette impression est souvent plus pénible que la réalité. Ils souffrent donc véritablement et des maux qu'ils ont endurés, et de ceux qu'ils ont fait endurer aux autres ; et comme ils souffrent longtemps, ils croient souffrir toujours ; Dieu, pour les punir, veut qu'ils le croient ainsi.

On peut les diviser en quatre groupes principaux.

Neuvième classe. ESPRITS IMPURS. - Ils sont enclins au mal et en font l'objet de leurs préoccupations. Comme Esprits, ils donnent des conseils perfides, soufflent la discorde et la défiance, et prennent tous les masques pour mieux tromper. Ils s'attachent aux caractères assez faibles pour céder à leurs suggestions afin de les pousser à leur perte, satisfaits de pouvoir retarder leur avancement en les faisant succomber dans les épreuves qu'ils subissent.

Dans les manifestations on les reconnaît à leur langage ; la trivialité et la grossièreté des expressions, chez les Esprits comme chez les hommes, est toujours un indice d'infériorité morale sinon intellectuelle. Leurs communications décèlent la bassesse de leurs inclinations, et s'ils veulent faire prendre le change en parlant d'une manière sensée, ils ne peuvent longtemps soutenir leur rôle et finissent toujours par trahir leur origine.

Certains peuples en ont fait des divinités malfaisantes, d'autres les désignent sous les noms de démons, mauvais génies, Esprits du mal.

Les êtres vivants qu'ils animent, quand ils sont incarnés, sont enclins à tous les vices qu'engendrent les passions viles et dégradantes : la sensualité, la cruauté, la fourberie, l'hypocrisie, la cupidité, l'avarice sordide.

Ils font le mal pour le plaisir de le faire, le plus souvent sans motifs, et par haine du bien ils choisissent presque toujours leurs victimes parmi les honnêtes gens. Ce sont des fléaux pour l'humanité, à quelque rang de la société qu'ils appartiennent, et le vernis de la civilisation ne les garantit pas de l'opprobre et de l'ignominie.

Huitième classe. ESPRITS LEGERS. - Ils sont ignorants, malins, inconséquents et moqueurs. Ils se mêlent de tout, répondent à tout, sans se soucier de la vérité. Ils se plaisent à causer de petites peines et de petites joies, à faire des tracasseries, à induire malicieusement en erreur par des mystifications et des espiègleries. A cette classe appartiennent les Esprits vulgairement désignés sous les noms de follets, lutins, gnomes, farfadets. Ils sont sous la dépendance des Esprits supérieurs, qui les emploient souvent comme nous le faisons des serviteurs et des manoeuvres.

Ils paraissent, plus que d'autres, attachés à la matière, et semblent être les agents principaux des vicissitudes des éléments du globe, soit qu'ils habitent l'air, l'eau, le feu, les corps durs ou les entrailles de la terre. Ils manifestent souvent leur présence par des effets sensibles, tels que les coups, le mouvement et le déplacement anormal des corps solides, l'agitation de l'air, etc., ce qui leur a fait donner le nom d'Esprits frappeurs ou perturbateurs. On reconnaît que ces phénomènes ne sont point dus à une cause fortuite et naturelle, quand ils ont un caractère intentionnel et intelligent. Tous les Esprits peuvent produire ces phénomènes, mais les Esprits élevés les laissent en général dans les attributions des Esprits inférieurs plus aptes aux choses matérielles qu'aux choses intelligentes.

Dans leurs communications avec les hommes, leur langage est quelquefois spirituel et facétieux, mais presque toujours sans profondeur ; ils saisissent les travers et les ridicules qu'ils expriment en traits mordants et satiriques. S'ils empruntent des noms supposés, c'est plus souvent par malice que par méchanceté.

Septième classe. ESPRITS FAUX-SAVANTS. - Leurs connaissances sont assez étendues, mais ils croient savoir plus qu'ils ne savent en réalité. Ayant accompli quelques progrès à divers points de vue, leur langage a un caractère sérieux qui peut donner le change sur leurs capacités et leurs lumières ; mais ce n'est le plus souvent qu'un reflet des préjugés et des idées systématiques de la vie terrestre ; c'est un mélange de quelques vérités à côté des erreurs les plus absurdes, au milieu desquelles percent la présomption, l'orgueil, la jalousie et l'entêtement dont ils n'ont pu se dépouiller.

Sixième classe. ESPRITS NEUTRES. - Ils ne sont ni assez bons pour faire le bien, ni assez mauvais pour faire le mal ; ils penchent autant vers l'un que vers l'autre, et ne s'élèvent pas au-dessus de la condition vulgaire de l'humanité tant pour le moral que pour l'intelligence. Ils tiennent aux choses de ce monde, dont ils regrettent les joies grossières.

SECOND ORDRE. - BONS ESPRITS.

Caractères généraux. - Prédominance de l'Esprit sur la matière ; désir du bien. Leurs qualités et leur pouvoir pour faire le bien sont en raison du degré auquel ils sont parvenus : les uns ont la science, les autres la sagesse et la bonté ; les plus avancés réunissent le savoir aux qualités morales. N'étant point encore complètement dématérialisés, ils conservent plus ou moins, selon leur rang, les traces de l'existence corporelle, soit dans la forme du langage, soit dans leurs habitudes où l'on retrouve même quelques-unes de leurs manies, autrement ils seraient Esprits parfaits.

Ils comprennent Dieu et l'infini, et jouissent déjà de la félicité des bons. Ils sont heureux du bien qu'ils font et du mal qu'ils empêchent. L'amour qui les unit est pour eux la source d'un bonheur ineffable que n'altèrent ni l'envie, ni les regrets, ni les remords, ni aucune des mauvaises passions qui font le tourment des Esprits imparfaits, mais tous ont encore des épreuves à subir jusqu'à ce qu'ils aient atteint la perfection absolue.

Comme Esprits, ils suscitent de bonnes pensées, détournent les hommes de la voie du mal, protègent dans la vie ceux qui s'en rendent dignes, et neutralisent l'influence des Esprits imparfaits chez ceux qui ne se complaisent pas à la subir.

Ceux en qui ils sont incarnés sont bons et bienveillants pour leurs semblables ; ils ne sont mus ni par l'orgueil, ni par l'égoïsme, ni par l'ambition ; ils n'éprouvent ni haine, ni rancune, ni envie, ni jalousie et font le bien pour le bien.

A cet ordre appartiennent les Esprits désignés dans les croyances vulgaires sous les noms de bons génies, génies protecteurs, Esprits du bien. Dans les temps de superstition et d'ignorance on en a fait des divinités bienfaisantes.

On peut également les diviser en quatre groupes principaux.

Cinquième classe. ESPRITS BIENVEILLANTS. - Leur qualité dominante est la bonté ; ils se plaisent à rendre service aux hommes et à les protéger, mais leur savoir est borné : leur progrès s'est plus accompli dans le sens moral que dans le sens intellectuel.

Quatrième classe. ESPRITS SAVANTS. - Ce qui les distingue spécialement, c'est l'étendue de leurs connaissances. Ils se préoccupent moins des questions morales que des questions scientifiques, pour lesquelles ils ont plus d'aptitude ; mais ils n'envisagent la science qu'au point de vue de l'utilité, et n'y mêlent aucune des passions qui sont le propre des Esprits imparfaits.

Troisième classe. ESPRITS SAGES. - Les qualités morales de l'ordre le plus élevé forment leur caractère distinctif. Sans avoir des connaissances illimitées, ils sont doués d'une capacité intellectuelle qui leur donne un jugement sain sur les hommes et sur les choses.

Deuxième classe. ESPRITS SUPERIEURS. - Ils réunissent la science, la sagesse et la bonté. Leur langage ne respire que la bienveillance ; il est constamment digne, élevé, souvent sublime. Leur supériorité les rend plus que les autres aptes à nous donner les notions les plus justes sur les choses du monde incorporel dans les limites de ce qu'il est permis à l'homme de connaître. Ils se communiquent volontiers à ceux qui cherchent la vérité de bonne foi, et dont l'âme est assez dégagée des liens terrestres pour la comprendre, mais ils s'éloignent de ceux qu'anime la seule curiosité, ou que l'influence de la matière détourne de la pratique du bien.

Lorsque, par exception, ils s'incarnent sur la terre, c'est pour y accomplir une mission de progrès, et ils nous offrent alors le type de la perfection à laquelle l'humanité peut aspirer ici-bas.

PREMIER ORDRE. - PURS ESPRITS.

Caractères généraux. - Influence de la matière nulle. Supériorité intellectuelle et morale absolue par rapport aux Esprits des autres ordres.

Première classe. Classe unique. - Ils ont parcouru tous les degrés de l'échelle et dépouillé toutes les impuretés de la matière. Ayant atteint la somme de perfection dont est susceptible la créature, ils n'ont plus à subir ni épreuves, ni expiations. N'étant plus sujets à la réincarnation dans des corps périssables, c'est pour eux la vie éternelle qu'ils accomplissent dans le sein de Dieu.

Ils jouissent d'un bonheur inaltérable, parce qu'ils ne sont sujets ni aux besoins, ni aux vicissitudes de la vie matérielle ; mais ce bonheur n'est point celui d'une oisiveté monotone passée dans une contemplation perpétuelle. Ils sont les messagers et les ministres de Dieu dont ils exécutent les ordres pour le maintien de l'harmonie universelle. Ils commandent à tous les Esprits qui leur sont inférieurs, les aident à se perfectionner et leur assignent leur mission. Assister les hommes dans leur détresse, les exciter au bien ou à l'expiation des fautes qui les éloignent de la félicité suprême, est pour eux une douce occupation. On les désigne quelquefois sous les noms d'anges, archanges ou séraphins.

Les hommes peuvent entrer en communication avec eux, mais bien présomptueux serait celui qui prétendrait les avoir constamment à ses ordres.

ESPRITS ERRANTS OU INCARNES.

Sous le rapport des qualités intimes, les Esprits sont de différents ordres qu'ils parcourent successivement à mesure qu'ils s'épurent. Comme état, ils peuvent être incarnés, c'est-à-dire unis à un corps, dans un monde quelconque ; ou errants, c'est-à-dire dégagés du corps matériel et attendant une nouvelle incantation pour s'améliorer.

Les Esprits errants ne forment point une catégorie spéciale ; c'est un des états dans lesquels ils peuvent se trouver.

L'état errant ou erraticité ne constitue point une infériorité pour les Esprits, puisqu'il peut y en avoir de tous les degrés. Tout Esprit qui n'est pas incarné est, par cela même, errant, à l'exception des Purs Esprits qui, n'ayant plus d'incarnation à subir, sont dans leur état définitif.

L'incarnation n'étant qu'un état transitoire, l'erraticité est en réalité l'état normal des esprits, et cet état n'est point forcément une expiation pour eux ; ils y sont heureux ou malheureux selon le degré de leur élévation, et selon le bien ou le mal qu'ils ont fait.

 

Le revenant de mademoiselle Clairon

 

Cette histoire fit beaucoup de bruit dans le temps, et par la position de l'héroïne, et par le grand nombre de personnes qui en furent témoins. Malgré sa singularité, elle serait probablement oubliée, si mademoiselle Clairon ne l'eût consignée dans ses Mémoires, d'où nous extrayons le récit que nous allons en faire. L'analogie qu'elle présente avec quelques-uns des faits qui se passent de nos jours lui donne une place naturelle dans ce Recueil.

Mademoiselle Clairon, comme on le sait, était aussi remarquable par sa beauté que par son talent comme cantatrice et tragédienne ; elle avait inspiré à un jeune Breton, M. de S..., une de ces passions qui décident souvent de la vie, lorsqu'on n'a pas assez de force de caractère pour en triompher. Mademoiselle Clairon n'y répondit que par de l'amitié ; toutefois les assiduités de M. de S... lui devinrent tellement importunes qu'elle résolut de rompre tout rapport avec lui. Le chagrin qu'il en ressentit lui causa une longue maladie dont il mourut. La chose se passait en 1743. Laissons parler mademoiselle Clairon.

« Deux ans et demi s'étaient écoulés entre notre connaissance et sa mort. Il me fit prier d'accorder, à ses derniers moments, la douceur de me voir encore ; mes entours m'empêchèrent de faire cette démarche. Il mourut, n'ayant auprès de lui que ses domestiques et une vieille dame, seule société qu'il eût depuis longtemps. Il logeait alors sur le Rempart, près la Chaussée d'Antin, où l'on commençait à bâtir ; moi, rue de Bussy, près la rue de Seine et l'abbaye Saint-Germain. J'avais ma mère, et plusieurs amis venaient souper avec moi... Je venais de chanter de fort jolies moutonnades, dont mes amis étaient dans le ravissement, lorsque au coup de onze heures succéda le cri le plus aigu. Sa sombre modulation et sa longueur étonnèrent tout le monde ; je me sentis défaillir, et je fus près d'un quart d'heure sans connaissance...

« Tous mes gens, mes amis, mes voisins, la police même, ont entendu ce même cri, toujours à la même heure, toujours partant sous mes fenêtres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air... Je soupais rarement en ville, mais les jours où j'y soupais, l'on n'entendait rien, et plusieurs fois, demandant de ses nouvelles à ma mère, à mes gens, lorsque je rentrais dans ma chambre, il partait au milieu de nous. Une fois, le président de B..., chez lequel j'avais soupé, voulut me reconduire pour s'assurer qu'il ne m'était rien arrivé en chemin. Comme il me souhaitait le bonsoir à ma porte, le cri partit entre lui et moi. Ainsi que tout Paris, il savait cette histoire : cependant on le remit dans son carrosse plus mort que vivant.

« Une autre fois je priai mon camarade Rosely de m'accompagner rue Saint-Honoré pour choisir des étoffes. L'unique sujet de notre entretien fut mon revenant (c'est ainsi qu'on l'appelait). Ce jeune homme, plein d'esprit, ne croyant à rien, était cependant frappé de mon aventure ; il me pressait d'évoquer le fantôme, en me promettant d'y croire s'il me répondait. Soit par faiblesse, soit par audace, je fis ce qu'il me demandait : le cri partit à trois reprises, terribles par leur éclat et leur rapidité. A notre retour, il fallut le secours de toute la maison pour nous tirer du carrosse où nous étions sans connaissance l'un et l'autre. Après cette scène je restai quelques mois sans rien entendre. Je me croyais à jamais quitte, je me trompais.

« Tous les spectacles avaient été mandés à Versailles pour le mariage du Dauphin. On m'avait arrangé, dans l'avenue de Saint-Cloud, une chambre que j'occupais avec madame Grandval. A trois heures du matin, je lui dis : Nous sommes au bout du monde ; le cri serait bien embarrassé d'avoir à nous chercher ici... Il partit ! Madame Grandval crut que l'enfer entier était dans la chambre ; elle courut en chemise du haut en bas de la maison, où personne ne put fermer l'oeil de la nuit ; mais ce fut au moins la dernière fois qu'il se fit entendre.

« Sept ou huit jours après, causant avec ma société ordinaire, la cloche de onze heures fut suivie d'un coup de fusil tiré dans une de mes fenêtres. Tous nous entendimes le coup ; tous nous vîmes le feu ; la fenêtre n'avait aucune espèce de dommage. Nous conclûmes tous qu'on en voulait à ma vie, qu'on m'avait manquée, et qu'il fallait prendre des précautions pour l'avenir. M. de Marville, alors lieutenant de police, fit visiter les maisons vis-à-vis la mienne ; la rue fut remplie de tous les espions possibles ; mais, quelques soins que l'on prit, ce coup, pendant trois mois entiers, fut entendu, vu, frappant toujours à la même heure, dans le même carreau de vitre, sans que personne ait jamais pu voir de quel endroit il partait. Ce fait a été constaté sur les registres de la police.

« Accoutumée à mon revenant, que je trouvais assez bon diable, puisqu'il s'en tenait à des tours de passe-passe, ne prenant pas garde à l'heure qu'il était, ayant fort chaud, j'ouvris la fenêtre consacrée, et l'intendant et moi nous appuyâmes sur le balcon. Onze heures sonnent, le coup part, et nous jette tous les deux au milieu de la chambre, où nous tombons comme morts. Revenus à nous-mêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant, nous avouant que nous avions reçu, lui sur la joue gauche, moi sur la joue droite, le plus terrible soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mîmes à rire comme deux fous.

« Le surlendemain, priée par mademoiselle Dumesnil d'être d'une petite fête nocturne qu'elle donnait à sa maison de la barrière Blanche, je montai en fiacre à onze heures avec ma femme de chambre. Il faisait le plus beau clair de lune, et l'on nous conduisit par les boulevards qui commençaient à se garnir de maisons. Ma femme de chambre me dit : N'est-ce pas ici qu'est mort M. de S...? - D'après les renseignements qu'on m'a donnés, ce doit être, lui dis-je, en les désignant avec mon doigt, dans l'une des deux maisons que voilà devant nous. D'une des deux partit ce même coup de fusil qui me poursuivait : il traversa notre voiture ; le cocher doubla son train, se croyant attaqué par des voleurs. Nous, nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée longtemps, je l'avoue ; mais cet exploit fut le dernier des armes à feu.

« A leur explosion succéda un claquement de mains, ayant une certaine mesure et des redoublements. Ce bruit, auquel les bontés du public m'avaient accoutumée, ne me laissa faire aucune remarque pendant longtemps ; mes amis en firent pour moi. Nous avons guetté, me dirent-ils ; c'est à onze heures, presque sous votre porte, qu'il se fait ; nous l'entendons, nous ne voyons personne ; ce ne peut être qu'une suite de ce que vous avez éprouvé. Comme ce bruit n'avait rien de terrible, je ne conservai point la date de sa durée. Je ne fis pas plus d'attention aux sons mélodieux qui se firent entendre après ; il semblait qu'une voix céleste donnait le canevas de l'air noble et touchant qu'elle allait chanter ; cette voix commençait au carrefour de Bussy et finissait à ma porte ; et, comme il en avait été de tous les sons précédents, on entendait et l'on ne voyait rien. Enfin, tout cessa après un peu plus de deux ans et demi. »

A quelque temps de là, mademoiselle Clairon apprit de la dame âgée qui était restée l'amie dévouée de M. de S..., le récit de ses derniers moments.

« Il comptait, lui dit-elle, toutes les minutes, lorsqu'à dix heures et demie son laquais vint lui dire que, décidément, vous ne viendriez pas. Après un moment de silence, il me prit la main avec un redoublement de désespoir qui m'effraya. La barbare !... elle n'y gagnera rien ; je la poursuivrai autant après ma mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie !... Je voulus tâcher de le calmer ; il n'était plus. »

Dans l'édition que nous avons sous les yeux, ce récit est précédé de la note suivante sans signature :

« Voici une anecdote bien singulière dont on a porté et dont on portera sans doute bien des jugements différents. On aime le merveilleux, même sans y croire : mademoiselle Clairon paraît convaincue de la réalité des faits qu'elle raconte. Nous nous contenterons de remarquer que dans le temps où elle fut, ou se crut tourmentée par son revenant, elle avait de vingt-deux ans et demi à vingt-cinq ans ; que c'est l'âge de l'imagination, et que cette faculté était continuellement exercée et exaltée en elle par le genre de vie qu'elle menait au théâtre et hors du théâtre. On peut se rappeler encore qu'elle a dit, au commencement de ses Mémoires, que, dans son enfance, on ne l'entretenait que d'aventures de revenants et de sorciers, qu'on lui disait être des histoires véritables. »

Ne connaissant le fait que par le récit de mademoiselle Clairon, nous ne pouvons en juger que par induction ; or, voici notre raisonnement. Cet événement décrit dans ses plus minutieux détails par mademoiselle Clairon elle-même, a plus d'authenticité que s'il eût été rapporté par un tiers. Ajoutons que lorsqu'elle a écrit la lettre dans laquelle il se trouve relaté, elle avait environ soixante ans et passé l'âge de la crédulité dont parle l'auteur de la note. Cet auteur ne révoque pas en doute la bonne foi de mademoiselle Clairon sur son aventure, seulement il pense qu'elle a pu être le jouet d'une illusion. Qu'elle l'ait été une fois, cela n'aurait rien d'étonnant, mais qu'elle l'ait été pendant deux ans et demi, cela nous paraît plus difficile ; il nous paraît plus difficile encore de supposer que cette illusion ait été partagée par tant de personnes, témoins oculaires et auriculaires des faits, et par la police elle-même. Pour nous, qui connaissons ce qui peut se passer dans les manifestations spirites, l'aventure n'a rien qui puisse nous surprendre, et nous la tenons pour probable. Dans cette hypothèse, nous n'hésitons pas à penser que l'auteur de tous ces mauvais tours n'était autre que l'âme ou l'esprit de M. de S..., si nous remarquons surtout la coïncidence de ses dernières paroles avec la durée des phénomènes. Il avait dit : Je la poursuivrai autant après ma mort que pendant ma vie. Or, ses rapports avec mademoiselle Clairon avaient duré deux ans et demi, juste autant de temps que les manifestations qui suivirent sa mort.

Quelques mots encore sur la nature de cet Esprit. Il n'était pas méchant, et c'est avec raison que mademoiselle Clairon le qualifie d'assez bon diable ; mais on ne peut pas dire non plus qu'il fût la bonté même. La passion violente à laquelle il a succombé, comme homme, prouve que chez lui les idées terrestres étaient dominantes. Les traces profondes de cette passion, qui survit à la destruction du corps, prouvent que, comme Esprit, il était encore sous l'influence de la matière. Sa vengeance, tout inoffensive qu'elle était, dénote des sentiments peu élevés. Si donc on veut bien se reporter à notre tableau de la classification des Esprits, il ne sera pas difficile de lui assigner son rang ; l'absence de méchanceté réelle l'écarte naturellement de la dernière classe, celle des Esprits impurs ; mais il tenait évidemment des autres classes du même ordre ; rien chez lui ne pourrait justifier un rang supérieur.

Une chose digne de remarque, c'est la succession des différents modes par lesquels il a manifesté sa présence. C'est le jour même et au moment de sa mort qu'il se fait entendre pour la première fois, et cela au milieu d'un joyeux souper. De son vivant, il voyait mademoiselle Clairon par la pensée, entourée de l'auréole que prête l'imagination à l'objet d'une passion ardente ; mais une fois l'âme débarrassée de son voile matériel, l'illusion fait place à la réalité. Il est là, à ses côtés, il la voit entourée d'amis, tout devait exciter sa jalousie ; elle semble, par sa gaîté et par ses chants, insulter à son désespoir, et son désespoir se traduit par un cri de rage qu'il répète chaque jour à la même heure, comme pour lui reprocher son refus d'avoir été le consoler à ses derniers moments. Aux cris succèdent des coups de fusil, inoffensifs, il est vrai, mais qui n'en dénotent pas moins une rage impuissante et l'envie de troubler son repos. Plus lard, son désespoir prend un caractère plus calme ; revenu sans doute à des idées plus saines, il semble avoir pris son parti ; il lui reste le souvenir des applaudissements dont elle était l'objet, et il les répète. Plus tard enfin, il lui dit adieu en faisant entendre des sons qui semblaient comme l'écho de cette voix mélodieuse qui l'avait tant charmé de son vivant.

 

Isolement des corps graves

 

Le mouvement imprimé aux corps inertes par la volonté est aujourd'hui tellement connu qu'il y aurait presque de la puérilité à rapporter des faits de ce genre ; il n'en est pas de même lorsque ce mouvement est accompagné de certains phénomènes moins vulgaires, tels que celui, par exemple, de la suspension dans l'espace. Bien que les annales du Spiritisme en citent de nombreux exemples, ce phénomène présente une telle dérogation aux lois de la gravitation que le doute paraît très naturel pour quiconque n'en a pas été témoin. Nous-même, nous l'avouons, tout habitué que nous sommes aux choses extraordinaires, avons été bien aise de pouvoir en constater la réalité. Le fait que nous allons rapporter s'est passé plusieurs fois sous nos yeux dans les réunions qui avaient lieu jadis chez M. B***, rue Lamartine, et nous savons qu'il s'est maintes fois produit ailleurs ; nous pouvons donc le certifier comme incontestable. Voici comment les choses se passaient.

Huit ou dix personnes, parmi lesquelles il s'en trouvait de douées d'une puissance spéciale, sans être toutefois des médiums reconnus, se plaçaient autour d'une table de salon lourde et massive, les mains posées sur le bord et toutes unies d'intention et de volonté. Au bout d'un temps plus ou moins long, dix minutes ou un quart d'heure, selon que les dispositions ambiantes étaient plus ou moins favorables, la table, malgré son poids de près de 100 kilos, se mettait en mouvement, glissait à droite ou à gauche sur le parquet, se transportait dans les diverses parties désignées du salon, puis se soulevant, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, jusqu'à former un angle de 45°, se balançait avec rapidité, imitant le tangage et le roulis d'un navire. Si, dans cette position, les assistants redoublaient d'efforts par leur volonté, la table se détachait entièrement du sol, à 10 ou 20 centimètres d'élévation, se soutenait ainsi dans l'espace sans aucun point d'appui, pendant quelques secondes, puis retombait de tout son poids.

Le mouvement de la table, son soulèvement sur un pied, son balancement, se produisaient à peu près à volonté, souvent plusieurs fois dans la soirée, et souvent aussi sans aucun contact des mains ; la volonté seule suffisait pour que la table se dirigeât du côté indiqué. L'isolement complet était plus difficile à obtenir, mais il a été répété assez souvent pour qu'on ne pût le regarder comme un fait exceptionnel. Or ceci ne se passait point en présence d'adeptes seuls qu'on pourrait croire trop accessibles à l'illusion, mais devant vingt ou trente personnes, parmi lesquelles il s'en trouvait quelquefois de fort peu sympathiques qui ne manquaient pas de supposer quelque préparation secrète, sans égard pour les maîtres de la maison, dont le caractère honorable devait éloigner tout soupçon de supercherie, et pour qui d'ailleurs c'eût été un singulier plaisir de passer toutes les semaines plusieurs heures à mystifier une assemblée sans profit.

Nous avons rapporté le fait dans toute sa simplicité, sans restriction ni exagération. Nous ne dirons donc pas que nous avons vu la table voltiger en l'air comme une plume ; mais tel qu'il est, ce fait n'en démontre pas moins la possibilité de l'isolement des corps graves sans point d'appui, au moyen d'une puissance jusqu'alors inconnue. Nous ne dirons pas non plus qu'il suffisait d'étendre la main ou de faire un signe quelconque, pour qu'à l'instant la table se mût et s'enlevât comme par enchantement.

Nous dirons, au contraire, pour être dans le vrai, que les premiers mouvements s'opéraient toujours avec une certaine lenteur, et n'acquéraient que graduellement leur maximum d'intensité. Le soulèvement complet n'avait lieu qu'après plusieurs mouvements préparatoires qui étaient comme des essais et une sorte d'élan. La puissance agissante semblait redoubler d'efforts par les encouragements des assistants, comme un homme ou un cheval qui accomplit une lourde tâche, et que l'on excite de la voix et du geste. L'effet une fois produit, tout retombait dans le calme, et de quelques instants on n'obtenait rien, comme si cette même puissance avait eu besoin de reprendre haleine.

Nous aurons souvent occasion de citer des phénomènes de ce genre, soit spontanés, soit provoqués, et accomplis dans des proportions et avec des circonstances bien autrement extraordinaires ; mais lorsque nous en aurons été témoin, nous les rapporterons toujours de manière à éviter toute interprétation fausse ou exagérée. Si dans le fait raconté plus haut, nous nous fussions contenté de dire que nous avons vu une table de 100 kilos s'enlever au seul contact des mains, nul doute que beaucoup de gens se soient figurés qu'elle s'était enlevée jusqu'au plafond et avec la rapidité d'un changement à vue. C'est ainsi que les choses les plus simples deviennent des prodiges par les proportions que leur prête l'imagination. Que doit-ce être quand les faits ont traversé les siècles et passé par la bouche des poètes ! Si l'on disait que la superstition est la fille de la réalité, on aurait l'air d'avancer un paradoxe, et pourtant rien n'est plus vrai ; il n'y a pas de superstition qui ne repose sur un fond réel ; le tout est de discerner où finit l'un et où commence l'autre. Le véritable moyen de combattre les superstitions n'est pas de les contester d'une manière absolue ; dans l'esprit de certaines gens il est des idées qu'on ne déracine pas facilement, parce qu'ils ont toujours des faits à citer à l'appui de leur opinion ; c'est au contraire de montrer ce qu'il y a de réel ; alors il ne reste que l'exagération ridicule dont le bon sens fait justice.

 

La forêt de Dodone et la statue de Memnon

 

Pour arriver à la forêt de Dodone, passons par la rue Lamartine, et arrêtons-nous un instant chez M. B*** où nous avons vu un meuble docile nous poser un nouveau problème de statique.

Les assistants en nombre quelconque sont placés autour de la table en question, dans un ordre également quelconque, car il n'y a ici ni nombres ni places cabalistiques ; ils ont les mains posées sur le bord ; ils font, soit mentalement, soit à haute voix, appel aux Esprits qui ont l'habitude de se rendre à leur invitation. On connaît notre opinion sur ce genre d'Esprits, c'est pourquoi nous les traitons un peu sans cérémonie. Quatre ou cinq minutes sont à peine écoulées qu'un bruit clair de toc, toc, se fait entendre dans la table, souvent assez fort pour être entendu de la pièce voisine, et se répète aussi longtemps et aussi souvent qu'on le désire. La vibration se fait sentir dans les doigts, et en appliquant l'oreille contre la table, on reconnaît, à ne pas s'y méprendre, que le bruit a sa source dans la substance même du bois, car toute la table vibre depuis les pieds jusqu'à la surface.

Quelle est la cause de ce bruit ? Est-ce le bois qui travaille, ou bien est-ce, comme on dit, un Esprit ? Ecartons d'abord toute idée de supercherie ; nous sommes chez des gens trop sérieux et de trop bonne compagnie pour s'amuser aux dépens de ceux qu'ils veulent bien admettre chez eux ; d'ailleurs cette maison n'est point privilégiée ; les mêmes faits se produisent dans cent autres tout aussi honorables. Permettez-nous, en attendant la réponse, une petite digression.

Un jeune candidat bachelier était dans sa chambre occupé à repasser son examen de rhétorique ; on frappe à sa porte. Vous admettrez bien, je pense, qu'on petit distinguer à la nature du bruit, et surtout à sa répétition, s'il est causé par un craquement du bois, l'agitation du vent ou toute autre cause fortuite, ou bien si c'est quelqu'un qui frappe pour demander à entrer. Dans ce dernier cas le bruit a un caractère intentionnel auquel on ne peut se méprendre ; c'est ce que se dit notre écolier. Cependant, pour ne pas se déranger inutilement, il voulut s'en assurer en mettant le visiteur à l'épreuve. Si c'est quelqu'un, dit-il, frappez un, deux, trois, quatre, cinq, six coups ; frappez en haut, en bas, à droite, à gauche ; battez la mesure ; battez le rappel, etc., et à chacun de ces commandements le bruit obéit avec la plus parfaite ponctualité. Assurément, pensa-t-il, ce ne peut être ni le jeu du bois, ni le vent, ni même un chat, quelque intelligent qu'on le suppose. Voici un fait, voyons à quelle conséquence nous conduiront les arguments syllogistiques. Il fit alors le raisonnement, suivant : J'entends du bruit, donc c'est quelque chose qui le produit ; ce bruit obéit à mon commandement, donc la cause qui le produit me comprend ; or, ce qui comprend a de l'intelligence, donc la cause de ce bruit est intelligente. Si elle est intelligente, ce n'est ni le bois ni le vent ; si ce n'est ni le bois ni le vent, c'est donc quelqu'un. Là-dessus il alla ouvrir la porte. On voit qu'il n'est pas besoin d'être docteur pour tirer cette conclusion, et nous croyons notre apprenti bachelier assez ferré sur ses principes pour tirer la suivante. Supposons qu'en allant ouvrir la porte il ne trouve personne, et que le bruit n'en continue pas moins exactement de la même manière ; il poursuivra son sorite : « Je viens de me prouver sans réplique que le bruit est produit par un être intelligent, puisqu'il répond à ma pensée. J'entends toujours ce bruit devant moi, et il est certain que ce n'est pas moi qui frappe, donc c'est un autre ; or cet autre, je ne le vois pas : donc il est invisible. Les êtres corporels appartenant à l'humanité sont parfaitement visibles ; or celui qui frappe, étant invisible, n'est pas un être corporel humain. Or, puisque nous appelons Esprits les êtres incorporels, celui qui frappe n'étant pas un être corporel, est donc un Esprit. »

Nous croyons les conclusions de notre écolier rigoureusement logiques ; seulement ce que nous avons donné comme une supposition est une réalité, en ce qui concerne les expériences qui se faisaient chez M. B***. Nous ajouterons qu'il n'était pas besoin de l'imposition des mains, tous les phénomènes se produisant également bien alors que la table était isolée de tout contact. Ainsi, suivant le désir exprimé, les coups étaient frappés dans la table, dans la muraille, dans la porte, et à la place désignée verbalement ou mentalement ; ils indiquaient l'heure, le nombre de personnes présentes ; ils battaient la charge, le rappel, le rythme d'un air connu ; ils imitaient le travail du tonnelier, le grincement de la scie, l'écho, les feux de file ou de pelotons et bien d'autres effets trop longs à décrire. On nous a dit avoir entendu dans certains cercles imiter le sifflement du vent, le bruissement des feuilles, le roulement du tonnerre, le clapotement des vagues, ce qui n'a rien de plus surprenant. L'intelligence de la cause devenait patente quand, au moyen de ces mêmes coups, on obtenait des réponses catégoriques à certaines questions ; or c'est cette cause intelligente que nous nommons, ou pour mieux dire qui s'est nommée elle-même Esprit. Quand cet Esprit voulait faire une communication plus développée, il indiquait par un signe particulier qu'il voulait écrire ; alors le médium écrivain prenait le crayon, et transmettait sa pensée par écrit.

Parmi les assistants, nous ne parlons pas de ceux qui étaient autour de la table, mais de toutes les personnes qui remplissaient le salon, il y avait des incrédules pur sang, des demi-croyants et des adeptes fervents, mélange peu favorable, comme on le sait. Les premiers, nous les laisserions volontiers, attendant que la lumière se fasse pour eux. Nous respectons toutes les croyances, même l'incrédulité qui est aussi une sorte de croyance lorsqu'elle se respecte assez elle-même pour ne pas froisser les opinions contraires. Nous n'en parlerions donc pas s'ils ne devaient nous fournir une observation qui n'est pas sans utilité. Leur raisonnement, beaucoup moins prolixe que celui de notre écolier, se résume généralement ainsi : Je ne crois pas aux Esprits, donc ce ne doit pas être des Esprits. Puisque ce ne sont pas des Esprits, ce doit être une jonglerie. Cette conclusion les mène naturellement à supposer que la table est machinée à la façon de Robert Houdin. A cela notre réponse est bien simple : c'est d'abord qu'il faudrait que toutes les tables et tous les meubles fussent machinés, puisqu'il n'y en a pas de privilégiés ; seulement, nous ne connaissons pas de mécanisme assez ingénieux pour produire à volonté tous les effets que nous avons décrits ; troisièmement, il faudrait que M. B*** eût fait machiner les murailles et les portes de son appartement, ce qui n'est guère probable ; quatrièmement, enfin, il faudrait qu'on eût fait machiner de même les tables, les portes et les murailles de toutes les maisons où de semblables phénomènes se produisent journellement, ce qui n'est pas plus présumable, car on connaîtrait l'habile constructeur de tant de merveilles.

Les demi-croyants admettent tous les phénomènes, mais ils sont indécis sur la cause. Nous les renvoyons aux arguments de notre futur bachelier.

Les croyants présentaient trois nuances bien caractérisées : ceux qui ne voyaient dans ces expériences qu'un amusement et un passe-temps, et dont l'admiration se traduisait par ces mots ou leurs analogues : C'est étonnant ! c'est singulier ! c'est bien drôle ! mais qui n'allaient pas au-delà. Il y avait ensuite les gens sérieux, instruits, observateurs, auxquels nul détail n'échappait et pour qui les moindres choses étaient des sujets d'étude. Venaient ensuite les ultra-croyants, si nous pouvons nous exprimer ainsi, ou pour mieux dire, les croyants aveugles, ceux auxquels on peut reprocher un excès de crédulité ; dont la foi non suffisamment éclairée leur donne une telle confiance dans les Esprits, qu'ils leur prêtent toutes les connaissances et surtout la prescience ; aussi était-ce de la meilleure foi du monde qu'ils demandaient des nouvelles de toutes leurs affaires, sans songer qu'ils en auraient su tout autant pour deux sous auprès du premier diseur de bonne aventure. Pour eux, la table parlante n'est pas un objet d'étude et d'observation, c'est un oracle. Elle n'a contre elle que sa forme triviale et ses usages trop vulgaires, mais que le bois dont elle est faite, au lieu d'être façonné pour les besoins domestiques, soit sur pied, vous aurez un arbre parlant ; qu'il soit taillé en statue, vous aurez une idole devant laquelle les peuples crédules viendront se prosterner.

Maintenant franchissons les mers et vingt-cinq siècles, et transportons-nous au pied du mont Tomarus en Epire, nous y trouverons la forêt sacrée dont les chênes rendaient des oracles ; ajoutez-y le prestige du culte et la pompe des cérémonies religieuses, et vous vous expliquerez facilement la vénération d'un peuple ignorant et crédule qui ne pouvait voir la réalité à travers tant de moyens de fascination.

Le bois n'est pas la seule substance qui puisse servir de véhicule à la manifestation des Esprits frappeurs. Nous les avons vus se produire dans une muraille, par conséquent dans la pierre. Nous avons donc aussi des pierres parlantes. Que ces pierres représentent un personnage sacré, nous aurons la statue de Memnon, ou celle de Jupiter Ammon rendant des oracles comme les arbres de Dodone.

L'histoire, il est vrai, ne nous dit pas que ces oracles étaient rendus par des coups frappés, comme nous le voyons de nos jours. C'était, dans la forêt de Dodone, par le sifflement du vent à travers les arbres, par le bruissement des feuilles, ou le murmure de la fontaine qui jaillissait au pied du chêne consacré à Jupiter. La statue de Memnon rendait, dit-on, des sons mélodieux, aux premiers rayons du soleil. Mais l'histoire nous dit aussi, comme nous aurons occasion de le démontrer, que les anciens connaissaient parfaitement les phénomènes attribués aux Esprits frappeurs. Nul doute que ce ne soit là le principe de leur croyance à l'existence d'êtres animés dans les arbres, les pierres, les eaux, etc. Mais dès que ce genre de manifestation fut exploité, les coups ne suffisaient plus ; les visiteurs étaient trop nombreux pour qu'on pût leur donner à chacun une séance particulière ; c'eût été d'ailleurs, chose trop simple ; il fallait le prestige, et du moment qu'ils enrichissaient le temple par leurs offrandes, il fallait bien leur en donner pour leur argent. L'essentiel était que l'objet fût regardé comme sacré et habité par une divinité ; on pouvait dès lors lui faire dire tout ce qu'on voulait sans prendre tant de précautions.

Les prêtres de Memnon usaient, dit-on, de supercherie ; la statue était creuse, et les sons qu'elle rendait étaient produits par quelque moyen acoustique. Cela est possible et même probable. Les Esprits, même les simples frappeurs, qui sont en général moins scrupuleux que les autres, ne sont pas toujours, comme nous l'avons dit, à la disposition du premier venu ; ils ont leur volonté, leurs occupations, leurs susceptibilités, et ni les uns ni les autres n'aiment à être exploités par la cupidité. Quel discrédit pour les prêtres s'ils n'avaient pu faire parler à propos leur idole ! Il fallait bien suppléer à son silence, et au besoin donner un coup de main ; d'ailleurs il était bien plus commode de ne pas se donner tant de peine, et l'on pouvait formuler la réponse selon les circonstances. Ce que nous voyons de nos jours n'en prouve pas moins que les croyances anciennes avaient pour principe la connaissance des manifestations spirites, et c'est avec raison que nous avons dit que le Spiritisme moderne est le réveil de l'antiquité, mais de l'antiquité éclairée par les lumières de la civilisation et de la réalité.

 

L'avarice

Dissertation morale dictée par saint Louis à Mlle Ermance Dufaux.

 

6 janvier 1858.

 

1. Toi qui possèdes, écoute-moi. Un jour deux fils d'un même père reçurent chacun un boisseau de blé. L'aîné serra le sien dans un lieu dérobé ; l'autre rencontra sur son chemin un pauvre qui demandait l'aumône ; il courut à lui, et versa dans le pan de son manteau la moitié du blé qui lui était échue, puis il continua sa route, et s'en alla semer le reste dans le champ paternel.

Or vers ce temps-là il vint une grande famine, les oiseaux du ciel mouraient sur le bord du chemin. Le frère aîné courut à sa cachette, mais il n'y trouva que poussière ; le cadet s'en allait tristement contempler son blé séché sur pied, lorsqu'il rencontra le pauvre qu'il avait assisté. Frère, lui dit le mendiant, j'allais mourir, tu m'as secouru ; maintenant que l'espérance est séchée dans ton coeur, suis-moi. Ton demi-boisseau a quintuplé entre mes mains ; j'apaiserai ta faim et tu vivras dans l'abondance.

2. Ecoute-moi, avare ! connais-tu le bonheur ? oui, n'est-ce pas ! Ton oeil brille d'un sombre éclat dans ton orbite que l'avarice a creusé plus profondément ; tes lèvres se serrent ; ta narine frémit et ton oreille se dresse. Oui, j'entends, c'est le bruit de l'or que ta main caresse en le versant dans la cachette. Tu dis : C'est là la volupté suprême. Silence ! on vient. Ferme vite. Bien ! que tu es pâle ! ton corps frissonne. Rassure-toi ; les pas s'éloignent. Ouvre ; regarde encore ton or. Ouvre ; ne tremble pas ; tu es bien seul. Entends-tu ! non, rien ; c'est le vent qui gémit en passant sur le seuil. Regarde ; que d'or ! plonge à pleines mains : fais sonner le métal ; tu es heureux.

Heureux, toi ! mais la nuit est sans repos et ton sommeil est obsédé de fantômes.

Tu as froid ! approche-toi de la cheminée ; chauffe-toi à ce feu qui pétille si joyeusement. La neige tombe ; le voyageur s'enveloppe frileusement de son manteau, et le pauvre grelotte sous ses haillons. La flamme du foyer se ralentit ; jette du bois. Mais non ; arrête ! c'est ton or que tu consumes avec ce bois ; c'est ton or qui brûle.

Tu as faim ! tiens, prends ; rassasie-toi ; tout cela est à toi, tu l'as payé de ton or. De ton or ! cette abondance t'indigne, ce superflu est-il nécessaire pour soutenir la vie ? non, ce petit morceau de pain suffira ; encore c'est trop. Tes vêtements tombent en lambeaux ; ta maison se lézarde et menace ruine ; tu souffres du froid et de la faim ; mais que t'importe ! tu as de l'or.

Malheureux ! cet or, la mort t'en séparera. Tu le laisseras sur le bord de la tombe, comme la poussière que le voyageur secoue sur le seuil de la porte où sa famille bien-aimée l'attend pour fêter son retour.

Ton sang appauvri, vieilli par ta misère volontaire, s'est glacé dans tes veines. Des héritiers avides viennent de jeter ton corps dans un coin du cimetière ; te voilà face à face avec l'éternité. Misérable ! qu'as-tu fait de cet or qui t'a été confié pour soulager le pauvre ? Entends-tu ces blasphèmes ? vois-tu ces larmes ! vois-tu ce sang ? Ces blasphèmes sont ceux de la souffrance que tu aurais pu calmer ; ces larmes, tu les as fait couler ; ce sang, c'est toi qui l'as versé. Tu as horreur de toi ; tu voudrais te fuir et tu ne le peux pas. Tu souffres, damné ! et tu te tords dans ta souffrance. Souffre ! point de pitié pour toi. Tu n'as point eu d'entrailles pour ton frère malheureux ; qui en aurait pour toi ? Souffre ! souffre ! toujours ! ton supplice n'aura point de fin. Dieu veut, pour te punir, que tu le CROIES ainsi.

Remarque. En écoutant la fin de ces éloquentes et poétiques paroles, nous étions tous surpris d'entendre saint Louis parler de l'éternité des souffrances, alors que tous les Esprits supérieurs s'accordent à combattre cette croyance, lorsque ces derniers mots : Dieu veut, pour te punir, que tu le CROIES ainsi, sont venus tout expliquer. Nous les avons reproduits dans les caractères généraux des Esprits du troisième ordre. En effet, plus les Esprits sont imparfaits, plus leurs idées sont restreintes et circonscrites ; l'avenir est pour eux dans le vague : ils ne le comprennent pas. Ils souffrent ; leurs souffrances sont longues ; et pour qui souffre longtemps c'est souffrir toujours. Cette pensée même est un châtiment.

Dans un prochain article nous citerons des faits de manifestations qui pourront nous éclairer sur la nature des souffrances d'outre-tombe.

 

 

Entretiens d'outre-tombe

 

Mlle CLARY D... - évocation

Nota. Mademoiselle Clary D..., intéressante enfant, morte en 1850, à l'âge de 13 ans, est depuis lors restée comme le génie de sa famille, où elle est fréquemment évoquée, et à laquelle elle a fait un grand nombre de communications du plus haut intérêt. L'entretien que nous rapportons ci-après a eu lieu entre elle et nous le 12 janvier 1857, par l'intermédiaire de son frère médium.

1. D. Avez-vous un souvenir précis de votre existence corporelle ? - R. L'Esprit voit le présent, le passé et un peu de l'avenir selon sa perfection et son rapprochement de Dieu.

2. D. Cette condition de la perfection est-elle seulement relative à l'avenir, ou se rapporte-t-elle également au présent et au passé ? - R. L'Esprit voit l'avenir plus clairement à mesure qu'il se rapproche de Dieu. Après la mort, l'âme voit et embrasse d'un coup d'oeil toutes ses émigrations passées, mais elle ne peut voir ce que Dieu lui prépare ; il faut pour cela qu'elle soit tout entière en Dieu après bien des existences.

3. D. Savez-vous à quelle époque vous serez réincarnée ? - R. Dans 10 ans ou 100 ans.

4. D. Sera-ce sur cette terre, ou dans un autre monde ? - R. Un autre monde.

5. D. Le monde où vous serez est-il, par rapport à la terre, dans des conditions meilleures, égales ou inférieures ? - R. Beaucoup mieux que sur terre ; on y est heureux.

6. D. Puisque vous êtes ici parmi nous, y êtes-vous à une place déterminée et en quel endroit ? - R. J'y suis en apparence éthéréenne ; je puis dire que mon Esprit proprement dit s'étend beaucoup plus loin ; je vois beaucoup de choses, et je me transporte bien loin d'ici avec la vitesse de la pensée ; mon apparence est à droite de mon frère et guide son bras.

7. D. Ce corps éthéréen dont vous êtes revêtue, vous permet-il d'éprouver des sensations physiques, comme par exemple celle du chaud ou du froid ? - R. Quand je me souviens trop de mon corps, j'éprouve une sorte d'impression comme lorsqu'on quitte un manteau et que l'on croit encore le porter quelque temps après.

8. D. Vous venez de dire que vous pouvez vous transporter avec la rapidité de la pensée ; la pensée n'est-elle pas l'âme elle-même qui se dégage de son enveloppe ? - R. Oui.

9. D. Lorsque votre pensée se porte quelque part, comment se fait la séparation de votre âme ? - R. L'apparence s'évanouit ; la pensée marche seule.

10. D. C'est donc une faculté qui se détache ; l'être restant où il est ? - R. La forme n'est pas l'être.

11. D. Mais comment cette pensée agit-elle ? N'agit-elle pas toujours par l'intermédiaire de la matière ? - R. Non.

12. D. Lorsque votre faculté de penser se détache, vous n'agissez donc plus par l'intermédiaire de la matière ? - R. L'ombre s'évanouit ; elle se reproduit où la pensée la guide.

13. D. Puisque vous n'aviez que 13 ans quand votre corps est mort, comment se fait-il que vous puissiez nous donner, sur des questions abstraites, des réponses qui sont hors de la portée d'un enfant de votre âge ? - R. Mon âme est si ancienne !

14. D. Pouvez-vous nous citer, parmi vos existences antérieures, une de celles qui ont le plus élevé vos connaissances ? - R. J'ai été dans le corps d'un homme que j'avais rendu vertueux ; après sa mort je suis allée dans le corps d'une jeune fille dont le visage était l'empreinte de l'âme ; Dieu me récompense.

15. D. Pourrait-il nous être donné de vous voir ici telle que vous êtes actuellement ? - R. Vous le pourriez.

16. D. Comment le pourrions-nous ? Cela dépend-il de nous, de vous ou de personnes plus intimes ? - R. De vous.

17. D. Quelles conditions devrions-nous remplir pour cela ? - R. Vous recueillir quelque temps, avec foi et ferveur ; être moins nombreux, vous isoler un peu, et faire venir un médium dans le genre de Home.

 

 

M. Home

 

Les phénomènes opérés par M. Home ont produit d'autant plus de sensation, qu'ils sont venus confirmer les récits merveilleux apportés d'outre-mer, et à la véracité desquels s'attachait une certaine défiance. Il nous a montré que, tout en faisant la part la plus large possible à l'exagération, il en restait assez pour attester la réalité de faits s'accomplissant en dehors de toutes les lois connues.

On a parlé de M. Home en sens très divers, et nous avouons qu'il s'en faut de beaucoup que tout le monde lui ait été sympathique, les uns par esprit de système, les autres par ignorance. Nous voulons bien admettre chez ces derniers une opinion consciencieuse, faute d'avoir pu constater les faits par eux-mêmes ; mais si, dans ce cas, le doute est permis, une hostilité systématique et passionnée est toujours déplacée. En tout état de cause, juger ce que l'on ne connaît pas est un manque de logique, le décrier sans preuves est un oubli des convenances. Faisons, pour un instant, abstraction de l'intervention des Esprits, et ne voyons dans les faits rapportés que de simples phénomènes physiques. Plus ces faits sont étranges, plus ils méritent d'attention. Expliquez-les comme vous voudrez, mais ne les contestez pas a priori, si vous ne voulez pas faire douter de votre jugement. Ce qui doit étonner, et ce qui nous paraît plus anormal encore que les phénomènes en question, c'est de voir ceux mêmes qui déblatèrent sans cesse contre l'opposition de certains corps savants à l'endroit des idées nouvelles, qui leur jettent sans cesse à la face, et cela dans les termes les moins mesurés, les déboires essuyés par les auteurs des découvertes les plus importantes, qui citent, à tout propos, et Fulton, et Jenner, et Galilée, tomber eux-mêmes dans un travers semblable, eux qui disent, avec raison, qu'il y a peu d'années encore, quiconque eût parlé de correspondre en quelques secondes d'un bout du monde à l'autre, eût passé pour un insensé. S'ils croient au progrès dont ils se disent les apôtres, qu'ils soient donc conséquents avec eux-mêmes et ne s'attirent pas le reproche qu'ils adressent aux autres de nier ce qu'ils ne comprennent pas.

Revenons à M. Home. Venu à Paris au mois d'octobre 1855, il s'est trouvé dès le début lancé dans le monde le plus élevé, circonstance qui eût dû imposer plus de circonspection dans le jugement porté sur lui, car plus ce monde est élevé et éclairé, moins il est suspect de s'être bénévolement laissé jouer par un aventurier. Cette position même a suscité des commentaires. On se demande ce qu'est M. Home. Pour vivre dans ce monde, pour faire des voyages coûteux, il faut, dit-on, qu'il ait de la fortune. S'il n'en a pas, il faut qu'il soit soutenu par des personnes puissantes. On a bâti sur ce thème mille suppositions plus ridicules les unes que les autres. Que n'a-t-on pas dit aussi de sa soeur qu'il est allé chercher il y a un an environ ; c'était, disait-on, un médium plus puissant que lui-même ; à eux deux ils devaient accomplir des prodiges à faire pâlir ceux de Moïse. Plus d'une fois des questions nous ont été adressées à ce sujet ; voici notre réponse.

M. Home, en venant en France, ne s'est point adressé au public ; il n'aime ni ne recherche la publicité. S'il fût venu dans un but de spéculation, il eût couru le pays en appelant la réclame à son aide ; il eût cherché toutes les occasions de se produire, tandis qu'il les évite ; il eût mis un prix à ses manifestations, tandis qu'il ne demande rien à personne. Malgré sa réputation, M. Home n'est donc point ce qu'on peut appeler un homme public, sa vie privée n'appartient qu'à lui seul. Du moment qu'il ne demande rien, nul n'a le droit de s'enquérir comment il vit sans commettre une indiscrétion. Est-il soutenu par des gens puissants ? cela ne nous regarde pas ; tout ce que nous pouvons dire, c'est que dans cette société d'élite il a conquis des sympathies réelles et s'est fait des amis dévoués, tandis que d'un faiseur de tours on s'en amuse, on le paie et tout est dit. Nous ne voyons donc en M. Home qu'une chose : un homme doué d'une faculté remarquable. L'étude de cette faculté est tout ce qui nous intéresse, et tout ce qui doit intéresser quiconque n'est pas mû par le seul sentiment de la curiosité. L'histoire n'a point encore ouvert sur lui le livre de ses secrets ; jusque-là il n'appartient qu'à la science. Quant à sa soeur, voici la vérité : C'est une enfant de onze ans, qu'il a amenée à Paris pour son éducation dont s'est chargée une illustre personne. Elle sait à peine en quoi consiste la faculté de son frère. C'est bien simple, comme on le voit, bien prosaïque pour les amateurs du merveilleux.

Maintenant, pourquoi M. Home est-il venu en France ? Ce n'est point pour chercher fortune, nous venons de le prouver. Est-ce pour connaître le pays ? Il ne le parcourt pas ; il sort peu, et n'a nullement les habitudes d'un touriste. Le motif patent a été le conseil des médecins qui ont cru l'air d'Europe nécessaire à sa santé, mais les faits les plus naturels sont souvent providentiels. Nous pensons donc que, s'il y est venu, c'est qu'il devait y venir. La France, encore dans le doute en ce qui concerne les manifestations spirites, avait besoin qu'un grand coup fût frappé ; c'est M. Home qui a reçu cette mission, et plus le coup a frappé haut, plus il a eu de retentissement. La position, le crédit, les lumières de ceux qui l'ont accueilli, et qui ont été convaincus par l'évidence des faits, ont ébranlé les convictions d'une foule de gens, même parmi ceux qui n'ont pu être témoins oculaires. La présence de M. Home aura donc été un puissant auxiliaire pour la propagation des idées spirites ; s'il n'a pas convaincu tout le monde, il a jeté des semences qui fructifieront d'autant plus que les médiums eux-mêmes se multiplieront. Cette faculté, comme nous l'avons dit ailleurs, n'est point un privilège exclusif ; elle existe à l'état latent et à divers degrés chez une foule d'individus, n'attendant qu'une occasion pour se développer ; le principe est en nous par l'effet même de notre organisation ; il est dans la nature ; tous nous en avons le germe, et le jour n'est pas éloigné où nous verrons les médiums surgir sur tous les points, au milieu de nous, dans nos familles, chez le pauvre comme chez le riche, afin que la vérité soit connue de tous, car selon ce qui nous est annoncé, c'est une ère nouvelle, une nouvelle phase qui commence pour l'humanité. L'évidence et la vulgarisation des phénomènes spirites donneront un nouveau cours aux idées morales, comme la vapeur a donné un nouveau cours à l'industrie.

Si la vie privée de M. Home doit être fermée aux investigations d'une indiscrète curiosité, il est certains détails qui peuvent à juste titre intéresser le public et qu'il est même inutile de connaître pour l'appréciation des faits.

M. Daniel Dunglas Home est né le 15 mars 1833 près d'Edimbourg. Il a donc aujourd'hui 24 ans. Il descend de l'ancienne et noble famille des Dunglas d'Ecosse, jadis souveraine. C'est un jeune homme d'une taille moyenne, blond, dont la physionomie mélancolique n'a rien d'excentrique ; il est d'une complexion très délicate, de moeurs simples et douces, d'un caractère affable et bienveillant sur lequel le contact des grandeurs n'a jeté ni morgue ni ostentation. Doué d'une excessive modestie, jamais il ne fait parade de sa merveilleuse faculté, jamais il ne parle de lui-même, et si, dans l'expansion de l'intimité, il raconte les choses qui lui sont personnelles, c'est avec simplicité, et jamais avec l'emphase propre aux gens avec lesquels la malveillance cherche à le comparer. Plusieurs faits intimes, qui sont à notre connaissance personnelle, prouvent chez lui de nobles sentiments et une grande élévation d'âme ; nous le constatons avec d'autant plus de plaisir que l'on connaît l'influence des dispositions morales sur la nature des manifestations.

Les phénomènes dont M. Home est l'instrument involontaire ont parfois été racontés par des amis trop zélés avec un enthousiasme exagéré dont s'est emparée la malveillance. Tels qu'ils sont, ils ne sauraient avoir besoin d'une amplification plus nuisible qu'utile à la cause. Notre but étant l'étude sérieuse de tout ce qui se rattache à la science spirite, nous nous renfermerons dans la stricte réalité des faits constatés par nous-même ou par les témoins oculaires les plus dignes de foi. Nous pourrons donc les commenter avec la certitude de ne pas raisonner sur des choses fantastiques.

M. Home est un médium du genre de ceux qui produisent des manifestations ostensibles, sans exclure pour cela les communications intelligentes ; mais ses prédispositions naturelles lui donnent pour les premières une aptitude plus spéciale. Sous son influence, les bruits les plus étranges se font entendre, l'air s'agite, les corps solides se meuvent, se soulèvent, se transportent d'un endroit à l'autre à travers l'espace, des instruments de musique font entendre des sons mélodieux, des êtres du monde extra-corporel apparaissent, parlent, écrivent et souvent vous étreignent jusqu'à la douleur. Lui-même plusieurs fois s'est vu, en présence de témoins oculaires, enlevé sans soutien à plusieurs mètres de hauteur.

De ce qui nous a été enseigné sur le rang des Esprits qui produisent en général ces sortes de manifestations, il ne faudrait pas en conclure que M. Home n'est en rapport qu'avec la classe infime du monde spirite. Son caractère et les qualités morales qui le distinguent doivent au contraire lui concilier la sympathie des Esprits supérieurs ; il n'est, pour ces derniers, qu'un instrument destiné à dessiller les yeux des aveugles par des moyens énergiques, sans être pour cela privé des communications d'un ordre plus élevé. C'est une mission qu'il a acceptée ; mission qui n'est exempte ni de tribulations, ni de dangers, mais qu'il accomplit avec résignation et persévérance, sous l'égide de l'Esprit de sa mère, son véritable ange gardien.

La cause des manifestations de M. Home est innée en lui ; son âme, qui semble ne tenir au corps que par de faibles liens, a plus d'affinité pour le monde spirite que pour le monde corporel ; c'est pourquoi elle se dégage sans efforts, et entre plus facilement que chez d'autres en communication avec les êtres invisibles. Cette faculté s'est révélée en lui dès la plus tendre enfance. A l'âge de six mois, son berceau se balançait tout seul en l'absence de sa nourrice et changeait de place. Dans ses premières années il était si débile qu'il pouvait à peine se soutenir ; assis sur un tapis, les jouets qu'il ne pouvait atteindre venaient d'eux-mêmes se mettre à sa portée. A trois ans il eut ses premières visions, mais il n'en a pas conservé le souvenir. Il avait neuf ans lorsque sa famille alla se fixer aux Etats-Unis ; là, les mêmes phénomènes continuèrent avec une intensité croissante à mesure qu'il avançait en âge, mais sa réputation comme médium ne s'établit qu'en 1850, vers l'époque où les manifestations spirites commencèrent à devenir populaires dans ce pays. En 1854 il vint en Italie, nous l'avons dit, pour sa santé ; il étonna Florence et Rome par de véritables prodiges. Converti à la foi catholique dans cette dernière ville, il dut prendre l'engagement de rompre ses relations avec le monde des Esprits. Pendant un an, en effet, son pouvoir occulte sembla l'avoir abandonné ; mais comme ce pouvoir est au-dessus de sa volonté, au bout de ce temps, ainsi que le lui avait annoncé l'Esprit de sa mère, les manifestations se reproduisirent avec une nouvelle énergie. Sa mission était tracée ; il devait marquer parmi ceux que la Providence a choisis pour nous révéler par des signes patents la puissance qui domine toutes les grandeurs humaines.

Si M. Home n'était, comme le prétendent certaines personnes qui jugent sans avoir vu, qu'un habile prestidigitateur, il aurait toujours, sans aucun doute, à sa disposition des tours dans sa gibecière, tandis qu'il n'est pas le maître de les produire à volonté. Il lui serait donc impossible d'avoir des séances régulières, car ce serait souvent au moment où il en aurait besoin que sa faculté lui ferait défaut. Les phénomènes se manifestent quelquefois spontanément au moment où il s'y attend le moins, tandis que dans d'autres il est impuissant à les provoquer, circonstance peu favorable à quiconque voudrait faire des exhibitions à heures fixes. Le fait suivant pris entre mille en est la preuve. Depuis plus de quinze jours M. Home n'avait pu obtenir aucune manifestation, lorsque, se trouvant à déjeuner chez un de ses amis avec deux ou trois autres personnes de sa connaissance, des coups se firent soudain entendre dans les murs, les meubles et le plafond. Il paraît, dit-il, que les voilà qui reviennent. M. Home était à ce moment assis sur le canapé avec un ami. Un domestique apporte le plateau à thé et s'apprête à le déposer sur la table placée au milieu du salon ; celle-ci, quoique fort lourde, se soulève subitement en se détachant du sol de 20 à 30 centimètres de hauteur, comme si elle eût été attirée par le plateau ; le domestique effrayé le laisse échapper, et la table d'un bond s'élance vers le canapé et vient retomber devant M. Home et son ami, sans que rien de ce qui était dessus fût dérangé. Ce fait n'est point sans contredit le plus curieux de ceux que nous aurons à rapporter, mais il présente cette particularité digne de remarque, qu'il s'est produit spontanément, sans provocation, dans un cercle intime, dont aucun des assistants, cent fois témoins de faits semblables, n'avait besoin de nouveaux témoignages ; et assurément ce n'était pas le cas pour M. Home de montrer son savoir-faire, si savoir-faire il y a.

Dans un prochain article nous citerons d'autres manifestations.

 

Les manifestations des Esprits

 

Réponse à M. Viennet, par Paul Auguez

 

M. Paul Auguez est un adepte sincère et éclairé de la doctrine spirite ; son ouvrage, que nous avons lu avec un grand intérêt, et où l'on reconnaît la plume élégante de l'auteur des Elus de l'avenir, est une démonstration logique et savante des points fondamentaux de cette doctrine, c'est-à-dire de l'existence des Esprits, de leurs relations avec les hommes, et, par conséquent, de l'immortalité de l'âme et de son individualité après la mort. Son but principal étant de répondre aux agressions sarcastiques de M. Viennet, il n'aborde que les points capitaux et se borne à prouver par les faits, le raisonnement et les autorités les plus respectables, que cette croyance n'est point fondée sur des idées systématiques ou des préjugés vulgaires, mais qu'elle repose sur des bases solides. L'arme de M. Viennet est le ridicule, celle de M. Auguez est la science. Par de nombreuses citations, qui attestent une étude sérieuse et une profonde érudition, il prouve que si les adeptes d'aujourd'hui, malgré leur nombre sans cesse croissant, et les gens éclairés de tous les pays qu'ils se rallient, sont, comme le prétend l'illustre académicien, des cerveaux détraqués, cette infirmité leur est commune avec les plus grands génies dont l'humanité s'honore.

Dans ses réfutations, M. Auguez a toujours su conserver la dignité du langage, et c'est un mérite dont nous ne saurions trop le louer ; on n'y trouve nulle part ces diatribes déplacées, devenues des lieux communs de mauvais goût, et qui ne prouvent rien, sinon un manque de savoir-vivre. Tout ce qu'il dit est grave, sérieux, profond, et à la hauteur du savant auquel il s'adresse. L'a-t-il convaincu ? nous l'ignorons ; nous en doutons même, à parler franchement ; mais comme en définitive son livre est fait pour tout le monde, les semences qu'il jette ne seront pas toutes perdues. Nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en citer des passages dans le cours de cette publication à mesure que nous y serons amenés par la nature du sujet.

La théorie développée par M. Auguez étant, sauf peut-être quelques points secondaires, celle que nous professons nous-mêmes, nous ne ferons à cet égard aucune critique de son ouvrage, qui marquera et sera lu avec fruit. Nous n'aurions désiré qu'une chose, c'est un peu plus de clarté dans les démonstrations, et de la méthode dans l'ordre des matières. M. Auguez a traité la question en savant, parce qu'il s'adressait à un savant capable assurément de comprendre les choses les plus abstraites, mais il aurait dû songer qu'il écrivait moins pour un homme que pour le public, qui lit toujours avec plus de plaisir et de profit ce qu'il comprend sans efforts.          

ALLAN KARDEC.

 

Aux lecteurs de la Revue Spirite

 

Plusieurs de nos lecteurs ont bien voulu répondre à l'appel que nous avons fait dans notre 1° numéro au sujet des renseignements à nous fournir. Un grand nombre de faits nous ont été signalés parmi lesquels il en est de fort importants, ce dont nous leur en sommes infiniment reconnaissants ; nous ne le sommes pas moins des réflexions qui les accompagnent quelquefois, alors même qu'elles décèlent une connaissance incomplète de la matière : elles donneront lieu à des éclaircissements sur les points qui n'auront pas été bien compris. Si nous ne faisons pas une mention immédiate des documents qui nous sont fournis, ils ne passent pas inaperçus pour cela ; il en est toujours pris bonne note pour être mis à profit tôt ou tard.

Le défaut d'espace n'est pas la seule cause qui puisse retarder la publication, mais bien aussi l'opportunité des circonstances et la nécessité de les rattacher aux articles dont ils peuvent être d'utiles compléments.

La multiplicité de nos occupations, jointe à l'étendue de la correspondance, nous met souvent dans l'impossibilité matérielle de répondre comme nous le voudrions, et comme nous le devrions, aux personnes qui nous font l'honneur de nous écrire. Nous les prions donc instamment de ne point prendre en mauvaise part un silence indépendant de notre volonté. Nous espérons que leur bon vouloir n'en sera pas refroidi, et qu'elles voudront bien ne point interrompre leurs intéressantes communications ; à cet effet nous appelons de nouveau leur attention sur la note que nous donnons à la fin de l'introduction de notre 1° numéro, au sujet des renseignements que nous sollicitons de leur obligeance, les priant en outre de ne pas omettre de nous dire lorsque nous pourrons, sans inconvénient, faire mention des lieux et des personnes.

Les observations ci-dessus s'appliquent également aux questions qui nous sont adressées sur divers points de la doctrine. Lorsqu'elles nécessitent des développements d'une certaine étendue, il nous est d'autant moins possible de les donner par écrit que bien souvent la même chose devrait être répétée à un grand nombre de personnes. Notre revue étant destinée à nous servir de moyen de correspondance, ces réponses y trouveront naturellement leur place, à mesure que les sujets traités nous en fourniront l'occasion, et cela avec d'autant plus d'avantage, que les explications pourront être plus complètes et profiteront à tous.   

ALLAN KARDEC.

 

Mars 1858

 

La pluralité des mondes

 

Qui est-ce qui ne s'est pas demandé, en considérant la lune et les autres astres, si ces globes sont habités ? Avant que la science nous eût initiés à la nature de ces astres, on pouvait en douter ; aujourd'hui, dans l'état actuel de nos connaissances, il y a au moins probabilité ; mais on fait à cette idée, vraiment séduisante, des objections tirées de la science même. La lune, dit-on, paraît n'avoir pas d'atmosphère, et peut-être pas d'eau. Dans Mercure, vu son rapprochement du soleil, la température moyenne doit être celle du plomb fondu, de sorte que, s'il y a du plomb, il doit couler comme l'eau de nos rivières. Dans Saturne, c'est tout l'opposé ; nous n'avons pas de terme de comparaison pour le froid qui doit y régner ; la lumière du soleil doit y être très faible, malgré la réflexion de ses sept lunes et de son anneau, car à cette distance le soleil ne doit paraître que comme une étoile de première grandeur. Dans de telles conditions, on se demande s'il serait possible de vivre.

On ne conçoit pas qu'une pareille objection puisse être faite par des hommes sérieux. Si l'atmosphère de la lune n'a pu être aperçue, est-il rationnel d'en inférer qu'elle n'existe pas ? Ne peut-elle être formée d'éléments inconnus ou assez raréfiés pour ne pas produire de réfraction sensible ? Nous dirons la même chose de l'eau ou des liquides qui en tiennent lieu. A l'égard des êtres vivants, ne serait-ce pas nier la puissance divine que de croire impossible une organisation différente de celle que nous connaissons, alors que sous nos yeux la prévoyance de la nature s'étend avec une sollicitude si admirable jusqu'au plus petit insecte, et donne à tous les êtres les organes appropriés au milieu qu'ils doivent habiter, que ce soit l'eau, l'air ou la terre, qu'ils soient plongés dans l'obscurité ou exposés à l'éclat du soleil. Si nous n'avions jamais vu de poissons, nous ne pourrions concevoir des êtres vivant dans l'eau ; nous ne nous ferions pas une idée de leur structure. Qui aurait cru, il y a peu de temps encore, qu'un animal pût vivre un temps indéfini au sein d'une pierre ! Mais sans parler de ces extrêmes, les êtres vivant sous les feux de la zone torride pourraient-ils exister dans les glaces polaires ? et pourtant dans ces glaces il y a des êtres organisés pour ce climat rigoureux, et qui ne pourraient supporter l'ardeur d'un soleil vertical. Pourquoi donc n'admettrions-nous pas que des êtres pussent être constitués de manière à vivre sur d'autres globes et dans un milieu tout différent du nôtre ? Assurément, sans connaître à fond la constitution physique de la lune, nous en savons assez pour être certains que, tels que nous sommes, nous n'y pourrions pas plus vivre que nous ne le pouvons au sein de l'Océan, en compagnie des poissons. Par la même raison, les habitants de la lune, si jamais il en pouvait venir sur la terre, constitués pour vivre sans air ou dans un air très raréfié, peut-être tout différent du nôtre, seraient asphyxiés dans notre épaisse atmosphère, comme nous le sommes quand nous tombons dans l'eau. Encore une fois, si nous n'avons pas la preuve matérielle et de visu de la présence d'êtres vivants dans les autres mondes, rien ne prouve qu'il ne puisse en exister dont l'organisme soit approprié à un milieu ou à un climat quelconque. Le simple bon sens nous dit au contraire qu'il en doit être ainsi, car il répugne à la raison de croire que ces innombrables globes qui circulent dans l'espace ne sont que des masses inertes et improductives. L'observation nous y montre des surfaces accidentées comme ici par des montagnes, des vallées, des ravins, des volcans éteints ou en activité ; pourquoi donc n'y aurait-il pas des êtres organiques ? Soit, dira-t-on ; qu'il y ait des plantes, même des animaux, cela peut être ; mais des êtres humains, des hommes civilisés comme nous, connaissant Dieu, cultivant les arts, les sciences, cela est-il possible ?

Assurément rien ne prouve mathématiquement que les êtres qui habitent les autres mondes soient des hommes comme nous, ni qu'ils soient plus ou moins avancés que nous, moralement parlant ; mais quand les sauvages de l'Amérique virent débarquer les Espagnols, ils ne se doutaient pas non plus qu'au-delà des mers il existait un autre monde cultivant des arts qui leur étaient inconnus. La terre est parsemée d'une innombrable quantité d'îles, petites ou grandes, et tout ce qui est habitable est habité ; il ne surgit pas un rocher de la mer que l'homme n'y plante à l'instant son drapeau. Que dirions-nous si les habitants d'une des plus petites de ces îles, connaissant parfaitement l'existence des autres îles et continents, mais n'ayant jamais eu de relations avec ceux qui les habitent, se croyaient les seuls êtres vivants du globe ? Nous leur dirions : Comment pouvez-vous croire que Dieu ait fait le monde pour vous seuls ? par quelle étrange bizarrerie votre petite île, perdue dans un coin de l'Océan, aurait-elle le privilège d'être seule habitée ? Nous pouvons en dire autant de nous à l'égard des autres sphères. Pourquoi la terre, petit globe imperceptible dans l'immensité de l'univers, qui n'est distinguée des autres planètes ni par sa position, ni par son volume, ni par sa structure, car elle n'est ni la plus petite ni la plus grosse, ni au centre ni à l'extrémité, pourquoi, dis-je, serait-elle parmi tant d'autres l'unique résidence d'êtres raisonnables et pensants ? quel homme sensé pourrait croire que ces millions d'astres qui brillent sur nos têtes n'ont été faits que pour récréer notre vue ? quelle serait alors l'utilité de ces autres millions de globes imperceptibles à l'oeil nu et qui ne servent même pas à nous éclairer ? n'y aurait-il pas à la fois orgueil et impiété à penser qu'il en doit être ainsi ? A ceux que l'impiété touche peu, nous dirons que c'est illogique.

Nous arrivons donc, par un simple raisonnement que bien d'autres ont fait avant nous, à conclure à la pluralité des mondes, et ce raisonnement se trouve confirmé par les révélations des Esprits. Ils nous apprennent en effet que tous ces mondes sont habités par des êtres corporels appropriés à la constitution physique de chaque globe ; que parmi les habitants de ces mondes les uns sont plus, les autres sont moins avancés que nous au point de vue intellectuel, moral et même physique. Il y a plus, nous savons aujourd'hui que nous pouvons entrer en relation avec eux et en obtenir des renseignements sur leur état ; nous savons encore que non seulement tous les globes sont habités par des êtres corporels, mais que l'espace est peuplé d'êtres intelligents, invisible pour nous à cause du voile matériel jeté sur notre âme, et qui révèlent leur existence par des moyens occultes ou patents. Ainsi tout est peuplé dans l'univers, la vie et l'intelligence sont partout : sur les globes solides, dans l'air, dans les entrailles de la terre, et jusque dans les profondeurs éthéréennes. Y a-t-il dans cette doctrine quelque chose qui répugne à la raison ? N'est-elle pas à la fois grandiose et sublime ? Elle nous élève par notre petitesse même, bien autrement que cette pensée égoïste et mesquine qui nous place comme les seuls êtres dignes d'occuper la pensée de Dieu.

 

 

Jupiter et quelques autres mondes

 

Avant d'entrer dans le détail des révélations que les Esprits nous ont faites sur l'état des différents mondes, voyons à quelle conséquence logique nous pourrons arriver par nous-mêmes et par le seul raisonnement. Qu'on veuille bien se reporter à l'échelle spirite que nous avons donnée dans le précédent numéro ; nous prions les personnes désireuses d'approfondir sérieusement cette science nouvelle, d'étudier avec soin ce tableau et de s'en pénétrer ; elles y trouveront la clef de plus d'un mystère.

Le monde des Esprits se compose des âmes de tous les humains de cette terre et des autres sphères, dégagées des liens corporels ; de même tous les humains sont animés par les Esprits incarnés en eux. Il y a donc solidarité entre ces deux mondes : les hommes auront les qualités et les imperfections des Esprits avec lesquels ils sont unis ; les Esprits seront plus ou moins bons ou mauvais, selon les progrès qu'ils auront faits pendant leur existence corporelle. Ces quelques mots résument toute la doctrine. Comme les actes des hommes sont le produit de leur libre arbitre, ils portent le cachet de la perfection ou de l'imperfection de l'Esprit qui les sollicite. Il nous sera donc très facile de nous faire une idée de l'état moral d'un monde quelconque, selon la nature des Esprits qui l'habitent ; nous pourrions, en quelque sorte, décrire sa législation, tracer le tableau de ses moeurs, de ses usages, de ses rapports sociaux.

Supposons donc un globe exclusivement habité par des Esprits de la neuvième classe, par des Esprits impurs, et transportons-nous-y par la pensée. Nous y verrons toutes les passions déchaînées et sans frein ; l'état moral au dernier degré d'abrutissement ; la vie animale dans toute sa brutalité ; point de liens sociaux, car chacun ne vit et n'agit que pour soi et pour satisfaire ses appétits grossiers ; l'égoïsme y règne en souverain absolu et traîne à sa suite la haine, l'envie, la jalousie, la cupidité, le meurtre.

Passons maintenant dans une autre sphère, où se trouvent des Esprits de toutes les classes du troisième ordre : Esprits impurs, Esprits légers, Esprits faux-savants, Esprits neutres. Nous savons que dans toutes les classes de cet ordre le mal domine ; mais sans avoir la pensée du bien, celle du mal décroît à mesure qu'on s'éloigne du dernier rang. L'égoïsme est toujours le mobile principal des actions, mais les moeurs sont plus douces, l'intelligence plus développée ; le mal y est un peu déguisé, il est paré et fardé. Ces qualités mêmes engendrent un autre défaut, c'est l'orgueil ; car les classes les plus élevées sont assez éclairées pour avoir conscience de leur supériorité, mais pas assez pour comprendre ce qui leur manque ; de là leur tendance à l'asservissement des classes inférieures ou des races les plus faibles qu'elles tiennent sous le joug. N'ayant pas le sentiment du bien, elles n'ont que l'instinct du moi et mettent leur intelligence à profit pour satisfaire leurs passions. Dans une telle société, si l'élément impur domine il écrasera l'autre ; dans le cas contraire, les moins mauvais chercheront à détruire leurs adversaires ; dans tous les cas, il y aura lutte, lutte sanglante, lutte d'extermination, car ce sont deux éléments qui ont des intérêts opposés. Pour protéger les biens et les personnes, il faudra des lois ; mais ces lois seront dictées par l'intérêt personnel et non par la justice ; c'est le fort qui les fera au détriment du faible.

Supposons maintenant un monde où, parmi les éléments mauvais que nous venons de voir, se trouvent quelques-uns de ceux du second ordre ; alors au milieu de la perversité nous verrons apparaître quelques vertus. Si les bons sont en minorité, ils seront la victime des méchants ; mais à mesure que s'accroîtra leur prépondérance, la législation sera plus humaine, plus équitable et la charité chrétienne ne sera pas pour tous une lettre morte. De ce bien même va naître un autre vice. Malgré la guerre que les mauvais déclarent sans cesse aux bons, ils ne peuvent s'empêcher de les estimer dans leur for intérieur ; voyant l'ascendant de la vertu sur le vice, et n'ayant ni la force ni la volonté de la pratiquer, ils cherchent à la parodier ; ils en prennent le masque ; de là les hypocrites, si nombreux dans toute société où la civilisation est imparfaite.

Continuons notre route à travers les mondes, et arrêtons-nous dans celui-ci, qui va nous reposer un peu du triste spectacle que nous venons de voir. Il n'est habité que par des Esprits du second ordre. Quelle différence ! Le degré d'épuration auquel ils sont arrivés exclut chez eux toute pensée du mal, et ce seul mot nous donne l'idée de l'état moral de cet heureux pays. La législation y est bien simple, car les hommes n'ont point à se défendre les uns contre les autres ; nul ne veut du mal à son prochain, nul ne s'approprie ce qui ne lui appartient pas, nul ne cherche à vivre au détriment de son voisin. Tout respire la bienveillance et l'amour ; les hommes ne cherchant point à se nuire, il n'y a point de haines ; l'égoïsme y est inconnu, et l'hypocrisie y serait sans but. Là, pourtant, ne règne point l'égalité absolue, car l'égalité absolue suppose une identité parfaite dans le développement intellectuel et moral ; or nous voyons, par l'échelle spirituelle, que le deuxième ordre comprend plusieurs degrés de développement ; il y aura donc dans ce monde des inégalités, parce que les uns seront plus avancés que les autres ; mais comme il n'y a chez eux que la pensée du bien, les plus élevés n'en concevront point d'orgueil, et les autres point de jalousie. L'inférieur comprend l'ascendant du supérieur et s'y soumet, parce que cet ascendant est purement moral et que nul ne s'en sert pour opprimer.

Les conséquences que nous tirons de ces tableaux, quoique présentées d'une manière hypothétique, n'en sont pas moins parfaitement rationnelles, et chacun peut déduire l'état social d'un monde quelconque selon la proportion des éléments moraux dont on le suppose composé. Nous avons vu qu'abstraction faite de la révélation des Esprits, toutes les probabilités sont pour la pluralité des mondes ; or il n'est pas moins rationnel de penser que tous ne sont pas au même degré de perfection, et que, par cela même, nos suppositions peuvent bien être des réalités. Nous n'en connaissons qu'un d'une manière positive, le nôtre. Quel rang occupe-t-il dans cette hiérarchie ? Hélas ! il suffit de considérer ce qui s'y passe pour voir qu'il est loin de mériter le premier rang, et nous sommes convaincus qu'en lisant ces lignes on lui a déjà marqué sa place. Quand les Esprits nous disent qu'il est, sinon à la dernière, du moins dans les dernières, le simple bon sens nous dit malheureusement qu'ils ne se trompent pas ; nous avons bien à faire pour l'élever au rang de celui que nous avons décrit en dernier lieu, et nous avions bien besoin que le Christ vînt nous en montrer le chemin.

Quant à l'application que nous pouvons faire de notre raisonnement aux différents globes de notre tourbillon planétaire, nous n'avons que l'enseignement des Esprits ; or, pour quiconque n'admet que les preuves palpables, il est positif que leur assertion, à cet égard, n'a pas la certitude de l'expérimentation directe. Cependant n'acceptons-nous pas tous les jours de confiance les descriptions que les voyageurs nous font des contrées que nous n'avons jamais vues ? Si nous ne devions croire que par nos yeux, nous ne croirions pas grand chose. Ce qui donne ici un certain poids au dire des Esprits, c'est la corrélation qui existe entre eux, au moins quant aux points principaux. Pour nous qui avons été cent fois témoins de ces communications, qui avons pu les apprécier dans les moindres détails, qui en avons scruté le fort et le faible, observé les similitudes et les contradictions, nous y trouvons tous les caractères de la probabilité ; toutefois, nous ne les donnons que sous bénéfice d'inventaire, à titre de renseignements auxquels chacun sera libre d'attacher l'importance qu'il jugera à propos.

Selon les Esprits, la planète de Mars serait encore moins avancée que la Terre ; les Esprits qui y sont incarnés sembleraient appartenir à peu près exclusivement à la neuvième classe, à celle des Esprits impurs, de sorte que le premier tableau que nous avons donné ci-dessus serait l'image de ce monde. Plusieurs autres petits globes sont, à quelques nuances près, dans la même catégorie. La Terre viendrait ensuite ; la majorité de ses habitants appartient incontestablement à toutes les classes du troisième ordre, et la plus faible partie aux dernières classes du second ordre. Les Esprits supérieurs, ceux de la deuxième et de la troisième classe, y accomplissent quelquefois une mission de civilisation et de progrès, et y sont des exceptions. Mercure et Saturne viennent après la Terre. La supériorité numérique des bons Esprits leur donne la prépondérance sur les Esprits inférieurs, d'où résulte un ordre social plus parfait, des rapports moins égoïstes, et par conséquent une condition d'existence plus heureuse. La Lune et Vénus sont à peu près au même degré et sous tous les rapports plus avancés que Mercure et Saturne. Junon et Uranus seraient encore supérieurs à ces dernières. On peut supposer que les éléments moraux de ces deux planètes sont formés des premières classes du troisième ordre et en grande majorité d'esprits du deuxième ordre. Les hommes y sont infiniment plus heureux que sur la Terre, par la raison qu'ils n'ont ni les mêmes luttes à soutenir, ni les mêmes tribulations à endurer, et qu'ils ne sont point exposés aux mêmes vicissitudes physiques et morales.

De toutes les planètes, la plus avancée, sous tous les rapports, est Jupiter. Là, est le règne exclusif du bien et de la justice, car il n'y a que de bons Esprits. On peut se faire une idée de l'heureux état de ses habitants par le tableau que nous avons donné d'un monde habité sans partage par les Esprits du second ordre.

La supériorité de Jupiter n'est pas seulement dans l'état moral de ses habitants ; elle est aussi dans leur constitution physique. Voici la description qui nous a été donnée de ce monde privilégié, où nous retrouvons la plupart des hommes de bien qui ont honoré notre terre par leurs vertus et leurs talents.

La conformation du corps est à peu près la même qu'ici-bas, mais il est moins matériel, moins dense et d'une plus grande légèreté spécifique. Tandis que nous rampons péniblement sur la Terre, l'habitant de Jupiter se transporte d'un lieu à un autre en effleurant la surface du sol, presque sans fatigue, comme l'oiseau dans l'air ou le poisson dans l'eau. La matière dont le corps est formé étant plus épurée, elle se dissipe après la mort sans être soumise à la décomposition putride. On n'y connaît point la plupart des maladies qui nous affligent, celles surtout qui ont leur source dans les excès de tous genres et dans le ravage des passions. La nourriture est en rapport avec cette organisation éthérée ; elle ne serait point assez substantielle pour nos estomacs grossiers, et la nôtre serait trop lourde pour eux ; elle se compose de fruits et de plantes, et d'ailleurs ils en puisent en quelque sorte la plus grande partie dans le milieu ambiant dont ils aspirent les émanations nutritives. La durée de la vie est proportionnellement beaucoup plus grande que sur la Terre ; la moyenne équivaut environ à cinq de nos siècles. Le développement y est aussi beaucoup plus rapide, et l'enfance y dure à peine quelques-uns de nos mois.

Sous cette enveloppe légère les Esprits se dégagent facilement et entrent en communication réciproque par la seule pensée, sans exclure toutefois le langage articulé ; aussi la seconde vue est-elle pour la plupart une faculté permanente ; leur état normal peut être comparé à celui de nos somnambules lucides ; et c'est aussi pourquoi ils se manifestent à nous plus facilement que ceux qui sont incarnés dans des mondes plus grossiers et plus matériels. L'intuition qu'ils ont de leur avenir, la sécurité que leur donne une conscience exempte de remords, font que la mort ne leur cause aucune appréhension ; ils la voient venir sans crainte et comme une simple transformation.

Les animaux ne sont pas exclus de cet état progressif, sans approcher cependant de l'homme, même sous le rapport physique ; leur corps, plus matériel, tient au sol, comme nous à la Terre. Leur intelligence est plus développée que chez les nôtres ; la structure de leurs membres se plie à toutes les exigences du travail ; ils sont chargés de l'exécution des ouvrages manuels ; ce sont les serviteurs et les manoeuvres : les occupations des hommes sont purement intellectuelles. L'homme est pour eux une divinité, mais une divinité tutélaire qui jamais n'abuse de sa puissance pour les opprimer.

Les Esprits qui habitent Jupiter se complaisent assez généralement, quand ils veulent bien se communiquer à nous, dans la description de leur planète, et quand on leur en demande la raison, ils répondent que c'est afin de nous inspirer l'amour du bien par l'espoir d'y aller un jour. C'est dans ce but que l'un d'eux, qui a vécu sur la terre sous le nom de Bernard Palissy, le célèbre potier du seizième siècle, a entrepris spontanément et sans y être sollicité une série de dessins aussi remarquables par leur singularité que par le talent d'exécution, et destinés à nous faire connaître, jusque dans les moindres détails, ce monde si étrange et si nouveau pour nous. Quelques-uns retracent des personnages, des animaux, des scènes de la vie privée ; mais les plus remarquables sont ceux qui représentent des habitations, véritables chefs-d'oeuvre dont rien sur la Terre ne saurait nous donner une idée, car cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons ; c'est un genre d'architecture indescriptible, si original et pourtant si harmonieux, d'une ornementation si riche et si gracieuse, qu'il défie l'imagination la plus féconde. M. Victorien Sardou, jeune littérateur de nos amis, plein de talent et d'avenir, mais nullement dessinateur, lui a servi d'intermédiaire. Palissy nous promet une suite qui nous donnera en quelque sorte la monographie illustrée de ce monde merveilleux. Espérons que ce curieux et intéressant recueil, sur lequel nous reviendrons dans un article spécial consacré aux médiums dessinateurs, pourra un jour être livré au public.

La planète de Jupiter, malgré le tableau séduisant qui nous en est donné, n'est point le plus parfait d'entre les mondes. Il en est d'autres, inconnus pour nous, qui lui sont bien supérieurs au physique et au moral et dont les habitants jouissent d'une félicité encore plus parfaite ; là est le séjour des Esprits les plus élevés, dont l'enveloppe éthérée n'a plus rien des propriétés connues de la matière.

On nous a plusieurs fois demandé si nous pensions que la condition de l'homme ici-bas était un obstacle absolu à ce qu'il pût passer sans intermédiaire de la Terre dans Jupiter. A toutes les questions qui touchent à la doctrine spirite nous ne répondons jamais d'après nos propres idées, contre lesquelles nous sommes toujours en défiance. Nous nous bornons à transmettre l'enseignement qui nous est donné, enseignement que nous n'acceptons point à la légère et avec un enthousiasme irréfléchi. A la question ci-dessus nous répondons nettement, parce que tel est le sens formel de nos instructions et le résultat de nos propres observations : OUI, l'homme en quittant la Terre peut aller immédiatement dans Jupiter, ou dans un monde analogue, car ce n'est pas le seul de cette catégorie. Peut-il en avoir la certitude ? NON. Il peut y aller, parce qu'il y a sur la Terre, quoique en petit nombre, des Esprits assez bons et assez dématérialisés pour n'être point déplacés dans un monde où le mal n'a point d'accès. Il n'en a pas la certitude, parce qu'il peut se faire illusion sur son mérite personnel et qu'il peut d'ailleurs avoir une autre mission à remplir. Ceux qui peuvent espérer cette faveur ne sont assurément ni les égoïstes, ni les ambitieux, ni les avares, ni les ingrats, ni les jaloux, ni les orgueilleux, ni les vaniteux, ni les hypocrites, ni les sensualistes, ni aucun de ceux qui sont dominés par l'amour des biens terrestres ; à ceux-là il faudra peut-être encore de longues et rudes épreuves. Cela dépend de leur volonté.

 

 

Confessions de Louis XI

Histoire de sa vie dictée par lui-même à mademoiselle Ermance Dufaux.

 

En parlant de l'Histoire de Jeanne d'Arc dictée par elle-même, et dont nous nous proposons de citer divers passages, nous avons dit que mademoiselle Dufaux avait écrit de la même manière l'Histoire de Louis XI. Ce travail, l'un des plus complets en ce genre, contient des documents précieux au point de vue historique. Louis XI s'y montre le profond politique que nous connaissons ; mais, de plus, il nous donne la clef de plusieurs faits jusqu'alors inexpliqués. Au point de vue spirite, c'est un des plus curieux échantillons des travaux de longue haleine produits par les Esprits. A cet égard, deux choses sont particulièrement remarquables : la rapidité de l'exécution (quinze jours ont suffi pour dicter la matière d'un fort volume) ; secondement, le souvenir si précis qu'un Esprit peut conserver des événements de la vie terrestre. A ceux qui douteraient de l'origine de ce travail et en feraient honneur à la mémoire de mademoiselle Dufaux, nous répondrons qu'il faudrait, en effet, de la part d'une enfant de quatorze ans, une mémoire bien phénoménale et un talent d'une précocité non moins extraordinaire pour écrire d'un seul trait un ouvrage de cette nature ; mais, à supposer que cela fût, nous demanderons où cette enfant aurait puisé les explications inédites de l'ombrageuse politique de Louis XI, et s'il n'eût pas été plus habile à ses parents de lui en laisser le mérite. Des diverses histoires écrites par son entremise, celle de Jeanne d'Arc est la seule qui ait été publiée. Nous faisons des voeux pour que les autres le soient bientôt, et nous leur prédisons un succès d'autant plus grand, que les idées spirites sont aujourd'hui infiniment plus répandues. Nous extrayons de celle de Louis XI le passage relatif à la mort du comte de Charolais :

Les historiens arrivés à ce fait historique : « Louis XI donna au comte de Charolais la lieutenance générale de Normandie, » avouent qu'ils ne comprennent pas qu'un roi si grand politique ait fait une si grande faute .

Les explications données par Louis XI sont difficiles à contredire, attendu qu'elles sont confirmées par trois actes connus de tout le monde : la conspiration de Constain, le voyage du comte de Charolais, qui suivit l'exécution du coupable, et enfin l'obtention par ce prince de la lieutenance générale de la Normandie, province qui réunissait les Etats des ducs de Bourgogne et de Bretagne, ennemis toujours ligués contre Louis XI.

Louis XI s'exprime ainsi :

« Le comte de Charolais fut gratifié de la lieutenance générale de la Normandie et d'une pension de trente-six mille livres. C'était une imprudence bien grande d'augmenter ainsi la puissance de la maison de Bourgogne. Quoique cette digression nous éloigne de la suite des affaires d'Angleterre, je crois devoir indiquer ici les motifs qui me faisaient agir ainsi.

« Quelque temps après son retour dans les Pays-Bas, le duc Philippe de Bourgogne était tombé dangereusement malade. Le comte de Charolais aimait vraiment son père malgré les chagrins qu'il lui avait causés : il est vrai que son caractère bouillant et impétueux et surtout mes perfides insinuations pouvaient l'excuser. Il le soigna avec une affection toute filiale et ne quitta, ni jour ni nuit, le chevet de son lit.

« Le danger du vieux duc m'avait fait faire de sérieuses réflexions ; je haïssais le comte et je croyais avoir tout à craindre de lui ; d'ailleurs il n'avait qu'une fille en bas âge, ce qui eût produit, après la mort du duc, qui ne paraissait pas devoir vivre longtemps, une minorité que les Flamands, toujours turbulents, auraient rendue extrêmement orageuse. J'aurais pu alors m'emparer facilement, si ce n'est de tous les biens de la maison de Bourgogne, du moins d'une partie, soit en couvrant cette usurpation d'une alliance, soit en lui laissant tout ce que la force lui donnait d'odieux. C'était plus de raisons qu'il ne m'en fallait pour faire empoisonner le comte de Charolais ; d'ailleurs la pensée d'un crime ne m'étonnait plus.

« Je parvins à séduire le sommelier du prince, Jean Constain. L'Italie était en quelque sorte le laboratoire des empoisonneurs : ce fut là que Constain envoya Jean d'Ivy, qu'il avait gagné à l'aide d'une somme considérable qu'il devait lui payer à son retour. D'Ivy voulut savoir à qui ce poison était destiné ; le sommelier eut l'imprudence d'avouer que c'était pour le comte de Charolais.

« Après avoir fait sa commission, d'Ivy se présenta pour recevoir la somme promise ; mais, loin de la lui donner, Constain l'accabla d'injures. Furieux de cette réception, d'Ivy jura d'en tirer vengeance. Il alla trouver le comte de Charolais et lui avoua tout ce qu'il savait. Constain fut arrêté et conduit au château de Rippemonde. La crainte de la torture lui fit tout avouer, excepté ma complicité, espérant peut-être que j'intercéderais pour lui. Il était déjà au haut de la tour, lieu destiné à son supplice, et l'on s'apprêtait à le décapiter, lorsqu'il témoigna le désir de parler au comte. Il lui raconta alors le rôle que j'avais joué dans cette tentative. Le comte de Charolais, malgré l'étonnement et la colère qu'il éprouvait, se tut, et les personnes présentes ne purent former que de vagues conjectures fondées sur les mouvements de surprise que ce récit lui arracha. Malgré l'importance de cette révélation, Constain fut décapité et ses biens furent confisqués, mais rendus à sa famille par le duc de Bourgogne.

« Son dénonciateur éprouva le même sort, qu'il dut en partie à l'imprudente réponse qu'il fit au prince de Bourgogne ; celui-ci lui ayant demandé s'il eût dénoncé le complot si on lui eût payé la somme promise, il eut l'inconcevable témérité de répondre que non.

« Quand le comte vint à Tours, il me demanda une entrevue particulière ; là il laissa éclater toute sa fureur et m'accabla de reproches. Je l'apaisai en lui donnant la lieutenance générale de Normandie et la pension de trente-six mille livres ; la lieutenance générale ne fut qu'un vain titre ; quant à la pension, il n'en reçut que le premier terme. »

 

 

La fatalité et les pressentiments

Instruction donnée par saint Louis.

 

Un de nos correspondants nous écrit ce qui suit :

« Au mois de septembre dernier, une embarcation légère, faisant la traversée de Dunkerque à Ostende, fut surprise par un gros temps et par la nuit ; l'esquif chavira, et des huit personnes qui le montaient, quatre périrent ; les quatre autres, au nombre desquelles je me trouvais, parvinrent à se maintenir sur la quille. Nous restâmes toute la nuit dans cette affreuse position, sans autre perspective que la mort, qui nous paraissait inévitable et dont nous éprouvâmes toutes les angoisses. Au point du jour, le vent nous ayant poussés à la côte, nous pûmes gagner la terre à la nage.

« Pourquoi dans ce danger, égal pour tous, quatre personnes seulement ont-elles succombé ? Remarquez que, pour mon compte, c'est la sixième ou septième fois que j'échappe à un péril aussi imminent, et à peu près dans les mêmes circonstances. Je suis vraiment porté à croire qu'une main invisible me protège. Qu'ai-je fait pour cela ? Je ne sais trop ; je suis sans importance et sans utilité dans ce monde, et ne me flatte pas de valoir mieux que les autres ; loin de là : il y avait parmi les victimes de l'accident un digne ecclésiastique, modèle des vertus évangéliques, et une vénérable soeur de Saint-Vincent de Paul qui allaient accomplir une sainte mission de charité chrétienne. La fatalité me semble jouer un grand rôle dans ma destinée. Les Esprits n'y seraient-ils pas pour quelque chose ? Serait-il possible d'avoir par eux une explication à ce sujet, en leur demandant, par exemple, si ce sont eux qui provoquent ou détournent les dangers qui nous menacent ?... »

Conformément au désir de notre correspondant, nous adressâmes les questions suivantes à l'Esprit de saint Louis, qui veut bien se communiquer à nous toutes les fois qu'il y a une instruction utile à donner.

1. Lorsqu'un danger imminent menace quelqu'un, est-ce un Esprit qui dirige le danger, et lorsqu'on y échappe, est-ce un autre Esprit qui le détourne ?

Rép. Lorsqu'un Esprit s'incarne, il choisit une épreuve ; en la choisissant il se fait une sorte de destin qu'il ne peut plus conjurer une fois qu'il s'y est soumis ; je parle des épreuves physiques. L'Esprit conservant son libre arbitre sur le bien et le mal, il est toujours le maître de supporter ou de repousser l'épreuve ; un bon Esprit, en le voyant faiblir, peut venir à son aide, mais ne peut influer sur lui de manière à maîtriser sa volonté. Un Esprit mauvais, c'est-à-dire inférieur, en lui montrant, en lui exagérant un péril physique, peut l'ébranler et l'effrayer, mais la volonté de l'Esprit incarné n'en reste pas moins libre de toute entrave.

2. Lorsqu'un homme est sur le point de périr par accident, il me semble que le libre arbitre n'y est pour rien. Je demande donc si c'est un mauvais Esprit qui provoque cet accident, qui en est en quelque sorte l'agent ; et, dans le cas où il se tire de péril, si un bon Esprit est venu à son aide.

Rép. Le bon Esprit ou le mauvais Esprit ne peut que suggérer des pensées bonnes ou mauvaises, selon sa nature. L'accident est marqué dans le destin de l'homme. Lorsque ta vie a été mise en péril, c'est un avertissement que toi-même as désiré, afin de te détourner du mal et de te rendre meilleur. Lorsque tu échappes à ce péril, encore sous l'influence du danger que tu as couru, tu songes plus ou moins fortement, selon l'action plus ou moins forte des bons Esprits, à devenir meilleur. Le mauvais Esprit survenant (je dis mauvais, sous-entendant le mal qui est encore en lui), tu penses que tu échapperas de même à d'autres dangers, et tu laisses de nouveau tes passions se déchaîner.

3. La fatalité qui semble présider aux destinées matérielles de notre vie serait donc encore l'effet de notre libre arbitre ?

Rép. Toi-même as choisi ton épreuve : plus elle est rude, mieux tu la supportes, plus tu t'élèves. Ceux-là qui passent leur vie dans l'abondance et le bonheur humain sont de lâches Esprits qui demeurent stationnaires. Ainsi le nombre des infortunés l'emporte de beaucoup sur celui des heureux de ce monde, attendu que les Esprits cherchent pour la plupart l'épreuve qui leur sera la plus fructueuse. Ils voient trop bien la futilité de vos grandeurs et de vos jouissances. D'ailleurs, la vie la plus heureuse est toujours agitée, toujours troublée, ne serait-ce que par l'absence de la douleur.

4. Nous comprenons parfaitement cette doctrine, mais cela ne nous explique pas si certains Esprits ont une action directe sur la cause matérielle de l'accident. Je suppose qu'au moment où un homme passe sur un pont, le pont s'écroule. Qui a poussé l'homme à passer sur ce pont ?

Rép. Lorsqu'un homme passe sur un pont qui doit se rompre, ce n'est pas un Esprit qui le pousse à passer sur ce pont, c'est l'instinct de sa destinée qui l'y porte.

5. Qui a fait rompre le pont ?

Rép. Les circonstances naturelles. La matière a en elle ses causes de destruction. Dans le cas dont il s'agit, l'Esprit, ayant besoin d'avoir recours à un élément étranger à sa nature pour mouvoir des forces matérielles, aura plutôt recours à l'intuition spirituelle. Ainsi tel pont devant se rompre, l'eau ayant disjoint les pierres qui le composent, la rouille ayant rongé les chaînes qui le suspendent, l'Esprit, dis-je, insinuera plutôt à l'homme de passer par ce pont que d'en faire rompre un autre sous ses pas. D'ailleurs, vous avez une preuve matérielle de ce que j'avance : quelque accident que ce soit arrive toujours naturellement, c'est-à-dire que des causes qui se lient l'une à l'autre l'ont amené insensiblement.

6. Prenons un autre cas où la destruction de la matière ne soit pas la cause de l'accident. Un homme mal intentionné tire sur moi, la balle m'effleure, elle ne m'atteint pas. Un Esprit bienveillant peut-il l'avoir détournée ? - Rép. Non.

7. Les Esprits peuvent-ils nous avertir directement d'un danger ? Voici un fait qui semblerait le confirmer : Une femme sortait de chez elle et suivait le boulevard. Une voix intime lui dit : Va-t'en ; retourne chez toi. Elle hésite. La même voix se fait entendre à plusieurs reprises ; alors elle revient sur ses pas ; mais, se ravisant, elle se dit : Qu'ai-je à faire chez moi ? j'en sors ; c'est sans doute un effet de mon imagination. Alors elle continue son chemin. A quelques pas de là une poutre que l'on sortait d'une maison la frappe à la tête et la renverse sans connaissance. Quelle était cette voix ? N'était-ce pas un pressentiment de ce qui allait arriver à cette femme ? - Rép. Celle de l'instinct ; d'ailleurs aucun pressentiment n'a de tels caractères : toujours ils sont vagues.

8. Qu'entendez-vous par la voix de l'instinct ? - Rép. J'entends que l'Esprit, avant de s'incarner, a connaissance de toutes les phases de son existence ; lorsque celles-ci ont un caractère saillant, il en conserve une sorte d'impression dans son for intérieur, et cette impression, se réveillant quand le moment approche, devient pressentiment.

NOTA. Les explications ci-dessus ont rapport à la fatalité des événements matériels. La fatalité morale est traitée d'une manière complète dans le Livre des Esprits.

 

 

Utilité de certaines évocations particulières

 

Les communications que l'on obtient des Esprits très supérieurs ou de ceux qui ont animé les grands personnages de l'antiquité sont précieuses par le haut enseignement qu'elles renferment. Ces Esprits ont acquis un degré de perfection qui leur permet d'embrasser une sphère d'idées plus étendue, de pénétrer des mystères qui dépassent la portée vulgaire de l'humanité, et par conséquent de nous initier mieux que d'autres à certaines choses. Il ne s'ensuit pas de là que les communications des Esprits d'un ordre moins élevé soient sans utilité ; loin de là : l'observateur y puise plus d'une instruction. Pour connaître les moeurs d'un peuple, il faut l'étudier à tous les degrés de l'échelle. Quiconque ne l'aurait vu que sous une face le connaîtrait mal. L'histoire d'un peuple n'est pas celle de ses rois et des sommités sociales ; pour le juger, il faut le voir dans la vie intime, dans ses habitudes privées. Or, les Esprits supérieurs sont les sommités du monde spirite ; leur élévation même les place tellement au-dessus de nous que nous sommes effrayés de la distance qui nous sépare. Des Esprits plus bourgeois (qu'on nous passe cette expression) nous en rendent plus palpables les circonstances de leur nouvelle existence. Chez eux, la liaison entre la vie corporelle et la vie spirite est plus intime, nous la comprenons mieux, parce qu'elle nous touche de plus près. En apprenant par eux-mêmes ce que sont devenus, ce que pensent, ce qu'éprouvent les hommes de toutes conditions et de tous caractères, les hommes de bien comme les vicieux, les grands et les petits, les heureux et les malheureux du siècle, en un mot les hommes qui ont vécu parmi nous, que nous avons vus et connus, dont nous connaissons la vie réelle, les vertus et les travers, nous comprenons leurs joies et leurs souffrances, nous nous y associons et nous y puisons un enseignement moral d'autant plus profitable que les rapports entre eux et nous sont plus intimes. Nous nous mettons plus facilement à la place de celui qui a été notre égal que de celui que nous ne voyons qu'à travers le mirage d'une gloire céleste. Les Esprits vulgaires nous montrent l'application pratique des grandes et sublimes vérités dont les Esprits supérieurs nous enseignent la théorie. D'ailleurs dans l'étude d'une science rien n'est inutile : Newton a trouvé la loi des forces de l'univers dans le phénomène le plus simple.

Ces communications ont un autre avantage, c'est de constater l'identité des Esprits d'une manière plus précise. Quand un Esprit nous dit avoir été Socrate ou Platon, nous sommes obligés de le croire sur parole, car il n'apporte pas avec lui un certificat d'authenticité ; nous pouvons voir à ses discours s'il dément ou non l'origine qu'il se donne : nous le jugeons Esprit élevé, voilà tout ; qu'il ait été en réalité Socrate ou Platon, peu nous importe. Mais quand l'Esprit de nos proches, de nos amis ou de ceux que nous avons connus se manifeste à nous, il se présente mille circonstances de détails intimes où l'identité ne saurait être révoquée en doute : on en acquiert en quelque sorte la preuve matérielle. Nous pensons donc qu'on nous saura gré de donner de temps en temps quelques-unes de ces évocations intimes : c'est le roman de moeurs de la vie spirite, moins la fiction.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

L'assassin Lemaire

Condamné par la Cour d'assises de l'Aisne à la peine de mort et exécuté le 31 décembre 1857, évoqué le 29 janvier 1858.

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'assassin Lemaire, exécuté le 31 décembre 1857, de venir parmi nous. - Rép. Je suis là.

2. Comment se fait-il que tu sois venu si promptement à notre appel ? - Rép. Rachel l'a dit .

3. Quel sentiment éprouves-tu à notre vue ? - Rép. La honte.

4. Comment une jeune fille, douce comme un agneau, peut-elle servir d'intermédiaire à un être sanguinaire comme toi ? - Rép. Dieu l'a permis.

5. As-tu conservé toute ta connaissance jusqu'au dernier moment ? Rép. Oui.

6. Et immédiatement après ton exécution, as-tu eu la conscience de ta nouvelle existence ? - Rép. J'étais plongé dans un trouble immense dont je ne suis pas encore sorti. J'ai senti une immense douleur ; il m'a semblé que mon coeur la souffrait. J'ai vu je ne sais quoi rouler au pied de l'échafaud ; j'ai vu du sang couler, et ma douleur n'en est devenue que plus poignante.

7. Etait-ce une douleur purement physique, analogue à celle qui serait causée par une grave blessure : par l'amputation d'un membre, par exemple ? - Rép. Non ; figure-toi un remords, une grande douleur morale.

8. Quand as-tu commencé à ressentir cette douleur ? - Rép. Dès que j'ai été libre.

9. La douleur physique causée par le supplice était-elle ressentie par le corps ou par l'Esprit ? - Rép. La douleur morale était dans mon esprit ; le corps a ressenti la douleur physique ; mais l'Esprit séparé s'en ressentait encore.

10. As-tu vu ton corps mutilé ? - Rép. J'ai vu je ne sais quoi d'informe qu'il me semblait n'avoir pas quitté ; cependant je me sentais encore entier : j'étais moi-même.

11. Quelle impression cette vue a-t-elle faite sur toi ? - Rép. Je sentais trop ma douleur ; j'étais perdu en elle.

12. Est-il vrai que le corps vive encore quelques instants après la décapitation, et que le supplicié ait la conscience de ses idées ? - Rép. L'Esprit se retire peu à peu ; plus les liens de la matière l'enlacent, moins la séparation est prompte.

13. Combien de temps cela dure-t-il ? - Rép. Plus ou moins. (Voir la réponse précédente.)

14. On dit avoir remarqué sur la figure de certains suppliciés l'expression de la colère, et des mouvements comme s'ils voulaient parler ; est-ce l'effet d'une contraction nerveuse, ou bien la volonté y avait-elle part ? - Rép. La volonté ; car l'Esprit ne s'en était pas encore retiré.

15. Quel est le premier sentiment que tu as éprouvé en entrant dans ta nouvelle existence ? - Rép. Une intolérable souffrance ; une sorte de remords poignant dont j'ignorais la cause.

16. T'es-tu trouvé réuni à tes complices exécutés en même temps que toi ? - Rép. Pour notre malheur ; notre vue est un supplice continuel ; chacun de nous reproche à l'autre son crime.

17. Rencontres-tu tes victimes ? - Rép. Je les vois... elles sont heureuses... leur regard me poursuit... je le sens qui plonge jusqu'au fond de mon être... en vain je veux le fuir.

18. Quel sentiment éprouves-tu à leur vue ? - Rép. La honte et le remords. Je les ai élevées de mes propres mains, et je les hais encore.

19. Quel sentiment éprouvent-elles à ta vue ? - Rép. La pitié !

20. Ont-elles de la haine et le désir de la vengeance ? - Rép. Non ; leurs voeux appellent pour moi l'expiation. Vous ne sauriez sentir quel horrible supplice de tout devoir à qui l'on hait.

21. Regrettes-tu la vie terrestre ? - Rép. Je ne regrette que mes crimes ; si l'événement était encore dans mes mains, je ne succomberais plus.

22. Comment as-tu été conduit à la vie criminelle que tu as menée ? - Rép. Ecoute ! Je me suis cru fort ; j'ai choisi une rude épreuve ; j'ai cédé aux tentations du mal.

23. Le penchant au crime était-il dans ta nature, ou bien as-tu été entraîné par le milieu dans lequel tu as vécu ? - Rép. Le penchant au crime était dans ma nature, car je n'étais qu'un Esprit inférieur. J'ai voulu m'élever promptement, mais j'ai demandé plus que mes forces.

24. Si tu avais reçu de bons principes d'éducation, aurais-tu pu être détourné de la vie criminelle ? - Rép. Oui ; mais j'ai choisi la position où je suis né.

25. Aurais-tu pu faire un homme de bien ? - Rép. Un homme faible, incapable du bien comme du mal. Je pouvais paralyser le mal de ma nature pendant mon existence, mais je ne pouvais m'élever jusqu'à faire le bien.

26. De ton vivant croyais-tu en Dieu ? - Rép. Non.

27. On dit qu'au moment de mourir tu t'es repenti ; est-ce vrai ? - Rép. J'ai cru à un Dieu vengeur... j'ai eu peur de sa justice.

28. En ce moment ton repentir est-il plus sincère ? - Rép. Hélas ! je vois ce que j'ai fait.

29. Que penses-tu de Dieu maintenant ? - Rép. Je le sens et ne le comprends pas.

30. Trouves-tu juste le châtiment qui t'a été infligé sur la terre ? - Rép. Oui.

31. Espères-tu obtenir le pardon de tes crimes ? - Rép. Je ne sais.

32. Comment espères-tu racheter tes crimes ? - Rép. Par de nouvelles épreuves ; mais il me semble que l'Eternité est entre elles et moi.

33. Ces épreuves s'accompliront-elles sur la terre ou dans un autre monde ? - Rép. Je ne sais pas.

34. Comment pourras-tu expier tes fautes passées dans une nouvelle existence si tu n'en as pas le souvenir ? - Rép. J'en aurai la prescience.

35. Où es-tu maintenant ? - Rép. Je suis dans ma souffrance.

36. Je demande dans quel lieu tu es ? - Rép. Près d'Ermance.

37. Es-tu réincarné ou errant ? - Rép. Errant ; si j'étais réincarné, j'aurais l'espoir. J'ai dit : l'Eternité me semble entre l'expiation et moi.

38. Puisque tu es ici, si nous pouvions te voir, sous quelle forme nous apparaîtrais-tu ? - Rép. Sous ma forme corporelle, ma tête séparée du tronc.

39. Pourrais-tu nous apparaître ? - Rép. Non ; laissez-moi.

40. Voudrais-tu nous dire comment tu t'es évadé de la prison de Montdidier ? - Rép. Je ne sais plus... Ma souffrance est si grande que je n'ai plus que le souvenir du crime... Laissez-moi.

41. Pourrions-nous apporter quelque soulagement à tes souffrances ? - Rép. Faites des voeux pour que l'expiation arrive.

 

La reine d'Oude

Nota. - Dans ces entretiens, nous supprimerons dorénavant la formule d'évocation, qui est toujours la même, à moins qu'elle ne présente, par la réponse, quelque particularité.

1. Quelle sensation avez-vous éprouvée en quittant la vie terrestre ? - Rép. Je ne saurais le dire ; j'éprouve encore du trouble.

2. Etes-vous heureuse ? - Rép. Non.

3. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse ? - Rép. Je regrette la vie... je ne sais... j'éprouve une poignante douleur ; la vie m'en aurait délivrée... je voudrais que mon corps se levât de son sépulcre.

4. Regrettez-vous de n'avoir pas été ensevelie dans votre pays et de l'être parmi des chrétiens ? - Rép. Oui ; la terre indienne pèserait moins sur mon corps.

5. Que pensez-vous des honneurs funèbres rendus à votre dépouille ? - Rép. Ils ont été bien peu de chose ; j'étais reine, et tous n'ont pas ployé les genoux devant moi... Laissez-moi... On me force à parler... Je ne veux pas que vous sachiez ce que je suis maintenant... J'ai été reine, sachez-le bien.

6. Nous respectons votre rang, et nous vous prions de nous répondre pour notre instruction.

Pensez-vous que votre fils recouvrera un jour les Etats de son père ? - Rép. Certes mon sang régnera ; il en est digne.

7. Attachez-vous à la réintégration de votre fils sur le trône d'Oude la même importance que de votre vivant ? - Rép. Mon sang ne peut être confondu dans la foule.

8. Quelle est votre opinion actuelle sur la véritable cause de la révolte des Indes ? - Rép. L'Indien est fait pour être maître chez lui.

9. Que pensez-vous de l'avenir qui est réservé à ce pays ? - Rép. L'Inde sera grande parmi les nations.

10. On n'a pu inscrire sur votre acte de décès le lieu de votre naissance ; pourriez-vous le dire maintenant ? - Rép. Je suis née du plus noble sang de l'Inde. Je crois que je suis née à Delhy.

11. Vous qui avez vécu dans les splendeurs du luxe et qui avez été entourée d'honneurs, qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. Ils m'étaient dus.

12. Le rang que vous avez occupé sur la terre vous en donne-t-il un plus élevé dans le monde où vous êtes aujourd'hui ? - Rép. Je suis toujours reine... Qu'on m'envoie des esclaves pour me servir !... Je ne sais ; on ne semble pas se soucier de moi ici... Pourtant, je suis toujours moi.

13. Apparteniez-vous à la religion musulmane, ou à une religion hindoue ? - Rép. Musulmane ; mais j'étais trop grande pour m'occuper de Dieu.

14. Quelle différence faites-vous entre la religion que vous professiez et la religion chrétienne, pour le bonheur à venir de l'homme ? - Rép. La religion chrétienne est absurde ; elle dit que tous sont frères.

15. Quelle est votre opinion sur Mahomet ? - Rép. Il n'était pas fils de roi.

16. Avait-il une mission divine ? - Rép. Que m'importe cela !

17. Quelle est votre opinion sur le Christ ? - Rép. Le fils du charpentier n'est pas digne d'occuper ma pensée.

18. Que pensez-vous de l'usage, qui soustrait les femmes musulmanes aux regards des hommes ? - Rép. Je pense que les femmes sont faites pour dominer : moi, j'étais femme.

19. Avez-vous quelquefois envié la liberté dont jouissent les femmes en Europe ? - Rép. Non ; que m'importait leur liberté ! les sert-on à genoux ?

20. Quelle est votre opinion sur la condition de la femme en général dans l'espèce humaine ? - Rép. Que m'importent les femmes ! Si tu me parlais des reines !

21. Vous rappelez-vous avoir eu d'autres existences sur la terre avant celle que vous venez de quitter ? - Rép. J'ai dû toujours être reine.

22. Pourquoi êtes-vous venue si promptement à notre appel ? - Rép. Je ne l'ai pas voulu ; on m'y a forcée... Penses-tu donc que j'eusse daigné répondre ? Qu'êtes-vous donc près de moi ?

23. Qui vous a forcée à venir ? - Rép. Je ne le sais pas... Cependant, il ne doit pas y en avoir de plus grand que moi.

24. Dans quel endroit êtes-vous ici ? - Rép. Près d'Ermance.

25. Sous quelle forme y êtes-vous ? - Rép. Je suis toujours reine... Penses-tu donc que j'aie cessé de l'être ? Vous êtes peu respectueux... Sachez que l'on parle autrement à des reines.

26. Pourquoi ne pouvons-nous pas vous voir ? - Rép. Je ne le veux pas.

27. Si nous pouvions nous voir, est-ce que nous vous verrions avec vos vêtements, vos parures et vos bijoux ? - Rép. Certes !

28. Comment se fait-il qu'ayant quitté tout cela, votre Esprit en ait conservé l'apparence, surtout de vos parures ? - Rép. Elles ne m'ont pas quittée... Je suis toujours aussi belle que j'étais... Je ne sais quelle idée vous vous faites de moi ! Il est vrai que vous ne m'avez jamais vue.

29. Quelle impression éprouvez-vous de vous trouver au milieu de nous ? - Rép. Si je le pouvais, je n'y serais pas : vous me traitez avec si peu de respect ! Je ne veux pas que l'on me tutoie... Nommez-moi Majesté, ou je ne réponds plus.

30. Votre Majesté comprenait-elle la langue française ? - Rép. Pourquoi ne l'aurais-je pas comprise ? Je savais tout.

31. Votre Majesté voudrait-elle nous répondre en anglais ? - Rép. Non... Ne me laisserez-vous donc pas tranquille ?... Je veux m'en aller... Laissez-moi... Me pensez-vous soumise à vos caprices ?... Je suis reine et ne suis pas esclave.

32. Nous vous prions seulement de vouloir bien répondre encore à deux ou trois questions.

Réponse de saint Louis, qui était présent : Laissez-la, la pauvre égarée ; ayez pitié de son aveuglement. Qu'elle vous serve d'exemple ! Vous ne savez pas combien souffre son orgueil.

Remarque. - Cet entretien offre plus d'un enseignement. En évoquant cette grandeur déchue, maintenant dans la tombe, nous n'espérions pas des réponses d'une grande profondeur, vu le genre d'éducation des femmes de ce pays ; mais nous pensions trouver en cet Esprit, sinon de la philosophie, du moins un sentiment plus vrai de la réalité, et des idées plus saines sur les vanités et les grandeurs d'ici-bas. Loin de là : chez lui les idées terrestres ont conservé toute leur force ; c'est l'orgueil qui n'a rien perdu de ses illusions, qui lutte contre sa propre faiblesse, et qui doit en effet bien souffrir de son impuissance. Dans la prévision de réponses d'une tout autre nature, nous avions préparé diverses questions qui sont devenues sans objet. Ces réponses sont si différentes de celles que nous attendions, ainsi que les personnes présentes, qu'on ne saurait y voir l'influence d'une pensée étrangère. Elles ont en outre un cachet de personnalité si caractérisé, qu'elles accusent clairement l'identité de l'Esprit qui s'est manifesté.

On pourrait s'étonner avec raison de voir Lemaire, homme dégradé et souillé de tous les crimes, manifester par son langage d'outre-tombe des sentiments qui dénotent une certaine élévation et une appréciation assez exacte de sa situation, tandis que chez la reine d'Oude, dont le rang qu'elle occupait aurait dû développer le sens moral, les idées terrestres n'ont subi aucune modification. La cause de cette anomalie nous paraît facile à expliquer. Lemaire, tout dégradé qu'il était, vivait au milieu d'une société civilisée et éclairée qui avait réagi sur sa nature grossière ; il avait absorbé à son insu quelques rayons de la lumière qui l'entourait, et cette lumière a dû faire naître en lui des pensées étouffées par son abjection, mais dont le germe n'en subsistait pas moins. Il en est tout autrement de la reine d'Oude : le milieu où elle a vécu, les habitudes, le défaut absolu de culture intellectuelle, tout a dû contribuer à maintenir dans toute leur force les idées dont elle était imbue dès l'enfance ; rien n'est venu modifier cette nature primitive, sur laquelle les préjugés ont conservé tout leur empire.

 

Le Docteur Xavier

Sur diverses questions Psycho-Physiologiques.

Un médecin de grand talent, que nous désignerons sous le nom de Xavier, mort il y a quelques mois, et qui s'était beaucoup occupé de magnétisme, avait laissé un manuscrit destiné, pensait-il, à faire une révolution dans la science. Avant de mourir il avait lu le Livre des Esprits et désiré se mettre en rapport avec l'auteur. La maladie à laquelle il a succombé ne lui en a pas laissé le temps. Son évocation a eu lieu sur la demande de sa famille, et les réponses, éminemment instructives, qu'elle renferme nous ont engagé à en insérer un extrait dans notre recueil, en supprimant tout ce qui est d'un intérêt privé.

1. Vous rappelez-vous le manuscrit que vous avez laissé ? - Rép. J'y attache peu d'importance.

2. Quelle est votre opinion actuelle sur ce manuscrit ? - Rép. Vaine oeuvre d'un être qui s'ignorait lui-même.

3. Vous pensiez cependant que cet ouvrage pourrait faire une révolution dans la science ? - Rép. Je vois trop clair maintenant.

4. Pourriez-vous, comme Esprit, corriger et achever ce manuscrit ? - Rép. Je suis parti d'un point que je connaissais mal ; peut-être faudrait-il tout refaire.

5. Etes-vous heureux ou malheureux ? - Rép. J'attends et je souffre.

6. Qu'attendez-vous ? - Rép. De nouvelles épreuves.

7. Quelle est la cause de vos souffrances ? - Rép. Le mal que j'ai fait.

8. Vous n'avez cependant pas fait de mal avec intention ? - Rép. Connais-tu bien le coeur de l'homme ?

9. Etes-vous errant ou incarné ? - Rép. Errant.

10. Quel était, de votre vivant, votre opinion sur la Divinité ? - Rép. Je n'y croyais pas.

11. Quelle est-elle maintenant ? - Rép. Je n'y crois que trop.

12. Vous aviez le désir de vous mettre en rapport avec moi ; vous le rappelez-vous ? - Rép. Oui.

13. Me voyez-vous et me reconnaissez-vous pour la personne avec qui vous vouliez entrer en relation ? - Rép. Oui.

14. Quelle impression le Livre des Esprits a-t-il faite sur vous ? - Rép. Il m'a bouleversé.

15. Qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. C'est une grande oeuvre.

16. Que pensez-vous de l'avenir de la doctrine spirite ? - Rép. Il est grand, mais certains disciples la gâtent.

17. Quels sont ceux qui la gâtent ? - Rép. Ceux qui attaquent ce qui existe : les religions, les premières et les plus simples croyances des hommes.

18. Comme médecin, et en raison des études que vous avez faites, vous pourrez sans doute répondre aux questions suivantes :

Le corps peut-il conserver quelques instants la vie organique après la séparation de l'âme ? - Rép. Oui.

19. Combien de temps ? - Rép. Il n'y a pas de temps.

20. Précisez votre réponse, je vous prie. - Rép. Cela ne dure que quelques instants.

21. Comment s'opère la séparation de l'âme du corps ? - Rép. Comme un fluide qui s'échappe d'un vase quelconque.

22. Y a-t-il une ligne de démarcation réellement tranchée entre la vie et la mort ? - Rép. Ces deux états se touchent et se confondent ; ainsi l'Esprit se dégage peu à peu de ses liens ; il se dénoue et ne se brise pas.

23. Ce dégagement de l'âme s'opère-t-il plus promptement chez les uns que chez les autres ? - Rép. Oui : ceux qui, de leur vivant, se sont déjà élevés au-dessus de la matière, car alors leur âme appartient plus au monde des Esprits qu'au monde terrestre.

24. A quel moment s'opère l'union de l'âme et du corps chez l'enfant ? - Rép. Lorsque l'enfant respire ; comme s'il recevait l'âme avec l'air extérieur.

Remarque. Cette opinion est la conséquence du dogme catholique. En effet, l'Eglise enseigne que l'âme ne peut être sauvée que par le baptême ; or, comme la mort naturelle intra-utérine est très fréquente, que deviendrait cette âme privée, selon elle, de cet unique moyen de salut, si elle existait dans le corps avant la naissance ? Pour être conséquent, il faudrait que le baptême eût lieu, sinon de fait, du moins d'intention, dès l'instant de la conception.

25. Comment expliquez-vous alors la vie intra-utérine ? - Rép. Comme la plante qui végète. L'enfant vit de sa vie animale.

26. Y a-t-il crime à priver un enfant de la vie avant sa naissance, puisque, avant cette époque, l'enfant n'ayant pas d'âme n'est point en quelque sorte un être humain ? - Rép. La mère, ou tout autre commettra toujours un crime en ôtant la vie à l'enfant avant sa naissance, car c'est empêcher l'âme de supporter les épreuves dont le corps devait être l'instrument.

27. L'expiation qui devait être subie par l'âme empêchée de s'incarner aura-t-elle lieu néanmoins ? - Rép. Oui, mais Dieu savait que l'âme ne s'unirait pas à ce corps ; ainsi aucune âme ne devait s'unir à cette enveloppe corporelle : c'était l'épreuve de la mère.

28. Dans le cas où la vie de la mère serait en danger par la naissance de l'enfant, y a-t-il crime à sacrifier l'enfant pour sauver sa mère ? - Rép. Non ; il faut sacrifier l'être qui n'existe pas à l'être qui existe.

29. L'union de l'âme et du corps s'opère-t-elle instantanément ou graduellement ; c'est-à-dire faut-il un temps appréciable pour que cette union soit complète ? - Rép. L'Esprit n'entre pas brusquement dans le corps. Pour mesurer ce temps, imaginez-vous que le premier souffle que l'enfant reçoit est l'âme qui entre dans le corps : le temps que la poitrine se soulève et s'abaisse.

30. L'union d'une âme avec tel ou tel corps est-elle prédestinée, ou bien n'est-ce qu'au moment de la naissance que le choix se fait ? - Rép. Dieu l'a marqué ; cette question demande de plus longs développements. L'Esprit en choisissant l'épreuve qu'il veut subir demande à s'incarner ; or Dieu, qui sait tout et voit tout, a su et vu d'avance que telle âme s'unirait à tel corps. Lorsque l'Esprit naît dans les basses classes de la société, il sait que sa vie ne sera que labeur et souffrances. L'enfant qui va naître a une existence qui résulte, jusqu'à un certain point, de la position de ses parents.

31. Pourquoi des parents bons et vertueux donnent-ils naissance à des enfants d'une nature perverse ? autrement dit, pourquoi les bonnes qualités des parents n'attirent-elles pas toujours, par sympathie, un bon Esprit pour animer leur enfant ? - Rép. Un mauvais Esprit demande de bons parents, dans l'espérance que leurs conseils le dirigeront dans une voie meilleure.

32. Les parents peuvent-ils, par leurs pensées et leurs prières, attirer dans le corps de l'enfant un bon Esprit plutôt qu'un Esprit inférieur ? - Rép. Non ; mais ils peuvent améliorer l'Esprit de l'enfant qu'ils ont fait naître : c'est leur devoir ; de mauvais enfants sont une épreuve pour les parents.

33. On conçoit l'amour maternel pour la conservation de la vie de l'enfant, mais puisque cet amour est dans la nature, pourquoi y a-t-il des mères qui haïssent leurs enfants, et cela souvent dès leur naissance ? -Rép. Mauvais Esprits qui tâchent d'entraver l'Esprit de l'enfant, afin qu'il succombe sous l'épreuve qu'il a voulue.

34. Nous vous remercions des explications que vous avez bien voulu nous donner. - Rép. Pour vous instruire, je ferai tout.

Remarque. La théorie donnée par cet Esprit sur l'instant de l'union de l'âme et du corps n'est pas tout à fait exacte. L'union commence dès la conception ; c'est-à-dire que, dès ce moment, l'Esprit, sans être incarné, tient au corps par un lien fluidique qui va se resserrant de plus en plus jusqu'à la naissance ; l'incarnation n'est complète que lorsque l'enfant respire. (Voy. le Livre des Esprits, n° 344 et suiv.)

 

 

M. Home

Deuxième article. - Voir le numéro de février 1858.

 

M. Home, ainsi que nous l'avons dit, est un médium du genre de ceux sous l'influence desquels se produisent plus spécialement des phénomènes physiques, sans exclure pour cela les manifestations intelligentes. Tout effet qui révèle l'action d'une volonté libre est par cela même intelligent ; c'est-à-dire qu'il n'est pas purement mécanique et qu'il ne saurait être attribué à un agent exclusivement matériel ; mais de là aux communications instructives d'une haute portée morale et philosophique, il y a une grande distance, et il n'est pas à notre connaissance que M. Home en obtienne de cette nature. N'étant pas médium écrivain, la plupart des réponses sont données par des coups frappés indiquant les lettres de l'alphabet, moyen toujours imparfait et trop lent, qui se prête difficilement à des développements d'une certaine étendue. Il obtient pourtant aussi l'écriture, mais par un autre moyen dont nous parlerons tout à l'heure.

Disons d'abord, comme principe général, que les manifestations ostensibles, celles qui frappent nos sens, peuvent être spontanées ou provoquées. Les premières sont indépendantes de la volonté ; elles ont même souvent lieu contre la volonté de celui qui en est l'objet, et auquel elles ne sont pas toujours agréables. Les faits de ce genre sont fréquents, et, sans remonter aux récits plus ou moins authentiques des temps reculés, l'histoire contemporaine nous en offre de nombreux exemples dont la cause, ignorée dans le principe, est aujourd'hui parfaitement connue : tels sont, par exemple, les bruits insolites, le mouvement désordonné des objets, les rideaux tirés, les couvertures arrachées, certaines apparitions, etc. Quelques personnes sont douées d'une faculté spéciale qui leur donne le pouvoir de provoquer ces phénomènes, au moins en partie, pour ainsi dire à volonté. Cette faculté n'est point très rare, et, sur cent personnes, cinquante au moins la possèdent à un degré plus ou moins grand. Ce qui distingue M. Home, c'est qu'elle est développée en lui, comme chez les médiums de sa force, d'une manière pour ainsi dire exceptionnelle. Tel n'obtiendra que des coups légers, ou le déplacement insignifiant d'une table, alors que sous l'influence de M. Home les bruits les plus retentissants se font entendre, et tout le mobilier d'une chambre peut être bouleversé, les meubles montant les uns sur les autres. Quelque étranges que soient ces phénomènes, l'enthousiasme de quelques admirateurs trop zélés a encore trouvé moyen de les amplifier par des faits de pure invention. D'un autre côté, les détracteurs ne sont pas restés inactifs ; ils ont raconté sur lui toutes sortes d'anecdotes qui n'ont existé que dans leur imagination. En voici un exemple. M. le marquis de ..., un des personnages qui ont porté le plus d'intérêt à M. Home, et chez lequel il était reçu dans l'intimité, se trouvait un jour à l'Opéra avec ce dernier. A l'orchestre était M. de P..., un de nos abonnés, qui les connaît personnellement l'un et l'autre. Son voisin lie conversation avec lui ; elle tombe sur M. Home. « Croiriez-vous, dit-il, que ce prétendu sorcier, ce charlatan, a trouvé moyen de s'introduire chez le marquis de... ; mais ses artifices ont été découverts, et il a été mis à la porte à coups de pieds comme un vil intrigant. - En êtes-vous bien sûr ? dit M. de P... et connaissez-vous M. le marquis de... ? -Certainement, reprend l'interlocuteur. - En ce cas, dit M. de P... regardez dans cette loge, vous pouvez le voir en compagnie de M. Home lui-même, auquel il n'a pas l'air de donner des coups de pied. » Là-dessus, notre malencontreux narrateur, ne jugeant pas à propos de poursuivre l'entretien, prit son chapeau et ne reparut plus. On peut juger par là de la valeur de certaines assertions. Assurément, si certains faits colportés par la malveillance étaient réels, ils lui auraient fait fermer plus d'une porte ; mais comme les maisons les plus honorables lui ont toujours été ouvertes, on doit en conclure qu'il s'est toujours et partout conduit en galant homme. Il suffit d'ailleurs d'avoir causé quelquefois avec M. Home, pour voir qu'avec sa timidité et la simplicité de son caractère, il serait le plus maladroit de tous les intrigants ; nous insistons sur ce point pour la moralité de la cause. Revenons à ses manifestations. Notre but étant de faire connaître la vérité dans l'intérêt de la science, tout ce que nous rapporterons est puisé à des sources tellement authentiques que nous pouvons en garantir la plus scrupuleuse exactitude ; nous le tenons de témoins oculaires trop graves, trop éclairés et trop haut placés pour que leur sincérité puisse être révoquée en doute. Si l'on disait que ces personnes ont pu, de bonne foi, être dupes d'une illusion, nous répondrions qu'il est des circonstances qui échappent à toute supposition de ce genre ; d'ailleurs ces personnes étaient trop intéressées à connaître la vérité pour ne pas se prémunir contre toute fausse apparence.

Home commence généralement ses séances par les faits connus : des coups frappés dans une table ou dans toute autre partie de l'appartement, en procédant comme nous l'avons dit ailleurs. Vient ensuite le mouvement de la table, qui s'opère d'abord par l'imposition des mains de lui seul ou de plusieurs personnes réunies, puis à distance et sans contact ; c'est une sorte de mise en train. Très souvent il n'obtient rien de plus ; cela dépend de la disposition où il se trouve et quelquefois aussi de celle des assistants ; il est telles personnes devant lesquelles il n'a jamais rien produit, fussent-elles de ses amis. Nous ne nous étendrons pas sur ces phénomènes aujourd'hui si connus et qui ne se distinguent que par leur rapidité et leur énergie. Souvent après plusieurs oscillations et balancements, la table se détache du sol, s'élève graduellement, lentement, par petites saccades, non plus de quelques centimètres, mais jusqu'au plafond, et hors de la portée des mains ; après être restée suspendue quelques secondes dans l'espace, elle descend comme elle était montée, lentement, graduellement.

La suspension d'un corps inerte, et d'une pesanteur spécifique incomparablement plus grande que celle de l'air, étant un fait acquis, on conçoit qu'il peut en être de même d'un corps animé. Nous n'avons pas appris que M. Home eût opéré sur aucune autre personne que sur lui-même, et encore ce fait ne s'est point produit à Paris, mais il est avéré qu'il a eu lieu plusieurs fois tant à Florence qu'en France, et notamment à Bordeaux, en présence des témoins les plus respectables que nous pourrions citer au besoin. Il s'est, comme la table, élevé jusqu'au plafond, puis est redescendu de même. Ce qu'il y a de bizarre dans ce phénomène, c'est que, quand il se produit, ce n'est point par un acte de sa volonté, et il nous a dit lui-même qu'il ne s'en aperçoit pas et croit toujours être sur le sol, à moins qu'il ne regarde en bas ; les témoins seuls le voient s'enlever ; quant à lui, il éprouve à ce moment la sensation produite par le soulèvement d'un navire sur les vagues. Du reste, le fait que nous rapportons n'est point personnel à M. Home. L'histoire en cite plus d'un exemple authentique que nous relaterons ultérieurement.

De toutes les manifestations produites par M. Home, la plus extraordinaire est sans contredit celle des apparitions, c'est pourquoi nous y insisterons davantage, en raison des graves conséquences qui en découlent et de la lumière qu'elles jettent sur une foule d'autres faits. Il en est de même des sons produits dans l'air, des instruments de musique qui jouent seuls, etc. Nous examinerons ces phénomènes en détail dans notre prochain numéro.

M. Home, de retour d'un voyage en Hollande où il a produit à la cour et dans la haute société une profonde sensation, vient de partir pour l'Italie. Sa santé, gravement altérée, lui rendait nécessaire un climat plus doux.

Nous confirmons avec plaisir ce que certains journaux ont rapporté d'un legs de 6 000 fr. de rente qui lui a été fait par une dame anglaise convertie par lui à la doctrine spirite, et en reconnaissance de la satisfaction qu'elle en a éprouvée. M. Home méritait à tous égards cet honorable témoignage. Cet acte, de la part de la donatrice, est un précédent auquel applaudiront tous ceux qui partagent nos convictions ; espérons qu'un jour la doctrine aura son Mécène : la postérité inscrira son nom parmi les bienfaiteurs de l'humanité. La religion nous enseigne l'existence de l'âme et son immortalité ; le Spiritisme nous en donne la preuve palpable et vivante, non plus par le raisonnement, mais par des faits. Le matérialisme est un des vices de la société actuelle, parce qu'il engendre l'égoïsme. Qu'y a-t-il, en effet, en dehors du moi pour quiconque rapporte tout à la matière et à la vie présente ? La doctrine spirite, intimement liée aux idées religieuses, en nous éclairant sur notre nature, nous montre le bonheur dans la pratique des vertus évangéliques ; elle rappelle l'homme à ses devoirs envers Dieu, la société et lui-même ; aider à sa propagation, c'est porter le coup mortel à la plaie du scepticisme qui nous envahit comme un mal contagieux ; honneur donc à ceux qui emploient à cette oeuvre les biens dont Dieu les a favorisés sur la terre !

 

 

Le Magnétisme et le Spiritisme

 

Lorsque parurent les premiers phénomènes spirites, quelques personnes ont pensé que cette découverte (si on peut y appliquer ce nom) allait porter un coup fatal au magnétisme, et qu'il en serait de cela comme des inventions, dont la plus perfectionnée fait oublier sa devancière. Cette erreur n'a pas tardé à se dissiper, et l'on a promptement reconnu la proche parenté de ces deux sciences. Toutes deux, en effet, basées sur l'existence et la manifestation de l'âme, loin de se combattre, peuvent et doivent se prêter un mutuel appui : elles se complètent et s'expliquent l'une par l'autre. Leurs adeptes respectifs diffèrent pourtant sur quelques points : certains magnétistes  n'admettent pas encore l'existence, ou tout au moins la manifestation des Esprits : ils croient pouvoir tout expliquer par la seule action du fluide magnétique, opinion que nous nous bornons à constater, nous réservant de la discuter plus tard. Nous-même l'avons partagée dans le principe ; mais nous avons dû, comme tant d'autres, nous rendre à l'évidence des faits. Les adeptes du Spiritisme, au contraire, sont tous ralliés au magnétisme ; tous admettent son action et reconnaissent dans les phénomènes somnambuliques une manifestation de l'âme. Cette opposition, du reste, s'affaiblit de jour en jour, et il est aisé de prévoir que le temps n'est pas loin où toute distinction aura cessé. Cette divergence d'opinions n'a rien qui doive surprendre. Au début d'une science encore si nouvelle, il est tout simple que chacun, envisageant la chose à son point de vue, s'en soit formé une idée différente. Les sciences les plus positives ont eu, et ont encore, leurs sectes qui soutiennent avec ardeur des théories contraires ; les savants ont élevé écoles contre écoles, drapeau contre drapeau, et, trop souvent pour leur dignité, leur polémique, devenue irritante et agressive par l'amour-propre froissé, est sortie des limites d'une sage discussion. Espérons que les sectateurs du magnétisme et du Spiritisme, mieux inspirés, ne donneront pas au monde le scandale de discussions fort peu édifiantes et toujours fatales à la propagation de la vérité, de quelque côté qu'elle soit. On peut avoir son opinion, la soutenir, la discuter ; mais le moyen de s'éclairer n'est pas de se déchirer, procédé toujours peu digne d'hommes graves et qui devient ignoble si l'intérêt personnel est en jeu.

Le magnétisme a préparé les voies du Spiritisme, et les rapides progrès de cette dernière doctrine sont incontestablement dus à la vulgarisation des idées sur la première. Des phénomènes magnétiques, du somnambulisme et de l'extase aux manifestations spirites, il n'y a qu'un pas ; leur connexion est telle, qu'il est pour ainsi dire impossible de parler de l'un sans parler de l'autre. Si nous devions rester en dehors de la science magnétique, notre cadre serait incomplet, et l'on pourrait nous comparer à un professeur de physique qui s'abstiendrait de parler de la lumière. Toutefois, comme le magnétisme a déjà parmi nous des organes spéciaux justement accrédités, il deviendrait superflu de nous appesantir sur un sujet traité avec la supériorité du talent et de l'expérience ; nous n'en parlerons donc qu'accessoirement, mais suffisamment pour montrer les rapports intimes de deux sciences qui, en réalité, n'en font qu'une.

Nous devions à nos lecteurs cette profession de foi, que nous terminons en rendant un juste hommage aux hommes de conviction qui, bravant le ridicule, les sarcasmes et les déboires, se sont courageusement dévoués pour la défense d'une cause tout humanitaire. Quelle que soit l'opinion des contemporains sur leur compte personnel, opinion qui est toujours plus ou moins le reflet des passions vivantes, la postérité leur rendra justice ; elle placera les noms du baron Du Potet, directeur du Journal du Magnétisme, de M. Millet, directeur de l'Union magnétique, à côté de leurs illustres devanciers, le marquis de Puységur et le savant Deleuze. Grâce à leurs efforts persévérants, le magnétisme, devenu populaire, a mis un pied dans la science officielle, où l'on en parle déjà à voix basse. Ce mot est passé dans la langue usuelle ; il n'effarouche plus, et lorsque quelqu'un se dit magnétiseur, on ne lui rit plus au nez.

 

ALLAN KARDEC.

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Catégorie : Revue spirite 1958

 Revue spirite 1958 (act III)

1/4/2009

Avril 1858

 

Période psychologique

 

Bien que les manifestations spirites aient eu lieu à toutes les époques, il est incontestable qu'elles se produisent aujourd'hui d'une manière exceptionnelle. Les Esprits, interrogés sur ce fait, ont été unanimes dans leur réponse : « Les temps, disent-ils, marqués par la Providence pour une manifestation universelle sont arrivés. Ils sont chargés de dissiper les ténèbres de l'ignorance et des préjugés ; c'est une ère nouvelle qui commence et prépare la régénération de l'humanité. » Cette pensée se trouve développée d'une manière remarquable dans une lettre que nous recevons d'un de nos abonnés et dont nous extrayons le passage suivant :

« Chaque chose a son temps ; la période qui vient de s'écouler semble avoir été spécialement destinée par le Tout-Puissant au progrès des sciences mathématiques et physiques, et c'est probablement en vue de disposer les hommes aux connaissances exactes qu'il se sera opposé pendant longtemps à la manifestation des Esprits, comme si cette manifestation eût dû nuire au positivisme que demande l'étude des sciences ; il a voulu, en un mot, habituer l'homme à demander aux sciences d'observation l'explication de tous les phénomènes qui devaient se produire à ses yeux.

« La période scientifique semble aujourd'hui s'épuiser, et, après les progrès immenses qu'elle a vus s'accomplir, il ne serait pas impossible que la nouvelle période qui doit lui succéder fût consacrée par le Créateur à des initiations de l'ordre psychologique. Dans l'immuable loi de perfectibilité qu'il a posée pour les humains, que peut-il faire après les avoir initiés aux lois physiques du mouvement et leur avoir révélé des moteurs avec lesquels ils changent la face du globe ? L'homme a sondé les profondeurs les plus reculées de l'espace ; la marche des astres et le mouvement général de l'univers n'ont plus de secrets pour lui ; il lit dans les couches géologiques l'histoire de la formation du globe ; la lumière, à son gré, se transforme en images durables ; il maîtrise la foudre ; avec la vapeur et l'électricité il supprime les distances, et la pensée franchit l'espace avec la rapidité de l'éclair. Arrivé à ce point culminant dont l'histoire de l'humanité n'offre aucun exemple, quel qu'ait pu être le degré de son avancement dans les siècles reculés, il me semble rationnel de penser que l'ordre psychologique lui ouvre une nouvelle carrière dans la voie du progrès. C'est du moins ce qu'on pourrait induire des faits qui se produisent de nos jours et se répètent de tous côtés. Espérons donc que le moment approche, s'il n'est pas encore arrivé, où le Tout-Puissant va nous initier à de nouvelles, grandes et sublimes vérités. C'est à nous de le comprendre et de le seconder dans l'oeuvre de la régénération. »

Cette lettre est de M. Georges dont nous avons parlé dans notre premier numéro. Nous ne pouvons que le féliciter de ses progrès dans la doctrine ; les vues élevées qu'il développe montrent qu'il la comprend sous son véritable point de vue ; pour lui elle ne se résume pas dans la croyance aux Esprits et à leurs manifestations : c'est toute une philosophie. Nous admettons, comme lui, que nous entrons dans la période psychologique et nous trouvons les raisons qu'il nous donne parfaitement rationnelles, sans croire toutefois que la période scientifique ait dit son dernier mot ; nous croyons au contraire quelle nous réserve bien d'autres prodiges. Nous sommes à une époque de transition où les caractères des deux périodes se confondent.

Les connaissances que les Anciens possédaient sur la manifestation des Esprits ne seraient point un argument contre l'idée de la période psychologique qui se prépare. Remarquons en effet que dans l'antiquité ces connaissances étaient circonscrites dans le cercle étroit des hommes d'élite ; le peuple n'avait à ce sujet que des idées faussées par les préjugés et défigurées par le charlatanisme des prêtres, qui s'en servaient comme d'un moyen de domination. Comme nous l'avons dit autre part, ces connaissances ne se sont jamais perdues et les manifestations se sont toujours produites ; mais elles sont restées à l'état de faits isolés, sans doute parce que le temps de les comprendre n'était pas venu. Ce qui se passe aujourd'hui a un tout autre caractère ; les manifestations sont générales ; elles frappent la société depuis la base jusqu'au sommet. Les Esprits n'enseignent plus dans l'enceinte mystérieuse d'un temple inaccessible au vulgaire. Ces faits se passent au grand jour ; ils parlent à tous un langage intelligible pour tous ; tout annonce donc une phase nouvelle pour l'humanité au point de vue moral.

 

 

Le Spiritisme chez les Druides

 

Sous ce titre : Le vieux neuf, M. Edouard Fournier a publié dans le Siècle, il y a quelque dix ans, une série d'articles aussi remarquables au point de vue de l'érudition qu'intéressants sous le rapport historique. L'auteur, passant en revue toutes les inventions et découvertes modernes, prouve que si notre siècle a le mérite de l'application et du développement, il n'a pas, pour la plupart du moins, celui de la priorité. A l'époque où M. Edouard Fournier écrivait ces savants feuilletons, il n'était pas encore question des Esprits, sans quoi il n'eût pas manqué de nous montrer que tout ce qui se passe aujourd'hui n'est qu'une répétition de ce que les Anciens savaient aussi bien et peut-être mieux que nous. Nous le regrettons pour notre compte, car ses profondes investigations lui eussent permis de fouiller l'antiquité mystique, comme il a fouillé l'antiquité industrielle ; nous faisons des voeux pour qu'un jour il dirige de ce côté ses laborieuses recherches. Quant à nous, nos observations personnelles ne nous laissent aucun doute sur l'ancienneté et l'universalité de la doctrine que nous enseignent les Esprits. Cette coïncidence entre ce qu'ils nous disent aujourd'hui et les croyances des temps les plus reculés est un fait significatif d'une haute portée. Nous ferons remarquer toutefois que, si nous trouvons partout des traces de la doctrine spirite, nous ne la voyons nulle part complète : il semble avoir été réservé à notre époque de coordonner ces fragments épars chez tous les peuples, pour arriver à l'unité de principes au moyen d'un ensemble plus complet et surtout plus général de manifestations qui semblent donner raison à l'auteur de l'article que nous citons plus haut sur la période psychologique dans laquelle l'humanité paraît entrer.

L'ignorance et les préjugés ont presque partout défiguré cette doctrine dont les principes fondamentaux sont mêlés aux pratiques superstitieuses de tout temps exploitées pour étouffer la raison. Mais sous cet amas d'absurdités germaient les idées les plus sublimes, comme des semences précieuses cachées sous les broussailles, et n'attendant que la lumière vivifiante du soleil pour prendre leur essor. Notre génération, plus universellement éclairée, écarte les broussailles, mais un tel défrichement ne peut s'accomplir sans transition. Laissons donc aux bonnes semences le temps de se développer, et aux mauvaises herbes celui de disparaître. La doctrine druidique nous offre un curieux exemple de ce que nous venons de dire. Cette doctrine, dont nous ne connaissons guère que les pratiques extérieures, s'élevait, sous certains rapports, jusqu'aux plus sublimes vérités ; mais ces vérités étaient pour les seuls initiés : le vulgaire, terrifié par les sanglants sacrifices, cueillait avec un saint respect le gui sacré du chêne et ne voyait que la fantasmagorie. On en pourra juger par la citation suivante extraite d'un document d'autant plus précieux qu'il est peu connu, et qui jette un jour tout nouveau sur la véritable théologie de nos pères.

« Nous livrons aux réflexions de nos lecteurs un texte celtique publié depuis peu et dont l'apparition a causé une certaine émotion dans le monde savant. Il est impossible de savoir au juste quel en est l'auteur, ni même à quel siècle il remonte. Mais ce qui est incontestable, c'est qu'il appartient à la tradition des bardes du pays de Galles, et cette origine suffit pour lui conférer une valeur de premier ordre.

« On sait, en effet, que le pays de Galles forme encore de nos jours l'asile le plus fidèle de la nationalité gauloise, qui, chez nous, a éprouvé des modifications si profondes. A peine effleuré par la domination romaine, qui n'y tint que peu de temps et faiblement ; préservé de l'invasion des barbares par l'énergie de ses habitants et les difficultés de son territoire ; soumis plus tard par la dynastie normande, qui dut toutefois lui laisser un certain degré d'indépendance, le nom de Galles, Gallia, qu'il a toujours porté, est un trait distinctif par lequel il se rattache, sans discontinuité, à la période antique. La langue kymrique, parlée jadis dans toute la partie septentrionale de la Gaule, n'a jamais cessé non plus d'y être en usage, et bien des coutumes y sont également gauloises. De toutes les influences étrangères, celle du christianisme est la seule qui ait trouvé moyen d'y triompher pleinement ; mais ce n'a pas été sans de longues difficultés relativement à la suprématie de l'Eglise romaine, dont la réforme du seizième siècle n'a fait que déterminer la chute depuis longtemps préparée dans ces régions pleines d'un sentiment indéfectible d'indépendance.

« On peut même dire que les druides, tout en se convertissant au christianisme, ne se sont pas éteints totalement dans le pays de Galles, comme dans notre Bretagne et dans les autres pays de sang gaulois. Ils ont eu pour suite immédiate une société très solidement constituée, vouée principalement, en apparence, au culte de la poésie nationale, mais qui, sous le manteau poétique, a conservé avec une fidélité remarquable l'héritage intellectuel de l'ancienne Gaule : c'est la Société bardique du pays de Galles, qui, après s'être maintenue comme société secrète pendant toute la durée du moyen âge, par une transmission orale de ses monuments littéraires et de sa doctrine, à l'imitation de la pratique des druides, s'est décidée, vers le seizième et le dix-septième siècle, à confier à l'écriture les parties les plus essentielles de cet héritage. De ce fond, dont l'authenticité est ainsi attestée par une chaîne traditionnelle non interrompue, procède le texte dont nous parlons ; et sa valeur, en raison de ces circonstances, ne dépend, comme on le voit, ni de la main qui a eu le mérite de le mettre par écrit, ni de l'époque à laquelle sa rédaction a pu contracter sa dernière forme. Ce qui y respire par-dessus tout, c'est l'esprit des bardes du moyen âge, qui, eux-mêmes, étaient les derniers disciples de cette corporation savante et religieuse qui, sous le nom de druides, domina la Gaule durant la première période de son histoire, à peu près de la même manière que le clergé latin durant celle du moyen âge.

« Serait-on même privé de toute lumière sur l'origine du texte dont il s'agit, que l'on serait mis assez clairement sur la voie par son accord avec les renseignements que les auteurs grecs et latins nous ont laissés relativement à la doctrine religieuse des druides. Cet accord constitue des points de solidarité qui ne souffrent aucun doute, car ils s'appuient sur des raisons tirées de la substance même de l'écrit ; et la solidarité ainsi démontrée pour les articles capitaux, les seuls dont les Anciens nous aient parlé, s'étend naturellement aux développements secondaires. En effet, ces développements, pénétrés du même esprit, dérivent nécessairement de la même source ; ils font corps avec le fond, et ne peuvent s'expliquer que par lui. Et en même temps qu'ils remontent, par une génération si logique, aux dépositaires primitifs de la religion druidique, il est impossible de leur assigner aucun autre point de départ ; car, en dehors de l'influence druidique, le pays d'où ils proviennent n'a connu que l'influence chrétienne, laquelle est totalement étrangère à de telles doctrines.

« Les développements contenus dans les triades sont même si parfaitement en dehors du christianisme, que le peu d'émotions chrétiennes qui se sont glissées çà et là dans leur ensemble se distinguent du fond primitif à première vue. Ces émanations, naïvement sorties de la conscience des bardes chrétiens, ont bien pu, si l'on peut ainsi dire, s'intercaler dans les interstices de la tradition, mais elles n'ont pu s'y fondre. L'analyse du texte est donc aussi simple que rigoureuse, puisqu'elle peut se réduire à mettre à part tout ce qui porte l'empreinte du christianisme, et, le triage une fois opéré, à considérer comme d'origine druidique tout ce qui demeure visiblement caractérisé par une religion différente de celle de l'Evangile et des conciles. Ainsi, pour ne citer que l'essentiel, en partant de ce principe si connu que le dogme de la charité en Dieu et dans l'homme est aussi spécial au christianisme que celui de la migration des âmes l'est à l'antique druidisme, un certain nombre de triades, dans lesquelles respire un esprit d'amour que n'a jamais connu la Gaule primitive, se trahissent immédiatement comme empreintes d'un caractère comparativement moderne ; tandis que les autres, animées d'un tout autre souffle, laissent voir d'autant mieux le cachet de haute antiquité qui les distingue.

« Enfin, il n'est pas inutile de faire observer que la forme même de l'enseignement contenu dans les triades est d'origine druidique. On sait que les druides avaient une prédilection particulière pour le nombre trois, et ils l'employaient spécialement, ainsi que nous le montrent la plupart des monuments gallois, pour la transmission de leurs leçons qui, moyennant cette coupe précise, se gravaient plus facilement dans la mémoire. Diogène Laërce nous a conservé une de ces triades qui résume succinctement l'ensemble des devoirs de l'homme envers la Divinité, envers ses semblables et envers lui-même : « Honorer les êtres supérieurs, ne point commettre d'injustice, et cultiver en soi la vertu virile. » La littérature des bardes a propagé jusqu'à nous une multitude d'aphorismes du même genre, touchant à toutes les branches du savoir humain : sciences, histoire, morale, droit, poésie. Il n'en est pas de plus intéressantes ni de plus propres à inspirer de grandes réflexions que celles dont nous publions ici le texte, d'après la traduction qui en a été faite par M. Adolphe Pictet.

« De cette série de triades, les onze premières sont consacrées à l'exposé des attributs caractéristiques de la Divinité. C'est dans cette section que les influences chrétiennes, comme il était aisé de le prévoir, ont eu le plus d'action. Si l'on ne peut nier que le druidisme ait connu le principe de l'unité de Dieu, peut-être même que, par suite de sa prédilection pour le nombre ternaire, il a pu s'élever à concevoir confusément quelque chose de la divine triplicité ; il est toutefois incontestable que ce qui complète cette haute conception théologique, savoir la distinction des personnes et particulièrement de la troisième, a dû rester parfaitement étranger à cette antique religion. Tout s'accorde à prouver que ses sectateurs étaient bien plus préoccupés de fonder la liberté de l'homme que de fonder la charité ; et c'est même par suite de cette fausse position de son point de départ qu'elle a péri. Aussi semble-t-il permis de rapporter à une influence chrétienne plus ou moins déterminée tout ce début, particulièrement à partir de la cinquième triade.

« A la suite des principes généraux relatifs à la nature de Dieu, le texte passe à l'exposé de la constitution de l'univers. L'ensemble de cette constitution est supérieurement formulé dans trois triades qui, en montrant les êtres particuliers dans un ordre absolument différent de celui de Dieu, complètent l'idée qu'on doit se former de l'Etre unique et immuable. Sous des formules plus explicites, ces triades ne font, du reste, que reproduire ce que l'on savait déjà, par le témoignage des Anciens, de la doctrine sur la circulation des âmes passant alternativement de la vie à la mort et de la mort à la vie. On peut les regarder comme le commentaire d'un vers célèbre de la Pharsale dans lequel le poète s'écrie, en s'adressant aux prêtres de la Gaule, que, si ce qu'ils enseignent est vrai, la mort n'est que le milieu d'une longue vie : Longoe vitoe mors media est.

 

Dieu et l’univers

I. - Il y a trois unités primitives, et de chacune il ne saurait y avoir qu'une seule : un Dieu, une vérité et un point de liberté, c'est-à-dire le point où se trouve l'équilibre de toute opposition.

II. - Trois choses procèdent des trois unités primitives : toute vie, tout bien et toute puissance.

III. - Dieu est nécessairement trois choses, savoir : la plus grande part de vie, la plus grande part de science, et la plus grande part de puissance ; et il ne saurait y avoir une plus grande part de chaque chose.

IV. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas être : ce qui doit constituer le bien parfait, ce qui doit vouloir le bien parfait, et ce qui doit accomplir le bien parfait.

V. - Trois garanties de ce que Dieu fait et fera : sa puissance infinie, sa sagesse infinie, son amour infini ; car il n'y a rien qui ne puisse être effectué, qui ne puisse devenir vrai, et qui ne puisse être voulu par un attribut.

VI. - Trois fins principales de l'oeuvre de Dieu, comme créateur de toutes choses : amoindrir le mal, renforcer le bien, et mettre en lumière toute différence ; de telle sorte que l'on puisse savoir ce qui doit être, ou, au contraire, ce qui ne doit pas être.

VII. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas accorder : ce qu'il y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, et ce qu'il y a de plus beau pour chaque chose.

VIII. - Trois puissances de l'existence : ne pas pouvoir être autrement, ne pas être nécessairement autre, et ne pas pouvoir être mieux par la conception ; et c'est en cela qu'est la perfection de toute chose.

IX. - Trois choses prévaudront nécessairement : la suprême puissance, la suprême intelligence, et le suprême amour de Dieu.

X. - Les trois grandeurs de Dieu : vie parfaite, science parfaite, puissance parfaite.

XI. - Trois causes originelles des êtres vivants : l'amour divin en accord avec la suprême intelligence, la sagesse suprême par la connaissance parfaite de tous les moyens, et la puissance divine en accord avec la volonté, l'amour et la sagesse de Dieu.

 

Les trois cercles

XII. - Il y a trois cercles de l'existence : le cercle de la région vide (ceugant), où, excepté Dieu, il n'y a rien ni de vivant, ni de mort, et nul être que Dieu ne peut le traverser ; le cercle de la migration (abred), où tout être animé procède de la mort, et l'homme l'a traversé ; et le cercle de la félicité (gwynfyd), où tout être animé procède de la vie, et l'homme le traversera dans le ciel.

XIII. - Trois états successifs des êtres animés : l'état d'abaissement dans l'abîme (annoufn), l'état de liberté dans l'humanité, et l'état de félicité dans le ciel.

XIV. - Trois phases nécessaires de toute existence par rapport à la vie : le commencement dans annoufn, la transmigration dans abred, et la plénitude dans gwynfyd ; et sans ces trois choses nul ne peut être, excepté Dieu.

« Ainsi, en résumé, sur ce point capital de la théologie chrétienne, que Dieu, par sa puissance créatrice, tire les âmes du néant, les triades ne se prononcent pas d'une manière précise. Après avoir montré Dieu dans sa sphère éternelle et inaccessible, elles montrent simplement les âmes prenant naissance dans le bas-fond de l'univers, dans l'abîme (annoufn) ; de là, ces âmes passent dans le cercle des migrations (abred), où leur destinée se détermine à travers une série d'existences, conformément à l'usage bon ou mauvais qu'elles font de leur liberté ; enfin elles s'élèvent dans le cercle suprême (gwynfyd), où les migrations cessent, où l'on ne meurt plus, où la vie s'écoule désormais dans la félicité, tout en conservant son activité perpétuelle et la pleine conscience de son individualité. Il s'en faut, en effet, que le druidisme tombe dans l'erreur des théologies orientales, qui amènent l'homme à s'absorber finalement dans le sein immuable de la Divinité ; car il distingue, au contraire, un cercle spécial, le cercle du vide ou de l'infini (ceugant), qui forme le privilège incommunicable de l'Etre suprême, et dans lequel aucun être, quel que soit son degré de sainteté, n'est jamais admis à pénétrer. C'est le point le plus élevé de la religion, car il marque la limite posée à l'essor des créatures.

« Le trait le plus caractéristique de cette théologie, bien que ce soit un trait purement négatif, consiste dans l'absence d'un cercle particulier, tel que le Tartare de l'antiquité païenne, destiné à la punition sans fin des âmes criminelles. Chez les druides, l'enfer proprement dit n'existe pas. La distribution des châtiments s'effectue, à leurs yeux dans le cercle des migrations par l'engagement des âmes dans des conditions d'existence plus ou moins malheureuses, où, toujours maîtresses de leur liberté, elles expient leurs fautes par la souffrance, et se disposent, par la réforme de leurs vices, à un meilleur avenir. Dans certains cas, il peut même arriver que les âmes rétrogradent jusque dans cette région d'annoufn, où elles prennent naissance, et à laquelle il ne semble guère possible de donner une autre signification que celle de l'animalité. Par ce côté dangereux (la rétrogradation), et que rien ne justifie, puisque la diversité des conditions d'existence dans le cercle de l'humanité suffit parfaitement à la pénalité de tous les degrés, le druidisme serait donc arrivé à glisser jusque dans la métempsycose. Mais cette extrémité fâcheuse, à laquelle ne conduit aucune nécessité de la doctrine du développement des âmes par voie de migrations, paraît, comme on en jugera par la suite des triades relatives au régime du cercle d'abred, n'avoir occupé dans le système de la religion qu'une place secondaire.

« A part quelques obscurités qui tiennent peut-être aux difficultés d'une langue dont les profondeurs métaphysiques ne nous sont pas encore bien connues, les déclarations des triades touchant les conditions inhérentes au cercle d'abred répandent les plus vives lumières sur l'ensemble de la religion druidique. On y sent respirer le souffle d'une originalité supérieure. Le mystère qu'offre à notre intelligence le spectacle de notre existence présente y prend un tour singulier qui ne se voit nulle part ailleurs, et l'on dirait qu'un grand voile se déchirant en avant et en arrière de la vie, l'âme se sente tout à coup nager, avec une puissance inattendue, à travers une étendue indéfinie que, dans son emprisonnement entre les portes épaisses de la naissance et de la mort, elle n'était pas capable de soupçonner d'elle-même. A quelque jugement que l'on s'arrête sur la vérité de cette doctrine, on ne peut disconvenir que ce ne soit une doctrine puissante ; et en réfléchissant à l'effet que devaient inévitablement produire sur des âmes naïves de telles ouvertures sur leur origine et leur destinée, il est facile de se rendre compte de l'immense influence que les druides avaient naturellement acquise sur l'esprit de nos pères. Au milieu des ténèbres de l'antiquité, ces ministres sacrés ne pouvaient manquer d'apparaître aux yeux des populations comme les révélateurs du ciel et de la terre.

« Voici le texte remarquable dont il s'agit :

 

Le cercle d’Abred

XV. - Trois choses nécessaires dans le cercle d'abred : le moindre degré possible de toute vie, et de là son commencement ; la matière de toutes les choses, et de là accroissement progressif, lequel ne peut s'opérer que dans l'état de nécessité ; et la formation de toutes choses de la mort, et de là la débilité des existences.

XVI. - Trois choses auxquelles tout être vivant participe nécessairement par la justice de Dieu : le secours de Dieu dans abred, car sans cela nul ne pourrait connaître aucune chose, le privilège d'avoir part à l'amour de Dieu ; et l'accord avec Dieu quant à l'accomplissement par la puissance de Dieu, en tant qu'il est juste et miséricordieux.

XVII. - Trois causes de la nécessité du cercle d'abred : le développement de la substance matérielle de tout être animé ; le développement de la connaissance de toute chose ; et le développement de la force morale pour surmonter tout contraire et Cythraul (le mauvais Esprit) et pour se délivrer de Droug (le mal). Et sans cette transition de chaque état de vie, il ne saurait y avoir d'accomplissement pour aucun être.

XVIII. - Trois calamités primitives d'abred : la nécessité, l'absence de mémoire, et la mort.

XIX. - Trois conditions nécessaires pour arriver à la plénitude de la science : transmigrer dans abred, transmigrer dans gwynfyd, et se ressouvenir de toutes choses passées, jusque dans annoufn.

XX. - Trois choses indispensables dans le cercle d'abred : la transgression de la loi, car il n'en peut être autrement ; la délivrance par la mort devant Droug et Cythraul ; l'accroissement de la vie et du bien par l'éloignement de Droug dans la délivrance de la mort ; et cela pour l'amour de Dieu, qui embrasse toutes choses.

XXI. - Trois moyens efficaces de Dieu dans abred pour dominer Droug et Cythraul et surmonter leur opposition par rapport au cercle de gwynfyd : la nécessité, la perte de la mémoire, et la mort.

XXII. - Trois choses sont primitivement contemporaines : l'homme, la liberté, et la lumière.

XXIII. - Trois choses nécessaires pour le triomphe de l'homme sur le mal : la fermeté contre la douleur, le changement, la liberté de choisir ; et avec le pouvoir qu'a l'homme de choisir on ne peut savoir à l'avance avec certitude où il ira.

XXIV. - Trois alternatives offertes à l'homme : abred et gwynfyd, nécessité et liberté, mal et bien ; le tout en équilibre, et l'homme peut à volonté s'attacher à l'un ou à l'autre.

XXV. - Par trois choses, l'homme tombe sous la nécessité d'abred : par l'absence d'effort vers la connaissance, par le non-attachement au bien, par l'attachement au mal. En conséquence de ces choses, il descend dans abred jusqu'à son analogue, et il recommence le cours de sa transmigration.

XXVI. - Par trois choses, l'homme redescend nécessairement dans abred, bien qu'à tout autre égard il se soit attaché à ce qui est bon : par l'orgueil, il tombe jusque dans annoufn ; par la fausseté, jusqu'au point de démérite équivalent, et par la cruauté, jusqu'au degré correspondant d'animalité. De là il transmigre de nouveau vers l'humanité, comme auparavant.

XXVII. - Les trois choses principales à obtenir dans l'état d'humanité : la science, l'amour, la force morale, au plus haut degré possible de développement avant que la mort ne survienne. Cela ne peut être obtenu antérieurement à l'état d'humanité, et ne peut l'être que par le privilège de la liberté et du choix. Ces trois choses sont appelées les trois victoires.

XXVIII. - Il y a trois victoires sur Croug et Cythraul : la science, l'amour, et la force morale ; car le savoir, le vouloir et le pouvoir, accomplissent quoi que ce soit dans leur connexion avec les choses. Ces trois victoires commencent dans la condition d'humanité et se continuent éternellement.

XXIX. - Trois privilèges de la condition de l'homme : l'équilibre du bien et du mal, et de là la faculté de comparer ; la liberté dans le choix, et de là le jugement et la préférence ; et le développement de la force morale par suite du jugement, et de là la préférence. Ces trois choses sont nécessaires pour accomplir quoi que ce soit.

« Ainsi, en résumé, le début des êtres dans le sein de l'univers se fait au point le plus bas de l'échelle de la vie ; et si ce n'est pas pousser trop loin les conséquences de la déclaration contenue dans la vingt-sixième triade, on peut conjecturer que, dans la doctrine druidique, ce point initial était censé situé dans l'abîme confus et mystérieux de l'animalité. De là, par conséquent, dès l'origine même de l'histoire de l'âme, nécessité logique du progrès, puisque les êtres ne sont pas destinés par Dieu à demeurer dans une condition si basse et si obscure. Toutefois, dans les étages inférieurs de l'univers, ce progrès ne se déroule pas suivant une ligne continue ; cette longue vie, née si bas pour s'élever si haut, se brise par fragments, solidaires dans le fond de leur succession, mais dont, grâce au défaut de mémoire, la mystérieuse solidarité échappe, au moins pour un temps, à la conscience de l'individu. Ce sont ces interruptions périodiques dans le cours séculaire de la vie qui constituent ce que nous nommons la mort ; de sorte que la mort et la naissance qui, pour un regard superficiel, forment des événements si divers, ne sont en réalité que les deux faces du même phénomène, l'une tournée vers la période qui s'achève, l'autre vers la période qui suit.

« Dès lors la mort, considérée en elle-même, n'est donc pas une calamité véritable, mais un bienfait de Dieu, qui, en rompant les habitudes trop étroites que nous avions contractées avec notre vie présente, nous transporte dans de nouvelles conditions et donne lieu par là de nous élever plus librement à de nouveaux progrès.

« De même que la mort, la perte de mémoire qui l'accompagne ne doit être prise non plus que pour un bienfait. C'est une conséquence du premier point ; car si l'âme, dans le cours de cette longue vie, conservait clairement ses souvenirs d'une période à l'autre, l'interruption ne serait plus qu'accidentelle, il n'y aurait, à proprement dire, ni mort, ni naissance, puisque ces deux événements perdraient dès lors le caractère absolu qui les distingue et fait leur force. Et même, il ne semble pas difficile d'apercevoir directement, en prenant le point de vue de cette théologie, en quoi la perte de la mémoire, en ce qui touche aux périodes passées, peut être considérée comme un bienfait relativement à l'homme dans sa condition présente ; car si ces périodes passées, comme la position actuelle de l'homme dans un monde de souffrances en devient la preuve, ont été malheureusement souillées d'erreurs et de crimes, cause première des misères et des expiations d'aujourd'hui, c'est évidemment un avantage pour l'âme de se trouver déchargée de la vue d'une si grande multitude de fautes et, du même coup, des remords trop accablants qui en naîtraient. En ne l'obligeant à un repentir formel que relativement aux culpabilités de sa vie actuelle, et en compatissant ainsi à sa faiblesse, Dieu lui fait effectivement une grande grâce.

« Enfin, selon cette même manière de considérer le mystère de la vie, les nécessités de toute nature auxquelles nous sommes assujettis ici-bas, et qui, dès notre naissance, déterminent, par un arrêt pour ainsi dire fatal, la forme de notre existence dans la présente période, constituent un dernier bienfait tout aussi sensible que les deux autres ; car ce sont, en définitive, ces nécessités qui donnent à notre vie le caractère qui convient le mieux à nos expiations et à nos épreuves, et par conséquent à notre développement moral ; et ce sont aussi ces mêmes nécessités, soit de notre organisation physique, soit des circonstances extérieures au milieu desquelles nous sommes placés, qui, en nous amenant forcément au terme de la mort, nous amènent par là même à notre suprême délivrance. En résumé, comme le disent les triades dans leur énergique concision, ce soit là tout ensemble et les trois calamités primitives et les trois moyens efficaces de Dieu dans abred.

« Mais moyennant quelle conduite l'âme s'élève-t-elle réellement dans cette vie, et mérite-t-elle de parvenir, après la mort, à un mode supérieur d'existence ? La réponse que fait le christianisme à cette question fondamentale est connue de tous : c'est à condition de défaire en soi l'égoïsme et l'orgueil, de développer dans l'intimité de sa substance les puissances de l'humilité et de la charité, seules efficaces, seules méritoires devant Dieu : Bienheureux les doux, dit l'Evangile, bienheureux les humbles ! La réponse du druidisme est tout autre et contraste nettement avec celle-ci. Suivant ses leçons, l'âme s'élève dans l'échelle des existences à condition de fortifier par son travail sur elle-même sa propre personnalité, et c'est un résultat qu'elle obtient naturellement par le développement de la force du caractère joint au développement du savoir. C'est ce qu'exprime la vingt-cinquième triade, qui déclare que l'âme retombe dans la nécessité des transmigrations, c'est-à-dire dans les vies confuses et mortelles, non seulement par l'entretien des mauvaises passions, mais par l'habitude de la lâcheté dans l'accomplissement des actions justes, par le défaut de fermeté dans l'attachement à ce que prescrit la conscience, en un mot par la faiblesse de caractère ; et outre ce défaut de vertu morale, l'âme est encore retenue dans son essor vers le ciel par le défaut du perfectionnement de l'esprit. L'illumination intellectuelle, nécessaire pour la plénitude de la félicité, ne s'opère pas simplement dans l'âme bienheureuse par un rayonnement d'en haut tout gratuit ; elle ne se produit dans la vie céleste que si l'âme elle-même a su faire effort dès cette vie pour l'acquérir. Aussi la triade ne parle-t-elle pas seulement du défaut de savoir, mais du défaut d'effort vers le savoir, ce qui est, au fond, comme pour la précédente vertu, un précepte d'activité et de mouvement.

« A la vérité, dans les triades suivantes, la charité se trouve recommandée au même titre que la science et la force morale ; mais ici encore, comme en ce qui touche à la nature divine, l'influence du christianisme est sensible. C'est à lui, et non point à la forte mais dure religion de nos pères, qu'appartient la prédication et l'intronisation dans le monde de la loi de la charité en Dieu et dans l'homme ; et si cette loi brille dans les triades, c'est par l'effet d'une alliance avec l'Evangile, ou, pour mieux dire, d'un heureux perfectionnement de la théologie des druides par l'action de celle des apôtres, et non par une tradition primitive. Enlevons ce divin rayon, et nous aurons, dans sa rude grandeur, la morale de la Gaule, morale qui a pu produire, dans l'ordre de l'héroïsme et de la science, de puissantes personnalités, mais qui n'a su les unir ni entre elles ni avec la multitude des humbles . »

La doctrine spirite ne consiste pas seulement dans la croyance aux manifestations des Esprits, mais dans tout ce qu'ils nous enseignent sur la nature et la destinée de l'âme. Si donc on veut bien se reporter aux préceptes contenus dans le Livre des Esprits où se trouve formulé tout leur enseignement, on sera frappé de l'identité de quelques-uns des principes fondamentaux avec ceux de la doctrine druidique, dont un des plus saillants est sans contredit celui de la réincarnation. Dans les trois cercles, dans les trois états successifs des êtres animés, nous retrouvons toutes les phases que présente notre échelle spirite. Qu'est-ce, un effet, que le cercle d'abred ou celui de la migration, sinon les deux ordres d'Esprits qui s'épurent par leurs existences successives ? Dans le cercle de gwynfyd, l'homme ne transmigre plus, il jouit de la suprême félicité. N'est-ce pas le premier ordre de l'échelle, celui des purs Esprits qui, ayant accompli toutes les épreuves, n'ont plus besoin d'incarnation et jouissent de la vie éternelle ? Remarquons encore que, selon la doctrine druidique, l'homme conserve son libre arbitre ; qu'il s'élève graduellement par sa volonté, sa perfection progressive et les épreuves qu'il subit, d'annoufn ou l'abîme, jusqu'au parfait bonheur dans gwynfyd, avec cette différence toutefois que le druidisme admet le retour possible dans les rangs inférieurs, tandis que, selon le Spiritisme, l'Esprit peut rester stationnaire, mais ne peut dégénérer. Pour compléter l'analogie, nous n'aurions qu'à ajouter à notre échelle, au-dessous du troisième ordre, le cercle d'annoufn pour caractériser l'abîme ou l'origine inconnue des âmes, et au-dessus du premier ordre le cercle de ceugant, séjour de Dieu inaccessible aux créatures. Le tableau suivant rendra cette comparaison plus sensible.

 

ECHELLE SPIRITE.             ECHELLE DRUIDIQUE.

 

1° ORDRE.          

1° classe.            

Purs Esprits. (Plus de réincarnation.)     Ceugant. Séjour de Dieu.

Gwynfyd. Séjour des Bienheureux. Vie éternelle.

2° ORDRE.

Bons Esprits.      2° classe.

3° classe.

4° classe.

5° classe.             Esprits supérieurs.

Esprits sages.

Esprits savants.

Esprits bienveillants.     

S'éprou-vant et s'élevant par les épreuves        Abred, cercle des migrations ou des différentes existences corporelles que les âmes parcourent pour arriver d'annoufn dans gwynfyd.

3° ORDRE.

Esprits imparfaits            6° classe.

7° classe.

8° classe.

9° classe.             Esprits neutres.

Esprits faux savants.

Esprits légers.

Esprits impurs.  de la réincar-nation       

Annoufn, abîme ; point de départ des âmes.

 

 

L'Evocation des Esprits en Abyssinie

 

James Bruce, dans son Voyage aux sources du Nil, en 1768, raconte ce qui suit au sujet de Gingiro, petit royaume situé dans la partie méridionale de l'Abyssinie, à l'est du royaume d'Adel. Il s'agit de deux ambassadeurs que Socinios, roi d'Abyssinie, envoyait au pape, vers 1625, et qui durent traverser le Gingiro.

« Il fut alors nécessaire, dit Bruce, d'avertir le roi de Gingiro de l'arrivée de la caravane et de lui demander audience ; mais il se trouvait en ce moment occupé d'une importante opération de magie, sans laquelle ce souverain n'ose jamais entreprendre rien.

« Le royaume de Gingiro peut être regardé comme le premier de ce côté de l'Afrique où soit établie l'étrange pratique de prédire l'avenir par l'évocation des Esprits et par une communication directe avec le diable.

« Le roi de Gingiro trouva qu'il devait laisser écouler huit jours avant que d'admettre à son audience l'ambassadeur et son compagnon, le jésuite Fernandez. En conséquence, le neuvième jour, ceux-ci reçurent la permission de se rendre à la cour, où ils arrivèrent le soir même.

« Rien ne se fait dans le pays de Gingiro sans le secours de la magie. On voit par là combien la raison humaine se trouve dégradée à quelques lieues de distance. Qu'on ne vienne plus nous dire qu'on doit attribuer cette faiblesse à l'ignorance ou à la chaleur du climat. Pourquoi un climat chaud induirait-il les hommes à devenir magiciens plutôt que ne le ferait un climat froid ? Pourquoi l'ignorance étendrait-elle le pouvoir de l'homme au point de lui faire franchir les bornes de l'intelligence ordinaire, et de lui donner la faculté de correspondre avec un nouvel ordre d'êtres habitants d'un autre monde ? Les Ethiopiens qui entourent presque toute l'Abyssinie sont plus noirs que les Gingiriens ; leur pays est plus chaud, et ils sont, comme eux, indigènes dans les lieux qu'ils habitent depuis le commencement des siècles ; cependant ils n'adorent pas le diable, ni ne prétendent avoir aucune communication avec lui ; ils ne sacrifient point des hommes sur leurs autels ; enfin on ne trouve chez eux aucune trace de cette révoltante atrocité.

« Dans les parties de l'Afrique qui ont une communication ouverte avec la mer, le commerce des esclaves est en usage depuis les siècles les plus reculés ; mais le roi de Gingiro, dont les Etats se trouvent renfermés presque dans le centre du continent, sacrifie au diable les esclaves qu'il ne peut vendre à l'homme. C'est là que commence cette horrible coutume de répandre le sang humain dans toutes les solennités. J'ignore, dit M. Bruce, jusqu'où elle s'étend au midi de l'Afrique, mais je regarde le Gingiro comme la borne géographique du règne du diable du côté septentrional de la Péninsule. »

Si M. Bruce avait vu ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, il ne trouverait rien d'étonnant dans la pratique des évocations en usage dans le Gingiro. Il n'y voit qu'une croyance superstitieuse, tandis que nous en trouvons la cause dans des faits de manifestations faussement interprétés qui ont pu se produire là comme ailleurs. Le rôle que la crédulité fait ici jouer au diable n'a rien de surprenant. Il est d'abord à remarquer que tous les peuples barbares attribuent à une puissance malfaisante les phénomènes qu'ils ne peuvent expliquer. En second lieu, un peuple assez arriéré pour sacrifier des êtres humains ne peut guère attirer à lui des Esprits supérieurs. La nature de ceux qui le visitent ne peut donc que le confirmer dans sa croyance. Il faut considérer, en outre, que les peuples de cette partie de l'Afrique ont conservé un grand nombre de traditions juives mêlées plus tard à quelques idées informes de christianisme, source où, par suite de leur ignorance, ils n'ont puisé que la doctrine du diable et des démons.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Bernard Palissy (9 mars 1858)

 

Description de Jupiter

NOTA. - Nous savions, par des évocations antérieures, que Bernard Palissy, le célèbre potier du seizième siècle, habite Jupiter. Ses réponses suivantes confirment de tous points ce qui nous a été dit sur cette planète à diverses époques, par d'autres Esprits, et par l'intermédiaire de différents médiums. Nous pensons qu'on les lira avec intérêt, comme complément du tableau que nous avons tracé dans notre dernier numéro. L'identité qu'elles présentent avec les descriptions antérieures, est un fait remarquable qui est tout au moins une présomption d'exactitude.

1. Où t'es-tu trouvé en quittant la terre ? - R. J'y ai encore demeuré.

2. Dans quelle condition y étais-tu ? - R. Sous les traits d'une femme aimante et dévouée ; ce n'était qu'une mission.

3. Cette mission a-t-elle duré longtemps ? - R. Trente ans.

4. Te rappelles-tu le nom de cette femme ? - R. Il est obscur.

5. L'estime que l'on a pour tes oeuvres te satisfait-elle, et cela te dédommage-t-il des souffrances que tu as endurées ? - R. Que m'importent les oeuvres matérielles de mes mains ! Ce qui m'importe, c'est la souffrance qui m'a élevé.

6. Dans quel but as-tu tracé, par la main de M. Victorien Sardou, les admirables dessins que tu nous as donnés sur la planète de Jupiter que tu habites ? - R. Dans le but de vous inspirer le désir de devenir meilleurs.

7. Puisque tu reviens souvent sur cette Terre que tu as habitée à diverses reprises, tu dois en connaître assez l'état physique et moral pour établir une comparaison entre elle et Jupiter ; nous te prions donc de vouloir bien nous éclairer sur divers points. - R. Sur votre globe, je ne viens qu'en Esprit ; l'Esprit n'a plus de sensations matérielles.

 

Etat physique du globe

8. Peut-on comparer la température de Jupiter à celle de l'une de nos latitudes ? - R. Non ; elle est douce et tempérée ; toujours égale, et la vôtre varie. Rappelez-vous les champs Elyséens que l'on vous a décrits.

9. Le tableau que les Anciens nous ont donné des champs Elysées serait-il le résultat de la connaissance intuitive qu'ils avaient d'un monde supérieur, tel que Jupiter par exemple ? - R. De la connaissance positive ; l'évocation était restée dans les mains des prêtres.

10. La température varie-t-elle selon les latitudes, comme ici ? - R. Non.

11. D'après nos calculs le soleil doit paraître aux habitants de Jupiter sous un angle très petit, et y donner par conséquent peu de lumière. Peux-tu nous dire si l'intensité de la lumière y est égale à celle de la terre, ou si elle y est moins forte ? - R. Jupiter est entouré d'une sorte de lumière spirituelle en rapport avec l'essence de ses habitants. La grossière lumière de votre soleil n'est pas faite pour eux.

12. Y a-t-il une atmosphère ? - R. Oui.

13. L'atmosphère est-elle formée des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre ? - R. Non ; les hommes ne sont pas les mêmes ; leurs besoins ont changé.

14. Y a-t-il de l'eau et des mers ? - R. Oui.

15. L'eau est-elle formée des mêmes éléments que la nôtre ? - R. Plus éthérée.

16. Y a-t-il des volcans ? - R. Non ; notre globe n'est pas tourmenté comme le vôtre ; la nature n'y a pas eu ses grandes crises ; c'est le séjour des bienheureux. La matière y touche à peine.

17. Les plantes ont-elles de l'analogie avec les nôtres ? - R. Oui, mais plus belles.

 

Etat physique des habitants

18. La conformation du corps des habitants a-t-elle du rapport avec la nôtre ? - R. Oui ; elle est la même.

19. Peux-tu nous donner une idée de leur taille comparée à celle des habitants de la Terre ? - R. Grands et bien proportionnés. Plus grands que vos hommes les plus grands. Le corps de l'homme est comme l'empreinte de son esprit : belle où il est bon ; l'enveloppe est digne de lui ; ce n'est plus une prison.

20. Les corps y sont-ils opaques, diaphanes ou translucides ? - R. Il y en a des uns et des autres. Les uns ont telle propriété, les autres en ont telle autre, selon leur destination.

21. Nous concevons cela pour les corps inertes, mais notre question est relative aux corps Humains ? - R. Le corps enveloppe l'Esprit sans le cacher, comme un voile léger jeté sur une statue. Dans les mondes inférieurs l'enveloppe grossière dérobe l'Esprit à ses semblables ; mais les bons n'ont plus rien à se cacher : ils peuvent lire dans le coeur les uns des autres. Que serait-ce s'il en était ainsi ici-bas !

22. Y a-t-il des sexes différents ? - R. Oui ; il y en a partout où la matière existe ; c'est une loi de la matière.

23. Quelle est la base de la nourriture des habitants ? Est-elle animale et végétale comme ici ? - R. Purement végétale ; l'homme est le protecteur des animaux.

24. Il nous a été dit qu'ils puisent une partie de leur nourriture dans le milieu ambiant dont ils aspirent les émanations ; cela est-il exact ? - R. Oui.

25. La durée de la vie, comparée à la nôtre, est-elle plus longue ou plus courte ? - R. Plus longue.

26. De combien de temps est la vie moyenne ? - R. Comment mesurer le temps ?

27. Ne peux-tu prendre un de nos siècles pour terme de comparaison ? - R. Je crois que c'est environ cinq siècles.

28. Le développement de l'enfance est-il proportionnellement plus rapide que chez nous ? - R. L'homme conserve sa supériorité ; l'enfance ne comprime pas son intelligence, la vieillesse ne l'éteint pas.

29. Les hommes sont-ils sujets aux maladies ? - R. Ils ne sont point sujets à vos maux.

30. La vie se partage-t-elle entre la veille et le sommeil ? - R. Entre l'action et le repos.

31. Pourrais-tu nous donner une idée des diverses occupations des hommes ? - R. Il en faudrait trop dire. Leur principale occupation est d'encourager les Esprits qui habitent les mondes inférieurs à persévérer dans la bonne voie. N'ayant pas d'infortune à soulager chez eux, ils en vont chercher où l'on souffre ; ce sont les bons Esprits qui vous soutiennent et vous attirent dans la bonne voie.

32. Y cultive-t-on certains arts ? - R. Ils y sont inutiles. Vos arts sont des hochets qui amusent vos douleurs.

33. La densité spécifique du corps de l'homme lui permet-elle de se transporter d'un lieu à un autre sans rester, comme ici, attaché au sol ? - R. Oui.

34. Y éprouve-t-on l'ennui et le dégoût de la vie ? - R. Non ; le dégoût de la vie ne vient que du mépris de soi.

35. Le corps des habitants de Jupiter étant moins dense que les nôtres, est-il formé de matière compacte et condensée ou vaporeuse ? - R. Compacte pour nous ; mais, pour vous, elle ne le serait pas ; elle est moins condensée.

36. Le corps, considéré comme formé de matière, est-il impénétrable ? - R. Oui.

37. Les habitants ont-ils un langage articulé comme nous ? - R. Non ; il y a entre eux communication de pensées.

38. La seconde vue est-elle, comme on nous l'a dit, une faculté normale et permanente parmi vous ? - R. Oui, l'Esprit n'a pas d'entraves ; rien n'est caché pour lui.

39. Si rien n'est caché pour l'Esprit, il connaît donc l'avenir ? (Nous voulons parler des Esprits incarnés dans Jupiter.) - R. La connaissance de l'avenir dépend de la perfection de l'Esprit ; elle a moins d'inconvénients pour nous que pour vous ; elle nous est même nécessaire, jusqu'à un certain point, pour l'accomplissement des missions que nous avons à remplir ; mais dire que nous connaissons l'avenir sans restriction serait nous mettre au même rang que Dieu.

40. Pouvez-vous révéler tout ce que vous savez de l'avenir ? - R. Non ; attendez pour le savoir de l'avoir mérité.

41. Communiquez-vous plus facilement que nous avec les autres Esprits ? - R. Oui ! toujours : la matière n'est plus entre eux et nous.

42. La mort inspire-t-elle l'horreur et l'effroi qu'elle cause parmi nous ? - R. Pourquoi serait-elle effrayante ? Le mal n'est plus parmi nous. Le méchant seul voit son dernier moment avec effroi ; il craint son juge.

43. Que deviennent les habitants de Jupiter après la mort ? - R. Ils croissent toujours en perfection sans plus subir d'épreuves.

44. N'y a-t-il pas dans Jupiter des Esprits qui se soumettent à des épreuves pour remplir une mission ? - R. Oui, mais ce n'est plus une épreuve ; l'amour du bien les porte seul à souffrir.

45. Peuvent-ils faillir à leur mission ? - R. Non, puisqu'ils sont bons ; il n'y a faiblesse qu'où il y a défaut.

46. Pourrais-tu nous nommer quelques-uns des Esprits habitants de Jupiter qui ont rempli une grande mission sur la terre ? - R. Saint Louis.

47. Ne pourrais-tu pas nous en nommer d'autres ? - R. Que vous importe ! Il y a des missions inconnues qui n'ont pour but que le bonheur d'un seul ; celles-là sont parfois plus grandes : elles sont plus douloureuses.

 

Des animaux

48. Le corps des animaux est-il plus matériel que celui des hommes ? - R. Oui ; l'homme est le roi, le dieu terrestre.

49. Parmi les animaux en est-il de carnassiers ? - R. Les animaux ne se déchirent pas entre eux ; tous vivent soumis à l'homme, s'aimant entre eux.

50. Mais n'y a-t-il pas des animaux qui échappent à l'action de l'homme, comme les insectes, les poissons, les oiseaux ? - R. Non ; tous lui sont utiles.

51. On nous a dit que les animaux sont les serviteurs et les manoeuvres qui exécutent les travaux matériels, construisent les habitations, etc., cela est-il vrai ? - R. Oui ; l'homme ne s'abaisse plus en servant son semblable.

52. Les animaux serviteurs sont-ils attachés à une personne ou à une famille, ou bien en prend-on et en change-t-on à volonté comme ici ? -R. Tous sont attachés à une famille particulière : vous changez pour trouver mieux.

53. Les animaux serviteurs y sont-ils à l'état d'esclavage ou de liberté ; sont-ils une propriété, ou peuvent-ils changer de maître à volonté ? - R. Ils y sont à l'état de soumission.

54. Les animaux travailleurs reçoivent-ils une rémunération quelconque pour leurs peines ? - R. Non.

55. Développe-t-on les facultés des animaux par une sorte d'éducation ? - R. Ils le font d'eux-mêmes.

56. Les animaux ont-ils un langage plus précis et plus caractérisé que celui des animaux terrestres ? - R. Certes.

 

Etat moral des habitants

57. Les habitations dont tu nous as donné un échantillon par tes dessins sont-elles réunies en villes comme ici ? - R. Oui ; ceux qui s'aiment se réunissent ; les passions seules font solitude autour de l'homme. Si l'homme encore méchant recherche son semblable, qui n'est pour lui qu'un instrument de douleur, pourquoi l'homme pur et vertueux fuirait-il son frère ?

58. Les Esprits y sont-ils égaux ou de différents degrés ? - R. De différents degrés, mais du même ordre.

59. Nous te prions de vouloir bien te reporter à l'échelle spirite que nous avons donnée dans le deuxième numéro de la Revue, et de nous dire à quel ordre appartiennent les Esprits incarnés dans Jupiter ? - R. Tous bons, tous supérieurs ; le bien descend quelquefois dans le mal ; mais jamais le mal ne se mêle au bien.

60. Les habitants forment-ils différents peuples comme sur la terre ? - R. Oui ; mais tous unis entre eux par des liens d'amour.

61. D'après cela les guerres y sont inconnues ? - R. Question inutile.

62. L'homme pourra-t-il arriver sur la terre à un assez grand degré de perfection pour se passer de guerres ? - R. Assurément il y arrivera ; la guerre disparaît avec l'égoïsme des peuples et à mesure qu'ils comprennent mieux la fraternité.

63. Les peuples sont-ils gouvernés par des chefs ? - R. Oui.

64. En quoi consiste l'autorité des chefs ? - R. Dans le degré supérieur de perfection.

65. En quoi consiste la supériorité et l'infériorité des Esprits dans Jupiter, puisqu'ils sont tous bons ? - R. Ils ont plus ou moins de connaissances et d'expérience ; ils s'épurent en s'éclairant.

66. Y a-t-il, comme sur la terre, des peuples plus ou moins avancés que les autres ? - R. Non ; mais dans les peuples il y a différents degrés.

67. Si le peuple le plus avancé de la terre se trouvait transporté dans Jupiter, quel rang y occuperait-il ? - R. Le rang de singes parmi vous.

68. Les peuples y sont-ils gouvernés par des lois ? - R. Oui.

69. Y a-t-il des lois pénales ? - R. Il n'y a plus de crimes.

70. Qui est-ce qui fait les lois ? - R. Dieu les a faites.

71. Y a-t-il des riches et des pauvres, c'est-à-dire des hommes qui ont l'abondance et le superflu, et d'autres qui manquent du nécessaire ? - R. Non ; tous sont frères ; si l'un avait plus que l'autre, il partagerait ; il ne jouirait pas quand son frère désirerait.

72. D'après cela les fortunes y seraient égales pour tous ? - R. Je n'ai pas dit que tous étaient riches au même degré ; vous m'avez demandé s'il y en a qui ont le superflu et d'autres qui manquent du nécessaire.

73. Ces deux réponses nous paraissent contradictoires ; nous te prions de les accorder. - R. Personne ne manque du nécessaire ; personne n'a le superflu, c'est-à-dire que la fortune de chacun est en rapport avec sa condition. Vous ai-je satisfait ?

74. Nous comprenons maintenant ; mais nous demanderons encore si celui qui a le moins n'est pas malheureux relativement à celui qui a le plus ? - R. Il ne peut être malheureux du moment qu'il n'est ni envieux ni jaloux. L'envie et la jalousie font plus de malheureux que la misère.

75. En quoi consiste la richesse dans Jupiter ? - R. Que vous importe !

76. Y a-t-il des inégalités de position sociale ? - R. Oui.

77. Sur quoi sont-elles fondées ? - R. Sur les lois de la société. Les uns sont plus ou moins avancés dans la perfection. Ceux qui sont supérieurs ont sur les autres une sorte d'autorité, comme un père sur ses enfants.

78. Développe-t-on les facultés de l'homme par l'éducation ? - R. Oui.

79. L'homme peut-il acquérir assez de perfection sur la terre pour mériter de passer immédiatement dans Jupiter ? - R. Oui, mais l'homme, sur la terre, est soumis à des imperfections pour qu'il soit en rapport avec ses semblables.

80. Lorsqu'un Esprit qui quitte la terre doit être réincarné dans Jupiter, y est-il errant pendant quelque temps avant d'avoir trouvé le corps auquel il doit s'unir ? - R. Il l'est pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il se soit dégagé de ses imperfections terrestres.

81. Y a-t-il plusieurs religions ? - R. Non ; tous professent le bien, et tous adorent un seul Dieu.

82. Y a-t-il des temples et un culte ? - R. Pour temple il y a le coeur de l'homme ; pour culte le bien qu'il fait.

 

Méhémet-Ali, ancien pacha d'Egypte

(16 mars 1858).

1. Qui vous a engagé à venir à notre appel ? - R. Pour vous instruire.

2. Etes-vous contrarié d'être venu parmi nous, et de répondre aux questions que nous désirons vous adresser ? - R. Non ; celles qui auront pour but votre instruction, je le veux bien.

3. Quelle preuve pouvons-nous avoir de votre identité, et comment pouvons-nous savoir que ce n'est pas un autre Esprit qui prend votre nom ? - R. A quoi cela servirait-il ?

4. Nous savons par expérience que des Esprits inférieurs empruntent souvent des noms supposés, et c'est pour cela que nous vous avons fait cette demande. - R. Ils en empruntent aussi les preuves ; mais l'Esprit qui prend un masque se dévoile aussi lui-même par ses paroles.

5. Sous quelle forme et à quelle place êtes-vous parmi nous ? - R. Sous celle qui porte le nom de Méhémet-Ali, près d'Ermance.

6. Seriez-vous satisfait si nous vous cédions une place spéciale ? - R. Sur la chaise vide.

Remarque. Il y avait près de là une chaise vacante à laquelle on n'avait pas fait attention.

7. Avez-vous un souvenir précis de votre dernière existence corporelle ? - R. Je ne l'ai pas encore précis ; la mort m'a laissé son trouble.

8. Etes-vous heureux ? - R. Non ; malheureux.

9. Etes-vous errant ou réincarné ? - R. Errant.

10. Vous rappelez-vous ce que vous étiez avant votre dernière existence ? - R. J'étais pauvre sur la terre ; j'ai envié les terrestres grandeurs : je suis monté pour souffrir.

11. Si vous pouviez renaître sur la terre, quelle condition choisiriez-vous de préférence ? - R. Obscure ; les devoirs sont moins grands.

12. Que pensez-vous maintenant du rang que vous avez occupé en dernier lieu sur la terre ? - R. Vanité du néant ! J'ai voulu conduire les hommes ; savais-je me conduire moi-même !

13. On dit que votre raison était altérée depuis quelque temps ; cela est-il vrai ? - R. Non.

14. L'opinion publique apprécie ce que vous avez fait pour la civilisation de l'Egypte, et elle vous place au rang des plus grands princes. En éprouvez-vous de la satisfaction ? - R. Que m'importe ! L'opinion des hommes est le vent du désert qui soulève la poussière.

15. Voyez-vous avec plaisir vos descendants marcher dans la même voie, et vous intéressez-vous à leurs efforts ? - R. Oui, puisqu'ils ont pour but le bien commun.

16. On vous reproche cependant des actes d'une grande cruauté : les blâmez-vous maintenant ? - R. Je les expie.

17. Voyez-vous ceux que vous avez fait massacrer ? - R. Oui.

18. Quel sentiment éprouvent-ils pour vous ? - R. La haine et la pitié.

19. Depuis que vous avez quitté cette vie avez-vous revu le sultan Mahmoud ? - R. Oui : en vain nous nous fuyons.

20. Quel sentiment éprouvez-vous l'un pour l'autre maintenant ? - R. L'aversion.

21. Quelle est votre opinion actuelle sur les peines et les récompenses qui nous attendent après la mort ? - R. L'expiation est juste.

22. Quel est le plus grand obstacle que vous avez eu à combattre pour l'accomplissement de vos vues progressives ? - R. Je régnais sur des esclaves.

23. Pensez-vous que si le peuple que vous aviez à gouverner eût été chrétien, il eût été moins rebelle à la civilisation ? - R. Oui ; la religion chrétienne élève l'âme ; la religion mahométane ne parle qu'à la matière.

24. De votre vivant, votre foi en la religion musulmane était-elle absolue ? - R. Non ; je croyais Dieu plus grand.

25. Qu'en pensez-vous maintenant ?- R. Elle ne fait pas des hommes.

26. Mahomet avait-il, selon vous, une mission divine ? - R. Oui, mais qu'il a gâtée.

27. En quoi l'a-t-il gâtée ? - R. Il a voulu régner.

28. Que pensez-vous de Jésus ? - R. Celui-là venait de Dieu.

29. Quel est celui des deux, de Jésus ou de Mahomet, qui, selon vous, a le plus fait pour le bonheur de l'humanité ? - R. Pouvez-vous le demander ? Quel peuple Mahomet a-t-il régénéré ? La religion chrétienne est sortie pure de la main de Dieu : la religion mahométane est l'oeuvre d'un homme.

30. Croyez-vous l'une de ces deux religions destinée à s'effacer de dessus la terre ? - R. L'homme progresse toujours ; la meilleure restera.

31. Que pensez-vous de la polygamie consacrée par la religion musulmane ? - R. C'est un des liens qui retiennent dans la barbarie les peuples qui la professent.

32. Croyez-vous que l'asservissement de la femme soit conforme aux vues de Dieu ? - R. Non ; la femme est l'égale de l'homme, puisque l'esprit n'a pas de sexe.

33. On dit que le peuple arabe ne peut être conduit que par la rigueur ; ne croyez-vous pas que les mauvais traitements l'abrutissent plus qu'ils ne le soumettent ? - R. Oui, c'est la destinée de l'homme ; il s'avilit lorsqu'il est esclave.

34. Pouvez-vous vous reporter aux temps de l'antiquité où l'Egypte était florissante, et nous dire quelles ont été les causes de sa décadence morale ? - R. La corruption des moeurs.

35. Il paraît que vous faisiez peu de cas des monuments historiques qui couvrent le sol de l'Egypte ; nous ne nous expliquons pas cette indifférence de la part d'un prince ami du progrès ? - R. Qu'importe le passé ! Le présent ne le remplacerait pas.

36. Veuillez-vous expliquer plus clairement. - R. Oui. Il ne fallait pas rappeler à l'Egyptien dégradé un passé trop brillant : il ne l'eût pas compris. J'ai dédaigné ce qui m'a paru inutile ; ne pouvais-je me tromper ?

37. Les prêtres de l'ancienne Egypte avaient-ils connaissance de la doctrine spirite ? - R. C'était la leur.

38. Recevaient-ils des manifestations ? - R. Oui.

39. Les manifestations qu'obtenaient les prêtres égyptiens avaient-elles la même source que celles qu'obtenait Moïse ? - R. Oui, il fut initié par eux.

40. D'où vient que les manifestations de Moïse étaient plus puissantes que celles des prêtres égyptiens ? - R. Moïse voulait révéler ; les prêtres égyptiens ne tendaient qu'à cacher.

41. Pensez-vous que la doctrine des prêtres Egyptiens eût quelques rapports avec celle des Indiens ? - R. Oui ; toutes les religions mères sont reliées entre elles par des liens presque invisibles ; elles découlent d'une même source.

42. Quelle est celle de ces deux religions, celle des Egyptiens et celle des indiens, qui est la mère de l'autre ? - R. Elles sont soeurs.

43. Comment se fait-il que vous, de votre vivant si peu éclairé sur ces questions, puissiez y répondre avec autant de profondeur ? - R. D'autres existences me l'ont appris.

44. Dans l'état errant où vous êtes maintenant, vous avez donc une pleine connaissance de vos existences antérieures ? - R. Oui, sauf de la dernière.

45. Vous avez donc vécu du temps des Pharaons ? - R. Oui ; trois fois j'ai vécu sur le sol égyptien : prêtre, gueux et prince.

46. Sous quel règne avez-vous été prêtre ? - R. C'est si vieux ! Le prince était votre Sésostris.

47. Il semblerait, d'après cela, que vous n'avez pas progressé, puisque vous expiez maintenant les erreurs de votre dernière existence ? - R. Si, j'ai progressé lentement ; étais-je parfait pour être prêtre ?

48. Est-ce parce que vous avez été prêtre dans ce temps-là que vous avez pu nous parler en connaissance de cause de l'antique religion des Egyptiens ? - R. Oui ; mais je ne suis pas assez parfait pour tout savoir ; d'autres lisent dans le passé comme dans un livre ouvert.

49. Pourriez-vous nous donner une explication sur le motif de la construction des pyramides ? - R. Il est trop tard.

(NOTA. - Il était près de onze heures du soir.)

50. Nous ne vous ferons plus que cette demande ; veuillez y répondre, je vous prie. - R. Non, il est trop tard, cette question en entraînerait d'autres.

51. Aurez-vous la bonté de nous y répondre une autre fois ? - R. Je ne m'engage pas.

52. Nous vous remercions néanmoins de la complaisance avec laquelle vous avez bien voulu répondre aux autres questions. - R. Bien ! Je reviendrai.

 

 

M. Home

Troisième article. - Voir les numéros de février et de mars 1858.

 

Il n'est pas à notre connaissance que M. Home ait fait apparaître, du moins visiblement pour tout le monde, d'autres parties du corps que des mains. On cite cependant un général mort en Crimée, qui serait apparu à sa veuve et visible pour elle seule ; mais nous n'avons pas été à même de constater la réalité du fait, en ce qui concerne surtout l'intervention de M. Home dans cette circonstance. Nous nous bornons à ce que nous pouvons affirmer. Pourquoi des mains plutôt que des pieds ou une tête ? C'est ce que nous ignorons et ce qu'il ignore lui-même. Les Esprits interrogés à ce sujet ont répondu que d'autres médiums pourraient faire apparaître la totalité du corps ; du reste, ce n'est pas là le point le plus important ; si les mains seules apparaissent, les autres parties du corps n'en sont pas moins patentes, comme on le verra tout à l'heure.

L'apparition d'une main se manifeste généralement en premier lieu sous le tapis de la table, par les ondulations qu'elle produit en en parcourant toute la surface ; puis elle se montre sur le bord du tapis qu'elle soulève ; quelquefois elle vient se poser sur le tapis au milieu même de la table ; souvent elle saisit un objet qu'elle emporte dessous. Cette main, visible pour tout le monde, n'est ni vaporeuse ni translucide ; elle a la couleur et l'opacité naturelles ; au poignet, elle se termine par le vague. Si on la touche avec précaution, confiance et sans arrière-pensée hostile, elle offre la résistance, la solidité et l'impression d'une main vivante ; sa chaleur est douce, moite, et comparable à celle d'un pigeon tué depuis une demi-heure. Elle n'est point inerte, car elle agit, se prête aux mouvements qu'on lui imprime, ou résiste, vous caresse ou vous étreint. Si, au contraire, vous voulez la saisir brusquement et par surprise, vous ne touchez que le vide. Un témoin oculaire nous a raconté le fait suivant qui lui est personnel. Il tenait entre ses doigts une sonnette de table ; une main, d'abord invisible, puis après parfaitement apparente, vint la prendre en faisant des efforts pour la lui arracher ; n'y pouvant parvenir, elle passa par-dessus pour la faire glisser ; l'effort de traction était aussi sensible que si c'eût été une main humaine ; ayant voulu saisir vivement cette main, la sienne ne rencontra que l'air ; ayant écarté les doigts, la sonnette resta suspendue dans l'espace et vint lentement se poser sur le parquet.

Quelquefois il y a plusieurs mains. Le même témoin nous a rapporté le fait suivant. Plusieurs personnes étaient réunies autour d'une de ces tables de salle à manger qui se séparent en deux. Des coups sont frappés ; la table s'agite, s'ouvre d'elle-même, et, à travers la fente, apparaissent trois mains, l'une de grandeur naturelle, une autre très grande, et une troisième toute velue ; on les touche, on les palpe, elles vous serrent, puis s'évanouissent. Chez un de nos amis qui avait perdu un enfant en bas âge, c'est la main d'un enfant nouveau-né qui apparaît ; tout le monde peut la voir et la toucher ; cet enfant se pose sur sa mère, qui sent distinctement l'impression de tout le corps sur ses genoux.

Souvent la main vient se poser sur vous, vous la voyez, ou, si vous ne la voyez pas, vous sentez la pression des doigts ; quelquefois elle vous caresse, d'autres fois elle vous pince jusqu'à la douleur. M. Home, en présence de plusieurs personnes, se sentit ainsi saisir le poignet, et les assistants purent voir la peau tirée. Un instant après il se sentit mordre, et la trace de l'empreinte de deux dents fut visiblement marquée pendant plus d'une heure.

La main qui apparaît peut aussi écrire. Quelquefois elle se pose au milieu de la table, prend le crayon et trace des caractères sur le papier disposé à cet effet. Le plus souvent elle emporte le papier sous la table et le rapporte tout écrit. Si la main demeure invisible, l'écriture semble s'être produite toute seule. On obtient par ce moyen des réponses aux diverses questions que l'on peut adresser.

Un autre genre de manifestations non moins remarquable, mais qui s'explique par ce que nous venons de dire, est celui des instruments de musique jouant seuls. Ce sont ordinairement des pianos ou des accordéons. Dans cette circonstance, on voit distinctement les touches s'agiter et le soufflet se mouvoir. La main qui joue est tantôt visible, tantôt invisible ; l'air qui se fait entendre peut être un air connu exécuté sur la demande qui en est faite. Si l'artiste invisible est laissé à lui-même, il produit des accords harmonieux, dont l'ensemble rappelle la vague et suave mélodie de la harpe éolienne. Chez un de nos abonnés où ces phénomènes se sont produits maintes fois, l'Esprit qui se manifestait ainsi était celui d'un jeune homme mort depuis quelque temps et ami de la famille, et qui de son vivant avait un remarquable talent comme musicien ; la nature des airs qu'il faisait entendre de préférence ne pouvait laisser aucun doute sur son identité pour les personnes qui l'avaient connu.

Le fait le plus extraordinaire dans ce genre de manifestations n'est pas, à notre avis, celui de l'apparition. Si cette apparition était toujours aériforme, elle s'accorderait avec la nature éthéréenne que nous attribuons aux Esprits ; or, rien ne s'opposerait à ce que cette matière éthérée devînt perceptible à la vue par une sorte de condensation, sans perdre sa propriété vaporeuse. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est la solidification de cette même matière, assez résistante pour laisser une empreinte visible sur nos organes. Nous donnerons, dans notre prochain numéro, l'explication de ce singulier phénomène telle qu'elle résulte de l'enseignement même des Esprits. Aujourd'hui, nous nous bornerons à en déduire une conséquence relative au jeu spontané des instruments de musique. En effet, dès l'instant que la tangibilité temporaire de cette matière éthérée est un fait acquis, que dans cet état une main, apparente ou non, offre assez de résistance pour faire une pression sur les corps solides, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle puisse exercer une pression suffisante pour faire mouvoir les touches d'un instrument. D'autre part, des faits non moins positifs prouvent que cette main appartient à un être intelligent ; rien d'étonnant non plus à ce que cette intelligence se manifeste par des sons musicaux, comme elle peut le faire par l'écriture ou le dessin. Une fois entré dans cet ordre d'idées, les coups frappés, le mouvement des objets et tous les phénomènes spirites de l'ordre matériel s'expliquent tout naturellement.

 

 

Variétés

 

La malveillance, chez certains individus, ne connaît point de bornes ; la calomnie a toujours du venin pour quiconque s'élève au-dessus de la foule. Les adversaires de M. Home ont trouvé l'arme du ridicule trop faible ; elle devait, en effet, s'émousser contre les noms honorables qui le couvraient de leur protection. Ne pouvant donc plus faire rire à ses dépens, ils ont voulu le noircir. On a répandu le bruit, on devine dans quel but, et les mauvaises langues de répéter, que M. Home n'était point parti pour l'Italie, comme on l'avait annoncé, mais qu'il était enfermé à Mazas sous le poids des plus graves accusations, que l'on formule en anecdotes dont les désoeuvrés et les amateurs de scandale sont toujours avides. Nous pouvons affirmer qu'il n'y a pas un mot de vrai dans toutes ces machinations infernales. Nous avons sous les yeux plusieurs lettres de M. Home, datées de Pise, de Rome, et de Naples où il est en ce moment, et nous sommes en mesure de donner la preuve de ce que nous avançons. Les Esprits ont bien raison de dire que les véritables démons sont parmi les hommes.

 

On lit dans un journal : « Suivant la Gazette des Hôpitaux, on compte en ce moment à l'hôpital des aliénés de Zurich 25 personnes qui ont perdu la raison, grâce aux tables tournantes et aux Esprits frappeurs. »

Nous demandons d'abord s'il est bien avéré que ces 25 aliénés doivent tous la perte de leur raison aux Esprits frappeurs, ce qui est au moins contestable jusqu'à preuve authentique. En supposant que ces étranges phénomènes aient pu impressionner fâcheusement certains caractères faibles, nous demanderons en outre si la peur du diable n'a pas fait plus de fous que la croyance aux Esprits. Or, comme on n'empêchera pas les Esprits de frapper, le danger est dans la croyance que tous ceux qui se manifestent sont des démons. Ecartez cette idée en faisant connaître la vérité, et l'on n'en aura pas plus peur que des feux follets ; l'idée qu'on est assiégé par le diable est bien faite pour troubler la raison. Voici, du reste, la contre-partie de l'article ci-dessus. Nous lisons dans un autre journal : « Il existe un curieux document statistique des funestes conséquences qu'entraîne, parmi le peuple anglais, l'habitude de l'intempérance et des liqueurs fortes. Sur 100 individus admis à l'hospice des fous de Hamwel, il y en a 72 dont l'aliénation mentale doit être attribuée à l'ivresse. »

 

Nous recevons de nos abonnés de nombreuses relations de faits très intéressants que nous nous empresserons de publier dans nos prochaines livraisons, le défaut d'espace nous empêchant de le faire dans celle-ci.

 

ALLAN KARDEC.

 

Mai 1858

 

Théorie des manifestations physiques

Premier article.

 

L'influence morale des Esprits, les relations qu'ils peuvent avoir avec notre âme, ou l'Esprit incarné en nous, se conçoivent aisément. On comprend que deux êtres de même nature puissent se communiquer par la pensée, qui est un de leurs attributs, sans le secours des organes de la parole ; mais-ce dont il est plus difficile de se rendre compte, ce sont les effets matériels qu'ils peuvent produire, tels que les bruits, le mouvement des corps solides, les apparitions, et surtout les apparitions tangibles. Nous allons essayer d'en donner l'explication d'après les Esprits eux-mêmes, et d'après l'observation des faits.

L'idée que l'on se forme de la nature des Esprits rend au premier abord ces phénomènes incompréhensibles. L'Esprit, dit-on, c'est l'absence de toute matière, donc il ne peut agir matériellement ; or, là est l'erreur. Les Esprits interrogés sur la question de savoir s'ils sont immatériels, ont répondu ceci : « Immatériel n'est pas le mot, car l'Esprit est quelque chose, autrement ce serait le néant. C'est, si vous le voulez, de la matière, mais une matière tellement éthérée, que c'est pour vous comme si elle n'existait pas. » Ainsi l'Esprit n'est pas, comme quelques-uns le croient, une abstraction, c'est un être, mais dont la nature intime échappe à nos sens grossiers.

Cet Esprit incarné dans le corps constitue l'âme ; lorsqu'il le quitte à la mort, il n'en sort pas dépouillé de toute enveloppe. Tous nous disent qu'ils conservent la forme qu'ils avaient de leur vivant, et, en effet, lorsqu'ils nous apparaissent, c'est généralement sous celle que nous leur connaissions.

Observons-les attentivement au moment où ils viennent de quitter la vie ; ils sont dans un état de trouble ; tout est confus autour d'eux ; ils voient leur corps sain ou mutilé, selon leur genre de mort ; d'un autre côté ils se voient et se sentent vivre ; quelque chose leur dit que ce corps est à eux, et ils ne comprennent pas qu'ils en soient séparés : le lien qui les unissait n'est donc pas encore tout à fait rompu.

Ce premier moment de trouble dissipé, le corps devient pour eux un vieux vêtement dont ils se sont dépouillés et qu'ils ne regrettent pas, mais ils continuent à se voir sous leur forme primitive ; or ceci n'est point un système : c'est le résultat d'observations faites sur d'innombrables sujets. Qu'on veuille bien maintenant se reporter à ce que nous avons raconté de certaines manifestations produites par M. Home et autres médiums de ce genre : des mains apparaissent, qui ont toutes les propriétés de mains vivantes, que l'on touche, qui vous saisissent, et qui tout à coup s'évanouissent. Que devons-nous en conclure ? c'est que l'âme ne laisse pas tout dans le cercueil et qu'elle emporte quelque chose avec elle.

Il y aurait ainsi en nous deux sortes de matière : l'une grossière, qui constitue l'enveloppe extérieure, l'autre subtile et indestructible. La mort est la destruction, ou mieux la désagrégation de la première, de celle que l'âme abandonne ; l'autre se dégage et suit l'âme qui se trouve, de cette manière, avoir toujours une enveloppe ; c'est celle que nous nommons périsprit. Cette matière subtile, extraite pour ainsi dire de toutes les parties du corps auquel elle était liée pendant la vie, en conserve l'empreinte ; or voilà pourquoi les Esprits se voient et pourquoi ils nous apparaissent tels qu'ils étaient de leur vivant. Mais cette matière subtile n'a point la ténacité ni la rigidité de la matière compacte du corps ; elle est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, flexible et expansible ; c'est pourquoi la forme qu'elle prend, bien que calquée sur celle du corps, n'est pas absolue ; elle se plie à la volonté de l'Esprit, qui peut lui donner telle ou telle apparence à son gré, tandis que l'enveloppe solide lui offrait une résistance insurmontable ; débarrassé de cette entrave qui le comprimait, le périsprit s'étend ou se resserre, se transforme, en un mot se prête à toutes les métamorphoses, selon la volonté qui agit sur lui.

L'observation prouve, et nous insistons sur ce mot observation, car toute notre théorie est la conséquence de faits étudiés, que la matière subtile qui constitue la seconde enveloppe de l'Esprit ne se dégage que peu à peu, et non point instantanément du corps. Ainsi les liens qui unissent l'âme et le corps ne sont point subitement rompus par la mort ; or, l'état de trouble que nous avons remarqué dure pendant tout le temps que s'opère le dégagement ; l'Esprit ne recouvre l'entière liberté de ses facultés et la conscience nette de lui-même que lorsque ce dégagement est complet.

L'expérience prouve encore que la durée de ce dégagement varie selon les individus. Chez quelques-uns il s'opère en trois ou quatre jours, tandis que chez d'autres il n'est pas entièrement accompli au bout de plusieurs mois. Ainsi la destruction du corps, la décomposition putride ne suffisent pas pour opérer la séparation ; c'est pourquoi certains Esprits disent : Je sens les vers qui me rongent.

Chez quelques personnes la séparation commence avant la mort ; ce sont celles qui, de leur vivant, se sont élevées par la pensée et la pureté de leurs sentiments au-dessus des choses matérielles ; la mort ne trouve plus que de faibles liens entre l'âme et le corps, et ces liens se rompent presque instantanément. Plus l'homme a vécu matériellement, plus il a absorbé ses pensées dans les jouissances et les préoccupations de la personnalité, plus ces liens sont tenaces ; il semble que la matière subtile se soit identifiée avec la matière compacte, qu'il y ait entre elles cohésion moléculaire ; voilà pourquoi elles ne se séparent que lentement et difficilement.

Dans les premiers instants qui suivent la mort, alors qu'il y a encore union entre le corps et le périsprit, celui-ci conserve bien mieux l'empreinte de la forme corporelle, dont il reflète pour ainsi dire toutes les nuances, et même tous les accidents. Voilà pourquoi un supplicié nous disait peu de jours après son exécution : Si vous pouviez me voir, vous me verriez avec la tête séparée du tronc. Un homme qui était mort assassiné nous disait : Voyez la plaie que l'on m'a faite au coeur. Il croyait que nous pouvions le voir.

Ces considérations nous conduiraient à examiner l'intéressante question de la sensation des Esprits et de leurs souffrances ; nous le ferons dans un autre article, voulant nous renfermer ici dans l'étude des manifestations physiques.

Représentons-nous donc l'Esprit revêtu de son enveloppe semi-matérielle ou périsprit, ayant la forme ou apparence qu'il avait de son vivant. Quelques-uns même se servent de cette expression pour se désigner ; ils disent : Mon apparence est à tel endroit. Ce sont évidemment là les mânes des Anciens. La matière de cette enveloppe est assez subtile pour échapper à notre vue dans son état normal ; mais elle n'est pas pour cela absolument invisible. Nous la voyons d'abord, par les yeux de l'âme, dans les visions qui se produisent pendant les rêves ; mais ce n'est pas ce dont nous avons à nous occuper. Il peut arriver dans cette matière éthérée telle modification, l'Esprit lui-même peut lui faire subir une sorte de condensation qui la rende perceptible aux yeux du corps ; c'est ce qui a eu lieu dans les apparitions vaporeuses. La subtilité de cette matière lui permet de traverser les corps solides ; voilà pourquoi ces apparitions ne rencontrent pas d'obstacles, et pourquoi elles s'évanouissent souvent à travers les murailles.

La condensation peut arriver au point de produire la résistance et la tangibilité ; c'est le cas des mains que l'on voit et que l'on touche ; mais cette condensation (c'est le seul mot dont nous puissions nous servir pour rendre notre pensée, quoique l'expression ne soit pas parfaitement exacte), cette condensation, disons-nous, ou mieux cette solidification de la matière éthérée, n'étant pas son état normal, n'est que temporaire ou accidentelle ; voilà pourquoi ces apparitions tangibles, à un moment donné, vous échappent comme une ombre. Ainsi, de même que nous voyons un corps se présenter à nous à l'état solide, liquide ou gazeux, selon son gré de condensation, de même la matière éthérée du périsprit peut se présenter à nous à l'état solide, vaporeux visible ou vaporeux invisible. Nous verrons tout à l'heure comment s'opère cette modification.

La main apparente tangible offre une résistance ; elle exerce une pression ; elle laisse des empreintes ; elle opère une traction sur les objets que nous tenons ; il y a donc en elle de la force. Or, ces faits, qui ne sont point des hypothèses, peuvent nous mettre sur la voie des manifestations physiques.

Remarquons d'abord que cette main obéit à une intelligence, puisqu'elle agit spontanément, qu'elle donne des signes non équivoques de volonté, et qu'elle obéit à la pensée ; elle appartient donc à un être complet qui ne nous montre que cette partie de lui-même, et ce qui le prouve, c'est qu'il fait impression avec des parties invisibles, que des dents ont laissé des empreintes sur la peau et ont fait éprouver de la douleur.

Parmi les différentes manifestations, une des plus intéressantes est sans contredit celle du jeu spontané des instruments de musique. Les pianos et les accordéons paraissent être, à cet effet, les instruments de prédilection. Ce phénomène s'explique tout naturellement par ce qui précède. La main qui a la force de saisir un objet peut bien avoir celle d'appuyer sur des touches et de les faire résonner ; d'ailleurs on a vu plusieurs fois les doigts de la main en actions et quand on ne voit pas la main, on voit les touches s'agiter et le soufflet s'ouvrir et se fermer. Ces touches ne peuvent être mues que par une main invisible, laquelle fait preuve d'intelligence en faisant entendre, non des sons incohérents, mais des airs parfaitement rythmés.

Puisque cette main peut nous enfoncer ses ongles dans la chair, nous pincer, nous arracher ce qui est à nos doigts ; puisque nous la voyons saisir et emporter un objet comme nous le ferions nous-mêmes, elle peut tout aussi bien frapper des coups, soulever et renverser une table, agiter une sonnette, tirer des rideaux, voire même donner un soufflet occulte.

On demandera sans doute comment cette main peut avoir la même force à l'état vaporeux invisible qu'à l'état tangible. Et pourquoi non ? Voyons-nous l'air qui renverse les édifices, le gaz qui lance un projectile, l'électricité qui transmet des signaux, le fluide de l'aimant qui soulève des masses ? Pourquoi la matière éthérée du périsprit serait-elle moins puissante ? Mais n'allons pas vouloir la soumettre à nos expériences de laboratoire et à nos formules algébriques ; n'allons pas surtout, parce que nous avons pris des gaz pour terme de comparaison, lui supposer des propriétés identiques et supputer ses forces comme nous calculons celle de la vapeur. Jusqu'à présent elle échappe à tous nos instruments ; c'est un nouvel ordre d'idées qui n'est pas du ressort des sciences exactes ; voilà pourquoi ces sciences ne donnent pas d'aptitude spéciale pour les apprécier.

Nous ne donnons cette théorie du mouvement des corps solides sous l'influence des Esprits que pour montrer la question sous toutes ses faces et prouver que, sans trop sortir des idées reçues, on peut se rendre compte de l'action des Esprits sur la matière inerte ; mais il en est une autre, d'une haute portée philosophique, donnée par les Esprits eux-mêmes, et qui jette sur cette question un jour entièrement nouveau ; on la comprendra mieux après avoir lu celle-ci ; il est utile d'ailleurs de connaître tous les systèmes afin de pouvoir comparer.

Reste donc maintenant à expliquer comment s'opère cette modification de substance éthérée du périsprit ; par quel procédé l'Esprit opère, et, comme conséquence, le rôle des médiums à influence physique dans la production de ces phénomènes ; ce qui se passe en eux dans cette circonstance, la cause et la nature de leur faculté, etc. C'est ce que nous ferons dans un prochain article.

 

 

L'Esprit frappeur de Bergzabern

 

Nous avions déjà entendu parler de certains phénomènes spirites qui firent beaucoup de bruit en 1852 dans la Bavière rhénane, aux environs de Spire, et nous savions qu'une relation authentique en avait été publiée dans une brochure allemande. Après des recherches longtemps infructueuses, une dame, parmi nos abonnés d'Alsace, et qui a déployé en cette circonstance un zèle et une persévérance dont nous lui savons un gré infini, est enfin parvenue à se procurer cette brochure, qu'elle a bien voulu nous adresser. Nous en donnons la traduction in extenso ; on la lira sans doute avec d'autant plus d'intérêt que c'est, parmi tant d'autres, une preuve de plus que les faits de ce genre sont de tous les temps et de tous les pays, puisque ceux dont il s'agit se passaient à une époque où l'on commençait à peine à parler des Esprits.

 

Avant-propos

Un événement étrange est depuis plusieurs mois le sujet de toutes les conversations de notre ville et des environs. Nous voulons parler du Frappeur, comme on l'appelle, de la maison du maître tailleur Pierre Sanger.

Jusqu'alors nous nous sommes abstenu de toute relation dans notre feuille (Journal de Bergzabern) sur les manifestations qui se sont produites dans cette maison depuis le 1° janvier 1852 ; mais comme elles ont excité l'attention générale à un tel point que les autorités crurent devoir demander au docteur Beutner une explication à ce sujet, et que le docteur Dupping, de Spire, se rendit même sur les lieux pour observer les faits, nous ne pouvons différer plus longtemps de les livrer au public.

Nos lecteurs n'attendent pas de nous un jugement sur la question, nous en serions très embarrassé ; nous laissons ce soin à ceux qui, par la nature de leurs études et leur position, sont plus aptes à se prononcer, ce que d'ailleurs ils feront sans difficulté s'ils parviennent à découvrir la cause de ces effets. Quant à nous, nous nous bornerons au simple récit des faits, principalement de ceux dont nous avons été témoin ou que nous tenons de personnes dignes de foi, laissant au lecteur se former une opinion.

F.-A. BLANCK,

Rédacteur du Journal de Bergzabern.

Mai 1852

 

Le 1° janvier de cette année (1852), la famille Pierre Sanger, à Bergzabern, entendit dans la maison qu'elle habitait et dans une chambre voisine de celle où l'on se tenait ordinairement, comme un martèlement qui commença d'abord par des coups sourds paraissant venir de loin, puis qui devint successivement plus fort et plus marqué. Ces coups semblaient être frappés contre le mur près duquel était placé le lit où dormait leur enfant, âgé de onze ans. Habituellement c'était entre neuf heures et demie et dix heures et demie que le bruit se faisait entendre. Les époux Sanger n'y firent point attention d'abord, mais comme cette singularité se renouvelait chaque soir, ils pensèrent que cela pouvait venir de la maison voisine où un malade se serait amusé, en guise de passe-temps, à battre le tambour contre le mur. On se convainquit bientôt que ce malade n'était pas et ne pouvait être la cause de ce bruit. On remua le sol de la chambre, on abattit le mur, mais sans résultat. Le lit fut transporté au côté opposé de la chambre ; alors, chose étonnante, c'est de ce côté que le bruit eut lieu, et aussitôt que l'enfant était endormi. Il était clair que l'enfant était pour quelque chose dans la manifestation du bruit, et on supposa, après que toutes les recherches de la police n'eurent rien fait découvrir, que ce fait devait être attribué à une maladie de l'enfant ou à une particularité de conformation. Cependant rien jusqu'alors n'est venu confirmer cette supposition. C'est encore une énigme pour les médecins.

En attendant, la chose ne fit que se développer ; le bruit se prolongea au-delà d'une heure et les coups frappés avaient plus de force. L'enfant fut changé de chambre et de lit, le frappeur se manifesta dans cette nouvelle chambre, sous le lit, dans le lit et dans le mur. Les coups frappés n'étaient pas identiques ; ils étaient tantôt forts, tantôt faibles et isolés, tantôt enfin ils se succédaient rapidement, et suivant le rythme des marches militaires et des danses.

L'enfant occupait depuis quelques jours la susdite chambre, lorsqu'on remarqua que, pendant son sommeil, il émettait des paroles brèves, incohérentes. Les mots devinrent bientôt plus distincts et plus intelligibles ; et il semblait que l'enfant s'entretenait avec un autre être sur lequel il avait de l'autorité. Parmi les faits qui se produisaient chaque jour, l'auteur de cette brochure en rapportera un dont il fut témoin : L'enfant était dans son lit, couché sur le côté gauche. A peine fut-il endormi, que les coups commencèrent et qu'il se mit à parler de la sorte : « Toi, toi, bats une marche. » Et le frappeur battit une marche qui ressemblait assez à une marche bavaroise. Au commandement de « Halte ! » de l'enfant, le frappeur cessa. L'enfant dit alors : « Frappe trois, six, neuf fois, » et le frappeur exécuta l'ordre. Sur un nouvel ordre de frapper 19 coups, 20 coups s'étant fait entendre, l'enfant, tout endormi, dit : « Pas bien, ce sont 20 coups, » et aussitôt 19 coups furent comptés. Ensuite l'enfant demanda 30 coups ; on entendit 30 coups. « 100 coups. » On ne put compter que jusqu'à 40, tant les coups se succédaient rapidement. Au dernier coup, l'enfant dit : « Très bien ; maintenant 110. » Ici l'on ne put compter que jusqu'à 50 environ. Au dernier coup, le dormeur dit : « Ce n'est pas cela, il n'y en a que 106, » et aussitôt 4 autres coups se firent entendre pour compléter le nombre de 110. L'enfant demanda ensuite : « Mille ! » Il ne fut frappé que 15 coups. « Eh bien, allons ! » Il y eut encore 5 coups et le frappeur s'arrêta. Il vint alors à l'idée des assistants de commander eux-mêmes au frappeur, et il exécuta les ordres qu'ils lui donnèrent. Il se taisait au commandement de : « Halte ! silence ! paix ! » Puis, de lui-même et sans ordre, il recommença à frapper. L'un des assistants dit, tout bas, dans un coin de la chambre, qu'il voulait commander, seulement par la pensée, de frapper 6 fois. L'expérimentateur se plaça alors devant le lit et ne dit pas un seul mot : on entendit 6 coups. On commanda encore par la pensée 4 coups : 4 coups furent frappés. La même expérience a été tentée par d'autres personnes, mais elle n'a pas toujours réussi. Aussitôt l'enfant étendit les membres, rejeta la couverture et se leva.

Lorsqu'on lui demanda ce qui lui était arrivé, il répondit avoir vu un homme grand et de mauvaise mine qui se tenait devant son lit et lui serrait les genoux. Il ajouta qu'il ressentait aux genoux une douleur quand cet homme frappait. L'enfant s'endormit de nouveau et les mêmes manifestations se reproduisirent jusqu'au moment où la pendule de la chambre sonna onze heures. Tout à coup le frappeur se tut, l'enfant rentra dans un sommeil tranquille, ce que l'on reconnut à la régularité de la respiration, et ce soir-là il ne se fit plus rien entendre. Nous avons remarqué que le frappeur battait, sur l'ordre qu'il en recevait, des marches militaires. Plusieurs personnes affirment que lorsqu'on demandait une marche russe, autrichienne ou française, elle était battue très exactement.

Le 25 février, l'enfant étant endormi dit : « Tu ne veux plus frapper maintenant, tu veux gratter, eh bien ! je veux voir comment tu feras. » Et, en effet, le lendemain 26, au lieu de coups frappés, on entendit un grattement qui paraissait venir du lit et qui s'est manifesté jusqu'à ce jour. Les coups se mêlèrent au grattement, tantôt en alternant, tantôt simultanément, de telle sorte que dans les airs de marche ou de danse, le grattement fait la première partie, et les coups la seconde. Selon la demande, l'heure du jour, l'âge des personnes présentes sont indiqués par des grattements ou des coups secs. A l'égard de l'âge des personnes, il y a quelquefois erreur ; mais elle est rectifiée à la 2° ou 3° fois, quand on a dit que le nombre de coups frappés n'est pas exact. Maintes fois, au lieu de répondre à l'âge demandé, le frappeur exécute une marche.

Le langage de l'enfant, pendant son sommeil, devint de jour en jour plus parfait. Ce qui n'était d'abord que de simples mots ou des ordres très brefs au frappeur se changea, par la suite, en une conversation suivie avec ses parents. Ainsi un