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 Revue spirite 1958 (act V)

1/4/2009

Novembre 1858

 

 

Polémique spirite

 

On nous a plusieurs fois demandé pourquoi nous ne répondions pas, dans notre journal, aux attaques de certaines feuilles dirigées contre le Spiritisme en général, contre ses partisans, et quelquefois même contre nous. Nous croyons que, dans certains cas, le silence est la meilleure réponse. Il est d'ailleurs un genre de polémique dont nous nous sommes fait une loi de nous abstenir, c'est celle qui peut dégénérer en personnalités ; non seulement elle nous répugne, mais elle nous prendrait un temps que nous pouvons employer plus utilement, et serait fort peu intéressante pour nos lecteurs, qui s'abonnent pour s'instruire et non pour entendre des diatribes plus ou moins spirituelles ; or, une fois engagé dans cette voie, il serait difficile d'en sortir, c'est pourquoi nous préférons n'y pas entrer, et nous pensons que le Spiritisme ne peut qu'y gagner en dignité. Nous n'avons jusqu'à présent qu'à nous applaudir de notre modération ; nous n'en dévierons pas, et ne donnerons jamais satisfaction aux amateurs de scandale.

Mais il y a polémique et polémique ; il en est une devant laquelle nous ne reculerons jamais, c'est la discussion sérieuse des principes que nous professons. Toutefois, il est ici même une distinction à faire ; s'il ne s'agit que d'attaques générales dirigées contre la doctrine, sans autre but déterminé que celui de critiquer, et de la part de gens qui ont un parti pris de rejeter tout ce qu'ils ne comprennent pas, cela ne mérite pas qu'on s'en occupe ; le terrain que gagne chaque jour le Spiritisme est une réponse suffisamment péremptoire et qui doit leur prouver que leurs sarcasmes n'ont pas produit grand effet ; aussi remarquons-nous que le feu roulant de plaisanteries dont les partisans de la doctrine étaient naguère l'objet, s'éteint peu à peu ; on se demande si, lorsqu'on voit tant de gens éminents adopter ces idées nouvelles, il y a de quoi rire ; quelques-uns ne rient que du bout des lèvres et par habitude, beaucoup d'autres ne rient plus du tout et attendent.

Remarquons encore que, parmi les critiques, il y a beaucoup de gens qui parlent sans connaître la chose, sans s'être donné la peine de l'approfondir ; pour leur répondre il faudrait sans cesse recommencer les explications les plus élémentaires et répéter ce que nous avons écrit, chose que nous croyons inutile. Il n'en est pas de même de ceux qui ont étudié et qui n'ont pas tout compris, de ceux qui veulent sérieusement s'éclairer, qui soulèvent des objections en connaissance de cause et de bonne foi ; sur ce terrain nous acceptons la controverse, sans nous flatter de résoudre toutes les difficultés, ce qui serait par trop présomptueux. La science spirite est à son début, et ne nous a pas encore dit tous ses secrets, quelques merveilles qu'elle nous ait dévoilées. Quelle, est la science qui n'a pas des faits encore mystérieux et inexpliqués ? Nous confesserons donc sans honte notre insuffisance sur tous les points auxquels il ne nous sera pas possible de répondre. Ainsi, loin de repousser les objections et les questions, nous les sollicitons, pourvu qu'elles ne soient pas oiseuses et ne nous fassent pas perdre notre temps en futilités, parce que c'est un moyen de s'éclairer.

C'est là ce que nous appelons une polémique utile, et elle le sera toujours quand elle aura lieu entre des gens sérieux qui se respecteront assez pour ne pas s'écarter des convenances. On peut penser différemment et ne s'en estimer pas moins. Que cherchons-nous tous, en définitive, dans cette question si palpitante et si féconde du Spiritisme ? à nous éclairer ; nous, tout le premier, nous cherchons la lumière, de quelque part qu'elle vienne, et, si nous émettons notre manière de voir, ce n'est qu'une opinion individuelle que nous ne prétendons imposer à personne ; nous la livrons à la discussion, et nous sommes tout prêt à y renoncer s'il nous est démontré que nous sommes dans l'erreur. Cette polémique, nous la faisons tous les jours dans notre Revue par les réponses ou les réfutations collectives que nous saisissons l'occasion de faire à propos de tel ou tel article, et ceux qui nous font l'honneur de nous écrire y trouveront toujours la réponse à ce qu'ils nous demandent, lorsqu'il ne nous est pas possible de la donner individuellement par écrit, ce que le temps matériel ne nous permet pas toujours. Leurs questions et leurs objections sont autant de sujets d'étude dont nous profitons pour nous-même et dont nous sommes heureux de faire profiter nos lecteurs en les traitant à mesure que les circonstances amènent les faits qui peuvent y avoir rapport. Nous nous faisons également un plaisir de donner verbalement les explications qui peuvent nous être demandées par les personnes qui nous honorent de leur visite, et dans ces conférences empreintes d'une bienveillance réciproque on s'éclaire mutuellement.

 

 

De la pluralité des existences corporelles

Premier article

 

Des diverses doctrines professées par le Spiritisme, la plus controversée est sans contredit celle de la pluralité des existences corporelles, autrement dit de la réincarnation. Bien que cette opinion soit maintenant partagée par un très grand nombre de personnes, et que nous ayons déjà traité la question à plusieurs reprises, nous croyons devoir, en raison de son extrême gravité, l'examiner ici d'une manière plus approfondie, afin de répondre aux diverses objections qu'elle a suscitées. Avant d'entrer dans le fond de la question, quelques observations préliminaires nous paraissent indispensables.

Le dogme de la réincarnation, disent certaines personnes, n'est point nouveau ; il est ressuscité de Pythagore. Nous n'avons jamais dit que la doctrine spirite fût d'invention moderne ; le Spiritisme étant une loi de nature a dû exister dès l'origine des temps, et nous nous sommes toujours efforcé de prouver qu'on en retrouve les traces dans la plus haute antiquité. Pythagore, comme on le sait, n'est pas l'auteur du système de la métempsycose ; il l'a puisée chez les philosophes indiens et chez les Egyptiens, où elle existait de temps immémorial. L'idée de la transmigration des âmes était donc une croyance vulgaire admise par les hommes les plus éminents. Par quelle voie leur est-elle venue ? est-ce par révélation ou par intuition ? nous ne le savons pas ; mais, quoi qu'il en soit, une idée ne traverse pas les âges et n'est pas acceptée par les intelligences d'élite, sans avoir un côté sérieux. L'antiquité de cette doctrine serait donc plutôt une preuve qu'une objection. Toutefois, comme on le sait également, il y a entre la métempsycose des anciens et la doctrine moderne de la réincarnation cette grande différence que les Esprits rejettent de la manière la plus absolue la transmigration de l'homme dans les animaux et réciproquement.

Vous étiez sans doute, disent aussi quelques contradicteurs, imbu de ces idées, et voilà pourquoi les Esprits ont abondé dans votre manière de voir. C'est là une erreur qui prouve une fois de plus le danger des jugements précipités et sans examen. Si ces personnes se fussent donné la peine, avant de juger, de lire ce que nous avons écrit sur le Spiritisme, elles se seraient épargné la peine d'une objection faite un peu trop légèrement. Nous répéterons donc ce que nous avons dit à ce sujet, savoir que, lorsque la doctrine de la réincarnation nous a été enseignée par les Esprits, elle était si loin de notre pensée que nous nous étions fait sur les antécédents de l'âme un système tout autre, partagé, du reste, par beaucoup de personnes. La doctrine des Esprits, sous ce rapport, nous a donc surpris ; nous dirons plus, contrarié, parce qu'elle renversait nos propres idées ; elle était loin, comme on le voit, d'en être le reflet. Ce n'est pas tout ; nous n'avons pas cédé au premier choc ; nous avons combattu, défendu notre opinion, élevé des objections, et ce n'est qu'à l'évidence que nous nous sommes rendu, et lorsque nous avons vu l'insuffisance de notre système pour résoudre toutes les questions que ce sujet soulève.

Aux yeux de quelques personnes le mot évidence paraîtra sans doute singulier en pareille matière ; mais il ne semblera pas impropre à ceux qui sont habitués à scruter les phénomènes spirites. Pour l'observateur attentif, il y a des faits qui, bien qu'ils ne soient pas d'une nature absolument matérielle, n'en constituent pas moins une véritable évidence, ou tout au moins une évidence morale. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces faits ; une étude suivie et persévérante peut seule les faire comprendre ; notre but était uniquement de réfuter l'idée que cette doctrine n'est que la traduction de notre pensée. Nous avons encore une autre réfutation à opposer : c'est que ce n'est pas à nous seul qu'elle a été enseignée ; elle l'a été en maints autres endroits, en France et à l'étranger : en Allemagne, en Hollande, en Russie, etc., et cela avant même la publication du Livre des Esprits. Ajoutons encore que, depuis que nous nous sommes livré à l'étude du Spiritisme, nous avons eu des communications par plus de cinquante médiums, écrivains, parlants, voyants, etc., plus ou moins éclairés, d'une intelligence normale plus ou moins bornée, quelques-uns même complètement illettrés, et par conséquent tout à fait étrangers aux matières philosophiques, et que, dans aucun cas, les Esprits ne se sont démentis sur cette question ; il en est de même dans tous les cercles que nous connaissons, où le même principe a été professé. Cet argument n'est point sans réplique, nous le savons, c'est pourquoi nous n'y insisterons pas plus que de raison.

Examinons la chose sous un autre point de vue, et abstraction faite de toute intervention des Esprits ; mettons ceux-ci de côté pour un instant ; supposons que cette théorie ne soit pas leur fait ; supposons même qu'il n'ait jamais été question d'Esprits. Plaçons-nous donc momentanément sur un terrain neutre, admettant au même degré de probabilité l'une et l'autre hypothèse, savoir : la pluralité et l'unité des existences corporelles, et voyons de quel côté nous portera la raison et notre propre intérêt.

Certaines personnes repoussent l'idée de la réincarnation par ce seul motif qu'elle ne leur convient pas, disant qu'elles ont bien assez d'une existence et qu'elles n'en voudraient pas recommencer une pareille ; nous en connaissons que la seule pensée de reparaître sur la terre fait bondir de fureur. Nous n'avons qu'une chose à leur demander, c'est si elles pensent que Dieu ait pris leur avis et consulté leur goût pour régler l'univers. Or, de deux choses l'une : ou la réincarnation existe, ou elle n'existe pas ; si elle existe, elle a beau les contrarier, il leur faudra la subir, Dieu ne leur en demandera pas la permission. Il nous semble entendre un malade dire : J'ai assez souffert aujourd'hui, je ne veux plus souffrir demain. Quelle que soit sa mauvaise humeur, il ne lui faudra pas moins souffrir le lendemain et les jours suivants, jusqu'à ce qu'il soit guéri ; donc, s'ils doivent revivre corporellement, ils revivront, ils se réincarneront ; ils auront beau se mutiner comme un enfant qui ne veut pas aller à l'école, ou un condamné en prison, il faudra qu'ils en passent par là. De pareilles objections sont trop puériles pour mériter un plus sérieux examen. Nous leur dirons cependant, pour les rassurer, que la doctrine spirite sur la réincarnation n'est pas aussi terrible qu'ils le croient, et s'ils l'avaient étudiée à fond ils n'en seraient pas si effrayés ; ils sauraient que la condition de cette nouvelle existence dépend d'eux ; elle sera heureuse ou malheureuse selon ce qu'ils auront fait ici-bas, et ils peuvent dès cette vie s'élever si haut, qu'ils n'auront plus à craindre de retomber dans le bourbier.

Nous supposons que nous parlons à des gens qui croient à un avenir quelconque après la mort, et non à ceux qui se donnent le néant pour perspective, ou qui veulent noyer leur âme dans un tout universel, sans individualité, comme les gouttes de pluie dans l'Océan, ce qui revient à peu près au même. Si donc vous croyez à un avenir quelconque, vous n'admettrez pas, sans doute, qu'il soit le même pour tous, autrement où serait l'utilité du bien ? Pourquoi se contraindre ? pourquoi ne pas satisfaire toutes ses passions, tous ses désirs, fût-ce même aux dépens d'autrui, puisqu'il n'en serait ni plus ni moins ? Vous croyez que cet avenir sera plus ou moins heureux ou malheureux selon ce que nous aurons fait pendant la vie ; vous avez alors le désir d'y être aussi heureux que possible, puisque ce doit être pour l'éternité ? Auriez-vous, par hasard, la prétention d'être un des hommes les plus parfaits qui aient existé sur la terre, et d'avoir ainsi droit d'emblée à la félicité suprême des élus ? Non. Vous admettez ainsi qu'il y a des hommes qui valent mieux que vous et qui ont droit à une meilleure place, sans pour cela que vous soyez parmi les réprouvés. Eh bien ! placez-vous un instant par la pensée dans cette situation moyenne qui sera la vôtre, puisque vous venez d'en convenir, et supposez que quelqu'un vienne vous dire : Vous souffrez, vous n'êtes pas aussi heureux que vous le pourriez être, tandis que vous avez devant vous des êtres qui jouissent d'un bonheur sans mélange, voulez-vous changer votre position contre la leur ? - Sans doute, direz-vous ; que faut-il faire ? - Moins que rien, recommencer ce que vous avez mal fait et tâcher de faire mieux. - Hésiteriez-vous à accepter, fût-ce même au prix de plusieurs existences d'épreuve ? Prenons une comparaison plus prosaïque. Si, à un homme qui, sans être dans la dernière des misères, éprouve néanmoins des privations par suite de la médiocrité de ses ressources, on venait dire : Voilà une immense fortune, vous pouvez en jouir, il faut pour cela travailler rudement pendant une minute. Fût-il le plus paresseux de la terre, il dira sans hésiter : Travaillons une minute, deux minutes, une heure, un jour s'il le faut ; qu'est-ce que cela pour finir ma vie dans l'abondance ? Or, qu'est-ce qu'est la durée de la vie corporelle par rapport à l'éternité ? moins qu'une minute, moins qu'une seconde.

Nous avons entendu faire ce raisonnement : Dieu, qui est souverainement bon, ne peut imposer à l'homme de recommencer une série de misères et de tribulations ? Trouverait-on, par hasard, qu'il y a plus de bonté à condamner l'homme à une souffrance perpétuelle pour quelques moments d'erreur plutôt qu'à lui donner les moyens de réparer ses fautes ? « Deux fabricants avaient chacun un ouvrier qui pouvait aspirer à devenir l'associé du chef. Or il arriva que ces deux ouvriers employèrent une fois très mal leur journée et méritèrent d'être renvoyés. L'un des deux fabricants chassa son ouvrier malgré ses supplications, et celui-ci n'ayant pas trouvé d'ouvrage mourut de misère. L'autre dit au sien : Vous avez perdu un jour, vous m'en devez un en compensation ; vous avez mal fait votre ouvrage, vous m'en devez la réparation, je vous permets de le recommencer ; tâchez de bien faire et je vous conserverai, et vous pourrez toujours aspirer à la position supérieure que je vous ai promise. » Est-il besoin de demander quel est celui des deux fabricants qui a été le plus humain ? Dieu, la clémence même, serait-il plus inexorable qu'un homme ? La pensée que notre sort est à jamais fixé par quelques années d'épreuve, alors même qu'il n'a pas toujours dépendu de nous d'atteindre à la perfection sur la terre, a quelque chose de navrant, tandis que l'idée contraire est éminemment consolante ; elle nous laisse l'espérance. Ainsi, sans nous prononcer pour ou contre la pluralité des existences, sans admettre une hypothèse plutôt que l'autre, nous disons que, si nous avions le choix, il n'est personne qui préférât un jugement sans appel. Un philosophe a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer pour le bonheur du genre humain ; on pourrait en dire autant de la pluralité des existences. Mais, comme nous l'avons dit, Dieu ne nous demande pas notre permission ; il ne consulte pas notre goût ; cela est ou cela n'est pas ; voyons de quel côté sont les probabilités, et prenons la chose à un autre point de vue, toujours abstraction faite de l'enseignement des Esprits, et uniquement comme étude philosophique.

S'il n'y a pas de réincarnation, il n'y a qu'une existence corporelle, cela est évident ; si notre existence corporelle actuelle est la seule, l'âme de chaque homme est créée à sa naissance, à moins que l'on n'admette l'antériorité de l'âme, auquel cas on se demanderait ce qu'était l'âme avant la naissance, et si cet état ne constituait pas une existence sous une forme quelconque. Il n'y a pas de milieu : ou l'âme existait, ou elle n'existait pas avant le corps ; si elle existait, quelle était sa situation ? avait-elle ou non conscience d'elle-même ; si elle n'en avait pas conscience, c'est à peu près comme si elle n'existait pas ; si elle avait son individualité, elle était progressive ou stationnaire ; dans l'un et l'autre cas, à quel degré est-elle arrivée dans le corps ? En admettant, selon la croyance vulgaire, que l'âme prend naissance avec le corps, ou, ce qui revient au même, qu'antérieurement à son incarnation elle n'a que des facultés négatives, nous posons les questions suivantes :

1. Pourquoi l'âme montre-t-elle des aptitudes si diverses et indépendantes des idées acquises par l'éducation ?

2. D'où vient l'aptitude extra-normale de certains enfants en bas âge pour tel art ou telle science, tandis que d'autres restent inférieurs ou médiocres toute leur vie ?

3. D'où viennent, chez les uns, les idées innées ou intuitives qui n'existent pas chez d'autres ?

4. D'où viennent, chez certains enfants, ces instincts précoces de vices ou de vertus, ces sentiments innés de dignité ou de bassesse qui contrastent avec le milieu dans lequel ils sont nés ?

5. Pourquoi certains hommes, abstraction faite de l'éducation, sont-ils plus avancés les uns que les autres ?

6. Pourquoi y a-t-il des sauvages et des hommes civilisés ? Si vous prenez un enfant hottentot à la mamelle, et si vous l'élevez dans nos lycées les plus renommés, en ferez-vous jamais un Laplace ou un Newton ?

Nous demandons quelle est la philosophie ou la théosophie qui peut résoudre ces problèmes ? Ou les âmes à leur naissance sont égales, ou elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi ces aptitudes si diverses ? Dira-t-on que cela dépend de l'organisme ? mais alors c'est la doctrine la plus monstrueuse et la plus immorale. L'homme n'est plus qu'une machine, le jouet de la matière ; il n'a plus la responsabilité de ses actes ; il peut tout rejeter sur ses imperfections physiques. Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi ; mais alors pourquoi cette supériorité innée accordée à quelques-unes ? Cette partialité est-elle conforme à la justice de Dieu et à l'égal amour qu'il porte à toutes ses créatures ?

Admettons au contraire une succession d'existences antérieures progressives, et tout est expliqué. Les hommes apportent en naissant l'intuition de ce qu'ils ont acquis ; ils sont plus ou moins avancés, selon le nombre d'existences qu'ils ont parcourues, selon qu'ils sont plus ou moins éloignés du point de départ : absolument comme dans une réunion d'individus de tous âges, chacun aura un développement proportionné au nombre d'années qu'il aura vécu ; les existences successives seront, pour la vie de l'âme, ce que les années sont pour la vie du corps. Rassemblez un jour mille individus, depuis un an jusqu'à quatre-vingts ; supposez qu'un voile soit jeté sur tous les jours qui ont précédé, et que, dans votre ignorance, vous les croyiez ainsi tous nés le même jour : vous vous demanderez naturellement comment il se fait que les uns soient grands et les autres petits, les uns vieux et les autres jeunes, les uns instruits et les autres encore ignorants ; mais si le nuage qui vous cache le passé vient à se lever, si vous apprenez qu'ils ont tous vécu plus ou moins longtemps, tout vous sera expliqué. Dieu, dans sa justice, n'a pu créer des âmes plus ou moins parfaites ; mais, avec la pluralité des existences, l'inégalité que nous voyons n'a plus rien de contraire à l'équité la plus rigoureuse : c'est que nous ne voyons que le présent et non le passé. Ce raisonnement repose-t-il sur un système, une supposition gratuite ? Non ; nous partons d'un fait patent, incontestable : l'inégalité des aptitudes et du développement intellectuel et moral, et nous trouvons ce fait inexplicable par toutes les théories qui ont cours, tandis que l'explication en est simple, naturelle, logique, par une autre théorie. Est-il rationnel de préférer celle qui n'explique pas à celle qui explique ?

A l'égard de la sixième question, on dira sans doute que le Hottentot est d'une race inférieure : alors nous demanderons si le Hottentot est un homme ou non. Si c'est un homme, pourquoi Dieu l'a-t-il, lui et sa race, déshérité des privilèges accordés à la race caucasique ? Si ce n'est pas un homme, pourquoi chercher à le faire chrétien ? La doctrine spirite est plus large que tout cela ; pour elle, il n'y a pas plusieurs espèces d'hommes, il n'y a que des hommes dont l'esprit est plus ou moins arriéré, mais susceptible de progresser : cela n'est-il pas plus conforme à la justice de Dieu ?

Nous venons de voir l'âme dans son passé et dans son présent ; si nous la considérons dans son avenir, nous trouvons les mêmes difficultés.

1. Si notre existence actuelle doit seule décider de notre sort à venir, quelle est, dans la vie future, la position respective du sauvage et de l'homme civilisé ? Sont-ils au même niveau, ou sont-ils distancés dans la somme du bonheur éternel ?

2. L'homme qui a travaillé toute sa vie à s'améliorer est-il au même rang que celui qui est resté inférieur, non par sa faute, mais parce qu'il n'a eu ni le temps ni la possibilité de s'améliorer ?

3. L'homme qui fait mal parce qu'il n'a pu s'éclairer est-il passible d'un état de choses qui n'a pas dépendu de lui ?

4. On travaille à éclairer les hommes, à les moraliser, à les civiliser ; mais pour un que l'on éclaire, il y en a des millions qui meurent chaque jour avant que la lumière soit parvenue jusqu'à eux ; quel est le sort de ceux-ci ? Sont-ils traités comme des réprouvés ? Dans le cas contraire, qu'ont-ils fait pour mériter d'être sur le même rang que les autres ?

5. Quel est le sort des enfants qui meurent en bas âge avant d'avoir pu faire ni bien ni mal ? S'ils sont parmi les élus, pourquoi cette faveur sans avoir rien fait pour la mériter ? Par quel privilège sont-ils affranchis des tribulations de la vie ?

Y a-t-il une doctrine qui puisse résoudre ces questions ? Admettez des existences consécutives, et tout est expliqué conformément à la justice de Dieu. Ce que l'on n'a pu faire dans une existence, on le fait dans une autre ; c'est ainsi que personne n'échappe à la loi du progrès, que chacun sera récompensé selon son mérite réel, et que nul n'est exclu de la félicité suprême, à laquelle il peut prétendre, quels que soient les obstacles qu'il ait rencontrés sur sa route.

Ces questions pourraient être multipliées à l'infini, car les problèmes psychologiques et moraux, qui ne trouvent leur solution que dans la pluralité des existences, sont innombrables ; nous nous sommes borné aux plus généraux. Quoi qu'il en soit, dira-t-on peut-être, la doctrine de la réincarnation n'est point admise par l'Eglise ; ce serait donc le renversement de la religion. Notre but n'est pas de traiter cette question en ce moment ; il nous suffit d'avoir démontré quelle est éminemment morale et rationnelle. Plus tard nous montrerons que la religion en est peut-être moins éloignée qu'on ne le pense, et qu'elle n'en souffrirait pas plus qu'elle n'a souffert de la découverte du mouvement de la terre et des périodes géologiques qui, au premier abord, ont paru donner un démenti aux textes sacrés. L'enseignement des Esprits est éminemment chrétien ; il s'appuie sur l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses futures, le libre arbitre de l'homme, la morale du Christ ; donc il n'est pas antireligieux.

Nous avons raisonné, comme nous l'avons dit, abstraction faite de tout enseignement spirite qui, pour certaines personnes, n'est pas une autorité. Si nous et tant d'autres avons adopté l'opinion de la pluralité des existences, ce n'est pas seulement parce qu'elle nous vient des Esprits, c'est parce qu'elle nous a paru la plus logique, et qu'elle seule résout des questions jusqu'alors insolubles. Elle nous serait venue d'un simple mortel que nous l'aurions adoptée de même, et que nous n'aurions pas hésité davantage à renoncer à nos propres idées ; du moment qu'une erreur est démontrée, l'amour-propre a plus à perdre qu'à gagner à s'entêter dans une idée fausse. De même, nous l'eussions repoussée, quoique venant des Esprits, si elle nous eût semblé contraire à la raison, comme nous en avons repoussé bien d'autres, car nous savons par expérience qu'il ne faut pas accepter en aveugle tout ce qui vient de leur part, pas plus que ce qui vient de la part des hommes. Il nous reste donc à examiner la question de la pluralité des existences au point de vue de l'enseignement des Esprits, de quelle manière on doit l'entendre, et à répondre enfin aux objections les plus sérieuses qu'on puisse y opposer ; c'est ce que nous ferons dans un prochain article.

 

 

Problèmes moraux

 

Sur le Suicide

Questions adressées à saint Louis, par l'intermédiaire de M. C..., médium parlant et voyant, dans la Société parisienne des études spirites, séance du 12 octobre 1858.

1. Pourquoi l'homme qui a la ferme intention de se détruire se révolterait-il à l'idée d'être tué par un autre, et se défendrait-il contre les attaques au moment même où il va accomplir son dessein ? R. Parce que l'homme a toujours peur de la mort ; lorsqu'il se la donne lui-même, il est surexcité, il a la tête dérangée, et il accomplit cet acte sans courage ni crainte, et sans, pour ainsi dire, avoir la connaissance de ce qu'il fait, tandis que, s'il avait le choix, vous ne verriez pas autant de suicides. L'instinct de l'homme le porte à défendre sa vie, et, pendant le temps qui s'écoule entre l'instant où son semblable s'approche pour le tuer et celui où l'acte est commis, il y a toujours un mouvement de répulsion instinctif de la mort qui le porte à repousser ce fantôme, qui n'est effrayant que pour l'Esprit coupable. L'homme qui se suicide n'éprouve pas ce sentiment, parce qu'il est entouré d'Esprits qui le poussent, qui l'aident dans ses désirs, et lui font complètement perdre le souvenir de ce qui n'est pas lui, c'est-à-dire de ses parents et de ceux qui l'aiment, et d'une autre existence. L'homme dans ce moment est tout égoïsme.

2. Celui qui, dégoûté de la vie, mais ne veut pas se l'ôter et veut que sa mort serve à quelque chose, est-il coupable de la chercher sur un champ de bataille en défendant son pays ? - R. Toujours. L'homme doit suivre l'impulsion qui lui est donnée ; quelle que soit la carrière qu'il embrasse, quelle que soit la vie qu'il mène, il est toujours assisté d'Esprits qui le conduisent et le dirigent à son insu ; or chercher à aller contre leurs conseils est un crime, puisqu'ils sont placés là pour nous diriger, et que ces bons Esprits, lorsque nous voulons agir par nous-mêmes, sont là pour nous aider. Mais cependant, si l'homme entraîné par son Esprit à lui, veut quitter cette vie, on l'abandonne, et il reconnaît sa faute plus tard lorsqu'il se trouve obligé de recommencer une autre existence. L'homme doit être éprouvé pour s'élever ; arrêter ses actes, mettre une entrave à son libre arbitre, serait aller contre Dieu, et les épreuves, dans ce cas, deviendraient inutiles, puisque les Esprits ne commettraient pas de fautes. L'Esprit a été créé simple et ignorant ; il faut donc, pour arriver aux sphères heureuses, qu'il progresse, s'élève en science et en sagesse, et ce n'est que dans l'adversité que l'Esprit puise l'élévation du coeur et comprend mieux la grandeur de Dieu.

3. Un des assistants fait observer qu'il croit voir une contradiction entre ces dernières paroles de saint Louis et les précédentes, quand il a dit que l'homme peut être poussé au suicide par certains Esprits qui l'y excitent. Dans ce cas, il céderait à une impulsion qui lui serait étrangère. - R. Il n'y a pas de contradiction. Lorsque j'ai dit que l'homme poussé au suicide était entouré d'Esprits qui l'y sollicitent, je n'ai pas parlé des bons Esprits qui font tous leurs efforts pour l'en détourner ; cela devait être sous-entendu ; nous savons tous que nous avons un ange gardien, ou, si vous aimez mieux, un guide familier. Or l'homme a son libre arbitre ; si, malgré les bons conseils qui lui sont donnés, il persévère dans cette idée qui est un crime, il l'accomplit et il est aidé en cela par les Esprits légers et impurs qui l'entourent, qui sont heureux de voir que l'homme, ou l'Esprit incarné, manque aussi, lui, de courage pour suivre les conseils de son bon guide, et souvent de l'Esprit de ses parents morts qui l'entourent, surtout dans des circonstances semblables.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Méhémet-Ali

Deuxième entretien.

1. Au nom de Dieu tout-puissant, je prie l'Esprit de Méhémet-Ali de vouloir bien se communiquer à nous. - R. Oui ; je sais pourquoi.

2. Vous nous avez promis de revenir parmi nous pour nous instruire ; serez-vous assez bon pour nous écouter et nous répondre ? - R. Non pas promis ; je ne me suis pas engagé.

3. Soit ; au lieu de promis, mettons que vous nous avez fait espérer. - R. C'est-à-dire pour contenter votre curiosité ; n'importe ! je m'y prêterai un peu.

4. Puisque vous avez vécu du temps des Pharaons, pourriez-vous nous dire dans quel but ont été construites les Pyramides ? - R. Ce sont des sépulcres ; sépulcres et temples : là avaient lieu les grandes manifestations.

5. Avaient-elles aussi un but scientifique ? - R. Non ; l'intérêt religieux absorbait tout.

6. Il fallait que les Egyptiens fussent dès ce temps-là très avancés dans les arts mécaniques pour accomplir des travaux qui exigeaient des forces si considérables. Pourriez-vous nous donner une idée des moyens qu'ils employaient ? - R. Des masses d'hommes ont gémi sous le faix de ces pierres qui ont traversé des siècles : l'homme était la machine.

7. Quelle classe d'hommes occupait-on à ces grands travaux ? - R. Ce que vous appelez le peuple.

8. Le peuple était-il à l'état d'esclavage, ou recevait-il un salaire ? - R. La force.

9. D'où venait aux Egyptiens le goût des choses colossales plutôt que celui des choses gracieuses qui distinguait les Grecs quoique ayant la même origine. - R. L'Egyptien était frappé de la grandeur de Dieu ; il cherchait à s'égaler à lui en surpassant ses forces. Toujours l'homme !

10. Puisque vous étiez prêtre à cette époque, veuillez nous dire quelque chose de la religion des anciens Egyptiens. Quelle était la croyance du peuple à l'égard de la Divinité ? - R. Corrompus, ils croyaient à leurs prêtres ; c'étaient des dieux pour eux, ceux-là qui les tenaient courbés.

11. Que pensait-il de l'état de l'âme après la mort ? - R. Il en croyait ce que lui disaient les prêtres.

12. Les prêtres avaient-ils, au double point de vue de Dieu et de l'âme, des idées plus saines que le peuple ? - R. Oui, ils avaient la lumière entre leurs mains ; en la cachant aux autres, ils la voyaient encore.

13. Les grands de l'Etat partageaient-ils les croyances du peuple ou celles des prêtres ? - R. Entre les deux.

14. Quelle était l'origine du culte rendu aux animaux ? - R. Ils voulaient détourner l'homme de Dieu, l'abaisser sous lui-même en lui donnant pour dieux des êtres inférieurs.

15. On conçoit, jusqu'à un certain point, le culte des animaux utiles, mais on ne comprend pas celui des animaux immondes et nuisibles, tels que les serpents, les crocodiles, etc. ! - R. L'homme adore ce qu'il craint. C'était un joug pour le peuple. Les prêtres pouvaient-ils croire à des dieux faits de leurs mains !

16. Par quelle bizarrerie adoraient-ils à la fois le crocodile ainsi que les reptiles, et l'ichneumon et l'ibis qui les détruisaient ? - R. Aberration de l'esprit ; l'homme cherche partout des dieux pour se cacher celui qui est.

17. Pourquoi Osiris était-il représenté avec une tête d'épervier et Anubis avec une tête de chien ? - R. L'Egyptien aimait à personnifier sous de clairs emblèmes : Anubis était bon ; l'épervier qui déchire représentait le cruel Osiris.

18. Comment concilier le respect des Egyptiens pour les morts, avec le mépris et l'horreur qu'ils avaient pour ceux qui les ensevelissaient et les momifiaient ? - R. Le cadavre était un instrument de manifestations : l'Esprit, selon eux, revenait dans le corps qu'il avait animé. Le cadavre, l'un des instruments du culte, était sacré, et le mépris poursuivait celui qui osait violer la sainteté de la mort.

19. La conservation des corps donnait-elle lieu à des manifestations plus nombreuses ?- R. Plus longues ; c'est-à-dire que l'Esprit revenait plus longtemps, tant que l'instrument était docile.

20. La conservation des corps n'avait-elle pas aussi une cause de salubrité, en raison des débordements du Nil ? - R. Oui, pour ceux du peuple.

21. L'initiation aux mystères se faisait-elle en Egypte avec des pratiques aussi rigoureuses qu'en Grèce ? - R. Plus rigoureuses.

22. Dans quel but imposait-on aux initiés des conditions aussi difficiles à remplir ? - R. Pour n'avoir que des âmes supérieures : celles-là savaient comprendre et se taire.

23. L'enseignement donné dans les mystères avait-il pour but unique la révélation des choses extra-humaines, ou bien y enseignait-on aussi les préceptes de la morale et de l'amour du prochain ? - R. Tout cela était bien corrompu. Le but des prêtres était de dominer : ce n'était pas d'instruire.

 

Le docteur Muhr

Mort au Caire le 4 juin 1857. - Evoqué sur la prière de M. Jobard. C'était, dit-il, un Esprit très élevé de son vivant ; médecin-homéopathe ; un véritable apôtre spirite ; il doit être au moins dans Jupiter.

1. Evocation. - R. Je suis là.

2. Auriez-vous la bonté de nous dire où vous êtes ? - R. Je suis errant.

3. Est-ce le 4 juin de cette année que vous êtes mort ? - R. C'est l'année passée.

4. Vous rappelez-vous votre ami M. Jobard ? - R. oui, et je suis souvent près de lui.

5. Lorsque je lui transmettrai cette réponse, cela lui fera plaisir, car il a toujours pour vous une grande affection. - R. Je le sais ; cet Esprit m'est des plus sympathiques.

6. Qu'entendiez-vous de votre vivant par les gnomes ? - R. J'entendais des êtres qui pouvaient se matérialiser et prendre des formes fantastiques.

7. Y croyez-vous toujours ? - R. Plus que jamais ; j'en ai la certitude maintenant ; mais gnome est un mot qui peut sembler tenir trop de la magie ; j'aime mieux dire maintenant Esprit que gnome.

Remarque. De son vivant il croyait aux Esprits et à leurs manifestations ; seulement il les désignait sous le nom de gnomes, tandis que maintenant il se sert de l'expression plus générique d'Esprit.

8. Croyez-vous encore que ces Esprits, que vous appeliez gnomes de votre vivant, puissent prendre des formes matérielles fantastiques ? - R. Oui, mais je sais que cela ne se fait pas souvent, car il y a des gens qui pourraient devenir fous s'ils voyaient les apparences que ces Esprits peuvent prendre.

9. Quelles apparences peuvent-ils prendre ? - R. Animaux, diables.

10. Est-ce une apparence matérielle tangible, ou une pure apparence comme dans les rêves ou les visions ? - R. Un peu plus matérielle que dans les rêves ; les apparitions qui pourraient trop effrayer ne peuvent pas être tangibles ; Dieu ne le permet pas.

11. L'apparition de l'Esprit de Bergzabern, sous forme d'homme ou d'animal, était-elle de cette nature ? - R. Oui, c'est dans ce genre.

Remarque. Nous ne savons si, de son vivant, il croyait que les Esprits pouvaient prendre une forme tangible ; mais il est évident que maintenant il entend parler de la forme vaporeuse et impalpable des apparitions.

12. Croyez-vous que lorsque vous vous réincarnerez vous irez dans Jupiter ? - R. J'irai dans un monde qui n'égale pas encore Jupiter.

13. Est-ce de votre propre choix que vous irez dans un monde inférieur à Jupiter, ou est-ce parce que vous ne méritez pas encore d'aller dans cette planète ? - R. J'aime mieux croire ne pas le mériter, et remplir une mission dans un monde moins avancé. Je sais que j'arriverai à la perfection, c'est ce qui fait que j'aime mieux être modeste.

Remarque. Cette réponse est une preuve de la supériorité de cet Esprit ; elle concorde avec ce que nous a dit le P. Ambroise : qu'il y a plus de mérite à demander une mission dans un monde inférieur qu'à vouloir avancer trop vite dans un monde supérieur.

14. M. Jobard nous prie de vous demander si vous êtes satisfait de l'article nécrologique qu'il a écrit sur vous ? - R. Jobard m'a donné une nouvelle preuve de sympathie en écrivant cela ; je le remercie bien, et désire que le tableau, un peu exagéré, des vertus et des talents qu'il a fait, puisse servir d'exemple à ceux d'entre vous qui suivent les traces du progrès.

15. Puisque, de votre vivant, vous étiez homéopathe, que pensez-vous maintenant de l'homéopathie ? - R. L'homéopathie est le commencement des découvertes des fluides latents. Bien d'autres découvertes aussi précieuses se feront et formeront un tout harmonieux qui conduira votre globe à la perfection.

16. Quel mérite attachez-vous à votre livre intitulé : le Médecin du peuple ? - R. C'est la pierre de l'ouvrier que j'ai apportée à l'oeuvre.

Remarque. - La réponse de cet Esprit sur l'homéopathie vient à l'appui de l'idée des fluides latents qui nous a déjà été donnée par l'Esprit de M. Badel, au sujet de son image photographiée. Il en résulterait qu'il y a des fluides dont les propriétés nous sont inconnues ou passent inaperçues parce que leur action n'est pas ostensible, mais n'en est pas moins réelle ; l'humanité s'enrichit de connaissances nouvelles à mesure que les circonstances lui font connaître ses propriétés.

 

Madame de Staël

Dans la séance de la Société parisienne des études spirites, du 28 septembre 1858, l'Esprit de madame de Staël se communique spontanément et sans être appelé, sous la main de mademoiselle E..., médium écrivain ; il dicte le passage suivant :

Vivre c'est souffrir ; oui, mais l'espérance ne suit-elle pas la souffrance ? Dieu n'a-t-il pas mis dans le coeur des plus malheureux la plus grande dose d'espérance ? Enfant, le chagrin et la déception suivent la naissance ; mais devant lui marche l'Espérance qui lui dit : Avance, au but est le bonheur : Dieu est clément.

Pourquoi, disent les esprits forts, pourquoi venir nous enseigner une nouvelle religion, quand le Christ a posé les bases d'une charité si grandiose, d'un bonheur si certain ? Nous n'avons pas l'intention de changer ce que le grand réformateur a enseigné. Non : nous venons seulement raffermir notre conscience, agrandir nos espérances. Plus le monde se civilise, plus il devrait avoir confiance, et plus aussi nous avons besoin de le soutenir. Nous ne voulons pas changer la face de l'univers, nous venons aider à le rendre meilleur ; et si dans ce siècle on ne vient pas en aide à l'homme, il serait trop malheureux par le manque de confiance et d'espérance. Oui, homme savant qui lis dans les autres, qui cherches à connaître ce qui t'importe peu, et rejettes loin de toi ce qui te concerne, ouvre les yeux, ne désespère pas ; ne dis pas : Le néant peut être possible, quand, dans ton coeur, tu devrais sentir le contraire. Viens t'asseoir à cette table et attends : tu t'y instruiras de ton avenir, tu seras heureux. Ici, il y a du pain pour tout le monde : esprit, vous vous développerez ; corps, vous vous nourrirez ; souffrances, vous vous calmerez ; espérances, vous fleurirez et embellirez la vérité pour la faire supporter.

STAEL.

 

Remarque. L'Esprit fait allusion à la table où sont assis les médiums.

Questionnez-moi, je répondrai à vos questions.

1. N'étant pas prévenus de votre visite, nous n'avons pas de sujet préparé. - R. Je sais très bien que des questions particulières ne peuvent être résolues par moi ; mais que de choses générales on peut demander, même à une femme qui a eu un peu d'esprit et a maintenant beaucoup de coeur !

A ce moment, une dame qui assistait à la séance paraît défaillir ; mais ce n'était qu'une sorte d'extase qui, loin d'être pénible, lui était plutôt agréable. On offre de la magnétiser : alors l'Esprit de madame de Staël dit spontanément : « Non, laissez-la tranquille ; il faut laisser agir l'influence. » Puis, s'adressant à la dame : « Ayez confiance, un coeur veille près de vous ; il veut vous parler ; un jour viendra... ne précipitons pas les émotions. »

L'Esprit qui se communiquait à cette dame, et qui était celui de sa soeur, écrit alors spontanément : « Je reviendrai. »

Madame de Staël, s'adressant de nouveau d'elle-même à cette dame, écrit : « Un mot de consolation à un coeur souffrant. Pourquoi ces larmes de femme à soeur ? ces retours vers le passé, quand toutes vos pensées ne devraient aller que vers l'avenir ? Votre coeur souffre, votre âme a besoin de se dilater. Eh bien ! que ces larmes soient un soulagement et non produites par les regrets ! Celle qui vous aime et que vous pleurez est heureuse de son bonheur ! et espérez la rejoindre un jour. Vous ne la voyez pas ; mais pour elle il n'y a pas de séparation, car constamment elle peut être près de vous. »

2. Voudriez-vous nous dire ce que vous pensez actuellement de vos écrits ? - R. Un seul mot vous éclairera. Si je revenais et que je pusse recommencer, j'en changerais les deux tiers et ne garderais que l'autre tiers.

3. Pourriez-vous signaler les choses que vous désapprouvez ? - R. Pas trop d'exigence, car ce qui n'est pas juste, d'autres écrivains le changeront : je fus trop homme pour une femme.

4. Quelle était la cause première du caractère viril que vous avez montré de votre vivant ? - R. Cela dépend de la phase de l'existence où l'on est.

Dans la séance suivante, du 12 octobre, on lui adressa les questions suivantes par l'intermédiaire de M. D..., médium écrivain.

5. L'autre jour, vous êtes venue spontanément parmi nous, par l'intermédiaire de mademoiselle E... Auriez-vous la bonté de nous dire quel motif a pu vous engager à nous favoriser de votre présence sans que nous vous ayons appelée ? - R. La sympathie que j'ai pour vous tous ; c'est en même temps l'accomplissement d'un devoir qui m'est imposé dans mon existence actuelle, ou plutôt dans mon existence passagère, puisque je suis appelée à revivre : c'est du reste la destinée de tous les Esprits.

6. Vous est-il plus agréable de venir spontanément ou d'être évoquée ? - R. J'aime mieux être évoquée, parce que c'est une preuve qu'on pense à moi ; mais vous savez aussi qu'il est doux pour l'Esprit délivré de pouvoir converser avec l'Esprit de l'homme : c'est pourquoi vous ne devez pas vous étonner de m'avoir vue venir tout à coup parmi vous.

7. Y a-t-il de l'avantage à évoquer les Esprits plutôt qu'à attendre leur bon plaisir ? - R. En évoquant on a un but ; en les laissant venir, on court grand risque d'avoir des communications imparfaites sous beaucoup de rapports, parce que les mauvais viennent tout aussi bien que les bons.

8. Vous êtes-vous déjà communiquée dans d'autres cercles ? - R. Oui ; mais on m'a souvent fait paraître plus que je ne l'aurais voulu ; c'est-à-dire que l'on a souvent pris mon nom.

9. Auriez-vous la bonté de venir quelquefois parmi nous nous dicter quelques-unes de vos belles pensées, que nous serons heureux de reproduire pour l'instruction générale ? - R. Bien volontiers : je vais avec plaisir parmi ceux qui travaillent sérieusement pour s'instruire : mon arrivée de l'autre jour en est la preuve.

Médium peintre

 

Extrait du Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans.

Tout le monde ne pouvant être convaincu par le même genre de manifestations spirituelles, il a dû se développer des médiums de bien des sortes. Il y en a, aux Etats-Unis, qui font des portraits de personnes mortes depuis longtemps, et qu'ils n'ont jamais connues ; et comme la ressemblance est constatée ensuite, les gens sensés qui sont témoins de ces faits ne manquent guère de se convertir. Le plus remarquable de ces médiums est peut-être M. Rogers, que nous avons déjà cité (vol. I, p. 239), et qui habitait alors Columbus, où il exerçait sa profession de tailleur ; nous aurions pu ajouter qu'il n'a pas eu d'autre éducation que celle de son état.

Aux hommes instruits qui ont dit ou répété, à propos de la théorie spiritualiste : « Le recours aux Esprits n'est qu'une hypothèse ; un examen attentif prouve qu'elle n'est ni la plus rationnelle ni la plus vraisemblable, » à ceux-là surtout nous offrons la traduction ci-après, que nous abrégeons, d'un article écrit le 27 juillet dernier, par M. Lafayette R. Gridley, d'Attica (Indiana), aux éditeurs du Spiritual Age, qui l'ont publié en entier dans leur feuille du 14 août.

Au mois de mai dernier, M. E. Rogers, de Cardington (Ohio), qui, comme vous savez, est médium peintre et fait des portraits de personnes qui ne sont plus de ce monde, vint passer quelques jours chez moi. Pendant ce court séjour, il fut entransé par un artiste invisible qui se donna pour Benjamin West, et il peignit quelques beaux portraits, de grandeur naturelle, ainsi que d'autres moins satisfaisants.

Voici quelques particularités relatives à deux de ces portraits. Ils ont été peints par ledit E. Rogers, dans une chambre obscure, chez moi, dans le court intervalle d'une heure et trente minutes, dont une demi-heure environ se passa sans que le médium fût influencé, et j'en profitai pour examiner son travail, qui n'était pas encore achevé. Rogers fut entransé de nouveau, et il termina ces portraits. Alors, et sans aucune indication quant aux sujets ainsi représentés, l'un des portraits fut de suite reconnu comme étant celui de mon grand-père, Elisha Gridley ; ma femme, ma soeur, madame Chaney, et ensuite mon père et ma mère, tous furent unanimes à trouver la ressemblance bonne : c'est un fac-similé du vieillard, avec toutes les particularités de sa chevelure, de son col de chemise, etc. Quant à l'autre portrait, aucun de nous ne le reconnaissant, je le suspendis dans mon magasin, à la vue des passants, et il y resta une semaine sans être reconnu de personne. Nous nous attendions à ce que quelqu'un nous aurait dit qu'il représentait un ancien habitant d'Attica. Je perdais l'espoir d'apprendre qui on avait voulu peindre, lorsqu'un soir, ayant formé un cercle spiritualiste chez moi, un Esprit se manifesta et me fit la communication que voici :

« Mon nom est Horace Gridley. Il y a plus de cinq ans que j'ai laissé ma dépouille. J'ai demeuré plusieurs années à Natchez (Mississippi), où j'ai occupé la place de chérif. Mon unique enfant demeure là. Je suis cousin de votre père. Vous pouvez avoir d'autres renseignements sur mon compte en vous adressant à votre oncle, M. Gridley, de Brownsville (Tennessee). Le portrait que vous avez dans votre magasin est le mien, à l'époque où je vivais sur terre, peu de temps avant de passer à cette autre existence, plus élevée, plus heureuse et meilleure ; il me ressemble, autant du moins que j'ai pu reprendre ma physionomie d'alors, car cela est indispensable lorsqu'on nous peint, et nous le faisons le mieux que nous pouvons nous en souvenir et suivant que les conditions du moment le permettent. Le portrait en question n'est pas fini comme je l'aurais souhaité ; il y a quelques légères imperfections que M. West dit provenir des conditions dans lesquelles se trouvait le médium. Cependant, envoyez ce portrait à Natchez, pour qu'on l'examine ; je crois qu'on le reconnaîtra. »

Les faits mentionnés dans cette communication étaient parfaitement ignorés de moi, aussi bien que de tous les habitants de notre endroit. Une fois cependant, il y a plusieurs années, j'avais entendu dire que mon père avait eu un parent quelque part dans cette partie de la vallée du Mississippi ; mais aucun de nous ne savait le nom de ce parent, ni l'endroit où il avait vécu, ni même s'il était mort, et ce ne fut que plusieurs jours ensuite que j'appris de mon père (qui habitait Delphi, à quarante milles d'ici) quel avait été le lieu de résidence de son cousin, dont il n'avait presque pas entendu parler depuis soixante ans. Nous n'avions point songé à demander des portraits de famille ; j'avais simplement posé devant le médium une note écrite contenant les noms d'une vingtaine d'anciens habitants d'Attica, partis de ce monde, et nous désirions obtenir le portrait de quelqu'un d'entre eux. Je pense donc que tous les gens raisonnables admettront que le portrait ni la communication d'Horace Gridley n'ont pu résulter d'une transmission de pensée de nous au médium ; il est d'ailleurs certain que M. Rogers n'a jamais connu aucun des deux hommes dont il a fait les portraits, et très probablement il n'en avait jamais entendu parler, car il est Anglais de naissance ; il vint en Amérique, il y a dix ans, et il n'est jamais allé plus sud que Cincinnati, tandis qu'Horace Gridley, à ce que j'apprends, ne vint jamais plus nord que Memphis (Tenn), dans les dernières trente ou trente-cinq années de sa vie terrestre. J'ignore s'il visita jamais l'Angleterre ; mais ce n'aurait pu être qu'avant la naissance de Rogers, car celui-ci n'a pas plus de vingt-huit à trente ans. Quant à mon grand-père, mort depuis environ dix-neuf ans, il n'était jamais sorti des Etats-Unis, et son portrait n'avait jamais été fait d'aucune manière.

Dès que j'eus reçu la communication que j'ai transcrite plus haut, j'écrivis à M. Gridley, de Brownsville, et sa réponse vint corroborer ce que nous avait appris la communication de l'Esprit ; j'y trouvai en outre le nom de l'unique enfant d'Horace Gridley, qui est madame L. M. Patterson, habitant encore Natchez, où son père demeura longtemps, et qui mourut, à ce que pense mon oncle, il y a environ six ans, à Houston (Texas).

J'écrivis alors à madame Patterson, ma cousine nouvellement découverte, et lui envoyai une copie daguerréotypée du portrait que l'on nous disait être celui de son père. Dans ma lettre à mon oncle, de Brownsville, je n'avais rien dit de l'objet principal de mes recherches, et je n'en dis rien non plus à madame Patterson ; ni pourquoi j'envoyais ce portrait, ni comment je l'avais eu, ni quelle était la personne qu'il représentait ; je demandai simplement à ma cousine si elle y reconnaissait quelqu'un. Elle me répondit qu'elle ne pouvait certainement pas dire de qui était ce portrait, mais elle m'assurait qu'il ressemblait à son père à l'époque de sa mort. Je lui écrivis ensuite que nous l'avions pris aussi pour le portrait de son père, mais sans lui dire comment je l'avais eu. La réplique de ma cousine portait, en substance, que dans l'ambrotype que je lui avais envoyé, ils avaient tous reconnu son père, avant que je lui eusse dit que c'est lui qu'il représente. Ma cousine témoigna beaucoup de surprise de ce que j'avais un portrait de son père, lorsqu'elle même n'en avait jamais eu, et de ce que son père ne lui eût jamais dit qu'il eût fait faire son portrait pour n'importe qui. Elle n'avait pas cru qu'il en existât aucun. Elle se montra bien satisfaite de mon envoi, surtout à cause de ses enfants, qui ont beaucoup de vénération pour la mémoire de son père.

Alors je lui envoyai le portrait original, en l'autorisant à le garder, s'il lui plaisait ; mais je ne lui dis pas encore comment je l'avais eu. Les principaux passages de ce qu'elle m'écrivit en retour, sont les suivants :

« J'ai reçu votre lettre, ainsi que le portrait de mon père, que vous me permettez de garder, s'il est assez ressemblant. Il l'est certainement beaucoup ; et comme je n'ai jamais eu d'autre portrait de lui, je le garde, puisque vous y consentez ; je l'accepte avec beaucoup de reconnaissance, quoiqu'il me semble que mon père fût mieux que cela, quand il se trouvait en bonne santé. »

Avant la réception des deux dernières lettres de madame Patterson, le hasard voulut que M. Hedges, aujourd'hui de Delphi, mais autrefois de Natchez, et M. Ewing, venu récemment de Vicksburg (Mississippi), vissent le portrait en question et le reconnussent pour celui d'Horace Gridley avec qui tous les deux avaient eu des relations.

Je trouve que ces faits ont trop de signification pour être passés sous silence, et j'ai cru devoir vous les communiquer pour être publiés. Je vous assure qu'en écrivant cet article j'ai bien pris garde que tout y soit correct.

Remarque. Nous connaissons déjà les médiums dessinateurs ; outre les remarquables dessins dont nous avons donné un spécimen, mais qui nous retracent des choses dont nous ne pouvons vérifier l'exactitude, nous avons vu exécuter sous nos yeux, par des médiums tout à fait étrangers à cet art, des croquis très reconnaissables de personnes mortes qu'ils n'avaient jamais connues ; mais de là à un portrait peint dans les règles, il y a de la distance. Cette faculté se rattache à un phénomène fort curieux dont nous sommes témoin en ce moment, et dont nous parlerons prochainement.

 

 

Indépendance somnambulique

 

Beaucoup de personnes, qui acceptent parfaitement aujourd'hui le magnétisme, ont longtemps contesté la lucidité somnambulique ; c'est qu'en effet cette faculté est venue dérouter toutes les notions que nous avions sur la perception des choses du monde extérieur, et pourtant, depuis longtemps on avait l'exemple des somnambules naturels, qui jouissent de facultés analogues et que, par un contraste bizarre, on n'avait jamais cherché à approfondir. Aujourd'hui, la clairvoyance somnambulique est un fait acquis, et, s'il est encore contesté par quelques personnes, c'est que les idées nouvelles sont longues à prendre racine, surtout quand il faut renoncer à celles que l'on a longtemps caressées ; c'est aussi que beaucoup de gens ont cru, comme on le fait encore pour les manifestations spirites, que le somnambulisme pouvait être expérimenté comme une machine, sans tenir compte des conditions spéciales du phénomène ; c'est pourquoi n'ayant pas obtenu à leur gré, et à point nommé, des résultats toujours satisfaisants, ils en ont conclu à la négative. Des phénomènes aussi délicats exigent une observation longue, assidue et persévérante, afin d'en saisir les nuances souvent fugitives. C'est également par suite d'une observation incomplète des faits que certaines personnes, tout en admettant la clairvoyance des somnambules, contestent leur indépendance ; selon eux leur vue ne s'étend pas au-delà de la pensée de celui qui les interroge ; quelques-uns même prétendent qu'il n'y a pas vue, mais simplement intuition et transmission de pensée, et ils citent des exemples à l'appui. Nul doute que le somnambule voyant la pensée, peut quelquefois la traduire et en être l'écho ; nous ne contestons même pas qu'elle ne puisse en certains cas l'influencer : n'y aurait-il que cela dans le phénomène, ne serait-ce pas déjà un fait bien curieux et bien digne d'observation ? La question n'est donc pas de savoir si le somnambule est ou peut être influencé par une pensée étrangère, cela n'est pas douteux, mais bien de savoir s'il est toujours influencé : ceci est un résultat d'expérience. Si le somnambule ne dit jamais que ce que vous savez, il est incontestable que c'est votre pensée qu'il traduit ; mais si, dans certains cas, il dit ce que vous ne savez pas, s'il contredit votre opinion, votre manière de voir, il est évident qu'il est indépendant et ne suit que sa propre impulsion. Un seul fait de ce genre bien caractérisé suffirait pour prouver que la sujétion du somnambule à la pensée d'autrui n'est pas une chose absolue ; or il y en a des milliers ; parmi ceux qui sont à notre connaissance personnelle, nous citerons les deux suivants :

M. Marillon, demeurant à Bercy, rue de Charenton, n° 43, avait disparu le 13 janvier dernier. Toutes les recherches pour découvrir ses traces avaient été infructueuses, aucune des personnes chez lesquelles il avait l'habitude d'aller ne l'avait vu ; aucune affaire ne pouvait motiver une absence prolongée ; d'un autre côté, son caractère, sa position, son état mental, écartaient toute idée de suicide. On en était réduit à penser qu'il avait péri victime d'un crime ou d'un accident ; mais, dans cette dernière hypothèse, il aurait pu être facilement reconnu et ramené à son domicile, ou, tout au moins, porté à la Morgue. Toutes les probabilités étaient donc pour le crime ; c'est à cette pensée que l'on s'arrêta, d'autant mieux qu'on le croyait sorti pour aller faire un payement ; mais où et comment le crime avait-il été commis ? c'est ce que l'on ignorait. Sa fille eut alors recours à une somnambule, Mme Roger, qui en maintes autres circonstances semblables avait donné des preuves d'une lucidité remarquable que nous avons pu constater par nous-même. Mme Roger suivit M. Morillon depuis sa sortie de chez lui, à 3 heures de l'après-midi, jusque vers 7 heures du soir, au moment où il se disposait à rentrer ; elle le vit descendre ait bord de la Seine pour un motif pressant ; là, dit-elle, il a eu une attaque d'apoplexie, je le vois tomber sur une pierre, se faire une fente au front, puis couler dans l'eau ; ce n'est donc ni un suicide ni un crime ; je vois encore son argent et une clef dans la poche de son paletot. Elle indiqua l'endroit de l'accident ; mais, ajouta-t-elle, ce n'est pas là qu'il est maintenant, il a été facilement entraîné par le courant ; on le trouvera à tel endroit. C'est en effet ce qui eut lieu ; il avait la blessure au front indiquée ; la clef et l'argent étaient dans sa poche, et la position de ses vêtements indiquait suffisamment que la somnambule ne s'était pas trompée sur le motif qui l'avait conduit au bord de la rivière. Nous demandons où, dans tous ces détails, on peut voir la transmission d'une pensée quelconque. Voici un autre fait où l'indépendance somnambulique n'est pas moins évidente.

M. et Mme Belhomme, cultivateurs à Rueil, rue Saint-Denis, n° 19, avaient en réserve une somme d'environ 8 à 900 francs. Pour plus de sûreté, Mme Belhomme la plaça dans une armoire dont une partie était consacrée au vieux linge, l'autre au linge neuf, c'est dans cette dernière que l'argent fut placé ; à ce moment quelqu'un entra et Mme Belhomme se hâta de refermer l'armoire. A quelque temps de là, ayant eu besoin d'argent, elle se persuada l'avoir mis dans le vieux linge, parce que telle avait été son intention, dans l'idée que le vieux tenterait moins les voleurs ; mais, dans sa précipitation, à l'arrivée du visiteur, elle l'avait mis dans l'autre case. Elle était tellement convaincue de l'avoir placé dans le vieux linge, que l'idée de le chercher ailleurs ne lui vint même pas ; trouvant la place vide, et se rappelant la visite, elle crut avoir été remarquée et volée, et, dans cette persuasion, ses soupçons se portaient naturellement sur le visiteur.

Mme Belhomme se trouvait connaître Mlle Marillon, dont nous avons parlé plus haut, et lui conta sa mésaventure. Celle-ci lui ayant appris par quel moyen son père avait été retrouvé, l'engagea à s'adresser à la même somnambule, avant de faire aucune démarche. M. et Mme Belhomme se rendirent donc chez Mme Roger, bien convaincus d'avoir été volés, et dans l'espoir qu'on allait leur indiquer le voleur qui, dans leur opinion, ne pouvait être que le visiteur. Telle était donc leur pensée exclusive ; or la somnambule, après une description minutieuse de la localité, leur dit : « Vous n'êtes pas volés ; votre argent est intact dans votre armoire, seulement vous avez cru le mettre dans le vieux linge, tandis que vous l'avez mis dans le neuf ; retournez chez vous et vous l'y trouverez. » C'est en effet ce qui eut lieu.

Notre but, en rapportant ces deux faits, et nous pourrions en citer bien d'autres tout aussi concluants, a été de prouver que la clairvoyance somnambulique n'est pas toujours le reflet d'une pensée étrangère ; que le somnambule peut ainsi avoir une lucidité propre, tout à fait indépendante. Il en ressort des conséquences d'une haute gravité au point de vue psychologique ; nous y trouvons la clef de plus d'un problème que nous examinerons ultérieurement en traitant des rapports qui existent entre le somnambulisme et le Spiritisme, rapports qui jettent un jour tout nouveau sur la question.

 

Une nuit oubliée ou la sorcière Manouza

 

Mille deuxième nuit des Contes arabes, dictée par l'Esprit de Frédéric Soulié. Préface de l’éditeur.

Dans le courant de l'année 1856, les expériences de manifestations spirites que l'on faisait chez M. B..., rue Lamartine, y attiraient une société nombreuse et choisie. Les Esprits qui se communiquaient dans ce cercle étaient plus ou moins sérieux ; quelques-uns y ont dit des choses admirables de sagesse, d'une profondeur remarquable, ce dont on peut juger par le Livre des Esprits, qui y fut commencé et fait en très grande partie. D'autres étaient moins graves ; leur humeur joviale se prêtait volontiers à la plaisanterie, mais à une plaisanterie de bonne compagnie et qui jamais ne s'est écartée des convenances. De ce nombre était Frédéric Soulié, qui est venu de lui-même et sans y être convié, mais dont les visites inattendues étaient toujours pour la société un passe-temps agréable. Sa conversation était spirituelle, fine, mordante, pleine d'à-propos, et n'a jamais démenti l'auteur des Mémoires du diable ; du reste, il ne s'est jamais flatté, et quand on lui adressait quelques questions un peu ardues de philosophie, il avouait franchement son insuffisance pour les résoudre, disant qu'il était encore trop attaché à la matière, et qu'il préférait le gai au sérieux.

Le médium qui lui servait d'interprète était Mlle Caroline B..., l'une des filles du maître de la maison, médium du genre exclusivement passif, n'ayant jamais la moindre conscience de ce qu'elle écrivait, et pouvant rire et causer à droite et à gauche, ce qu'elle faisait volontiers, pendant que sa main marchait. Le moyen mécanique employé a été pendant fort longtemps la corbeille-toupie décrite dans notre Livre des Médiums. Plus tard le médium s'est servi de la psychographie directe.

On demandera sans doute quelle preuve nous avions que l'Esprit qui se communiquait était celui de Frédéric Soulié plutôt que de tout autre. Ce n'est point ici le cas de traiter la question de l'identité des Esprits ; nous dirons seulement que celle de Soulié s'est révélée par ces mille circonstances de détail qui ne peuvent échapper à une observation attentive ; souvent un mot, une saillie, un fait personnel rapporté, venaient nous confirmer que c'était bien lui ; il a plusieurs fois donné sa signature, qui a été confrontée avec des originaux. Un jour on le pria de donner son portrait, et le médium, qui ne sait pas dessiner, qui ne l'a jamais vu, a tracé une esquisse d'une ressemblance frappante.

Personne, dans la réunion, n'avait eu des relations avec lui de son vivant ; pourquoi donc y venait-il sans y être appelé ? C'est qu'il s'était attaché à l'un des assistants sans jamais avoir voulu en dire le motif ; il ne venait que quand cette personne était présente ; il entrait avec elle et s'en allait avec elle ; de sorte que, quand elle n'y était pas, il n'y venait pas non plus, et, chose bizarre, c'est que quand il était là, il était très difficile, sinon impossible, d'avoir des communications avec d'autres Esprits ; l'Esprit familier de la maison lui-même cédait la place, disant que, par politesse, il devait faire les honneurs de chez lui.

Un jour, il annonça qu'il nous donnerait un roman de sa façon, et en effet, quelque temps après, il commença un récit dont le début promettait beaucoup ; le sujet était druidique et la scène se passait dans l'Armorique au temps de la domination romaine ; malheureusement, il paraît qu'il fut effrayé de la tâche qu'il avait entreprise, car, il faut bien le dire, un travail assidu n'était pas son fort, et il avouait qu'il se complaisait plus volontiers dans la paresse. Après quelques pages dictées, il laissa là son roman, mais il annonça qu'il nous en écrirait un autre qui lui donnerait moins de peine : c'est alors qu'il écrivit le conte dont nous commençons la publication. Plus de trente personnes ont assisté à cette production et peuvent en attester l'origine. Nous ne la donnons point comme une oeuvre de haute portée philosophique, mais comme un curieux échantillon d'un travail de longue haleine obtenu des Esprits. On remarquera comme tout est suivi, comme tout s'y enchaîne avec un art admirable. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce récit a été repris à cinq ou six fois différentes, et souvent après des interruptions de deux ou trois semaines ; or, à chaque reprise, le récit se suivait comme s'il eût été écrit tout d'un trait, sans ratures, sans renvois et sans qu'on eût besoin de rappeler ce qui avait précédé. Nous le donnons tel qu'il est sorti du crayon du médium, sans avoir rien changé, ni au style, ni aux idées, ni à l'enchaînement des faits. Quelques répétitions de mots et quelques petits péchés d'orthographe avaient été signalés, Soulié nous a personnellement chargé de les rectifier, disant qu'il nous assisterait en cela ; quand tout a été terminé, il a voulu revoir l'ensemble, auquel il n'a fait que quelques rectifications sans importance, et donné l'autorisation de le publier comme on l'entendrait, faisant, dit-il, volontiers l'abandon de ses droits d'auteur. Toutefois, nous n'avons pas cru devoir l'insérer dans notre Revue sans le consentement formel de son ami posthume à qui il appartenait de droit, puisque c'est à sa présence et à sa sollicitation que nous étions redevable de cette production d'outre-tombe. Le titre a été donné par l'Esprit de Frédéric Soulié lui-même.            

A. K.

Une nuit oubliée

 

I

Il y avait, à Bagdad, une femme du temps d'Aladin ; c'est son histoire que je vais te conter :

Dans un des faubourgs de Bagdad demeurait, non loin du palais de la sultane Shéhérazad, une vieille femme nommée Manouza. Cette vieille femme était un sujet de terreur pour toute la ville, car elle était sorcière et des plus effrayantes. Il se passait la nuit, chez elle, des choses si épouvantables que, sitôt le soleil couché, personne ne se serait hasardé à passer devant sa demeure, à moins que ce ne fût un amant à la recherche d'un philtre pour une maîtresse rebelle, ou une femme abandonnée en quête d'un baume pour mettre sur la blessure que son amant lui avait faite en la délaissant.

Un jour donc que le sultan était plus triste que d'habitude, et que la ville était dans une grande désolation, parce qu'il voulait faire périr la sultane favorite, et qu'à son exemple tous les maris étaient infidèles, un jeune homme quitta une magnifique habitation située à côté du palais de la sultane. Ce jeune homme portait une tunique et un turban de couleur sombre ; mais sous ces simples habits il avait un grand air de distinction. Il cherchait à se cacher le long des maisons comme un voleur ou un amant craignant d'être surpris. Il dirigeait ses pas du côté de Manouza la sorcière. Une vive anxiété était peinte sur ses traits, qui décelaient la préoccupation dont il était agité. Il traversait les rues, les places avec rapidité, et pourtant avec une grande précaution.

Arrivé près de la porte, il hésite quelques minutes, puis se décide à frapper. Pendant un quart d'heure il eut de mortelles angoisses, car il entendit des bruits que nulle oreille humaine n'avait encore entendus ; une meute de chiens hurlant avec férocité, des cris lamentables, des chants d'hommes et de femmes, comme à la fin d'une orgie, et, pour éclairer tout ce tumulte, des lumières courant du haut en bas de la maison, des feux follets de toutes les couleurs ; puis, comme par enchantement, tout cessa : les lumières s'éteignirent et la porte s'ouvrit.

 

II

Le visiteur resta un instant interdit, ne sachant s'il devait entrer dans le couloir sombre qui s'offrait à sa vue. Enfin, s'armant de courage, il y pénétra hardiment. Après avoir marché à tâtons l'espace de trente pas, il se trouva en face d'une porte donnant dans une salle éclairée seulement par une lampe de cuivre à trois becs, suspendue au milieu du plafond.

La maison qui, d'après le bruit qu'il avait entendu de la rue, semblait devoir être très habitée, avait maintenant l'air désert ; cette salle qui était immense, et devait par sa construction être la base de l'édifice, était vide, si l'on en excepte les animaux empaillés de toutes sortes dont elle était garnie.

Au milieu de cette salle était une petite table couverte de grimoires, et devant cette table, dans un grand fauteuil, était assise une petite vieille, haute à peine de deux coudées, et tellement emmitouflée de châles et de turbans, qu'il était impossible de voir ses traits. A l'approche de l'étranger, elle releva la tête et montra à ses yeux le plus effroyable visage qu'il se peut imaginer.

« Te voilà, seigneur Noureddin, dit-elle en fixant ses yeux d'hyène sur le jeune homme qui entrait ; approche ! Voilà plusieurs jours que mon crocodile aux yeux de rubis m'a annoncé ta visite. Dis si c'est un philtre qu'il te faut ; dis si c'est une fortune. Mais, que dis-je, une fortune ! la tienne ne fait-elle pas envie au sultan lui-même ? N'es-tu pas le plus riche comme tu es le plus beau ? C'est probablement un philtre que tu viens chercher. Quelle est donc la femme qui ose t'être cruelle ? Enfin je ne dois rien dire ; je ne sais rien, je suis prête à écouter tes peines et à te donner les remèdes nécessaires, si toutefois ma science a le pouvoir de t'être utile. Mais que fais-tu donc là à me regarder ainsi sans avancer ? Aurais-tu peur ? Je t'effraye peut-être ? Telle que tu me vois, j'étais belle autrefois ; plus belle que toutes les femmes existantes aujourd'hui dans Bagdad ; ce sont les chagrins qui m'ont rendue si laide. Mais que te font mes souffrances ? Approche ; je t'écoute ; seulement je ne puis te donner que dix minutes, ainsi dépêche-toi. »

Noureddin n'était pas très rassuré ; cependant, ne voulant pas montrer aux yeux d'une vieille femme le trouble qui l'agitait, il s'avança et lui dit : Femme, je viens pour une chose grave ; de ta réponse dépend le sort de ma vie ; tu vas décider de mon bonheur ou de ma mort. Voici ce dont il s'agit :

« Le sultan veut faire mourir Nazara ; je l'aime ; je vais te conter d'où vient cet amour, et je viens te demander d'apporter un remède, non à ma douleur, mais à sa malheureuse position, car je ne veux pas qu'elle meure. Tu sais que mon palais est voisin de celui du sultan ; nos jardins se touchent. Il y a environ six lunes qu'un soir, me promenant dans ces jardins, j'entendis une charmante musique accompagnant la plus délicieuse voix de femme qui se soit jamais entendue. Voulant savoir d'où cela provenait, je m'approchai des jardins voisins, et je reconnus que c'était d'un cabinet de verdure habité par la sultane favorite. Je restai plusieurs jours absorbé par ces sons mélodieux ; nuit et jour je rêvais à la belle inconnue dont la voix m'avait séduit ; car il faut te dire que, dans ma pensée, elle ne pouvait être que belle. Je me promenais chaque soir dans les mêmes allées où j'avais entendu cette ravissante harmonie ; pendant cinq jours ce fut en vain ; enfin le sixième jour la musique se fit entendre de nouveau ; alors n'y pouvant plus tenir, je m'approchai du mur et je vis qu'il fallait peu d'efforts pour l'escalader.

« Après quelques moments d'hésitation, je pris un grand parti : je passai de chez moi dans le jardin voisin ; là, je vis, non une femme, mais une houri, la houri favorite de Mahomet, une merveille enfin ! A ma vue elle s'effaroucha bien un peu, mais, me jetant à ses pieds, je la conjurai de n'avoir aucune crainte et de m'écouter ; je lui dis que son chant m'avait attiré et l'assurai qu'elle ne trouverait dans mes actions que le plus profond respect ; elle eut la bonté de m'entendre.

« La première soirée se passa à parler de musique. Je chantais aussi, je lui offris de l'accompagner ; elle y consentit, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain à la même heure. A cette heure elle était plus tranquille ; le sultan était à son conseil, et la surveillance moins grande. Les deux ou trois premières nuits se passèrent tout à la musique ; mais la musique est la voix des amants, et dès le quatrième jour nous n'étions plus étrangers l'un à l'autre : nous nous aimions. Qu'elle était belle ! Que son âme était belle aussi ! Nous fîmes maintes fois le projet de nous évader. Hélas ! pourquoi ne l'avons-nous pas exécuté ? Je serais moins malheureux, et elle ne serait pas près de succomber. Cette belle fleur ne serait pas au moment d'être moissonnée par la faux qui va la ravir à la lumière.

La suite au prochain numéro.

 

Variétés

 

Le général Marceau

La Gazette de Cologne publie l'histoire suivante, qui lui est communiquée par son correspondant de Coblentz, et qui forme actuellement le sujet de toutes les conversations. Le fait est rapporté par la Patrie du 10 octobre 1858.

« On sait qu'au-dessous du fort de l'Empereur François, auprès de la route de Cologne, se trouve le monument du général français Marceau, qui tomba à Altenkirchen et fut enseveli à Coblentz, sur le mont Saint-Pierre, où se trouve maintenant la partie principale du fort. Le monument du général, qui est une pyramide tronquée, fut plus tard enlevé lorsqu'on commença les fortifications de Coblentz. Toutefois, sur l'ordre exprès du feu roi Frédéric III, il fut reconstruit à la place où il se trouve actuellement.

« M. de Stramberg, qui dans son Reinischen antiquarius donne une biographie très détaillée de Marceau, raconte que des personnes prétendent avoir vu le général, de nuit, à différentes reprises, monté sur un cheval et portant le manteau blanc des chasseurs français. Depuis quelque temps on se disait dans Coblentz que Marceau quittait son tombeau, et que nombre de gens assuraient l'avoir vu. Il y a quelques jours, un soldat, en faction sur le Pétersberg (le mont Saint-Pierre), voit venir à lui un cavalier blanc, monté sur un cheval blanc. Il crie : Qui vive ? N'ayant pas reçu de réponse à trois interpellations, il tire, et tombe évanoui. Une patrouille accourt au coup de feu et trouve la sentinelle sans connaissance. Portée à l'hôpital où elle tomba dangereusement malade, elle put cependant faire le récit de ce qu'elle avait vu. Une autre version dit qu'elle mourut des suites de l'aventure. Voilà l'anecdote telle qu'elle peut être certifiée par toute la ville de Coblentz. »

ALLAN KARDEC.

 

Décembre 1858

 

 

Des apparitions

 

Le phénomène des apparitions se présente aujourd'hui sous un aspect en quelque sorte nouveau, et qui jette une vive lumière sur les mystères de la vie d'outre-tombe. Avant d'aborder les faits étranges que nous allons rapporter, nous croyons devoir revenir sur l'explication qui en a été donnée, et la compléter.

Il ne faut point perdre de vue que, pendant la vie, l'Esprit est uni au corps par une substance semi-matérielle qui constitue une première enveloppe que nous avons désignée sous le nom de périsprit. L'Esprit a donc deux enveloppes : l'une grossière, lourde et destructible : c'est le corps ; l'autre éthérée, vaporeuse et indestructible : c'est le périsprit. La mort n'est que la destruction de l'enveloppe grossière, c'est l'habit de dessus usé que l'on quitte ; l'enveloppe semi-matérielle persiste, et constitue, pour ainsi dire, un nouveau corps pour l'Esprit. Cette matière éthérée n'est point l'âme, remarquons-le bien, ce n'est que la première enveloppe de l'âme. La nature intime de cette substance ne nous est pas encore parfaitement connue, mais l'observation nous a mis sur la voie de quelques-unes de ses propriétés. Nous savons qu'elle joue un rôle capital dans tous les phénomènes spirites ; après la mort c'est l'agent intermédiaire entre l'Esprit et la matière, comme le corps pendant la vie. Par là s'expliquent une foule de problèmes jusqu'alors insolubles. On verra dans un article subséquent le rôle qu'il joue dans les sensations de l'Esprit. Aussi la découverte, si l'on peut s'exprimer ainsi, du périsprit, a-t-elle fait faire un pas immense à la science spirite ; elle l'a fait entrer dans une voie toute nouvelle. Mais ce périsprit, direz-vous, n'est-il pas une création fantastique de l'imagination ? n'est-ce pas une de ces suppositions comme on en fait souvent dans la science pour expliquer certains effets ? Non, ce n'est pas une oeuvre d'imagination, parce que ce sont les Esprits eux-mêmes qui l'ont révélé ; ce n'est pas une idée fantastique, parce qu'il peut être constaté par les sens, parce qu'on peut le voir et le toucher. La chose existe, le mot seul est de nous. Il faut bien des mots nouveaux pour exprimer les choses nouvelles. Les Esprits eux-mêmes l'ont adopté dans les communications que nous avons avec eux.

Par sa nature et dans son état normal le périsprit est indivisible pour nous, mais il peut subir des modifications qui le rendent perceptible à la vue, soit par une sorte de condensation, soit par un changement dans la disposition moléculaire : c'est alors qu'il nous apparaît sous une forme vaporeuse. La condensation (il ne faudrait pas prendre ce mot à la lettre, nous ne l'employons que faute d'autre), la condensation, disons-nous, peut être telle que le périsprit acquière les propriétés d'un corps solide et tangible ; mais il peut instantanément reprendre son état éthéré et invisible. Nous pouvons nous rendre compte de cet effet par celui de la vapeur, qui peut passer de l'invisibilité à l'état brumeux, puis liquide, puis solide, et vice versa. Ces différents états du périsprit sont le produit de la volonté de l'Esprit, et non d'une cause physique extérieure. Quand il nous apparaît, c'est qu'il donne à son périsprit la propriété nécessaire pour le rendre visible, et cette propriété, il peut l'étendre, la restreindre, la faire cesser à son gré.

Une autre propriété de la substance du périsprit est celle de la pénétrabilité. Aucune matière ne lui fait obstacle : il les traverse toutes, comme la lumière traverse les corps transparents.

Le périsprit séparé du corps affecte une forme déterminée et limitée, et cette forme normale est celle du corps humain, mais elle n'est pas constante ; l'Esprit peut lui donner à sa volonté les apparences les plus variées, voire même celle d'un animal ou d'une flamme. On le conçoit du reste très facilement. Ne voit-on pas des hommes donner à leur figure les expressions les plus diverses, imiter à s'y méprendre la voix, la figure d'autres personnes, paraître bossus, boiteux, etc. ? Qui reconnaîtrait à la ville certains acteurs que l'on n'aurait vus que grimés sur la scène ? Si donc l'homme peut ainsi donner à son corps matériel et rigide des apparences si contraires, à plus forte raison l'Esprit peut-il le faire avec une enveloppe éminemment souple, flexible et qui peut se prêter à tous les caprices de la volonté.

Les Esprits nous apparaissent donc généralement sous une forme humaine ; dans leur état normal, cette forme n'a rien de bien caractéristique, rien qui les distingue les uns des autres d'une manière très tranchée ; chez les bons Esprits, elle est ordinairement belle et régulière : de longs cheveux flottent sur leurs épaules, des draperies enveloppent le corps. Mais s'ils veulent se faire reconnaître, ils prennent exactement tous les traits sous lesquels on les a connus, et jusqu'à l'apparence des vêtements si cela est nécessaire. Ainsi Esope, par exemple, comme Esprit n'est pas difforme ; mais si on l'évoque, en tant qu'Esope, aurait-il eu plusieurs existences depuis, il apparaîtra laid et bossu, avec le costume traditionnel. Le costume est peut-être ce qui étonne le plus, mais si l'on considère qu'il fait partie intégrante de l'enveloppe semi-matérielle, on conçoit que l'Esprit peut donner à cette enveloppe l'apparence de tel ou tel vêtement, comme celle de telle ou telle figure.

Les Esprits peuvent apparaître soit en rêve, soit à l'état de veille : Les apparitions à l'état de veille ne sont ni rares ni nouvelles ; il y en a eu de tous temps ; l'histoire en rapporte un grand nombre ; mais sans remonter si haut, de nos jours elles sont très fréquentes, et beaucoup de personnes en ont eu qu'elles ont prises au premier abord pour ce qu'on est convenu d'appeler des hallucinations. Elles sont fréquentes surtout dans les cas de mort de personnes absentes qui viennent visiter leurs parents ou amis. Souvent elles n'ont pas de but déterminé, mais on peut dire qu'en général, les Esprits qui nous apparaissent ainsi sont des êtres attirés vers nous par la sympathie. Nous connaissons une jeune dame qui voyait très souvent chez elle, dans sa chambre, avec ou sans lumière, des hommes qui y pénétraient et s'en allaient malgré les portes fermées. Elle en était très effrayée, et cela l'avait rendue d'une pusillanimité qu'on trouvait ridicule. Un jour elle vit distinctement son frère qui est en Californie et qui n'est point mort du tout ; preuve que l'Esprit des vivants peut aussi franchir les distances et apparaître dans un endroit tandis que le corps est ailleurs. Depuis que cette dame est initiée au spiritisme, elle n'a plus peur, parce qu'elle se rend compte de ses visions, et qu'elle sait que les Esprits qui viennent la visiter ne peuvent lui faire de mal. Lorsque son frère lui est apparu, il est probable qu'il était endormi ; si elle s'était expliqué sa présence, elle aurait pu lier conversation avec lui, et ce dernier, à son réveil, aurait pu en conserver un vague souvenir. Il est probable, en outre, qu'à ce moment il rêvait qu'il était près de sa soeur.

Nous avons dit que le périsprit peut acquérir la tangibilité ; nous en avons parlé à propos des manifestations produites par M. Home. On sait qu'il a plusieurs fois fait apparaître des mains que l'on pouvait palper comme des mains vivantes, et qui tout à coup s'évanouissaient comme une ombre ; mais on n'avait pas encore vu de corps entier sous cette forme tangible ; ce n'est pourtant point une chose impossible. Dans une famille de la connaissance intime d'un de nos abonnés, un Esprit s'est attaché à la fille de la maison, enfant de 10 à 11 ans, sous la forme d'un joli petit garçon du même âge. Il est visible pour elle comme une personne ordinaire, et se rend à volonté visible ou invisible à d'autres personnes ; il lui rend toutes sortes de bons offices, lui apporte des jouets, des bonbons, fait le service de la maison, va acheter ce dont on a besoin, et qui plus est le paie. Ceci n'est point une légende de la mystique Allemagne, ce n'est point une histoire du moyen-âge, c'est un fait actuel, qui se passe au moment où nous écrivons, dans une ville de France, et dans une famille très honorable. Nous avons été à même de faire sur ce fait des études pleines d'intérêt et qui nous ont fourni les révélations les plus étranges et les plus inattendues. Nous en entretiendrons nos lecteurs d'une manière plus complète dans un article spécial que nous publierons prochainement.

 

 

M. Adrien, médium voyant

 

Toute personne pouvant voir les Esprits sans secours étranger, est par cela même médium voyant ; mais en général les apparitions sont fortuites, accidentelles. Nous ne connaissions encore personne apte à les voir d'une manière permanente, et à volonté. C'est de cette remarquable faculté dont est doué M. Adrien, l'un des membres de la Société parisienne des Etudes spirites. Il est à la fois médium voyant, écrivain, auditif et sensitif. Comme médium écrivain il écrit sous la dictée des Esprits, mais rarement d'une manière mécanique comme les médiums purement passifs ; c'est-à-dire que, quoiqu'il écrive des choses étrangères à sa pensée, il a la conscience de ce qu'il écrit. Comme médium auditif il entend les voix occultes qui lui parlent. Nous avons dans la Société deux autres médiums qui jouissent de cette dernière faculté à un très haut degré. Ils sont en même temps très bons médiums écrivains. Enfin, comme médium sensitif, il ressent les attouchements des Esprits, et la pression qu'ils exercent sur lui ; il en ressent même des commotions électriques très violentes qui se communiquent aux personnes présentes. Lorsqu'il magnétise quelqu'un, il peut à volonté, lorsque cela est nécessaire à la santé, produire sur lui les secousses de la pile voltaïque.

Une nouvelle faculté vient de se révéler en lui, c'est la double vue ; sans être somnambule, et quoiqu'il soit parfaitement éveillé, il voit à volonté, à une distance illimitée, même au-delà des mers ce qui se passe dans une localité ; il voit les personnes et ce qu'elles font ; il décrit les lieux et les faits avec une précision dont l'exactitude a été vérifiée. Hâtons-nous de dire que M. Adrien n'est point un de ces hommes faibles et crédules qui se laissent aller à leur imagination ; c'est au contraire un homme d'un caractère très froid, très calme, et qui voit tout cela avec le sang-froid le plus absolu, nous ne disons pas avec indifférence, loin de là, car il prend ses facultés au sérieux, et les considère comme un don de la Providence qui lui a été accordé pour le bien, aussi ne s'en sert-il que pour les choses utiles, et jamais pour satisfaire une vaine curiosité. C'est un jeune homme d'une famille distinguée, très honorable, d'un caractère doux et bienveillant, et dont l'éducation soignée se révèle dans son langage et dans toutes ses manières. Comme marin et comme militaire, il a parcouru une partie de l'Afrique, de l'Inde et de nos colonies.

De toutes ses facultés comme médium, la plus remarquable, et à notre avis la plus précieuse, c'est celle de médium voyant. Les Esprits lui apparaissent sous la forme que nous avons décrite dans notre précédent article sur les apparitions ; il les voit avec une précision dont on peut juger par les portraits que nous donnons ci-après de la veuve du Malabar et de la Belle Cordière de Lyon. Mais, dira-t-on, qu'est-ce qui prouve qu'il voit bien et qu'il n'est pas le jouet d'une illusion ? Ce qui le prouve, c'est que lorsqu'une personne qu'il ne connaît pas, évoquant par son intermédiaire un parent, un ami qu'il n'a jamais vu, il en fait un portrait saisissant de ressemblance et que nous avons été à même de constater ; il n'y a donc pour nous aucun doute sur cette faculté dont il jouit à l'état de veille, et non comme somnambule.

Ce qu'il y a de plus remarquable encore, peut-être, c'est qu'il ne voit pas seulement les Esprits que l'on évoque ; il voit en même temps tous ceux qui sont présents, évoqués ou non ; il les voit entrer, sortir, aller, venir, écouter ce qui se dit, en rire ou le prendre au sérieux, suivant leur caractère ; chez les uns il y a de la gravité, chez d'autres un air moqueur et sardonique ; quelques fois l'un d'eux s'avance vers l'un des assaillants, et lui met la main sur l'épaule ou se place à ses côtés, quelques-uns se tiennent à l'écart ; en un mot, dans toute réunion, il y a toujours une assemblée occulte composée des Esprits attirés par leur sympathie pour les personnes, et pour les choses dont on s'occupe. Dans les rues il en voit une foule, car outre les Esprits familiers qui accompagnent leurs protégés, il y a là, comme parmi nous, la masse des indifférents et des flâneurs. Chez lui, nous dit-il, il n'est jamais seul, et ne s'ennuie jamais ; il a toujours une société avec laquelle il s'entretient.

Sa faculté s'étend non seulement aux Esprits des morts, mais à ceux des vivants ; quand il voit une personne, il peut faire abstraction du corps ; alors l'Esprit lui apparaît comme s'il en était séparé, et il peut converser avec lui. Chez un enfant, par exemple, il peut voir l'Esprit qui est incarné en lui, apprécier sa nature, et savoir ce qu'il était avant son incarnation.

Cette faculté, poussée à ce degré, nous initie mieux que toutes les communications écrites à la nature du monde des Esprits ; elle nous le montre tel qu'il est, et si nous ne le voyons pas par nos yeux, la description qu'il nous en donne nous le fait voir par la pensée ; les Esprits ne sont plus des êtres abstraits, ce sont des êtres réels, qui sont là à nos côtés, qui nous coudoient sans cesse, et comme nous savons maintenant que leur contact peut être matériel, nous comprenons la cause d'une foule d'impressions que nous ressentons sans nous en rendre compte. Aussi plaçons-nous M. Adrien au nombre des médiums les plus remarquables, et au premier rang de ceux qui ont fourni les éléments les plus précieux pour la connaissance du monde spirite. Nous le plaçons surtout au premier rang par ses qualités personnelles, qui sont celles d'un homme de bien par excellence, et qui le rendent éminemment sympathique aux Esprits de l'ordre le plus élevé, ce qui n'a pas toujours lieu chez les médiums à influences purement physiques. Sans doute il y en a parmi ces derniers qui feront plus de sensation, qui captiveront mieux la curiosité, mais pour l'observateur, pour celui qui veut sonder les mystères de ce monde merveilleux, M. Adrien est l'auxiliaire le plus puissant que nous ayons encore vu. Aussi avons-nous mis sa faculté et sa complaisance à profit pour notre instruction personnelle, soit dans l'intimité, soit dans les séances de la société, soit enfin, dans la visite de divers lieux de réunion. Nous avons été ensemble dans les théâtres, dans les bals, dans les promenades, dans les hôpitaux, dans les cimetières, dans les églises ; nous avons assisté à des enterrements, à des mariages, à des baptêmes, à des sermons : partout nous avons observé la nature des Esprits qui venaient s'y grouper, nous avons lié conversation avec quelques-uns, nous les avons interrogés et nous avons appris beaucoup de choses dont nous ferons profiter nos lecteurs, car notre but est de les faire pénétrer comme nous dans ce monde si nouveau pour nous. Le microscope nous a révélé le monde des infiniment petits que nous ne soupçonnions pas, quoiqu'il fût sous nos doigts, le télescope nous a révélé l'infinité des mondes célestes que nous ne soupçonnions pas davantage ; le spiritisme nous découvre le monde des Esprits qui est partout, à nos côtés comme dans les espaces ; monde réel qui réagit incessamment sur nous.

 

 

Un Esprit au convoi de son corps

 

Etat de l'âme au moment de la mort

Les Esprits nous ont toujours dit que la séparation de l'âme et du corps ne se fait pas instantanément ; elle commence quelquefois avant la mort réelle pendant l'agonie ; quand la dernière pulsation s'est fait sentir, le dégagement n'est pas encore complet ; il s'opère plus ou moins lentement selon les circonstances, et jusqu'à son entière délivrance l'âme éprouve un trouble, une confusion qui ne lui permettent pas de se rendre compte de sa situation ; elle est dans l'état d'une personne qui s'éveille et dont les idées sont confuses. Cet état n'a rien de pénible pour l'homme dont la conscience est pure ; sans trop s'expliquer ce qu'il voit, il est calme et attend sans crainte le réveil complet ; il est au contraire plein d'angoisses et de terreur pour celui qui redoute l'avenir. La durée de ce trouble, disons-nous, est variable ; elle est beaucoup moins longue chez celui qui, pendant sa vie, a déjà élevé ses pensées et purifié son âme ; deux ou trois jours lui suffisent, tandis que chez d'autres il en faut quelquefois huit et plus. Nous avons souvent assisté à ce moment solennel, et toujours nous avons vu la même chose ; ce n'est donc pas une théorie, mais un résultat d'observations, puisque c'est l'Esprit qui parle et qui peint sa propre situation. En voici un exemple d'autant plus caractéristique et d'autant plus intéressant pour l'observateur qu'il ne s'agit plus d'un Esprit invisible écrivant par un médium, mais bien d'un Esprit vu et entendu en présence de son corps, soit dans la chambre mortuaire, soit dans l'église pendant le service funèbre.

M. X... venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie ; quelques heures après sa mort, M. Adrien, un de ses amis, se trouvait dans sa chambre avec la femme du défunt ; il vit distinctement l'Esprit de celui-ci se promener de long en large, regarder alternativement son corps et les personnes présentes, puis s'asseoir dans un fauteuil ; il avait exactement la même apparence que de son vivant ; il était vêtu de même, redingote noire, pantalon noir ; il avait les mains dans ses poches et l'air soucieux.

Pendant ce temps, sa femme cherchait un papier dans le secrétaire, son mari la regarde et dit : Tu as beau chercher, tu ne trouveras rien. Elle ne se doutait nullement de ce qui se passait, car M. X... n'était visible que pour M. Adrien.

Le lendemain, pendant le service funèbre, M. Adrien vit de nouveau l'Esprit de son ami errer à côté du cercueil, mais il n'avait plus le costume de la veille ; il était enveloppé d'une sorte de draperie. La conversation suivante s'engagea entre eux. Remarquons, en passant, que M. Adrien n'est point somnambule ; qu'à ce moment, comme le jour précédent, il était parfaitement éveillé, et que l'Esprit lui apparaissait comme s'il eut été un des assistants au convoi.

- D. Dis-moi un peu, cher Esprit, que ressens-tu maintenant. - R. Du bien et de la souffrance. - D. Je ne comprends pas cela. - R. Je sens que je suis vivant de ma véritable vie, et cependant je vois mon corps ici, dans cette boite ; je me palpe et ne me sens pas, et cependant je sens que je vis, que j'existe ; je suis donc deux êtres ? Ah ! laissez-moi me tirer de cette nuit, j'ai le cauchemar.

- D. En avez-vous pour longtemps à rester ainsi ? - R. Oh ! non ; Dieu merci, mon ami ; je sens que je me réveillerai bientôt ; ce serait horrible autrement ; j'ai les idées confuses ; tout est brouillard ; songe à la grande division qui vient de se faire... je n'y comprends encore rien.

- D. Quel effet vous fit la mort ? - R. La mort ! je ne suis pas mort, mon enfant, tu te trompes. Je me levais et fus frappé tout d'un coup par un brouillard qui me descendit sur les yeux ; puis, je me réveillai, et juge de mon étonnement, de me voir, de me sentir vivant, et de voir à côté, sur le carreau, mon autre ego couché. Mes idées étaient confuses ; j'errais pour me remettre, mais je ne pus ; je vis ma femme venir, me veiller, se lamenter, et je me demandais pourquoi ? Je la consolais, je lui parlais, et elle ne me répondait ni ne me comprenait ; c'est là ce qui me torturait et rendait mon Esprit plus troublé. Toi seul m'as fait du bien, car tu m'as entendu et tu comprends ce que je veux ; tu m'aides à débrouiller mes idées, et tu me fais grand bien ; mais pourquoi les autres ne font-ils pas de même ? Voilà ce qui me torture... Le cerveau est écrasé devant cette douleur... Je m'en vais la voir, peut-être m'entendra-t-elle maintenant... Au revoir, cher ami ; appelle-moi et j'irai te voir... Je te ferai même visite en ami... Je te surprendrai... au revoir.

M. Adrien le vit ensuite aller près de son fils qui pleurait : il se pencha vers lui, resta un moment dans cette situation et partit rapidement. Il n'avait pas été entendu, et se figurait sans doute produire un son ; moi, je suis persuadé, ajoute M. Adrien, que ce qu'il disait arrivait au coeur de l'enfant ; je vous prouverai cela. Je l'ai revu depuis, il est plus calme.

Remarque. Ce récit est d'accord avec tout ce que nous avions déjà observé sur le phénomène de la séparation de l'âme ; il confirme avec des circonstances toutes spéciales, cette vérité qu'après la mort, l'Esprit est encore là présent. On croit n'avoir devant soi qu'un corps inerte, tandis qu'il voit et entend tout ce qui se passe autour de lui, qu'il pénètre la pensée des assistants, qu'il n'y a entre eux et lui que la différence de la visibilité et de l'invisibilité ; les pleurs hypocrites d'avides héritiers ne peuvent lui en imposer. Que de déceptions les Esprits doivent éprouver à ce moment !

 

 

Phénomène de bi-corporéité

 

Un des membres de la société nous communique une lettre d'un de ses amis de Boulogne-sur-Mer, dans laquelle on lit le passage suivant. Cette lettre est datée du 26 juillet 1856.

« Mon fils, depuis que je l'ai magnétisé par les ordres de nos Esprits, est devenu un médium très rare, du moins c'est ce qu'il m'a révélé dans son état somnambulique dans lequel je l'avais mis sur sa demande le 14 mai dernier, et quatre ou cinq fois depuis.

Pour moi, il est hors de doute que mon fils éveillé converse librement avec les Esprits qu'il désire, par l'intermédiaire de son guide, qu'il appelle familièrement son ami ; qu'à sa volonté il se transporte en Esprit où il désire, et je vais vous en citer un fait dont j'ai les preuves écrites entre les mains.

Il y a juste aujourd'hui un mois, nous étions tous deux dans la salle à manger. Je lisais le cours de magnétisme de M. Du Potet, quand mon fils prend le livre et le feuillette ; arrivé à un certain endroit, son guide lui dit à l'oreille : Lis cela. C'était l'aventure d'un docteur d'Amérique dont l'Esprit avait visité un ami à 15 ou 20 lieues de là pendant qu'il dormait. Après l'avoir lu, mon fils dit : Je voudrais bien faire un petit voyage semblable. - Eh bien ! où veux-tu aller ? lui dit son guide. - A Londres, répond mon fils, voir mes amis, et il désigna ceux qu'il voudrait visiter.

C'est demain dimanche, lui fut-il répondu ; tu n'es pas obligé de te lever de bonne heure pour travailler. Tu t'endormiras à huit heures et tu iras voyager à Londres jusqu'à huit heures et demie. Vendredi prochain tu recevras une lettre de tes amis, qui te feront des reproches d'être resté si peu de temps avec eux.

Effectivement, le lendemain matin à l'heure indiquée il s'endormit d'un sommeil de plomb ; à huit heures et demie je l'éveillai, il ne se rappelait de rien ; de mon côté, je ne dis pas un mot, attendant la suite.

Le vendredi suivant, je travaillais à une de mes machines et, suivant mon habitude, je fumais, car c'était après déjeuner ; mon fils regarde la fumée de ma pipe et me dit : Tiens ! il y a une lettre dans ta fumée. - Comment vois-tu une lettre dans ma fumée ? - Tu vas le voir, reprend-il, car voilà le facteur qui l'apporte. Effectivement, le facteur vint remettre une lettre de Londres dans laquelle les amis de mon fils lui faisaient un reproche de n'avoir passé avec eux que quelques instants, le dimanche précédent de huit heures à huit heures et demie, avec une foule de détails qu'il serait trop long de répéter ici, entre autres le fait singulier d'avoir déjeuné avec eux. J'ai la lettre, comme je vous l'ai dit, qui prouve que je n'invente rien. »

Le fait ci-dessus ayant été raconté, un des assistants dit que l'histoire rapporte plusieurs faits semblables. Il cite saint Alphonse de Ligurie qui fut canonisé avant le temps voulu pour s'être ainsi montré simultanément en deux endroits différents, ce qui passa pour un miracle.

Saint Antoine de Padoue était en Espagne, et au moment où il prêchait, son père (à Padoue) allait au supplice accusé d'un meurtre. A ce moment saint Antoine paraît, démontre l'innocence de son père, et fait connaître le véritable criminel, qui plus tard subit le châtiment. Il fut constaté que saint Antoine prêchait dans le même moment en Espagne.

Saint Alphonse de Ligurie ayant été évoqué, il lui fut adressé les questions suivantes :

1. Le fait pour lequel vous avez été canonisé est-il réel ? - R. Oui.

2. Ce phénomène est-il exceptionnel ? - R. Non ; il peut se présenter chez tous les individus dématérialisés.

3. Etait-ce un juste motif de vous canoniser ? - R. Oui, puisque par ma vertu, je m'étais élevé vers Dieu ; sans cela, je n'eusse pu me transporter dans deux endroits à la fois.

4. Tous les individus chez lesquels ce phénomène se présente, mériteraient-ils d'être canonisés ?- R. Non, parce que tous ne sont pas également vertueux.

5. Pourriez-vous nous donner l'explication de ce phénomène ? - R. Oui ; l'homme, lorsqu'il s'est complètement dématérialisé par sa vertu, qu'il a élevé son âme vers Dieu, peut apparaître en deux endroits à la fois, voici comment. L'Esprit incarné, en sentant le sommeil venir, peut demander à Dieu de se transporter dans un lieu quelconque. Son Esprit, ou son âme, comme vous voudrez l'appeler, abandonne alors son corps, suivi d'une partie de son périsprit, et laisse la matière immonde dans un état voisin de la mort. Je dis voisin de la mort, parce qu'il est resté dans le corps un lien qui rattache le périsprit et l'âme à la matière, et ce lien ne peut être défini. Le corps apparaît donc dans l'endroit demandé. Je crois que c'est tout ce que vous désirez savoir.

6. Ceci ne nous donne pas l'explication de la visibilité et de la tangibilité du périsprit. - R. L'Esprit se trouvant dégagé de la matière suivant son degré d'élévation, peut se rendre tangible à la matière.

7. Cependant certaines apparitions tangibles de mains et autres parties du corps, appartiennent évidemment à des Esprits d'un ordre inférieur. - R. Ce sont des Esprits supérieurs qui se servent d'Esprits inférieurs pour prouver la chose.

8. Le sommeil du corps est-il indispensable pour que l'Esprit apparaisse en d'autres endroits ? - R. L'âme peut se diviser lorsqu'elle se sent portée dans un lieu différent de celui où se trouve le corps.

9. Un homme étant plongé dans le sommeil tandis que son Esprit apparaît ailleurs, qu'arriverait-il s'il était réveillé subitement ? - R. Cela n'arriverait pas, parce que si quelqu'un avait l'intention de l'éveiller, l'Esprit rentrerait dans le corps, et préviendrait l'intention, attendu que l'Esprit lit dans la pensée.

Tacite rapporte un fait analogue :

Pendant les mois que Vespasien passa dans Alexandrie pour attendre le retour périodique des vents d'été et la saison où la mer devient sûre, plusieurs prodiges arrivèrent, par où se manifesta la faveur du ciel et l'intérêt que les dieux semblaient prendre à ce prince...

Ces prodiges redoublèrent dans Vespasien le désir de visiter le séjour sacré du dieu, pour le consulter au sujet de l'empire. Il ordonne que le temple soit fermé à tout le monde : entré lui-même et tout entier à ce qu'allait prononcer l'oracle, il aperçoit derrière lui un des principaux Egyptiens, nommé Basilide, qu'il savait être retenu malade à plusieurs journées d'Alexandrie. Il s'informe aux prêtres si Basilide est venu ce jour-là dans le temple ; il s'informe aux passants si on l'a vu dans la ville, enfin il envoie des hommes à cheval, et il s'assure que dans ce moment-là même il était à quatre-vingts milles de distance. Alors, il ne douta plus que la vision ne fût surnaturelle, et le nom de Basilide lui tint lieu d'oracle. (TACITE. Histoires, liv. IV, chap. 81 et 82. Traduction de Burnouf.)

Depuis que cette communication nous a été faite, plusieurs faits du même genre, dont la source est authentique, nous ont été racontés, et dans le nombre il en est de tout récents, qui ont lieu, pour ainsi dire, au milieu de nous, et qui se sont présentés avec les circonstances les plus singulières. Les explications auxquelles ils ont donné lieu élargissent singulièrement le champ des observations psychologiques.

La question des hommes doubles, reléguée jadis parmi les contes fantastiques, paraît avoir ainsi un fond de vérité. Nous y reviendrons très prochainement.

 

 

Sensations des esprits

 

Les esprits souffrent-ils ? quelles sensations éprouvent-ils ? Telles sont les questions que l'on s'adresse naturellement et que nous allons essayer de résoudre. Nous devons dire, tout d'abord, que pour cela nous ne nous sommes pas contenté des réponses des Esprits ; nous avons dû, par de nombreuses observations, prendre en quelque sorte, la sensation sur le fait.

Dans une de nos réunions, et peu après que St-Louis nous eût donné la belle dissertation sur l'avarice que nous avons insérée dans notre numéro du mois de février, un de nos sociétaires raconta le fait suivant, à propos de cette même dissertation.

« Nous étions, dit-il, occupés d'évocations dans une petite réunion d'amis, lorsque se présenta, inopinément et sans que nous l'ayons appelé, l'Esprit d'un homme que nous avions beaucoup connu, et qui, de son vivant, aurait pu servir de modèle au portrait de l'avare tracé par St-Louis ; un de ces hommes qui vivent misérablement au milieu de la fortune, qui se privent, non pour les autres, mais pour amasser sans profit pour personne. C'était en hiver, nous étions près du feu ; tout-à-coup cet esprit nous rappelle son nom, auquel nous ne songions nullement et nous demande la permission de venir pendant trois jours se chauffer à notre foyer, disant qu'il souffre horriblement du froid qu'il a volontairement enduré pendant sa vie, et qu'il a fait endurer aux autres par son avarice. C'est, ajoute-t-il, un adoucissement que j'ai obtenu, si vous voulez bien me l'accorder. »

Cet Esprit éprouvait donc une sensation pénible de froid ; mais comment l'éprouvait-il ? là était la difficulté. Nous adressâmes à St-Louis les questions suivantes à ce sujet.

Voudriez-vous bien nous dire comment cet esprit d'avare, qui n'avait plus de corps matériel, pouvait ressentir le froid et demander à se chauffer ? - R. Tu peux te représenter les souffrances de l'Esprit par les souffrances morales.

- Nous concevons les souffrances morales, comme les regrets, les remords, la honte ; mais le chaud et le froid, la douleur physique, ne sont pas des effets moraux ; les Esprits éprouvent-ils ces sortes de sensations ? - R. Ton âme ressent-elle le froid ? non ; mais elle a la conscience de la sensation qui agit sur le corps.

- Il semblerait résulter de là que cet esprit avare ne ressentait pas un froid effectif ; mais qu'il avait le souvenir de la sensation du froid qu'il avait enduré, et que ce souvenir étant pour lui comme une réalité, devenait un supplice. - R. C'est à peu près cela. Il est bien entendu qu'il y a une distinction que vous comprenez parfaitement entre la douleur physique et la douleur morale ; il ne faut pas confondre l'effet avec la cause.

- Si nous comprenons bien, on pourrait, ce nous semble, expliquer la chose ainsi qu'il suit :

Le corps est l'instrument de la douleur ; c'est sinon la cause première, au moins la cause immédiate. L'âme a la perception de cette douleur : cette perception est l'effet. Le souvenir quelle en conserve peut être aussi pénible que la réalité, mais ne peut avoir d'action physique. En effet, un froid ni une chaleur intenses ne peuvent désorganiser les tissus : l'âme ne peut ni se geler, ni brûler. Ne voyons-nous pas tous les jours le souvenir ou l'appréhension d'un mal physique produire l'effet de la réalité ? occasionner même la mort ? Tout le monde sait que les personnes amputées ressentent de la douleur dans le membre qui n'existe plus. Assurément ce n'est point ce membre qui est le siège, ni même le point de départ de la douleur. Le cerveau en a conservé l'impression, voilà tout. On peut donc croire qu'il y a quelque chose d'analogue dans les souffrances de l'esprit après la mort. Ces réflexions sont-elles justes ?

R. Oui ; mais plus tard vous comprendrez mieux encore. Attendez que de nouveaux faits soient venus vous fournir de nouveaux sujets d'observation, et alors vous pourrez en tirer des conséquences plus complètes.

Ceci se passait au commencement de l'année 1858 ; depuis lors, en effet, une étude plus approfondie du périsprit qui joue un rôle si important dans tous les phénomènes spirites, et dont il n'avait pas été tenu compte, les apparitions vaporeuses ou tangibles, l'état de l'Esprit au moment de la mort, l'idée si fréquente chez l'Esprit qu'il est encore vivant, le tableau si saisissant des suicidés, des suppliciés, des gens qui se sont absorbés dans les jouissances matérielles, et tant d'autres faits sont venus jeter la lumière sur cette question, et ont donné lieu à des explications dont nous donnons ici le résumé.

Le périsprit est le lien qui unit l'Esprit à la matière du corps : il est puisé dans le milieu ambiant, dans le fluide universel ; il tient à la fois de l'électricité, du fluide magnétique et, jusqu'à un certain point, de la matière inerte. On pourrait dire que c'est la quintessence de la matière : c'est le principe de la vie organique, mais ce n'est pas celui de la vie intellectuelle : la vie intellectuelle est dans l'Esprit. C'est, en outre, l'agent des sensations extérieures. Dans le corps, ces sensations sont localisées par les organes qui leur servent de canaux. Le corps détruit, les sensations sont générales. Voilà pourquoi l'Esprit ne dit pas qu'il souffre plutôt de la tête que des pieds. Il faut du reste se garder de confondre les sensations du périsprit, rendu indépendant, avec celles du corps : nous ne pouvons prendre ces dernières que comme terme de comparaison et non comme analogie. Un excès de chaleur ou de froid peut désorganiser les tissus du corps et ne peut porter aucune atteinte au périsprit. Dégagé du corps, l'Esprit peut souffrir, mais cette souffrance n'est pas celle du corps : ce n'est cependant pas une souffrance exclusivement morale, comme le remords, puisqu'il se plaint du froid et du chaud ; il ne souffre pas plus en hiver qu'en été : nous en avons vu passer à travers les flammes sans rien éprouver de pénible ; la température ne fait donc sur eux aucune impression. La douleur qu'ils ressentent n'est donc pas une douleur physique proprement dite : c'est un vague sentiment intime dont l'Esprit lui-même ne se rend pas toujours un compte parfait, précisément, parce que la douleur n'est pas localisée et qu'elle n'est pas produite par les agents extérieurs : c'est plutôt un souvenir qu'une réalité, mais un souvenir tout aussi pénible. Il y a cependant quelquefois plus qu'un souvenir, comme nous allons le voir.

L'expérience nous apprend qu'au moment de la mort le périsprit se dégage plus ou moins lentement du corps ; pendant les premiers instants, l'Esprit ne s'explique pas sa situation ; il ne croit pas être mort ; il se sent vivre ; il voit son corps d'un côté, il sait qu'il est à lui, et il ne comprend pas qu'il en soit séparé : cet état dure aussi longtemps qu'il existe un lien entre le corps et le périsprit. Qu'on veuille bien se reporter à l'évocation du suicidé des bains de la Samaritaine que nous avons rapportée dans notre numéro de juin. Comme tous les autres, il disait : Non, je ne suis pas mort, et il ajoutait : Et cependant je sens les vers qui me rongent. Or, assurément, les vers ne rongeaient pas le périsprit, et encore moins l'Esprit, ils ne rongeaient que le corps. Mais comme la séparation du corps et du périsprit n'était pas complète, il en résultait une sorte de répercussion morale qui lui transmettait la sensation de ce qui se passait dans le corps. Répercussion n'est peut-être pas le mot, il pourrait faire croire à un effet trop matériel ; c'est plutôt la vue de ce qui se passait dans son corps auquel se rattachait son périsprit qui produisait en lui une illusion qu'il prenait pour une réalité. Ainsi ce n'était pas un souvenir, puisque, pendant sa vie, il n'avait pas été rongé par les vers : c'était le sentiment de l'actualité. On voit par là les déductions que l'on peut tirer des faits, lorsqu'ils sont observés attentivement. Pendant la vie, le corps reçoit les impressions extérieures et les transmet à l'Esprit par l'intermédiaire du périsprit qui constitue, probablement, ce qu'on appelle fluide nerveux. Le corps étant mort ne ressent plus rien, parce qu'il n'y a plus en lui ni Esprit ni périsprit. Le périsprit, dégagé du corps, éprouve la sensation ; mais comme elle ne lui arrive plus par un canal limité, elle est générale. Or, comme il n'est en réalité qu'un agent de transmission, puisque c'est l'Esprit qui a la conscience, il en résulte que s'il pouvait exister un périsprit sans Esprit, il ne ressentirait pas plus que le corps lorsqu'il est mort ; de même que si l'Esprit n'avait point de périsprit, il serait inaccessible à toute sensation pénible ; c'est ce qui a lieu pour les Esprits complètement épurés. Nous savons que plus ils s'épurent, plus l'essence du périsprit devient éthérée ; d'où il suit que l'influence matérielle diminue à mesure que l'Esprit progresse, c'est-à-dire à mesure que le périsprit lui-même devient moins grossier.

Mais, dira-t-on, les sensations agréables sont transmises à l'Esprit par le périsprit, comme les sensations désagréables ; or, si l'Esprit pur est inaccessible aux unes, il doit l'être également aux autres. Oui, sans doute, pour celles qui proviennent uniquement de l'influence de la matière que nous connaissons ; le son de nos instruments, le parfum de nos fleurs ne lui font aucune impression, et pourtant il y a chez lui des sensations intimes, d'un charme indéfinissable dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, parce que nous sommes à cet égard comme des aveugles de naissance à l'égard de la lumière ; nous savons que cela existe ; mais par quel moyen ? là s'arrête pour nous la science. Nous savons qu'il y a perception, sensation, audition, vision, que ces facultés sont des attributs de tout l'être, et non, comme chez l'homme, d'une partie de l'être, mais encore une fois par quel intermédiaire ? c'est ce que nous ne savons pas. Les Esprits eux-mêmes ne peuvent nous en rendre compte, parce que notre langue n'est pas faite pour exprimer des idées que nous n'avons pas, pas plus que chez un peuple d'aveugles, il n'y aurait de termes pour exprimer les effets de la lumière ; pas plus que dans la langue des sauvages, il n'y a de termes pour exprimer nos arts, nos sciences et nos doctrines philosophiques.

En disant que les Esprits sont inaccessibles aux impressions de notre matière, nous voulons parler des Esprits très élevés dont l'enveloppe éthérée n'a pas d'analogue ici-bas. Il n'en est pas de même de ceux dont le périsprit est plus dense ; ceux-là perçoivent nos sons et nos odeurs, mais non pas par une partie limitée de leur individu, comme de leur vivant. On pourrait dire que les vibrations molliculaires se font sentir dans tout leur être et arrivent ainsi à leur sensorium commune, qui est l'Esprit lui-même, quoique d'une manière différente, et peut-être aussi avec une impression différente, ce qui produit une modification dans la perception. Ils entendent le son de notre voix, et pourtant ils nous comprennent sans le secours de la parole, par la seule transmission de la pensée, et ce qui vient à l'appui de ce que nous disions, c'est que cette pénétration est d'autant plus facile que l'Esprit est plus dématérialisé. Quant à la vue, elle est indépendante de notre lumière. La faculté de voir est un attribut essentiel de l'âme : pour elle il n'y a pas d'obscurité ; mais elle est plus étendue, plus pénétrante chez ceux qui sont plus épurés. L'âme, ou l'Esprit, a donc en elle-même la faculté de toutes les perceptions ; dans la vie corporelle, elles sont oblitérées par la grossièreté de nos organes ; dans la vie extra-corporelle elles le sont de moins en moins à mesure que s'éclaircit l'enveloppe semi-matérielle.

Cette enveloppe puisée dans le milieu ambiant varie suivant la nature des mondes. En passant d'un monde à l'autre, les esprits changent d'enveloppe comme nous changeons d'habit en passant de l'hiver à l'été, ou du pôle à l'équateur. Les Esprits les plus élevés, lorsqu'ils viennent nous visiter, revêtent donc le périsprit terrestre, et dès lors leurs perceptions s'opèrent comme chez nos esprits vulgaires ; mais tous, inférieurs comme supérieurs, n'entendent et ne sentent que ce qu'ils veulent entendre ou sentir. Sans avoir des organes sensitifs, ils peuvent rendre à volonté leurs perceptions actives ou nulles ; il n'y a qu'une chose qu'ils sont forcés d'entendre, ce sont les conseils des bons Esprits. La vue est toujours active, mais ils peuvent réciproquement se rendre invisibles les uns pour les autres. Selon le rang qu'ils occupent, ils peuvent se cacher de ceux qui leur sont inférieurs, mais non de ceux qui leur sont supérieurs. Dans les premiers moments qui suivent la mort, la vue de l'Esprit est toujours trouble et confuse ; elle s'éclaircit à mesure qu'il se dégage, et peut acquérir la même clarté que pendant la vie, indépendamment de sa pénétration à travers les corps qui sont opaques pour nous. Quant à son extension à travers l'espace indéfini, dans l'avenir et dans le passé, elle dépend du degré de pureté et d'élévation de l'Esprit.

Toute cette théorie, dira-t-on, n'est guère rassurante. Nous pensions qu'une fois débarrassés de notre grossière enveloppe, instrument de nos douleurs, nous ne souffrions plus, et voilà que vous nous apprenez que nous souffrons encore ; que ce soit d'une manière ou d'une autre, ce n'en est pas moins souffrir. Hélas ! oui, nous pouvons encore souffrir, et beaucoup, et longtemps, mais nous pouvons aussi ne plus souffrir, même dès l'instant où nous quittons cette vie corporelle.

Les souffrances d'ici-bas sont quelquefois indépendantes de nous, mais beaucoup sont les conséquences de notre volonté. Qu'on remonte à la source, et l'on verra que le plus grand nombre est la suite de causes que nous aurions pu éviter. Que de maux, que d'infirmités, l'homme ne doit-il pas à ses excès, à son ambition, à ses passions en un mot ? L'homme qui aurait toujours vécu sobrement, qui n'aurait abusé de rien, qui aurait toujours été simple dans ses goûts, modeste dans ses désirs, s'épargnerait bien des tribulations. Il en est de même de l'Esprit ; les souffrances qu'il endure sont toujours la conséquence de la manière dont il a vécu sur la terre ; il n'aura plus sans doute la goutte et les rhumatismes, mais il aura d'autres souffrances qui ne valent pas mieux. Nous avons vu que ses souffrances sont le résultat des liens qui existent encore entre lui et la matière ; que plus il est dégagé de l'influence de la matière, autrement dit, plus il est dématérialisé, moins il a de sensations pénibles ; or il dépend de lui de s'affranchir de cette influence dès cette vie ; il a son libre arbitre, et par conséquent le choix entre faire et ne pas faire ; qu'il dompte ses passions animales, qu'il n'ait ni haine, ni envie, ni jalousie, ni orgueil ; qu'il ne soit pas dominé par l'égoïsme, qu'il purifie son âme par les bons sentiments, qu'il fasse le bien, qu'il n'attache aux choses de ce monde que l'importance qu'elles méritent, alors, même sous son enveloppe corporelle, il est déjà épuré, il est déjà dégagé de la matière, et quand il quitte cette enveloppe, il n'en subit plus l'influence ; les souffrances physiques qu'il a éprouvées ne lui laissent aucun souvenir pénible ; il ne lui en reste aucune impression désagréable, parce qu'elles n'ont affecté que le corps et non l'Esprit ; il est heureux d'en être délivré, et le calme de sa conscience l'affranchit de toute souffrance morale. Nous en avons interrogé des milliers, ayant appartenu à tous les rangs de la société, à toutes les positions sociales ; nous les avons étudiés à toutes les périodes de leur vie spirite, depuis l'instant où ils ont quitté leur corps ; nous les avons suivis pas à pas dans cette vie d'outre-tombe pour observer les changements qui s'opéraient en eux, dans leurs idées, dans leurs sensations, et sous ce rapport les hommes les plus vulgaires ne sont pas ceux qui nous ont fourni les sujets d'étude les moins précieux. Or, nous avons toujours vu que les souffrances sont en rapport avec la conduite dont ils subissent les conséquences, et que cette nouvelle existence est la source d'un bonheur ineffable pour ceux qui ont suivi la bonne route ; d'où il suit que ceux qui souffrent, c'est qu'ils l'ont bien voulu, et qu'ils ne doivent s'en prendre qu'à eux, tout aussi bien dans l'autre monde que dans celui-ci.

Quelques critiques ont ridiculisé certaines de nos évocations, celle de l'assassin Lemaire, par exemple, trouvant singulier qu'on s'occupât d'êtres aussi ignobles, alors qu'on a tant d'Esprits supérieurs à sa disposition. Ils oublient que c'est par là que nous avons en quelque sorte pris la nature sur le fait, ou, pour mieux dire, dans leur ignorance de la science spirite, ils ne voient dans ces entretiens qu'une causerie plus ou moins amusante dont ils ne comprennent pas la portée. Nous avons lu quelque part qu'un philosophe disait, après s'être entretenu avec un paysan : J'ai plus appris avec ce rustre qu'avec tous les savants ; c'est qu'il savait voir autre chose que la surface. Pour l'observateur rien n'est perdu, il trouve d'utiles enseignements jusque dans le cryptogame qui croît sur le fumier. Le médecin recule-t-il à toucher une plaie hideuse, quand il s'agit d'approfondir la cause d'un mal ?

Ajoutons encore un mot à ce sujet. Les souffrances d'outre-tombe ont un terme ; nous savons qu'il est donné à l'Esprit le plus inférieur de s'élever et de se purifier par de nouvelles épreuves ; cela peut être long, très long, mais il dépend de lui d'abréger ce temps pénible, car Dieu l'écoute toujours s'il se soumet à sa volonté. Plus l'Esprit est dématérialisé, plus ses perceptions sont vastes et lucides ; plus il est sous l'empire de la matière, ce qui dépend entièrement de son genre de vie terrestre, plus elles sont bornées et comme voilées ; autant la vue morale de l'un est étendue vers l'infini, autant celle de l'autre est restreinte. Les Esprits inférieurs n'ont donc qu'une notion vague, confuse, incomplète et souvent nulle de l'avenir ; ils ne voient pas le terme de leurs souffrances, c'est pourquoi ils croient souffrir toujours, et c'est encore pour eux un châtiment. Si la position des uns est affligeante, terrible même, elle n'est pas désespérée ; celle des autres est éminemment consolante ; c'est donc à nous de choisir. Ceci est de la plus haute moralité. Les sceptiques doutent du sort qui nous attend après la mort, nous leur montrons ce qu'il en est, et en cela nous croyons leur rendre service ; aussi en avons-nous vu plus d'un revenir de leur erreur, ou tout au moins se prendre à réfléchir sur ce dont ils glosaient auparavant. Il n'est rien de tel que de se rendre compte de la possibilité des choses. S'il en avait toujours été ainsi, il n'y aurait pas tant d'incrédules, et la religion et la morale publique y gagneraient. Le doute religieux ne vient, chez beaucoup, que de la difficulté pour eux de comprendre certaines choses ; ce sont des esprits positifs non organisés pour la foi aveugle, qui n'admettent que ce qui, pour eux, a une raison d'être. Rendez ces choses accessibles à leur intelligence, et ils les acceptent, parce qu'au fond ils ne demandent pas mieux de croire, le doute étant pour eux une situation plus pénible qu'on ne croit ou qu'ils veulent bien le dire.

Dans tout ce qui précède il n'y a point de système, point d'idées personnelles ; ce ne sont pas même quelques Esprits privilégiés qui nous ont dicté cette théorie, c'est un résultat d'études faites sur les individualités, corroborées et confirmées par des Esprits dont le langage ne peut laisser de doute sur leur supériorité. Nous les jugeons à leurs paroles et non pas sur le nom qu'ils portent ou qu'ils peuvent se donner.

 

 

Dissertations d'outre-tombe

Le sommeil

Pauvres hommes, que vous connaissez peu les phénomènes les plus ordinaires qui font votre vie ! Vous croyez être bien savants, vous croyez posséder une vaste érudition, et à cette question de tous les enfants : qu'est-ce nous faisons quand nous dormons ? Qu'est-ce que c'est que les rêves ? Vous restez interdits. Je n'ai pas la prétention de vous faire comprendre ce que je vais vous expliquer, car il y a des choses auxquelles votre esprit ne peut encore se soumettre, n'admettant que ce qu'il comprend.

Le sommeil délivre entièrement l'âme du corps. Quand on dort, on est momentanément dans l'état ou l'on se trouve d'une manière fixe après la mort. Les Esprits qui sont tôt dégagés de la matière à leur mort, ont eu des sommeils intelligents ; ceux-là, quand ils dorment, rejoignent la société des autres êtres supérieurs à eux : ils voyagent, causent et s'instruisent avec eux ; ils travaillent même à des ouvrages qu'ils trouvent tout faits en mourant. Ceci doit nous apprendre une fois de plus à ne pas craindre la mort, puisque vous mourez tous les jours selon la parole d'un saint.

Voilà pour les Esprits élevés ; mais pour la masse des hommes qui, à la mort doivent rester de longues heures dans ce trouble, dans cette incertitude dont ils vous ont parlé, ceux-là vont, soit dans des mondes inférieurs à la terre, où d'anciennes affections les rappellent, soit chercher des plaisirs peut-être encore plus bas que ceux qu'ils ont ici ; ils vont puiser des doctrines encore plus viles, plus ignobles, plus nuisibles que celles qu'ils professent au milieu de vous. Et ce qui fait la sympathie sur la terre n'est pas autre chose que ce fait, qu'on se sent, au réveil rapproché par le coeur de ceux avec qui on vient de passer 8 ou 9 heures de bonheur ou de plaisir. Ce qui explique aussi ces antipathies invincibles, c'est qu'on sait au fond de son coeur que ces gens-là ont une autre conscience que la nôtre, parce qu'on les connaît sans les avoir jamais vus avec les yeux. C'est encore ce qui explique l'indifférence, puisqu'on ne tient pas à faire de nouveaux amis, lorsqu'on sait qu'on en a d'autres qui vous aiment et vous chérissent. En un mot, le sommeil influe plus que vous ne pensez sur votre vie.

Par l'effet du sommeil, les Esprits incarnés sont toujours en rapport avec le monde des Esprits, et c'est ce qui fait que les Esprits supérieurs consentent, sans trop de répulsion, à s'incarner parmi vous. Dieu a voulu que pendant leur contact avec le vice, ils puissent aller se retremper à la source du bien, pour ne pas faillir eux-mêmes, eux qui venaient instruire les autres. Le sommeil est la porte que Dieu leur a ouverte vers les amis du ciel ; c'est la récréation après le travail, en attendant la grande délivrance, la libération finale qui doit les rendre à leur vrai milieu.

Le rêve est le souvenir de ce que votre Esprit a vu pendant le sommeil, mais remarquez que vous ne rêvez pas toujours, parce que vous ne vous souvenez pas toujours de ce que vous avez vu, ou de tout ce que vous avez vu. Ce n'est pas votre âme dans tout son développement ; ce n'est souvent que le souvenir du trouble qui accompagne votre départ ou votre rentrée auquel se joint celui de ce que vous avez fait ou de ce qui vous préoccupe dans l'état de veille ; sans cela comment expliqueriez-vous ces rêves absurdes que font les plus savants comme les plus simples ? Les mauvais Esprits se servent aussi des rêves pour tourmenter les âmes faibles et pusillanimes.

Au reste, vous verrez dans peu, se développer une nouvelle espèce de rêves ; elle est aussi ancienne que celle que vous connaissez, mais vous l'ignoriez. Le rêve de Jeanne, le rêve de Jacob, le rêve des prophètes juifs et de quelques devins indiens : ce rêve-là est le souvenir de l'âme entièrement dégagée du corps, le souvenir de cette seconde vie dont je vous parlais tout à l'heure.

Cherchez bien à distinguer ces deux sortes de rêves dans ceux dont vous vous souviendrez, sans cela vous tomberiez dans des contradictions et dans des erreurs qui seraient funestes à votre foi.

Remarque. - L'Esprit qui a dicté cette communication ayant été prié de dire son nom, répondit : « A quoi bon ? Croyez-vous donc qu'il n'y a que les Esprits de vos grands hommes qui viennent vous dire de bonnes choses ? Comptez-vous donc pour rien tous ceux que vous ne connaissez pas ou qui n'ont point de noms sur votre terre ? Sachez que beaucoup ne prennent un nom que pour vous contenter. »

Les Fleurs

Remarque. - Cette communication et la suivante ont été obtenues par M. F..., le même dont nous avons parlé dans notre numéro d'octobre, à propos des Obsédés et des Subjugués ; on peut juger par là de la différence qu'il y a entre la nature de ses communications actuelles et celles d'autrefois. Sa volonté a complètement triomphé de l'obsession dont il était l'objet, et son mauvais Esprit n'a pas reparu. Ces deux dissertations lui ont été dictées par Bernard Palissy.

Les fleurs ont été créées sur les mondes comme les symboles de la beauté, de la pureté et de l'espérance.

Comment l'homme qui voit les corolles s'entrouvrir tous les printemps, et les fleurs se faner pour porter des fruits délicieux, comment l'homme ne pense-t-il pas que sa vie se flétrira aussi, mais pour porter des fruits éternels ? Que vous importent donc les orages et les torrents ? Ces fleurs ne périront jamais, ni le plus frêle ouvrage du Créateur. Courage donc, hommes qui tombez sur la route, relevez-vous comme le lis après la tempête, plus purs et plus radieux. Comme les fleurs, les vents vous secouent à droite et à gauche, les vents vous renversent, vous êtes traînés dans la boue, mais quand le soleil reparaît, relevez aussi vos têtes plus nobles et plus grandes.

Aimez donc les fleurs, elles sont les emblèmes de votre vie, et n'ayez pas à rougir de leur être comparés. Ayez-en dans vos jardins, dans vos maisons, dans vos temples même, elles sont bien partout ; en tous lieux elles portent à la poésie ; elles élèvent l'âme de celui qui sait les comprendre. N'est-ce pas dans les fleurs que Dieu a déployé toutes ses magnificences ? D'où connaîtriez-vous les couleurs suaves dont le Créateur a égayé la nature sans les fleurs ? Avant que l'homme eût fouillé les entrailles de la terre pour trouver le rubis et la topaze, il avait les fleurs devant lui, et cette variété infinie de nuances le consolait déjà de la monotonie de la surface terrestre. Aimez-donc les fleurs : vous serez plus purs, vous serez plus aimants ; vous serez peut-être plus enfants, mais vous serez les enfants chéris de Dieu, et vos âmes simples et sans tache seront accessibles à tout son amour, à toute la joie dont il embrasera vos coeurs.

Les fleurs veulent être soignées par des mains éclairées ; l'intelligence est nécessaire pour leur prospérité ; vous avez eu tort longtemps sur terre de laisser ce soin à des mains inhabiles qui les mutilaient, croyant les embellir. Rien n'est plus triste que les arbres ronds ou pointus de quelques-uns de vos jardins : pyramides de verdure qui font l'effet de tas de foin. Laissez la nature prendre son essor sous mille formes diverses : la grâce est là. Heureux celui qui sait admirer la beauté d'une tige qui se balance en semant sa poussière fécondante ; heureux celui qui voit dans leurs teintes brillantes un infini de grâce, de finesse, de coloris, de nuances qui se fuient et se cherchent, se perdent et se retrouvent. Heureux celui qui sait comprendre la beauté de la gradation des tons ! Depuis la racine brune qui se marie avec la terre, comme les couleurs se fondent jusqu'au rouge écarlate de la tulipe et du coquelicot ! (Pourquoi ces noms rudes et bizarres ?) Etudiez tout cela, et remarquez les feuilles qui sortent les unes des autres comme des générations infinies jusqu'à leur épanouissement complet sous le dôme du ciel.

Les fleurs ne semblent-elles pas quitter la terre pour s'élancer vers les autres mondes ? Ne paraissent-elles pas souvent baisser la tête de douleur de ne pouvoir s'élever plus haut encore ? Ne les croit-on pas dans leur beauté plus près de Dieu ? Imitez-les donc, et devenez toujours de plus en plus grands, de plus en plus beaux.

Votre manière d'apprendre la botanique est aussi défectueuse ; ce n'est pas tout de savoir le nom d'une plante. Je t'engagerai, quand tu auras le temps, à travailler aussi un ouvrage de ce genre. Je remets donc à plus tard les leçons que je voulais te donner ces jours-ci ; elles seront plus utiles quand nous aurons l'application sous la main. Nous y parlerons du genre de culture, des places qui leur conviennent, de l'arrangement de l'édifice pour l'aération et la salubrité des habitations.

Si tu fais imprimer ceci, passe les derniers paragraphes ; on les prendrait pour des annonces.

 

 

Du rôle de la Femme

 

La femme étant plus finement dessinée que l'homme, indique naturellement une âme plus délicate ; c'est ainsi que, dans les milieux semblables, dans tous les mondes, la mère sera plus jolie que le père ; car c'est elle que l'enfant voit la première ; c'est vers la figure angélique d'une jeune femme que l'enfant tourne ses yeux sans cesse ; c'est vers la mère que l'enfant sèche ses pleurs, appuie ses regards encore faibles et incertains. L'enfant a donc ainsi une intuition naturelle du beau.

La femme sait surtout se faire remarquer par la délicatesse de ses pensées, la grâce de ses gestes, la pureté de ses paroles ; tout ce qui vient d'elle doit s'harmoniser avec sa personne que Dieu a créée belle.

Ses longs cheveux qui ondoient sur son cou, sont l'image de la douceur, et de la facilité avec laquelle sa tête plie sans rompre sous les épreuves. Ils reflètent la lumière des soleils, comme l'âme de la femme doit refléter la lumière plus pure de Dieu. Jeunes personnes, laissez vos cheveux flotter ; Dieu les créa pour cela : vous paraîtrez à la fois plus naturelles et plus ornées.

La femme doit être simple dans son costume ; elle s'est élancée assez belle de la main du Créateur pour n'avoir pas besoin d'atours. Que le blanc et le bleu se marient sur vos épaules. Laissez aussi flotter vos vêtements ; que l'on voie vos robes s'étendre derrière vous en un long trait de gaze, comme un léger nuage qui indique que tout à l'heure vous étiez là.

Mais que font la parure, le costume, la beauté, les cheveux ondoyants ou flottants, noués ou serrés, si le sourire si doux des mères et des amantes ne brillent pas sur vos lèvres ! Si vos yeux ne sèment pas la bonté, la charité, l'espérance dans les larmes de joie qu'ils laissent couler, dans les éclairs qui jaillissent de ce brasier d'amour inconnu !

Femmes, ne craignez pas de ravir les hommes par votre beauté, par vos grâces, par votre supériorité ; mais que les hommes sachent que pour être dignes de vous, il faut qu'ils soient aussi grands que vous êtes belles, aussi sages que vous êtes bonnes, aussi instruits que vous êtes naïves et simples. Il faut qu'ils sachent qu'ils doivent vous mériter, que vous êtes le prix de la vertu et de l'honneur ; non de cet honneur qui se couvrait d'un casque et d'un bouclier et brillait dans les joutes et les tournois, le pied sur le front d'un ennemi renversé ; non, mais de l'honneur selon Dieu.

Hommes, soyez utiles, et quand les pauvres béniront votre nom, les femmes seront vos égales ; vous formerez alors un tout : vous serez la tête et les femmes seront le coeur ; vous serez la pensée bienfaisante, et les femmes seront les mains libérales. Unissez-vous donc, non-seulement par l'amour, mais encore par le bien que vous pouvez faire à deux. Que ces bonnes pensées et ces bonnes actions accomplies par deux coeurs aimants soient les anneaux de cette chaîne d'or et de diamant qu'on appelle le mariage, et alors quand les anneaux seront assez nombreux, Dieu vous appellera près de lui, et vous continuerez à ajouter encore des boucles aux boucles précédentes, mais sur la terre les boucles étaient d'un métal pesant et froid, dans le ciel elles seront de lumière et de feu.

 

Poésie spirite

 

Le réveil d'un Esprit

NOTA. - Ces vers ont été écrits spontanément au moyen d'une corbeille tenue par une jeune dame et un enfant. Nous pensons que plus d'un poète pourrait s'en faire honneur. Ils nous sont communiqués par un de nos abonnés.

Que la nature est belle et combien l'air est doux !

Seigneur ! je te rends grâce et t'admire à genoux.

Puisse l'hymne joyeux de ma reconnaissance

Monter comme l'encens vers ta toute-puissance,

Ainsi, devant les yeux de ses deux soeurs en deuil,

Tu fis sortir jadis Lazare du cercueil ;

De Jaïre éperdu la fille bien-aimée

Fut sur son lit de mort par ta voix ranimée.

De même, Dieu puissant ! tu m'as tendu la main ;

Lève-toi ! m'as-tu dit : tu n'as pas dit en vain.

Pourquoi ne suis-je, hélas, qu'un vil monceau de fange ?

Je voudrais te louer avec la voix d'un ange ;

Ton ouvrage jamais ne m'a paru si beau !

C'est à celui qui sort de la nuit du tombeau

Que le jour paraît pur, la lumière éclatante,

Le soleil radieux et la vie enivrante.

Alors l'air est plus doux que le lait et le miel ;

Chaque son semble un mot dans les concerts du ciel.

La voix sourde des vents exhale une harmonie

Qui grandit dans le vague et devient infinie.

Ce que l'Esprit conçoit, ce qui frappe les yeux,

Ce qu'on peut deviner dans le livre des cieux,

Dans l'espace des mers, sous les vagues profondes,

Dans tous les océans, les abîmes, les mondes,

Tout s'arrondit en sphère, et l'on sent qu'au milieu

Ces rayons convergents aboutissent à Dieu.

Et toi, dont le regard plane sur les étoiles,

Qui te caches au ciel comme un roi sous ses voiles,

Quelle est donc ta grandeur, si ce vaste univers

N'est qu'un point à tes yeux, et l'espace des mers

N'est pas même un miroir pour ta splendeur immense ?

Quelle est donc ta grandeur, quelle est donc ton essence ?

Quel palais assez vaste as-tu construit, ô roi !

Les astres ne sauraient nous séparer de toi.

Le soleil à tes pieds, puissance sans mesure,

Semble l'onyx qu'un prince attache à sa chaussure

Ce que j'admire en toi surtout, ô majesté !

C'est bien moins ta grandeur que l'immense bonté

Qui se révèle à tout, ainsi que la lumière,

Et d'un être impuissant exauce la prière.

JODELLE.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Une veuve du Malabar

Nous avions le désir d'interroger une de ces femmes de l'Inde qui sont dans l'usage de se brûler sur le corps de leur mari. N'en connaissant pas, nous avions demandé à saint Louis s'il voudrait nous en envoyer une qui fût en état de répondre à nos questions d'une manière un peu satisfaisante. Il nous répondit qu'il le ferait volontiers dans quelque temps. Dans la séance de la Société du 2 novembre 1858, M. Adrien, médium voyant, en vit une toute disposée à parler et dont il fit le portrait suivant :

Yeux grands, noirs, teinte jaune dans le blanc ; figure arrondie ; joues rebondies et grasses ; peau jaune safran bruni ; cils longs, sourcils arqués, noirs, nez un peu fort et légèrement aplati ; bouche grande et sensuelle ; belles dents, larges et plates ; cheveux plats, abondants, noirs et épais de graisse. Corps assez gros, trapu et gras. Des foulards l'enveloppent en laissant la moitié de la poitrine nue. Bracelets aux bras et aux jambes.

1. Vous rappelez-vous à peu près à quelle époque vous viviez dans l'Inde, et où vous vous êtes brûlée sur le corps de votre mari ? - R. Elle fait signe qu'elle ne se le rappelle pas. - Saint Louis répond qu'il y a environ cent ans.

2. Vous rappelez-vous le nom que vous portiez ? - R. Fatime.

3. Quelle religion professiez-vous ? - R. Le mahométisme.

4. Mais le mahométisme ne commande pas de tels sacrifices ? - R. Je suis née musulmane, mais mon mari était de la religion de Brahma. J'ai dû me conformer à l'usage du pays que j'habitais. Les femmes ne s'appartiennent pas.

5. Quel âge aviez-vous quand vous êtes morte ? - R. J'avais, je crois environ vingt ans.

Remarque. - M. Adrien fait observer qu'elle en paraît avoir au moins vingt-huit à trente ; mais que dans ce pays les femmes vieillissent plus vite.

6. Vous êtes-vous sacrifiée volontairement ? - R. J'aurais préféré me marier à un autre. Réfléchissez bien, et vous concevrez que nous pensons toutes de même. J'ai suivi la coutume ; mais au fond j'aurais préféré ne pas le faire. J'ai attendu plusieurs jours un autre mari, et personne n'est venu ; alors j'ai obéi à la loi.

7. Quel sentiment a pu dicter cette loi ? - R. Idée superstitieuse. On se figure qu'en se brûlant on est agréable à la Divinité ; que nous rachetons les fautes de celui que nous perdons, et que nous allons l'aider à vivre heureux dans l'autre monde.

8. Votre mari vous a-t-il su gré de votre sacrifice ? - R. Je n'ai jamais cherché à revoir mon mari.

9. Y a-t-il des femmes qui se sacrifient ainsi de gaîté de coeur ? - R Il y en a peu ; une sur mille, et encore, au fond, elles ne voudraient pas le faire.

10. Que s'est-il passé en vous au moment où la vie corporelle s'est éteinte ? - R. Le trouble ; j'ai eu un brouillard, et puis je ne sais ce qui s'est passé. Mes idées n'ont été débrouillées que bien longtemps après. J'allais partout, et cependant je ne voyais pas bien ; et encore maintenant, je ne suis pas entièrement éclairée ; j'ai encore bien des incarnations à subir pour m'élever ; mais je ne brûlerai plus... Je ne vois pas la nécessité de se brûler, de se jeter au milieu des flammes pour s'élever..., surtout pour des fautes que l'on n'a pas commises ; et puis on ne m'en a pas su plus de gré... Du reste je n'ai pas cherché à le savoir. Vous me ferez plaisir en priant un peu pour moi ; car je comprends qu'il n'y a que la prière pour supporter avec courage les épreuves qui nous sont envoyées... Ah ! si j'avais la foi !

11. Vous nous demandez de prier pour vous ; mais nous sommes chrétiens, et nos prières pourraient-elles vous être agréables ? - R. Il n'y a qu'un Dieu pour tous les hommes.

Remarque. - Dans plusieurs des séances suivantes, la même femme a été vue parmi les Esprits qui y assistaient. Elle a dit qu'elle venait pour s'instruire. Il paraît qu'elle a été sensible à l'intérêt qu'on lui a témoigné, car elle nous a suivis plusieurs fois dans d'autres réunions et même dans la rue.

 

La belle Cordière

Notice. - Louise Charly, dite Labé, surnommée la Belle Cordière, née à Lyon sous François I°. Elle était d'une beauté accomplie et reçut une éducation très soignée ; elle savait le grec et le latin, partait l'espagnol et l'italien avec une pureté parfaite, et faisait, dans ces langues, des poésies que n'auraient pas désavouées des écrivains nationaux. Formée à tous les exercices du corps, elle connaissait l'équitation, la gymnastique et le maniement des armes. Douée d'un caractère très énergique, elle se distingua, à côté de son père, parmi les plus vaillants combattants, au siège de Perpignan, en 1542, sous le nom du capitaine Loys. Ce siège n'ayant pas réussi, elle renonça au métier des armes et revint à Lyon avec son père. Elle épousa un riche fabricant de cordages, nommé Ennemond Perrin, et bientôt elle ne fut connue que sous le nom de la Belle Cordière, nom qui est resté à la rue qu'elle habitait, et sur l'emplacement de laquelle étaient les ateliers de son mari. Elle institua chez elle des réunions littéraires où étaient conviés les esprits les plus éclairés de la province. On a d'elle un recueil de poésies. Sa réputation de beauté et de femme d'esprit, en attirant chez elle l'élite des hommes, excita la jalousie des dames lyonnaises qui cherchèrent à s'en venger par la calomnie ; mais sa conduite a toujours été irréprochable.

L'ayant évoquée dans la séance de la société parisienne des études spirites du 26 octobre 1858, il nous fut dit qu'elle ne pouvait venir encore par des motifs qui n'ont pas été expliqués. Le 9 novembre elle se rendit à notre appel, et voilà le portrait qu'en fit M. Adrien, notre médium voyant :

Tête ovale ; teint pâle, mat ; yeux noirs, beaux et fiers, sourcils arqués ; front développé et intelligent, nez grec, mince ; bouche moyenne, lèvres indiquant la bonté d'esprit ; dents fort belles, petites, bien rangées ; cheveux noir de jais, légèrement crêpés. Beau port de tête ; taille grande et bien élancée. Vêtement de draperies blanches.

Remarque. - Rien sans doute ne prouve que ce portrait et le précédent ne sont pas dans l'imagination du médium, parce que nous n'avons pas de contrôle ; mais lorsqu'il le fait avec des détails aussi précis de personnes contemporaines qu'il n'a jamais vues et qui sont reconnues par des parents ou amis, on ne peut douter de la réalité ; d'où l'on peut conclure, que puisqu'il voit les uns avec une vérité incontestable, il peut en voir d'autres. Une autre circonstance qui doit être prise en considération, c'est qu'il voit toujours le même esprit, sous la même forme, et que, fût-ce à plusieurs mois d'intervalle, le portrait ne varie pas. Il faudrait supposer chez lui une mémoire phénoménale, pour croire qu'il pût se souvenir ainsi des moindres traits de tous les Esprits dont il a fait la description et que l'on compte par centaines.

1. Evocation. - R. Je suis là.

2. Voudriez-vous avoir la bonté de répondre à quelques questions que nous voudrions vous adresser ? - R. Avec plaisir.

3. Vous rappelez-vous l'époque où vous étiez connue sous le nom de la Belle Cordière ? - R. Oui.

4. D'où pouvaient provenir les qualités viriles qui vous ont fait embrasser la profession des armes qui est plutôt, selon les lois de la nature, dans les attributions des hommes ? - R. Cela souriait à mon esprit avide de grandes choses ; plus tard il se tourna vers un autre genre d'idée plus sérieux. Les idées avec lesquelles on naît viennent certainement des existences antérieures dont elles sont le reflet, cependant elles se modifient beaucoup, soit par de nouvelles résolutions, soit par la volonté de Dieu.

5. Pourquoi ces goûts militaires n'ont-ils pas persisté chez vous, et comment ont-ils pu si promptement céder la place à ceux de la femme ? - R. J'ai vu des choses que je ne vous souhaite pas de voir.

6. Vous étiez contemporaine de François I° et de Charles-Quint ; voudriez-vous nous dire votre opinion sur ces deux hommes et en faire le parallèle ? - R. Je ne veux point juger ; ils eurent des défauts, vous les connaissez ; leurs vertus sont peu nombreuses : quelques traits de générosité et c'est tout. Laissez cela, leur coeur pourrait saigner encore : ils souffrent assez !

7. Quelle était la source de cette haute intelligence qui vous a rendue apte à recevoir une éducation si supérieure à celle des femmes de votre temps ? - R. De pénibles existences et la volonté de Dieu !

8. Il y avait donc chez vous un progrès antérieur ? - R. Cela ne peut être autrement.

9. Cette instruction vous a-t-elle fait progresser comme Esprit ? - R. Oui.

10. Vous paraissez avoir été heureuse sur la terre : l'êtes-vous davantage maintenant ? - R. Quelle question ! Si heureuse que l'on soit sur la terre, le bonheur du Ciel est bien autre chose ! Quels trésors et quelles richesses que vous connaîtrez un jour, et dont vous ne vous doutez pas ou que vous ignorez complètement !

11. Qu'entendez-vous par Ciel ? - R. J'entends par Ciel les autres mondes.

12. Quel monde habitez-vous maintenant ? - R. J'habite un monde que vous ne connaissez pas ; mais j'y suis peu attachée : la matière nous lie peu.

13. Est-ce Jupiter ? - R. Jupiter est un monde heureux ; mais pensez-vous que seul entre tous il soit favorisé de Dieu ? Ils sont aussi nombreux que les grains de sable de l'Océan.

14. Avez-vous conservé le génie poétique que vous aviez ici-bas ? - R. Je vous répondrais avec plaisir, mais je craindrais de choquer d'autres Esprits, ou je me porterais au-dessous de ce que je suis : ce qui fait que ma réponse vous deviendrait inutile, tombant à faux.

15. Pourriez-vous nous dire quel rang nous pourrions vous assigner parmi les Esprits ?

- Pas de réponse.

(A Saint-Louis). Saint-Louis pourrait-il nous répondre à ce sujet ? - R. Elle est là : je ne puis dire ce qu'elle ne veut pas dire. Ne voyez-vous pas qu'elle est des plus élevées, parmi les Esprits que vous vous évoquez ordinairement ? Au reste, nos Esprits ne peuvent apprécier exactement les distances qui les séparent : elles sont incompréhensibles pour vous, et pourtant elles sont immenses !

16. (A Louise-Charly). Sous quelle forme êtes-vous, parmi eux ? - R. Adrien vient de me dépeindre.

17. Pourquoi cette forme plutôt qu'une autre ? Car enfin, dans le monde où vous êtes, vous n'êtes pas telle que vous étiez sur la terre ? - R. Vous m'avez évoquée poète, je viens poète.

18. Pourriez-vous nous dicter quelques poésies ou un morceau quelconque de littérature. Nous serions heureux d'avoir quelque chose de vous ? - R. Cherchez à vous procurer mes anciens écrits. Nous n'aimons pas ces épreuves, et surtout en public : je le ferai pourtant une autre fois.

Remarque. On sait que les Esprits n'aiment pas les épreuves, et les demandes de cette nature ont toujours plus ou moins ce caractère, c'est sans doute pourquoi ils n'y obtempèrent presque jamais. Spontanément et au moment où nous nous y attendons le moins, ils nous donnent souvent les choses les plus surprenantes, les preuves que nous aurions sollicitées en vain ; mais il suffit presque toujours qu'on leur demande une chose pour qu'on ne l'obtienne pas, si surtout elle dénote un sentiment de curiosité. Les Esprits, et principalement les Esprits élevés, veulent nous prouver par là qu'ils ne sont pas à nos ordres.

La belle cordière fit spontanément écrire le lendemain ce qui suit, par le médium écrivain qui lui avait servi d'interprète.

« Je vais te dicter ce que je t'ai promis ; ce ne sont pas des vers, je n'en veux plus faire ; d'ailleurs je ne me souviens plus de ceux que je fis, et vous ne les goûteriez pas : ce sera de la plus modeste prose.

« Sur la terre j'ai vanté l'amour, la douceur et les bons sentiments : je parlais un peu de ce que je ne connaissais pas. Ici, ce n'est pas de l'amour qu'il faut, c'est une charité large, austère, éclairée ; une charité forte et constante qui n'a qu'un exemple sur la terre.

« Pensez, ô hommes ! qu'il dépend de vous d'être heureux et de faire de votre monde l'un des plus avancés du ciel : vous n'avez qu'à faire taire haines et inimitiés, qu'à oublier rancunes et colères, qu'à perdre orgueil et vanité. Laissez tout cela comme un fardeau qu'il vous faudra abandonner tôt ou tard. Ce fardeau est pour vous un trésor sur la terre, je le sais ; c'est pourquoi vous auriez du mérite à le délaisser et à le perdre, mais dans le ciel ce fardeau devient un obstacle à votre bonheur. Croyez-moi donc : hâtez vos progrès, le bonheur qui vient de Dieu est la vraie félicité. Où trouverez-vous des plaisirs qui vaillent les joies qu'il donne à ses élus, à ses anges ?

« Dieu aime les hommes qui cherchent à avancer dans sa voie, comptez donc sur son appui. N'avez-vous pas confiance en lui ? Le croyez-vous donc parjure, que vous ne vous livrez pas à lui entièrement, sans restriction ? Malheureusement vous ne voulez pas entendre, ou peu d'entre vous entendent ; vous préférez le jour au lendemain ; votre vue bornée borne vos sentiments, votre coeur et votre âme, et vous souffrez pour avancer, au lieu d'avancer naturellement et facilement par le chemin du bien, par votre propre volonté, car la souffrance est le moyen que Dieu emploie pour vous moraliser. Que n'évitez-vous cette route sûre, mais terrible pour le voyageur. Je finirai en vous exhortant à ne plus regarder la mort comme un fléau, mais comme la porte de la vraie vie et du vrai bonheur.

LOUISE CHARLY. »

 

 

Variétés

 

Monomanie

On lit dans la Gazette de Mons : « Un individu atteint de monomanie religieuse, séquestré depuis sept ans dans l'établissement de M. Stuart, et qui jusque-là s'était montré d'un naturel fort doux, était parvenu à tromper la vigilance de ses gardiens et à s'emparer d'un couteau. Ceux-ci n'avant pu se faire remettre cette arme, informèrent le directeur de ce qui se passait.

« M. Stuart se rendit aussitôt auprès de ce furieux, et, ne consultant que son courage, il voulut le désarmer ; mais à peine avait-il fait quelques pas à la rencontre du fou, que celui-ci se rua sur lui avec la rapidité de l'éclair et le frappa à coups redoublés. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à se rendre maître du meurtrier.

« Des sept blessures dont M. Stuart était atteint, une était mortelle : celle qu'il avait reçue au bas-ventre ; et lundi, à trois heures et demie, il succombait aux suites d'une hémorragie qui s'était déclarée dans cette cavité. »

Que dirait-on si cet individu eût été atteint d'une monomanie spirite, ou même si, dans sa folie, il eût parlé des Esprits ? Et pourtant cela se pourrait, puisqu'il y a bien des monomanies religieuses, et que toutes les sciences ont fourni leur contingent. Que pourrait-on raisonnablement en conclure contre le spiritisme, sinon que, par suite de la fragilité de son organisation, l'homme peut s'exalter sur ce point comme sur tant d'autres ? Le moyen de prévenir cette exaltation n'est pas de combattre l'idée ; autrement on courrait risque de voir se renouveler les prodiges des Cévennes. Si jamais on organisait une croisade contre le spiritisme, on le verrait se propager de plus belle ; car, comment s'opposer à un phénomène qui n'a ni lieu ni temps de prédilection ; qui peut se reproduire dans tous les pays, dans toutes les familles, dans l'intimité, dans le secret le plus absolu mieux encore qu'en public ! Le moyen de prévenir les inconvénients, nous l'avons dit dans notre Instruction pratique, c'est de le faire comprendre de telle sorte qu'on n'y voie plus qu'un phénomène naturel, même dans ce qu'il offre de plus extraordinaire.

Une Question de priorité en fait de Spiritisme

 

Un de nos abonnés, M. Ch. Renard, de Rambouillet, nous adresse la lettre suivante :

« Monsieur et digne frère en spiritisme, je lis ou plutôt je dévore avec un plaisir indicible les numéros de votre Revue à mesure que je les reçois. Cela n'est pas étonnant de ma part, vu que mes parents étaient devins de génération en génération. Une de mes grand et très grand-tantes avait même été condamnée au feu par contumace pour crime de Vauldrie et d'assistante au sabbat ; elle n'évita la brûlure qu'en se réfugiant chez une de ses soeurs, abbesse de religieuses cloîtrées. Cela fait que j'ai hérité de quelques bribes des sciences occultes, ce qui ne m'a pas empêché de passer par la croyance, si foi il y a, au matérialisme, et par le scepticisme. Enfin fatigué, malade de négation, les oeuvres du célèbre extatique Swedenborg m'ont ramené au vrai et au bien ; devenu moi-même extatique, je me suis assuré ad vivum des vérités que les Esprits matérialisés de notre globe ne peuvent comprendre. J'ai eu des communications de toutes sortes ; des faits de visibilité, de tangibilité, d'apports d'objets perdus, etc. Auriez-vous, bon frère, la bonté d'insérer la note ci-après dans un de vos numéros ; ce n'est certes pas par amour-propre, mais à cause de ma qualité de Français.

« Les petites causes produisent parfois de grands effets. Vers 1840, j'avais fait connaissance avec M. Cahagnet, tourneur ébéniste, venu à Rambouillet pour raison de santé. Cet ouvrier hors ligne par son intelligence, je l'appréciai et l'initiai au magnétisme humain ; je lui dis un jour : J'ai presque la certitude qu'un somnambule lucide est apte à voir les âmes des décédés et à lier conversation avec eux ; il fut étonné. Je l'engageai à faire cette expérience lorsqu'il aurait un lucide ; il réussit et publia un premier volume d'expériences nécromantiques suivi d'autres volumes et brochures qui furent traduits en Amérique sous le titre de Télégraphe céleste. Ensuite l'extatique Davis publia ses visions ou excursions dans le monde spirite. Franklin fit sur les dématérialisés des recherches qui aboutirent à des manifestations et à des communications plus faciles qu'autrefois. Les premières personnes qu'il médiatisa aux Etats Unis furent une dame veuve Fox et ses deux demoiselles. Il y a une coïncidence assez singulière entre ce nom et le mien, puisque le mot anglais fox signifie renard.

« Depuis assez longtemps les Esprits m'avaient dit que l'on pouvait communiquer avec les Esprits des autres globes et en recevoir des dessins et des descriptions. J'exposai cette chose à M. Cahagnet, mais il ne fut pas plus loin que notre satellite.

« Je suis, etc.

CH. RENARD. »

 

Remarque. La question de priorité en matière de spiritisme est sans contredit une question secondaire ; mais il n'en est pas moins remarquable que depuis l'importation des phénomènes américains, une foule de faits authentiques, ignorés du public, ont révélé la production de phénomènes semblables soit en France, soit dans d'autres contrées de l'Europe à une époque contemporaine ou antérieure. Il est à notre connaissance que beaucoup de personnes s'occupaient de communications spirites bien avant qu'il ne fût question des tables tournantes, et nous en avons la preuve par des dates certaines. M. Renard paraît être de ce nombre, et selon lui ses essais n'auraient pas été étrangers à ceux qui ont été faits en Amérique. Nous enregistrons son observation comme intéressant l'histoire du spiritisme et pour prouver une fois de plus que cette science a ses racines dans le monde entier, ce qui ôte à ceux qui voudraient lui opposer une barrière toute chance de réussite. Si on l'étouffe sur un point, elle renaîtra plus vivace en cent autres jusqu'au moment où le doute n'étant plus permis, elle prendra son rang parmi les croyances usuelles ; il faudra bien alors que bon gré, mal gré, ses adversaires en prennent leur parti.

 

 

Conclusion de l'année 1858

Aux lecteurs de la Revue spirite.

 

La revue spirite vient d'accomplir sa première année, et nous sommes heureux d'annoncer que son existence étant désormais assurée par le nombre de ses abonnés qui augmente chaque jour, elle poursuivra le cours de ses publications. Les témoignages de sympathie que nous recevons de toutes parts, le suffrage des hommes les plus éminents par leur savoir et par leur position sociale, sont pour nous un puissant encouragement dans la tâche laborieuse que nous avons entreprise ; que ceux donc qui nous ont soutenus dans l'accomplissement de notre oeuvre, reçoivent ici le témoignage de toute notre gratitude. Si nous n'avions rencontré ni contradictions, ni critiques, ce serait un fait inouï dans les fastes de la publicité, alors surtout qu'il s'agit d'émissions d'idées aussi nouvelles ; mais si nous devons nous étonner d'une chose, c'est d'en avoir rencontré si peu en comparaison des marques d'approbation qui nous ont été données, et ceci est dû, bien moins sans doute, au mérite de l'écrivain qu'à l'attrait du sujet même que nous traitons, au crédit qu'il prend chaque jour jusque dans les plus hautes régions de la société ; nous le devons aussi, nous en sommes convaincus, à la dignité que nous avons toujours conservée vis-à-vis de nos adversaires, laissant le public juge entre la modération d'une part, et l'inconvenance de l'autre. Le spiritisme marche à pas de géant dans le monde entier ; tous les jours il rallie quelques dissidents par la force des choses, et si, pour notre part, nous pouvons jeter quelques grains dans la balance de ce grand mouvement qui s'opère et qui marquera notre époque comme une ère nouvelle, ce ne serait pas en froissant, en heurtant de front ceux-là même que l'on vent ramener ; c'est par le raisonnement qu'on se fait écouter et non par des injures. Les Esprits supérieurs qui nous assistent nous donnent à cet égard le précepte et l'exemple ; il serait indigne d'une doctrine qui ne prêche qu'amour et bienveillance de s'abaisser jusqu'à l'arène de la personnalité ; nous laissons ce rôle à ceux qui ne la comprennent pas. Rien ne nous fera donc dévier de la ligne que nous avons suivie, du calme et du sang-froid que nous ne cesserons d'apporter dans l'examen raisonné de toutes les questions, sachant que par là nous faisons plus de partisans sérieux au spiritisme que par l'aigreur et l'acrimonie.

Dans l'introduction que nous avons publiée en tête de notre premier numéro, nous avons tracé le plan que nous nous proposions de suivre : citer les faits, mais aussi les scruter et y porter le scalpel de l'observation ; les apprécier et en déduire les conséquences. Au début, toute l'attention s'est concentrée sur les phénomènes matériels, qui alimentaient alors la curiosité publique, mais la curiosité n'a qu'un temps ; une fois satisfaite, on en laisse l'objet, comme un enfant laisse son jouet. Les esprits nous dirent alors : « Ceci est la première période, elle passera bientôt pour faire place à des idées plus élevées ; de nouveaux faits vont se révéler qui en marqueront une nouvelle, la période philosophique, et la doctrine grandira en peu de temps, comme l'enfant qui quitte son berceau. Ne vous inquiétez pas des railleries, les railleurs seront raillés eux-mêmes, et vous trouverez demain de zélés défenseurs parmi vos plus ardents adversaires d'aujourd'hui. Dieu veut qu'il en soit ainsi, et nous sommes chargés d'exécuter sa volonté ; le mauvais vouloir de quelques hommes ne prévaudra pas contre elle ; l'orgueil de ceux qui veulent en savoir plus que lui, sera abaissé. »

Nous sommes loin, en effet, des tables tournantes qui n'amusent plus guère, parce qu'on se lasse de tout ; il n'y a que ce qui parle à notre jugement dont on ne se fatigue pas, et le spiritisme vogue à pleines voiles dans sa seconde période ; chacun a compris que c'est tout une science qui se fonde, tout une philosophie, tout un nouvel ordre d'idées ; il fallait suivre ce mouvement, y contribuer même, sous peine d'être bientôt débordé ; voilà pourquoi nous nous sommes efforcé de nous maintenir à cette hauteur sans nous renfermer dans les étroites limites et d'un bulletin anecdotique. En s'élevant au rang de doctrine philosophique, le spiritisme a conquis d'innombrables adhérents, parmi ceux même qui n'ont été témoins d'aucun fait matériel ; c'est que l'homme aime ce qui parle à sa raison, ce dont il peut se rendre compte, et qu'il trouve dans la philosophie spirite autre chose qu'un amusement, quelque chose qui comble, en lui, le vide poignant de l'incertitude. En pénétrant dans le monde extra-corporel par la voie de l'observation, nous avons voulu y faire pénétrer nos lecteurs, et le leur faire comprendre ; c'est à eux de juger si nous avons atteint notre but. Nous poursuivrons donc notre tâche pendant l'année qui va commencer et que tout annonce devoir être féconde. De nouveaux faits d'un ordre étrange surgissent à ce moment et nous révèlent de nouveaux mystères ; nous les enregistrerons soigneusement, et nous y chercherons la lumière avec autant de persévérance que par le passé, car tout présage que le spiritisme va entrer dans une nouvelle phase plus grandiose et plus sublime encore.

ALLAN KARDEC.

 

NOTA. L'abondance des matières nous oblige à renvoyer au prochain numéro la suite de notre article, sur la Pluralité des existences et celle du conte de Frédéric Soulié.

ALLAN KARDEC

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Catégorie : Revue spirite 1958

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