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 Revue spirite 1958 (act IV)

1/4/2009

Juillet 1858

 

L'Envie

Dissertation morale dictée par l'Esprit de saint Louis à M. D...

 

Saint Louis nous avait promis, pour une des séances de la Société, une dissertation sur l'Envie. M. D..., qui commençait à devenir médium, et qui doutait encore un peu, non de la doctrine dont il est un des plus fervents adeptes, et qui la comprend dans son essence, c'est-à-dire au point de vue moral, mais de la faculté qui se révélait en lui, évoqua saint Louis en son nom particulier, et lui adressa la question suivante :

- Voudriez-vous dissiper mes doutes, mes inquiétudes, sur ma puissance médianimique, en écrivant, par mon intermédiaire, la dissertation que vous avez promise à la Société pour le mardi 1° juin ?

R. Oui ; pour te tranquilliser, je le veux bien.

C'est alors que le morceau suivant lui fut dicté. Nous ferons remarquer que M. D... s'adressait à saint Louis avec un coeur pur et sincère, sans arrière-pensée, condition indispensable pour toute bonne communication. Ce n'était point une épreuve qu'il faisait : il ne doutait que de lui même, et Dieu a permis qu'il fût satisfait pour lui donner les moyens de se rendre utile. M. D... est aujourd'hui un des médiums les plus complets, non seulement par une grande facilité d'exécution, mais par son aptitude à servir d'interprète à tous les Esprits, même à ceux de l'ordre le plus élevé qui s'expriment facilement et volontiers par son intermédiaire. Ce sont là, surtout, les qualités que l'on doit rechercher dans un médium, et que celui-ci peut toujours acquérir avec la patience, la volonté et l'exercice. M. D... n'a pas eu besoin de beaucoup de patience ; il y avait en lui la volonté et la ferveur jointes à une aptitude naturelle. Quelques jours ont suffi pour porter sa faculté au plus haut degré. Voici la dictée qui lui a été faite sur l'Envie :

« Voyez cet homme : son esprit est inquiet, son malheur terrestre est à son comble ; il envie l'or, le luxe, le bonheur apparent ou fictif de ses semblables ; son coeur est ravagé, son âme sourdement consumée par cette lutte incessante de l'orgueil, de la vanité non satisfaite ; il porte avec lui, dans tous les instants de sa misérable existence, un serpent qu'il réchauffe, qui lui suggère sans cesse les plus fatales pensées : « Aurai-je cette volupté, ce bonheur ? cela m'est dû pourtant comme à ceux-ci ; je suis homme comme eux ; pourquoi serais-je déshérité ? » Et il se débat dans son impuissance, en proie à l'affreux supplice de l'envie. Heureux encore si ces funestes idées ne le portent pas sur la pente d'un gouffre. Entré dans cette voie, il se demande s'il ne doit pas obtenir par la violence ce qu'il croit lui être dû ; s'il n'ira pas étaler à tous les yeux le mal hideux qui le dévore. Si ce malheureux avait seulement regardé au-dessous de sa position, il aurait vu le nombre de ceux qui souffrent sans se plaindre, tout en bénissant le Créateur ; car le malheur est un bienfait dont Dieu se sert pour faire avancer sa pauvre créature vers son trône éternel.

Faites votre bonheur et votre vrai trésor sur la terre des oeuvres de charité et de soumission qui doivent seules vous faire admettre dans le sein de Dieu : ces oeuvres du bien feront votre joie et votre félicité éternelles ; l'Envie est une des plus laides et des plus tristes misères de votre globe ; la charité et la constante émission de la foi feront disparaître tous ces maux qui s'en iront un à un, à mesure que les hommes de bonne volonté qui viendront après vous se multiplieront. Amen. »

 

Une nouvelle découverte photographique

 

Plusieurs journaux ont rapporté le fait suivant :

« M. Badet, mort le 12 novembre dernier, après une maladie de trois mois, avait coutume, dit l'Union bourguignonne, de Dijon, chaque fois que ses forces le lui permettaient, de se placer à une fenêtre du premier étage, la tête constamment tournée du côté de la rue, afin de se distraire par la vue des passants. Il y a quelques jours, Mme Peltret, dont la maison est en face de celle de Mme veuve Badet, aperçut à la vitre de cette fenêtre, M. Badet lui-même, avec son bonnet de coton, sa figure amaigrie, etc., enfin tel qu'elle l'avait vu pendant sa maladie. Grande fut son émotion, pour ne pas dire plus. Elle appela non seulement ses voisins, dont le témoignage pouvait être suspecté, mais encore des hommes sérieux, qui aperçurent bien distinctement l'image de M. Badet sur la vitre de la fenêtre où il avait coutume de se placer. On montra aussi cette image à la famille du défunt, qui sur-le-champ fit disparaître la vitre.

« Il reste toutefois bien constaté que la vitre avait pris l'empreinte de la figure du malade, qui s'y est trouvée comme daguerréotypée, phénomène qu'on pourrait expliquer si, du côté opposé à la fenêtre, il y en eût eu une autre par où les rayons solaires eussent pu arriver à M. Badet ; mais il n'en est rien : la chambre n'avait qu'une seule croisée. Telle est la vérité toute nue sur ce fait étonnant, dont il convient de laisser l'explication aux savants. »

Nous avouons qu'à la lecture de cet article, notre premier sentiment a été de lui donner la qualification vulgaire dont on gratifie les nouvelles apocryphes, et nous n'y avons attaché aucune importance. Peu de jours après, M. Jobard, de Bruxelles, nous écrivait ce qui suit :

« A la lecture du fait suivant (celui que nous venons de citer) qui s'est passé dans mon pays, sur un de mes parents, j'ai haussé les épaules en voyant le journal qui le rapporte en renvoyer l'explication aux savants, et cette brave famille enlever la vitre à travers laquelle Badet regardait les passants. Evoquez-le pour voir ce qu'il en pense. »

Cette confirmation du fait par un homme du caractère de M. Jobard, dont tout le monde connaît le mérite et l'honorabilité, et cette circonstance particulière qu'un de ses parents en était le héros, ne pouvaient nous laisser de doute sur la véracité. Nous avons en conséquence évoqué M. Badet dans la séance de la Société parisienne des études spirites, le mardi 15 juin 1858, et voici les explications qui en ont été la suite :

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de M. Badet, mort le 11 novembre dernier à Dijon, de se communiquer à nous. - R. Je suis là.

2. Le fait qui vous concerne et que nous venons de rappeler est-il vrai ? - R. Oui, il est vrai.

3. Pourriez-vous nous en donner l'explication ? - R. Il est des agents physiques inconnus maintenant, mais qui deviendront usuels plus tard. C'est un phénomène assez simple, et semblable à une photographie combinée avec des forces qui ne sont pas encore découvertes par vous.

4. Pourriez-vous hâter le moment de cette découverte par vos explications ? - R. Je le voudrais, mais c'est l'oeuvre d'autres Esprits et du travail humain.

5. Pourriez-vous reproduire une seconde fois le même phénomène ? - R. Ce n'est pas moi qui l'ai produit, ce sont les conditions physiques dont je suis indépendant.

6. Par la volonté de qui et dans quel but le fait a-t-il eu lieu ? - R. Il s'est produit quand j'étais vivant sans ma volonté ; un état particulier de l'atmosphère l'a révélé après.

Une discussion s'étant engagée entre les assistants sur les causes probables de ce phénomène, et plusieurs opinions étant émises sans qu'il fût adressé de questions à l'Esprit, celui-ci dit spontanément : Et l'électricité, et la galvanoplastie qui agissent aussi sur le périsprit, vous n'en tenez pas compte.

7. Il nous a été dit dernièrement que les Esprits n'ont pas d'yeux ; or, si cette image est la reproduction du périsprit, comment se fait-il qu'elle ait pu reproduire les organes de la vue ? - R. Le périsprit n'est pas l'Esprit ; l'apparence, ou périsprit, a des yeux, mais l'Esprit n'en a pas. Je vous ai bien dit, en parlant du périsprit, que j'étais vivant.

Remarque. En attendant que cette nouvelle découverte soit faite, nous lui donnerons le nom provisoire de photographie spontanée. Tout le monde regrettera que, par un sentiment difficile à comprendre, on ait détruit la vitre sur laquelle était reproduite l'image de M. Badet ; un aussi curieux monument eût pu faciliter les recherches et les observations propres à étudier la question. Peut-être a-t-on vu dans cette image l'oeuvre du diable ; en tous cas, si le diable est pour quelque chose dans cette affaire, c'est assurément dans la destruction de la vitre, car il est ennemi du progrès.

Considérations sur la photographie spontanée

 

Il résulte des explications ci-dessus que le fait en lui même n'est ni surnaturel ni miraculeux. Que de phénomènes sont dans le même cas, et ont dû, dans les temps d'ignorance, frapper les imaginations trop portées au merveilleux ! C'est donc un effet purement physique, qui présage un nouveau pas dans la science photographique.

Le périsprit, comme on le sait, est l'enveloppe semi-matérielle de l'Esprit ; ce n'est point seulement après la mort que l'Esprit en est revêtu ; pendant la vie, il est uni au corps : c'est le lien entre le corps et l'Esprit. La mort n'est que la destruction de l'enveloppe la plus grossière ; l'Esprit conserve la seconde, qui affecte l'apparence de la première, comme si elle en eût retenu l'empreinte. Le périsprit est généralement invisible, mais, dans certaines circonstances, il se condense et, se combinant avec d'autres fluides, devient perceptible à la vue, quelquefois même tangible ; c'est lui qu'on voit dans les apparitions.

Quelles que soient la subtilité et l'impondérabilité du périsprit, ce n'en est pas moins une sorte de matière, dont les propriétés physiques nous sont encore inconnues. Dès lors qu'il est matière, il peut agir sur la matière ; cette action est patente dans les phénomènes magnétiques ; elle vient de se révéler sur les corps inertes par l'empreinte que l'image de M. Badet a laissée sur la vitre. Cette empreinte a eu lieu de son vivant ; elle s'est conservée après sa mort ; mais elle était invisible ; il a fallu, à ce qu'il semble, l'action fortuite d'un agent inconnu, probablement atmosphérique, pour la rendre apparente. Qu'y aurait-il là d'étonnant ? Ne sait-on pas qu'on fait disparaître et revivre à volonté les images daguerriennes ? Nous citons cela comme comparaison, sans prétendre à la similitude des procédés. Ainsi, ce serait le périsprit du sieur Badet qui, en s'émanant du corps de ce dernier, aurait à la longue, et sous l'empire de circonstance inconnues, exercé une véritable action chimique sur la substance vitreuse, analogue à celle de la lumière. La lumière et l'électricité doivent incontestablement jouer un grand rôle dans ce phénomène. Reste à savoir quels sont ces agents et ces circonstances ; c'est ce que l'on saura probablement plus tard, et ce ne sera pas une des découvertes les moins curieuse des temps modernes.

Si c'est un phénomène naturel, diront ceux qui nient tout, pourquoi est-ce la première fois qu'il se produit ? Nous leur demanderons à notre tour pourquoi les images daguerriennes ne sont fixées que depuis Daguerre, quoique ce ne soit pas lui qui ait inventé la lumière, ni les plaques de cuivre, ni l'argent, ni les chlorures ? On connaissait depuis longtemps les effets de la chambre noire ; une circonstance fortuite a mis sur la voie de la fixation, puis, le génie aidant, de perfection en perfection, on est arrivé aux chefs-d'oeuvre que nous voyons aujourd'hui. Il en sera probablement de même du phénomène étrange qui vient de se révéler ; et qui sait s'il ne s'est pas déjà produit, et s'il n'a pas passé inaperçu faute d'un observateur attentif ? La reproduction d'une image sur une vitre est un fait vulgaire, mais la fixation de cette image dans d'autres conditions que celles de la photographie, l'état latent de cette image, puis sa réapparition, voilà ce qui doit marquer dans les fastes de la science. Si l'on en croit les Esprits, nous devons nous attendre à bien d'autres merveilles dont plusieurs nous sont signalées par eux. Honneur donc aux savants assez modestes pour ne pas croire que la nature a tourné pour eux la dernière page de son livre.

Si ce phénomène s'est produit une fois, il doit pouvoir se reproduire. C'est probablement ce qui aura lieu quand on en aura la clef. En attendant, voici ce que racontait un des membres de la Société dans la séance dont nous parlons :

« J'habitais, dit-il, une maison à Montrouge ; on était en été, le soleil dardait par la fenêtre ; sur la table se trouvait une carafe pleine d'eau, et sous la carafe un petit paillasson ; tout à coup le paillasson prit feu. Si personne n'eût été là, un incendie pouvait avoir lieu sans qu'on en sût la cause. J'ai essayé cent fois de produire le même effet, et jamais je n'ai réussi. » La cause physique de l'inflammation est bien connue : la carafe a produit l'effet d'un verre ardent ; mais pourquoi n'a-t-on pas pu réitérer l'expérience ? C'est qu'indépendamment de la carafe et de l'eau, il y avait un concours de circonstances qui opéraient d'une manière exceptionnelle la concentration des rayons solaires : peut-être l'état de l'atmosphère, des vapeurs, les qualités de l'eau, l'électricité, etc., et tout cela, probablement, dans certaines proportions voulues ; d'où la difficulté de tomber juste dans les mêmes conditions, et l'inutilité des tentatives pour produire un effet semblable. Voilà donc un phénomène tout entier du domaine de la physique, dont on se rend parfaitement compte, quant au principe, et que pourtant on ne peut répéter à volonté. Viendra-t-il à la pensée du sceptique le plus endurci de nier le fait ? Assurément non. Pourquoi donc ces mêmes sceptiques nient-ils la réalité des phénomènes spirites (nous parlons des manifestations en général), parce qu'ils ne peuvent pas les manipuler à leur gré ? Ne pas admettre qu'en dehors du connu il puisse y avoir des agents nouveaux régis par des lois spéciales ; nier ces agents parce qu'ils n'obéissent pas aux lois que nous connaissons, c'est en vérité faire preuve de bien peu de logique et montrer un esprit bien étroit.

Revenons à l'image de M. Badet ; on fera sans doute, comme notre collègue avec sa carafe, de nombreux essais infructueux avant de réussir, et cela, jusqu'à ce qu'un hasard heureux ou l'effort d'un puissant génie ait donné la clef du mystère ; alors, cela deviendra probablement un art nouveau dont s'enrichira l'industrie. Nous entendons d'ici quantité de personnes se dire : mais il y a un moyen bien simple d'avoir cette clef : que ne la demande-t-on aux Esprits ? C'est ici le cas de relever une erreur dans laquelle tombent la plupart de ceux qui jugent la science spirite sans la connaître. Rappelons d'abord ce principe fondamental, que tous les Esprits sont loin, comme on l'a cru jadis, de tout savoir.

L'échelle spirite nous donne la mesure de leur capacité et de leur moralité, et l'expérience confirme chaque jour nos observations à ce sujet. Les Esprits ne savent donc pas tout, et il en est qui, à tous égards, sont bien inférieurs à certains hommes ; voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. L'Esprit de M. Badet, l'auteur involontaire du phénomène qui nous occupe, révèle, par ses réponses, une certaine élévation, mais non une grande supériorité ; il se reconnaît lui-même inhabile à en donner une explication complète : « Ce sera, dit-il, l'oeuvre d'autres Esprits et du travail humain. » Ces derniers mots sont tout un enseignement. En effet, il serait par trop commode de n'avoir qu'à interroger les Esprits pour faire les découvertes les plus merveilleuses ; où serait alors le mérite des inventeurs si une main occulte venait leur mâcher la besogne et leur épargner la peine de chercher ? Plus d'un, sans doute, ne se ferait pas scrupule de prendre un brevet d'invention en son nom personnel, sans mentionner le véritable inventeur. Ajoutons que de pareilles questions sont toujours faites dans des vues intéressées et par l'espoir d'une fortune facile, toutes choses qui sont de très mauvaises recommandations auprès des bons Esprits ; ceux-ci, d'ailleurs, ne se prêtent jamais à servir d'instruments pour un trafic. L'homme doit avoir son initiative, sans quoi il se réduit à l'état de machine ; il doit se perfectionner par le travail ; c'est une des conditions de son existence terrestre ; il faut aussi que chaque chose vienne en son temps et par les moyens qu'il plaît à Dieu d'employer : les Esprits ne peuvent détourner les voies de la Providence. Vouloir forcer l'ordre établi, c'est se mettre à la merci des Esprits moqueurs qui flattent l'ambition, la cupidité, la vanité, pour rire ensuite des déceptions dont ils sont cause. Très peu scrupuleux de leur nature, ils disent tout ce qu'on veut, donnent toutes les recettes qu'on leur demande, au besoin ils les appuieront de formules scientifiques, quitte à ce qu'elles aient tout au plus la valeur de celles des marchands d'orviétan. Que ceux donc qui ont cru que les Esprits allaient leur ouvrir des mines d'or se désabusent ; leur mission est plus sérieuse. « Travaillez, prenez de la peine, c'est le fond qui manque le moins, » a dit un célèbre moraliste dont nous donnerons bientôt un remarquable entretien d'outre-tombe ; à cette sage maxime, la doctrine spirite ajoute : C'est à ceux-là que les Esprits sérieux viennent en aide par les idées qu'ils leur suggèrent, ou par des conseils directs, et non aux paresseux qui veulent jouir sans rien faire, ni aux ambitieux qui veulent avoir le mérite sans la peine. Aide-toi, le ciel t'aidera.

 

L'Esprit frappeur de Bergzabern

Troisième article

Nous continuons à citer la brochure de M. Blanck, rédacteur du Journal de Bergzabern .

« Les faits que nous allons relater eurent lieu du vendredi 4 au mercredi 9 mars 1853 ; depuis, rien de semblable ne s'est produit. Philippine à cette époque ne couchait plus dans la chambre que l'on connaît : son lit avait été transféré dans la pièce voisine où il se trouve encore maintenant. Les manifestations ont pris un tel caractère d'étrangeté, qu'il est impossible d'admettre l'explication de ces phénomènes par l'intervention des hommes. Ils sont d'ailleurs si différents de ceux qui furent observés antérieurement, que toutes les suppositions premières ont été renversées.

On sait que dans la chambre où couchait la jeune fille, les chaises et les autres meubles avaient souvent été bouleversés, que les fenêtres s'étaient ouvertes avec fracas sous des coups redoublés. Depuis cinq semaines elle se tient dans la chambre commune, où, une fois la nuit venue et jusqu'au lendemain, il y a toujours de la lumière ; on peut donc parfaitement voir ce qui s'y passe. Voici le fait qui fut observé le vendredi 4 mars.

Philippine n'était pas encore couchée ; elle était au milieu d'un certain nombre de personnes qui s'entretenaient de l'Esprit frappeur, lorsque tout à coup le tiroir d'une table très grande et très lourde, placée dans la chambre, fut tiré et repoussé avec un grand bruit et une promptitude extraordinaire. Les assistants furent fort surpris de cette nouvelle manifestation ; dans le même moment la table elle-même se mit en mouvement dans tous les sens, et s'avança vers la cheminée près de laquelle Philippine était assise. Poursuivie pour ainsi dire par ce meuble, elle dut quitter sa place et s'enfuir dans le milieu de la chambre ; mais la table revint dans cette direction et s'arrêta à un demi-pied du mur. On la remit à sa place ordinaire, d'où elle ne bougea plus ; mais des bottes qui se trouvaient dessous, et que tout le monde put voir, furent lancées au milieu de la chambre, au grand effroi des personnes présentes. L'un des tiroirs recommença à glisser dans ses coulisses, s'ouvrant et se refermant par deux fois, d'abord très vivement, puis de plus en plus lentement ; lorsqu'il était entièrement ouvert, il lui arrivait d'être secoué avec fracas. Un Paquet de tabac laissé sur la table changeait de place à chaque instant. Le frappement et le grattement se firent entendre dans la table. Philippine, qui jouissait alors d'une très bonne santé, se tenait au milieu de la réunion et ne paraissait nullement inquiète de toutes ces étrangetés, qui se renouvelaient chaque soir depuis le vendredi ; mais le dimanche elles furent encore plus remarquables.

Le tiroir fut plusieurs fois violemment tiré et refermé. Philippine, après avoir été dans son ancienne chambre à coucher, revint subitement prise du sommeil magnétique, se laissa tomber sur un siège, où le grattement se fit plusieurs fois entendre. Les mains de l'enfant étaient sur ses genoux et la chaise se mouvait tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière. On voyait les pieds de devant du siège se lever, tandis que la chaise se balançait dans un équilibre étonnant sur les pieds de derrière. Philippine ayant été transportée au milieu de la chambre, il fut plus facile d'observer ce nouveau phénomène. Alors, au commandement, la chaise tournait, avançait ou reculait plus ou moins vite, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Pendant cette danse singulière, les pieds de l'enfant, comme paralysés, traînaient à terre ; celle-ci se plaignit de maux de tête par des gémissements et en portant à diverses reprises la main à son front ; puis, s'étant réveillée tout à coup, elle se mit à regarder de tous côtés, ne pouvant comprendre sa situation : son malaise l'avait quittée. Elle se coucha ; alors les coups et le grattement qui s'étaient produits dans la table se firent entendre dans le lit avec force et d'une façon joyeuse.

Quelque temps auparavant, une sonnette ayant fait entendre des sons spontanés, on eut l'idée d'en attacher une au lit, aussitôt elle se mit à tinter et à s'agiter. Ce qu'il y eut de plus curieux dans cette circonstance, c'est que, le lit étant soulevé et déplacé, la sonnette resta immobile et muette. Vers minuit environ tout bruit cessa, et l'assemblée se retira.

Le lundi soir, 15 mai, on fixa au lit une grosse sonnette ; aussitôt elle fit entendre un bruit assourdissant et désagréable. Le même jour, dans l'après-midi, les fenêtres et la porte de la chambre à coucher s'étaient ouvertes, mais silencieusement.

Nous devons rapporter aussi que la chaise sur laquelle Philippine s'était assise le vendredi et le samedi, ayant été portée par le père Senger au milieu de la chambre, paraissait beaucoup plus légère que de coutume : on eût dit qu'une force invisible la soutenait. Un des assistants, voulant la pousser, n'éprouva aucune résistance : la chaise paraissait glisser d'elle-même sur le sol.

L'Esprit frappeur resta silencieux pendant les trois jours : jeudi, vendredi et samedi saints. Ce ne fût que le jour de Pâques que ses coups recommencèrent avec le son des cloches, coups rythmés qui composaient un air. Le 1° avril les troupes, changeant de garnison, quittèrent la ville musique en tête. Lorsqu'elles passèrent devant la maison Senger, l'Esprit frappeur exécuta à sa manière, contre le lit, le même morceau qu'on jouait dans la rue. Quelque temps avant on avait entendu dans la chambre comme les pas d'une personne, et comme si l'on eût jeté du sable sur les planches.

Le gouvernement du Palatinat s'est préoccupé des faits que nous venons de rapporter, et proposa au père Senger de placer son enfant dans une maison de santé à Frankenthal, proposition qui fut acceptée. Nous apprenons que dans sa nouvelle résidence, la présence de Philippine a donné lieu aux prodiges de Bergzabern, et que les médecins de Frankenthal, pas plus que ceux de notre ville, n'en peuvent déterminer la cause. Nous sommes informés en outre que les médecins ont seuls accès auprès de la jeune fille. Pourquoi a-t-on pris cette mesure ? Nous l'ignorons, et nous ne nous permettrons pas de la blâmer ; mais si ce qui y a donné lieu n'est pas le résultat de quelque circonstance particulière, nous croyons qu'on aurait pu laisser pénétrer près de l'intéressante enfant, sinon tout le monde, au moins les personnes recommandables. »

Remarque. - Nous n'avons eu connaissance des différents faits que nous avons rapportés que par la relation qu'en a publiée M. Blanck ; mais une circonstance vient de nous mettre en rapport avec une des personnes qui ont le plus figuré dans toute cette affaire, et qui a bien voulu nous fournir à ce sujet des documents circonstanciés du plus haut intérêt. Nous avons également eu, par l'évocation, des explications fort curieuses et fort instructives sur cet Esprit frappeur lui-même qui s'est manifesté à nous. Ces documents nous étant parvenus trop tard, nous en ajournons la publication au prochain numéro.

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

Le Tambour de la Bérésina

Quelques personnes étant réunies chez nous à l'effet de constater certaines manifestations, les faits suivants se produisirent pendant plusieurs séances et donnèrent lieu à l'entretien que nous allons rapporter, et qui présente un haut intérêt au point de vue de l'étude.

L'Esprit se manifesta par des coups frappés, non avec le pied de la table, mais dans le tissu même du bois. L'échange de pensées qui eut lieu en cette circonstance entre les assistants et l'être invisible ne permettait pas de douter de l'intervention d'une intelligence occulte. Outre les réponses faites à diverses questions, soit par oui et par non, soit au moyen de la typtologie alphabétique, les coups battaient à volonté une marche quelconque, le rythme d'un air, imitaient la fusillade et la canonnade d'une bataille, le bruit du tonnelier, du cordonnier, faisaient l'écho avec une admirable précision, etc. Puis eut lieu le mouvement d'une table et sa translation sans aucun contact des mains, les assistants se tenant écartés ; un saladier ayant été placé sur la table, au lieu de tourner, se mit à glisser en ligne droite, également sans le contact des mains. Les coups se faisaient entendre pareillement dans divers meubles de la chambre, quelquefois simultanément, d'autres fois comme s'ils se fussent répondus.

L'Esprit paraissait avoir une prédilection marquée pour les batteries de tambour, car il y revenait à chaque instant sans qu'on les lui demandât ; souvent à certaines questions, au lieu de répondre, il battait la générale ou le rappel. Interrogé sur plusieurs particularités de sa vie, il dit s'appeler Célima, être né a Paris, mort depuis quarante-cinq ans, et avoir été tambour.

Parmi les assistants, outre le médium spécial à influences physiques qui servait aux manifestations, il y avait un excellent médium écrivain qui put servir d'interprète à l'Esprit, ce qui permit d'obtenir des réponses plus explicites. Ayant confirmé, par la psychographie, ce qu'il avait dit au moyen de la typtologie sur son nom, le lieu de sa naissance et l'époque de sa mort, on lui adressa la série des questions suivantes, dont les réponses offrent plusieurs traits caractéristiques et qui corroborent certaines parties essentielles de la théorie.

1. Ecris-nous quelque chose, ce que tu voudras ? - R. Ran plan plan, ran plan plan.

2. Pourquoi écris-tu cela ? - R. J'étais tambour.

3. Avais-tu reçu quelque instruction ? - R. Oui.

4. Où as-tu fait tes études ? - R. Aux Ignorantins.

5. Tu nous parais être jovial ? - R. Je le suis beaucoup.

6. Tu nous as dit une fois que, de ton vivant, tu aimais un peu trop à boire ; est-ce vrai ? - R. J'aimais tout ce qui était bon.

7. Etais-tu militaire ? - R. Mais oui, puisque j'étais tambour.

8. Sous quel gouvernement as-tu servi ? - R. Sous Napoléon le Grand.

9. Peux-tu nous citer une des batailles auxquelles tu as assisté ? - R. La Bérésina.

10. Est-ce là que tu es mort ? - R. Non.

11. Etais-tu à Moscou ? - R. Non.

12. Où es-tu mort ? - R. Dans les neiges.

13. Dans quel corps servais-tu ? - R. Dans les fusiliers de la garde.

14. Aimais-tu bien Napoléon le Grand ? - R. Comme nous l'aimions tous, sans savoir pourquoi.

15. Sais-tu ce qu'il est devenu depuis sa mort ? - R. Je ne me suis plus occupé que de moi depuis ma mort.

16. Es-tu réincarné ? - R. Non, puisque je viens causer avec vous.

17. Pourquoi te manifestes-tu par des coups sans qu'on t'ait appelé ? - R. Il faut faire du bruit pour ceux dont le coeur ne croit pas. Si vous n'en avez pas assez, je vais vous en donner encore.

18. Est-ce de ta propre volonté que tu es venu frapper, ou bien un autre Esprit t'a-t-il forcé de le faire ? - R. C'est de ma bonne volonté que je viens ; il y en a bien un que vous appelez Vérité qui peut m'y forcer aussi ; mais il y a longtemps que j'avais voulu venir.

19. Dans quel but voulais-tu venir ? - R. Pour m'entretenir avec vous ; c'est ce que je voulais ; mais il y avait quelque chose qui m'en empêchait. J'y ai été forcé par un Esprit familier de la maison qui m'a engagé à me rendre utile aux personnes qui me demanderaient de faire des réponses. - Cet Esprit a donc beaucoup de pouvoir, puisqu'il commande ainsi aux autres Esprits ? - R. Plus que vous ne croyez, et il n'en use que pour le bien.

Remarque. L'Esprit familier de la maison se fait connaître sous le nom allégorique de la Vérité, circonstance ignorée du médium.

20. Qu'est-ce qui t'en empêchait ? - R. Je ne sais pas ; quelque chose que je ne comprends pas.

21. Regrettes-tu la vie ? - R. Non, je ne regrette rien.

22. Laquelle préfères-tu de ton existence actuelle ou de ton existence terrestre ? - R. Je préfère l'existence des Esprits à l'existence du corps.

23. Pourquoi cela ? - R. Parce qu'on est bien mieux que sur la terre ; c'est le purgatoire sur la terre, et tout le temps que j'y ai vécu, je désirais toujours la mort.

24. Souffres-tu dans ta nouvelle situation ? - R. Non ; mais je ne suis pas encore heureux.

25. Serais-tu satisfait d'avoir une nouvelle existence corporelle ? - R. Oui, parce que je sais que je dois monter.

26. Qui te l'a dit ? - R. Je le sens bien.

27. Seras-tu bientôt réincarné ? - R. Je ne sais pas.

28. Vois-tu d'autres Esprits autour de toi ? - R. Oui, beaucoup.

29. Comment sais-tu que ce sont des Esprits ? - R. Entre nous, nous nous voyons tels que nous sommes.

30. Sous quelle apparence les vois-tu ? - R. Comme on peut voir des Esprits, mais non par les yeux.

31. Et toi, sous quelle forme es-tu ici ? - R. Sous celle que j'avais de mon vivant ; c'est-à-dire en tambour.

32. Et les autres Esprits, les vois-tu sous la forme qu'ils avaient de leur vivant ? - R. Non, nous ne prenons une apparence que lorsque nous sommes évoqués, autrement nous nous voyons sans forme.

33. Nous vois-tu aussi nettement que si tu étais vivant ? - R. Oui, parfaitement.

34. Est-ce par les yeux que tu nous vois ? - R. Non ; nous avons une forme, mais nous n'avons pas de sens ; notre forme n'est qu'apparente.

Remarque. - Les Esprits ont assurément des sensations, puisqu'ils perçoivent, autrement ils seraient inertes ; mais leurs sensations ne sont point localisées comme lorsqu'ils ont un corps : elles sont inhérentes à tout leur être.

35. Dis-nous positivement à quelle place tu es ici ? - R. Je suis près de la table, entre le médium et vous.

36. Quand tu frappes, es-tu sous la table, ou dessus, ou dans l'épaisseur du bois ? - R. Je suis à côté ; je ne me mets pas dans le bois : il suffit que je touche la table.

37. Comment produis-tu les bruits que tu fais entendre ? - R. Je crois que c'est par une sorte de concentration de notre force.

38. Pourrais-tu nous expliquer la manière dont se produisent les différents bruits que tu imites, les grattements, par exemple ? - R. Je ne saurais trop préciser la nature des bruits ; c'est difficile à expliquer. Je sais que je gratte, mais je ne puis expliquer comment je produis ce bruit que vous appelez grattement.

39. Pourrais-tu produire les mêmes bruits avec tout médium quelconque ? - R. Non, il y a des spécialités dans tous les médiums ; tous ne peuvent pas agir de la même façon.

40. Vois-tu parmi nous quelqu'un, autre que le jeune S... (le médium à l'influence physique par lequel cet Esprit se manifeste), qui pourrait t'aider à produire les mêmes effets ? - R. Je n'en vois pas pour le moment ; avec lui je suis très disposé à le faire.

41. Pourquoi avec lui plutôt qu'avec un autre ? - R. Parce que je le connais davantage, et qu'ensuite il est plus apte qu'un autre à ce genre de manifestations.

42. Le connaissais-tu d'ancienne date ; avant son existence actuelle ? - R. Non ; je ne le connais que depuis peu de temps ; j'ai été en quelque sorte attiré vers lui pour en faire mon instrument.

43. Quand une table se soulève en l'air sans point d'appui, qu'est-ce qui la soutient ? - R. Notre volonté qui lui a ordonné d'obéir, et aussi le fluide que nous lui transmettons.

Remarque. - Cette réponse vient à l'appui de la théorie qui nous a été donnée, et que nous avons rapportée dans les n° 5 et 6 de cette Revue, sur la cause des manifestations physiques.

44. Pourrais-tu le faire ? - R. je le pense ; j'essayerai lorsque le médium sera venu. (Il était absent en ce moment.)

45. De qui cela dépend-il ? - R. Cela dépend de moi, puisque je me sers du médium comme instrument.

46. Mais la qualité de l'instrument n'est-elle pas pour quelque chose ? - R. Oui, elle m'aide beaucoup, puisque j'ai dit que je ne pouvais le faire avec d'autres aujourd'hui.

Remarque. - Dans le courant de la séance on essaya l'enlèvement de la table, mais on ne réussit pas, probablement parce qu'on n'y mit pas assez de persévérance ; il y eut des efforts évidents et des mouvements de translation sans contact ni imposition des mains. Au nombre des expériences qui furent faites, fut celle de l'ouverture de la table à l'endroit des rallonges ; cette table offrant beaucoup de résistance par sa mauvaise construction, on la tenait d'un côté, tandis que l'Esprit tirait de l'autre et la faisait ouvrir.

47. Pourquoi, l'autre jour, les mouvements de la table s'arrêtaient-ils chaque fois que l'un de nous prenait la lumière pour regarder dessous ? - R. Parce que je voulais punir votre curiosité.

48. De quoi t'occupes-tu dans ton existence d'Esprit, car enfin tu ne passes pas ton temps à frapper ? - R. J'ai souvent des missions à remplir ; nous devons obéir à des ordres supérieurs, et surtout lorsque nous avons du bien à faire par notre influence sur les humains.

49. Ta vie terrestre n'a sans doute pas été exempte de fautes ; les reconnais-tu maintenant ? - R. Oui, je les expie justement en restant stationnaire parmi les Esprits inférieurs ; je ne pourrai me purifier davantage que lorsque je prendrai un autre corps.

50. Quand tu faisais entendre des coups dans un autre meuble en même temps que dans la table, est-ce toi qui les produisais ou un autre Esprit ? - R. C'était moi.

51. Tu étais donc seul ? - R. Non, mais je remplissais seul la mission de frapper.

52. Les autres Esprits qui étaient là t'aidaient-ils à quelque chose ? - R. Non pour frapper, mais pour parler.

53. Alors ce n'étaient pas des Esprits frappeurs ? - R. Non, la Vérité n'avait permis qu'à moi de frapper.

54. Les Esprits frappeurs ne se réunissent-ils pas quelquefois en nombre afin d'avoir plus de puissance pour produire certains phénomènes ? - R. Oui, mais pour ce que je voulais faire je pouvais suffire seul.

55. Dans ton existence spirite, es-tu toujours sur la terre ? - R. Le plus souvent dans l'espace.

56. Vas-tu quelquefois dans d'autres mondes, c'est-à-dire dans d'autres globes ? - R. Non dans de plus parfaits, mais dans des mondes inférieurs.

57. T'amuses-tu quelquefois à voir et à entendre ce que font les hommes ? - Non ; quelquefois pourtant j'en ai pitié.

58. Quels sont ceux vers lesquels tu vas de préférence ? - R. Ceux qui veulent croire de bonne foi.

59. Pourrais-tu lire dans nos pensées ? - R. Non, je ne lis pas dans les âmes ; je ne suis pas assez parfait pour cela.

60. Cependant tu dois connaître nos pensées, puisque tu viens parmi nous ; autrement comment pourrais-tu savoir si nous croyons de bonne foi ? - R. je ne lis pas, mais j'entends.

Remarque. - La question 58 avait pour but de lui demander quels sont ceux vers lesquels il va de préférence spontanément, dans sa vie d'Esprit, sans être évoqué ; par l'évocation il peut, comme Esprit d'un ordre peu élevé, être contraint de venir même dans un milieu qui lui déplairait. D'un autre côté, sans lire à proprement parler dans nos pensées, il pouvait certainement voir que les personnes n'étaient réunies que dans un but sérieux, et, par la nature des questions et des conversations qu'il entendait, juger que l'assemblée était composée de personnes sincèrement désireuses de s'éclairer.

61. As-tu retrouvé dans le monde des Esprits quelques-uns de tes anciens camarades de l'armée ? - R. Oui, mais leurs positions étaient si différentes que je ne les ai pas tous reconnus.

62. En quoi consistait cette différence ? - R. Dans l'ordre heureux ou malheureux de chacun.

62. Que vous êtes-vous dit en vous retrouvant ? - R. Je leur disais : Nous allons monter vers Dieu qui le permet.

63. Comment entendais-tu monter vers Dieu ? - R. Un degré de plus de franchi, c'est un degré de plus vers lui.

64. Tu nous as dit que tu es mort dans les neiges, par conséquent tu es mort de froid ? - R. De froid et de besoin.

65. As-tu eu immédiatement la conscience de ta nouvelle existence ? - R. Non, mais je n'avais plus froid.

66. Es-tu quelquefois retourné vers l'endroit où tu as laissé ton corps ? - R. Non, il m'avait trop fait souffrir.

67. Nous te remercions des explications que tu as bien voulu nous donner ; elles nous ont fourni d'utiles sujets d'observation pour nous perfectionner dans la science spirite ? - R. Je suis tout à vous.

Remarque. - Cet Esprit, comme on le voit, est peu avancé dans la hiérarchie spirite : il reconnaît lui-même son infériorité. Ses connaissances sont bornées ; mais il y a chez lui du bon sens, des sentiments honorables et de la bienveillance. Sa mission, comme Esprit, est assez infime, puisqu'il remplit le rôle d'Esprit frappeur pour appeler les incrédules à la foi ; mais, au théâtre même, l'humble costume de comparse ne peut-il couvrir un coeur honnête ? Ses réponses ont la simplicité de l'ignorance ; mais, pour n'avoir pas l'élévation du langage philosophique des Esprits supérieurs, elles n'en sont pas moins instructives comme étude de moeurs spirites, si nous pouvons nous exprimer ainsi. C'est seulement en étudiant toutes les classes de ce monde qui nous attend, qu'on peut arriver à le connaître, et y marquer en quelque sorte d'avance la place que chacun de nous peut y occuper. En voyant la situation que s'y sont faite par leurs vices et leurs vertus les hommes qui ont été nos égaux ici-bas, c'est un encouragement pour nous élever le plus possible dès celui-ci : c'est l'exemple à côté du précepte. Nous ne saurions trop le répéter, pour bien connaître une chose et s'en faille une idée exempte d'illusions, il faut la voir sous toutes ses faces, de même que le botaniste ne peut connaître le règne végétal qu'en l'observant depuis l'humble cryptogame caché sous la mousse jusqu'au chêne qui s'élève dans les airs.

 

Esprits imposteurs

Le faux P. Ambroise

Un des écueils que présentent les communications spirites est celui des Esprits imposteurs qui peuvent induire en erreur sur leur identité, et qui, à l'abri d'un nom respectable, cherchent à faire passer les plus grossières absurdités. Nous nous sommes, en maintes occasions, expliqués sur ce danger, qui cesse d'en être un pour quiconque scrute à la fois la forme et le fond du langage des êtres invisibles avec lesquels il est en communication. Nous ne pouvons répéter ici ce que nous avons dit à ce sujet ; qu'on veuille bien le lire attentivement dans cette Revue, dans le Livre des Esprits et dans notre Instruction pratique , et l'on verra que rien n'est plus facile que de se prémunir contre de pareilles fraudes, pour peu qu'on y mette de bonne volonté. Nous reproduisons seulement la comparaison suivante que nous avons citée quelque part : « Supposez que dans une chambre voisine de celle où vous êtes soient plusieurs individus que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez voir, mais que vous entendez parfaitement ; ne serait-il pas facile de reconnaître à leur conversation si ce sont des ignorants ou des savants, d'honnêtes gens ou des malfaiteurs, des hommes sérieux ou des étourdis ; des gens de bonne compagnie ou des rustres ?

Prenons une autre comparaison sans sortir de notre humanité matérielle : supposons qu'un homme se présente à vous sous le nom d'un littérateur distingué ; à ce nom, vous le recevez d'abord avec tous les égards dus à son mérite supposé ; mais, s'il s'exprime comme un crocheteur, vous reconnaîtrez tout de suite le bout de l'oreille, et le mettrez à la porte comme un imposteur.

Il en est de même des Esprits : on les reconnaît à leur langage ; celui des Esprits supérieurs est toujours digne et en harmonie avec la sublimité des pensées ; jamais la trivialité n'en souille la pureté. La grossièreté et la bassesse des expressions n'appartiennent qu'aux Esprits inférieurs. Toutes les qualités et toutes les imperfections des Esprits se révèlent par leur langage, et on peut, avec raison, leur appliquer cet adage d'un écrivain célèbre : Le style, c'est l'homme.

Ces réflexions nous sont suggérées par un article que nous trouvons dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans du mois de décembre 1857. C'est une conversation qui s'est établie par l'entremise d'un médium, entre deux Esprits, l'un se donnant le nom de père Ambroise, l'autre celui de Clément XIV. Le père Ambroise était un respectable ecclésiastique, mort à la Louisiane dans le siècle dernier ; c'était un homme de bien, d'une haute intelligence, et qui a laissé une mémoire vénérée.

Dans ce dialogue, où le ridicule le dispute à l'ignoble, il est impossible de se méprendre sur la qualité des interlocuteurs, et il faut convenir que les Esprits qui l'ont tenu ont pris bien peu de précautions pour se déguiser ; car, quel est l'homme de bon sens qui pourrait un seul instant supposer que le P. Ambroise et Clément XIV aient pu s'abaisser à de telles trivialités, qui ressemblent à une parade de tréteaux ? Des comédiens du plus bas étage, qui parodieraient ces deux personnages, ne s'exprimeraient pas autrement.

Nous sommes persuadés que le cercle de la Nouvelle-Orléans, où le fait s'est passé, l'a compris comme nous ; en douter serait lui faire injure ; nous regrettons seulement qu'en le publiant on ne l'ait pas fait suivre de quelques observations correctives, qui eussent empêché les gens superficiels de le prendre pour un échantillon du style sérieux d'outre-tombe. Mais hâtons-nous de dire que ce cercle n'a pas que des communications de ce genre : il en a d'un tout autre ordre, où l'on retrouve toute la sublimité de la pensée et de l'expression des Esprits supérieurs.

Nous avons pensé que l'évocation du véritable et du faux P. Ambroise pourrait offrir un utile sujet d'observation sur les Esprits imposteurs ; c'est en effet ce qui a eu lieu, ainsi qu'on en peut juger par l'entretien suivant :

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit du véritable P. Ambroise mort à la Louisiane le siècle dernier, et qui y a laissé une mémoire vénérée, de se communiquer à nous. - R. Je suis là.

2. Veuillez nous dire si c'est vous réellement qui avez eu, avec Clément XIV, l'entretien rapporté dans le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans, et dont nous avons donné lecture dans notre dernière séance ? - R. Je plains les hommes qui étaient dupes des Esprits, que je plains également.

3. Quel est l'Esprit qui a pris votre nom ? - R. Un Esprit bateleur.

4. Et l'interlocuteur, était-il réellement Clément XIV ? - R. C'était un Esprit sympathique à celui qui avait pris mon nom.

5. Comment avez-vous pu laisser débiter de pareilles choses sous votre nom, et pourquoi n'êtes-vous pas venu démasquer les imposteurs ? - R. Parce que je ne puis pas toujours empêcher les hommes et les Esprits de se divertir.

6. Nous concevons cela pour les Esprits ; mais quant aux personnes qui ont recueilli ces paroles, ce sont des personnes graves et qui ne cherchaient point à se divertir ? - R. Raison de plus : elles devaient bien penser que de telles paroles ne pouvaient être que le langage d'Esprits moqueurs.

7. Pourquoi les Esprits n'enseignent-ils pas à la Nouvelle-Orléans des principes de tout point identiques à ceux qu'ils enseignent ici ? - R. La doctrine qui vous est dictée leur servira bientôt ; il n'y en aura qu'une.

8. Puisque cette doctrine doit y être enseignée plus tard, il nous semble que, si elle l'eût été immédiatement, cela aurait hâté le progrès et évité, dans la pensée de quelques-uns, une incertitude fâcheuse ? - R. Les voies de Dieu sont souvent impénétrables ; n'y a-t-il pas d'autres choses qui vous paraissent incompréhensibles dans les moyens qu'il emploie pour arriver à ses fins ? Il faut que l'homme s'exerce à distinguer le vrai du faux, mais tous ne pourraient recevoir la lumière subitement sans en être éblouis.

9. Veuillez, je vous prie, nous dire votre opinion personnelle sur la réincarnation. - R. Les Esprits sont créés ignorants et imparfaits : une seule incarnation ne peut leur suffire pour tout apprendre ; il faut bien qu'ils se réincarnent, pour profiter des bontés que Dieu leur destine.

10. La réincarnation peut-elle avoir lieu sur la terre, ou seulement dans d'autres globes ? - R. La réincarnation se fait selon le progrès de l'Esprit, dans des mondes plus ou moins parfaits.

11. Cela ne nous dit pas clairement si elle peut avoir lieu sur la terre. - R. Oui, elle peut avoir lieu sur la terre ; et si l'Esprit le demande comme mission, cela doit être plus méritoire pour lui que de demander d'avancer plus vite dans des mondes plus parfaits.

12. Nous prions Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit qui a pris le nom du P. Ambroise de se communiquer à nous. - R. Je suis là ; mais vous ne voulez pas me confondre.

13. Es-tu véritablement le P. Ambroise ? Au nom de Dieu, je te somme de dire la vérité. - R. Non.

14. Que penses-tu de ce que tu as dit sous son nom ? - R. Je pense comme pensaient ceux qui m'écoutaient.

15. Pourquoi t'es-tu servi d'un nom respectable pour dire de pareilles sottises ? - R. Les noms, à nos yeux, ne sont rien : les oeuvres sont tout ; comme on pouvait voir ce que j'étais à ce que je disais, je n'ai pas attaché de conséquence à l'emprunt de ce nom.

16. Pourquoi, en notre présence, ne soutiens-tu pas ton imposture ? - R. Parce que mon langage est une pierre de touche à laquelle vous ne pouvez vous tromper.

Remarque. - Il nous a été dit plusieurs fois que l'imposture de certains Esprits est une épreuve pour notre jugement ; c'est une sorte de tentation que Dieu permet, afin que, comme l'a dit le P. Ambroise, l'homme puisse s'exercer à distinguer le vrai du faux.

17. Et ton camarade Clément XIV, qu'en penses-tu ? - R. Il ne vaut pas mieux que moi ; nous avons tous les deux besoin d'indulgence.

18. Au nom de Dieu tout-puissant, je le prie de venir. - R. J'y suis depuis que le faux P. Ambroise y est.

19. Pourquoi as-tu abusé de la crédulité de personnes respectables pour donner une fausse idée de la doctrine spirite ? - R. Pourquoi est-on enclin aux fautes ? c'est parce qu'on n'est pas parfait.

20. Ne pensiez-vous pas tous les deux qu'un jour votre fourberie serait reconnue, et que les véritables P. Ambroise et Clément XIV ne pouvaient s'exprimer comme vous l'avez fait ? - R. Les fourberies étaient déjà reconnues et châtiées par celui qui nous a créés.

21. Etes-vous de la même classe que les Esprits que nous appelons frappeurs ? - R. Non, car il faut encore du raisonnement pour faire ce que nous avons fait à la Nouvelle-Orléans.

22. (Au véritable P. Ambroise.) Ces Esprits imposteurs vous voient-ils ici ? - R. Oui, et ils souffrent de ma vue.

23. Ces Esprits sont-ils errants ou réincarnés ? - R. Errants ; ils ne sont pas assez parfaits pour se dégager s'ils étaient incarnés.

24. Et vous, P. Ambroise, dans quel état êtes-vous ? - R. Incarné dans un monde heureux et innommé par vous.

25. Nous vous remercions des éclaircissements que vous avez bien voulu nous donner ; serez-vous assez bon pour venir d'autres fois parmi nous, nous dire quelques bonnes paroles et nous donner une dictée qui puisse montrer la différence de votre style avec celui qui avait pris votre nom ? - R. Je suis avec ceux qui veulent le bien dans la vérité.

 

 

Une leçon d'écriture par un Esprit

 

Les Esprits ne sont pas, en général, des maîtres de calligraphie, car l'écriture par médium ne brille pas ordinairement par l'élégance ; M. D..., un de nos médiums, a présenté sous ce rapport un phénomène exceptionnel, c'est d'écrire beaucoup mieux sous l'inspiration des Esprits que sous la sienne propre. Son écriture normale est très mauvaise (ce dont il ne tire pas vanité en disant que c'est celle des grands hommes) ; elle prend un caractère spécial, très distinct, selon l'Esprit qui se communique, et se reproduit constamment la même avec le même Esprit, mais toujours plus nette, plus lisible et plus correcte ; avec quelques-uns, c'est une sorte d'écriture anglaise, jetée avec une certaine hardiesse. Un des membres de la Société, M. le docteur V..., eut l'idée d'évoquer un calligraphe distingué, comme sujet d'observation au point de vue de l'écriture. Il en connaissait un, nommé Bertrand, mort il y a deux ans environ, avec lequel nous eûmes, dans une autre séance, l'entretien suivant :

1. A la formule d'évocation, il répond : Je suis là.

2. Où étiez-vous quand nous vous avons évoqué ? - R. Près de vous déjà.

3. Savez-vous dans quel but principal nous vous avons prié de venir ? - R. Non, mais je désire le savoir.

Remarque. - L'Esprit de M. Bertrand est encore sous l'influence de la matière, ainsi qu'on pouvait le supposer par sa vie terrestre ; on sait que ces Esprits sont moins aptes à lire dans la pensée que ceux qui sont plus dématérialisés.

4. Nous désirerions que vous voulussiez bien faire reproduire par le médium une écriture calligraphique ayant le caractère de celle que vous aviez de votre vivant ; le pouvez-vous ? - R. Je le puis.

Remarque. - A partir de ce mot, le médium qui ne se tient pas selon les règles enseignées par les professeurs d'écriture, prit, sans s'en apercevoir, une pose correcte, tant pour le corps que pour la main : tout le reste de l'entretien fut écrit comme le fragment dont nous reproduisons le fac-similé. Comme terme de comparaison, nous donnons en tête l'écriture normale du médium .

5. Vous rappelez-vous les circonstances de votre vie terrestre ? - R. Quelques-unes.

6. Pourriez-vous nous dire en quelle année vous êtes mort ? - R. Je suis mort en 1856.

7. A quel âge ? - R. 56 ans.

8. Quelle ville habitiez-vous ? - R. Saint-Germain.

9. Quel était votre genre de vie ? - R. Je tâchais de contenter mon corps.

10. Vous occupiez-vous un peu des choses de l'autre monde ? - R. Pas assez.

11. Regrettez-vous de n'être plus de ce monde ? - R. Je regrette de n'avoir pas assez bien employé mon existence.

12. Etes-vous plus heureux que sur la terre ? - R. Non, je souffre du bien que je n'ai pas fait.

13. Que pensez-vous de l'avenir qui vous est réservé ? - R. Je pense que j'ai besoin de toute la miséricorde de Dieu.

14. Quelles sont vos relations dans le monde où vous êtes ? - R. Des relations plaintives et malheureuses.

15. Quand vous revenez sur la terre, y a-t-il des endroits que vous fréquentiez de préférence ? - R. Je cherche les âmes qui compatissent à mes peines, ou qui prient pour moi.

16. Voyez-vous les choses de la terre aussi nettement que de votre vivant ? - R. Je ne tiens pas à les voir ; si je les cherchais, ce serait encore une cause de regrets.

17. On dit que de votre vivant, vous étiez fort peu endurant ; est-ce vrai ? - R. J'étais très violent.

18. Que pensez-vous de l'objet de nos réunions ? - R. Je voudrais bien les avoir connues de mon vivant ; cela m'eût rendu meilleur.

19. Y voyez-vous d'autres Esprits que vous ? - R. Oui, mais je suis tout confus devant eux.

20. Nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte miséricorde ; les sentiments que vous venez d'exprimer doivent vous faire trouver grâce devant lui, et nous ne doutons pas qu'ils n'aident à votre avancement. - R. Je vous remercie ; Dieu vous protège ; qu'il soit béni pour cela ! mon tour viendra aussi, je l'espère.

Remarque. - Les renseignements fournis par l'Esprit de M. Bertrand sont parfaitement exacts, et d'accord avec le genre de vie et le caractère qu'on lui connaissait ; seulement, tout en confessant son infériorité et ses torts, son langage est plus sérieux et plus élevé qu'on ne pouvait s'y attendre ; il nous prouve une fois de plus la pénible situation de ceux qui se sont trop attachés à la matière ici-bas. C'est ainsi que les Esprits inférieurs mêmes nous donnent souvent d'utiles leçons de morale par l'exemple.

 

 

Correspondance

 

Bruxelles, 15 juin 1858.

Mon cher Monsieur Kardec.

Je reçois et lis avec avidité votre Revue Spirite, et je recommande à mes amis, non pas la simple lecture, mais l'étude approfondie de votre Livre des Esprits. Je regrette bien que mes préoccupations physiques ne me laissent pas de temps pour les études métaphysiques ; mais je les ai poussées assez loin pour sentir combien vous êtes près de la vérité absolue, surtout quand je vois la coïncidence parfaite qui existe entre les réponses qui m'ont été faites et les vôtres. Ceux mêmes qui vous attribuent personnellement la rédaction de vos écrits sont stupéfaits de la profondeur et de la logique qu'ils y trouvent. Vous vous seriez élevé tout d'un coup au niveau de Socrate et de Platon pour la morale et la philosophie esthétique ; quant à moi qui connais et le phénomène et votre loyauté je ne doute pas de l'exactitude des explications qui vous sont faites, et j'abjure toutes les idées que j'ai publiées à ce sujet, tant que je n'ai cru y voir, avec M. Babinet, que des phénomènes physiques ou des jongleries indignes de l'attention des savants.

Ne vous découragez pas plus que moi de l'indifférence de vos contemporains ; ce qui est écrit est écrit ; ce qui est semé germera. L'idée que la vie n'est qu'un affinage des âmes, une épreuve et une expiation, est grande, consolante, progressive et naturelle. Ceux qui s'y rattachent sont heureux dans toutes les positions ; au lieu de se plaindre des maux physiques et moraux qui les accablent, ils doivent s'en réjouir, ou du moins les supporter avec une résignation chrétienne.

Pour être heureux, fuis le plaisir :

Du philosophe est la devise ;

L'effort qu'on fait pour le saisir,

Coûte plus que la marchandise ;

Mais il vient à nous tôt ou tard,

Sous la forme d'une surprise ;

C'est un terne au jeu du hasard,

Qui vaut dix mille fois la mise.

Je compte bientôt traverser Paris, où j'ai tant d'amis à voir et tant de choses à faire, mais je laisserai tout pour tâcher d'aller vous serrer la main.      

JOBARD,

Directeur du musée royal de l'Industrie.

 

Une adhésion aussi nette et aussi franche de la part d'un homme de la valeur de M. Jobard est sans contredit une précieuse conquête à laquelle applaudiront tous les partisans de la doctrine spirite ; toutefois, à notre avis, adhérer est peu de chose ; mais reconnaître ouvertement qu'on s'est trompé, abjurer des idées antérieures qu'on a publiées, et cela sans pression et sans intérêt, uniquement parce que la vérité s'est fait jour, c'est là ce qu'on peut appeler le vrai courage de son opinion, surtout quand on a un nom populaire. Agir ainsi est le propre des grands caractères qui seuls savent se mettre au-dessus des préjugés. Tous les hommes peuvent se tromper ; mais il y a de la grandeur à reconnaître ses erreurs, tandis qu'il n'y a que de la petitesse à persévérer dans une opinion qu'on sait être fausse, uniquement pour se donner, aux yeux du vulgaire, un prestige d'infaillibilité ; ce prestige ne saurait abuser la postérité, qui arrache sans pitié tous les oripeaux de l'orgueil ; elle seule fonde les réputations ; elle seule a le droit d'inscrire dans son temple : Celui-là était véritablement grand d'esprit et de coeur. Que de fois n'a-t-elle pas écrit aussi : Ce grand homme a été bien petit !

Les éloges contenus dans la lettre de M. Jobard nous eussent empêché de la publier s'ils se fussent adressés à nous personnellement ; mais comme il reconnaît, dans notre travail, l'oeuvre des Esprits dont nous n'avons été que le très humble interprète, tout le mérite leur appartient, et notre modestie n'a rien à souffrir d'une comparaison qui ne prouve qu'une chose, c'est que ce livre ne peut avoir été dicté que par des Esprits d'un ordre supérieur.

En répondant à M. Jobard, nous lui avions demandé s'il nous autorisait à publier sa lettre ; nous étions en même temps chargé, de la part de la Société parisienne des études spirites, de lui offrir le titre de membre honoraire et de correspondant. Voici la réponse qu'il a bien voulu nous adresser et que nous sommes heureux de reproduire :

 

Bruxelles, 22 juin 1858.

Mon cher collègue,

Nous me demandez, avec de spirituelles périphrases, si j'oserais avouer publiquement ma croyance aux Esprits et aux périsprits, en vous autorisant à publier mes lettres, et en acceptant le titre de correspondant de l'Académie du spiritisme que vous avez fondée, ce qui serait avoir, comme on dit, le courage de son opinion.

Je suis un peu humilié, je vous avoue, de vous voir employer avec moi les mêmes formules et les mêmes discours qu'avec les sots, alors que vous devez savoir que toute ma vie a été consacrée à soutenir la vérité et à témoigner en sa faveur toutes les fois que je la rencontrais, soit en physique, soit en métaphysique. Je sais que le rôle d'adepte des idées nouvelles n'est pas toujours sans inconvénient, même dans ce siècle de lumières, et qu'on peut être bafoué pour dire qu'il fait jour en plein midi, car le moins qu'on risque, c'est d'être traité de fou ; mais comme la terre tourne et que le plein midi luira pour chacun, il faudra bien que les incrédules se rendent à l'évidence. Il est aussi naturel d'entendre nier l'existence des Esprits par ceux qui n'en ont pas que l'existence de la lumière par ceux qui sont encore privés de ses rayons. Peut-on communiquer avec eux ? Là est toute la question. Voyez et observez.

Le sot niera toujours ce qu'il ne peut comprendre ;

Pour lui le merveilleux est dénué d'attrait ;

Il ne sait rien, et ne veut rien apprendre :

Tel est de l'incrédule un fidèle portrait.

Je me suis dit : L'homme est évidemment double, puisque la mort le dédouble ; quand une moitié reste ici-bas, l'autre va quelque part en conservant son individualité ; donc le Spiritisme est parfaitement d'accord avec l'Ecriture, avec le dogme, avec la religion, qui croit tellement aux Esprits qu'elle exorcise les mauvais et évoque les bons : le Vade retro et le Veni Creator en sont la preuve ; donc l'évocation est une chose sérieuse et non une oeuvre diabolique ou une jonglerie, comme quelques-uns le pensent.

Je suis curieux, je ne nie rien ; mais je veux voir. Je n'ai pas dit : Apportez-moi le phénomène, j'ai couru après, au lieu de l'attendre dans mon fauteuil jusqu'à ce qu'il vienne, selon un usage illogique. Je me suis fait ce simple raisonnement il y a plus de 40 ans à propos du magnétisme : Il est impossible que des hommes très estimables écrivent des milliers de volumes pour me faire croire à l'existence d'une chose qui n'existe pas. Et puis j'ai essayé longtemps et en vain, tant que je n'ai pas eu la foi d'obtenir ce que je cherchais ; mais j'ai été bien récompensé de ma persévérance puisque, je suis parvenu à produire tous les phénomènes dont j'entendais parler ; puis je me suis arrêté pendant 15 ans. Les tables étant survenues, j'ai voulu en avoir le coeur net ; vient aujourd'hui le Spiritisme, et j'en agis de même. Quand quelque chose de neuf apparaîtra, je courrai après avec la même ardeur que je mets à aller au-devant des découvertes modernes en tout genre ; c'est la curiosité qui m'entraîne, et je plains les sauvages qui ne sont pas curieux, ce qui fait qu'ils restent sauvages : la curiosité est la mère de l'instruction. Je sais bien que cette ardeur d'apprendre m'a beaucoup nui, et que si j'étais resté dans cette respectable médiocrité qui mène aux honneurs et à la fortune, j'en aurais eu ma bonne part ; mais il y a longtemps que je me suis dit que je n'étais qu'en passant dans cette mauvaise auberge où ce n'est pas la peine de faire sa malle ; ce qui m'a fait supporter sans douleur les avanies, les injustices, les vols dont j'ai été une victime privilégiée, c'est cette idée qu'il n'est pas ici-bas un bonheur ni un malheur qui vaille la peine qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige. J'ai travaillé, travaillé, travaillé, ce qui m'a donné la force de fustiger mes adversaires les plus acharnés et a tenu les autres en respect, de sorte que je suis maintenant plus heureux et plus tranquille que les gens qui m'ont escamoté un héritage de 20 millions. Je les plains, car je n'envie pas leur place dans le monde des Esprits. Si je regrette cette fortune, ce n'est pas pour moi : je n'ai pas un estomac à manger 20 millions, mais par le bien que cela m'a empêché de faire. Quel levier entre les mains d'un homme qui saurait l'employer utilement ! quel élan il pourrait donner à la science et au progrès ! Ceux qui ont de la fortune ignorent souvent les véritables jouissances qu'ils pourraient se procurer. Savez-vous ce qui manque à la science spirite pour se propager avec rapidité ? C'est un homme riche qui y consacrerait sa fortune par pur dévouement, sans mélange d'orgueil ni d'égoïsme qui ferait les choses grandement, sans parcimonie et sans petitesse ; un tel homme ferait avancer la science d'un demi-siècle. Pourquoi m'a-t-on ôté les moyens de le faire ? Il se trouvera ; quelque chose me le dit ; honneur à celui-là !

J'ai vu évoquer une personne vivante ; elle a éprouvé une syncope jusqu'au retour de son Esprit. Evoquez le mien pour voir ce que je vous dirai. Evoquez aussi le docteur Mure, mort au Caire le 4 juin ; c'était un grand Spiritiste et médecin homéopathe. Demandez-lui s'il croit encore aux gnomes. Il est certainement dans Jupiter, car c'était un grand Esprit même ici-bas, un vrai prophète enseignant et mon meilleur ami. Est-il content de l'article nécrologique que je lui ai fait ?

En voilà bien long, me direz-vous ; mais ce n'est pas tout rose de m'avoir pour correspondant. Je vais lire votre dernier livre que je reçois à l'instant ; au premier aperçu je ne doute pas qu'il ne fasse beaucoup de bien en détruisant une foule de préventions, car vous avez su montrer le côté grave de la chose. - L'affaire Badet est bien intéressante ; nous en reparlerons.      Tout à vous,

JOBARD.

 

Tout commentaire sur cette lettre serait superflu ; chacun en appréciera la portée et y reconnaîtra sans peine cette profondeur et cette sagacité qui, jointes aux plus nobles pensées, ont conquis à l'auteur une place si honorable parmi ses contemporains. On peut s'honorer d'être fou (à la manière dont l'entendent nos adversaires), quand on a de tels compagnons d'infortune.

A cette remarque de M. Jobard : « Peut-on communiquer avec les Esprits ? Là est toute la question ; voyez et observez, » nous ajoutons : Les communications avec les êtres du monde invisible ne sont ni une découverte ni une invention moderne ; elles ont été pratiquées, dès la plus haute antiquité, par des hommes qui ont été nos maîtres en philosophie et dont on invoque tous les jours le nom comme autorité. Pourquoi ce qui se passait alors ne pourrait-il plus se produire aujourd'hui ?

 

La lettre suivante nous est adressée par un de nos abonnés ; comme elle renferme une partie instructive qui peut intéresser la majorité de nos lecteurs, et qu'elle est une preuve de plus de l'influence morale de la doctrine spirite, nous croyons devoir la publier dans son entier, en répondant, pour tout le monde, aux diverses demandes quelle renferme.

 

Bordeaux, 24 juin 1858.

Monsieur et cher confrère en Spiritisme,

Vous permettrez sans doute à un de vos abonnés et un de vos lecteurs les plus attentifs de vous donner ce titre, car cette admirable doctrine doit être un lien fraternel entre tous ceux qui la comprennent et la pratiquent.

Dans un de vos précédents numéros, vous avez parlé de dessins remarquables, faits par M. Victorien Sardou, et qui représentent des habitations de la planète de Jupiter. Le tableau que vous en faites nous donne, comme à bien d'autres sans doute, le désir de les connaître ; auriez-vous la bonté de nous dire si ce monsieur a l'intention de les publier ? Je ne doute pas qu'ils n'aient un grand succès, vu l'extension que prennent chaque jour les croyances spirites. Ce serait le complément nécessaire de la peinture si séduisante que les Esprits ont donnée de ce monde heureux.

Je vous dirai à ce sujet, mon cher monsieur, qu'il y a près de dix-huit mois nous avons évoqué dans notre petit cercle intime un ancien magistrat de nos parents, mort en 1756, qui fut pendant sa vie un modèle de toutes les vertus, et un Esprit très supérieur, quoique n'ayant pas de place dans l'histoire. Il nous a dit être incarné dans Jupiter, et nous a donné un enseignement moral d'une sagesse admirable et de tout point conforme à celui que renferme votre si précieux Livre des Esprits. Nous eûmes naturellement la curiosité de lui demander quelques renseignements sur l'état du monde qu'il habite, ce qu'il fit avec une extrême complaisance. Or, jugez de notre surprise et de notre joie, quand nous avons lu dans votre Revue une description tout à fait identique de cette planète, du moins dans les généralités, car nous n'avons pas poussé les questions aussi loin que vous : tout y est conforme au physique et au moral, et jusqu'à la condition des animaux. Il y est même fait mention d'habitations aériennes dont vous ne parlez pas.

Comme il y avait certaines choses que nous avions de la peine à comprendre, notre parent ajouta ces paroles remarquables : « Il n'est pas étonnant que vous ne compreniez pas les choses pour lesquelles vos sens ne sont pas faits ; mais à mesure que vous avancerez dans la science, vous les comprendrez mieux par la pensée, et elles cesseront de vous paraître extraordinaires. Le temps n'est pas loin où vous recevrez sur ce point des éclaircissements plus complets. Les Esprits sont chargés de vous en instruire, afin de vous donner un but et de vous exciter au bien. » En lisant votre description et l'annonce des dessins dont vous parlez, nous nous sommes dit naturellement que ce temps est venu.

Les incrédules gloseront sans doute de ce paradis des Esprits, comme ils glosent de tout, même de l'immortalité, même des choses les plus saintes. Je sais bien que rien ne prouve matériellement la vérité de cette description ; mais pour tous ceux qui croient à l'existence et aux révélations des Esprits, cette coïncidence n'est-elle pas faite pour faire réfléchir ? Nous nous faisons une idée des pays que nous n'avons jamais vus par le récit des voyageurs quand il y a coïncidence entre eux : pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard des Esprits ? Y a-t-il, dans l'état sous lequel ils nous dépeignent le monde de Jupiter, quelque chose qui répugne à la raison ? Non ; tout est d'accord avec l'idée qu'ils nous donnent des existences plus parfaites ; je dirai plus : avec l'Ecriture, ce qu'un jour je me fais fort de démontrer ; pour mon compte, cela me paraît si logique, si consolant, qu'il me serait pénible de renoncer à l'espoir d'habiter ce monde fortuné où il n'y a point de méchants, point de jaloux, point d'ennemis, point d'égoïstes, point d'hypocrites ; c'est pourquoi tous mes efforts tendent à mériter d'y aller.

Quand, dans notre petit cercle, quelqu'un de nous semble avoir des pensées trop matérielles, nous lui disons : « Prenez garde, vous n'irez pas dans Jupiter ; » et nous sommes heureux de penser que cet avenir nous est réservé, sinon à la première étape, du moins à l'une des suivantes. Merci donc à vous, mon cher frère, de nous avoir ouvert cette nouvelle voie d'espérance.

Puisque vous avez obtenu des révélations si précieuses sur ce monde, vous devez en avoir eu également sur les autres qui composent notre système planétaire. Votre intention est-elle de les publier ? Cela ferait un ensemble des plus intéressants. En regardant les astres, on se complairait à songer aux êtres si variés qui les peuplent ; l'espace nous paraîtrait moins vide. Comment a-t-il pu venir à la pensée d'hommes croyant à la puissance et à la sagesse de Dieu, que ces millions de globes sont des corps inertes et sans vie ? que nous sommes seuls sur ce petit grain de sable que nous appelons la Terre ? Je dis que c'est de l'impiété. Une pareille idée m'attriste ; s'il en était ainsi, il me semblerait être dans un désert.

Tout à vous de coeur,  

MARIUS M.,

Employé retraité.

 

Le titre que notre honorable abonné veut bien nous donner est trop flatteur pour que nous ne lui soyons pas très reconnaissant de nous en avoir cru digne. Le Spiritisme, en effet, est un lien fraternel qui doit conduire à la pratique de la véritable charité chrétienne tous ceux qui le comprennent dans son essence, car il tend à faire disparaître les sentiments de haine, d'envie et de jalousie qui divisent les hommes ; mais cette fraternité n'est pas celle d'une secte ; pour être selon les divins préceptes du Christ, elle doit embrasser l'humanité tout entière, car tous les hommes sont les enfants de Dieu ; si quelques-uns sont égarés, elle commande de les plaindre ; elle défend de les haïr. Aimez-vous les uns les autres, a dit Jésus ; il n'a pas dit : N'aimez que ceux qui pensent comme vous ; c'est pourquoi, lorsque nos adversaires nous jettent la pierre, nous ne devons point leur renvoyer de malédictions : ces principes feront toujours de ceux qui les professent des hommes paisibles qui ne chercheront point dans le désordre et le mal de leur prochain la satisfaction de leurs passions.

Les sentiments de notre honorable correspondant sont empreints de trop d'élévation pour que nous ne soyons pas persuadé qu'il entend, ainsi que cela doit être, la fraternité dans sa plus large acception.

Nous sommes heureux de la communication qu'il veut bien nous faire au sujet de Jupiter. La coïncidence qu'il nous signale n'est pas la seule, comme on a pu le voir dans l'article où il en est question. Or, quelle que soit l'opinion qu'on puisse s'en former, ce n'en est pas moins un sujet d'observation. Le monde spirite est plein de mystères qu'on ne saurait étudier avec trop de soin. Les conséquences morales qu'en déduit notre correspondant sont marquées au coin d'une logique qui n'échappera à personne.

En ce qui concerne la publication des dessins, le même désir nous a été exprimé par plusieurs de nos abonnés ; mais la complication en est telle que la reproduction par la gravure eût entraîné à des dépenses excessives et inabordables ; les Esprits eux-mêmes avaient dit que le moment de les publier n'était pas encore venu, probablement par ce motif. Aujourd'hui cette difficulté est heureusement levée. M. Victorien Sardou, de médium dessinateur (sans savoir dessiner) est devenu médium graveur sans avoir jamais tenu un burin de sa vie. Il fait maintenant ses dessins directement sur cuivre, ce qui permettra de les reproduire sans le concours d'aucun artiste étranger. La question financière ainsi simplifiée, nous pourrons en donner un échantillon remarquable dans notre prochain numéro, accompagné d'une description technique, qu'il veut bien se charger de rédiger d'après les documents que lui ont fournis les Esprits. Ces dessins sont très nombreux, et leur ensemble formera plus tard un véritable atlas. Nous connaissons un autre médium dessinateur à qui les Esprits en font tracer de non moins curieux sur un autre monde. Quant à l'état des différents globes connus, il nous a été donné sur plusieurs des renseignements généraux, et sur quelques-uns seulement des renseignements détaillés ; mais nous ne sommes point encore fixé sur l'époque où il sera utile de les publier.

ALLAN KARDEC.

 

Août 1858

 

 

Des Contradictions dans le langage des Esprits

 

Les contradictions que l'on rencontre assez fréquemment dans le langage des Esprits, même sur des questions essentielles, ont été jusqu'à ce jour, pour quelques personnes, une cause d'incertitude sur la valeur réelle de leurs communications, circonstance dont les adversaires n'ont pas manqué de tirer parti. Au premier aspect, ces contradictions paraissent en effet devoir être une des principales pierres d'achoppement de la science spirite. Voyons si elles ont l'importance qu'on y attache.

Nous demanderons d'abord quelle science, à ses débuts, n'a présenté de pareilles anomalies ? Quel savant, dans ses investigations, n'a pas maintes fois été dérouté par des faits qui semblaient renverser les règles établies ? Si la Botanique, la Zoologie, la Physiologie, la Médecine, notre langue même n'en offrent pas des milliers d'exemples, et si leurs bases défient toute contradiction ? C'est en comparant les faits, en observant les analogies et les dissemblances, que l'on parvient peu à peu à établir les règles, les classifications, les principes : en un mot, à constituer la science. Or, le Spiritisme éclôt à peine ; il n'est donc pas étonnant qu'il subisse la loi commune, jusqu'à ce que l'étude en soit complète ; alors seulement on reconnaîtra qu'ici, comme en toutes choses, l'exception vient presque toujours confirmer la règle.

Les Esprits, du reste, nous ont dit de tout temps de ne pas nous inquiéter de ces quelques divergences, et qu'avant peu tout le monde serait ramené à l'unité de croyance. Cette prédiction s'accomplit en effet chaque jour à mesure que l'on pénètre plus avant dans les causes de ces phénomènes mystérieux, et que les faits sont mieux observés. Déjà les dissidences qui avaient éclaté à l'origine tendent évidemment à s'affaiblir ; on peut même dire qu'elles ne sont plus maintenant que le résultat d'opinions personnelles isolées.

Bien que le Spiritisme soit dans la nature, et qu'il ait été connu et pratiqué dès la plus haute antiquité, il est constant qu'à aucune autre époque il ne fut aussi universellement répandu que de nos jours. C'est que jadis on n'en faisait qu'une étude mystérieuse à laquelle le vulgaire n'était point initié ; il s'est conservé par une tradition que les vicissitudes de l'humanité et le défaut de moyens de transmission ont insensiblement affaiblie. Les phénomènes spontanés qui n'ont cessé de se produire de temps à autre ont passé inaperçus, ou ont été interprétés selon les préjugés ou l'ignorance des temps, ou ont été exploités au profit de telle ou telle croyance. Il était réservé à notre siècle, où le progrès reçoit une impulsion incessante, de mettre au grand jour une science qui n'existait pour ainsi dire qu'à l'état latent. Ce n'est que depuis peu d'années que les phénomènes ont été sérieusement observés ; le Spiritisme est donc en réalité une science nouvelle qui s'implante peu à peu dans l'esprit des masses en attendant qu'elle y prenne un rang officiel. Cette science a paru bien simple d'abord ; pour les gens superficiels, elle ne consistait que dans l'art de faire tourner les tables ; mais une observation plus attentive l'a montrée bien autrement compliquée, par ses ramifications et ses conséquences, qu'on ne l'avait soupçonné. Les tables tournantes sont comme la pomme de Newton qui, dans sa chute, renferme le système du monde.

Il est arrivé au Spiritisme ce qui arrive au début de toutes choses : les premiers n'ont pu tout voir ; chacun a vu de son côté et s'est hâté de faire part de ses impressions à son point de vue, selon ses idées ou ses préventions. Or, ne sait-on pas que, selon le milieu, le même objet peut paraître chaud à l'un, tandis que l'autre le trouvera froid ?

Prenons encore une autre comparaison dans les choses vulgaires, dût-elle même paraître triviale, afin de nous faire mieux comprendre.

On lisait dernièrement dans plusieurs journaux : « Le champignon est une production des plus bizarres ; délicieux ou mortel, microscopique ou d'une dimension phénoménale, il déroute sans cesse l'observation du botaniste. Dans le tunnel de Doncastre est un champignon qui se développe depuis douze mois, et ne semble pas avoir atteint sa dernière phase de croissance. Actuellement il mesure quinze pieds de diamètre. Il est venu sur une pièce de bois ; on le considère comme le plus beau spécimen de champignon qui ait existé. La classification en est difficile, car les avis sont partagés. » Ainsi voilà la science déroutée par la venue d'un champignon qui se présente sous un nouvel aspect. Ce fait a provoqué en nous la réflexion suivante. Supposons plusieurs naturalistes observant chacun de leur côté une variété de ce végétal : l'un dira que le champignon est un cryptogame comestible recherché des gourmets ; un second qu'il est vénéneux ; un troisième qu'il est invisible à l'oeil nu ; un quatrième qu'il peut atteindre jusqu'à quarante-cinq pieds de circonférence, etc. ; toutes assertions contradictoires au premier chef et peu propres à fixer les idées sur la véritable nature des champignons. Puis viendra un cinquième observateur qui reconnaîtra l'identité des caractères généraux, et montrera que ces propriétés si diverses ne constituent en réalité que des variétés ou subdivisions d'une même classe. Chacun avait raison à son point de vue ; tous avaient tort de conclure du particulier au général, et de prendre la partie pour le tout.

Il en est de même à l'égard des Esprits. On les a jugés selon la nature des rapports que l'on a eus avec eux, d'où les uns en ont fait des démons et les autres des anges. Puis on s'est hâté d'expliquer les phénomènes avant d'avoir tout vu, chacun l'a fait à sa manière et en a tout naturellement cherché les causes dans ce qui faisait l'objet de ses préoccupations ; le magnétiste a tout rapporté à l'action magnétique, le physicien à l'action électrique, etc. La divergence d'opinions en matière de Spiritisme vient donc des différents aspects sous lesquels on le considère. De quel côté est la vérité ? C'est ce que l'avenir démontrera ; mais la tendance générale ne saurait être douteuse ; un principe domine évidemment et rallie peu à peu les systèmes prématurés ; une observation moins exclusive les rattachera tous à la souche commune, et l'on verra bientôt qu'en définitive la divergence est plus dans l'accessoire que dans le fond.

On comprend très bien que les hommes se fassent des théories contraires sur les choses ; mais ce qui peut paraître plus singulier, c'est que les Esprits eux-mêmes puissent se contredire ; c'est là surtout ce qui dès l'abord a jeté une sorte confusion dans les idées. Les différentes théories spirites ont donc deux sources : les unes sont écloses dans des cerveaux humains ; les autres sont données par les Esprits. Les premières émanent d'hommes qui, trop confiants dans leurs propres lumières, croient avoir en main la clef de ce qu'ils cherchent, tandis que le plus souvent ils n'ont trouvé qu'un passe-partout. Cela n'a rien de surprenant ; mais que, parmi les Esprits, les uns disent blanc et les autres noir, voilà ce qui paraissait moins concevable, et ce qui aujourd'hui est parfaitement expliqué. On s'est fait, dans le principe, une idée complètement fausse de la nature des Esprits. On se les était figurés comme des êtres à part, d'une nature exceptionnelle, n'ayant rien de commun avec la matière, et devant tout savoir. C'étaient, selon l'opinion personnelle, des êtres bienfaisants ou malfaisants, les uns ayant toutes les vertus, les autres tous les vices, et tous en général une science infinie, supérieure à celle de l'humanité. A la nouvelle des récentes manifestations, la première pensée qui est venue à la plupart a été d'y voir un moyen de pénétrer toutes choses cachées, un nouveau mode de divination moins sujet à caution que les procédés vulgaires. Qui pourrait dire le nombre de ceux qui ont rêvé une fortune facile par la révélation de trésors cachés, par des découvertes industrielles ou scientifiques qui n'auraient coûté aux inventeurs que la peine d'écrire les procédés sous la dictée des savants de l'autre monde ! Dieu sait aussi que de mécomptes et de désappointements ! que de prétendues recettes, plus ridicules les unes que les autres, ont été données par les loustics du monde invisible ! Nous connaissons quelqu'un qui avait demandé un procédé infaillible pour teindre les cheveux ; il lui fut donné la formule d'une composition, sorte de cirage qui fit de la chevelure une masse compacte dont le patient eut toutes les peines du monde à se débarrasser. Toutes ces espérances chimériques ont dû s'évanouir à mesure que l'on a mieux connu la nature de ce monde et le but réel des visites que nous font ses habitants. Mais alors, pour beaucoup de gens, quelle était la valeur de ces Esprits qui n'avaient pas même le pouvoir de procurer quelques petits millions sans rien faire ? ce ne pouvaient être des Esprits. A cette fièvre passagère a succédé l'indifférence, puis chez quelques-uns l'incrédulité. Oh ! que de prosélytes les Esprits auraient faits s'ils avaient pu faire venir le bien en dormant ! On eût adoré le diable même s'il avait secoué son escarcelle.

A côté de ces rêveurs, il s'est trouvé des gens sérieux qui ont vu dans ces phénomènes autre chose que le vulgaire ; ils ont observé attentivement, sondé les replis de ce monde mystérieux, et ils ont aisément reconnu dans ces faits étranges, sinon nouveaux, un but providentiel de l'ordre le plus élevé. Tout a changé de face quand on a su que ces mêmes Esprits ne sont autres que ceux qui ont vécu sur la terre, et dont, à notre mort, nous allons grossir le nombre ; qu'ils n'ont laissé ici-bas que leur grossière enveloppe, comme la chenille laisse sa chrysalide pour devenir papillon. Nous n'avons pu en douter quand nous avons vu nos parents, nos amis, nos contemporains, venir converser avec nous, et nous donner des preuves irrécusables de leur présence et de leur identité. En considérant les variétés si nombreuses que présente l'humanité au double point de vue intellectuel et moral, et la foule qui chaque jour émigre de la terre pour le monde invisible, il répugne à la raison de croire que le stupide Samoyède, le féroce cannibale, le vil criminel, subissent à la mort une transformation qui les mette au niveau du savant et de l'homme de bien. On a donc compris qu'il pouvait et devait y voir des Esprits plus ou moins avancés, et dès lors se sont expliquées tout naturellement ces communications si différentes dont les unes s'élèvent jusqu'au sublime, tandis que d'autres se traînent dans l'ordure. On l'a mieux compris encore quand, cessant de croire notre petit grain de sable perdu dans l'espace, seul habité parmi tant de millions de globes semblables, on a su que, dans l'univers, il n'occupe qu'un rang intermédiaire voisin du plus bas échelon ; qu'il y avait, par conséquent, des êtres plus avancés que les plus avancés parmi nous, et d'autres encore plus arriérés que nos sauvages. Dès lors l'horizon intellectuel et moral s'est étendu, comme l'a fait notre horizon terrestre quand on a eu découvert la quatrième partie du monde ; la puissance et la majesté de Dieu ont en même temps grandi à nos yeux du fini à l'infini. Dès lors aussi se sont expliquées les contradictions du langage des Esprits, car on a compris que des êtres inférieurs en tous points ne pouvaient ni penser ni parler comme des êtres supérieurs ; qu'ils ne pouvaient, par conséquent, ni tout savoir, ni tout comprendre, et que Dieu devait réserver à ses seuls élus la connaissance des mystères auxquels l'ignorance ne saurait atteindre.

L'échelle spirite, tracée d'après les Esprits eux-mêmes et l'observation des faits, nous donne donc la clef de toutes les anomalies apparentes du langage des Esprits. Il faut, par l'habitude, arriver à les connaître pour ainsi dire à première vue, et pouvoir leur assigner leur rang selon la nature de leurs manifestations ; il faut pouvoir dire au besoin, à l'un qu'il est menteur, à l'autre qu'il est hypocrite, à celui-ci qu'il est méchant, à celui-là qu'il est facétieux, etc., sans se laisser prendre ni à leur arrogance, ni à leurs forfanteries, ni à leurs menaces, ni à leurs sophismes, ni même à leurs cajoleries ; c'est le moyen d'écarter cette tourbe qui pullule sans cesse autour de nous, et qui s'éloigne quand on sait n'attirer à soi que les Esprits véritablement bons et sérieux, ainsi que nous le faisons à l'égard des vivants. Ces êtres infimes sont-ils à jamais voués à l'ignorance et au mal ? Non, car cette partialité ne serait ni selon la justice, ni selon la bonté du Créateur qui a pourvu à l'existence et au bien-être du plus petit insecte. C'est par une succession d'existences qu'ils s'élèvent et s'approchent de lui en s'améliorant. Ces Esprits inférieurs ne connaissent Dieu que de nom ; ils ne le voient et ne le comprennent pas plus que le dernier paysan, au fond de ses bruyères, ne voit et ne comprend le souverain qui gouverne le pays qu'il habite.

Si l'on étudie avec soin le caractère propre de chacune des classes d'Esprits, on concevra aisément comment il en est qui sont incapables de nous fournir des renseignements exacts sur l'état de leur monde. Si l'on considère en outre qu'il y en a qui, par leur nature, sont légers, menteurs, moqueurs, malfaisants, que d'autres sont encore imbus des idées et des préjugés terrestres, on comprendra que, dans leurs rapports avec nous, ils peuvent s'amuser à nos dépens, nous induire sciemment en erreur par malice, affirmer ce qu'ils ne savent pas, nous donner de perfides conseils, ou même se tromper de bonne foi en jugeant les choses à leur point de vue. Citons une comparaison.

Supposons qu'une colonie d'habitants de la terre trouve un beau jour le moyen d'aller s'établir dans la Lune ; supposons cette colonie composée des divers éléments de la population de notre globe, depuis l'Européen le plus civilisé jusqu'au sauvage Australien. Voilà sans doute les habitants de la Lune en grand émoi, et ravis de pouvoir se procurer auprès de leurs nouveaux hôtes des renseignements précis sur notre planète, que quelques-uns supposaient bien habitée, mais sans en avoir la certitude, car chez eux aussi, il y a sans doute des gens qui se croient les seuls êtres de l'univers. On choie les nouveaux venus, on les questionne, et les savants s'apprêtent à publier l'histoire physique et morale de la Terre. Comment cette histoire ne serait-elle pas authentique, puisqu'on va la tenir de témoins oculaires ? L'un d'eux recueille chez lui un Zélandais qui lui apprend qu'ici-bas c'est un régal de manger les hommes, et que Dieu le permet, puisqu'on sacrifie les victimes en son honneur. Chez un autre, est un moraliste philosophe qui lui parle d'Aristote et de Platon, et lui dit que l'anthropophagie est une abomination condamnée par toutes les lois divines et humaines. Ici est un musulman qui ne mange pas les hommes, mais qui dit qu'on fait son salut en tuant le plus de chrétiens possible ; ici est un chrétien qui dit que Mahomet est un imposteur ; plus loin un Chinois qui traite tous les autres de barbares, en disant que, quand on a trop d'enfants, Dieu permet de les jeter à la rivière ; un viveur fait le tableau des délices de la vie dissolue des capitales ; un anachorète prêche l'abstinence et les mortifications ; un fakir indien se déchire le corps et s'impose pendant des années, pour s'ouvrir les portes du ciel, des souffrances auprès desquelles les privations de nos plus pieux cénobites sont de la sensualité. Vient ensuite un bachelier qui dit que c'est la terre qui tourne et non le soleil ; un paysan qui dit que le bachelier est un menteur, parce qu'il voit bien le soleil se lever et se coucher ; un Sénégambien dit qu'il fait très chaud ; un Esquimau, que la mer est une plaine de glace et qu'on ne voyage qu'en traîneaux. La politique n'est pas restée en arrière : les uns vantent le régime absolu, d'autres la liberté ; tel dit que l'esclavage est contre nature, et que tous les hommes sont frères, étant enfants de Dieu ; tel autre, que des races sont faites pour l'esclavage, et sont bien plus heureuses qu'à l'état libre, etc. Je crois les écrivains sélénites bien embarrassés pour composer une histoire physique, politique, morale et religieuse du monde terrestre avec de pareils documents. « Peut-être, pensent quelques-uns, trouverons-nous plus d'unité parmi les savants ; interrogeons ce groupe de docteurs. » Or, l'un d'eux, médecin de la Faculté de Paris, centre des lumières, dit que toutes les maladies ayant pour principe un sang vicié, il faut le renouveler, et pour cela saigner à blanc en tout état de cause. « Vous êtes dans l'erreur, mon savant confrère, réplique un second : l'homme n'a jamais trop de sang ; lui en ôter, c'est lui ôter la vie ; le sang est vicié, j'en conviens ; que fait-on quand un vase est sale ? on ne le brise pas, on le nettoie ; alors purgez, purgez, purgez jusqu'à extinction. » Un troisième prenant la parole : « Messieurs, vous, avec vos saignées, vous tuez vos malades ; vous, avec vos purgations, vous les empoisonnez ; la nature est plus sage que nous tous ; laissons-la faire, et attendons. - C'est cela, répliquent les deux premiers, si nous tuons nos malades, vous, vous les laissez mourir. » La dispute commençait à s'échauffer quand un quatrième, prenant à part un Sélénite en le tirant à gauche, lui dit : « Ne les écoutez pas, ce sont tous des ignorants, je ne sais vraiment pas pourquoi ils sont de l'Académie. Suivez bien mon raisonnement : tout malade est faible ; donc il y a affaiblissement des organes ; ceci est de la logique pure, ou je ne m'y connais pas ; donc il faut leur donner du ton ; pour cela je n'ai qu'un remède : l'eau froide, l'eau froide, je ne sors pas de là. - Guérissez-vous tous vos malades ? - Toujours, quand la maladie n'est pas mortelle. - Avec un procédé si infaillible vous êtes sans doute de l'Académie ? - Je me suis mis trois fois sur les rangs. Eh bien ! le croiriez-vous ? ils m'ont toujours repoussé, ces soi-disant savants, parce qu'ils ont compris que je les aurais pulvérisés avec mon eau froide. - Monsieur le Sélénite, dit un nouvel interlocuteur en le tirant à droite : nous vivons dans une atmosphère d'électricité ; l'électricité est le véritable principe de la vie ; en ajouter quand il n'y en a pas assez, en ôter quand il y en a trop ; neutraliser les fluides contraires les uns par les autres, voilà tout le secret. Avec mes appareils je fais des merveilles : lisez mes annonces et vous verrez ! » Nous n'en finirions pas si nous voulions rapporter toutes les théories contraires qui furent tour à tour préconisées sur toutes les branches des connaissances humaines, sans excepter les sciences exactes ; mais c'est surtout dans les sciences métaphysiques que le champ fut ouvert aux doctrines les plus contradictoires. Cependant un homme d'esprit et de jugement (pourquoi n'y en aurait-il pas dans la lune ?) compare tous ces récits incohérents, et en tire cette conclusion très logique : que sur la terre il y a des pays chauds et des pays froids ; que dans certaines contrées les hommes se mangent entre eux ; que dans d'autres ils tuent ceux qui ne pensent pas comme eux, le tout pour la plus grande gloire de leur divinité ; que chacun enfin parle selon ses connaissances et vante les choses au point de vue de ses passions et de ses intérêts. En définitive, qui croira-t-il de préférence ? Au langage il reconnaîtra sans peine le vrai savant de l'ignorant ; l'homme sérieux de l'homme léger ; celui qui a du jugement de celui qui raisonne à faux ; il ne confondra pas les bons et les mauvais sentiments, l'élévation avec la bassesse, le bien avec le mal, et il se dira : « Je dois tout entendre, tout écouter, parce que dans le récit, même du plus brut, je puis apprendre quelque chose ; mais mon estime et ma confiance ne sont acquises qu'à celui qui s'en montre digne. » Si cette colonie terrienne veut implanter ses moeurs et ses usages dans sa nouvelle patrie, les sages repousseront les conseils qui leur sembleront pernicieux, et se confieront à ceux qui leur paraîtront les plus éclairés, en qui ils ne verront ni fausseté, ni mensonges, et chez lesquels, au contraire, ils reconnaîtront l'amour sincère du bien. Ferions-nous autrement si une colonie de Sélénites venait à s'abattre sur la terre ? Eh bien ! ce qui est donné ici comme une supposition, est une réalité par rapport aux Esprits, qui, s'ils ne viennent pas parmi nous en chair et en os, n'en sont pas moins présents d'une manière occulte, et nous transmettent leurs pensées par leurs interprètes, c'est-à-dire par les médiums. Quand nous avons appris à les connaître, nous les jugeons à leur langage, à leurs principes, et leurs contradictions n'ont plus rien qui doive nous surprendre, car nous voyons que les uns savent ce que d'autres ignorent ; que certains sont placés trop bas, ou sont encore trop matériels pour comprendre et apprécier les choses d'un ordre élevé ; tel est l'homme qui, au bas de la montagne, ne voit qu'à quelques pas de lui, tandis que celui qui est au sommet découvre un horizon sans bornes.

La première source des contradictions est donc dans le degré du développement intellectuel et moral des Esprits ; mais il en est d'autres sur lesquels il est inutile d'appeler l'attention.

Passons, dira-t-on, sur la question des Esprits inférieurs, puisqu'il en est ainsi ; on comprend qu'ils peuvent se tromper par ignorance ; mais comment se fait-il que des Esprits supérieurs soient en dissidence ? qu'ils tiennent dans un pays un langage différent de celui qu'ils tiennent dans un autre ? que le même Esprit, enfin, ne soit pas toujours d'accord avec lui-même ?

La réponse à cette question repose sur la connaissance complète de la science spirite, et cette science ne peut s'enseigner en quelques mots, car elle est aussi vaste que toutes les sciences philosophiques. Elle ne s'acquiert, comme toutes les autres branches des connaissances humaines, que par l'étude et l'observation. Nous ne pouvons répéter ici tout ce que nous avons publié sur ce sujet ; nous y renvoyons donc nos lecteurs, nous bornant à un simple résumé. Toutes ces difficultés disparaissent pour quiconque porte sur ce terrain un regard investigateur et sans prévention.

Les faits prouvent que les Esprits trompeurs se parent sans scrupule de noms révérés pour mieux accréditer leurs turpitudes, ce qui se fait même aussi quelquefois parmi nous. De ce qu'un Esprit se présente sous un nom quelconque, ce n'est donc point une raison pour qu'il soit réellement ce qu'il prétend être ; mais il y a dans le langage des Esprits sérieux, un cachet de dignité auquel on ne saurait se méprendre : il ne respire que la bonté et la bienveillance, et jamais il ne se dément. Celui des Esprits imposteurs, au contraire, de quelque vernis qu'ils le parent, laisse toujours, comme on dit vulgairement, percer le bout de l'oreille. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, sous des noms usurpés, des Esprits inférieurs enseignent des choses disparates. C'est à l'observateur de chercher à connaître la vérité, et il le peut sans peine, s'il veut bien se pénétrer de ce que nous avons dit à cet égard dans notre Instruction pratique. (Livre des Médiums.)

Ces mêmes Esprits flattent, en général, les goûts et les inclinations des personnes dont ils savent le caractère assez faible et assez crédule pour les écouter ; ils se font l'écho de leurs préjugés et même de leurs idées superstitieuses, et cela par une raison très simple, c'est que les Esprits sont attirés par leur sympathie pour l'Esprit des personnes qui les appellent ou qui les écoutent avec plaisir.

Quant aux Esprits sérieux, ils peuvent également tenir un langage différent, selon les personnes, mais cela dans un autre but. Quand ils le jugent utile et pour mieux convaincre, ils évitent de heurter trop brusquement des croyances enracinées et s'expriment selon les temps, les lieux et les personnes. « C'est pourquoi, nous disent-ils, nous ne parlerons pas à un Chinois ou à un mahométan comme à un chrétien ou à un homme civilisé, parce que nous n'en serions pas écoutés. Nous pouvons donc quelquefois paraître entrer dans la manière de voir des personnes, pour les amener peu à peu à ce que nous voulons, quand cela se peut sans altérer les vérités essentielles. » N'est-il pas évident que si un Esprit veut amener un musulman fanatique à pratiquer la sublime maxime de l'Evangile : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît, » il serait repoussé s'il disait que c'est Jésus qui l'a enseignée. Or, lequel vaut le mieux, de laisser au musulman son fanatisme, ou de le rendre bon en lui laissant momentanément croire que c'est Allah qui a parlé ? C'est un problème dont nous abandonnons la solution au jugement du lecteur. Quant à nous, il nous semble qu'une fois rendu plus doux et plus humain, il sera moins fanatique et plus accessible à l'idée d'une nouvelle croyance que si on la lui eût imposée de force. Il est des vérités qui, pour être acceptées, ne veulent pas être jetées à la face sans ménagement. Que de maux les hommes eussent évités s'ils eussent toujours agi ainsi !

Les Esprits, comme on le voit, font aussi usage de précautions oratoires ; mais, dans ce cas, la divergence est dans l'accessoire et non dans le principal. Amener les hommes au bien, détruire l'égoïsme, l'orgueil, la haine, l'envie, la jalousie, leur apprendre à pratiquer la véritable charité chrétienne, c'est pour eux l'essentiel, le reste viendra en temps utile, et ils prêchent autant d'exemple que de paroles quand ce sont des Esprits véritablement bons et supérieurs ; tout en eux respire la douceur et la bienveillance. L'irritation, la violence, l'âpreté et la dureté du langage, fût-ce même pour dire de bonnes choses, ne sont jamais le signe d'une supériorité réelle. Les Esprits véritablement bons ne se fâchent ni ne s'emportent jamais : s'ils ne sont pas écoutés, ils s'en vont, voilà tout.

Il est encore deux causes de contradictions apparentes que nous ne devons pas passer sous silence. Les Esprits inférieurs, comme nous l'avons dit en maintes occasions, disent tout ce qu'on veut, sans se soucier de la vérité ; les Esprits supérieurs se taisent ou refusent de répondre quand on leur fait une question indiscrète ou sur laquelle il ne leur est pas permis de s'expliquer. « Dans ce cas, nous ont-ils dit, n'insistez jamais, car alors ce sont les Esprits légers qui répondent et qui vous trompent ; vous croyez que c'est nous, et vous pouvez penser que nous nous contredisons. Les Esprits sérieux ne se contredisent jamais ; leur langage est toujours le même avec les mêmes personnes. Si l'un d'eux dit des choses contraires sous un même nom, soyez assurés que ce n'est pas le même Esprit qui parle, ou du moins que ce n'est pas un bon Esprit. Vous reconnaîtrez le bon aux principes qu'il enseigne, car tout Esprit qui n'enseigne pas le bien n'est pas un bon Esprit, et vous devez le repousser. »

Le même Esprit voulant dire la même chose en deux endroits différents, ne se servira pas littéralement des mêmes mots : pour lui la pensée est tout ; mais l'homme, malheureusement, est plus porté à s'attacher à la forme qu'au fond ; c'est cette forme qu'il interprète souvent au gré de ses idées et de ses passions, et de cette interprétation peuvent naître des contradictions apparentes qui ont aussi leur source dans l'insuffisance du langage humain pour exprimer les choses extra-humaines. Etudions le fond, scrutons la pensée intime, et nous verrons bien souvent l'analogie là où un examen superficiel nous faisait voir une disparate.

Les causes des contradictions dans le langage des Esprits peuvent donc se résumer ainsi :

1° Le degré d'ignorance ou de savoir des Esprits auxquels on s'adresse ;

2° La supercherie des Esprits inférieurs qui peuvent, en prenant des noms d'emprunt, dire, par malice, ignorance ou méchanceté, le contraire de ce qu'a dit ailleurs l'Esprit dont ils ont usurpé le nom ;

3° Les défauts personnels du médium, qui peuvent influer sur la pureté des communications, altérer ou travestir la pensée de l'Esprit ;

4° L'insistance pour obtenir une réponse qu'un Esprit refuse de donner, et qui est faite par un Esprit inférieur ;

5° La volonté de l'Esprit même, qui parle selon les temps, les lieux et les personnes, et peut juger utile de ne pas tout dire à tout le monde ;

6° L'insuffisance du langage humain pour exprimer les choses du monde incorporel ;

7° L'interprétation que chacun peut donner d'un mot ou d'une explication, selon ses idées, ses préjugés ou le point de vue sous lequel il envisage la chose.

Ce sont autant de difficultés dont on ne triomphe que par une étude longue et assidue ; aussi n'avons-nous jamais dit que la science spirite fût une science facile. L'observateur sérieux qui approfondit toutes choses avec maturité, patience et persévérance, saisit une foule de nuances délicates qui échappent à l'observateur superficiel. C'est par ces détails intimes qu'il s'initie aux secrets de cette science. L'expérience apprend à connaître les Esprits, comme elle apprend à connaître les hommes.

Nous venons de considérer les contradictions au point de vue général. Dans d'autres articles nous traiterons les points spéciaux les plus importants.

 

 

La Charité

Par l'Esprit de saint Vincent de Paul.

Société des études spirites, séance du 8 juin 1858.

 

Soyez bons et charitables, c'est la clef des cieux que vous tenez en vos mains ; tout le bonheur éternel est renfermé dans cette maxime : Aimez-vous les uns les autres. L'âme ne peut s'élever dans les régions spirituelles que par le dévouement au prochain ; elle ne trouve de bonheur et de consolation que dans les élans de la charité ; soyez bons, soutenez vos frères, laissez de côté cette affreuse plaie de l'égoïsme ; ce devoir rempli doit vous ouvrir la route du bonheur éternel. Du reste, qui d'entre vous n'a senti son coeur bondir, sa joie intérieure se dilater par l'action d'une oeuvre charitable ? Vous ne devriez penser qu'à cette sorte de volupté que procure une bonne action, et vous resteriez toujours dans le chemin du progrès spirituel. Les exemples ne vous manquent pas ; il n'y a que les bonnes volontés qui sont rares. Voyez la foule des hommes de bien dont votre histoire vous rappelle le pieux souvenir. Je vous les citerais par milliers ceux dont la morale n'avait pour but que d'améliorer votre globe. Le Christ ne vous a-t-il pas dit tout ce qui concerne ces vertus de charité et d'amour ? Pourquoi laisse-t-on de côté ses divins enseignements ? Pourquoi ferme-t-on l'oreille à ses divines paroles, le coeur à toutes ses douces maximes ? Je voudrais que les lectures évangéliques fussent faites avec plus d'intérêt personnel ; on délaisse ce livre, on en fait un mot creux, une lettre close ; on laisse ce code admirable dans l'oubli : vos maux ne proviennent que de l'abandon volontaire que vous faites de ce résumé des lois divines. Lisez donc ces pages toutes brûlantes du dévouement de Jésus, et méditez-les. Je suis honteux moi-même d'oser vous promettre un travail sur la charité, quand je songe que dans ce livre vous trouvez tous les enseignements qui doivent vous mener par la main dans les régions célestes.

Hommes forts, ceignez-vous ; hommes faibles, faites-vous des armes de votre douceur, de votre foi ; ayez plus de persuasion, plus de constance dans la propagation de votre nouvelle doctrine ; ce n'est qu'un encouragement que nous sommes venus vous donner ; ce n'est que pour stimuler votre zèle et vos vertus que Dieu nous permet de nous manifester à vous ; mais si on voulait, on n'aurait besoin que de l'aide de Dieu et de sa propre volonté : les manifestations spirites ne sont faites que pour les yeux fermés et les coeurs indociles. Il y a parmi vous des hommes qui ont à remplir des missions d'amour et de charité ; écoutez-les, exaltez leur voix ; faites resplendir leurs mérites, et vous vous exalterez vous-mêmes par le désintéressement et par la foi vive dont ils vous pénétreront.

Les avertissements détaillés seraient très longs à donner sur le besoin d'élargir le cercle de la charité, et d'y faire participer tous les malheureux dont les misères sont ignorées, toutes les douleurs que l'on doit aller trouver dans leurs réduits pour les consoler au nom de cette vertu divine : la charité. Je vois avec bonheur que des hommes éminents et puissants aident à ce progrès qui doit relier entre elles toutes les classes humaines : les heureux et les malheureux. Les malheureux, chose étrange ! se donnent tous la main et soutiennent leur misère les uns par les autres. Pourquoi les heureux sont-ils plus tardifs à écouter la voix du malheureux ? Pourquoi faut-il que ce soit une main puissante et terrestre qui donne l'élan aux missions charitables ? Pourquoi ne répond-on pas avec plus d'ardeur à ces appels ? Pourquoi laisse-t-on les misères entacher, comme à plaisir, le tableau de l'humanité ?

La charité est la vertu fondamentale qui doit soutenir tout l'édifice des vertus terrestres ; sans elle les autres n'existent pas : point de charité, point de foi ni d'espérance ; car sans la charité point d'espoir dans un sort meilleur, pas d'intérêt moral qui nous guide. Sans la charité, point de foi ; car la foi n'est qu'un pur rayon qui fait briller une âme charitable ; elle en est la conséquence décisive.

Quand on laissera son coeur s'ouvrir à la prière du premier malheureux qui vous tend la main ; quand on lui donnera, sans se demander si sa misère n'est pas feinte, ou son mal dans un vice dont il est cause ; quand on laissera toute justice entre les mains divines ; quand on laissera le châtiment des misères menteuses au Créateur ; enfin, lorsqu'on fera la charité pour le seul bonheur qu'elle procure et sans recherche de son utilité, alors vous serez les enfants que Dieu aimera et qu'il appellera vers lui.

La charité est l'ancre éternelle du salut dans tous les globes : c'est la plus pure émanation du Créateur lui-même ; c'est sa propre vertu qu'il donne à la créature. Comment voudrait-on méconnaître cette suprême bonté ? Quel serait, avec cette pensée, le coeur assez pervers pour refouler et chasser ce sentiment tout divin ? Quel serait l'enfant assez méchant pour se mutiner contre cette douce caresse : la charité ?

Je n'ose pas parler de ce que j'ai fait, car les Esprits ont aussi la pudeur de leurs oeuvres ; mais je crois l'oeuvre que j'ai commencée une de celles qui doivent le plus contribuer au soulagement de vos semblables. Je vois souvent des Esprits demander pour mission de continuer mon oeuvre ; je les vois, mes douces et chères soeurs, dans leur pieux et divin ministère ; je les vois pratiquer la vertu que je vous recommande, avec toute la joie que procure cette existence de dévouement et de sacrifices ; c'est un grand bonheur pour moi de voir combien leur caractère est honoré, combien leur mission est aimée et doucement protégée. Hommes de bien, de bonne et forte volonté, unissez-vous pour continuer grandement l'oeuvre de propagation de la charité ; vous trouverez la récompense de cette vertu par son exercice même ; il n'est pas de joie spirituelle qu'elle ne donne dès la vie présente. Soyez unis ; aimez-vous les uns les autres selon les préceptes du Christ. Ainsi soit-il.

Nous remercions saint Vincent de Paul de la belle et bonne communication qu'il a bien voulu nous faire. - R. Je voudrais qu'elle vous profitât à tous.

Voulez-vous nous permettre quelques questions complémentaires au sujet de ce que vous venez de nous dire ? - R. Je le veux bien ; mon but est de vous éclairer ; demandez ce que vous voudrez.

1. La charité peut s'entendre de deux manières : l'aumône proprement dite, et l'amour de ses semblables. Lorsque vous nous avez dit qu'il faut laisser son coeur s'ouvrir à la prière du malheureux qui nous tend la main, sans lui demander si sa misère n'est pas feinte ; n'avez-vous pas voulu parler de la charité au point de vue de l'aumône ? - R. Oui, seulement dans ce paragraphe.

2. Vous nous avez dit qu'il faut laisser à la justice de Dieu l'appréciation de la misère feinte ; il nous semble cependant que donner sans discernement à des gens qui n'ont pas besoin, ou qui pourraient gagner leur vie par un travail honorable, c'est encourager le vice et la paresse. Si les paresseux trouvaient trop facilement la bourse des autres ouverte, ils se multiplieraient à l'infini au préjudice des véritables malheureux. - R. Vous pouvez discerner ceux qui peuvent travailler, et alors la charité vous oblige à faire tout pour leur procurer du travail ; mais il y a aussi des pauvres menteurs qui savent simuler adroitement des misères qu'ils n'ont pas ; c'est pour ceux-là qu'il faut laisser à Dieu toute justice.

3. Celui qui ne peut donner qu'un sou, et qui a le choix entre deux malheureux qui lui demandent, n'a-t-il pas raison de s'enquérir de celui qui a réellement le plus besoin, ou doit-il donner sans examen au premier venu ? - R. Il doit donner à celui qui paraît le plus souffrir.

4. Ne peut-on considérer aussi comme faisant partie de la charité la manière de la faire ? - R. C'est surtout dans la manière dont on oblige que la charité est vraiment méritoire ; la bonté est toujours l'indice d'une belle âme.

5. Quel genre de mérite accordez-vous à ceux qu'on appelle des bourrus bienfaisants ? - R. Ils ne font le bien qu'à moitié. On reçoit leurs bienfaits, mais ils ne touchent pas.

6. Jésus a dit : « Que votre main droite ne sache pas ce que donne votre main gauche. » Ceux qui donnent par ostentation n'ont-ils aucune espèce de mérite ? - R. Ils n'ont que le mérite de l'orgueil, ce dont ils seront punis.

7. La charité chrétienne, dans son acception la plus large, ne comprend-elle pas aussi la douceur, la bienveillance et l'indulgence pour les faiblesses d'autrui ? - R. Imitez Jésus ; il vous a dit tout cela ; écoutez-le plus que jamais.

8. La charité est-elle bien entendue quand elle est exclusive entre les gens d'une même opinion ou d'un même parti ? - R. Non, c'est surtout l'esprit de secte et de parti qu'il faut abolir, car tous les hommes sont frères. C'est sur cette question que nous concentrons nos efforts.

9. Je suppose un individu qui voit deux hommes en danger ; il n'en peut sauver qu'un seul, mais l'un est son ami et l'autre son ennemi ; lequel doit-il sauver ? - R. Il doit sauver son ami, parce que cet ami pourrait réclamer de celui qu'il croit l'aimer ; quant à l'autre, Dieu s'en charge.

 

 

L'Esprit frappeur de Dibbelsdorf (BASSE-SAXE)

Traduit de l'allemand, du docteur KERNER, par M. Alfred PIREAUX.

 

L'histoire de l'Esprit frappeur de Dibbelsdorf renferme à côté de sa partie comique une partie instructive, ainsi que cela ressort des extraits de vieux documents publiés en 1811 par le prédicateur Capelle.

Dans le dernier mois de l'année 1761, le 2 décembre, à six heures du soir, une sorte de martèlement paraissant venir d'en bas se fit entendre dans une chambre habitée par Antoine Kettelhut. Celui-ci l'attribuant à son domestique qui voulait s'égayer aux dépens de la servante, alors dans la chambre des fileuses, sortit pour jeter un seau d'eau sur la tête du plaisant ; mais il ne trouva personne dehors. Une heure après, le même bruit recommence et l'on pense qu'un rat peut bien en être la cause. Le lendemain donc on sonde les murs, le plafond, le parquet, et pas la moindre trace de rats.

Le soir, même bruit ; on juge alors la maison dangereuse à habiter, et les servantes ne veulent plus rester dans la chambre aux veillées. Bientôt après le bruit cesse, mais pour se reproduire à cent pas de là, dans la maison de Louis Kettelhut, frère d'Antoine, et avec une force inusitée. C'était dans un coin de la chambre que la chose frappante se manifestait.

A la fin cela devint suspect aux paysans, et le bourgmestre en fit part à la justice qui d'abord ne voulut pas s'occuper d'une affaire qu'elle regardait comme ridicule ; mais, sur les pressantes instances des habitants, elle se transporta, le 6 janvier 1762, à Dibbelsdorf pour examiner le fait avec attention. Les murs et les plafonds démolis n'amenèrent aucun résultat, et la famille Kettelhut jura qu'elle était tout à fait étrangère à la chose.

Jusqu'alors on ne s'était pas encore entretenu avec le frappeur. Un individu de Naggam s'armant de courage demande : Esprit frappeur, es-tu encore là ? Et un coup se fit entendre. - Peux-tu me dire comment je m'appelle ? Parmi plusieurs noms qu'on lui désigna l'Esprit frappa à celui de l'interrogateur. - Combien y a-t-il de boutons à mon vêtement ? 36 coups furent frappés. On compte les boutons, il en a juste 36.

A partir de ce moment, l'histoire de l'Esprit frappeur se répandit dans les environs, et tous les soirs des centaines de Brunswickois se rendaient à Dibbelsdorf, ainsi que des Anglais et une foule de curieux étrangers ; la foule devint telle que la milice locale ne pouvait la contenir ; les paysans durent renforcer la garde de nuit et l'on fut obligé de ne laisser pénétrer les visiteurs que les uns après les autres.

Ce concours de monde parut exciter l'Esprit à des manifestations plus extraordinaires, et il s'éleva à des marques de communication qui prouvaient son intelligence. Jamais il ne fut embarrassé dans ses réponses : désirait-on savoir le nombre et la couleur des chevaux qui stationnaient devant la maison ? il l'indiquait très exactement ; ouvrait-on un livre de chant en posant à tout hasard le doigt sur une page et en demandant le numéro du morceau de chant inconnu même de l'interrogateur, aussitôt une série de coups indiquait parfaitement le numéro désigné. L'Esprit ne faisait pas attendre sa réponse, car elle suivait immédiatement la question. Il annonçait aussi combien il y avait de personnes dans la chambre, combien il y en avait dehors, désignait la couleur des cheveux, des vêtements, la position et la profession des individus.

Parmi les curieux se trouvait un jour un homme de Hettin, tout à fait inconnu à Dibbelsdorf et habitant depuis peu Brunswick. Il demanda à l'Esprit le lieu de sa naissance, et, afin de l'induire en erreur, lui cita un grand nombre de villes ; quand il arriva au nom de Hettin un coup se fit entendre. Un bourgeois rusé, croyant mettre l'Esprit en défaut, lui demanda combien il avait de pfennigs dans sa poche ; il lui fut répondu 681, nombre exact. Il dit à un pâtissier combien il avait fait de biscuits le matin, à un marchand combien il avait vendu d'aunes de rubans la veille ; à un autre la somme d'argent qu'il avait reçue l'avant-veille par la poste. Il était d'humeur assez gaie, battait la mesure quand on le désirait, et quelquefois si fort que le bruit en était assourdissant. Le soir, au moment du repas, après le bénédicité, il frappa à Amen. Cette marque de dévotion n'empêcha pas qu'un sacristain, revêtu du grand costume d'exerciseur, n'essayât de déloger l'Esprit de son coin : la conjuration échoua.

L'Esprit ne redoutait rien, et il se montra aussi sincère dans ses réponses au duc régnant Charles et à son frère Ferdinand qu'à toute autre personne de moindre condition. L'histoire prend alors une tournure plus sérieuse. Le duc charge un médecin et des docteurs en droit de l'examen du fait. Les savants expliquèrent le frappement par la présence d'une source souterraine. Ils firent creuser à huit pieds de profondeur, et naturellement trouvèrent l'eau, attendu que Dibbelsdorf est situé dans un fond ; l'eau jaillissante inonda la chambre, mais l'Esprit continua à frapper dans son coin habituel. Les hommes de science crurent alors être dupes d'une mystification, et ils firent au domestique l'honneur de le prendre pour l'Esprit si bien instruit. Son intention, disaient-ils, est d'ensorceler la servante. Tous les habitants du village furent invités à rester chez eux à un jour fixe ; le domestique fut gardé à vue, car, d'après l'opinion des savants, il devait être le coupable ; mais l'Esprit répondit de nouveau à toutes les questions. Le domestique, reconnu innocent, fut rendu à la liberté. Mais la justice voulait un auteur du méfait ; elle accusa les époux Kettelhut du bruit dont ils se plaignaient, bien que ce fussent des personnes très bienveillantes, honnêtes et irréprochables en toutes choses, et que les premiers ils se fussent adressés à l'autorité dès l'origine des manifestations. On força, par des promesses et des menaces, une jeune personne à témoigner contre ses maîtres. En conséquence ceux-ci furent mis en prison, malgré les rétractations ultérieures de la jeune fille, et l'aveu formel que ses premières déclarations étaient fausses et lui avaient été arrachées par les juges. L'Esprit continuant à frapper, les époux Kettelhut n'en furent pas moins tenus en prison pendant trois mois, au bout desquels on les renvoya sans indemnité, bien que les membres de la commission eussent résumé ainsi leur rapport : « Tous les moyens possibles pour découvrir la cause du bruit ont été infructueux ; l'avenir peut-être nous éclairera à ce sujet. » - L'avenir n'a encore rien appris.

L'Esprit frappeur se manifesta depuis le commencement de décembre jusqu'en mars, époque à laquelle il cessa de se faire entendre. On revint à l'opinion que le domestique, déjà incriminé, devait être l'auteur de tous ces tours ; mais comment aurait-il pu éviter les pièges que lui tendaient des ducs, des médecins, des juges et tant d'autres personnes qui l'interrogeaient ?

Remarque. - Si l'on veut bien se reporter à la date où se passaient les choses que nous venons de rapporter, et les comparer à celles qui ont lieu de nos jours, on y trouvera une identité parfaite, dans le mode des manifestations et jusque dans la nature des questions et des réponses. L'Amérique et notre époque n'ont donc pas découvert les Esprits frappeurs, non plus que les autres, ainsi que nous le démontrerons par d'innombrables faits authentiques plus ou moins anciens. Il y a pourtant entre les phénomènes actuels et ceux d'autrefois une différence capitale : c'est que ces derniers étaient presque tous spontanés, tandis que les nôtres se produisent presque à la volonté de certains médiums spéciaux. Cette circonstance a permis de les mieux étudier et d'en approfondir la cause. A cette conclusion des juges : « L'avenir peut-être nous éclairera à ce sujet, » l'auteur ne répondrait pas aujourd'hui : L'avenir n'a rien appris. Si cet auteur vivait, il saurait que l'avenir, au contraire, a tout appris, et la justice de nos jours, plus éclairée qu'il y a un siècle, ne commettrait pas, à propos des manifestations spirites, des bévues qui rappellent celles du moyen âge. Nos savants eux-mêmes ont pénétré trop avant dans les mystères de la nature pour ne pas savoir faire la part des causes inconnues ; ils ont trop de sagacité pour s'exposer, comme ont fait leurs devanciers, à recevoir les démentis de la postérité au détriment de leur réputation. Si une chose vient à poindre à l'horizon, ils ne se hâtent pas de dire : « Ce n'est rien, » de peur que ce rien ne soit un navire ; s'ils ne le voient pas, ils se taisent et attendent : c'est la vraie sagesse.

 

Observations à propos des dessins de Jupiter

 

Nous donnons, avec ce numéro de notre Revue, ainsi que nous l'avons annoncé, un dessin d'une habitation de Jupiter, exécuté et gravé par M. Victorien Sardou, comme médium, et nous y ajoutons l'article descriptif qu'il a bien voulu nous donner sur ce sujet. Quelle que puisse être, sur l'authenticité de ces descriptions, l'opinion de ceux qui pourraient nous accuser de nous occuper de ce qui se passe par-delà les mondes inconnus, tandis qu'il y a tant à faire sur la terre, nous prions nos lecteurs de ne pas perdre de vue que notre but, ainsi que l'annonce notre titre, est avant tout l'étude des phénomènes, et qu'à ce point de vue, rien ne doit être négligé. Or, comme fait de manifestation, ces dessins sont incontestablement des plus remarquables, si l'on considère que l'auteur ne sait ni dessiner, ni graver, et que le dessin que nous offrons a été gravé par lui à l'eau-forte sans modèle ni essai préalable, en neuf heures. En supposant même que ce dessin soit une fantaisie de l'Esprit qui l'a fait tracer, le seul fait de l'exécution n'en serait pas moins un phénomène digne d'attention, et, à ce titre, il appartenait à notre Recueil de le faire connaître, ainsi que la description qui en a été donnée par les Esprits, non point pour satisfaire la vaine curiosité des gens futiles, mais comme sujet d'étude pour les gens sérieux qui veulent approfondir tous les mystères de la science spirite. On serait dans l'erreur si l'on croyait que nous faisons de la révélation des mondes inconnus l'objet capital de la doctrine ; ce ne sera toujours pour nous qu'un accessoire que nous croyons utile comme complément d'étude ; le principal sera toujours pour nous l'enseignement moral, et dans les communications d'outre-tombe nous recherchons surtout ce qui peut éclairer l'humanité et la conduire vers le bien, seul moyen d'assurer son bonheur en ce monde et dans l'autre. Ne pourrait-on pas en dire autant des astronomes qui, eux aussi, sondent les espaces, et se demander à quoi il peut être utile, pour le bien de l'humanité, de savoir calculer avec une précision rigoureuse la parabole d'un astre invisible ? Toutes les sciences n'ont donc pas un intérêt éminemment pratique, et pourtant il ne vient à la pensée de personne de les traiter avec dédain, parce que tout ce qui élargit le cercle des idées contribue au progrès. Il en est ainsi des communications spirites, alors même quelles sortent du cercle étroit de notre personnalité.

Des habitations de la planète Jupiter.

Un grand sujet d'étonnement pour certaines personnes convaincues d'ailleurs de l'existence des Esprits (je n'ai pas ici à m'occuper des autres), c'est qu'ils aient, comme nous, leurs habitations et leurs villes. On ne m'a pas épargné les critiques : « Des maisons d'Esprits dans Jupiter !... Quelle plaisanterie !... » - Plaisanterie si l'on veut ; je n'y suis pour rien. Si le lecteur ne trouve pas ici, dans la vraisemblance des explications, une preuve suffisante de leur vérité ; s'il n'est pas surpris, comme nous, du parfait accord de ces révélations spirites avec les données les plus positives de la science astronomique ; s'il ne voit, en un mot, qu'une habile mystification dans les détails qui suivent et dans le dessin qu'ils accompagnent, je l'invite à s'en expliquer avec les Esprits, dont je ne suis que l'instrument et l'écho fidèle. Qu'il évoque Palissy ou Mozart, ou un autre habitant de ce bienheureux séjour, qu'il l'interroge, qu'il contrôle mes assertions par les siennes, qu'il discute enfin avec lui ; car pour moi, je ne fais que présenter ici ce qui m'est donné, que répéter ce qui m'est dit ; et, par ce rôle absolument passif, je me crois à l'abri du blâme aussi bien que de l'éloge.

Cette réserve faite et la confiance aux Esprits une fois admise, si l'on accepte comme vérité la seule doctrine vraiment belle et sage que l'évocation des morts nous ait révélée jusqu'ici, c'est-à-dire la migration des âmes de planètes en planètes, leurs incarnations successives et leur progrès incessant par le travail, les habitations dans Jupiter n'auront plus lieu de nous étonner. Du moment qu'un Esprit s'incarne dans un monde soumis comme le nôtre à une double révolution, c'est-à-dire à l'alternative des jours et des nuits et au retour périodique des saisons, du moment qu'il y possède un corps, cette enveloppe matérielle, si frêle qu'elle soit, n'appelle pas seulement une alimentation et des vêtements, mais encore un abri ou tout au moins un lieu de repos, par conséquent une demeure. C'est bien ce qui nous est dit en effet. Comme nous, et mieux que nous, les habitants de Jupiter ont leurs foyers communs et leurs familles, groupes harmonieux d'Esprits sympathiques, unis dans le triomphe après l'avoir été dans la lutte : de là des demeures si spacieuses qu'on peut leur appliquer justement le nom de palais. Comme nous encore, ces Esprits ont leurs fêtes, leurs cérémonies, leurs réunions publiques : de là certains édifices spécialement affectés à ces usages. Il faut s'attendre enfin à retrouver dans ces régions supérieures toute une humanité active et laborieuse comme la nôtre, soumise comme nous à ses lois, à ses besoins, à ses devoirs ; mais avec cette différence que le progrès, rebelle à nos efforts, devient une conquête facile pour des Esprits dégagés comme ils le sont de nos vices terrestres.

Je ne devrais m'occuper ici que de l'architecture de leurs habitations, mais pour l'intelligence même des détails qui vont suivre, un mot d'explication ne sera pas inutile. Si Jupiter n'est abordable qu'à de bons Esprits, il ne s'ensuit pas que ses habitants soient tous excellents au même degré : entre la bonté du simple et celle de l'homme de génie, il est permis de compter bien des nuances. Or, toute l'organisation sociale de ce monde supérieur repose précisément sur ces variétés d'intelligences et d'aptitudes ; et, par l'effet de lois harmonieuses qu'il serait trop long d'expliquer ici, c'est aux Esprits les plus élevés, les plus épurés, qu'appartient la haute direction de leur planète. Cette suprématie ne s'arrête pas là ; elle s'étend jusqu'aux mondes inférieurs, où ces Esprits, par leurs influences, favorisent et activent sans cesse le progrès religieux, générateur de tous les autres. Est-il besoin d'ajouter que pour ces Esprits épurés il ne saurait être question que de travaux d'intelligence, que leur activité ne s'exerce plus que dans le domaine de leur pensée, et qu'ils ont conquis assez d'empire sur la matière pour n'être que faiblement entravés par elle dans le libre exercice de leurs volontés. Le corps de tous ces Esprits, et de tous les Esprits d'ailleurs qui habitent Jupiter, est d'une densité si légère, qu'on ne peut lui trouver de terme de comparaison que dans nos fluides impondérables : un peu plus grand que le nôtre, dont il reproduit exactement la forme, mais plus pure et plus belle, il s'offrirait à nous sous l'apparence d'une vapeur (j'emploie à regret ce mot qui désigne une substance encore trop grossière) ; d'une vapeur, dis-je, insaisissable et lumineuses... lumineuse surtout aux contours du visage et de la tête ; car ici l'intelligence et la vie rayonnent comme un foyer trop ardent ; et c'est bien cet éclat magnétique entrevu par les visionnaires chrétiens et que nos peintres ont traduit par le nimbe ou l'auréole des saints.

On conçoit qu'un tel corps ne gêne que faiblement les communications extra-mondaines de ces Esprits, et qu'il leur permette, sur leur planète même, un déplacement prompt et facile. Il se dérobe si facilement à l'attraction planétaire, et sa densité diffère si peu de celle de l'atmosphère, qu'il peut s'y agiter, aller et venir, descendre ou monter, au caprice de l'Esprit et sans autre effort que celui de sa volonté. Aussi les quelques personnages que Palissy a bien voulu me faire dessiner sont-ils représentés ou rasant le sol, ou à fleur d'eau, ou très élevés dans l'air, avec toute la liberté d'action et de mouvements que nous prêtons à nos anges. Cette locomotion est d'autant plus facile à l'Esprit qu'il est plus épuré, et cela se conçoit sans peine ; aussi rien n'est plus facile aux habitants de la planète que d'estimer à première vue la valeur d'un Esprit qui passe ; deux signes parleront pour lui : la hauteur de son vol et la lumière plus ou moins éclatante de son auréole.

Dans Jupiter, comme partout, ceux qui volent le plus haut sont les plus rares ; au-dessous d'eux, il faut compter plusieurs couches d'Esprits inférieurs en vertu comme en pouvoir, mais naturellement libres de les égaler un jour en se perfectionnant. Echelonnés et classés suivant leurs mérites, ceux-ci sont voués plus particulièrement aux travaux qui intéressent la planète même, et n'exercent pas sur nos mondes inférieurs l'autorité toute-puissante des premiers. Ils répondent, il est vrai, à une évocation par des révélations sages et bonnes ; mais, à l'empressement qu'ils mettent à nous quitter, au laconisme de leurs paroles, il est facile de comprendre qu'ils ont fort à faire ailleurs, et qu'ils ne sont pas encore assez dégagés pour rayonner à la fois sur deux points si distants l'un de l'autre. Enfin, après les moins parfaits de ces Esprits, mais séparés d'eux par un abîme, viennent les animaux qui, comme seuls serviteurs et seuls ouvriers de la planète, méritent une mention toute spéciale.

Si nous désignons sous ce nom d'animaux les êtres bizarres qui occupent le bas de l'échelle, c'est que les Esprits eux-mêmes l'ont mis en usage et que notre langue d'ailleurs n'a pas de meilleur terme à nous offrir. Cette désignation les ravale un peu trop bas ; mais les appeler des hommes, ce serait leur faire trop d'honneur ; ce sont en effet des Esprits voués à l'animalité, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours ; car tous les Esprits ne sont pas d'accord sur ce point, et la solution du problème paraît appartenir à des mondes plus élevés que Jupiter : mais quoi qu'il en soit de leur avenir, il n'y a pas à se tromper sur leur passé. Ces Esprits, avant d'en venir là, ont successivement émigré, dans nos bas mondes, du corps d'un animal dans celui d'un autre, par une échelle de perfectionnement parfaitement graduée. L'étude attentive de nos animaux terrestres, leurs moeurs, leurs caractères individuels, leur férocité loin de l'homme, et leur domestication lente mais toujours possible, tout cela atteste suffisamment la réalité de cette ascension animale.

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, l'harmonie de l'univers se résume toujours en une seule loi : le progrès partout et pour tous, pour l'animal comme pour la plante, pour la plante comme pour le minéral ; progrès purement matériel au début, dans les molécules insensibles du métal ou du caillou, et de plus en plus intelligent à mesure que nous remontons l'échelle des êtres et que l'individualité tend à se dégager de la masse, à s'affirmer, à se connaître. - Pensée haute et consolante, s'il en fut jamais ; car elle nous prouve que rien n'est sacrifié, que la récompense est toujours proportionnelle au progrès accompli : par exemple, que le dévouement du chien qui meurt pour son maître n'est pas stérile pour son Esprit, car il aura son juste salaire par-delà ce monde.

C'est le cas des Esprits animaux qui peuplent Jupiter ; ils se sont perfectionnés en même temps que nous, avec nous, par notre aide. La loi est plus admirable encore : elle fait si bien de leur dévouement à l'homme la première condition de leur ascension planétaire, que la volonté d'un Esprit de Jupiter peut appeler à lui tout animal qui, dans l'une de ses vies antérieures, lui aura donné des marques d'affection. Ces sympathies qui forment là-haut des familles d'Esprits, groupent aussi autour des familles tout un cortège d'animaux dévoués. Par conséquent, notre attachement ici-bas pour un animal, le soin que nous prenons de l'adoucir et de l'humaniser, tout cela a sa raison d'être, tout cela sera payé : c'est un bon serviteur que nous nous formons d'avance pour un monde meilleur.

Ce sera aussi un ouvrier ; car à ses pareils est réservé tout travail matériel, toute peine corporelle : fardeaux ou bâtisse, semailles ou récolte. Et à tout cela la suprême Intelligence a pourvu par un corps qui participe à la fois des avantages de la bête et de ceux de l'homme. Nous pouvons en juger par un croquis de Palissy, qui représente quelques-uns de ces animaux très attentifs à jouer aux boules. Je ne saurais mieux les comparer qu'aux faunes et aux satyres de la Fable ; le corps légèrement velu s'est pourtant redressé comme le nôtre ; les pattes ont disparu chez quelques-uns pour faire place à certaines jambes qui rappellent encore la forme primitive, à deux bras robustes, singulièrement attachés et terminés par de véritables mains, si j'en crois l'opposition des pouces. Chose bizarre, la tête n'est pas à beaucoup près aussi perfectionnée que le reste ! Ainsi, la physionomie reflète bien quelque chose d'humain, mais le crâne, mais la mâchoire et surtout l'oreille n'ont rien qui diffère sensiblement de l'animal terrestre ; il est donc facile de les distinguer entre eux : celui-ci est un chien, celui-là un lion. Proprement vêtus de blouses et de vestes assez semblables aux nôtres, ils n'attendent plus que la parole pour rappeler de bien près certains hommes d'ici-bas ; mais voilà précisément ce qui leur manque, et aussi bien n'en auraient-ils que faire. Habiles à se comprendre entre eux par un langage qui n'a rien du nôtre, ils ne se trompent pas davantage sur les intentions des Esprits qui leur commandent : un regard, un geste suffit. A certaines secousses magnétiques, dont nos dompteurs de bêtes ont déjà le secret, l'animal devine et obéit sans murmure, et qui plus est, volontiers, car il est sous le charme. C'est ainsi qu'on lui impose toute la grosse besogne, et qu'avec son aide tout fonctionne régulièrement d'un bout à l'autre de l'échelle sociale : l'Esprit élevé pense, délibère, l'Esprit inférieur applique avec sa propre initiative, l'animal exécute. Ainsi la conception, la mise en oeuvre et le fait s'unissent dans une même harmonie et mènent toute chose à sa plus prompte fin, par les moyens les plus simples et les plus sûrs.

Je m'excuse de cette digression : elle était indispensable à mon sujet, que je puis aborder maintenant.

En attendant les cartes promises, qui faciliteront singulièrement l'étude de toute la planète, nous pouvons, par les descriptions écrites des Esprits, nous faire une idée de leur grande ville, de la cité par excellence, de ce foyer de lumière et d'activité qu'ils s'accordent à désigner sous le nom étrangement latin de Julnius.

« Sur le plus grand de nos continents, dit Palissy, dans une vallée de sept à huit cents lieues de large, pour compter comme vous, un fleuve magnifique descend des montagnes du nord, et, grossi par une foule de torrents et de rivières, forme sur son parcours sept ou huit lacs dont le moindre mériterait chez vous le nom de mer. C'est sur les rives du plus grand de ces lacs, baptisé par nous du nom de la Perle, que nos ancêtres avaient jeté les premiers fondements de Julnius. Cette ville primitive existe encore, vénérée et gardée comme une précieuse relique. Son architecture diffère beaucoup de la vôtre. Je t'expliquerai tout cela en son temps : sache seulement que la ville moderne est à quelque cent mètres au-dessous de l'ancienne. Le lac, encaissé dans de hautes montagnes, se déverse dans la vallée par huit cataractes énormes qui forment autant de courants isolés et dispersés en tout sens. A l'aide de ces courants, nous avons creusé nous-mêmes dans la plaine une foule de ruisseaux, de canaux et d'étangs, ne réservant de terre ferme que pour nos maisons et nos jardins. De là résulte une sorte de ville amphibie, comme votre Venise, et dont on ne saurait dire, à première vue, si elle est bâtie sur la terre ou sur l'eau. Je ne te dis rien aujourd'hui de quatre édifices sacrés construits sur le versant même des cataractes, de sorte que l'eau jaillit à flots de leurs portiques : ce sont là des oeuvres qui vous paraîtraient incroyables de grandeur et de hardiesse.

« C'est la ville terrestre que je décris ici, la ville matérielle en quelque sorte, celle des occupations planétaires, celle que nous appelons enfin la Ville basse. Elle a ses rues ou plutôt ses chemins tracés pour le service intérieur ; elle a ses places publiques, ses portiques et ses ponts jetés sur les canaux pour le passage des serviteurs. Mais la ville intelligente, la ville spirituelle, le vrai Julnius enfin, ce n'est pas à terre qu'il faut le chercher, c'est dans l'air.

« Au corps matériel de nos animaux incapables de voler , il faut la terre ferme ; mais ce que notre corps fluidique et lumineux exige, c'est un logis aérien comme lui, presque impalpable et mobile au gré de notre caprice. Notre habileté a résolu ce problème, à l'aide du temps et des conditions privilégiées que le Grand Architecte nous avait faites. Comprends bien que cette conquête des airs était indispensable à des Esprits comme les nôtres. Notre jour est de cinq heures, et notre nuit de cinq heures également ; mais tout est relatif, et pour des êtres prompts à penser et à agir comme nous le sommes, pour des Esprits qui se comprennent par le langage des yeux et qui savent communiquer magnétiquement à distance, notre jour de cinq heures égalait déjà en activité l'une de vos semaines. C'était encore trop peu à notre avis ; et l'immobilité de la demeure, le point fixe du foyer était une entrave pour toutes nos grandes oeuvres. Aujourd'hui, par le déplacement facile de ces demeures d'oiseaux, par la possibilité de transporter nous et les nôtres en tel endroit de la planète et à telle heure du jour qu'il nous plaît, notre existence est au moins doublée, et avec elle tout ce qu'elle peut enfanter d'utile et de grand.

« A certaines époques de l'année, ajoute l'Esprit, à certaines fêtes, par exemple, tu verrais ici le ciel obscurci par la nuée d'habitations qui nous viennent de tous les points de l'horizon. C'est un curieux assemblage de logis sveltes, gracieux, légers, de toute forme, de toute couleur, balancés à toute hauteur et continuellement en route de la ville basse à la ville céleste : Quelques jours après, le vide se fait peu à peu et tous ces oiseaux s'envolent. »

A ces demeures flottantes rien ne manque, pas même le charme de la verdure et des fleurs. Je parle d'une végétation sans exemple chez vous, de plantes, d'arbustes même, destinés, par la nature de leurs organes, à respirer, à s'alimenter, à vivre, à se reproduire dans l'air.

« Nous avons, dit le même Esprit, de ces touffes de fleurs énormes, dont vous ne sauriez imaginer ni les formes ni les nuances, et d'une légèreté de tissu qui les rend presque transparentes. Balancées dans l'air, où de larges feuilles les soutiennent, et armées de vrilles pareilles à celles de la vigne, elles s'assemblent en nuages de mille teintes ou se dispersent au gré du vent, et préparent un charmant spectacle aux promeneurs de la ville basse... Imagine la grâce de ces radeaux de verdure, de ces jardins flottants que notre volonté peut faire ou défaire et qui durent quelquefois toute une saison ! De longues traînées de lianes et de branches fleuries se détachent de ces hauteurs et pendent jusqu'à terre, des grappes énormes s'agitent en secouant leurs parfums et leurs pétales qui s'effeuillent... Les Esprits qui traversent l'air s'y arrêtent au passage : c'est un lieu de repos et de rencontre, et, si l'on veut, un moyen de transport pour achever le voyage sans fatigue et de compagnie. »

Un autre Esprit était assis sur l'une de ces fleurs au moment où je l'évoquais.

« En ce moment, me dit-il, il fait nuit à Julnius, et je suis assis à l'écart sur l'une de ces fleurs de l'air qui ne s'épanouissent ici qu'à la clarté de nos lunes. Sous mes pieds toute la ville basse sommeille ; mais sur ma tête et autour de moi, à perte de vue, il n'y a que mouvement et joie dans l'espace. Nous dormons peu : notre âme est trop dégagée pour que les besoins du corps soient tyranniques ; et la nuit est plutôt faite pour nos serviteurs que pour nous. C'est l'heure des visites et des longues causeries, des promenades solitaires, des rêveries, de la musique. Je ne vois que demeures aériennes resplendissantes de lumières ou radeaux de feuilles et de fleurs chargés de troupes joyeuses... La première de nos lunes éclaire toute la ville basse : c'est une douce lumière comparable à celle de vos clairs de lune ; mais, du côté du lac, la seconde se lève, et celle-ci a des reflets verdâtres qui donnent à toute la rivière l'aspect d'une grande pelouse... »

C'est sur la rive droite de cette rivière, « dont l'eau, dit l'Esprit, t'offrirait la consistance d'une légère vapeur , » qu'est construite la maison de Mozart, que Palissy a bien voulu me faire dessiner sur cuivre. Je ne donne ici que la façade du midi. La grande entrée est à gauche, sur la plaine ; à droite est la rivière ; au nord et au midi sont les jardins. J'ai demandé à Mozart quels étaient ses voisins. - « Plus haut, a-t-il dit, et plus bas, deux Esprits que tu ne connais pas ; mais à gauche, je ne suis séparé que par une grande prairie du jardin de Cervantès. »

La maison a donc quatre faces comme les nôtres, ce dont on aurait tort néanmoins de faire une règle générale. Elle est construite avec une certaine pierre que les animaux tirent des carrières du nord, et dont l'Esprit compare la couleur à ces tons verdâtres que prend souvent l'azur du ciel au moment où le soleil se couche. Quant à sa dureté, on peut s'en faire une idée par cette observation de Palissy : « qu'elle fondrait sous nos doigts humains aussi vite qu'un flocon de neige ; encore est-ce là une des matières les plus résistantes de la planète ! Sur ce mur les Esprits ont sculpté ou incrusté les étranges arabesques que le dessin cherche à reproduire. Ce sont ou des ornements fouillés dans la pierre et coloriés ensuite, ou des incrustations ramenées à la solidité de la pierre verte, par un procédé qui est en grande faveur maintenant et qui conserve aux végétaux toute la grâce de leurs contours, toute la finesse de leurs tissus, toute la richesse de leur coloris. « Une découverte, ajoute l'Esprit, que vous ferez quelque jour et qui changera chez vous bien des choses. »

La longue fenêtre de droite présente un exemple de ce genre d'ornementation : l'un de ses bords n'est pas autre chose qu'un roseau énorme dont on a conservé les feuilles. Il en est de même du couronnement de la fenêtre principale, qui affecte la forme de clefs de sol : ce sont des plantes sarmenteuses enlacées et pétrifiées. C'est par ce procédé qu'ils obtiennent la plupart des couronnements d'édifices, des grilles, des balustres, etc. Souvent même la plante est placée dans le mur, avec ses racines et dans des conditions à croître librement. Elle grandit, se développe ; ses fleurs s'épanouissent au hasard, et l'artiste ne les fige sur place que lorsqu'elles ont acquis tout le développement voulu pour l'ornementation de l'édifice : la maison de Palissy est presque entièrement décorée de cette manière.

Destiné d'abord aux meubles seuls, puis aux châssis des portes et des fenêtres, ce genre d'ornements s'est perfectionné peu à peu et a fini par envahir toute l'architecture. Aujourd'hui ce n'est pas seulement la fleur et l'arbuste que l'on pétrifie de la sorte, mais l'arbre lui-même, de la racine au faîte ; et les palais comme les édifices n'ont plus guère d'autres colonnes.

Une pétrification de même nature sert aussi à la décoration des fenêtres. Des fleurs ou des feuilles très amples sont habilement dépouillées de leur partie charnue : il ne reste plus que le réseau des fibres, aussi fin que la plus fine mousseline. On le cristallise ; et de ces feuilles assemblées avec art on construit toute une fenêtre, qui ne laisse filtrer à l'intérieur qu'une lumière très douce : ou bien encore on les enduit d'une sorte de verre liquide et coloré de toute nuance qui se durcit à l'air et qui transforme la feuille en une sorte de vitre. De l'assemblage de ces feuilles résultent, pour fenêtres, de charmants bouquets transparents et lumineux !

Quant à la longueur même de ces ouvertures et à mille autres détails qui peuvent surprendre au premier abord, je suis forcé d'en ajourner l'explication : l'histoire de l'architecture dans Jupiter demanderait un volume entier. Je renonce également à parler de l'ameublement, pour ne m'attacher ici qu'à la disposition générale du logis.

Le lecteur a dû comprendre, d'après tout ce qui précède, que la maison du continent ne doit être pour l'Esprit qu'une sorte de pied-à-terre. La ville basse n'est guère fréquentée que par les Esprits de second ordre chargés des intérêts planétaires, de l'agriculture, par exemple, ou des échanges, et du bon ordre à maintenir parmi les serviteurs. Aussi toutes les maisons qui reposent sur le sol n'ont-elles généralement qu'un rez-de-chaussée et un étage : l'un, destiné aux Esprits qui agissent sous la direction du maître, et accessible aux animaux ; l'autre, réservé à l'Esprit seul, qui n'y demeure que par occasion. C'est ce qui explique pourquoi nous voyons dans plusieurs maisons de Jupiter, dans celle-ci par exemple et dans celle de Zoroastre, un escalier et même une rampe. Celui qui rase l'eau comme une hirondelle et qui peut courir sur les tiges de blé sans les courber, se passe fort bien d'escalier et de rampe pour entrer chez lui ; mais les Esprits inférieurs n'ont pas le vol si facile : ils ne s'élèvent que par secousses, et la rampe ne leur est pas toujours inutile. Enfin l'escalier est d'absolue nécessité pour les animaux-serviteurs, qui ne marchent pas autrement que nous. Ces derniers ont bien leurs cases, fort élégantes du reste, qui font partie de toutes les grandes habitations ; mais leurs fonctions les appellent constamment à la maison du maître : il faut bien leur en faciliter l'entrée et le parcours intérieur. De là ces constructions bizarres, qui par la base tiennent encore de nos édifices terrestres et qui en diffèrent absolument par le sommet.

Celle-ci se distingue surtout par une originalité que nous serions bien incapables d'imiter. C'est une sorte de flèche aérienne qui se balance sur le haut de l'édifice, au-dessus de la grande fenêtre et de son singulier couronnement. Cette frêle nacelle, facile à déplacer, est pourtant destinée, dans la pensée de l'artiste, à ne pas quitter la place qui lui est assignée, car sans reposer en rien sur le faîte, elle en complète la décoration, et je regrette que la dimension de la planche ne lui ait pas permis d'y trouver place. Quant à la demeure aérienne de Mozart, je n'ai ici qu'à en constater l'existence : les bornes de cet article ne me permettent pas de m'étendre sur ce sujet.

Je ne finirai pourtant pas sans m'expliquer, en passant, sur le genre d'ornements que le grand artiste a choisis pour sa demeure. Il est facile d'y reconnaître le souvenir de notre musique terrestre : la clef de sol y est fréquemment répétée, et, chose bizarre, jamais la clef de fa ! Dans la décoration du rez-de-chaussée, nous retrouvons un archet, une sorte de téorbe ou de mandoline, une lyre et toute une portée musicale. Plus haut, c'est une grande fenêtre qui rappelle vaguement la forme d'un orgue ; les autres ont l'apparence de grandes notes, et des notes plus petites abondent sur toute la façade.

On aurait tort d'en conclure que la musique de Jupiter soit comparable à la nôtre, et qu'elle se note par les mêmes signes : Mozart s'est expliqué sur elle de manière à ne laisser aucun doute à cet égard ; mais les Esprits rappellent volontiers, dans la décoration de leurs maisons, la mission terrestre qui leur a mérité l'incarnation dans Jupiter et qui résume le mieux le caractère de leur intelligence. Ainsi, dans la maison de Zoroastre, ce sont les astres et la flamme qui font tous les frais de la décoration.

Il y a plus, il paraît que ce symbolisme a ses règles et ses secrets. Tous ces ornements ne sont pas disposés au hasard : ils ont leur ordre logique et leur signification précise ; mais c'est un art que les Esprits de Jupiter renoncent à nous faire comprendre, du moins jusqu'à ce jour, et sur lequel ils ne s'expliquent pas volontiers. Nos vieux architectes employaient aussi le symbolisme dans la décoration de leurs cathédrales ; et la tour de Saint-Jacques n'est rien moins qu'un poème hermétique, si l'on en croit la tradition. Il n'y a donc pas à nous étonner de l'étrangeté de la décoration architectonique dans Jupiter : si elle contredit nos idées sur l'art humain, c'est qu'il y a en effet tout un abîme entre une architecture qui vit et qui parle, et une maçonnerie comme la nôtre, qui ne prouve rien. En cela, comme en toute autre chose, la prudence nous défend cette erreur du relatif qui veut tout ramener aux proportions et aux habitudes de l'homme terrestre. Si les habitants de Jupiter étaient logés comme nous, s'ils mangeaient, vivaient, dormaient et marchaient comme nous, il n'y aurait pas grand profit à y monter. C'est bien parce que leur planète diffère absolument de la nôtre que nous aimons à la connaître, à la rêver pour notre future demeure !

Pour ma part, je n'aurai pas perdu mon temps, et je serai bien heureux que les Esprits m'aient choisi pour leur interprète, si leurs dessins et leurs descriptions inspirent à un seul croyant le désir de monter plus vite à Julnius, et le courage de tout faire pour y parvenir.

VICTORIEN SARDOU.

 

L'auteur de cette intéressante description est un de ces adeptes fervents et éclairés qui ne craignent pas d'avouer hautement leurs croyances, et se mettent au-dessus de la critique des gens qui ne croient à rien de ce qui sort du cercle de leurs idées. Attacher son nom à une doctrine nouvelle en bravant les sarcasmes, est un courage qui n'est pas donné à tout le monde, et nous félicitons M. V. Sardou de l'avoir. Son travail révèle l'écrivain distingué qui, quoique jeune encore, s'est déjà conquis une place honorable dans la littérature, et joint au talent d'écrire les profondes connaissances du savant ; preuve nouvelle que le Spiritisme ne se recrute pas parmi les sots et les ignorants. Nous faisons des voeux pour que M. Sardou complète, le plus tôt possible, son travail si heureusement commencé. Si les astronomes nous dévoilent, par leurs savantes recherches, le mécanisme de l'univers, les Esprits, par leurs révélations, nous en font connaître l'état moral, et cela, comme ils le disent, dans le but de nous exciter au bien, afin de mériter une existence meilleure.

ALLAN KARDEC.

 

Septembre 1858

 

Propagation du Spiritisme

 

Il se passe dans la propagation du Spiritisme un phénomène digne de remarque. Il y a quelques années à peine que, ressuscité des croyances antiques, il a fait sa réapparition parmi nous, non plus comme jadis, à l'ombre des mystères, mais au grand jour et à la vue de tout le monde. Pour quelques-uns il a été l'objet d'une curiosité passagère, un amusement que l'on quitte comme un jouet pour en prendre un autre ; chez beaucoup il n'a rencontré que de l'indifférence ; chez le plus grand nombre l'incrédulité, malgré l'opinion des philosophes dont on invoque à chaque instant le nom comme autorité. Cela n'a rien de surprenant : Jésus lui-même a-t-il convaincu tout le peuple juif par ses miracles ? Sa bonté et la sublimité de sa doctrine lui ont-elles fait trouver grâce devant ses juges ? N'a-t-il pas été traité de fourbe et d'imposteur ? et si on ne lui a pas appliqué l'épithète de charlatan, c'est qu'on ne connaissait pas alors ce terme de notre civilisation moderne. Cependant des hommes sérieux ont vu dans les phénomènes qui se passent de nos jours autre chose qu'un objet de frivolité ; ils ont étudié, approfondi avec l'oeil de l'observateur consciencieux, et ils y ont trouvé la clef d'une foule de mystères jusqu'alors incompris ; cela a été pour eux un trait de lumière, et voilà que de ces faits est sortie toute une doctrine, toute une philosophie, nous pouvons dire toute une science, divergente d'abord selon le point de vue ou l'opinion personnelle de l'observateur, mais tendant peu à peu à l'unité de principe. Malgré l'opposition intéressée chez quelques-uns, systématique chez ceux qui croient que la lumière ne peut sortir que de leur cerveau, cette doctrine trouve de nombreux adhérents, parce qu'elle éclaire l'homme sur ses véritables intérêts présents et futurs, qu'elle répond à son aspiration vers l'avenir, rendu en quelque sorte palpable ; enfin parce qu'elle satisfait à la fois sa raison et ses espérances, et qu'elle dissipe des doutes qui dégénéraient en incrédulité absolue. Or, avec le Spiritisme, toutes les philosophies matérialistes ou panthéistes tombent d'elles-mêmes ; le doute n'est plus possible touchant la Divinité, l'existence de l'âme, son individualité, son immortalité ; son avenir nous apparaît comme la lumière du jour, et nous savons que cet avenir, qui laisse toujours une porte ouverte à l'espérance, dépend de notre volonté et des efforts que nous faisons pour le bien.

Tant qu'on n'a vu dans le Spiritisme que des phénomènes matériels, on ne s'y est intéressé que comme à un spectacle, parce qu'il s'adressait aux yeux ; mais du moment qu'il s'est élevé au rang de science morale, il a été pris au sérieux, parce qu'il a parlé au coeur et à l'intelligence, et que chacun y a trouvé la solution de ce qu'il cherchait vaguement en lui-même ; une confiance basée sur l'évidence a remplacé l'incertitude poignante ; du point de vue si élevé où il nous place, les choses d'ici-bas apparaissent si petites et si mesquines, que les vicissitudes de ce monde ne sont plus que des incidents passagers que l'on supporte avec patience et résignation ; la vie corporelle n'est qu'une courte halte dans la vie de l'âme ; ce n'est plus, pour nous servir de l'expression de notre savant et spirituel confrère M. Jobard, qu'une mauvaise auberge où il n'est pas besoin de défaire sa malle. Avec la doctrine spirite tout est défini, tout est clair, tout parle à la raison ; en un mot, tout s'explique, et ceux qui l'ont approfondie dans son essence y puisent une satisfaction intérieure à laquelle ils ne veulent plus renoncer. Voilà pourquoi elle a trouvé en si peu de temps de si nombreuses sympathies, et ces sympathies elle les recrute non point dans le cercle restreint d'une localité, mais dans le monde entier. Si les faits n'étaient là pour le prouver, nous en jugerions par notre Revue, qui n'a que quelques mois d'existence, et dont les abonnés, quoique ne se comptant pas encore par milliers, sont disséminés sur tous les points du globe. Outre ceux de Paris et des départements, nous en avons en Angleterre, en Ecosse, en Hollande, en Belgique, en Prusse, à Saint-Pétersbourg, Moscou, Naples, Florence, Milan, Gênes, Turin, Genève, Madrid, Shang-haï en Chine, Batavia, Cayenne, Mexico, au Canada, aux Etats-Unis, etc. Nous ne le disons point par forfanterie, mais comme un fait caractéristique. Pour qu'un journal nouveau-né, aussi spécial, soit dès aujourd'hui demandé dans des contrées si diverses et si éloignées, il faut que l'objet qu'il traite y trouve des partisans, autrement on ne le ferait pas venir par simple curiosité de plusieurs milliers de lieues, fût-il du meilleur écrivain. C'est donc par son objet qu'il intéresse et non par son obscur rédacteur ; aux yeux de ses lecteurs, son objet est donc sérieux. Il demeure ainsi évident que le Spiritisme a des racines dans toutes les parties du monde, et, à ce point de vue, vingt abonnés répartis en vingt pays différents prouveraient plus que cent concentrés dans une seule localité, parce qu'on ne pourrait supposer que c'est l'oeuvre d'une coterie.

La manière dont s'est propagé le Spiritisme jusqu'à ce jour ne mérite pas une attention moins sérieuse. Si la presse eût fait retentir sa voix en sa faveur, si elle l'eût prôné, en un mot, si le monde en avait eu les oreilles rebattues, on pourrait dire qu'il s'est propagé comme toutes les choses qui trouvent du débit à la faveur d'une réputation factice, et dont on veut essayer, ne fût-ce que par curiosité. Mais rien de cela n'a eu lieu : la presse, en général, ne lui a prêté volontairement aucun appui ; elle l'a dédaigné, ou si, à de rares intervalles, elle en a parlé, c'était pour le tourner en ridicule et envoyer les adeptes aux Petites-Maisons, chose peu encourageante pour ceux qui auraient eu la velléité de s'initier. A peine M. Home lui-même a-t-il eu les honneurs de quelques mentions semi-sérieuses, tandis que les événements les plus vulgaires y trouvent une large place. Il est d'ailleurs aisé devoir, au langage des adversaires, que ceux-ci en parlent comme les aveugles des couleurs, sans connaissance de cause, sans examen sérieux et approfondi, et uniquement sur une première impression ; aussi leurs arguments se bornent-ils à une négation pure et simple, car nous n'honorons pas du nom d'arguments les quolibets facétieux ; des plaisanteries, quelque spirituelles qu'elles soient, ne sont pas des raisons. Il ne faut pourtant pas accuser d'indifférence ou de mauvais vouloir tout le personnel de la presse. Individuellement le Spiritisme y compte des partisans sincères, et nous en connaissons plus d'un parmi les hommes de lettres les plus distingués. Pourquoi donc gardent-ils le silence ? C'est qu'à côté de la question de croyance il y a celle de la personnalité, toute-puissante dans ce siècle-ci. La croyance, chez eux comme chez beaucoup d'autres, est concentrée et non expansive ; ils sont, en outre, obligés de suivre les errements de leur journal, et tel journaliste craint de perdre des abonnés en arborant franchement un drapeau dont la couleur pourrait déplaire à quelques-uns d'entre eux. Cet état de choses durera-t-il ? Non ; bientôt il en sera du Spiritisme comme du magnétisme dont jadis on ne parlait qu'à voix basse, et qu'on ne craint plus d'avouer aujourd'hui. Aucune idée nouvelle, quelque belle et juste qu'elle soit, ne s'implante instantanément dans l'esprit des masses, et celle qui ne rencontrerait pas d'opposition serait un phénomène tout à fait insolite. Pourquoi le Spiritisme ferait-il exception à la règle commune ? Il faut aux idées, comme aux fruits, le temps de mûrir ; mais la légèreté humaine fait qu'on les juge avant leur maturité, ou sans se donner la peine d'en sonder les qualités intimes. Ceci nous rappelle la spirituelle fable de la Jeune Guenon, le Singe et la Noix. Cette jeune guenon, comme on le sait, cueille une noix dans sa coque verte ; elle y porte la dent, fait la grimace et la rejette en s'étonnant qu'on trouve bonne une chose si amère : mais un vieux singe, moins superficiel, et sans doute profond penseur dans son espèce, ramasse la noix, la casse, l'épluche, la mange, et la trouve délicieuse, ce qu'il accompagne d'une belle morale à l'adresse de tous les gens qui jugent les choses nouvelles à l'écorce.

Le Spiritisme a donc dû marcher sans l'appui d'aucun secours étranger, et voilà qu'en cinq ou six ans il se vulgarise avec une rapidité qui tient du prodige. Où a-t-il puisé cette force, si ce n'est en lui-même ? Il faut donc qu'il y ait dans son principe quelque chose de bien puissant pour s'être ainsi propagé sans les moyens surexcitants de la publicité. C'est que, comme nous l'avons dit plus haut, quiconque se donne la peine de l'approfondir y trouve ce qu'il cherchait, ce que sa raison lui faisait entrevoir, une vérité consolante, et, en fin de compte, y puise l'espérance et une véritable jouissance. Aussi les convictions acquises sont-elles sérieuses et durables ; ce ne sont point de ces opinions légères qu'un souffle fait naître et qu'un autre souffle efface. Quelqu'un nous disait dernièrement : « Je trouve dans le Spiritisme une si suave espérance, j'y puise de si douces et si grandes consolations, que toute pensée contraire me rendrait bien malheureux, et je sens que mon meilleur ami me deviendrait odieux s'il tentait de m'arracher à cette croyance. » Lorsqu'une idée n'a pas de racines, elle peut jeter un éclat passager, comme ces fleurs que l'on fait pousser par force ; mais bientôt, faute de soutien, elle meurt et on n'en parle plus. Celles, au contraire, qui ont une base sérieuse, grandissent et persistent : elles finissent par s'identifier tellement aux habitudes qu'on s'étonne plus tard d'avoir jamais pu s'en passer.

Si le Spiritisme n'a pas été secondé par la presse d'Europe, il n'en est pas de même, dira-t-on, de celle d'Amérique. Cela est vrai jusqu'à un certain point. Il y a en Amérique, comme partout ailleurs, la presse générale et la presse spéciale. La première s'en est sans doute beaucoup plus occupée que parmi nous, quoique moins qu'on ne le pense ; elle a d'ailleurs aussi ses organes hostiles. La presse spéciale compte, aux Etats-Unis seuls, dix-huit journaux spirites, dont dix hebdomadaires et plusieurs de grand format. On voit que nous sommes encore bien en arrière sous ce rapport ; mais là, comme ici, les journaux spéciaux s'adressent aux gens spéciaux ; il est évident qu'une gazette médicale, par exemple, ne sera recherchée de préférence ni par des architectes, ni par des hommes de loi ; de même un journal spirite n'est lu, à peu d'exceptions près, que par les partisans du Spiritisme. Le grand nombre de journaux américains qui traitent cette matière prouve une chose, c'est qu'ils ont assez de lecteurs pour les alimenter. Ils ont beaucoup fait, sans doute, mais leur influence est, en général, purement locale ; la plupart sont inconnus du public européen, et les nôtres ne leur ont fait que de bien rares emprunts. En disant que le Spiritisme s'est propagé sans l'appui de la presse, nous avons entendu parler de la presse générale, qui s'adresse à tout le monde, de celle dont la voix frappe chaque jour des millions d'oreilles, qui pénètre dans les retraites les plus obscures ; de celle avec laquelle l'anachorète, au fond de son désert, peut être au courant de ce qui se passe aussi bien que le citadin, de celle enfin qui sème les idées à pleines mains. Quel est le journal spirite qui peut se flatter de faire ainsi retentir les échos du monde ? Il parle aux gens convaincus ; il n'appelle pas l'attention des indifférents. Nous sommes donc dans le vrai en disant que le Spiritisme a été livré à ses propres forces ; si par lui-même il a fait de si grands pas, que sera-ce quand il pourra disposer du puissant levier de la grande publicité ! En attendant ce moment il plante partout des jalons ; partout ses rameaux trouveront des points d'appui ; partout enfin il trouvera des voix dont l'autorité imposera silence à ses détracteurs.

La qualité des adeptes du Spiritisme mérite une attention particulière. Se recrute-t-il dans les rangs inférieurs de la société, parmi les gens illettrés ? Non ; ceux-là, s'en occupent peu ou point ; c'est à peine s'ils en ont entendu parler. Les tables tournantes même y ont trouvé peu de praticiens. Jusqu'à présent ses prosélytes sont dans les premiers rangs de la société, parmi les gens éclairés, les hommes de savoir et de raisonnement ; et, chose remarquable, les médecins qui ont fait pendant si longtemps une guerre acharnée au magnétisme, se rallient sans peine à cette doctrine ; nous en comptons un grand nombre, tant en France qu'à l'étranger, parmi nos abonnés, au nombre desquels se trouvent aussi en grande majorité des hommes supérieurs à tous égards, des notabilités scientifiques et littéraires, de hauts dignitaires, des fonctionnaires publics, des officiers généraux, des négociants, des ecclésiastiques, des magistrats, etc., tous gens trop sérieux pour prendre à titre de passe-temps un journal qui, comme le nôtre, ne se pique pas d'être amusant, et encore moins s'ils croyaient n'y trouver que des rêveries. La Société parisienne des Etudes spirites n'est pas une preuve moins évidente de cette vérité, par le choix des personnes qu'elle réunit ; ses séances sont suivies avec un intérêt soutenu, une attention religieuse, nous pouvons même dire avec avidité, et pourtant on ne s'y occupe que d'études graves, sérieuses, souvent très abstraites, et non d'expériences propres à exciter la curiosité. Nous parlons de ce qui se passe sous nos yeux, mais nous pouvons en dire autant de tous les centres où l'on s'occupe de Spiritisme au même point de vue, car presque partout (comme les Esprits l'avaient annoncé) la période de curiosité touche à son déclin. Ces phénomènes nous font pénétrer dans un ordre de choses si grand, si sublime, qu'auprès de ces graves questions un meuble qui tourne ou qui frappe est un joujou d'enfant : c'est l'a b c de la science.

On sait d'ailleurs à quoi s'en tenir maintenant sur la qualité des Esprits frappeurs, et, en général, de ceux qui produisent des effets matériels. Ils ont justement été nommés les saltimbanques du monde spirite ; c'est pourquoi on s'y attache moins qu'à ceux qui peuvent nous éclairer.

On peut assigner à la propagation du Spiritisme quatre phases ou périodes distinctes :

1° Celle de la curiosité, dans laquelle les Esprits frappeurs ont joué le principal rôle pour appeler l'attention et préparer les voies.

2° Celle de l'observation, dans laquelle nous entrons et qu'on peut aussi appeler la période philosophique. Le Spiritisme est approfondi et s'épure ; il tend à l'unité de doctrine et se constitue en science.

Viendront ensuite :

3° La période de l'admission, où le Spiritisme prendra un rang officiel parmi les croyances universellement reconnues.

4° La période d'influence sur l'ordre social. C'est alors que l'humanité, sous l'influence de ces idées, entrera dans une nouvelle voie morale. Cette influence, dès aujourd'hui, est individuelle ; plus lard, elle agira sur les masses pour le bien général.

Ainsi, d'un côté voilà une croyance qui se répand dans le monde entier d'elle-même et de proche en proche, et sans aucun des moyens usuels de propagande forcée ; de l'autre cette même croyance qui prend racine, non dans les bas-fonds de la société, mais dans sa partie la plus éclairée. N'y a-t-il pas dans ce double fait quelque chose de bien caractéristique et qui doit donner à réfléchir à tous ceux qui traitent encore le Spiritisme de rêve creux ? A l'encontre de beaucoup d'autres idées qui partent d'en bas, informes ou dénaturées, et ne pénètrent qu'à la longue dans les rangs supérieurs, où elles s'épurent, le Spiritisme part d'en haut, et n'arrivera aux masses que dégagé des idées fausses inséparables des choses nouvelles.

Il faut cependant en convenir, il n'y a encore chez beaucoup d'adeptes qn'une croyance latente ; la peur du ridicule chez les uns, chez d'autres la crainte de froisser à leur préjudice certaines susceptibilités, les empêchent d'afficher hautement lents opinions ; cela est puéril, sans doute, et pourtant nous le comprenons ; on ne peut demander à certains hommes ce que la nature ne leur a pas donné : le courage de braver le Qu'en dira-t-on ; mais quand le Spiritisme sera dans toutes les bouches, et ce temps n'est pas loin, ce courage viendra aux plus timides. Un changement notable s'est déjà opéré sous ce rapport depuis quelque temps ; on en parle plus ouvertement ; on se risque, et cela fait ouvrir les yeux aux antagonistes mêmes, qui se demandent s'il est prudent, dans l'intérêt de leur propre réputation, de battre en brèche une croyance qui, bon gré, mai gré, s'infiltre partout et trouve ses appuis au faîte de la société. Aussi l'épithète de fous, si largement prodiguée aux adeptes, commence à devenir ridicule ; c'est un lieu commun qui s'use et tourne au trivial, car bientôt les fous seront plus nombreux que les gens sensés, et déjà plus d'un critique s'est rangé de leur côté ; c'est, du reste, l'accomplissement de ce qu'ont annoncé les Esprits en disant que : les plus grands adversaires du Spiritisme en deviendront les plus chauds partisans et les plus ardents propagateurs.

 

 

Platon : doctrine du choix des épreuves

 

Nous avons vu, par les curieux documents celtiques que nous avons publiés dans notre numéro d'avril, la doctrine de la réincarnation professée par les druides, selon le principe de la marche ascendante de l'âme humaine à laquelle ils faisaient parcourir les divers degrés de notre échelle spirite. Tout le monde sait que l'idée de la réincarnation remonte à la plus haute antiquité, et que Pythagore lui-même l'a puisée chez les Indiens et les Egyptiens. Il n'est donc pas étonnant que Platon, Socrate et autres partageassent une opinion admise par les plus illustres philosophes du temps ; mais ce qui est plus remarquable peut-être, c'est de trouver, dès cette époque, le principe de la doctrine du choix des épreuves enseignée aujourd'hui par les Esprits, doctrine qui présuppose la réincarnation, sans laquelle elle n'aurait aucune raison d'être. Nous ne discuterons point aujourd'hui cette théorie, qui était si loin de notre pensée lorsque les Esprits nous l'ont révélée, qu'elle nous surprit étrangement, car, nous l'avouons en toute humilité, ce que Platon avait écrit sur ce sujet spécial, nous était alors totalement inconnu, preuve nouvelle, entre mille, que les communications qui nous ont été faites ne sont point le reflet de notre opinion personnelle. Quant à celle de Platon, nous constatons simplement l'idée principale, chacun pouvant aisément faire la part de la forme sous laquelle elle est présentée, et juger les points de contact qu'elle peut avoir, dans certains détails, avec notre théorie actuelle. Dans son allégorie du Fuseau de la Nécessité, il suppose un entretien entre Socrate et Glaucon, et prête au premier le discours suivant sur les révélations de l'Arménien Er, personnage fictif, selon toute probabilité, quoique quelques-uns le prennent pour Zoroastre.

On comprendra facilement que ce récit n'est qu'un cadre imaginé pour amener le développement de l'idée principale : l'immortalité de l'âme, la succession des existences, le choix de ces existences par l'effet du libre arbitre, enfin les conséquences heureuses ou malheureuses de ce choix, souvent imprudent, propositions qui se trouvent toutes dans le Livre des Esprits, et que viennent confirmer les faits nombreux cités dans cette Revue.

« Le récit que je vais vous rappeler, dit Socrate à Glaucon, est celui d'un homme de coeur, Er, l'Arménien, originaire de Pamphylie. Il avait été tué dans une bataille. Dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà défigurés de ceux qui étaient tombés avec lui, le sien fut trouvé sain et entier. On le porta chez lui pour faire ses funérailles, et le deuxième jour, lorsqu'il était sur le bûcher, il revécut et raconta ce qu'il avait vu dans l'autre vie.

« Aussitôt que son âme était sortie de son corps, il s'était mis en route avec une foule d'autres âmes et était arrivé en un lieu merveilleux, où se voyaient dans la terre deux ouvertures voisines l'une de l'autre, et deux autres ouvertures au ciel qui répondaient à celles-là. Entre ces deux régions étaient assis des juges. Dès qu'ils avaient prononcé une sentence, ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite, par une des ouvertures du ciel, après leur avoir attaché par-devant un écriteau contenant le jugement rendu en leur faveur, et aux méchants de prendre leur route à gauche, dans les abîmes, ayant derrière le dos un semblable écrit, où étaient marquées toutes leurs actions. Lorsqu'il se présenta à son tour, les juges déclarèrent qu'il devait porter aux hommes la nouvelle de ce qui passait en cet autre monde, et lui ordonnèrent d'écouter et d'observer tout ce qui s'offrirait à lui.

« Il vit d'abord les âmes jugées disparaître, les unes montant au ciel, les autres descendant sous la terre par les deux ouvertures qui se répondaient : tandis que par la seconde ouverture de la terre il vit sortir des âmes couvertes de poussière et d'ordures, en même temps que par la seconde ouverture du ciel descendaient d'autres âmes pures et sans tache. Elles paraissaient toutes venir d'un long voyage et s'arrêter avec plaisir dans la prairie comme dans un lieu d'assemblée. Celles qui se connaissaient se saluaient les unes les autres et se demandaient des nouvelles de ce qui se passait aux lieux d'où elles venaient : le ciel et la terre. Ici, parmi les gémissements et les larmes, on rappelait tout ce qu'on avait souffert ou vu souffrir en voyageant sous terre ; là, on racontait les joies du ciel et le bonheur de contempler les merveilles divines.

« Il serait trop long de suivre le discours entier de l'Arménien, mais voici, en somme, ce qu'il disait. Chacune des âmes portait dix fois la peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie. La durée de chaque punition était de cent ans, durée naturelle de la vie humaine, afin que le châtiment fût toujours décuple pour chaque crime. Ainsi, ceux qui ont fait périr en foule leurs semblables, trahi des villes, des armées, réduit leurs concitoyens en esclavage ou commis d'autres forfaits, étaient tourmentés au décuple pour chacun de ces crimes. Ceux, au contraire, qui ont fait du bien autour d'eux, qui ont été justes et vertueux, recevaient, dans la même proportion, la récompense de leurs bonnes actions. Ce qu'il disait des enfants que la mort enlève peu de temps après leur naissance mérite moins d'être répété ; mais il assurait que l'impie, le fils dénaturé, l'homicide, étaient réservés à de plus cruelles peines, et l'homme religieux et le bon fils à de plus grandes félicités.

« Il avait été présent lorsqu'une âme avait demandé à une autre où était le grand Ardiée. Cet Ardiée avait été un tyran d'une ville de Pamphylie mille ans auparavant ; il avait tué son vieux père, son frère aîné, et commis, disait-on, plusieurs autres crimes énormes. « Il ne vient pas, avait répondu l'âme, et il ne viendra jamais ici. Nous avons tous été témoins, à son sujet, d'un affreux spectacle. Lorsque nous étions sur le point de sortir de l'abîme, après avoir accompli nos peines, nous vîmes Ardiée et un grand nombre d'autres, dont la plupart étaient des tyrans comme lui ou des êtres qui, dans une condition privée, avaient commis de grands crimes : ils faisaient pour monter de vains efforts, et toutes les fois que ces coupables, dont les crimes étaient sans remède ou n'avaient pas été suffisamment expiés, essayaient de sortir, l'abîme les repoussait en mugissant. Alors des personnages hideux, au corps enflammé, qui se trouvaient là, accoururent à ces gémissements. Ils emmenèrent d'abord de vive force un certain nombre de ces criminels ; quant à Ardiée et aux autres, ils leur lièrent les pieds, les mains et la tête, et, les ayant jetés à terre et écorchés à force de coups, ils les traînèrent hors de la route, à travers des ronces sanglantes, répétant aux ombres, à mesure qu'il en passait quelqu'une : « Voilà des tyrans et des homicides, nous les emportons pour les jeter dans le Tartare. » Cette âme ajoutait que, parmi tant d'objets terribles, rien ne leur causait plus d'effroi que le mugissement du gouffre, et que c'était une extrême joie pour elles d'en sortir en silence.

« Tels étaient à peu près les jugements des âmes, leurs châtiments et leurs récompenses.

« Après sept jours de repos dans cette prairie, les âmes durent en partir le huitième, et se remirent en route. Au bout de quatre jours de chemin elles aperçurent d'en haut, sur toute la surface du ciel et de la terre, une immense lumière, droite comme une colonne et semblable à l'iris, mais plus éclatante et plus pure. Un seul jour leur suffit pour l'atteindre, et elles virent alors, vers le milieu de cette muraille, l'extrémité des chaînes qui y rattachent les cieux. C'est là ce qui les soutient, c'est l'enveloppe du vaisseau du monde, c'est la vaste ceinture qui l'environne. Au sommet, était suspendu le Fuseau de la Nécessité, autour duquel se formaient toutes les circonférences .

« Autour du fuseau, et à des distances égales, siégeaient sur des trônes les trois Parques, filles de la Nécessité : Lachésis, Clotho et Atropos, vêtues de blanc et la tête couronnée d'une bandelette. Elles chantaient, en s'unissant au concert des Sirènes : Lachésis le passé, Clotho le présent, Atropos l'avenir. Clotho touchait par intervalles, de la main droite, l'extérieur du fuseau ; Atropos, de la main gauche, imprimait le mouvement aux cercles intérieurs, et Lachésis, de l'une et l'autre main, touchait tour à tour, tantôt le fuseau, tantôt les pesons intérieurs.

« Aussitôt que les âmes étaient arrivées, il leur avait fallu se présenter devant Lachésis. D'abord un hiérophante les avait fait ranger par ordre, l'une auprès de l'autre. Ensuite, ayant pris sur les genoux de Lachésis les sorts ou numéros dans l'ordre desquels chaque âme devait être appelée, ainsi que les diverses conditions humaines offertes à leur choix, il était monté sur une estrade et avait parlé ainsi : « Voici ce que dit la vierge Lachésis, fille de la Nécessité : Ames passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle. On ne vous assignera pas votre génie, c'est vous qui le choisirez vous-mêmes. Celle que le sort appellera la première choisira, et son choix sera irrévocable. La vertu n'est à personne : elle s'attache à qui l'honore et abandonne qui la néglige. On est responsable de son choix, Dieu est innocent. » A ces mots, il avait répandu les numéros, et chaque âme ramassa celui qui tomba devant elle, excepté l'Arménien, à qui on ne le permit pas. Ensuite l'hiérophante étala sur terre, devant elles, des genres de vie de toute espèce, en beaucoup plus grand nombre qu'il n'y avait d'âmes assemblées. La variété en était infinie ; il s'y trouvait à la fois toutes les conditions des hommes ainsi que des animaux. Il y avait des tyrannies : les unes qui duraient jusqu'à la mort, les autres brusquement interrompues et finissant par la pauvreté, l'exil et l'abandon. L'illustration se montrait sous plusieurs faces : on pouvait choisir la beauté, l'art de plaire, les combats, la victoire ou la noblesse de race. Des états tout à fait obscurs par tous ces endroits, ou intermédiaires, des mélanges de richesse et de pauvreté, de santé et de maladie, étaient offerts au choix : il y avait aussi des conditions de femme de la même variété.

« C'est évidemment là, cher Glaucon, l'épreuve redoutable pour l'humanité. Que chacun de nous y songe, et qu'il laisse toutes les vaines études pour ne se livrer qu'à la science qui fait le sort de l'homme. Cherchons un maître qui nous apprenne à discerner la bonne et la mauvaise destinée, et à choisir tout le bien que le ciel nous abandonne. Examinons avec lui quelles situations humaines, séparées ou réunies, conduisent aux bonnes actions : si la beauté, par exemple, jointe à la pauvreté ou à la richesse, ou à telle disposition de l'âme, doit produire la vertu ou le vice ; de quel avantage peuvent être une naissance brillante ou commune, la vie privée ou publique, la force ou la faiblesse, l'instruction ou l'ignorance, enfin tout ce que l'homme reçoit de la nature et tout ce qu'il tient de lui-même. Eclairés par la conscience, décidons quel lot notre âme doit préférer. Oui, le pire des destins est celui qui la rendrait injuste, et le meilleur celui qui la formera sans cesse à la vertu : tout le reste n'est rien pour nous. Irions-nous oublier qu'il n'y a point de choix plus salutaire après la mort comme pendant la vie ! Ah ! que ce dogme sacré s'identifie pour jamais avec notre âme, afin qu'elle ne se laisse éblouir, là-bas, ni par les richesses ni par les autres maux de cette nature, et qu'elle ne s'expose point, en se jetant avec avidité sur la condition du tyran ou sur quelque autre semblable, à commettre un grand nombre de maux sans remède et à en souffrir encore de plus grands.

« Selon le rapport de notre messager, l'hiérophante avait dit : « Celui qui choisira le dernier, pourvu qu'il le fasse avec discernement, et qu'ensuite il soit conséquent dans sa conduite, peut se promettre une vie heureuse. Que celui qui choisira le premier se garde de trop de confiance, et que le dernier ne désespère point. » Alors, celui que le sort nommait le premier s'avança avec empressement et choisit la tyrannie la plus considérable ; emporté par son imprudence et son avidité, et sans regarder suffisamment à ce qu'il faisait, il ne vit point cette fatalité attachée à l'objet de son choix d'avoir un jour à manger la chair de ses propres enfants et bien d'autres crimes horribles. Mais quand il eut considéré le sort qu'il avait choisi, il gémit, se lamenta, et, oubliant les leçons de l'hiérophante, il finit par accuser de ses maux la fortune, les génies, tout, excepté lui-même . Cette âme était du nombre de celles qui venaient du ciel : elle avait vécu précédemment dans un Etat bien gouverné et avait fait le bien par la force de l'habitude plutôt que par philosophie. Voilà pourquoi, parmi celles qui tombaient en de semblables mécomptes, les âmes venues du ciel n'étaient pas les moins nombreuses, faute d'avoir été éprouvées par les souffrances. Au contraire, celles qui, ayant passé par le séjour souterrain, avaient souffert et vu souffrir, ne choisissaient pas ainsi à la hâte. De là, indépendamment du hasard des rangs pour être appelées à choisir, une sorte d'échange des biens et des maux pour la plupart des âmes. Ainsi, un homme qui, à chaque renouvellement de sa vie d'ici-bas, s'appliquerait constamment à la saine philosophie et aurait le bonheur de ne pas avoir les derniers sorts, il y a grande apparence, d'après ce récit, que non-seulement il serait heureux en ce monde, mais encore que, dans son voyage d'ici là-bas et dans son retour, il marcherait par la voie unie du ciel et non par le sentier pénible de l'abîme souterrain.

« L'Arménien ajoutait que c'était un spectacle curieux de voir de quelle manière chaque âme faisait son choix. Rien de plus étrange et de plus digne à la fois de compassion et de risée. C'était, la plupart du temps, d'après les habitudes de la vie antérieure que l'on choisissait. Er avait vu l'âme qui avait appartenu à Orphée choisir l'âme d'un cygne, en haine des femmes, qui lui avaient donné la mort, ne voulant devoir sa naissance à aucune d'elles ; l'âme de Thomyris avait choisi la condition d'un rossignol ; et réciproquement un cygne, ainsi que d'autres musiciens comme lui, avaient adopté la nature de l'homme. Une autre âme, appelée la vingtième à choisir, avait pris la nature d'un lion : c'était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il détestait l'humanité, en ressouvenir du jugement qui lui avait enlevé les armes d'Achille. Après celle-là vint l'âme d'Agamemnon, que ses malheurs rendaient aussi l'ennemi des hommes : il prit la condition d'aigle. L'âme d'Atalante, appelée à choisir vers la moitié, ayant considéré les grands honneurs rendus aux athlètes, n'avait pu résister au désir de devenir athlète. Epée, qui construisit le cheval de Troie, était devenue une femme industrieuse. L'âme du bouffon Thersite, qui se présenta des dernières, revêtit les formes d'un singe. L'âme d'Ulysse, à qui le hasard avait donné le dernier lot, vint aussi pour choisir : mais le souvenir de ses longs revers l'ayant désabusée de l'ambition, elle chercha longtemps et découvrit à grand-peine, dans un coin, la vie tranquille d'un homme privé que toutes les autres âmes avaient laissée à l'écart. En l'apercevant, elle dit que, quand elle aurait été la première à choisir, elle n'aurait pas fait d'autre choix. Les animaux, quels qu'ils soient, passent également les uns dans les autres ou dans le corps des hommes : ceux qui furent méchants deviennent des bêtes féroces, et les bons, des animaux apprivoisés.

« Après que toutes les âmes eurent fait choix d'une condition, elles s'approchèrent de Lachésis dans l'ordre suivant lequel elles avaient choisi. La Parque donna à chacune le génie qu'elle avait préféré, afin qu'il lui servît de gardien pendant sa vie et qu'il lui aidât à remplir sa destinée. Ce génie la conduisit d'abord à Clotho qui, de sa main et d'un tour de fuseau, confirmait la destinée choisie. Après avoir touché le fuseau, il la menait de là vers Atropos, qui roulait le fil pour rendre irrévocable ce qui avait été filé par Clotho. Ensuite on s'avançait vers le trône de la Nécessité, sous lequel l'âme et son génie passaient ensemble. Aussitôt que toutes eurent passé, elles se rendirent dans la plaine du Léthé (l'Oubli) , où elles essuyèrent une chaleur insupportable, parce qu'il n'y avait ni arbre ni plante. Le soir venu, elles passèrent la nuit auprès du fleuve Amélès (absence de pensées sérieuses), fleuve dont aucun vase ne peut contenir l'eau : on est obligé d'en boire ; mais des imprudents en boivent trop. Ceux qui en boivent sans cesse perdent toute mémoire. On s'endormit après ; mais vers le milieu de la nuit il survint un éclat de tonnerre avec un tremblement de terre : aussitôt les âmes furent dispersées çà et là vers les divers points de leur naissance terrestre, comme des étoiles qui jailliraient tout à coup dans le ciel. Quant à lui, disait Er, on l'avait empêché de boire de l'eau du fleuve : cependant il ne savait pas où ni comment son âme s'était rejointe à son corps ; mais le matin, ayant tout à coup ouvert les yeux, il s'aperçut qu'il était étendu sur le bûcher.

« Tel est le mythe, cher Glaucon, que la tradition a fait vivre jusqu'à nous. Il peut nous préserver de notre perte : si nous y ajoutons foi, nous passerons heureusement le Léthé et nous maintiendrons notre âme pure de toute souillure. »

 

 

Un avertissement d'outre-tombe

 

Le fait suivant est rapporté par la Patrie du 15 août 1858 :

« Mardi dernier, je me suis engagé, assez imprudemment peut-être, à vous conter une histoire émouvante. J'aurais dû songer à une chose : c'est qu'il n'y a pas d'histoires émouvantes, il n'y a que des histoires bien contées, et le même récit, fait par deux narrateurs différents, peut endormir un auditoire ou lui donner la chair de poule. Que ne me suis-je entendu avec mon compagnon de voyage de Cherbourg à Paris, M. B..., de qui je tiens l'anecdote merveilleuse ! si j'avais sténographié sa narration, j'aurais vraiment quelque chance de vous faire frissonner.

« Mais j'ai eu le tort de m'en rapporter à ma détestable mémoire, et je le regrette vivement. Enfin, vaille que vaille, voici l'aventure, et le dénouement vous prouvera qu'aujourd'hui, 15 août, elle est tout à l'ait de circonstance.

« M. de S... (un nom historique porté aujourd'hui encore avec honneur) était officier sous le Directoire. Pour son plaisir ou pour les besoins de son service il faisait route vers l'Italie.

« Dans un de nos départements du centre, il fut surpris par la nuit et s'estima heureux de trouver un gîte sous le toit d'une espèce de baraque de mine suspecte, où on lui offrit un mauvais souper et un grabat dans un grenier.

« Habitué à la vie d'aventures et au rude métier de la guerre, M. de S... mangea de bon appétit, se coucha sans murmurer et s'endormit profondément.

« Son sommeil fut troublé par une apparition redoutable. Il vit un spectre se dresser dans l'ombre, marcher d'un pas lourd vers son grabat et s'arrêter à la hauteur de son chevet. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, dont les cheveux gris et hérissés étaient rouges de sang ; il avait la poitrine nue, et sa gorge ridée était coupée de blessures béantes. Il resta un moment silencieux, fixant ses yeux noirs et profonds sur le voyageur endormi ; puis sa pâle figure s'anima, ses prunelles rayonnèrent comme deux charbons ardents ; il parut faire un violent effort, et, d'une voix sourde et tremblante, il prononça ces paroles étranges :

« - Je te connais, tu es soldat comme moi, comme moi homme de coeur et incapable de manquer à ta parole. Je viens te demander un service que d'autres m'ont promis et qu'ils ne m'ont point rendu. Il y a trois semaines que je suis mort ; l'hôte de cette maison, aidé par sa femme, m'a surpris pendant mon sommeil et m'a coupé la gorge. Mon cadavre est caché sous un tas de fumier, à droite, au fond de la basse-cour. Demain, va trouver l'autorité du lieu, amène deux gendarmes et fais-moi ensevelir. L'hôte et sa femme se trahiront d'eux-mêmes et tu les livreras à la justice. Adieu, je compte sur ta pitié ; n'oublie pas la prière d'un ancien compagnon d'armes.

« M. de S..., en s'éveillant, se souvint de son rêve. La tête appuyée sur le coude, il se prit à méditer ; son émotion était vive, mais elle se dissipa devant les premières clartés du jour, et il se dit comme Athalie :

Un songe ! me devrais-je inquiéter d'un songe ?

Il fit violence à son coeur, et, n'écoutant que sa raison, il boucla sa valise et continua sa route.

« Le soir, il arriva à sa nouvelle étape et s'arrêta pour passer la nuit dans une auberge. Mais à peine avait-il fermé les yeux, que le spectre lui apparut une seconde fois, triste et presque menaçant.

« - Je m'étonne et je m'afflige, dit le fantôme, de voir un homme comme toi se parjurer et faillir à son devoir. J'attendais mieux de ta loyauté. Mon corps est sans sépulture, mes assassins vivent en paix. Ami, ma vengeance est dans ta main ; au nom de l'honneur, je te somme de revenir sur tes pas.

« M. de S... passa le reste de la nuit dans une grande agitation ; le jour venu, il eut honte de sa frayeur et continua son voyage.

« Le soir, troisième halte, troisième apparition. Cette fois, le fantôme était plus livide et plus terrible ; un sourire amer errait sur ses lèvres blanches ; il parla d'une voix rude :

« - Il paraît que je t'avais mal jugé : il paraît que ton coeur, comme celui des autres, est insensible aux prières des infortunés. Une dernière fois je viens invoquer ton aide et faire appel à ta générosité. Retourne à X..., venge-moi, ou sois maudit.

« Cette fois, M. de S... ne délibéra plus : il rebroussa chemin jusqu'à l'auberge suspecte où il avait passé la première de ces nuits lugubres. Il se rendit chez le magistrat, et demanda deux gendarmes. A sa vue, à la vue des deux gendarmes, les assassins pâlirent, et avouèrent leur crime, comme si une force supérieure leur eût arraché cette confession fatale.

« Leur procès s'instruisit rapidement, et ils furent condamnés à mort. Quant au pauvre officier, dont on retrouva le cadavre sous le tas de fumier, à droite, au fond de la basse-cour, il fut enseveli en terre sainte, et les prêtres prièrent pour le repos de son âme.

« Ayant accompli sa mission, M. de S... se hâta de quitter le pays et courut vers les Alpes sans regarder derrière lui.

« La première fois qu'il se reposa dans un lit, le fantôme se dressa encore devant ses yeux, non plus farouche et irrité, mais doux et bienveillant.

« - Merci, dit-il, merci, frère. Je veux reconnaître le service que tu m'as rendu : je me montrerai à toi une fois encore, une seule ; deux heures avant ta mort, je viendrai t'avertir. Adieu.

« M. de S... avait alors trente ans environ ; pendant trente ans, aucune vision ne vint troubler la quiétude de sa vie. Mais en 182., le 14 août, veille de la fête de Napoléon, M. de S..., qui était resté fidèle au parti bonapartiste, avait réuni dans un grand dîner une vingtaine d'anciens soldats de l'empire. La fête avait été fort gaie, l'amphitryon, bien que vieux, était vert et bien portant. On était au salon et l'on prenait le café.

« M. de S... eut envie de priser et s'aperçut qu'il avait oublié sa tabatière dans sa chambre. Il avait l'habitude de se servir lui-même ; il quitta un moment ses hôtes et monta au premier étage de sa maison, où se trouvait sa chambre à coucher.

« Il n'avait point pris de lumière.

« Quand il entra dans un long couloir qui conduisait à sa chambre, il s'arrêta tout à coup, et fut forcé de s'appuyer contre la muraille. Devant lui, à l'extrémité de la galerie, se tenait le fantôme de l'homme assassiné ; le fantôme ne prononça aucune parole, ne fit aucun geste, et, après une seconde, disparut.

« C'était l'avertissement promis.

« M. de S..., qui avait l'âme forte, après un moment de défaillance, retrouva son courage et son sang-froid, marcha vers sa chambre, y prit sa tabatière et redescendit au salon.

« Quand il y entra, aucun signe d'émotion ne parut sur son visage. Il se mêla à la conversation, et, pendant une heure, montra tout son esprit et tout son enjouement ordinaires.

« A minuit, ses invités se retirèrent. Alors, il s'assit et passa trois quarts d'heure dans le recueillement ; puis, ayant mis ordre à ses affaires, bien qu'il ne se sentît aucun malaise, il regagna sa chambre à coucher.

« Quand il en ouvrit la porte, un coup de feu l'étendit raide mort, deux heures juste après l'apparition du fantôme.

« La balle qui lui fracassa le crâne était destinée à son domestique.

« HENRY D'AUDIGIER. »

 

L'auteur de l'article a-t-il voulu, à tout prix, tenir la promesse qu'il avait faite au journal de raconter quelque chose d'émouvant, et a-t-il à cet effet puisé l'anecdote qu'il rapporte dans sa féconde imagination, ou bien est-elle réelle ? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Du reste, là n'est pas le plus important ; vrai ou supposé, l'essentiel est de savoir si le fait est possible. Eh bien ! nous n'hésitons pas à dire : Oui, les avertissements d'outre-tombe sont possibles, et de nombreux exemples, dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, sont là pour l'attester. Si donc l'anecdote de M. Henry d'Audigier est apocryphe, beaucoup d'autres du même genre ne le sont pas, nous dirons même que celle-ci n'offre rien que d'assez ordinaire. L'apparition a eu lieu en rêve, circonstance très vulgaire, tandis qu'il est notoire qu'elles peuvent se produire à la vue pendant l'état de veille. L'avertissement de l'instant de la mort n'est point non plus insolite, mais les faits de ce genre sont beaucoup plus rares, parce que la Providence, dans sa sagesse, nous cache ce moment fatal. Ce n'est donc qu'exceptionnellement qu'il peut nous être révélé, et par des motifs qui nous sont inconnus. En voici un autre exemple plus récent, moins dramatique, il est vrai, mais dont nous pouvons garantir l'exactitude.

M. Watbled, négociant, président du tribunal de commerce de Boulogne, est mort le 12 juillet dernier dans les circonstances suivantes : Sa femme, qu'il avait perdue depuis douze ans, et dont la mort lui causait des regrets incessants, lui apparut pendant deux nuits consécutives dans les premiers jours de juin et lui dit : « Dieu prend pitié de nos peines et veut que nous soyons bientôt réunis. » Elle ajouta que le 12 juillet suivant était le jour marqué pour cette réunion, et qu'il devait en conséquence s'y préparer. De ce moment, en effet, un changement remarquable s'opéra en lui : il dépérissait de jour en jour, bientôt il prit le lit, et, sans souffrance aucune, au jour marqué, il rendit le dernier soupir entre les bras de ses amis.

Le fait en lui-même n'est pas contestable ; les sceptiques ne peuvent qu'argumenter sur la cause, qu'ils ne manqueront pas d'attribuer à l'imagination. On sait que de pareilles prédictions, faites par des diseurs de bonne aventure, ont été suivies d'un dénouement fatal ; on conçoit, dans ce cas, que l'imagination étant frappée de cette idée, les organes puissent en éprouver une altération radicale : la peur de mourir a plus d'une fois causé la mort ; mais ici les circonstances ne sont plus les mêmes. Ceux qui ont approfondi les phénomènes du Spiritisme peuvent parfaitement se rendre compte du fait ; quant aux sceptiques, ils n'ont qu'un argument : « Je ne crois pas, donc cela n'est pas. » Les Esprits, interrogés à ce sujet, ont répondu : « Dieu a choisi cet homme, qui était connu de tous, afin que cet événement s'étendît au loin et donnât à réfléchir. » - Les incrédules demandent sans cesse des preuves ; Dieu leur en donne à chaque instant par les phénomènes qui surgissent de toutes parts ; mais à eux s'appliquent ces paroles : « Ils ont des yeux et ne verront point ; ils ont des oreilles et n'entendront point. »

 

 

Les cris de la Saint-Barthelemy

 

De Saint-Foy, dans son Histoire de l'ordre du Saint-Esprit (édition de 1778), cite le passage suivant tiré d'un recueil écrit par le marquis Christophe Juvénal des Ursins, lieutenant général au gouvernement de Paris, vers la fin de l'année 1572, et imprimé en 1601.

« Le 31 août (1572), huit jours après le massacre de la Saint-Barthélemy, j'avais soupé au Louvre chez madame de Fiesque. La chaleur avait été très grande pendant toute la journée. Nous allâmes nous asseoir sous la petite treille du côté de la rivière pour respirer le frais ; nous entendîmes tout à coup dans l'air un bruit horrible de voix tumultueuses et de gémissements mêlés de cris de rage et de fureur ; nous restâmes immobiles, saisis d'effroi, nous regardant de temps en temps sans avoir la force de parler. Ce bruit dura, je crois, près d'une demi-heure. Il est certain que le roi (Charles IX) l'entendit, qu'il en fut épouvanté, qu'il ne dormit pas pendant tout le reste de la nuit ; que cependant il n'en parla point le lendemain, mais qu'on remarqua qu'il avait l'air sombre, pensif, égaré.

« Si quelque prodige doit ne pas trouver des incrédules, c'est celui-là, étant attesté par Henri IV. Ce prince, dit d'Aubigné, liv. I, chap. 6, p. 561, nous a raconté plusieurs fois entre ses plus familiers et privés courtisans (et j'ai plusieurs témoins vivants qu'il ne nous l'a jamais raconté sans se sentir encore saisi d'épouvante), que huit jours après le massacre de la Saint-Barthélemy, il vint une grande multitude de corbeaux se percher et croasser sur le pavillon du Louvre ; que la même nuit, Charles IX, deux heures après s'être couché, sauta de son lit, fit lever ceux de sa chambre, et l'envoya chercher pour ouïr en l'air un grand bruit de voix gémissantes, le tout semblable à ce qu'on entendait la nuit des massacres ; que tous ces différents cris étaient si frappants, si marqués et si distinctement articulés, que Charles IX, croyant que les ennemis des Montmorency et de leurs partisans les avaient surpris et les attaquaient, envoya un détachement de ses gardes pour empêcher ce nouveau massacre ; que ces gardes rapportèrent que Paris était tranquille, et que tout ce bruit qu'on entendait était dans l'air. »

Remarque. Le fait rapporté par de Saint-Foy et Juvénal des Ursins a beaucoup d'analogie avec l'histoire du revenant de Mlle Clairon, relatée dans notre numéro du mois de janvier, avec cette différence que chez celle-ci un seul Esprit s'est manifesté pendant deux ans et demi, tandis qu'après la Saint-Barthélemy il paraissait y en avoir une innombrable quantité qui firent retentir l'air pendant quelques instants seulement. Du reste, ces deux phénomènes ont évidemment le même principe que les autres faits contemporains de même nature que nous avons rapportés, et n'en diffèrent que par le détail de la forme. Plusieurs Esprits interrogés sur la cause de cette manifestation ont répondu que c'était une punition de Dieu, chose facile à concevoir.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

Madame Schwabenhaus. Léthargie extatique

Plusieurs journaux, d'après le Courrier des Etats-Unis, ont rapporté le fait suivant, qui nous a paru de nature à fournir le sujet d'une étude intéressante :

« Une famille allemande de Baltimore vient, dit le Courrier des Etats-Unis, d'être vivement émue par un singulier cas de mort apparente. Madame Schwabenhaus, malade depuis longtemps, paraissait avoir rendu le dernier soupir dans la nuit du lundi au mardi. Les personnes qui la soignaient purent observer sur elle tous les symptômes de la mort : son corps était glacé, ses membres raides. Après avoir rendu au cadavre les derniers devoirs, et quand tout fut prêt dans la chambre mortuaire pour l'enterrement, les assistants allèrent prendre quelque repos. M. Schwabenhaus, épuisé de fatigue, les suivit bientôt. Il était livré à un sommeil agité, quand, vers six heures du matin, la voix de sa femme vint frapper son oreille. Il crut d'abord être le jouet d'un rêve ; mais son nom, répété à plusieurs reprises, ne lui laissa bientôt aucun doute, et il se précipita dans la chambre de sa femme. Celle qu'on avait laissée pour morte était assise dans son lit, paraissant jouir de toutes ses facultés, et plus forte qu'elle ne l'avait jamais été depuis le commencement de sa maladie.

« Madame Schwabenhaus demanda de l'eau, puis désira ensuite boire du thé et du vin. Elle pria son mari d'aller endormir leur enfant, qui pleurait dans la chambre voisine. Mais il était trop ému pour cela, il courut réveiller tout le monde dans la maison. La malade accueillit en souriant ses amis, ses domestiques, qui ne s'approchaient de son lit qu'en tremblant. Elle ne paraissait pas surprise des apprêts funéraires qui frappaient son regard : « Je sais que vous me croyiez morte, dit-elle ; je n'étais qu'endormie, cependant. Mais pendant ce temps mon âme s'est envolée vers les régions célestes ; un ange est venu me chercher, et nous avons franchi l'espace en quelques instants. Cet ange qui me conduisait, c'était la petite fille que nous avons perdue l'année dernière... Oh ! j'irai bientôt la rejoindre... A présent que j'ai goûté des joies du ciel, je ne voudrais plus vivre ici-bas. J'ai demandé à l'ange de venir embrasser encore une fois mon mari et mes enfants ; mais bientôt il reviendra me chercher. »

« A huit heures, après qu'elle eut tendrement pris congé de son mari, de ses enfants et d'une foule de personnes qui l'entouraient, madame Schwabenhaus expira réellement cette fois, ainsi qu'il fut constaté par les médecins de façon à ne laisser subsister aucun doute.

« Cette scène a vivement ému les habitants de Baltimore. »

L'Esprit de madame Schwabenhaus ayant été évoqué, dans la séance de la Société parisienne des études spirites, le 27 avril dernier, l'entretien suivant s'est établi avec lui.

1. Nous désirerions, dans le but de nous instruire, vous adresser quelques questions concernant votre mort ; aurez-vous la bonté de nous répondre ? - R. Comment ne le ferais-je pas, maintenant que je commence à toucher aux vérités éternelles, et que je sais le besoin que vous en avez ?

2. Vous rappelez-vous la circonstance particulière qui a précédé votre mort ? - R. Oui, ce moment a été le plus heureux de mon existence terrestre.

3. Pendant votre mort apparente entendiez-vous ce qui se passait autour de vous et voyiez-vous les apprêts de vos funérailles ? - R. Mon âme était trop préoccupée de son bonheur prochain.

Remarque. On sait que généralement les léthargiques voient et entendent ce qui se passe autour d'eux et en conservent le souvenir au réveil. Le fait que nous rapportons offre cette particularité que le sommeil léthargique était accompagné d'extase, circonstance qui explique pourquoi l'attention de la malade fut détournée.

4. Aviez-vous la conscience de n'être pas morte ? - R. Oui, mais cela m'était plutôt pénible.

5. Pourriez-vous nous dire la différence que vous faites entre le sommeil naturel et le sommeil léthargique ? - R. Le sommeil naturel est le repos du corps ; le sommeil léthargique est l'exaltation de l'âme.

6. Souffriez-vous pendant votre léthargie ? - R. Non.

7. Comment s'est opéré votre retour à la vie ? - R. Dieu a permis que je revinsse consoler les coeurs affligés qui m'entouraient.

8. Nous désirerions une explication plus matérielle. - R. Ce que vous appelez le périsprit animait encore mon enveloppe terrestre.

9. Comment se fait-il que vous n'ayez pas été surprise à votre réveil des apprêts que l'on faisait pour vous enterrer ? - R. Je savais que je devais mourir, toutes ces choses m'importaient peu, puisque j'avais entrevu le bonheur des élus.

10. En revenant à vous, avez-vous été satisfaite d'être rendue à la vie ? - R. Oui, pour consoler.

11. Où avez-vous été pendant votre sommeil léthargique ? - R. Je ne puis vous dire tout le bonheur que j'éprouvais : les langues humaines n'expriment pas ces choses.

12. Vous sentiez-vous encore sur la terre ou dans l'espace ? - R. Dans les espaces.

13. Vous avez dit, en revenant à vous, que la petite fille que vous aviez perdue l'année précédente était venue vous chercher ; est-ce vrai ? - R. Oui, c'est un Esprit pur.

Remarque. Tout, dans les réponses de la mère, annonce en elle un Esprit élevé ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'un Esprit plus élevé encore se soit uni au sien par sympathie. Toutefois, il est nécessaire de ne pas prendre à la lettre la qualification de Pur Esprit que les Esprits se donnent quelquefois entre eux. On sait qu'il faut entendre par là ceux de l'ordre le plus élevé, ceux qui étant complètement dématérialisés et épurés ne sont plus sujets à la réincarnation ; ce sont les anges qui jouissent de la vie éternelle. Or ceux qui n'ont pas atteint un degré suffisant ne comprennent pas encore cet état suprême ; ils peuvent donc employer le mot de Pur Esprit pour désigner une supériorité relative, mais non absolue. Nous en avons de nombreux exemples, et madame Schwabenhaus nous paraît être dans ce cas. Les Esprits moqueurs s'attribuent aussi quelquefois la qualité de purs Esprits pour inspirer plus de confiance aux personnes qu'ils veulent tromper, et qui n'ont pas assez de perspicacité pour les juger à leur langage, dans lequel se trahit toujours leur infériorité.

14. Quel âge avait cette enfant quand elle est morte ? - R. Sept ans.

15. Comment l'avez-vous reconnue ? - R. Les Esprits supérieurs se reconnaissent plus vite.

16. L'avez-vous reconnue sous une forme quelconque ? - R. Je ne l'ai vue que comme Esprit.

17. Que vous disait-elle ? - R. « Viens, suis-moi vers l'Eternel. »

18. Avez-vous vu d'autres Esprits que celui de votre fille ? - R. J'ai vu une quantité d'autres Esprits, mais la voix de mon enfant et le bonheur que je pressentais faisaient mes seules préoccupations.

19. Pendant votre retour à la vie, vous avez dit que vous iriez bientôt rejoindre votre fille ; vous aviez donc conscience de votre mort prochaine ? - R. C'était pour moi une espérance heureuse.

20. Comment le saviez-vous ? - R. Qui ne sait qu'il faut mourir ? Ma maladie me le disait bien.

21. Quelle était la cause de votre maladie ? - R. Les chagrins.

22. Quel âge aviez-vous ? - R. Quarante-huit ans.

23. En quittant la vie définitivement avez-vous eu immédiatement une conscience nette et lucide de votre nouvelle situation ? - R. Je l'ai eue au moment de ma léthargie.

24. Avez-vous éprouvé le trouble qui accompagne ordinairement le retour à la vie spirite ? - R. Non, j'ai été éblouie, mais pas troublée.

Remarque. On sait que le trouble qui suit la mort est d'autant moins grand et moins long que l'Esprit s'est plus épuré pendant la vie. L'extase qui a précédé la mort de cette femme était d'ailleurs un premier dégagement de l'âme des liens terrestres.

25. Depuis votre mort avez-vous revu votre fille ? - R. Je suis souvent avec elle.

26. Etes-vous réunie à elle pour l'éternité ? - R. Non, mais je sais qu'après mes dernières incarnations je serai dans le séjour où les Esprits purs habitent.

27. Vos épreuves ne sont donc pas finies ? - R. Non, mais elles seront heureuses maintenant ; elles ne me laissent plus qu'espérer, et l'espérance c'est presque le bonheur.

28. Votre fille avait-elle vécu dans d'autres corps avant celui par lequel elle était votre fille ? - R. Oui, dans bien d'autres.

29. Sous quelle forme êtes-vous parmi nous ? - R. Sous ma dernière forme de femme.

30. Nous voyez-vous aussi distinctement que vous l'auriez fait étant vivante ? - R. oui.

31. Puisque vous êtes ici sous la forme que vous aviez sur la terre, est-ce par les yeux que vous nous voyez ? - R. Mais non, l'Esprit n'a pas d'yeux ; je ne suis sous ma dernière forme que pour satisfaire aux lois qui régissent les Esprits quand ils sont évoqués et obligés de reprendre ce que vous appelez périsprit.

32. Pouvez-vous lire dans nos pensées ? - R. Oui, je le puis : j'y lirai si vos pensées sont bonnes.

33. Nous vous remercions des explications que vous avez bien voulu nous donner ; nous reconnaissons à la sagesse de vos réponses que vous êtes un Esprit élevé, et nous espérons que vous jouirez du bonheur que vous méritez. - R. Je suis heureuse de contribuer à votre oeuvre ; mourir est une joie quand on peut aider aux progrès comme je puis le faire.

 

 

Les talismans

 

Médaille cabalistique

M. M... avait acheté chez un brocanteur une médaille qui lui a paru remarquable par sa singularité. Elle est de la grandeur d'un écu de six livres. Son aspect est argentin quoique un peu plombé. Sur les deux faces sont gravés en creux une foule de signes, parmi lesquels on remarque ceux des planètes, des cercles entrelacés, un triangle, des mots inintelligibles et des initiales en caractères vulgaires ; puis d'autres caractères bizarres, ayant quelque chose de l'arabe, le tout disposé d'une manière cabalistique dans le genre des grimoires.

M. M... ayant interrogé mademoiselle J..., somnambule-médium, sur cette médaille, il lui fut répondu qu'elle était composée de sept métaux, qu'elle avait appartenu à Cazotte, et avait un pouvoir particulier pour attirer les Esprits et faciliter les évocations. M. de Caudemberg, auteur d'une relation des communications qu'il a eues, dit-il, comme médium, avec la Vierge Marie, lui dit que c'était une mauvaise chose propre à attirer les démons. Mademoiselle de Guldenstube, médium, soeur du baron de Guldenstube, auteur d'un ouvrage sur la Pneumatographie ou écriture directe, lui dit qu'elle avait une vertu magnétique et pouvait provoquer le somnambulisme.

Peu satisfait de ces réponses contradictoires, M. M... nous a présenté cette médaille en nous demandant notre opinion personnelle à ce sujet, et en nous priant également d'interroger un Esprit supérieur sur sa valeur réelle au point de vue de l'influence qu'elle peut avoir. Voici notre réponse :

Les Esprits sont attirés ou repoussés par la pensée et non par des objets matériels qui n'ont aucun pouvoir sur eux. Les Esprits supérieurs ont de tout temps condamné l'emploi des signes et des formes cabalistiques, et tout Esprit qui leur attribue une vertu quelconque ou qui prétend donner des talismans qui sentent le grimoire, révèle par cela même son infériorité, soit qu'il agisse de bonne foi et par ignorance, par suite d'anciens préjugés terrestres dont il est encore imbu, soit qu'il veuille sciemment se jouer de la crédulité, comme Esprit moqueur. Les signes cabalistiques, quand ils ne sont pas de pure fantaisie, sont des symboles qui rappellent des croyances superstitieuses à la vertu de certaines choses, comme les nombres, les planètes et leur concordance avec les métaux, croyances écloses dans les temps d'ignorance, et qui reposent sur des erreurs manifestes dont la science a fait justice en montrant ce qu'il en est des prétendues sept planètes, des sept métaux, etc. La forme mystique et inintelligible de ces emblèmes avait pour but d'en imposer au vulgaire disposé à voir du merveilleux dans ce qu'il ne comprend pas. Quiconque a étudié la nature des Esprits ne peut admettre rationnellement sur eux l'influence de formes conventionnelles, ni de substances mélangées dans de certaines proportions ; ce serait renouveler les pratiques de la chaudière des sorcières, des chats noirs, des poules noires et autres diableries. Il n'en est pas de même d'un objet magnétisé qui, comme on le sait, a le pouvoir de provoquer le somnambulisme ou certains phénomènes nerveux sur l'économie ; mais alors la vertu de cet objet réside uniquement dans le fluide dont il est momentanément imprégné et qui se transmet ainsi par voie médiate, et non dans sa forme, dans sa couleur, ni surtout dans les signes dont il peut être surchargé.

Un Esprit peut dire : « Tracez tel signe, et à ce signe je reconnaîtrai que vous m'appelez, et je viendrai ; » mais dans ce cas le signe tracé n'est que l'expression de la pensée ; c'est une évocation traduite d'une manière matérielle ; or, les Esprits, quelle que soit leur nature, n'ont pas besoin de pareils moyens pour se communiquer ; les Esprits supérieurs ne les emploient jamais ; les Esprits inférieurs peuvent le faire en vue de fasciner l'imagination des personnes crédules qu'ils veulent tenir sous leur dépendance. Règle générale : Pour les Esprits supérieurs, la forme n'est rien, la pensée est tout ; tout Esprit qui attache plus d'importance à la forme qu'au fond est inférieur, et ne mérite aucune confiance, alors même que de temps à autre il dirait quelques bonnes choses ; car ces bonnes choses sont souvent un moyen de séduction.

Telle était notre pensée au sujet des talismans en général, comme moyens de relations avec les Esprits. Il va sans dire qu'elle s'applique également à ceux que la superstition emploie comme préservatifs de maladies ou d'accidents.

Néanmoins, pour l'édification du possesseur de la médaille, et pour mieux approfondir la question, dans la séance de la société du 17 juillet 1858, nous priâmes l'Esprit de saint Louis, qui veut bien se communiquer à nous toutes les fois qu'il s'agit de notre instruction, de nous donner son avis à ce sujet. Interrogé sur la valeur de cette médaille, voici quelle fut sa réponse :

« Vous faites bien de ne pas admettre que des objets matériels puissent avoir une vertu quelconque sur les manifestations, soit pour les provoquer, soit pour les empêcher. Assez souvent nous avons dit que les manifestations étaient spontanées, et qu'au surplus nous ne nous refusions jamais de répondre à votre appel. Pourquoi pensez-vous que nous puissions être obligés d'obéir à une chose fabriquée par des humains ?

D. - Dans quel but cette médaille a-t-elle été faite ? - R. Elle a été faite dans le but d'appeler l'attention des personnes qui voudraient bien y croire ; mais ce n'est que par des magnétiseurs qu'elle a pu être faite avec l'intention de la magnétiser pour endormir un sujet. Les signes ne sont que des choses de fantaisie.

D. - On dit qu'elle avait appartenu à Cazotte ; pourrions-nous l'évoquer afin d'avoir quelques renseignements de lui à cet égard ? - R. Ce n'est pas nécessaire ; occupez-vous préférablement de choses plus sérieuses. »

 

Problèmes moraux

 

Suicide par amour

Depuis sept ou huit mois, le nommé Louis G..., ouvrier cordonnier, faisait la cour à une demoiselle Victorine R..., piqueuse de bottines, avec laquelle il devait se marier très prochainement, puisque les bans étaient en cours de publication. Les choses en étant à ce point, les jeunes gens se considéraient presque comme définitivement unis, et, par mesure d'économie, le cordonnier venait chaque jour prendre ses repas chez sa future.

Mercredi dernier, Louis étant venu, comme à l'ordinaire, souper chez la piqueuse de bottines, une contestation survint à propos d'une futilité ; on s'obstina de part et d'autre, et les choses en vinrent au point que Louis quitta la table et partit en jurant de ne plus jamais revenir.

Le lendemain pourtant, le cordonnier, tout penaud, venait mettre les pouces et demander pardon : la nuit porte conseil, on le sait ; mais l'ouvrière, préjugeant peut-être, d'après la scène de la veille, ce qui pourrait survenir quand il ne serait plus temps de se dédire, refusa de se réconcilier, et, protestations, larmes, désespoir, rien ne put la fléchir. Avant-hier au soir, cependant, comme plusieurs jours s'étaient écoulés depuis celui de la brouille, Louis, espérant que sa bien-aimée serait plus traitable, voulut tenter une dernière démarche : il arrive donc et frappe de façon à se faire connaître, mais on refuse de lui ouvrir ; alors nouvelles supplications de la part du pauvre évincé, nouvelles protestations à travers la porte, mais rien ne put toucher l'implacable prétendue. « Adieu donc, méchante ! s'écrie enfin le pauvre garçon, adieu pour toujours ! Tâchez de rencontrer un mari qui vous aime autant que moi ! » En même temps la jeune fille entend une sorte de gémissement étouffé, puis comme le bruit d'un corps qui tombe en glissant le long de sa porte, et tout rentre dans le silence ; alors elle s'imagine que Louis s'est installé sur le seuil pour attendre sa première sortie, mais elle se promet bien de ne pas mettre le pied dehors tant qu'il sera là.

Il y avait à peine un quart d'heure que ceci avait eu lieu, lorsqu'un locataire qui passait sur le palier avec de la lumière, pousse une exclamation et demande du secours. Aussitôt les voisins arrivent, et Mlle Victorine, ayant également ouvert sa porte, jette un cri d'horreur en apercevant étendu sur le carreau son prétendu pâle et inanimé. Chacun s'empresse de lui porter secours, on s'enquiert d'un médecin, mais on s'aperçoit bientôt que tout est inutile, et qu'il a cessé d'exister. Le malheureux jeune homme s'était plongé son tranchet dans la région du coeur, et le fer était resté dans la plaie.

Ce fait, que nous trouvons dans le Siècle du 7 avril dernier, a suggéré la pensée d'adresser à un Esprit supérieur quelques questions sur ses conséquences morales. Les voici, ainsi que les réponses qui nous ont été données par l'Esprit de saint Louis dans la séance de la Société du 10 août 1858.

1. La jeune fille, cause involontaire de la mort de son amant, en a-t-elle la responsabilité ? - R. Oui, car elle ne l'aimait pas.

2. Pour prévenir ce malheur devait-elle l'épouser malgré sa répugnance ? - R. Elle cherchait une occasion pour se séparer de lui ; elle a fait au commencement de sa liaison ce qu'elle aurait fait plus tard.

3. Ainsi sa culpabilité consiste à avoir entretenu chez lui des sentiments qu'elle ne partageait pas, sentiments qui ont été la cause de la mort du jeune homme ? - R. Oui, c'est cela.

4. Sa responsabilité, dans ce cas, doit être proportionnée à sa faute ; elle ne doit pas être aussi grande que si elle eût provoqué volontairement la mort ? - R. Cela saute aux yeux.

5. Le suicide de Louis trouve-t-il une excuse dans l'égarement où l'a plongé l'obstination de Victorine ? - R. Oui, car son suicide, qui provient de l'amour, est moins criminel aux yeux de Dieu que le suicide de l'homme qui veut s'affranchir de la vie par un motif de lâcheté.

Remarque. En disant que ce suicide est moins criminel aux yeux de Dieu, cela signifie évidemment qu'il y a criminalité, quoique moins grande. La faute consiste dans la faiblesse qu'il n'a pas su vaincre. C'était sans doute une épreuve sous laquelle il a succombé ; or, les Esprits nous apprennent que le mérite consiste à lutter victorieusement contre les épreuves de toutes sortes qui sont l'essence même de notre vie terrestre.

L'Esprit de Louis C... ayant été évoqué une autre fois, on lui adressa les questions suivantes :

1. Que pensez-vous de l'action que vous avez commise ? - R. Victorine est une ingrate ; j'ai eu tort de me tuer pour elle, car elle ne le méritait pas.

2. Elle ne vous aimait donc pas ? - R. Non ; elle l'a cru d'abord ; elle se faisait illusion ; la scène que je lui ai faite lui a ouvert les yeux ; alors elle a été contente de ce prétexte pour se débarrasser de moi.

3. Et vous, l'aimiez-vous sincèrement ? - R. J'avais de la passion pour elle ; voilà tout, je crois ; si je l'avais aimée d'un amour pur, je n'aurais pas voulu lui faire de la peine.

4. Si elle avait su que vous vouliez réellement vous tuer, aurait-elle persisté dans son refus ? - R. Je ne sais ; je ne crois pas, car elle n'est pas méchante ; mais elle aurait été malheureuse ; il vaut encore mieux pour elle que cela se soit passé ainsi.

5. En arrivant à sa porte aviez-vous l'intention de vous tuer en cas de refus ? - R. Non ; je n'y pensais pas ; je ne croyais pas qu'elle serait si obstinée ; ce n'est que quand j'ai vu son obstination, qu'alors un vertige m'a pris.

6. Vous semblez ne regretter votre suicide que parce que Victorine ne le méritait pas ; est-ce le seul sentiment que vous éprouvez ? - R. En ce moment, oui ; je suis encore tout troublé ; il me semble être à sa porte ; mais je sens autre chose que je ne puis définir.

7. Le comprendrez-vous plus tard ? - R. Oui, quand je serai débrouillé... C'est mal ce que j'ai fait ; j'aurais dû la laisser tranquille... J'ai été faible et j'en porte la peine... Voyez-vous, la passion aveugle l'homme et lui fait faire bien des sottises. Il les comprend quand il n'est plus temps.

8. Vous dites que vous en portez la peine ; quelle peine souffrez-vous ? - R. J'ai eu tort d'abréger ma vie ; je ne le devais pas ; je devais tout supporter plutôt que d'en finir avant le temps ; et puis je suis malheureux ; je souffre ; c'est toujours elle qui me fait souffrir ; il me semble être encore là, à sa porte ; l'ingrate ! Ne m'en parlez plus ; je n'y veux plus penser ; cela me fait trop de mal. Adieu.

 

 

Observation sur le dessin de la maison de Mozart

 

Un de nos abonnés nous écrit ce qui suit à propos du dessin que nous avons publié dans notre dernier numéro :

« L'auteur de l'article dit, page 231 : La clé de SOL y est fréquemment répétée, et, chose bizarre, jamais la clé de FA. Il paraîtrait que les yeux du médium n'auraient pas aperçu tous les détails du riche dessin que sa main a exécuté, car un musicien nous assure qu'il est facile de reconnaître, droite et renversée, la clé de fa dans l'ornementation du bas de l'édifice, au milieu de laquelle plonge la partie inférieure de l'archet, ainsi que dans le prolongement de cette ornementation à gauche de la pointe du téorbe. Le même musicien prétend en outre que la clé d'ut, ancienne forme, figure, elle aussi, sur les dalles qui avoisinent l'escalier de droite. »

Remarque. - Nous insérons d'autant plus volontiers cette observation, qu'elle prouve jusqu'à quel point la pensée du médium est restée étrangère à la confection du dessin. En examinant les détails des parties signalées, on y reconnaît en effet des clés de fa et d'ut dont l'auteur a orné son dessin sans s'en douter. Quand on le voit à l'oeuvre, on conçoit aisément l'absence de toute conception préméditée et de toute volonté ; sa main, entraînée par une force occulte, donne au crayon ou au burin la marche la plus irrégulière et la plus contraire aux préceptes les plus élémentaires de l'art, allant sans cesse avec une rapidité inouïe d'un bout à l'autre de la planche sans la quitter, pour revenir cent fois au même point ; toutes les parties sont ainsi commencées et continuées à la fois, sans qu'aucune soit achevée avant d'en entreprendre une autre. Il en résulte, au premier abord, un ensemble incohérent dont on ne comprend le but que lorsque tout est terminé. Cette marche singulière n'est point le propre de M. Sardou ; nous avons vu tous les médiums dessinateurs procéder de la même manière. Nous connaissons une dame, peintre de mérite et professeur de dessin, qui jouit de cette faculté. Quand elle dessine comme médium, elle opère, malgré elle, contre les règles, et par un procédé qu'il lui serait impossible de suivre lorsqu'elle travaille sous sa propre inspiration et dans son état normal. Ses élèves, nous disait-elle, riraient bien si elle leur enseignait à dessiner à la façon des Esprits.

ALLAN KARDEC.

 

Octobre 1858

 

Des Obsédés et des Subjugués

 

On a souvent parlé des dangers du Spiritisme, et il est à remarquer que ceux qui se sont le plus récriés à cet égard sont précisément ceux qui ne le connaissent guère que de nom. Nous avons déjà réfuté les principaux arguments qu'on lui oppose, nous n'y reviendrons pas ; nous ajouterons seulement que si l'on voulait proscrire de la société tout ce qui peut offrir des dangers et donner lieu à des abus, nous ne savons trop ce qui resterait, même des choses de première nécessité, à commencer par le feu, cause de tant de malheurs, puis les chemins de fer, etc., etc.. Si l'on croit que les avantages compensent les inconvénients, il doit en être de même de tout ; l'expérience indique au fur et à mesure les précautions à prendre pour se garantir du danger des choses qu'on ne peut éviter.

Le Spiritisme présente en effet un danger réel, mais ce n'est point celui que l'on croit, et il faut être initié aux principes de la science pour le bien comprendre. Ce n'est point à ceux qui y sont étrangers que nous nous adressons ; c'est aux adeptes mêmes, à ceux qui pratiquent, parce que le danger est pour eux. Il importe qu'ils le connaissent, afin de se tenir sur leurs gardes : danger prévu, on le sait, est à moitié évité. Nous dirons plus : ici, pour quiconque est bien pénétré de la science, il n'existe pas ; il n'est que pour ceux qui croient savoir et ne savent pas ; c'est-à-dire, comme en toutes choses, pour ceux qui manquent de l'expérience nécessaire.

Un désir bien naturel chez tous ceux qui commencent à s'occuper du Spiritisme, c'est d'être médium, mais surtout médium écrivain. C'est en effet le genre qui offre le plus d'attrait par la facilité des communications, et qui peut le mieux se développer par l'exercice. On comprend la satisfaction que doit éprouver celui qui, pour la première fois, voit se former sous sa main des lettres, puis des mots, puis des phrases qui répondent à sa pensée. Ces réponses qu'il trace machinalement sans savoir ce qu'il fait, qui sont le plus souvent en dehors de toutes ses idées personnelles, ne peuvent lui laisser aucun doute sur l'intervention d'une intelligence occulte ; aussi sa joie est grande de pouvoir s'entretenir avec les êtres d'outre-tombe, avec ces êtres mystérieux et invisibles qui peuplent les espaces ; ses parents et ses amis ne sont plus absents ; s'il ne les voit pas par les yeux, ils n'en sont pas moins là ; ils causent avec lui, il les voit par la pensée ; il peut savoir s'ils sont heureux, ce qu'ils font, ce qu'ils désirent, échanger avec eux de bonnes paroles ; il comprend que sa séparation d'avec eux n'est point éternelle, et il hâte de ses voeux l'instant où il pourra les rejoindre dans un monde meilleur. Ce n'est pas tout ; que ne va-t-il pas savoir par le moyen des Esprits qui se communiquent à lui ! Ne vont-ils pas lever le voile de toutes choses ? Dès lors plus de mystères ; il n'a qu'à interroger, il va tout connaître. Il voit déjà l'antiquité secouer devant lui la poussière des temps, fouiller les ruines, interpréter les écritures symboliques et faire revivre à ses yeux les siècles passés. Celui-ci, plus prosaïque, et peu soucieux de sonder l'infini où sa pensée se perd, songe tout simplement à exploiter les Esprits pour faire fortune. Les Esprits qui doivent tout voir, tout savoir, ne peuvent refuser de lui faire découvrir quelque trésor caché ou quelque secret merveilleux. Quiconque s'est donné la peine d'étudier la science spirite ne se laissera jamais séduire par ces beaux rêves ; il sait à quoi s'en tenir sur le pouvoir des Esprits, sur leur nature et sur le but des relations que l'homme peut établir avec eux. Rappelons d'abord, en peu de mots, les points principaux qu'il ne faut jamais perdre de vue, parce qu'ils sont comme la clef de voûte de l'édifice.

1° Les Esprits ne sont égaux ni en puissance, ni en savoir, ni en sagesse. N'étant autre chose que les âmes humaines débarrassées de leur enveloppe corporelle, ils présentent encore plus de variété que nous n'en trouvons parmi les hommes sur la terre, parce qu'ils viennent de tous les mondes ; et que parmi les mondes, la terre n'est ni le plus arriéré, ni le plus avancé. Il y a donc des Esprits très supérieurs, et d'autres très inférieurs ; de très bons et de très mauvais, de très savants et de très ignorants ; il y en a de légers, de malins, de menteurs, de rusés, d'hypocrites, de facétieux, de spirituels, de moqueurs, etc.

2° Nous sommes sans cesse entourés d'un essaim d'Esprits qui, pour être invisibles à nos yeux matériels, n'en sont pas moins dans l'espace, autour de nous, à nos côtés, épiant nos actions, lisant dans nos pensées, les uns pour nous faire du bien, les autres pour nous faire du mal, selon qu'ils sont plus ou moins bons.

3° Par l'infériorité physique et morale de notre globe dans la hiérarchie des mondes, les Esprits inférieurs y sont plus nombreux que les Esprits supérieurs.

4° Parmi les Esprits qui nous entourent, il en est qui s'attachent à nous, qui agissent plus particulièrement sur notre pensée, nous conseillent, et dont nous suivons l'impulsion à notre insu ; heureux si nous n'écoutons que la voix de ceux qui sont bons.

5° Les Esprits inférieurs ne s'attachent qu'à ceux qui les écoutent, auprès desquels ils ont accès, et sur lesquels ils trouvent prise. S'ils parviennent à prendre de l'empire sur quelqu'un, ils s'identifient avec son propre Esprit, le fascinent, l'obsèdent, le subjuguent et le conduisent comme un véritable enfant.

6° L'obsession n'a jamais lieu que par les Esprits inférieurs. Les bons Esprits ne font éprouver aucune contrainte ; ils conseillent, combattent l'influence des mauvais, et si on ne les écoute pas, ils s'éloignent.

7° Le degré de la contrainte et la nature des effets qu'elle produit marquent la différence entre l'obsession, la subjugation et la fascination.

L'obsession est l'action presque permanente d'un Esprit étranger, qui fait qu'on est sollicité par un besoin incessant d'agir dans tel ou tel sens, de faire telle ou telle chose.

La subjugation est une étreinte morale qui paralyse la volonté de celui qui la subit, et le pousse aux actes les plus déraisonnables et souvent les plus contraires à ses intérêts.

La fascination est une sorte d'illusion produite, soit par l'action directe d'un Esprit étranger, soit par ses raisonnements captieux, illusion qui donne le change sur les choses morales, fausse le jugement et fait prendre le mal pour le bien.

8° L'homme peut toujours, par sa volonté, secouer le joug des Esprits imparfaits, parce qu'en vertu de son libre arbitre, il a le choix entre le bien et le mal. Si la contrainte est arrivée au point de paralyser sa volonté, et si la fascination est assez grande pour oblitérer son jugement, la volonté d'une autre personne peut y suppléer.

On donnait jadis le nom de possession à l'empire exercé par de mauvais Esprits, lorsque leur influence allait jusqu'à l'aberration des facultés ; mais l'ignorance et les préjugés ont souvent fait prendre pour une possession ce qui n'était que le résultat d'un état pathologique. La possession serait, pour nous, synonyme de la subjugation. Si nous n'adoptons pas ce terme, c'est pour deux motifs : le premier, qu'il implique la croyance à des êtres créés pour le mal et perpétuellement voués au mal, tandis qu'il n'y a que des êtres plus ou moins imparfaits qui tous peuvent s'améliorer ; le second, qu'il implique également l'idée d'une prise de possession du corps par un Esprit étranger, une sorte de cohabitation, tandis qu'il n'y a que contrainte. Le mot subjugation rend parfaitement la pensée. Ainsi, pour nous, il n'y a pas de possédés dans le sens vulgaire du mot, il n'y a que des obsédés, des subjugués et des fascinés.

C'est par un motif semblable que nous n'adoptons pas le mot démon pour désigner les Esprits imparfaits, quoique ces Esprits ne valent souvent pas mieux que ceux qu'on appelle démons ; c'est uniquement à cause de l'idée de spécialité et de perpétuité qui est attachée à ce mot. Ainsi, quand nous disons qu'il n'y a pas de démons, nous ne prétendons pas dire qu'il n'y a que de bons Esprits ; loin de là ; nous savons pertinemment qu'il y en a de mauvais et de très mauvais, qui nous sollicitent au mal, nous tendent des pièges, et cela n'a rien d'étonnant puisqu'ils ont été des hommes ; nous voulons dire qu'ils ne forment pas une classe à part dans l'ordre de la création, et que Dieu laisse à toutes ses créatures le pouvoir de s'améliorer.

Ceci étant bien entendu, revenons aux médiums. Chez quelques-uns les progrès sont lents, très lents même, et mettent souvent la patience à une rude épreuve. Chez d'autres ils sont rapides, et en peu de temps le médium arrive à écrire avec autant de facilité et quelquefois plus de promptitude qu'il ne le fait dans l'état ordinaire. C'est alors qu'il peut se prendre d'enthousiasme, et là est le danger, car l'enthousiasme rend faible, et avec les Esprits il faut être fort. Dire que l'enthousiasme rend faible, semble un paradoxe ; et pourtant rien de plus vrai. L'enthousiaste, dira-t-on, marche avec une conviction et une confiance qui lui font surmonter tous les obstacles, donc il a plus de force. Sans doute ; mais on s'enthousiasme pour le faux aussi bien que pour le vrai ; abondez dans les idées les plus absurdes de l'enthousiaste et vous en ferez tout ce que vous voudrez ; l'objet de son enthousiasme est donc son côté faible, et par là vous pourrez toujours le dominer. L'homme froid et impassible, au contraire, voit les choses sans miroitage ; il les combine, les pèse, les mûrit et n'est séduit par aucun subterfuge : c'est ce qui lui donne de la force. Les Esprits malins qui savent cela aussi bien et mieux que nous, savent aussi le mettre à profit pour subjuguer ceux qu'ils veulent tenir sous leur dépendance, et la faculté d'écrire comme médium les sert merveilleusement, car c'est un moyen puissant de capter la confiance, aussi ne s'en font-ils pas faute si l'on ne sait se mettre en garde contre eux ; heureusement, comme nous le verrons plus tard, le mal porte en soi son remède.

Soit enthousiasme, soit fascination des Esprits, soit amour-propre, le médium écrivain est généralement porté à croire que les Esprits qui se communiquent à lui sont des Esprits supérieurs, et cela d'autant mieux que ces Esprits, voyant sa propension, ne manquent pas de se parer de titres pompeux, prennent au besoin et selon les circonstances des noms de saints, de savants, d'anges, de la Vierge Marie même, et jouent leur rôle, comme des comédiens affublés du costume des personnages qu'ils représentent ; arrachez-leur le masque, et ils deviennent Gros-Jean comme devant ; c'est là ce qu'il faut savoir faire avec les Esprits comme avec les hommes.

De la croyance aveugle et irréfléchie en la supériorité des Esprits qui se communiquent, à la confiance en leurs paroles, il n'y a qu'un pas, toujours comme parmi les hommes. S'ils parviennent à inspirer cette confiance, ils l'entretiennent par les sophismes et les raisonnements les plus captieux, dans lesquels on donne souvent tête baissée. Les Esprits grossiers sont moins dangereux : on les reconnaît tout de suite, et ils n'inspirent que de la répugnance ; ceux qui sont le plus à craindre, dans leur monde, comme dans le nôtre, sont les Esprits hypocrites ; ils ne parlent jamais qu'avec douceur, flattent les penchants ; ils sont câlins, patelins, prodigues de termes de tendresse, de protestations de dévouement. Il faut être vraiment fort pour résister à de pareilles séductions. Mais où est le danger, dira-t-on, avec des Esprits impalpables ? Le danger est dans les conseils pernicieux qu'ils donnent sous l'apparence de la bienveillance, dans les démarches ridicules, intempestives ou funestes qu'ils font entreprendre. Nous en avons vu faire courir certains individus de pays en pays à la poursuite des choses les plus fantastiques, au risque de compromettre leur santé, leur fortune et même leur vie. Nous en avons vu dicter, avec toutes les apparences de la gravité, les choses les plus burlesques, les maximes les plus étranges. Comme il est bon de mettre l'exemple à côté de la théorie, nous allons rapporter l'histoire d'une personne de notre connaissance qui s'est trouvée sous l'empire d'une fascination semblable.

M. F..., jeune homme instruit, d'une éducation soignée, d'un caractère doux et bienveillant, mais un peu faible et sans résolution prononcée, était devenu promptement très habile médium écrivain. Obsédé par l'Esprit qui s'était emparé de lui et ne lui laissait aucun repos, il écrivait sans cesse ; dès qu'une plume, un crayon lui tombaient sous la main, il les saisissait par un mouvement convulsif et se mettait à remplir des pages entières en quelques minutes. A défaut d'instrument, il faisait le simulacre d'écrire avec son doigt, partout où il se trouvait, dans les rues, sur les murs, sur les portes, etc. Entre autres choses qu'on lui dictait, était celle-ci : « L'homme est composé de trois choses : l'homme, le mauvais Esprit et le bon Esprit. Vous avez tous votre mauvais Esprit qui est attaché au corps par des liens matériels. Pour chasser le mauvais Esprit, il faut briser ces liens, et pour cela il faut affaiblir le corps. Quand le corps est suffisamment affaibli, le lien se rompt, le mauvais Esprit s'en va, et il ne reste que le bon. » En conséquence de cette belle théorie, ils l'ont fait jeûner pendant cinq jours consécutifs et veiller la nuit. Lorsqu'il fut exténué, ils lui dirent : « Maintenant l'affaire est faite, le lien est rompu ; ton mauvais Esprit est parti, il ne reste plus que nous, qu'il faut croire sans réserve. » Et lui, persuadé que son mauvais Esprit avait pris la fuite, ajoutait une foi aveugle à toutes leurs paroles. La subjugation était arrivée à ce point, que s'ils lui eussent dit de se jeter à l'eau ou de partir pour les antipodes, il l'aurait fait. Lorsqu'ils voulaient lui faire faire quelque chose à quoi il répugnait, il se sentait poussé par une force invisible. Nous donnons un échantillon de leur morale ; par là on jugera du reste.

« Pour avoir les meilleures communications, il faut : 1° Prier et jeûner pendant plusieurs jours, les uns plus, les autres moins ; ce jeûne relâche les liens qui existent entre le moi et un démon particulier attaché à chaque moi humain. Ce démon est lié à chaque personne par l'enveloppe qui unit le corps et l'âme. Cette enveloppe, affaiblie par le manque de nourriture, permet aux Esprits d'arracher ce démon. Jésus descend alors dans le coeur de la personne possédée à la place du mauvais Esprit. Cet état de posséder Jésus en soi est le seul moyen d'atteindre toute la vérité, et bien d'autres choses.

« Quand la personne a réussi à remplacer le démon par Jésus, elle n'a pas encore la vérité. Pour avoir la vérité, il faut croire ; Dieu ne donne jamais la vérité à ceux qui doutent : ce serait faire quelque chose d'inutile, et Dieu ne fait rien en vain. Comme la plupart des nouveaux médiums doutent de ce qu'ils disent ou écrivent, les bons Esprits sont forcés, à leur regret, par l'ordre formel de Dieu, de mentir, et ne peuvent que mentir tant que le médium n'est pas convaincu ; mais vient-il à croire fermement un de ces mensonges, aussitôt les Esprits élevés s'empressent de lui dévoiler les secrets du ciel : la vérité tout entière dissipe en un instant ce nuage d'erreurs dont ils avaient été forcés de couvrir leur protégé.

« Le médium arrivé à ce point n'a plus rien à craindre ; les bons Esprits ne le quitteront jamais. Qu'il ne croie point cependant avoir toujours la vérité et rien que la vérité. De bons Esprits, soit pour l'éprouver, soit pour le punir de ses fautes passées, soit pour le châtier des questions égoïstes ou curieuses, lui infligent des corrections physiques et morales, viennent le tourmenter de la part de Dieu. Ces Esprits élevés se plaignent souvent de la triste mission qu'ils accomplissent : un père persécute son fils des semaines entières, un ami son ami, le tout pour le plus grand bonheur du médium. Les nobles Esprits disent alors des folies, des blasphèmes, des turpitudes même. Il faut que le médium se raidisse et dise : Vous me tentez ; je sais que je suis entre les mains charitables d'Esprits doux et affectueux ; que les mauvais ne peuvent plus m'approcher. Bonnes âmes qui me tourmentez, vous ne m'empêcherez pas de croire ce que vous m'aurez dit et ce que vous me direz encore.

« Les catholiques chassent plus facilement le démon (ce jeune homme est protestant), parce qu'il s'est éloigné un instant le jour du baptême. Les catholiques sont jugés par Christ, et les autres par Dieu ; il vaut mieux être jugé par Christ. Les protestants ont tort de ne pas admettre cela : aussi faut-il te faire catholique le plus tôt possible ; en attendant, va prendre de l'eau bénite : ce sera ton baptême. »

Le jeune homme en question étant guéri plus tard de l'obsession dont il était l'objet, par les moyens que nous relaterons, nous lui avions demandé de nous en écrire l'histoire et de nous donner le texte même des préceptes qui lui avaient été dictés. En les transcrivant, il ajouta sur la copie qu'il nous a remise : Je me demande si je n'offense pas Dieu et les bons Esprits en transcrivant de pareilles sottises. A cela nous lui répondîmes : Non, vous n'offensez pas Dieu ; loin de là, puisque vous reconnaissez maintenant le piège dans lequel vous étiez tombé. Si je vous ai demandé la copie de ces maximes perverses, c'est pour les flétrir comme elles le méritent, démasquer les Esprits hypocrites, et mettre sur ses gardes quiconque en recevrait de pareilles.

Un jour ils lui font écrire : Tu mourras ce soir ; à quoi il répond : Je suis fort ennuyé de ce monde ; mourons s'il le faut, je ne demande pas mieux ; que je ne souffre pas, c'est tout ce que je désire. - Le soir il s'endort croyant fermement ne plus se réveiller sur la terre. Le lendemain il est tout surpris et même désappointé de se trouver dans son lit ordinaire. Dans la journée il écrit : « Maintenant que tu as passé par l'épreuve de la mort, que tu as cru fermement mourir, tu es comme mort pour nous ; nous pouvons te dire toute la vérité ; tu sauras tout ; il n'y a rien de caché pour nous ; il n'y aura non plus rien de caché pour toi. Tu es Shakespeare réincarné. Shakespeare n'est-il pas ta bible à toi ? (M. F... sait parfaitement l'anglais, et se complaît dans la lecture des chefs-d'oeuvre de cette langue.)

Le jour suivant il écrit : Tu es Satan. - Ceci devient par trop fort, répond M. F... - N'as-tu pas fait... n'as-tu pas dévoré le Paradis perdu ? Tu as appris la Fille du diable de Béranger ; tu savais que Satan se convertirait : ne l'as-tu pas toujours cru, toujours dit, toujours écrit ? Pour se convertir, il se réincarne. - Je veux bien avoir été un ange rebelle quelconque ; mais le roi des anges... ! - Oui, tu étais l'ange de la fierté ; tu n'es pas mauvais, tu es fier en ton coeur ; c'est cette fierté qu'il faut abattre ; tu es l'ange de l'orgueil, et les hommes l'appellent Satan, qu'importe le nom ! Tu fus le mauvais génie de la terre. Te voilà abaissé... Les hommes vont prendre leur essor... Tu verras des merveilles. Tu as trompé les hommes ; tu as trompé la femme dans la personnification d'Eve, la femme pécheresse. Il est dit que Marie, la personnification de la femme sans tache, t'écrasera la tête ; Marie va venir. - Un instant après il écrit lentement et comme avec douceur : « Marie vient te voir ; Marie, qui a été te chercher au fond de ton royaume de ténèbres, ne t'abandonnera pas. Elève-toi, Satan, et Dieu est prêt à te tendre les bras. Lis l'Enfant prodigue. Adieu. »

Une autre fois il écrit : « Le serpent dit à Eve : Vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux. Le démon dit à Jésus : Je te donnerai toute puissance. Toi, je te le dis, puisque tu crois à nos paroles : nous t'aimons ; tu sauras tout... Tu seras roi de Pologne.

« Persévère dans les bonnes dispositions où nous t'avons mis. Cette leçon fera faire un grand pas à la science spirite. On verra que les bons Esprits peuvent dire des futilités et des mensonges pour se jouer des sages. Allan Kardec a dit que c'était un mauvais moyen de reconnaître les Esprits, que de leur faire confesser Jésus en chair. Moi je dis que les bons Esprits confessent seuls Jésus en chair et je le confesse. Dis ceci à Kardec. »

L'Esprit a pourtant eu la pudeur de ne pas conseiller à M. F... de faire imprimer ces belles maximes ; s'il le lui eût dit, il l'eût fait sans aucun doute, et c'eût été une mauvaise action, parce qu'il les eût données comme une chose sérieuse.

Nous remplirions un volume de toutes les sottises qui lui furent dictées et de toutes les circonstances qui s'ensuivirent. On lui fit, entre autres choses, dessiner un édifice dont les dimensions étaient telles que les feuilles de papier nécessaires, collées ensemble, occupaient la hauteur de deux étages.

On remarquera que dans tout ceci il n'y a rien de grossier, rien de trivial ; c'est une suite de raisonnements sophistiques qui s'enchaînent avec une apparence de logique. Il y a, dans les moyens employés pour circonvenir, un art vraiment infernal, et si nous avions pu rapporter tous ces entretiens, on aurait vu jusqu'à quel point était poussée l'astuce, et avec quelle adresse les paroles mielleuses étaient prodiguées à propos.

L'Esprit qui jouait le principal rôle dans cette affaire prenait le nom de François Dillois, quand il ne se couvrait pas du masque d'un nom respectable. Nous sûmes plus tard ce que ce Dillois avait été de son vivant, et alors rien ne nous étonna plus dans son langage. Mais au milieu de toutes ces extravagances il était aisé de reconnaître un bon Esprit qui luttait en faisant entendre de temps à autre quelques bonnes paroles pour démentir les absurdités de l'autre ; il y avait combat évident, mais la lutte était inégale ; le jeune homme était tellement subjugué, que la voix de la raison était impuissante sur lui. L'Esprit de son père lui fit notamment écrire ceci : « Oui, mon fils, courage ! Tu subis une rude épreuve qui est pour ton bien à venir ; je ne puis malheureusement rien en ce moment pour t'en affranchir, et cela me coûte beaucoup. Va voir Allan Kardec ; écoute-le, et il te sauvera. »

M. F... vint en effet me trouver ; il me raconta son histoire ; je le fis écrire devant moi, et, dès l'abord, je reconnus sans peine l'influence pernicieuse sous laquelle il se trouvait, soit aux paroles, soit à certains signes matériels que l'expérience fait connaître et qui ne peuvent tromper. Il revint plusieurs fois ; j'employai toute la force de ma volonté pour appeler de bons Esprits par son intermédiaire, toute ma rhétorique, pour lui prouver qu'il était le jouet d'Esprits détestables ; que ce qu'il écrivait n'avait pas le sens commun, et de plus était profondément immoral ; je m'adjoignis pour cette oeuvre charitable un de mes collègues les plus dévoués, M. T..., et, à nous deux, nous parvînmes petit à petit à lui faire écrire des choses sensées. Il prit son mauvais génie en aversion, le repoussa, par sa volonté, chaque fois qu'il tentait de se manifester, et peu à peu les bons Esprits seuls prirent le dessus. Pour détourner ses idées, il se livra du matin au soir, d'après le conseil des Esprits, à un rude travail qui ne lui laissait pas le temps d'écouter les mauvaises suggestions. Dillois lui-même finit par s'avouer vaincu et par exprimer le désir de s'améliorer dans une nouvelle existence ; il confessa le mal qu'il avait voulu faire, et en témoigna du regret. La lutte fut longue, pénible, et offrit des particularités vraiment curieuses pour l'observateur. Aujourd'hui que M. F... se sent délivré, il est heureux ; il lui semble être soulagé d'un fardeau ; il a repris sa gaieté, et nous remercie du service que nous lui avons rendu.

Certaines personnes déplorent qu'il y ait de mauvais Esprits. Ce n'est pas en effet sans un certain désenchantement qu'on trouve la perversité dans ce monde où l'on aimerait à ne rencontrer que des êtres parfaits. Puisque les choses sont ainsi, nous n'y pouvons rien : il faut les prendre telles qu'elles sont. C'est notre propre infériorité qui fait que les Esprits imparfaits pullulent autour de nous ; les choses changeront quand nous serons meilleurs, ainsi que cela a lieu dans les mondes plus avancés. En attendant, et tandis que nous sommes encore dans les bas-fonds de l'univers moral, nous sommes avertis : c'est à nous de nous tenir sur nos gardes et de ne pas accepter, sans contrôle, tout ce que l'on nous dit. L'expérience, en nous éclairant, doit nous rendre circonspects. Voir et comprendre le mal est un moyen de s'en préserver. N'y aurait-il pas cent fois plus de danger à se faire illusion sur la nature des êtres invisibles qui nous entourent ? Il en est de même ici-bas, où nous sommes chaque jour exposés à la malveillance et aux suggestions perfides : ce sont autant d'épreuves auxquelles notre raison, notre conscience et notre jugement nous donnent les moyens de résister. Plus la lutte aura été difficile, plus le mérite du succès sera grand : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »

Cette histoire, qui malheureusement n'est pas la seule à notre connaissance, soulève une question très grave. N'est-ce pas pour ce jeune homme, dira-t-on, une chose fâcheuse d'avoir été médium ? N'est-ce pas cette faculté qui est cause de l'obsession dont il était l'objet ? En un mot, n'est-ce pas une preuve du danger des communications spirites ?

Notre réponse est facile, et nous prions de la méditer avec soin.

Ce ne sont pas les médiums qui ont créé les Esprits, ceux-ci existent de tout temps, et de tout temps ils ont exercé leur influence salutaire ou pernicieuse sur les hommes. Il n'est donc pas besoin d'être médium pour cela. La faculté médianimique n'est pour eux qu'un moyen de se manifester ; à défaut de cette faculté ils le font de mille autres manières. Si ce jeune homme n'eût pas été médium, il n'en aurait pas moins été sous l'influence de ce mauvais Esprit qui lui aurait sans doute fait commettre des extravagances que l'on eût attribuées à toute autre cause. Heureusement pour lui, sa faculté de médium permettant à l'Esprit de se communiquer par des paroles, c'est par ses paroles que l'Esprit s'est trahi ; elles ont permis de connaître la cause d'un mal qui eût pu avoir pour lui des conséquences funestes, et que nous avons détruit, comme on l'a vu, par des moyens bien simples, bien rationnels, et sans exorcisme. La faculté médianimique a permis de voir l'ennemi, si on peut s'exprimer ainsi, face à face et de le combattre avec ses propres armes. On peut donc dire avec une entière certitude, que c'est elle qui l'a sauvé ; quant à nous, nous n'avons été que les médecins, qui, ayant jugé la cause du mal, avons appliqué le remède. Ce serait une grave erreur de croire que les Esprits n'exercent leur influence que par des communications écrites ou verbales ; cette influence est de tous les instants, et ceux qui ne croient pas aux Esprits y sont exposés comme les autres, y sont même plus exposés que d'autres, parce qu'ils n'ont pas de contre-poids. A combien d'actes n'est-on pas poussé pour son malheur, et que l'on eût évités si l'on avait eu un moyen de s'éclairer ! Les plus incrédules ne croient pas être si vrais quand ils disent d'un homme qui se fourvoie avec obstination : C'est son mauvais génie qui le pousse à sa perte.

Règle générale. Quiconque a de mauvaises communications spirites écrites ou verbales est sous une mauvaise influence ; cette influence s'exerce sur lui qu'il écrive ou n'écrive pas, c'est-à-dire qu'il soit ou non médium. L'écriture donne un moyen de s'assurer de la nature des Esprits qui agissent sur lui, et de les combattre, ce que l'on fait encore avec plus de succès quand on parvient à connaître le motif qui les fait agir. S'il est assez aveuglé pour ne pas le comprendre, d'autres peuvent lui ouvrir les yeux. Est-il besoin d'ailleurs d'être médium pour écrire des absurdités ? Et qui dit que parmi toutes les élucubrations ridicules ou dangereuses, il n'en est pas auxquelles les auteurs sont poussés par quelque Esprit malveillant ? Les trois quarts de nos mauvaises actions et de nos mauvaises pensées sont le fruit de cette suggestion occulte.

Si M. F... n'avait pas été médium, demandera-t-on, auriez-vous pu de même faire cesser l'obsession ? Assurément ; seulement les moyens eussent différé selon les circonstances ; mais alors les Esprits n'eussent pas pu nous l'adresser comme ils l'ont fait, et il est probable qu'on se serait mépris sur la cause, s'il n'y avait pas eu de manifestation spirite ostensible. Tout homme qui en a la volonté, et qui est sympathique aux bons Esprits, peut toujours, avec l'aide de ceux-ci, paralyser l'influence des mauvais. Nous disons qu'il doit être sympathique aux bons Esprits, car s'il en attire lui-même d'inférieurs, il est évident que c'est vouloir chasser des loups avec des loups.

En résumé, le danger n'est pas dans le spiritisme en lui-même, puisqu'il peut, au contraire, servir de contrôle, et préserver de celui que nous courons sans cesse à notre insu ; il est dans la propension de certains médiums à se croire trop légèrement les instruments exclusifs d'Esprits supérieurs, et dans l'espèce de fascination qui ne leur permet pas de comprendre les sottises dont ils sont les interprètes. Ceux mêmes qui ne sont pas médiums peuvent s'y laisser prendre. Nous terminerons ce chapitre par les considérations suivantes :

1° Tout médium doit se défier de l'entraînement irrésistible qui le porte à écrire sans cesse et dans les moments inopportuns ; il doit être maître de lui-même et n'écrire que quand il le veut ;

2° On ne maîtrise pas les Esprits supérieurs, ni même ceux qui, sans être supérieurs, sont bons et bienveillants, mais on peut maîtriser et dompter les Esprits inférieurs. Quiconque n'est pas maître de soi-même ne peut l'être des Esprits ;

3° Il n'y a pas d'autre critérium pour discerner la valeur des Esprits que le bon sens. Toute formule donnée à cet effet par les Esprits eux-mêmes est absurde, et ne peut émaner d'Esprits supérieurs ;

4° On juge les Esprits comme les hommes, à leur langage. Toute expression, toute pensée, toute maxime, toute théorie morale ou scientifique qui choque le bon sens, ou ne répond pas à l'idée qu'on se fait d'un Esprit pur et élevé, émane d'un Esprit plus ou moins inférieur ;

5° Les Esprits supérieurs tiennent toujours le même langage avec la même personne et ne se contredisent jamais ;

6° Les Esprits supérieurs sont toujours bons et bienveillants ; il n'y a jamais, dans leur langage, ni acrimonie, ni arrogance, ni aigreur, ni orgueil, ni forfanterie, ni sotte présomption. Ils parlent simplement, conseillent, et se retirent si on ne les écoute pas ;

7° Il ne faut pas juger les Esprits sur la forme matérielle et la correction de leur langage, mais en sonder le sens intime, scruter leurs paroles, les peser froidement, mûrement et sans prévention. Tout écart de bon sens, de raison et de sagesse, ne peut laisser de doute sur leur origine, quel que soit le nom dont s'affuble l'Esprit ;

8° Les Esprits inférieurs redoutent ceux qui scrutent leurs paroles, démasquent leurs turpitudes, et ne se laissent pas prendre à leurs sophismes. Ils peuvent quelquefois essayer de tenir tête, mais ils finissent toujours par lâcher prise quand ils se voient les plus faibles ;

9° Quiconque agit en toutes choses en vue du bien, s'élève par la pensée au-dessus des vanités humaines, chasse de son coeur l'égoïsme, l'orgueil, l'envie, la jalousie, la haine, pardonne à ses ennemis et met en pratique cette maxime du Christ : « Faire aux autres ce qu'on voudrait qui fût fait à soi-même, » sympathise avec les bons Esprits ; les mauvais le craignent et s'écartent de lui.

En suivant ces préceptes on se garantira des mauvaises communications, de la domination des Esprits impurs, et, profitant de tout ce que nous enseignent les Esprits vraiment supérieurs, on contribuera, chacun pour sa part, au progrès moral de l'humanité.

 

Emploi officiel du magnétisme animal

 

On écrit de Stockholm, 10 septembre 1858, au Journal des Débats :

« Je n'ai malheureusement rien de bien consolant à vous annoncer au sujet de la maladie dont souffre, depuis bientôt deux ans, notre souverain. Tous les traitements et remèdes que les gens de l'art ont prescrits dans cet intervalle, n'ont apporté aucun soulagement aux souffrances qui accablent le roi Oscar. D'après le conseil de ses médecins, M. Klugenstiern, qui jouit de quelque réputation comme magnétiseur, a été récemment appelé au château de Drottningholm, où continue à résider la famille royale, pour faire subir à l'auguste malade un traitement périodique de magnétisme. On croit même ici que, par une coïncidence assez singulière, le siège de la maladie du roi Oscar se trouve précisément établi dans cet endroit de la tête où est placé le cervelet, comme cela paraît malheureusement être le cas aujourd'hui chez le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse. »

Nous demandons si, il y a vingt-cinq ans seulement, des médecins auraient osé proposer publiquement un pareil moyen, même à un simple particulier, à plus forte raison à une tête couronnée ? A cette époque, toutes les Facultés scientifiques et tous les journaux n'avaient pas assez de sarcasmes pour dénigrer le magnétisme et ses partisans. Les choses ont bien changé dans ce court espace de temps ! Non-seulement on ne rit plus du magnétisme, mais le voilà officiellement reconnu comme agent thérapeutique. Quelle leçon pour ceux qui se rient des idées nouvelles ! Leur fera-t-elle enfin comprendre combien il est imprudent de s'inscrire en faux contre les choses qu'on ne comprend pas ? Nous avons une foule de livres écrits contre le magnétisme par des hommes en évidence ; or, ces livres resteront comme une tache indélébile sur leur haute intelligence. N'eussent-ils pas mieux fait de se taire et d'attendre ? Alors, comme aujourd'hui pour le Spiritisme, on leur opposait l'opinion des hommes les plus éminents, les plus éclairés, les plus consciencieux : rien n'ébranlait leur scepticisme. A leurs yeux, le magnétisme n'était qu'une jonglerie indigne des gens sérieux. Quelle action pouvait avoir un agent occulte, mû par la pensée et la volonté, et dont on ne pouvait faire l'analyse chimique ? Hâtons-nous de dire que les médecins suédois ne sont pas les seuls qui soient revenus sur cette idée étroite, et que partout, en France comme ailleurs, l'opinion a complètement changé à cet égard ; et cela est si vrai que, lorsqu'il se passe un phénomène inexpliqué, on dit : c'est un effet magnétique. On trouve donc dans le magnétisme la raison d'être d'une foule de choses que l'on mettait sur le compte de l'imagination, cette raison si commode pour ceux qui ne savent que dire.

Le magnétisme guérira-t-il le roi Oscar ? C'est une autre question. Il a sans doute opéré des cures prodigieuses et inespérées, mais il a ses limites, comme tout ce qui est dans la nature ; et, d'ailleurs, il faut tenir compte de cette circonstance, qu'on n'y recourt en général qu'in extremis et en désespoir de cause, alors souvent que le mal a fait des progrès irrémédiables, ou a été aggravé par une médication contraire. Quand il triomphe de tels obstacles, il faut qu'il soit bien puissant !

Si l'action du fluide magnétique est aujourd'hui un point généralement admis, il n'en est pas de même à l'égard des facultés somnambuliques, qui rencontrent encore beaucoup d'incrédules dans le monde officiel, surtout en ce qui touche les questions médicales. Toutefois, on conviendra que les préjugés sur ce point se sont singulièrement affaiblis, même parmi les hommes de science : nous en avons la preuve dans le grand nombre de médecins qui font partie de toutes les sociétés magnétiques, soit en France, soit à l'étranger. Les faits se sont tellement vulgarisés, qu'il a bien fallu céder à l'évidence et suivre le torrent, bon gré, mal gré. Il en sera bientôt de la lucidité intuitive comme du fluide magnétique.

Le Spiritisme tient au magnétisme par des liens intimes (ces deux sciences sont solidaires l'une de l'autre) ; et pourtant, qui l'aurait cru ? il rencontre des adversaires acharnés même parmi certains magnétiseurs qui, eux, n'en comptent point parmi les Spirites. Les Esprits ont toujours préconisé le magnétisme, soit comme moyen curatif, soit comme cause première d'une foule de choses ; ils défendent sa cause et viennent lui prêter appui contre ses ennemis. Les phénomènes spirites ont ouvert les yeux à bien des gens, qu'ils ont en même temps ralliés au magnétisme. N'est-il pas bizarre de voir des magnétiseurs oublier sitôt ce qu'ils ont eu à souffrir des préjugés, nier l'existence de leurs défenseurs, et tourner contre eux les traits qu'on leur lançait jadis ? Cela n'est pas grand, cela n'est pas digne d'hommes auxquels la nature, en leur dévoilant un de ses plus sublimes mystères, ôte plus qu'à personne le droit de prononcer le fameux nec plus ultra. Tout prouve, dans le développement rapide du Spiritisme, que lui aussi aura bientôt son droit de bourgeoisie ; en attendant, il applaudit de toutes ses forces au rang que vient de conquérir le magnétisme, comme à un signe incontestable du progrès des idées.

 

 

Le magnétisme et le somnambulisme enseignés par l'Eglise

 

Nous venons de voir le magnétisme reconnu par la médecine, mais voici une autre adhésion qui, à un autre point de vue, n'en a pas une importance moins capitale, en ce qu'elle est une preuve de l'affaiblissement des préjugés que des idées plus saines font disparaître chaque jour, c'est celle de l'Eglise. Nous avons sous les yeux un petit livre intitulé : Abrégé, en forme de catéchisme, du Cours élémentaire d'instruction chrétienne ; A L'USAGE DES CATECHISMES ET ECOLES CHRETIENNES, par l'abbé Marotte, vicaire général de Mgr. l'évêque de Verdun ; 1853. Cet ouvrage, rédigé par demandes et par réponses, contient tous les principes de la doctrine chrétienne sur le dogme, l'Histoire Sainte, les commandements de Dieu, les sacrements, etc. Dans un des chapitres sur le premier commandement où il est traité des péchés opposés à la religion, et après avoir parlé de la superstition, de la magie et des sortilèges, nous lisons ce qui suit :

« D. Qu'est-ce que le magnétisme ?

« R. C'est une influence réciproque qui s'opère parfois entre des individus, d'après une harmonie de rapports ; soit par la volonté ou l'imagination, soit par la sensibilité physique, et dont les principaux phénomènes sont la somnolence, le sommeil, le somnambulisme, et un état convulsif.

« D. Quels sont les effets du magnétisme ?

« R. Le magnétisme produit ordinairement, dit-on, deux effets principaux : 1° un état de somnambulisme dans lequel le magnétisé, entièrement privé de l'usage de ses sens, voit, entend, parle et répond à toutes les questions qu'on lui adresse ; 2° une intelligence et un savoir qu'il n'a que dans la crise ; il connaît son état, les remèdes convenables à ses maladies, ce que font certaines personnes même éloignées.

« D. Est-il permis en conscience de magnétiser et de se faire magnétiser ?

« R. Si, pour l'opération magnétique, on emploie des moyens, ou si par elle on obtient des effets qui supposent une intervention diabolique, elle est une oeuvre superstitieuse et ne peut jamais être permise ; 2° il en est de même lorsque les communications magnétiques offensent la modestie ; 3° en supposant qu'on prenne soin d'écarter de la pratique du magnétisme tout abus, tout danger pour la foi ou pour les moeurs, tout pacte avec le démon, il est douteux qu'il soit permis d'y recourir comme à un remède naturel et utile. »

Nous regrettons que l'auteur ait mis ce dernier correctif, qui est en contradiction avec ce qui précède. En effet, pourquoi l'usage d'une chose reconnue salutaire ne serait-il pas permis, alors qu'on en écarte tous les inconvénients qu'il signale à son point de vue ? Il est vrai qu'il n'exprime pas une défense formelle, mais un simple doute sur la permission. Quoi qu'il en soit, ceci ne se trouve point dans un livre savant, dogmatique, à l'usage des seuls théologiens, mais dans un livre élémentaire, à l'usage des catéchismes, par conséquent destiné à l'instruction religieuse des masses ; ce n'est point par conséquent une opinion personnelle, c'est une vérité consacrée et reconnue que le magnétisme existe, qu'il produit le somnambulisme, que le somnambule jouit de facultés spéciales, qu'au nombre de ces facultés est celle de voir sans le secours des yeux, même à distance, d'entendre sans le secours des oreilles, de posséder des connaissances qu'il n'a pas dans l'état normal, d'indiquer les remèdes qui lui sont salutaires. La qualité de l'auteur est ici d'un grand poids. Ce n'est pas un homme obscur qui parle, un simple prêtre qui émet son opinion, c'est un vicaire général qui enseigne. Nouvel échec et nouvel avertissement pour ceux qui jugent avec trop de précipitation.

 

 

 

Le mal de la peur

 

Problème physiologique adressé à l'Esprit de saint Louis, dans la séance de la Société parisienne des études spirites du 14 septembre 1858.

On lit dans le Moniteur du 26 novembre 1857 :

« On nous communique le fait suivant, qui vient confirmer les observations déjà faites sur l'influence de la peur.

« M. le docteur F..., rentrait hier chez lui après avoir fait quelques visites à ses clients. Dans ses courses on lui avait remis, comme échantillon, une bouteille d'excellent rhum venant authentiquement de la Jamaïque. Le docteur oublia dans la voiture la précieuse bouteille. Mais quelques heures plus tard il se rappelle cet oubli et se rend à la remise, où il déclare au chef de la station qu'il a laissé dans un de ses coupés une bouteille d'un poison très violent, et l'engage à prévenir les cochers de faire la plus grande attention à ne pas faire usage de ce liquide mortel.

« Le docteur F..., était à peine rentré dans son appartement, qu'on vint le prévenir en toute hâte que trois cochers de la station voisine souffraient d'horribles douleurs d'entrailles. Il eut le plus grand mal à les rassurer et à leur persuader qu'ils avaient bu d'excellent rhum, et que leur indélicatesse ne pouvait avoir de suites plus graves qu'une sévère mise à pied, infligée à l'instant même aux coupables. »

1. - Saint Louis pourrait-il nous donner une explication physiologique de cette transformation des propriétés d'une substance inoffensive ? Nous savons que, par l'action magnétique, cette transformation peut avoir lieu ; mais dans le fait rapporté ci-dessus, il n'y a pas eu émission de fluide magnétique ; l'imagination a seule agi et non la volonté.

R. - Votre raisonnement est très juste sous le rapport de l'imagination. Mais les Esprits malins qui ont engagé ces hommes à commettre cet acte d'indélicatesse, font passer dans le sang, dans la matière, un frisson de crainte que vous pourriez appeler frisson magnétique, lequel tend les nerfs, et amène un froid dans certaines régions du corps. Or, vous savez que tout froid dans les régions abdominales peut produire des coliques. C'est donc un moyen de punition qui amuse en même temps les Esprits qui ont fait commettre le larcin, et les fait rire aux dépens de celui qu'ils ont fait pécher. Mais, dans tous les, cas, la mort ne s'ensuivrait pas : il n'y a que leçon pour les coupables et plaisir pour les Esprits légers. Aussi se hâtent-ils de recommencer toutes les fois que l'occasion s'en présente ; ils la cherchent même pour leur satisfaction. Nous pouvons éviter cela (je parle pour vous), en nous élevant vers Dieu par des pensées moins matérielles que celles qui occupaient l'esprit de ces hommes. Les Esprits malins aiment à rire ; prenez-y garde : tel qui croit dire en face une saillie agréable aux personnes qui l'environnent, tel qui amuse une société par ses plaisanteries ou ses actes, se trompe souvent, et même très souvent, lorsqu'il croit que tout cela vient de lui. Les Esprits légers qui l'entourent s'identifient avec lui-même, et souvent tour à tour le trompent sur ses propres pensées, ainsi que ceux qui l'écoutent. Vous croyez dans ce cas avoir affaire à un homme d'esprit, tandis que ce n'est qu'un ignorant. Descendez en vous-même, et vous jugerez mes paroles. Les Esprits supérieurs ne sont pas, pour cela, ennemis de la gaieté ; ils aiment quelquefois à rire aussi pour vous être agréables ; mais chaque chose a son temps.

Remarque. En disant que dans le fait rapporté il n'y avait pas d'émission de fluide magnétique, nous n'étions peut-être pas tout à fait dans le vrai. Nous hasardons ici une supposition. On sait, comme nous l'avons dit, quelle transformation des propriétés de la matière peut s'opérer par l'action du fluide magnétique dirigé par la pensée. Or, ne pourrait-on pas admettre que, par la pensée du médecin qui voulait faire croire à l'existence d'un toxique, et donner aux voleurs les angoisses de l'empoisonnement, il y a eu, quoique à distance, une sorte de magnétisation du liquide qui aurait acquis ainsi de nouvelles propriétés, dont l'action se serait trouvée corroborée par l'état moral des individus, rendus plus impressionnables par la crainte. Cette théorie ne détruirait pas celle de saint Louis sur l'intervention des Esprits légers en pareille circonstance ; nous savons que les Esprits agissent physiquement par des moyens physiques ; ils peuvent donc se servir, pour accomplir leurs desseins, de ceux qu'ils provoquent, ou que nous leur fournissons nous-mêmes à notre insu.

Théorie du mobile de nos actions.

M. R..., correspondant de l'Institut de France, et l'un des membres les plus éminents de la Société parisienne des Etudes spirites, a développé les considérations suivantes, dans la séance du 14 septembre, comme corollaire de la théorie qui venait d'être donnée à propos du mal de la peur, et que nous avons rapportée plus haut :

« Il résulte de toutes les communications qui nous sont faites par les Esprits, qu'ils exercent une influence directe sur nos actions, en nous sollicitant, les uns au bien, les autres au mal. Saint Louis vient de nous dire : « Les Esprits malins aiment à rire ; prenez-y garde ; tel qui croit dire en face une saillie agréable aux personnes qui l'environnent, tel qui amuse une société par ses plaisanteries ou ses actes, se trompe souvent, et même très souvent, lorsqu'il croit que tout cela vient de lui. Les Esprits légers qui l'entourent s'identifient avec lui-même, et souvent tour à tour le trompent sur ses propres pensées, ainsi que ceux qui l'écoutent. » Il s'ensuit que ce que nous disons ne vient pas toujours de nous ; que souvent nous ne sommes, comme les médiums parlants, que les interprètes de la pensée d'un Esprit étranger qui s'est identifié avec le nôtre. Les faits viennent à l'appui de cette théorie, et prouvent que très souvent aussi nos actes sont la conséquence de cette pensée qui nous est suggérée. L'homme qui fait mal cède donc à une suggestion, quand il est assez faible pour ne pas résister, et quand il ferme l'oreille à la voix de la conscience qui peut être la sienne propre, ou celle d'un bon Esprit qui combat en lui, par ses avertissements, l'influence d'un mauvais Esprit.

« Selon la doctrine vulgaire, l'homme puiserait tous ses instincts en lui-même ; ils proviendraient, soit de son organisation physique dont il ne saurait être responsable, soit de sa propre nature, dans laquelle il peut chercher une excuse à ses propres yeux, en disant que ce n'est pas sa faute s'il est créé ainsi. La doctrine spirite est évidemment plus morale ; elle admet chez l'homme le libre arbitre dans toute sa plénitude ; et en lui disant que s'il fait mal, il cède à une mauvaise suggestion étrangère, elle lui en laisse toute la responsabilité, puisqu'elle lui reconnaît le pouvoir de résister, chose évidemment plus facile que s'il avait à lutter contre sa propre nature. Ainsi, selon la doctrine spirite, il n'y a pas d'entraînement irrésistible : l'homme peut toujours fermer l'oreille à la voix occulte qui le sollicite au mal dans son for intérieur, comme il peut la fermer à la voix matérielle de celui qui lui parle ; il le peut par sa volonté, en demandant à Dieu la force nécessaire, et en réclamant à cet effet l'assistance des bons Esprits. C'est ce que Jésus nous apprend dans la sublime prière du Pater, quand il nous fait dire : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. »

Lorsque nous avons pris pour texte d'une de nos questions la petite anecdote que nous avons rapportée, nous ne nous attendions pas aux développements qui allaient en découler. Nous en sommes doublement heureux, par les belles paroles qu'elle nous a values de saint Louis et de notre honorable collègue. Si nous n'étions édifiés depuis longtemps sur la haute capacité de ce dernier, et sur ses profondes connaissances en matière de Spiritisme, nous serions tenté de croire qu'il a été lui-même l'application de sa théorie, et que saint Louis s'est servi de lui pour compléter son enseignement. Nous allons y joindre nos propres réflexions :

Cette théorie de la cause excitante de nos actes ressort évidemment de tout l'enseignement donné par les Esprits ; non seulement elle est sublime de moralité, mais nous ajouterons qu'elle relève l'homme à ses propres yeux ; elle le montre libre de secouer un joug obsesseur, comme il est libre de fermer sa maison aux importuns : ce n'est plus une machine agissant par une impulsion indépendante de sa volonté, c'est un être de raison, qui écoute, qui juge et qui choisit librement entre deux conseils. Ajoutons que, malgré cela, l'homme n'est point privé de son initiative ; il n'en agit pas moins de son propre mouvement, puisqu'en définitive il n'est qu'un Esprit incarné qui conserve, sous l'enveloppe corporelle, les qualités et les défauts qu'il avait comme Esprit. Les fautes que nous commettons ont donc leur source première dans l'imperfection de notre propre Esprit qui n'a pas encore atteint la supériorité morale qu'il aura un jour, mais qui n'en a pas moins son libre arbitre ; la vie corporelle lui est donnée pour se purger de ses imperfections par les épreuves qu'il y subit, et ce sont précisément ces imperfections qui le rendent plus faible et plus accessible aux suggestions des autres Esprits imparfaits, qui en profitent pour tâcher de le faire succomber dans la lutte qu'il a entreprise. S'il sort vainqueur de cette lutte, il s'élève ; s'il échoue, il reste ce qu'il était, ni plus mauvais, ni meilleur : c'est une épreuve à recommencer, et cela peut durer longtemps ainsi. Plus il s'épure, plus ses côtés faibles diminuent, et moins il donne de prise à ceux qui le sollicitent au mal ; sa force morale croît en raison de son élévation, et les mauvais Esprits s'éloignent de lui.

Quels sont donc ces mauvais Esprits ? Sont-ce ce qu'on appelle les démons ? Ce ne sont pas des démons dans l'acception vulgaire du mot, parce qu'on entend par là une classe d'êtres créés pour le mal, et perpétuellement voués au mal. Or, les Esprits nous disent que tous s'améliorent dans un temps plus ou moins long, selon leur volonté ; mais tant qu'ils sont imparfaits, ils peuvent faire le mal, comme l'eau qui n'est pas épurée peut répandre des miasmes putrides et morbides. Dans l'état d'incarnation, ils s'épurent s'ils font ce qu'il faut pour cela ; à l'état d'Esprits, ils subissent les conséquences de ce qu'ils ont fait ou n'ont pas fait pour s'améliorer, conséquences qu'ils subissent aussi sur terre, puisque les vicissitudes de la vie sont à la fois des expiations et des épreuves. Tous ces Esprits, plus ou moins bons, alors qu'ils sont incarnés, constituent l'espèce humaine, et, comme notre terre est un des mondes les moins avancés, il s'y trouve plus de mauvais Esprits que de bons, voilà pourquoi nous y voyons tant de perversité. Faisons donc tous nos efforts pour n'y pas revenir après cette station, et pour mériter d'aller nous reposer dans un monde meilleur, dans un de ces mondes privilégiés où le bien règne sans partage, et où nous ne nous souviendrons de notre passage ici-bas que comme d'un mauvais rêve.

 

Meurtre de cinq enfants par un enfant de douze ans

 

Problème moral

On lit dans la Gazette de Silésie :

« On écrit de Bolkenham, 20 octobre 1857, qu'un crime épouvantable vient d'être commis par un jeune garçon de douze ans. Dimanche dernier, 25 du mois, trois enfants de M. Hubner, cloutier, et deux enfants de M. Fritche, bottier, jouaient ensemble dans le jardin de M. Fritche. Le jeune H..., connu par son mauvais caractère, s'associe à leurs jeux et leur persuade d'entrer dans un coffre déposé dans une maisonnette du jardin, et qui servait au cordonnier à transporter ses marchandises à la foire. Les cinq enfants y peuvent tenir à peine, mais ils s'y pressent et se mettent les uns sur les autres en riant. Sitôt qu'ils y sont entrés, le monstre ferme le coffre, s'assied dessus et reste trois quarts d'heure à écouter d'abord leurs cris, puis leurs gémissements.

« Quand enfin leurs râles ont cessé, qu'il les croit morts, il ouvre le coffre ; les enfants respiraient encore. Il referme le coffre, le verrouille et s'en va jouer au cerf-volant. Mais il fut vu en sortant du jardin par une petite fille. On conçoit l'anxiété des parents, quand ils s'aperçurent de la disparition de leurs enfants, et leur désespoir, quand après de longues recherches, ils les trouvèrent dans le coffre. Un des enfants vivait encore, mais il ne tarda pas à rendre l'âme. Dénoncé par la petite fille qui l'avait vu sortir du jardin, le jeune H... avoua son crime avec le plus grand sang-froid et sans manifester aucun repentir. Les cinq victimes, un garçon et quatre filles de quatre à neuf ans, ont été enterrées ensemble aujourd'hui. »

Remarque. - L'Esprit interrogé est celui de la soeur du médium, morte à douze ans, mais qui a toujours montré de la supériorité comme Esprit.

1. Avez-vous entendu le récit que nous venons de lire du meurtre commis en Silésie par un enfant de douze ans sur cinq autres enfants ? - R. Oui ; ma peine exige que j'écoute encore les abominations de la terre.

2. Quel motif a pu pousser un enfant de cet âge à commettre une action aussi atroce et avec autant de sang-froid ? - R. La méchanceté n'a pas d'âge ; elle est naïve dans un enfant ; elle est raisonnée chez l'homme fait.

3. Lorsqu'elle existe chez un enfant, sans raisonnement, cela ne dénote-t-il pas l'incarnation d'un Esprit très inférieur ? - R. Elle vient alors directement de la perversité du coeur ; c'est son Esprit à lui qui le domine et le pousse à la perversité.

4. Quelle avait pu être l'existence antérieure d'un pareil Esprit ? - R. Horrible.

5. Dans son existence antérieure, appartenait-il à la terre ou à un monde encore plus inférieur ? - R. Je ne le vois pas assez ; mais il devait appartenir à un monde bien plus inférieur que la terre : il a osé venir sur la terre ; il en sera doublement puni.

6. A cet âge l'enfant avait-il bien conscience du crime qu'il commettait, et en a-t-il la responsabilité comme Esprit ? - R. Il avait l'âge de la conscience, c'est assez.

7. Puisque cet esprit avait osé venir sur la terre, qui est trop élevée pour lui, peut-il être contraint de retourner dans un monde en rapport avec sa nature ? - R. La punition est justement de rétrograder ; c'est l'enfer lui-même. C'est la punition de Lucifer, de l'homme spirituel abaissé jusqu'à la matière, c'est-à-dire le voile qui lui cache désormais les dons de Dieu et sa divine protection. Efforcez-vous donc de reconquérir ces biens perdus ; vous aurez regagné le paradis que le Christ est venu vous ouvrir. C'est la présomption, l'orgueil de l'homme qui voulait conquérir ce que Dieu seul pouvait avoir.

Remarque. - Une observation est faite à propos du mot osé dont s'est servi l'Esprit, et des exemples sont cités concernant la situation d'Esprits qui se sont trouvés dans des mondes trop élevés pour eux et qui ont été obligés de revenir dans un monde plus en rapport avec leur nature. Une personne fait remarquer, à ce sujet, qu'il a été dit que les Esprits ne peuvent rétrograder. A cela il est répondu qu'en effet les Esprits ne peuvent rétrograder en ce sens qu'ils ne peuvent perdre ce qu'ils ont acquis en science et en moralité ; mais ils peuvent déchoir comme position. Un homme qui usurpe une position supérieure à celle que lui confèrent ses capacités ou sa fortune peut être contraint de l'abandonner et de revenir à sa place naturelle ; or, ce n'est pas là ce qu'on peut appeler déchoir, puisqu'il ne fait que rentrer dans sa sphère, d'où il était sorti par ambition ou par orgueil. Il en est de même à l'égard des Esprits qui veulent s'élever trop vite dans les mondes où ils se trouvent déplacés.

Des Esprits supérieurs peuvent également s'incarner dans des mondes inférieurs, pour y accomplir une mission de progrès ; cela ne peut s'appeler rétrograder, car c'est du dévouement.

8. En quoi la terre est-elle supérieure au monde auquel appartient l'Esprit dont nous venons de parler ? - R. On y a une faible idée de la justice ; c'est un commencement de progrès.

9. Il en résulte que, dans ces mondes inférieurs à la terre, on n'a aucune idée de la justice ? - R. Non ; les hommes n'y vivent que pour eux, et n'ont pour mobile que la satisfaction de leurs passions et de leurs instincts.

10. Quelle sera la position de cet Esprit dans une nouvelle existence ? - R. Si le repentir vient effacer, sinon entièrement, du moins en partie, l'énormité de ses fautes, alors il restera sur terre ; si, au contraire, il persiste dans ce que vous appelez l'impénitence finale, il ira dans un séjour où l'homme est au niveau de la brute.

11. Ainsi il peut trouver, sur cette terre, les moyens d'expier ses fautes sans être obligé de retourner dans un monde inférieur ? - R. Le repentir est sacré aux yeux de Dieu ; car c'est l'homme qui se juge lui-même, ce qui est rare sur votre planète.

 

 

Questions de Spiritisme légal

 

Nous empruntons le fait suivant au Courrier du Palais que M. Frédéric Thomas, avocat à la Cour impériale, a publié dans la Presse du 2 août 1858. Nous citons textuellement, pour ne pas décolorer la narration du spirituel écrivain. Nos lecteurs feront aisément la part de la forme légère qu'il sait si agréablement donner aux choses les plus sérieuses. Après le compte rendu de plusieurs affaires, il ajoute :

« Nous avons un procès bien plus étrange que celui-là à vous offrir dans une perspective prochaine : nous le voyons déjà poindre à l'horizon, à l'horizon du Midi ; mais où aboutira-t-il ? Les fers sont au feu, nous écrit-on ; mais cette assurance ne nous suffit pas. Voici de quoi il s'agit :

Un Parisien lit dans un journal qu'un vieux château est à vendre dans les Pyrénées : il l'achète, et, dès les premiers beaux jours de la belle saison, il va s'y installer avec ses amis.

On soupe gaiement, puis on va se coucher plus gaiement encore. Reste la nuit à passer : la nuit dans un vieux château perdu dans la montagne. Le lendemain, tous les invités se lèvent les yeux hagards, les figures effarées ; ils vont trouver leur hôte, et tous lui font la même question d'un air mystérieux et lugubre : N'avez-vous rien vu cette nuit ?

Le propriétaire ne répond pas, tant il est épouvanté lui-même ; il se contente de faire un signe de tête affirmatif.

Alors on se confie à voix basse les impressions de la nuit : l'un a entendu des voix lamentables, l'autre des bruits de chaînes ; celui-ci a vu la tapisserie se mouvoir, celui-là un bahut le saluer ; plusieurs ont senti des chauves-souris gigantesques s'accroupir sur leurs poitrines : c'est un château de la Dame blanche. Les domestiques déclarent que, comme le fermier Dickson, des fantômes les ont tirés par les pieds. Quoi encore ? Les lits se promènent, les sonnettes carillonnent toutes seules, des mots fulgurants sillonnent les vieilles cheminées.

Décidément ce château est inhabitable : les plus épouvantés prennent la fuite immédiatement, les plus intrépides bravent l'épreuve d'une seconde nuit.

Jusqu'à minuit tout va bien ; mais dès que l'horloge de la tour du nord a jeté dans l'espace ses douze sanglots, aussitôt les apparitions et les bruits recommencent ; de tous les coins s'élancent des fantômes, des monstres à l'oeil de feu, aux dents de crocodile, aux ailes velues : tout cela crie, bondit, grince et fait un sabbat de l'enfer.

Impossible de résister à cette seconde expérience. Cette fois tout le monde quitte le château, et aujourd'hui le propriétaire veut intenter une action en résolution pour vices cachés.

Quel étonnant procès que celui-là ! et quel triomphe pour le grand évocateur des Esprits, M. Home ! Le nommera-t-on expert en ces matières ? Quoi qu'il en soit, comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil de la justice, ce procès, qui se croira peut-être une nouveauté, ne sera qu'une vieillerie : il a un pendant qui, pour être âgé de deux cent soixante-trois années, n'en est pas moins curieux.

Donc, en l'an de grâce 1595, devant le sénéchal de Guienne, un locataire, nommé Jean Latapy, plaida contre son propriétaire, Robert de Vigne. Jean Latapy prétendait que la maison que de Vigne lui avait louée, une vieille maison d'une vieille rue de Bordeaux, était inhabitable et qu'il avait dû la quitter ; après quoi il demandait que la résiliation du bail fût prononcée par justice.

Pour quels motifs ? Latapy les donne très naïvement dans ses conclusions.

« Parce qu'il avait trouvé cette maison infestée par des Esprits qui se présentaient tantôt sous la forme de petits enfants, tantôt sous d'autres formes terribles et épouvantables, lesquels opprimaient et inquiétaient les personnes, remuaient les meubles, excitaient des bruits et tintamarres par tous les coins et, avec force et violence, rejetaient des lits ceux qui y reposaient. »

Le propriétaire de Vigne s'opposait très énergiquement à la résiliation du bail. « Vous décriez injustement ma maison, disait-il à Latapy ; vous n'avez probablement que ce que vous méritez, et loin de me faire des reproches, vous devriez au contraire me remercier, car je vous fais gagner le Paradis. »

Voici comment l'avocat du propriétaire établissait cette singulière proposition : « Si les Esprits viennent tourmenter Latapy et l'affliger par la permission de Dieu, il en doit porter la juste peine et dire comme saint Hierosme : Quidquid patimur nostris peccatis meremur, et ne s'en point prendre au propriétaire qui est du tout innocent, mais encore avoir gratitude envers celui-ci qui lui a fourni ainsi matière à se sauver dans ce monde des punitions qui attendaient ses démérites dans l'autre. »

L'avocat, pour être conséquent, aurait dû demander que Latapy payât quelque redevance à de Vigne pour le service rendu. Une place en Paradis ne vaut-elle pas son pesant d'or ? Mais le propriétaire généreux se contentait de conclure à ce que le locataire fût déclaré non recevable en son action, par ce motif qu'avant de l'intenter, Latapy aurait dû commencer lui-même par combattre et chasser les Esprits par les moyens que Dieu et la nature nous ont donnés.

« Que n'usait-il, s'écriait l'avocat du propriétaire, que n'usait-il du laurier, de la rue plantée ou du sel pétillant dans les flammes et charbons ardents, des plumes de la huppe, de la composition de l'herbe dite aerolus vetulus, avec la rhubarbe, avec du vin blanc, du saux suspendu au seuil de la porte de la maison, du cuir du front de l'hyène, du fiel de chien, que l'on dit estre d'une merveilleuse vertu pour chasser les démons ? Que n'usait-il de l'herbe Moly, laquelle Mercure ayant baillé à Ulysse, il s'en servit comme antidote contre les charmes de Circé ?... »

Il est évident que le locataire Latapy avait manqué à tous ses devoirs en ne jetant pas du sel pétillant dans les flammes, et en ne faisant pas usage de fiel de chien et de quelques plumes de la huppe. Mais comme il eût été obligé de se procurer aussi du cuir du front de l'hyène, le sénéchal de Bordeaux trouva que cet objet n'était pas assez commun pour que Latapy ne fût pas excusable d'avoir laissé les hyènes tranquilles, et il ordonna bel et bien la résiliation du bail.

Vous voyez que, dans tout cela, ni propriétaire, ni locataire, ni juges ne mettent en doute l'existence et les tintamarres des Esprits. Il paraîtrait donc qu'il y a plus de deux siècles les hommes étaient déjà presque aussi crédules qu'aujourd'hui ; nous les dépassons en crédulité, cela est dans l'ordre : il faut bien que la civilisation et le progrès se révèlent en quelque endroit. »

Cette question, au point de vue légal, et abstraction faites des accessoires dont le narrateur l'a ornée, ne laisse pas d'avoir son côté embarrassant, car la loi n'a pas prévu le cas où des Esprits tapageurs rendraient une maison inhabitable. Est-ce là un vice rédhibitoire ? A notre avis il y a pour et contre : cela dépend des circonstances. Il s'agit d'abord d'examiner si le tapage est sérieux ou s'il n'est pas simulé dans un intérêt quelconque : question préalable et de bonne foi qui préjuge toutes les autres. Admettant les faits comme réels, il faut savoir s'ils sont de nature à troubler le repos. S'il se passait, par exemple, des choses comme à Bergzabern , il est évident que la position ne serait pas tenable. Le père Senger supporte cela, parce que c'est chez lui et qu'il ne peut pas faire autrement ; mais un étranger ne s'accommoderait nullement d'une habitation où l'on entend constamment des bruits assourdissants, où les meubles sont bousculés et renversés, où les portes et les fenêtres s'ouvrent et se ferment sans rime ni raison, où les objets vous sont lancés à la tête par des mains invisibles, etc. Il nous semble qu'en pareille occurrence, il y a incontestablement lieu à réclamation, et qu'en bonne justice, un tel marché ne saurait être validé, si le fait avait été dissimulé. Ainsi, en thèse générale, le procès de 1595 nous semble avoir été bien jugé, mais il est une question subsidiaire importante à éclaircir, et la science spirite pouvait seule la soulever et la résoudre.

Nous savons que les manifestations spontanées des Esprits peuvent avoir lieu sans but déterminé, et sans être dirigées contre tel ou tel individu ; qu'il y a effectivement des lieux hantés par les Esprits tapageurs qui paraissent y élire domicile, et contre lesquels toutes les conjurations mises en usage ont échoué. Disons, en forme de parenthèse, qu'il y a des moyens efficaces de s'en débarrasser, mais que ces moyens ne consistent pas dans l'intervention des personnes connues pour produire à volonté de semblables phénomènes, parce que les Esprits qui sont à leurs ordres, sont précisément de la nature de ceux que l'on veut expulser. Leur présence, loin de les éloigner, ne pourrait qu'en attirer d'autres. Mais nous savons aussi que dans une foule de cas ces manifestations sont dirigées contre certains individus, comme à Bergzabern, par exemple. Les faits ont prouvé que la famille, mais surtout la jeune Philippine, en était l'objet direct ; de telle sorte que nous sommes convaincu que, si cette famille quittait sa demeure, de nouveaux habitants n'auraient rien à redouter, la famille porterait avec elle ses tribulations dans son nouveau domicile. Le point à examiner dans une question légale serait donc celui-ci : les manifestations avaient-elles lieu avant l'entrée ou seulement depuis l'entrée du nouveau propriétaire ? Dans ce dernier cas, il demeurerait évident que c'est celui-ci qui a importé les Esprits perturbateurs, et que la responsabilité lui incombe tout entière ; si, au contraire, les perturbations avaient lieu antérieurement et persistent, c'est qu'elles tiennent au local même, et alors la responsabilité en est au vendeur. L'avocat du propriétaire raisonnait dans la première hypothèse, et son argument ne manquait pas de logique. Reste à savoir si le locataire avait amené avec lui ces hôtes importuns, c'est ce que le procès ne dit pas. Quant au procès actuellement pendant, nous croyons que le moyen de rendre bonne justice serait de faire les constatations dont nous venons de parler. Si elles amènent la preuve de l'antériorité des manifestations, et si le fait a été dissimulé par le vendeur, le cas est celui de tout acquéreur trompé sur la qualité de la chose vendue. Or, maintenir le marché en pareille occurrence, c'est peut-être ruiner l'acquéreur par la dépréciation de l'immeuble ; c'est tout au moins lui causer un préjudice notable, en le contraignant à garder une chose dont il ne peut pas plus faire usage que d'un cheval aveugle qu'on lui aurait vendu pour un bon cheval. Quel qu'il soit, le jugement à intervenir doit avoir des conséquences graves ; que le marché soit résilié, ou qu'il soit maintenu faute de preuves suffisantes, c'est également reconnaître l'existence des faits de manifestations. Repousser la demande de l'acquéreur comme fondée sur une idée ridicule, c'est s'exposer à recevoir tôt ou tard un démenti de l'expérience, comme en ont tant de fois reçu les hommes les plus éclairés qui se sont trop hâtés de nier les choses qu'ils ne comprenaient pas. Si l'on peut reprocher à nos pères d'avoir péché par trop de crédulité, nos descendants nous reprocheront sans doute d'avoir péché par l'excès contraire.

En attendant, voici ce qui vient de se passer sous nos yeux, et dont nous avons été à même de constater la réalité ; nous citons la chronique de la Patrie du 4 septembre 1858 :

« La rue du Bac est en émoi. Il se passe encore par-là quelque diablerie !

« La maison qui porte le n° 65 se compose de deux bâtiments : l'un, qui donne sur la rue, a deux escaliers qui se font face.

« Depuis une semaine, à diverses heures du jour et de la nuit, à tous les étages de cette maison, les sonnettes s'agitent et tintent avec violence ; on va ouvrir : personne sur le palier.

« On crut d'abord à une plaisanterie, et chacun se mit en observation pour en découvrir l'auteur. Un les locataires prit le soin de dépolir une vitre de sa cuisine et fit le guet. Pendant qu'il veillait avec le plus d'attention, sa sonnette s'ébranla : il mit l'oeil à son judas, personne ! Il courut sur l'escalier, personne !

« Il rentra chez lui et enleva le cordon de sa sonnette. Une heure après, au moment où il commençait à triompher, la sonnette se mit à carillonner de plus belle. Il la regarda faire et demeura muet et consterné.

« A d'autres portes, les cordons de sonnettes sont tordus et noués comme des serpents blessés. On cherche une explication, on appelle la police ; quel est donc ce mystère ? On l'ignore encore. »

 

 

Phénomène d'apparition

 

Le Constitutionnel et la Patrie ont rapporté, il y a quelque temps, le fait suivant, d'après les journaux des Etats-Unis :

« La petite ville de Lichtfield, dans le Kentucky, compte de nombreux adeptes aux doctrines de spiritualisme magnétique. Un fait incroyable, qui vient de s'y passer, ne contribuera pas peu, sans doute, à augmenter le nombre des partisans de la religion nouvelle.

« La famille Park, composée du père, de la mère et de trois enfants qui ont déjà l'âge de raison, était fortement imbue des croyances spiritualistes. Par contre, une soeur de madame Park, miss Harris, n'ajoutait aucune foi aux prodiges surnaturels dont on l'entretenait sans cesse. C'était pour la famille tout entière un véritable sujet de chagrin, et plus d'une fois la bonne harmonie des deux soeurs en fut troublée.

« Il y a quelques jours, madame Park fut atteinte tout à coup d'un mal subit que les médecins déclarèrent dès l'abord ne pouvoir pas conjurer. La patiente était en proie à des hallucinations, et une fièvre affreuse la tourmentait constamment. Miss Harris passait toutes les nuits à la veiller. Le quatrième jour de sa maladie, madame Park se leva subitement sur son séant, demanda à boire, et commença à causer avec sa soeur. Circonstance singulière, la fièvre l'avait quittée tout à coup, son pouls était régulier, elle s'exprimait avec la plus grande facilité, et miss Harris, tout heureuse, crut que sa soeur était désormais hors de danger.

« Après avoir parlé de son mari et de ses enfants, madame Park se rapproche encore plus près de sa soeur et lui dit :

« Pauvre soeur, je vais te quitter ; je sens que la mort s'approche. Mais au moins mon départ de ce monde servira à te convertir. Je mourrai dans une heure et l'on m'enterrera demain. Aie grand soin de ne pas suivre mon corps au cimetière, car mon Esprit, revêtu de sa dépouille mortelle, t'apparaîtra encore une fois avant que mon cercueil soit recouvert de terre. Alors tu croiras enfin au spiritualisme. »

« Après avoir achevé ces paroles, la malade se recoucha tranquillement. Mais une heure après, comme elle l'avait annoncé, miss Harris s'apercevait avec douleur que le coeur avait cessé de battre.

« Vivement émue par la coïncidence étonnante qui existait entre cet événement et les paroles prophétiques de la défunte, elle se décida à suivre l'ordre qui lui avait été donné, et le lendemain elle resta seule à la maison pendant que tout le monde prenait le chemin du cimetière. Après avoir fermé les volets de la chambre mortuaire, elle s'établit sur un fauteuil placé près du lit que venait de quitter le corps de sa soeur.

« Cinq minutes étaient à peine écoulées, - raconta plus tard miss Harris, - lorsque je vis comme un nuage blanc se détacher au fond de l'appartement. Peu à peu cette forme se dessina mieux : c'était celle d'une femme à demi voilée ; elle s'approchait lentement de moi ; je discernais le bruit de pas légers sur le plancher ; enfin, mes yeux étonnés se trouvèrent en présence de ma soeur...

« Sa figure, loin d'avoir cette pâleur mate qui frappe si péniblement chez les morts, était radieuse ; ses mains, dont je sentis bientôt la pression sur les miennes, avaient conservé toute la chaleur de la vie. Je fus comme transportée dans une sphère nouvelle par cette merveilleuse apparition. Croyant faire partie déjà du monde des Esprits, je me tâtai la poitrine et la tête pour m'assurer de mon existence ; mais il n'y avait rien de pénible dans cette extase.

« Après être ainsi demeurée devant moi, souriante mais muette, l'espace de quelques minutes, ma soeur, semblant faire un violent effort, me dit d'une voix douce :

« Il est temps que je parte : mon ange conducteur m'attend. Adieu ! J'ai rempli ma promesse. Crois et espère ! »

« Le journal, ajoute la Patrie, auquel nous empruntons ce merveilleux récit, ne dit pas que miss Harris se soit convertie aux doctrines du spiritualisme. Supposons-le, cependant, car beaucoup de gens se laisseraient convaincre à moins. »

Nous ajoutons, pour notre propre compte, que ce récit n'a rien qui doive étonner ceux qui ont étudié les effets et les causes des phénomènes spirites. Les faits authentiques de ce genre sont assez nombreux, et trouvent leur explication dans ce que nous avons dit à ce sujet en maintes circonstances ; nous aurons occasion d'en citer qui viennent de moins loin que celui-ci.

 

ALLAN KARDEC

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Catégorie : Revue spirite 1958

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