Revue spirite 1958 (act III)
1/4/2009
Avril 1858
Période psychologique
Bien que les manifestations spirites aient eu lieu à toutes les époques, il est incontestable qu'elles se produisent aujourd'hui d'une manière exceptionnelle. Les Esprits, interrogés sur ce fait, ont été unanimes dans leur réponse : « Les temps, disent-ils, marqués par la Providence pour une manifestation universelle sont arrivés. Ils sont chargés de dissiper les ténèbres de l'ignorance et des préjugés ; c'est une ère nouvelle qui commence et prépare la régénération de l'humanité. » Cette pensée se trouve développée d'une manière remarquable dans une lettre que nous recevons d'un de nos abonnés et dont nous extrayons le passage suivant :
« Chaque chose a son temps ; la période qui vient de s'écouler semble avoir été spécialement destinée par le Tout-Puissant au progrès des sciences mathématiques et physiques, et c'est probablement en vue de disposer les hommes aux connaissances exactes qu'il se sera opposé pendant longtemps à la manifestation des Esprits, comme si cette manifestation eût dû nuire au positivisme que demande l'étude des sciences ; il a voulu, en un mot, habituer l'homme à demander aux sciences d'observation l'explication de tous les phénomènes qui devaient se produire à ses yeux.
« La période scientifique semble aujourd'hui s'épuiser, et, après les progrès immenses qu'elle a vus s'accomplir, il ne serait pas impossible que la nouvelle période qui doit lui succéder fût consacrée par le Créateur à des initiations de l'ordre psychologique. Dans l'immuable loi de perfectibilité qu'il a posée pour les humains, que peut-il faire après les avoir initiés aux lois physiques du mouvement et leur avoir révélé des moteurs avec lesquels ils changent la face du globe ? L'homme a sondé les profondeurs les plus reculées de l'espace ; la marche des astres et le mouvement général de l'univers n'ont plus de secrets pour lui ; il lit dans les couches géologiques l'histoire de la formation du globe ; la lumière, à son gré, se transforme en images durables ; il maîtrise la foudre ; avec la vapeur et l'électricité il supprime les distances, et la pensée franchit l'espace avec la rapidité de l'éclair. Arrivé à ce point culminant dont l'histoire de l'humanité n'offre aucun exemple, quel qu'ait pu être le degré de son avancement dans les siècles reculés, il me semble rationnel de penser que l'ordre psychologique lui ouvre une nouvelle carrière dans la voie du progrès. C'est du moins ce qu'on pourrait induire des faits qui se produisent de nos jours et se répètent de tous côtés. Espérons donc que le moment approche, s'il n'est pas encore arrivé, où le Tout-Puissant va nous initier à de nouvelles, grandes et sublimes vérités. C'est à nous de le comprendre et de le seconder dans l'oeuvre de la régénération. »
Cette lettre est de M. Georges dont nous avons parlé dans notre premier numéro. Nous ne pouvons que le féliciter de ses progrès dans la doctrine ; les vues élevées qu'il développe montrent qu'il la comprend sous son véritable point de vue ; pour lui elle ne se résume pas dans la croyance aux Esprits et à leurs manifestations : c'est toute une philosophie. Nous admettons, comme lui, que nous entrons dans la période psychologique et nous trouvons les raisons qu'il nous donne parfaitement rationnelles, sans croire toutefois que la période scientifique ait dit son dernier mot ; nous croyons au contraire quelle nous réserve bien d'autres prodiges. Nous sommes à une époque de transition où les caractères des deux périodes se confondent.
Les connaissances que les Anciens possédaient sur la manifestation des Esprits ne seraient point un argument contre l'idée de la période psychologique qui se prépare. Remarquons en effet que dans l'antiquité ces connaissances étaient circonscrites dans le cercle étroit des hommes d'élite ; le peuple n'avait à ce sujet que des idées faussées par les préjugés et défigurées par le charlatanisme des prêtres, qui s'en servaient comme d'un moyen de domination. Comme nous l'avons dit autre part, ces connaissances ne se sont jamais perdues et les manifestations se sont toujours produites ; mais elles sont restées à l'état de faits isolés, sans doute parce que le temps de les comprendre n'était pas venu. Ce qui se passe aujourd'hui a un tout autre caractère ; les manifestations sont générales ; elles frappent la société depuis la base jusqu'au sommet. Les Esprits n'enseignent plus dans l'enceinte mystérieuse d'un temple inaccessible au vulgaire. Ces faits se passent au grand jour ; ils parlent à tous un langage intelligible pour tous ; tout annonce donc une phase nouvelle pour l'humanité au point de vue moral.
Le Spiritisme chez les Druides
Sous ce titre : Le vieux neuf, M. Edouard Fournier a publié dans le Siècle, il y a quelque dix ans, une série d'articles aussi remarquables au point de vue de l'érudition qu'intéressants sous le rapport historique. L'auteur, passant en revue toutes les inventions et découvertes modernes, prouve que si notre siècle a le mérite de l'application et du développement, il n'a pas, pour la plupart du moins, celui de la priorité. A l'époque où M. Edouard Fournier écrivait ces savants feuilletons, il n'était pas encore question des Esprits, sans quoi il n'eût pas manqué de nous montrer que tout ce qui se passe aujourd'hui n'est qu'une répétition de ce que les Anciens savaient aussi bien et peut-être mieux que nous. Nous le regrettons pour notre compte, car ses profondes investigations lui eussent permis de fouiller l'antiquité mystique, comme il a fouillé l'antiquité industrielle ; nous faisons des voeux pour qu'un jour il dirige de ce côté ses laborieuses recherches. Quant à nous, nos observations personnelles ne nous laissent aucun doute sur l'ancienneté et l'universalité de la doctrine que nous enseignent les Esprits. Cette coïncidence entre ce qu'ils nous disent aujourd'hui et les croyances des temps les plus reculés est un fait significatif d'une haute portée. Nous ferons remarquer toutefois que, si nous trouvons partout des traces de la doctrine spirite, nous ne la voyons nulle part complète : il semble avoir été réservé à notre époque de coordonner ces fragments épars chez tous les peuples, pour arriver à l'unité de principes au moyen d'un ensemble plus complet et surtout plus général de manifestations qui semblent donner raison à l'auteur de l'article que nous citons plus haut sur la période psychologique dans laquelle l'humanité paraît entrer.
L'ignorance et les préjugés ont presque partout défiguré cette doctrine dont les principes fondamentaux sont mêlés aux pratiques superstitieuses de tout temps exploitées pour étouffer la raison. Mais sous cet amas d'absurdités germaient les idées les plus sublimes, comme des semences précieuses cachées sous les broussailles, et n'attendant que la lumière vivifiante du soleil pour prendre leur essor. Notre génération, plus universellement éclairée, écarte les broussailles, mais un tel défrichement ne peut s'accomplir sans transition. Laissons donc aux bonnes semences le temps de se développer, et aux mauvaises herbes celui de disparaître. La doctrine druidique nous offre un curieux exemple de ce que nous venons de dire. Cette doctrine, dont nous ne connaissons guère que les pratiques extérieures, s'élevait, sous certains rapports, jusqu'aux plus sublimes vérités ; mais ces vérités étaient pour les seuls initiés : le vulgaire, terrifié par les sanglants sacrifices, cueillait avec un saint respect le gui sacré du chêne et ne voyait que la fantasmagorie. On en pourra juger par la citation suivante extraite d'un document d'autant plus précieux qu'il est peu connu, et qui jette un jour tout nouveau sur la véritable théologie de nos pères.
« Nous livrons aux réflexions de nos lecteurs un texte celtique publié depuis peu et dont l'apparition a causé une certaine émotion dans le monde savant. Il est impossible de savoir au juste quel en est l'auteur, ni même à quel siècle il remonte. Mais ce qui est incontestable, c'est qu'il appartient à la tradition des bardes du pays de Galles, et cette origine suffit pour lui conférer une valeur de premier ordre.
« On sait, en effet, que le pays de Galles forme encore de nos jours l'asile le plus fidèle de la nationalité gauloise, qui, chez nous, a éprouvé des modifications si profondes. A peine effleuré par la domination romaine, qui n'y tint que peu de temps et faiblement ; préservé de l'invasion des barbares par l'énergie de ses habitants et les difficultés de son territoire ; soumis plus tard par la dynastie normande, qui dut toutefois lui laisser un certain degré d'indépendance, le nom de Galles, Gallia, qu'il a toujours porté, est un trait distinctif par lequel il se rattache, sans discontinuité, à la période antique. La langue kymrique, parlée jadis dans toute la partie septentrionale de la Gaule, n'a jamais cessé non plus d'y être en usage, et bien des coutumes y sont également gauloises. De toutes les influences étrangères, celle du christianisme est la seule qui ait trouvé moyen d'y triompher pleinement ; mais ce n'a pas été sans de longues difficultés relativement à la suprématie de l'Eglise romaine, dont la réforme du seizième siècle n'a fait que déterminer la chute depuis longtemps préparée dans ces régions pleines d'un sentiment indéfectible d'indépendance.
« On peut même dire que les druides, tout en se convertissant au christianisme, ne se sont pas éteints totalement dans le pays de Galles, comme dans notre Bretagne et dans les autres pays de sang gaulois. Ils ont eu pour suite immédiate une société très solidement constituée, vouée principalement, en apparence, au culte de la poésie nationale, mais qui, sous le manteau poétique, a conservé avec une fidélité remarquable l'héritage intellectuel de l'ancienne Gaule : c'est la Société bardique du pays de Galles, qui, après s'être maintenue comme société secrète pendant toute la durée du moyen âge, par une transmission orale de ses monuments littéraires et de sa doctrine, à l'imitation de la pratique des druides, s'est décidée, vers le seizième et le dix-septième siècle, à confier à l'écriture les parties les plus essentielles de cet héritage. De ce fond, dont l'authenticité est ainsi attestée par une chaîne traditionnelle non interrompue, procède le texte dont nous parlons ; et sa valeur, en raison de ces circonstances, ne dépend, comme on le voit, ni de la main qui a eu le mérite de le mettre par écrit, ni de l'époque à laquelle sa rédaction a pu contracter sa dernière forme. Ce qui y respire par-dessus tout, c'est l'esprit des bardes du moyen âge, qui, eux-mêmes, étaient les derniers disciples de cette corporation savante et religieuse qui, sous le nom de druides, domina la Gaule durant la première période de son histoire, à peu près de la même manière que le clergé latin durant celle du moyen âge.
« Serait-on même privé de toute lumière sur l'origine du texte dont il s'agit, que l'on serait mis assez clairement sur la voie par son accord avec les renseignements que les auteurs grecs et latins nous ont laissés relativement à la doctrine religieuse des druides. Cet accord constitue des points de solidarité qui ne souffrent aucun doute, car ils s'appuient sur des raisons tirées de la substance même de l'écrit ; et la solidarité ainsi démontrée pour les articles capitaux, les seuls dont les Anciens nous aient parlé, s'étend naturellement aux développements secondaires. En effet, ces développements, pénétrés du même esprit, dérivent nécessairement de la même source ; ils font corps avec le fond, et ne peuvent s'expliquer que par lui. Et en même temps qu'ils remontent, par une génération si logique, aux dépositaires primitifs de la religion druidique, il est impossible de leur assigner aucun autre point de départ ; car, en dehors de l'influence druidique, le pays d'où ils proviennent n'a connu que l'influence chrétienne, laquelle est totalement étrangère à de telles doctrines.
« Les développements contenus dans les triades sont même si parfaitement en dehors du christianisme, que le peu d'émotions chrétiennes qui se sont glissées çà et là dans leur ensemble se distinguent du fond primitif à première vue. Ces émanations, naïvement sorties de la conscience des bardes chrétiens, ont bien pu, si l'on peut ainsi dire, s'intercaler dans les interstices de la tradition, mais elles n'ont pu s'y fondre. L'analyse du texte est donc aussi simple que rigoureuse, puisqu'elle peut se réduire à mettre à part tout ce qui porte l'empreinte du christianisme, et, le triage une fois opéré, à considérer comme d'origine druidique tout ce qui demeure visiblement caractérisé par une religion différente de celle de l'Evangile et des conciles. Ainsi, pour ne citer que l'essentiel, en partant de ce principe si connu que le dogme de la charité en Dieu et dans l'homme est aussi spécial au christianisme que celui de la migration des âmes l'est à l'antique druidisme, un certain nombre de triades, dans lesquelles respire un esprit d'amour que n'a jamais connu la Gaule primitive, se trahissent immédiatement comme empreintes d'un caractère comparativement moderne ; tandis que les autres, animées d'un tout autre souffle, laissent voir d'autant mieux le cachet de haute antiquité qui les distingue.
« Enfin, il n'est pas inutile de faire observer que la forme même de l'enseignement contenu dans les triades est d'origine druidique. On sait que les druides avaient une prédilection particulière pour le nombre trois, et ils l'employaient spécialement, ainsi que nous le montrent la plupart des monuments gallois, pour la transmission de leurs leçons qui, moyennant cette coupe précise, se gravaient plus facilement dans la mémoire. Diogène Laërce nous a conservé une de ces triades qui résume succinctement l'ensemble des devoirs de l'homme envers la Divinité, envers ses semblables et envers lui-même : « Honorer les êtres supérieurs, ne point commettre d'injustice, et cultiver en soi la vertu virile. » La littérature des bardes a propagé jusqu'à nous une multitude d'aphorismes du même genre, touchant à toutes les branches du savoir humain : sciences, histoire, morale, droit, poésie. Il n'en est pas de plus intéressantes ni de plus propres à inspirer de grandes réflexions que celles dont nous publions ici le texte, d'après la traduction qui en a été faite par M. Adolphe Pictet.
« De cette série de triades, les onze premières sont consacrées à l'exposé des attributs caractéristiques de la Divinité. C'est dans cette section que les influences chrétiennes, comme il était aisé de le prévoir, ont eu le plus d'action. Si l'on ne peut nier que le druidisme ait connu le principe de l'unité de Dieu, peut-être même que, par suite de sa prédilection pour le nombre ternaire, il a pu s'élever à concevoir confusément quelque chose de la divine triplicité ; il est toutefois incontestable que ce qui complète cette haute conception théologique, savoir la distinction des personnes et particulièrement de la troisième, a dû rester parfaitement étranger à cette antique religion. Tout s'accorde à prouver que ses sectateurs étaient bien plus préoccupés de fonder la liberté de l'homme que de fonder la charité ; et c'est même par suite de cette fausse position de son point de départ qu'elle a péri. Aussi semble-t-il permis de rapporter à une influence chrétienne plus ou moins déterminée tout ce début, particulièrement à partir de la cinquième triade.
« A la suite des principes généraux relatifs à la nature de Dieu, le texte passe à l'exposé de la constitution de l'univers. L'ensemble de cette constitution est supérieurement formulé dans trois triades qui, en montrant les êtres particuliers dans un ordre absolument différent de celui de Dieu, complètent l'idée qu'on doit se former de l'Etre unique et immuable. Sous des formules plus explicites, ces triades ne font, du reste, que reproduire ce que l'on savait déjà, par le témoignage des Anciens, de la doctrine sur la circulation des âmes passant alternativement de la vie à la mort et de la mort à la vie. On peut les regarder comme le commentaire d'un vers célèbre de la Pharsale dans lequel le poète s'écrie, en s'adressant aux prêtres de la Gaule, que, si ce qu'ils enseignent est vrai, la mort n'est que le milieu d'une longue vie : Longoe vitoe mors media est.
Dieu et l’univers
I. - Il y a trois unités primitives, et de chacune il ne saurait y avoir qu'une seule : un Dieu, une vérité et un point de liberté, c'est-à-dire le point où se trouve l'équilibre de toute opposition.
II. - Trois choses procèdent des trois unités primitives : toute vie, tout bien et toute puissance.
III. - Dieu est nécessairement trois choses, savoir : la plus grande part de vie, la plus grande part de science, et la plus grande part de puissance ; et il ne saurait y avoir une plus grande part de chaque chose.
IV. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas être : ce qui doit constituer le bien parfait, ce qui doit vouloir le bien parfait, et ce qui doit accomplir le bien parfait.
V. - Trois garanties de ce que Dieu fait et fera : sa puissance infinie, sa sagesse infinie, son amour infini ; car il n'y a rien qui ne puisse être effectué, qui ne puisse devenir vrai, et qui ne puisse être voulu par un attribut.
VI. - Trois fins principales de l'oeuvre de Dieu, comme créateur de toutes choses : amoindrir le mal, renforcer le bien, et mettre en lumière toute différence ; de telle sorte que l'on puisse savoir ce qui doit être, ou, au contraire, ce qui ne doit pas être.
VII. - Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas accorder : ce qu'il y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, et ce qu'il y a de plus beau pour chaque chose.
VIII. - Trois puissances de l'existence : ne pas pouvoir être autrement, ne pas être nécessairement autre, et ne pas pouvoir être mieux par la conception ; et c'est en cela qu'est la perfection de toute chose.
IX. - Trois choses prévaudront nécessairement : la suprême puissance, la suprême intelligence, et le suprême amour de Dieu.
X. - Les trois grandeurs de Dieu : vie parfaite, science parfaite, puissance parfaite.
XI. - Trois causes originelles des êtres vivants : l'amour divin en accord avec la suprême intelligence, la sagesse suprême par la connaissance parfaite de tous les moyens, et la puissance divine en accord avec la volonté, l'amour et la sagesse de Dieu.
Les trois cercles
XII. - Il y a trois cercles de l'existence : le cercle de la région vide (ceugant), où, excepté Dieu, il n'y a rien ni de vivant, ni de mort, et nul être que Dieu ne peut le traverser ; le cercle de la migration (abred), où tout être animé procède de la mort, et l'homme l'a traversé ; et le cercle de la félicité (gwynfyd), où tout être animé procède de la vie, et l'homme le traversera dans le ciel.
XIII. - Trois états successifs des êtres animés : l'état d'abaissement dans l'abîme (annoufn), l'état de liberté dans l'humanité, et l'état de félicité dans le ciel.
XIV. - Trois phases nécessaires de toute existence par rapport à la vie : le commencement dans annoufn, la transmigration dans abred, et la plénitude dans gwynfyd ; et sans ces trois choses nul ne peut être, excepté Dieu.
« Ainsi, en résumé, sur ce point capital de la théologie chrétienne, que Dieu, par sa puissance créatrice, tire les âmes du néant, les triades ne se prononcent pas d'une manière précise. Après avoir montré Dieu dans sa sphère éternelle et inaccessible, elles montrent simplement les âmes prenant naissance dans le bas-fond de l'univers, dans l'abîme (annoufn) ; de là, ces âmes passent dans le cercle des migrations (abred), où leur destinée se détermine à travers une série d'existences, conformément à l'usage bon ou mauvais qu'elles font de leur liberté ; enfin elles s'élèvent dans le cercle suprême (gwynfyd), où les migrations cessent, où l'on ne meurt plus, où la vie s'écoule désormais dans la félicité, tout en conservant son activité perpétuelle et la pleine conscience de son individualité. Il s'en faut, en effet, que le druidisme tombe dans l'erreur des théologies orientales, qui amènent l'homme à s'absorber finalement dans le sein immuable de la Divinité ; car il distingue, au contraire, un cercle spécial, le cercle du vide ou de l'infini (ceugant), qui forme le privilège incommunicable de l'Etre suprême, et dans lequel aucun être, quel que soit son degré de sainteté, n'est jamais admis à pénétrer. C'est le point le plus élevé de la religion, car il marque la limite posée à l'essor des créatures.
« Le trait le plus caractéristique de cette théologie, bien que ce soit un trait purement négatif, consiste dans l'absence d'un cercle particulier, tel que le Tartare de l'antiquité païenne, destiné à la punition sans fin des âmes criminelles. Chez les druides, l'enfer proprement dit n'existe pas. La distribution des châtiments s'effectue, à leurs yeux dans le cercle des migrations par l'engagement des âmes dans des conditions d'existence plus ou moins malheureuses, où, toujours maîtresses de leur liberté, elles expient leurs fautes par la souffrance, et se disposent, par la réforme de leurs vices, à un meilleur avenir. Dans certains cas, il peut même arriver que les âmes rétrogradent jusque dans cette région d'annoufn, où elles prennent naissance, et à laquelle il ne semble guère possible de donner une autre signification que celle de l'animalité. Par ce côté dangereux (la rétrogradation), et que rien ne justifie, puisque la diversité des conditions d'existence dans le cercle de l'humanité suffit parfaitement à la pénalité de tous les degrés, le druidisme serait donc arrivé à glisser jusque dans la métempsycose. Mais cette extrémité fâcheuse, à laquelle ne conduit aucune nécessité de la doctrine du développement des âmes par voie de migrations, paraît, comme on en jugera par la suite des triades relatives au régime du cercle d'abred, n'avoir occupé dans le système de la religion qu'une place secondaire.
« A part quelques obscurités qui tiennent peut-être aux difficultés d'une langue dont les profondeurs métaphysiques ne nous sont pas encore bien connues, les déclarations des triades touchant les conditions inhérentes au cercle d'abred répandent les plus vives lumières sur l'ensemble de la religion druidique. On y sent respirer le souffle d'une originalité supérieure. Le mystère qu'offre à notre intelligence le spectacle de notre existence présente y prend un tour singulier qui ne se voit nulle part ailleurs, et l'on dirait qu'un grand voile se déchirant en avant et en arrière de la vie, l'âme se sente tout à coup nager, avec une puissance inattendue, à travers une étendue indéfinie que, dans son emprisonnement entre les portes épaisses de la naissance et de la mort, elle n'était pas capable de soupçonner d'elle-même. A quelque jugement que l'on s'arrête sur la vérité de cette doctrine, on ne peut disconvenir que ce ne soit une doctrine puissante ; et en réfléchissant à l'effet que devaient inévitablement produire sur des âmes naïves de telles ouvertures sur leur origine et leur destinée, il est facile de se rendre compte de l'immense influence que les druides avaient naturellement acquise sur l'esprit de nos pères. Au milieu des ténèbres de l'antiquité, ces ministres sacrés ne pouvaient manquer d'apparaître aux yeux des populations comme les révélateurs du ciel et de la terre.
« Voici le texte remarquable dont il s'agit :
Le cercle d’Abred
XV. - Trois choses nécessaires dans le cercle d'abred : le moindre degré possible de toute vie, et de là son commencement ; la matière de toutes les choses, et de là accroissement progressif, lequel ne peut s'opérer que dans l'état de nécessité ; et la formation de toutes choses de la mort, et de là la débilité des existences.
XVI. - Trois choses auxquelles tout être vivant participe nécessairement par la justice de Dieu : le secours de Dieu dans abred, car sans cela nul ne pourrait connaître aucune chose, le privilège d'avoir part à l'amour de Dieu ; et l'accord avec Dieu quant à l'accomplissement par la puissance de Dieu, en tant qu'il est juste et miséricordieux.
XVII. - Trois causes de la nécessité du cercle d'abred : le développement de la substance matérielle de tout être animé ; le développement de la connaissance de toute chose ; et le développement de la force morale pour surmonter tout contraire et Cythraul (le mauvais Esprit) et pour se délivrer de Droug (le mal). Et sans cette transition de chaque état de vie, il ne saurait y avoir d'accomplissement pour aucun être.
XVIII. - Trois calamités primitives d'abred : la nécessité, l'absence de mémoire, et la mort.
XIX. - Trois conditions nécessaires pour arriver à la plénitude de la science : transmigrer dans abred, transmigrer dans gwynfyd, et se ressouvenir de toutes choses passées, jusque dans annoufn.
XX. - Trois choses indispensables dans le cercle d'abred : la transgression de la loi, car il n'en peut être autrement ; la délivrance par la mort devant Droug et Cythraul ; l'accroissement de la vie et du bien par l'éloignement de Droug dans la délivrance de la mort ; et cela pour l'amour de Dieu, qui embrasse toutes choses.
XXI. - Trois moyens efficaces de Dieu dans abred pour dominer Droug et Cythraul et surmonter leur opposition par rapport au cercle de gwynfyd : la nécessité, la perte de la mémoire, et la mort.
XXII. - Trois choses sont primitivement contemporaines : l'homme, la liberté, et la lumière.
XXIII. - Trois choses nécessaires pour le triomphe de l'homme sur le mal : la fermeté contre la douleur, le changement, la liberté de choisir ; et avec le pouvoir qu'a l'homme de choisir on ne peut savoir à l'avance avec certitude où il ira.
XXIV. - Trois alternatives offertes à l'homme : abred et gwynfyd, nécessité et liberté, mal et bien ; le tout en équilibre, et l'homme peut à volonté s'attacher à l'un ou à l'autre.
XXV. - Par trois choses, l'homme tombe sous la nécessité d'abred : par l'absence d'effort vers la connaissance, par le non-attachement au bien, par l'attachement au mal. En conséquence de ces choses, il descend dans abred jusqu'à son analogue, et il recommence le cours de sa transmigration.
XXVI. - Par trois choses, l'homme redescend nécessairement dans abred, bien qu'à tout autre égard il se soit attaché à ce qui est bon : par l'orgueil, il tombe jusque dans annoufn ; par la fausseté, jusqu'au point de démérite équivalent, et par la cruauté, jusqu'au degré correspondant d'animalité. De là il transmigre de nouveau vers l'humanité, comme auparavant.
XXVII. - Les trois choses principales à obtenir dans l'état d'humanité : la science, l'amour, la force morale, au plus haut degré possible de développement avant que la mort ne survienne. Cela ne peut être obtenu antérieurement à l'état d'humanité, et ne peut l'être que par le privilège de la liberté et du choix. Ces trois choses sont appelées les trois victoires.
XXVIII. - Il y a trois victoires sur Croug et Cythraul : la science, l'amour, et la force morale ; car le savoir, le vouloir et le pouvoir, accomplissent quoi que ce soit dans leur connexion avec les choses. Ces trois victoires commencent dans la condition d'humanité et se continuent éternellement.
XXIX. - Trois privilèges de la condition de l'homme : l'équilibre du bien et du mal, et de là la faculté de comparer ; la liberté dans le choix, et de là le jugement et la préférence ; et le développement de la force morale par suite du jugement, et de là la préférence. Ces trois choses sont nécessaires pour accomplir quoi que ce soit.
« Ainsi, en résumé, le début des êtres dans le sein de l'univers se fait au point le plus bas de l'échelle de la vie ; et si ce n'est pas pousser trop loin les conséquences de la déclaration contenue dans la vingt-sixième triade, on peut conjecturer que, dans la doctrine druidique, ce point initial était censé situé dans l'abîme confus et mystérieux de l'animalité. De là, par conséquent, dès l'origine même de l'histoire de l'âme, nécessité logique du progrès, puisque les êtres ne sont pas destinés par Dieu à demeurer dans une condition si basse et si obscure. Toutefois, dans les étages inférieurs de l'univers, ce progrès ne se déroule pas suivant une ligne continue ; cette longue vie, née si bas pour s'élever si haut, se brise par fragments, solidaires dans le fond de leur succession, mais dont, grâce au défaut de mémoire, la mystérieuse solidarité échappe, au moins pour un temps, à la conscience de l'individu. Ce sont ces interruptions périodiques dans le cours séculaire de la vie qui constituent ce que nous nommons la mort ; de sorte que la mort et la naissance qui, pour un regard superficiel, forment des événements si divers, ne sont en réalité que les deux faces du même phénomène, l'une tournée vers la période qui s'achève, l'autre vers la période qui suit.
« Dès lors la mort, considérée en elle-même, n'est donc pas une calamité véritable, mais un bienfait de Dieu, qui, en rompant les habitudes trop étroites que nous avions contractées avec notre vie présente, nous transporte dans de nouvelles conditions et donne lieu par là de nous élever plus librement à de nouveaux progrès.
« De même que la mort, la perte de mémoire qui l'accompagne ne doit être prise non plus que pour un bienfait. C'est une conséquence du premier point ; car si l'âme, dans le cours de cette longue vie, conservait clairement ses souvenirs d'une période à l'autre, l'interruption ne serait plus qu'accidentelle, il n'y aurait, à proprement dire, ni mort, ni naissance, puisque ces deux événements perdraient dès lors le caractère absolu qui les distingue et fait leur force. Et même, il ne semble pas difficile d'apercevoir directement, en prenant le point de vue de cette théologie, en quoi la perte de la mémoire, en ce qui touche aux périodes passées, peut être considérée comme un bienfait relativement à l'homme dans sa condition présente ; car si ces périodes passées, comme la position actuelle de l'homme dans un monde de souffrances en devient la preuve, ont été malheureusement souillées d'erreurs et de crimes, cause première des misères et des expiations d'aujourd'hui, c'est évidemment un avantage pour l'âme de se trouver déchargée de la vue d'une si grande multitude de fautes et, du même coup, des remords trop accablants qui en naîtraient. En ne l'obligeant à un repentir formel que relativement aux culpabilités de sa vie actuelle, et en compatissant ainsi à sa faiblesse, Dieu lui fait effectivement une grande grâce.
« Enfin, selon cette même manière de considérer le mystère de la vie, les nécessités de toute nature auxquelles nous sommes assujettis ici-bas, et qui, dès notre naissance, déterminent, par un arrêt pour ainsi dire fatal, la forme de notre existence dans la présente période, constituent un dernier bienfait tout aussi sensible que les deux autres ; car ce sont, en définitive, ces nécessités qui donnent à notre vie le caractère qui convient le mieux à nos expiations et à nos épreuves, et par conséquent à notre développement moral ; et ce sont aussi ces mêmes nécessités, soit de notre organisation physique, soit des circonstances extérieures au milieu desquelles nous sommes placés, qui, en nous amenant forcément au terme de la mort, nous amènent par là même à notre suprême délivrance. En résumé, comme le disent les triades dans leur énergique concision, ce soit là tout ensemble et les trois calamités primitives et les trois moyens efficaces de Dieu dans abred.
« Mais moyennant quelle conduite l'âme s'élève-t-elle réellement dans cette vie, et mérite-t-elle de parvenir, après la mort, à un mode supérieur d'existence ? La réponse que fait le christianisme à cette question fondamentale est connue de tous : c'est à condition de défaire en soi l'égoïsme et l'orgueil, de développer dans l'intimité de sa substance les puissances de l'humilité et de la charité, seules efficaces, seules méritoires devant Dieu : Bienheureux les doux, dit l'Evangile, bienheureux les humbles ! La réponse du druidisme est tout autre et contraste nettement avec celle-ci. Suivant ses leçons, l'âme s'élève dans l'échelle des existences à condition de fortifier par son travail sur elle-même sa propre personnalité, et c'est un résultat qu'elle obtient naturellement par le développement de la force du caractère joint au développement du savoir. C'est ce qu'exprime la vingt-cinquième triade, qui déclare que l'âme retombe dans la nécessité des transmigrations, c'est-à-dire dans les vies confuses et mortelles, non seulement par l'entretien des mauvaises passions, mais par l'habitude de la lâcheté dans l'accomplissement des actions justes, par le défaut de fermeté dans l'attachement à ce que prescrit la conscience, en un mot par la faiblesse de caractère ; et outre ce défaut de vertu morale, l'âme est encore retenue dans son essor vers le ciel par le défaut du perfectionnement de l'esprit. L'illumination intellectuelle, nécessaire pour la plénitude de la félicité, ne s'opère pas simplement dans l'âme bienheureuse par un rayonnement d'en haut tout gratuit ; elle ne se produit dans la vie céleste que si l'âme elle-même a su faire effort dès cette vie pour l'acquérir. Aussi la triade ne parle-t-elle pas seulement du défaut de savoir, mais du défaut d'effort vers le savoir, ce qui est, au fond, comme pour la précédente vertu, un précepte d'activité et de mouvement.
« A la vérité, dans les triades suivantes, la charité se trouve recommandée au même titre que la science et la force morale ; mais ici encore, comme en ce qui touche à la nature divine, l'influence du christianisme est sensible. C'est à lui, et non point à la forte mais dure religion de nos pères, qu'appartient la prédication et l'intronisation dans le monde de la loi de la charité en Dieu et dans l'homme ; et si cette loi brille dans les triades, c'est par l'effet d'une alliance avec l'Evangile, ou, pour mieux dire, d'un heureux perfectionnement de la théologie des druides par l'action de celle des apôtres, et non par une tradition primitive. Enlevons ce divin rayon, et nous aurons, dans sa rude grandeur, la morale de la Gaule, morale qui a pu produire, dans l'ordre de l'héroïsme et de la science, de puissantes personnalités, mais qui n'a su les unir ni entre elles ni avec la multitude des humbles . »
La doctrine spirite ne consiste pas seulement dans la croyance aux manifestations des Esprits, mais dans tout ce qu'ils nous enseignent sur la nature et la destinée de l'âme. Si donc on veut bien se reporter aux préceptes contenus dans le Livre des Esprits où se trouve formulé tout leur enseignement, on sera frappé de l'identité de quelques-uns des principes fondamentaux avec ceux de la doctrine druidique, dont un des plus saillants est sans contredit celui de la réincarnation. Dans les trois cercles, dans les trois états successifs des êtres animés, nous retrouvons toutes les phases que présente notre échelle spirite. Qu'est-ce, un effet, que le cercle d'abred ou celui de la migration, sinon les deux ordres d'Esprits qui s'épurent par leurs existences successives ? Dans le cercle de gwynfyd, l'homme ne transmigre plus, il jouit de la suprême félicité. N'est-ce pas le premier ordre de l'échelle, celui des purs Esprits qui, ayant accompli toutes les épreuves, n'ont plus besoin d'incarnation et jouissent de la vie éternelle ? Remarquons encore que, selon la doctrine druidique, l'homme conserve son libre arbitre ; qu'il s'élève graduellement par sa volonté, sa perfection progressive et les épreuves qu'il subit, d'annoufn ou l'abîme, jusqu'au parfait bonheur dans gwynfyd, avec cette différence toutefois que le druidisme admet le retour possible dans les rangs inférieurs, tandis que, selon le Spiritisme, l'Esprit peut rester stationnaire, mais ne peut dégénérer. Pour compléter l'analogie, nous n'aurions qu'à ajouter à notre échelle, au-dessous du troisième ordre, le cercle d'annoufn pour caractériser l'abîme ou l'origine inconnue des âmes, et au-dessus du premier ordre le cercle de ceugant, séjour de Dieu inaccessible aux créatures. Le tableau suivant rendra cette comparaison plus sensible.
ECHELLE SPIRITE. ECHELLE DRUIDIQUE.
1° ORDRE.
1° classe.
Purs Esprits. (Plus de réincarnation.) Ceugant. Séjour de Dieu.
Gwynfyd. Séjour des Bienheureux. Vie éternelle.
2° ORDRE.
Bons Esprits. 2° classe.
3° classe.
4° classe.
5° classe. Esprits supérieurs.
Esprits sages.
Esprits savants.
Esprits bienveillants.
S'éprou-vant et s'élevant par les épreuves Abred, cercle des migrations ou des différentes existences corporelles que les âmes parcourent pour arriver d'annoufn dans gwynfyd.
3° ORDRE.
Esprits imparfaits 6° classe.
7° classe.
8° classe.
9° classe. Esprits neutres.
Esprits faux savants.
Esprits légers.
Esprits impurs. de la réincar-nation
Annoufn, abîme ; point de départ des âmes.
L'Evocation des Esprits en Abyssinie
James Bruce, dans son Voyage aux sources du Nil, en 1768, raconte ce qui suit au sujet de Gingiro, petit royaume situé dans la partie méridionale de l'Abyssinie, à l'est du royaume d'Adel. Il s'agit de deux ambassadeurs que Socinios, roi d'Abyssinie, envoyait au pape, vers 1625, et qui durent traverser le Gingiro.
« Il fut alors nécessaire, dit Bruce, d'avertir le roi de Gingiro de l'arrivée de la caravane et de lui demander audience ; mais il se trouvait en ce moment occupé d'une importante opération de magie, sans laquelle ce souverain n'ose jamais entreprendre rien.
« Le royaume de Gingiro peut être regardé comme le premier de ce côté de l'Afrique où soit établie l'étrange pratique de prédire l'avenir par l'évocation des Esprits et par une communication directe avec le diable.
« Le roi de Gingiro trouva qu'il devait laisser écouler huit jours avant que d'admettre à son audience l'ambassadeur et son compagnon, le jésuite Fernandez. En conséquence, le neuvième jour, ceux-ci reçurent la permission de se rendre à la cour, où ils arrivèrent le soir même.
« Rien ne se fait dans le pays de Gingiro sans le secours de la magie. On voit par là combien la raison humaine se trouve dégradée à quelques lieues de distance. Qu'on ne vienne plus nous dire qu'on doit attribuer cette faiblesse à l'ignorance ou à la chaleur du climat. Pourquoi un climat chaud induirait-il les hommes à devenir magiciens plutôt que ne le ferait un climat froid ? Pourquoi l'ignorance étendrait-elle le pouvoir de l'homme au point de lui faire franchir les bornes de l'intelligence ordinaire, et de lui donner la faculté de correspondre avec un nouvel ordre d'êtres habitants d'un autre monde ? Les Ethiopiens qui entourent presque toute l'Abyssinie sont plus noirs que les Gingiriens ; leur pays est plus chaud, et ils sont, comme eux, indigènes dans les lieux qu'ils habitent depuis le commencement des siècles ; cependant ils n'adorent pas le diable, ni ne prétendent avoir aucune communication avec lui ; ils ne sacrifient point des hommes sur leurs autels ; enfin on ne trouve chez eux aucune trace de cette révoltante atrocité.
« Dans les parties de l'Afrique qui ont une communication ouverte avec la mer, le commerce des esclaves est en usage depuis les siècles les plus reculés ; mais le roi de Gingiro, dont les Etats se trouvent renfermés presque dans le centre du continent, sacrifie au diable les esclaves qu'il ne peut vendre à l'homme. C'est là que commence cette horrible coutume de répandre le sang humain dans toutes les solennités. J'ignore, dit M. Bruce, jusqu'où elle s'étend au midi de l'Afrique, mais je regarde le Gingiro comme la borne géographique du règne du diable du côté septentrional de la Péninsule. »
Si M. Bruce avait vu ce dont nous sommes témoins aujourd'hui, il ne trouverait rien d'étonnant dans la pratique des évocations en usage dans le Gingiro. Il n'y voit qu'une croyance superstitieuse, tandis que nous en trouvons la cause dans des faits de manifestations faussement interprétés qui ont pu se produire là comme ailleurs. Le rôle que la crédulité fait ici jouer au diable n'a rien de surprenant. Il est d'abord à remarquer que tous les peuples barbares attribuent à une puissance malfaisante les phénomènes qu'ils ne peuvent expliquer. En second lieu, un peuple assez arriéré pour sacrifier des êtres humains ne peut guère attirer à lui des Esprits supérieurs. La nature de ceux qui le visitent ne peut donc que le confirmer dans sa croyance. Il faut considérer, en outre, que les peuples de cette partie de l'Afrique ont conservé un grand nombre de traditions juives mêlées plus tard à quelques idées informes de christianisme, source où, par suite de leur ignorance, ils n'ont puisé que la doctrine du diable et des démons.
Entretiens familiers d'outre-tombe
Bernard Palissy (9 mars 1858)
Description de Jupiter
NOTA. - Nous savions, par des évocations antérieures, que Bernard Palissy, le célèbre potier du seizième siècle, habite Jupiter. Ses réponses suivantes confirment de tous points ce qui nous a été dit sur cette planète à diverses époques, par d'autres Esprits, et par l'intermédiaire de différents médiums. Nous pensons qu'on les lira avec intérêt, comme complément du tableau que nous avons tracé dans notre dernier numéro. L'identité qu'elles présentent avec les descriptions antérieures, est un fait remarquable qui est tout au moins une présomption d'exactitude.
1. Où t'es-tu trouvé en quittant la terre ? - R. J'y ai encore demeuré.
2. Dans quelle condition y étais-tu ? - R. Sous les traits d'une femme aimante et dévouée ; ce n'était qu'une mission.
3. Cette mission a-t-elle duré longtemps ? - R. Trente ans.
4. Te rappelles-tu le nom de cette femme ? - R. Il est obscur.
5. L'estime que l'on a pour tes oeuvres te satisfait-elle, et cela te dédommage-t-il des souffrances que tu as endurées ? - R. Que m'importent les oeuvres matérielles de mes mains ! Ce qui m'importe, c'est la souffrance qui m'a élevé.
6. Dans quel but as-tu tracé, par la main de M. Victorien Sardou, les admirables dessins que tu nous as donnés sur la planète de Jupiter que tu habites ? - R. Dans le but de vous inspirer le désir de devenir meilleurs.
7. Puisque tu reviens souvent sur cette Terre que tu as habitée à diverses reprises, tu dois en connaître assez l'état physique et moral pour établir une comparaison entre elle et Jupiter ; nous te prions donc de vouloir bien nous éclairer sur divers points. - R. Sur votre globe, je ne viens qu'en Esprit ; l'Esprit n'a plus de sensations matérielles.
Etat physique du globe
8. Peut-on comparer la température de Jupiter à celle de l'une de nos latitudes ? - R. Non ; elle est douce et tempérée ; toujours égale, et la vôtre varie. Rappelez-vous les champs Elyséens que l'on vous a décrits.
9. Le tableau que les Anciens nous ont donné des champs Elysées serait-il le résultat de la connaissance intuitive qu'ils avaient d'un monde supérieur, tel que Jupiter par exemple ? - R. De la connaissance positive ; l'évocation était restée dans les mains des prêtres.
10. La température varie-t-elle selon les latitudes, comme ici ? - R. Non.
11. D'après nos calculs le soleil doit paraître aux habitants de Jupiter sous un angle très petit, et y donner par conséquent peu de lumière. Peux-tu nous dire si l'intensité de la lumière y est égale à celle de la terre, ou si elle y est moins forte ? - R. Jupiter est entouré d'une sorte de lumière spirituelle en rapport avec l'essence de ses habitants. La grossière lumière de votre soleil n'est pas faite pour eux.
12. Y a-t-il une atmosphère ? - R. Oui.
13. L'atmosphère est-elle formée des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre ? - R. Non ; les hommes ne sont pas les mêmes ; leurs besoins ont changé.
14. Y a-t-il de l'eau et des mers ? - R. Oui.
15. L'eau est-elle formée des mêmes éléments que la nôtre ? - R. Plus éthérée.
16. Y a-t-il des volcans ? - R. Non ; notre globe n'est pas tourmenté comme le vôtre ; la nature n'y a pas eu ses grandes crises ; c'est le séjour des bienheureux. La matière y touche à peine.
17. Les plantes ont-elles de l'analogie avec les nôtres ? - R. Oui, mais plus belles.
Etat physique des habitants
18. La conformation du corps des habitants a-t-elle du rapport avec la nôtre ? - R. Oui ; elle est la même.
19. Peux-tu nous donner une idée de leur taille comparée à celle des habitants de la Terre ? - R. Grands et bien proportionnés. Plus grands que vos hommes les plus grands. Le corps de l'homme est comme l'empreinte de son esprit : belle où il est bon ; l'enveloppe est digne de lui ; ce n'est plus une prison.
20. Les corps y sont-ils opaques, diaphanes ou translucides ? - R. Il y en a des uns et des autres. Les uns ont telle propriété, les autres en ont telle autre, selon leur destination.
21. Nous concevons cela pour les corps inertes, mais notre question est relative aux corps Humains ? - R. Le corps enveloppe l'Esprit sans le cacher, comme un voile léger jeté sur une statue. Dans les mondes inférieurs l'enveloppe grossière dérobe l'Esprit à ses semblables ; mais les bons n'ont plus rien à se cacher : ils peuvent lire dans le coeur les uns des autres. Que serait-ce s'il en était ainsi ici-bas !
22. Y a-t-il des sexes différents ? - R. Oui ; il y en a partout où la matière existe ; c'est une loi de la matière.
23. Quelle est la base de la nourriture des habitants ? Est-elle animale et végétale comme ici ? - R. Purement végétale ; l'homme est le protecteur des animaux.
24. Il nous a été dit qu'ils puisent une partie de leur nourriture dans le milieu ambiant dont ils aspirent les émanations ; cela est-il exact ? - R. Oui.
25. La durée de la vie, comparée à la nôtre, est-elle plus longue ou plus courte ? - R. Plus longue.
26. De combien de temps est la vie moyenne ? - R. Comment mesurer le temps ?
27. Ne peux-tu prendre un de nos siècles pour terme de comparaison ? - R. Je crois que c'est environ cinq siècles.
28. Le développement de l'enfance est-il proportionnellement plus rapide que chez nous ? - R. L'homme conserve sa supériorité ; l'enfance ne comprime pas son intelligence, la vieillesse ne l'éteint pas.
29. Les hommes sont-ils sujets aux maladies ? - R. Ils ne sont point sujets à vos maux.
30. La vie se partage-t-elle entre la veille et le sommeil ? - R. Entre l'action et le repos.
31. Pourrais-tu nous donner une idée des diverses occupations des hommes ? - R. Il en faudrait trop dire. Leur principale occupation est d'encourager les Esprits qui habitent les mondes inférieurs à persévérer dans la bonne voie. N'ayant pas d'infortune à soulager chez eux, ils en vont chercher où l'on souffre ; ce sont les bons Esprits qui vous soutiennent et vous attirent dans la bonne voie.
32. Y cultive-t-on certains arts ? - R. Ils y sont inutiles. Vos arts sont des hochets qui amusent vos douleurs.
33. La densité spécifique du corps de l'homme lui permet-elle de se transporter d'un lieu à un autre sans rester, comme ici, attaché au sol ? - R. Oui.
34. Y éprouve-t-on l'ennui et le dégoût de la vie ? - R. Non ; le dégoût de la vie ne vient que du mépris de soi.
35. Le corps des habitants de Jupiter étant moins dense que les nôtres, est-il formé de matière compacte et condensée ou vaporeuse ? - R. Compacte pour nous ; mais, pour vous, elle ne le serait pas ; elle est moins condensée.
36. Le corps, considéré comme formé de matière, est-il impénétrable ? - R. Oui.
37. Les habitants ont-ils un langage articulé comme nous ? - R. Non ; il y a entre eux communication de pensées.
38. La seconde vue est-elle, comme on nous l'a dit, une faculté normale et permanente parmi vous ? - R. Oui, l'Esprit n'a pas d'entraves ; rien n'est caché pour lui.
39. Si rien n'est caché pour l'Esprit, il connaît donc l'avenir ? (Nous voulons parler des Esprits incarnés dans Jupiter.) - R. La connaissance de l'avenir dépend de la perfection de l'Esprit ; elle a moins d'inconvénients pour nous que pour vous ; elle nous est même nécessaire, jusqu'à un certain point, pour l'accomplissement des missions que nous avons à remplir ; mais dire que nous connaissons l'avenir sans restriction serait nous mettre au même rang que Dieu.
40. Pouvez-vous révéler tout ce que vous savez de l'avenir ? - R. Non ; attendez pour le savoir de l'avoir mérité.
41. Communiquez-vous plus facilement que nous avec les autres Esprits ? - R. Oui ! toujours : la matière n'est plus entre eux et nous.
42. La mort inspire-t-elle l'horreur et l'effroi qu'elle cause parmi nous ? - R. Pourquoi serait-elle effrayante ? Le mal n'est plus parmi nous. Le méchant seul voit son dernier moment avec effroi ; il craint son juge.
43. Que deviennent les habitants de Jupiter après la mort ? - R. Ils croissent toujours en perfection sans plus subir d'épreuves.
44. N'y a-t-il pas dans Jupiter des Esprits qui se soumettent à des épreuves pour remplir une mission ? - R. Oui, mais ce n'est plus une épreuve ; l'amour du bien les porte seul à souffrir.
45. Peuvent-ils faillir à leur mission ? - R. Non, puisqu'ils sont bons ; il n'y a faiblesse qu'où il y a défaut.
46. Pourrais-tu nous nommer quelques-uns des Esprits habitants de Jupiter qui ont rempli une grande mission sur la terre ? - R. Saint Louis.
47. Ne pourrais-tu pas nous en nommer d'autres ? - R. Que vous importe ! Il y a des missions inconnues qui n'ont pour but que le bonheur d'un seul ; celles-là sont parfois plus grandes : elles sont plus douloureuses.
Des animaux
48. Le corps des animaux est-il plus matériel que celui des hommes ? - R. Oui ; l'homme est le roi, le dieu terrestre.
49. Parmi les animaux en est-il de carnassiers ? - R. Les animaux ne se déchirent pas entre eux ; tous vivent soumis à l'homme, s'aimant entre eux.
50. Mais n'y a-t-il pas des animaux qui échappent à l'action de l'homme, comme les insectes, les poissons, les oiseaux ? - R. Non ; tous lui sont utiles.
51. On nous a dit que les animaux sont les serviteurs et les manoeuvres qui exécutent les travaux matériels, construisent les habitations, etc., cela est-il vrai ? - R. Oui ; l'homme ne s'abaisse plus en servant son semblable.
52. Les animaux serviteurs sont-ils attachés à une personne ou à une famille, ou bien en prend-on et en change-t-on à volonté comme ici ? -R. Tous sont attachés à une famille particulière : vous changez pour trouver mieux.
53. Les animaux serviteurs y sont-ils à l'état d'esclavage ou de liberté ; sont-ils une propriété, ou peuvent-ils changer de maître à volonté ? - R. Ils y sont à l'état de soumission.
54. Les animaux travailleurs reçoivent-ils une rémunération quelconque pour leurs peines ? - R. Non.
55. Développe-t-on les facultés des animaux par une sorte d'éducation ? - R. Ils le font d'eux-mêmes.
56. Les animaux ont-ils un langage plus précis et plus caractérisé que celui des animaux terrestres ? - R. Certes.
Etat moral des habitants
57. Les habitations dont tu nous as donné un échantillon par tes dessins sont-elles réunies en villes comme ici ? - R. Oui ; ceux qui s'aiment se réunissent ; les passions seules font solitude autour de l'homme. Si l'homme encore méchant recherche son semblable, qui n'est pour lui qu'un instrument de douleur, pourquoi l'homme pur et vertueux fuirait-il son frère ?
58. Les Esprits y sont-ils égaux ou de différents degrés ? - R. De différents degrés, mais du même ordre.
59. Nous te prions de vouloir bien te reporter à l'échelle spirite que nous avons donnée dans le deuxième numéro de la Revue, et de nous dire à quel ordre appartiennent les Esprits incarnés dans Jupiter ? - R. Tous bons, tous supérieurs ; le bien descend quelquefois dans le mal ; mais jamais le mal ne se mêle au bien.
60. Les habitants forment-ils différents peuples comme sur la terre ? - R. Oui ; mais tous unis entre eux par des liens d'amour.
61. D'après cela les guerres y sont inconnues ? - R. Question inutile.
62. L'homme pourra-t-il arriver sur la terre à un assez grand degré de perfection pour se passer de guerres ? - R. Assurément il y arrivera ; la guerre disparaît avec l'égoïsme des peuples et à mesure qu'ils comprennent mieux la fraternité.
63. Les peuples sont-ils gouvernés par des chefs ? - R. Oui.
64. En quoi consiste l'autorité des chefs ? - R. Dans le degré supérieur de perfection.
65. En quoi consiste la supériorité et l'infériorité des Esprits dans Jupiter, puisqu'ils sont tous bons ? - R. Ils ont plus ou moins de connaissances et d'expérience ; ils s'épurent en s'éclairant.
66. Y a-t-il, comme sur la terre, des peuples plus ou moins avancés que les autres ? - R. Non ; mais dans les peuples il y a différents degrés.
67. Si le peuple le plus avancé de la terre se trouvait transporté dans Jupiter, quel rang y occuperait-il ? - R. Le rang de singes parmi vous.
68. Les peuples y sont-ils gouvernés par des lois ? - R. Oui.
69. Y a-t-il des lois pénales ? - R. Il n'y a plus de crimes.
70. Qui est-ce qui fait les lois ? - R. Dieu les a faites.
71. Y a-t-il des riches et des pauvres, c'est-à-dire des hommes qui ont l'abondance et le superflu, et d'autres qui manquent du nécessaire ? - R. Non ; tous sont frères ; si l'un avait plus que l'autre, il partagerait ; il ne jouirait pas quand son frère désirerait.
72. D'après cela les fortunes y seraient égales pour tous ? - R. Je n'ai pas dit que tous étaient riches au même degré ; vous m'avez demandé s'il y en a qui ont le superflu et d'autres qui manquent du nécessaire.
73. Ces deux réponses nous paraissent contradictoires ; nous te prions de les accorder. - R. Personne ne manque du nécessaire ; personne n'a le superflu, c'est-à-dire que la fortune de chacun est en rapport avec sa condition. Vous ai-je satisfait ?
74. Nous comprenons maintenant ; mais nous demanderons encore si celui qui a le moins n'est pas malheureux relativement à celui qui a le plus ? - R. Il ne peut être malheureux du moment qu'il n'est ni envieux ni jaloux. L'envie et la jalousie font plus de malheureux que la misère.
75. En quoi consiste la richesse dans Jupiter ? - R. Que vous importe !
76. Y a-t-il des inégalités de position sociale ? - R. Oui.
77. Sur quoi sont-elles fondées ? - R. Sur les lois de la société. Les uns sont plus ou moins avancés dans la perfection. Ceux qui sont supérieurs ont sur les autres une sorte d'autorité, comme un père sur ses enfants.
78. Développe-t-on les facultés de l'homme par l'éducation ? - R. Oui.
79. L'homme peut-il acquérir assez de perfection sur la terre pour mériter de passer immédiatement dans Jupiter ? - R. Oui, mais l'homme, sur la terre, est soumis à des imperfections pour qu'il soit en rapport avec ses semblables.
80. Lorsqu'un Esprit qui quitte la terre doit être réincarné dans Jupiter, y est-il errant pendant quelque temps avant d'avoir trouvé le corps auquel il doit s'unir ? - R. Il l'est pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il se soit dégagé de ses imperfections terrestres.
81. Y a-t-il plusieurs religions ? - R. Non ; tous professent le bien, et tous adorent un seul Dieu.
82. Y a-t-il des temples et un culte ? - R. Pour temple il y a le coeur de l'homme ; pour culte le bien qu'il fait.
Méhémet-Ali, ancien pacha d'Egypte
(16 mars 1858).
1. Qui vous a engagé à venir à notre appel ? - R. Pour vous instruire.
2. Etes-vous contrarié d'être venu parmi nous, et de répondre aux questions que nous désirons vous adresser ? - R. Non ; celles qui auront pour but votre instruction, je le veux bien.
3. Quelle preuve pouvons-nous avoir de votre identité, et comment pouvons-nous savoir que ce n'est pas un autre Esprit qui prend votre nom ? - R. A quoi cela servirait-il ?
4. Nous savons par expérience que des Esprits inférieurs empruntent souvent des noms supposés, et c'est pour cela que nous vous avons fait cette demande. - R. Ils en empruntent aussi les preuves ; mais l'Esprit qui prend un masque se dévoile aussi lui-même par ses paroles.
5. Sous quelle forme et à quelle place êtes-vous parmi nous ? - R. Sous celle qui porte le nom de Méhémet-Ali, près d'Ermance.
6. Seriez-vous satisfait si nous vous cédions une place spéciale ? - R. Sur la chaise vide.
Remarque. Il y avait près de là une chaise vacante à laquelle on n'avait pas fait attention.
7. Avez-vous un souvenir précis de votre dernière existence corporelle ? - R. Je ne l'ai pas encore précis ; la mort m'a laissé son trouble.
8. Etes-vous heureux ? - R. Non ; malheureux.
9. Etes-vous errant ou réincarné ? - R. Errant.
10. Vous rappelez-vous ce que vous étiez avant votre dernière existence ? - R. J'étais pauvre sur la terre ; j'ai envié les terrestres grandeurs : je suis monté pour souffrir.
11. Si vous pouviez renaître sur la terre, quelle condition choisiriez-vous de préférence ? - R. Obscure ; les devoirs sont moins grands.
12. Que pensez-vous maintenant du rang que vous avez occupé en dernier lieu sur la terre ? - R. Vanité du néant ! J'ai voulu conduire les hommes ; savais-je me conduire moi-même !
13. On dit que votre raison était altérée depuis quelque temps ; cela est-il vrai ? - R. Non.
14. L'opinion publique apprécie ce que vous avez fait pour la civilisation de l'Egypte, et elle vous place au rang des plus grands princes. En éprouvez-vous de la satisfaction ? - R. Que m'importe ! L'opinion des hommes est le vent du désert qui soulève la poussière.
15. Voyez-vous avec plaisir vos descendants marcher dans la même voie, et vous intéressez-vous à leurs efforts ? - R. Oui, puisqu'ils ont pour but le bien commun.
16. On vous reproche cependant des actes d'une grande cruauté : les blâmez-vous maintenant ? - R. Je les expie.
17. Voyez-vous ceux que vous avez fait massacrer ? - R. Oui.
18. Quel sentiment éprouvent-ils pour vous ? - R. La haine et la pitié.
19. Depuis que vous avez quitté cette vie avez-vous revu le sultan Mahmoud ? - R. Oui : en vain nous nous fuyons.
20. Quel sentiment éprouvez-vous l'un pour l'autre maintenant ? - R. L'aversion.
21. Quelle est votre opinion actuelle sur les peines et les récompenses qui nous attendent après la mort ? - R. L'expiation est juste.
22. Quel est le plus grand obstacle que vous avez eu à combattre pour l'accomplissement de vos vues progressives ? - R. Je régnais sur des esclaves.
23. Pensez-vous que si le peuple que vous aviez à gouverner eût été chrétien, il eût été moins rebelle à la civilisation ? - R. Oui ; la religion chrétienne élève l'âme ; la religion mahométane ne parle qu'à la matière.
24. De votre vivant, votre foi en la religion musulmane était-elle absolue ? - R. Non ; je croyais Dieu plus grand.
25. Qu'en pensez-vous maintenant ?- R. Elle ne fait pas des hommes.
26. Mahomet avait-il, selon vous, une mission divine ? - R. Oui, mais qu'il a gâtée.
27. En quoi l'a-t-il gâtée ? - R. Il a voulu régner.
28. Que pensez-vous de Jésus ? - R. Celui-là venait de Dieu.
29. Quel est celui des deux, de Jésus ou de Mahomet, qui, selon vous, a le plus fait pour le bonheur de l'humanité ? - R. Pouvez-vous le demander ? Quel peuple Mahomet a-t-il régénéré ? La religion chrétienne est sortie pure de la main de Dieu : la religion mahométane est l'oeuvre d'un homme.
30. Croyez-vous l'une de ces deux religions destinée à s'effacer de dessus la terre ? - R. L'homme progresse toujours ; la meilleure restera.
31. Que pensez-vous de la polygamie consacrée par la religion musulmane ? - R. C'est un des liens qui retiennent dans la barbarie les peuples qui la professent.
32. Croyez-vous que l'asservissement de la femme soit conforme aux vues de Dieu ? - R. Non ; la femme est l'égale de l'homme, puisque l'esprit n'a pas de sexe.
33. On dit que le peuple arabe ne peut être conduit que par la rigueur ; ne croyez-vous pas que les mauvais traitements l'abrutissent plus qu'ils ne le soumettent ? - R. Oui, c'est la destinée de l'homme ; il s'avilit lorsqu'il est esclave.
34. Pouvez-vous vous reporter aux temps de l'antiquité où l'Egypte était florissante, et nous dire quelles ont été les causes de sa décadence morale ? - R. La corruption des moeurs.
35. Il paraît que vous faisiez peu de cas des monuments historiques qui couvrent le sol de l'Egypte ; nous ne nous expliquons pas cette indifférence de la part d'un prince ami du progrès ? - R. Qu'importe le passé ! Le présent ne le remplacerait pas.
36. Veuillez-vous expliquer plus clairement. - R. Oui. Il ne fallait pas rappeler à l'Egyptien dégradé un passé trop brillant : il ne l'eût pas compris. J'ai dédaigné ce qui m'a paru inutile ; ne pouvais-je me tromper ?
37. Les prêtres de l'ancienne Egypte avaient-ils connaissance de la doctrine spirite ? - R. C'était la leur.
38. Recevaient-ils des manifestations ? - R. Oui.
39. Les manifestations qu'obtenaient les prêtres égyptiens avaient-elles la même source que celles qu'obtenait Moïse ? - R. Oui, il fut initié par eux.
40. D'où vient que les manifestations de Moïse étaient plus puissantes que celles des prêtres égyptiens ? - R. Moïse voulait révéler ; les prêtres égyptiens ne tendaient qu'à cacher.
41. Pensez-vous que la doctrine des prêtres Egyptiens eût quelques rapports avec celle des Indiens ? - R. Oui ; toutes les religions mères sont reliées entre elles par des liens presque invisibles ; elles découlent d'une même source.
42. Quelle est celle de ces deux religions, celle des Egyptiens et celle des indiens, qui est la mère de l'autre ? - R. Elles sont soeurs.
43. Comment se fait-il que vous, de votre vivant si peu éclairé sur ces questions, puissiez y répondre avec autant de profondeur ? - R. D'autres existences me l'ont appris.
44. Dans l'état errant où vous êtes maintenant, vous avez donc une pleine connaissance de vos existences antérieures ? - R. Oui, sauf de la dernière.
45. Vous avez donc vécu du temps des Pharaons ? - R. Oui ; trois fois j'ai vécu sur le sol égyptien : prêtre, gueux et prince.
46. Sous quel règne avez-vous été prêtre ? - R. C'est si vieux ! Le prince était votre Sésostris.
47. Il semblerait, d'après cela, que vous n'avez pas progressé, puisque vous expiez maintenant les erreurs de votre dernière existence ? - R. Si, j'ai progressé lentement ; étais-je parfait pour être prêtre ?
48. Est-ce parce que vous avez été prêtre dans ce temps-là que vous avez pu nous parler en connaissance de cause de l'antique religion des Egyptiens ? - R. Oui ; mais je ne suis pas assez parfait pour tout savoir ; d'autres lisent dans le passé comme dans un livre ouvert.
49. Pourriez-vous nous donner une explication sur le motif de la construction des pyramides ? - R. Il est trop tard.
(NOTA. - Il était près de onze heures du soir.)
50. Nous ne vous ferons plus que cette demande ; veuillez y répondre, je vous prie. - R. Non, il est trop tard, cette question en entraînerait d'autres.
51. Aurez-vous la bonté de nous y répondre une autre fois ? - R. Je ne m'engage pas.
52. Nous vous remercions néanmoins de la complaisance avec laquelle vous avez bien voulu répondre aux autres questions. - R. Bien ! Je reviendrai.
M. Home
Troisième article. - Voir les numéros de février et de mars 1858.
Il n'est pas à notre connaissance que M. Home ait fait apparaître, du moins visiblement pour tout le monde, d'autres parties du corps que des mains. On cite cependant un général mort en Crimée, qui serait apparu à sa veuve et visible pour elle seule ; mais nous n'avons pas été à même de constater la réalité du fait, en ce qui concerne surtout l'intervention de M. Home dans cette circonstance. Nous nous bornons à ce que nous pouvons affirmer. Pourquoi des mains plutôt que des pieds ou une tête ? C'est ce que nous ignorons et ce qu'il ignore lui-même. Les Esprits interrogés à ce sujet ont répondu que d'autres médiums pourraient faire apparaître la totalité du corps ; du reste, ce n'est pas là le point le plus important ; si les mains seules apparaissent, les autres parties du corps n'en sont pas moins patentes, comme on le verra tout à l'heure.
L'apparition d'une main se manifeste généralement en premier lieu sous le tapis de la table, par les ondulations qu'elle produit en en parcourant toute la surface ; puis elle se montre sur le bord du tapis qu'elle soulève ; quelquefois elle vient se poser sur le tapis au milieu même de la table ; souvent elle saisit un objet qu'elle emporte dessous. Cette main, visible pour tout le monde, n'est ni vaporeuse ni translucide ; elle a la couleur et l'opacité naturelles ; au poignet, elle se termine par le vague. Si on la touche avec précaution, confiance et sans arrière-pensée hostile, elle offre la résistance, la solidité et l'impression d'une main vivante ; sa chaleur est douce, moite, et comparable à celle d'un pigeon tué depuis une demi-heure. Elle n'est point inerte, car elle agit, se prête aux mouvements qu'on lui imprime, ou résiste, vous caresse ou vous étreint. Si, au contraire, vous voulez la saisir brusquement et par surprise, vous ne touchez que le vide. Un témoin oculaire nous a raconté le fait suivant qui lui est personnel. Il tenait entre ses doigts une sonnette de table ; une main, d'abord invisible, puis après parfaitement apparente, vint la prendre en faisant des efforts pour la lui arracher ; n'y pouvant parvenir, elle passa par-dessus pour la faire glisser ; l'effort de traction était aussi sensible que si c'eût été une main humaine ; ayant voulu saisir vivement cette main, la sienne ne rencontra que l'air ; ayant écarté les doigts, la sonnette resta suspendue dans l'espace et vint lentement se poser sur le parquet.
Quelquefois il y a plusieurs mains. Le même témoin nous a rapporté le fait suivant. Plusieurs personnes étaient réunies autour d'une de ces tables de salle à manger qui se séparent en deux. Des coups sont frappés ; la table s'agite, s'ouvre d'elle-même, et, à travers la fente, apparaissent trois mains, l'une de grandeur naturelle, une autre très grande, et une troisième toute velue ; on les touche, on les palpe, elles vous serrent, puis s'évanouissent. Chez un de nos amis qui avait perdu un enfant en bas âge, c'est la main d'un enfant nouveau-né qui apparaît ; tout le monde peut la voir et la toucher ; cet enfant se pose sur sa mère, qui sent distinctement l'impression de tout le corps sur ses genoux.
Souvent la main vient se poser sur vous, vous la voyez, ou, si vous ne la voyez pas, vous sentez la pression des doigts ; quelquefois elle vous caresse, d'autres fois elle vous pince jusqu'à la douleur. M. Home, en présence de plusieurs personnes, se sentit ainsi saisir le poignet, et les assistants purent voir la peau tirée. Un instant après il se sentit mordre, et la trace de l'empreinte de deux dents fut visiblement marquée pendant plus d'une heure.
La main qui apparaît peut aussi écrire. Quelquefois elle se pose au milieu de la table, prend le crayon et trace des caractères sur le papier disposé à cet effet. Le plus souvent elle emporte le papier sous la table et le rapporte tout écrit. Si la main demeure invisible, l'écriture semble s'être produite toute seule. On obtient par ce moyen des réponses aux diverses questions que l'on peut adresser.
Un autre genre de manifestations non moins remarquable, mais qui s'explique par ce que nous venons de dire, est celui des instruments de musique jouant seuls. Ce sont ordinairement des pianos ou des accordéons. Dans cette circonstance, on voit distinctement les touches s'agiter et le soufflet se mouvoir. La main qui joue est tantôt visible, tantôt invisible ; l'air qui se fait entendre peut être un air connu exécuté sur la demande qui en est faite. Si l'artiste invisible est laissé à lui-même, il produit des accords harmonieux, dont l'ensemble rappelle la vague et suave mélodie de la harpe éolienne. Chez un de nos abonnés où ces phénomènes se sont produits maintes fois, l'Esprit qui se manifestait ainsi était celui d'un jeune homme mort depuis quelque temps et ami de la famille, et qui de son vivant avait un remarquable talent comme musicien ; la nature des airs qu'il faisait entendre de préférence ne pouvait laisser aucun doute sur son identité pour les personnes qui l'avaient connu.
Le fait le plus extraordinaire dans ce genre de manifestations n'est pas, à notre avis, celui de l'apparition. Si cette apparition était toujours aériforme, elle s'accorderait avec la nature éthéréenne que nous attribuons aux Esprits ; or, rien ne s'opposerait à ce que cette matière éthérée devînt perceptible à la vue par une sorte de condensation, sans perdre sa propriété vaporeuse. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est la solidification de cette même matière, assez résistante pour laisser une empreinte visible sur nos organes. Nous donnerons, dans notre prochain numéro, l'explication de ce singulier phénomène telle qu'elle résulte de l'enseignement même des Esprits. Aujourd'hui, nous nous bornerons à en déduire une conséquence relative au jeu spontané des instruments de musique. En effet, dès l'instant que la tangibilité temporaire de cette matière éthérée est un fait acquis, que dans cet état une main, apparente ou non, offre assez de résistance pour faire une pression sur les corps solides, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle puisse exercer une pression suffisante pour faire mouvoir les touches d'un instrument. D'autre part, des faits non moins positifs prouvent que cette main appartient à un être intelligent ; rien d'étonnant non plus à ce que cette intelligence se manifeste par des sons musicaux, comme elle peut le faire par l'écriture ou le dessin. Une fois entré dans cet ordre d'idées, les coups frappés, le mouvement des objets et tous les phénomènes spirites de l'ordre matériel s'expliquent tout naturellement.
Variétés
La malveillance, chez certains individus, ne connaît point de bornes ; la calomnie a toujours du venin pour quiconque s'élève au-dessus de la foule. Les adversaires de M. Home ont trouvé l'arme du ridicule trop faible ; elle devait, en effet, s'émousser contre les noms honorables qui le couvraient de leur protection. Ne pouvant donc plus faire rire à ses dépens, ils ont voulu le noircir. On a répandu le bruit, on devine dans quel but, et les mauvaises langues de répéter, que M. Home n'était point parti pour l'Italie, comme on l'avait annoncé, mais qu'il était enfermé à Mazas sous le poids des plus graves accusations, que l'on formule en anecdotes dont les désoeuvrés et les amateurs de scandale sont toujours avides. Nous pouvons affirmer qu'il n'y a pas un mot de vrai dans toutes ces machinations infernales. Nous avons sous les yeux plusieurs lettres de M. Home, datées de Pise, de Rome, et de Naples où il est en ce moment, et nous sommes en mesure de donner la preuve de ce que nous avançons. Les Esprits ont bien raison de dire que les véritables démons sont parmi les hommes.
On lit dans un journal : « Suivant la Gazette des Hôpitaux, on compte en ce moment à l'hôpital des aliénés de Zurich 25 personnes qui ont perdu la raison, grâce aux tables tournantes et aux Esprits frappeurs. »
Nous demandons d'abord s'il est bien avéré que ces 25 aliénés doivent tous la perte de leur raison aux Esprits frappeurs, ce qui est au moins contestable jusqu'à preuve authentique. En supposant que ces étranges phénomènes aient pu impressionner fâcheusement certains caractères faibles, nous demanderons en outre si la peur du diable n'a pas fait plus de fous que la croyance aux Esprits. Or, comme on n'empêchera pas les Esprits de frapper, le danger est dans la croyance que tous ceux qui se manifestent sont des démons. Ecartez cette idée en faisant connaître la vérité, et l'on n'en aura pas plus peur que des feux follets ; l'idée qu'on est assiégé par le diable est bien faite pour troubler la raison. Voici, du reste, la contre-partie de l'article ci-dessus. Nous lisons dans un autre journal : « Il existe un curieux document statistique des funestes conséquences qu'entraîne, parmi le peuple anglais, l'habitude de l'intempérance et des liqueurs fortes. Sur 100 individus admis à l'hospice des fous de Hamwel, il y en a 72 dont l'aliénation mentale doit être attribuée à l'ivresse. »
Nous recevons de nos abonnés de nombreuses relations de faits très intéressants que nous nous empresserons de publier dans nos prochaines livraisons, le défaut d'espace nous empêchant de le faire dans celle-ci.
ALLAN KARDEC.
Mai 1858
Théorie des manifestations physiques
Premier article.
L'influence morale des Esprits, les relations qu'ils peuvent avoir avec notre âme, ou l'Esprit incarné en nous, se conçoivent aisément. On comprend que deux êtres de même nature puissent se communiquer par la pensée, qui est un de leurs attributs, sans le secours des organes de la parole ; mais-ce dont il est plus difficile de se rendre compte, ce sont les effets matériels qu'ils peuvent produire, tels que les bruits, le mouvement des corps solides, les apparitions, et surtout les apparitions tangibles. Nous allons essayer d'en donner l'explication d'après les Esprits eux-mêmes, et d'après l'observation des faits.
L'idée que l'on se forme de la nature des Esprits rend au premier abord ces phénomènes incompréhensibles. L'Esprit, dit-on, c'est l'absence de toute matière, donc il ne peut agir matériellement ; or, là est l'erreur. Les Esprits interrogés sur la question de savoir s'ils sont immatériels, ont répondu ceci : « Immatériel n'est pas le mot, car l'Esprit est quelque chose, autrement ce serait le néant. C'est, si vous le voulez, de la matière, mais une matière tellement éthérée, que c'est pour vous comme si elle n'existait pas. » Ainsi l'Esprit n'est pas, comme quelques-uns le croient, une abstraction, c'est un être, mais dont la nature intime échappe à nos sens grossiers.
Cet Esprit incarné dans le corps constitue l'âme ; lorsqu'il le quitte à la mort, il n'en sort pas dépouillé de toute enveloppe. Tous nous disent qu'ils conservent la forme qu'ils avaient de leur vivant, et, en effet, lorsqu'ils nous apparaissent, c'est généralement sous celle que nous leur connaissions.
Observons-les attentivement au moment où ils viennent de quitter la vie ; ils sont dans un état de trouble ; tout est confus autour d'eux ; ils voient leur corps sain ou mutilé, selon leur genre de mort ; d'un autre côté ils se voient et se sentent vivre ; quelque chose leur dit que ce corps est à eux, et ils ne comprennent pas qu'ils en soient séparés : le lien qui les unissait n'est donc pas encore tout à fait rompu.
Ce premier moment de trouble dissipé, le corps devient pour eux un vieux vêtement dont ils se sont dépouillés et qu'ils ne regrettent pas, mais ils continuent à se voir sous leur forme primitive ; or ceci n'est point un système : c'est le résultat d'observations faites sur d'innombrables sujets. Qu'on veuille bien maintenant se reporter à ce que nous avons raconté de certaines manifestations produites par M. Home et autres médiums de ce genre : des mains apparaissent, qui ont toutes les propriétés de mains vivantes, que l'on touche, qui vous saisissent, et qui tout à coup s'évanouissent. Que devons-nous en conclure ? c'est que l'âme ne laisse pas tout dans le cercueil et qu'elle emporte quelque chose avec elle.
Il y aurait ainsi en nous deux sortes de matière : l'une grossière, qui constitue l'enveloppe extérieure, l'autre subtile et indestructible. La mort est la destruction, ou mieux la désagrégation de la première, de celle que l'âme abandonne ; l'autre se dégage et suit l'âme qui se trouve, de cette manière, avoir toujours une enveloppe ; c'est celle que nous nommons périsprit. Cette matière subtile, extraite pour ainsi dire de toutes les parties du corps auquel elle était liée pendant la vie, en conserve l'empreinte ; or voilà pourquoi les Esprits se voient et pourquoi ils nous apparaissent tels qu'ils étaient de leur vivant. Mais cette matière subtile n'a point la ténacité ni la rigidité de la matière compacte du corps ; elle est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, flexible et expansible ; c'est pourquoi la forme qu'elle prend, bien que calquée sur celle du corps, n'est pas absolue ; elle se plie à la volonté de l'Esprit, qui peut lui donner telle ou telle apparence à son gré, tandis que l'enveloppe solide lui offrait une résistance insurmontable ; débarrassé de cette entrave qui le comprimait, le périsprit s'étend ou se resserre, se transforme, en un mot se prête à toutes les métamorphoses, selon la volonté qui agit sur lui.
L'observation prouve, et nous insistons sur ce mot observation, car toute notre théorie est la conséquence de faits étudiés, que la matière subtile qui constitue la seconde enveloppe de l'Esprit ne se dégage que peu à peu, et non point instantanément du corps. Ainsi les liens qui unissent l'âme et le corps ne sont point subitement rompus par la mort ; or, l'état de trouble que nous avons remarqué dure pendant tout le temps que s'opère le dégagement ; l'Esprit ne recouvre l'entière liberté de ses facultés et la conscience nette de lui-même que lorsque ce dégagement est complet.
L'expérience prouve encore que la durée de ce dégagement varie selon les individus. Chez quelques-uns il s'opère en trois ou quatre jours, tandis que chez d'autres il n'est pas entièrement accompli au bout de plusieurs mois. Ainsi la destruction du corps, la décomposition putride ne suffisent pas pour opérer la séparation ; c'est pourquoi certains Esprits disent : Je sens les vers qui me rongent.
Chez quelques personnes la séparation commence avant la mort ; ce sont celles qui, de leur vivant, se sont élevées par la pensée et la pureté de leurs sentiments au-dessus des choses matérielles ; la mort ne trouve plus que de faibles liens entre l'âme et le corps, et ces liens se rompent presque instantanément. Plus l'homme a vécu matériellement, plus il a absorbé ses pensées dans les jouissances et les préoccupations de la personnalité, plus ces liens sont tenaces ; il semble que la matière subtile se soit identifiée avec la matière compacte, qu'il y ait entre elles cohésion moléculaire ; voilà pourquoi elles ne se séparent que lentement et difficilement.
Dans les premiers instants qui suivent la mort, alors qu'il y a encore union entre le corps et le périsprit, celui-ci conserve bien mieux l'empreinte de la forme corporelle, dont il reflète pour ainsi dire toutes les nuances, et même tous les accidents. Voilà pourquoi un supplicié nous disait peu de jours après son exécution : Si vous pouviez me voir, vous me verriez avec la tête séparée du tronc. Un homme qui était mort assassiné nous disait : Voyez la plaie que l'on m'a faite au coeur. Il croyait que nous pouvions le voir.
Ces considérations nous conduiraient à examiner l'intéressante question de la sensation des Esprits et de leurs souffrances ; nous le ferons dans un autre article, voulant nous renfermer ici dans l'étude des manifestations physiques.
Représentons-nous donc l'Esprit revêtu de son enveloppe semi-matérielle ou périsprit, ayant la forme ou apparence qu'il avait de son vivant. Quelques-uns même se servent de cette expression pour se désigner ; ils disent : Mon apparence est à tel endroit. Ce sont évidemment là les mânes des Anciens. La matière de cette enveloppe est assez subtile pour échapper à notre vue dans son état normal ; mais elle n'est pas pour cela absolument invisible. Nous la voyons d'abord, par les yeux de l'âme, dans les visions qui se produisent pendant les rêves ; mais ce n'est pas ce dont nous avons à nous occuper. Il peut arriver dans cette matière éthérée telle modification, l'Esprit lui-même peut lui faire subir une sorte de condensation qui la rende perceptible aux yeux du corps ; c'est ce qui a eu lieu dans les apparitions vaporeuses. La subtilité de cette matière lui permet de traverser les corps solides ; voilà pourquoi ces apparitions ne rencontrent pas d'obstacles, et pourquoi elles s'évanouissent souvent à travers les murailles.
La condensation peut arriver au point de produire la résistance et la tangibilité ; c'est le cas des mains que l'on voit et que l'on touche ; mais cette condensation (c'est le seul mot dont nous puissions nous servir pour rendre notre pensée, quoique l'expression ne soit pas parfaitement exacte), cette condensation, disons-nous, ou mieux cette solidification de la matière éthérée, n'étant pas son état normal, n'est que temporaire ou accidentelle ; voilà pourquoi ces apparitions tangibles, à un moment donné, vous échappent comme une ombre. Ainsi, de même que nous voyons un corps se présenter à nous à l'état solide, liquide ou gazeux, selon son gré de condensation, de même la matière éthérée du périsprit peut se présenter à nous à l'état solide, vaporeux visible ou vaporeux invisible. Nous verrons tout à l'heure comment s'opère cette modification.
La main apparente tangible offre une résistance ; elle exerce une pression ; elle laisse des empreintes ; elle opère une traction sur les objets que nous tenons ; il y a donc en elle de la force. Or, ces faits, qui ne sont point des hypothèses, peuvent nous mettre sur la voie des manifestations physiques.
Remarquons d'abord que cette main obéit à une intelligence, puisqu'elle agit spontanément, qu'elle donne des signes non équivoques de volonté, et qu'elle obéit à la pensée ; elle appartient donc à un être complet qui ne nous montre que cette partie de lui-même, et ce qui le prouve, c'est qu'il fait impression avec des parties invisibles, que des dents ont laissé des empreintes sur la peau et ont fait éprouver de la douleur.
Parmi les différentes manifestations, une des plus intéressantes est sans contredit celle du jeu spontané des instruments de musique. Les pianos et les accordéons paraissent être, à cet effet, les instruments de prédilection. Ce phénomène s'explique tout naturellement par ce qui précède. La main qui a la force de saisir un objet peut bien avoir celle d'appuyer sur des touches et de les faire résonner ; d'ailleurs on a vu plusieurs fois les doigts de la main en actions et quand on ne voit pas la main, on voit les touches s'agiter et le soufflet s'ouvrir et se fermer. Ces touches ne peuvent être mues que par une main invisible, laquelle fait preuve d'intelligence en faisant entendre, non des sons incohérents, mais des airs parfaitement rythmés.
Puisque cette main peut nous enfoncer ses ongles dans la chair, nous pincer, nous arracher ce qui est à nos doigts ; puisque nous la voyons saisir et emporter un objet comme nous le ferions nous-mêmes, elle peut tout aussi bien frapper des coups, soulever et renverser une table, agiter une sonnette, tirer des rideaux, voire même donner un soufflet occulte.
On demandera sans doute comment cette main peut avoir la même force à l'état vaporeux invisible qu'à l'état tangible. Et pourquoi non ? Voyons-nous l'air qui renverse les édifices, le gaz qui lance un projectile, l'électricité qui transmet des signaux, le fluide de l'aimant qui soulève des masses ? Pourquoi la matière éthérée du périsprit serait-elle moins puissante ? Mais n'allons pas vouloir la soumettre à nos expériences de laboratoire et à nos formules algébriques ; n'allons pas surtout, parce que nous avons pris des gaz pour terme de comparaison, lui supposer des propriétés identiques et supputer ses forces comme nous calculons celle de la vapeur. Jusqu'à présent elle échappe à tous nos instruments ; c'est un nouvel ordre d'idées qui n'est pas du ressort des sciences exactes ; voilà pourquoi ces sciences ne donnent pas d'aptitude spéciale pour les apprécier.
Nous ne donnons cette théorie du mouvement des corps solides sous l'influence des Esprits que pour montrer la question sous toutes ses faces et prouver que, sans trop sortir des idées reçues, on peut se rendre compte de l'action des Esprits sur la matière inerte ; mais il en est une autre, d'une haute portée philosophique, donnée par les Esprits eux-mêmes, et qui jette sur cette question un jour entièrement nouveau ; on la comprendra mieux après avoir lu celle-ci ; il est utile d'ailleurs de connaître tous les systèmes afin de pouvoir comparer.
Reste donc maintenant à expliquer comment s'opère cette modification de substance éthérée du périsprit ; par quel procédé l'Esprit opère, et, comme conséquence, le rôle des médiums à influence physique dans la production de ces phénomènes ; ce qui se passe en eux dans cette circonstance, la cause et la nature de leur faculté, etc. C'est ce que nous ferons dans un prochain article.
L'Esprit frappeur de Bergzabern
Nous avions déjà entendu parler de certains phénomènes spirites qui firent beaucoup de bruit en 1852 dans la Bavière rhénane, aux environs de Spire, et nous savions qu'une relation authentique en avait été publiée dans une brochure allemande. Après des recherches longtemps infructueuses, une dame, parmi nos abonnés d'Alsace, et qui a déployé en cette circonstance un zèle et une persévérance dont nous lui savons un gré infini, est enfin parvenue à se procurer cette brochure, qu'elle a bien voulu nous adresser. Nous en donnons la traduction in extenso ; on la lira sans doute avec d'autant plus d'intérêt que c'est, parmi tant d'autres, une preuve de plus que les faits de ce genre sont de tous les temps et de tous les pays, puisque ceux dont il s'agit se passaient à une époque où l'on commençait à peine à parler des Esprits.
Avant-propos
Un événement étrange est depuis plusieurs mois le sujet de toutes les conversations de notre ville et des environs. Nous voulons parler du Frappeur, comme on l'appelle, de la maison du maître tailleur Pierre Sanger.
Jusqu'alors nous nous sommes abstenu de toute relation dans notre feuille (Journal de Bergzabern) sur les manifestations qui se sont produites dans cette maison depuis le 1° janvier 1852 ; mais comme elles ont excité l'attention générale à un tel point que les autorités crurent devoir demander au docteur Beutner une explication à ce sujet, et que le docteur Dupping, de Spire, se rendit même sur les lieux pour observer les faits, nous ne pouvons différer plus longtemps de les livrer au public.
Nos lecteurs n'attendent pas de nous un jugement sur la question, nous en serions très embarrassé ; nous laissons ce soin à ceux qui, par la nature de leurs études et leur position, sont plus aptes à se prononcer, ce que d'ailleurs ils feront sans difficulté s'ils parviennent à découvrir la cause de ces effets. Quant à nous, nous nous bornerons au simple récit des faits, principalement de ceux dont nous avons été témoin ou que nous tenons de personnes dignes de foi, laissant au lecteur se former une opinion.
F.-A. BLANCK,
Rédacteur du Journal de Bergzabern.
Mai 1852
Le 1° janvier de cette année (1852), la famille Pierre Sanger, à Bergzabern, entendit dans la maison qu'elle habitait et dans une chambre voisine de celle où l'on se tenait ordinairement, comme un martèlement qui commença d'abord par des coups sourds paraissant venir de loin, puis qui devint successivement plus fort et plus marqué. Ces coups semblaient être frappés contre le mur près duquel était placé le lit où dormait leur enfant, âgé de onze ans. Habituellement c'était entre neuf heures et demie et dix heures et demie que le bruit se faisait entendre. Les époux Sanger n'y firent point attention d'abord, mais comme cette singularité se renouvelait chaque soir, ils pensèrent que cela pouvait venir de la maison voisine où un malade se serait amusé, en guise de passe-temps, à battre le tambour contre le mur. On se convainquit bientôt que ce malade n'était pas et ne pouvait être la cause de ce bruit. On remua le sol de la chambre, on abattit le mur, mais sans résultat. Le lit fut transporté au côté opposé de la chambre ; alors, chose étonnante, c'est de ce côté que le bruit eut lieu, et aussitôt que l'enfant était endormi. Il était clair que l'enfant était pour quelque chose dans la manifestation du bruit, et on supposa, après que toutes les recherches de la police n'eurent rien fait découvrir, que ce fait devait être attribué à une maladie de l'enfant ou à une particularité de conformation. Cependant rien jusqu'alors n'est venu confirmer cette supposition. C'est encore une énigme pour les médecins.
En attendant, la chose ne fit que se développer ; le bruit se prolongea au-delà d'une heure et les coups frappés avaient plus de force. L'enfant fut changé de chambre et de lit, le frappeur se manifesta dans cette nouvelle chambre, sous le lit, dans le lit et dans le mur. Les coups frappés n'étaient pas identiques ; ils étaient tantôt forts, tantôt faibles et isolés, tantôt enfin ils se succédaient rapidement, et suivant le rythme des marches militaires et des danses.
L'enfant occupait depuis quelques jours la susdite chambre, lorsqu'on remarqua que, pendant son sommeil, il émettait des paroles brèves, incohérentes. Les mots devinrent bientôt plus distincts et plus intelligibles ; et il semblait que l'enfant s'entretenait avec un autre être sur lequel il avait de l'autorité. Parmi les faits qui se produisaient chaque jour, l'auteur de cette brochure en rapportera un dont il fut témoin : L'enfant était dans son lit, couché sur le côté gauche. A peine fut-il endormi, que les coups commencèrent et qu'il se mit à parler de la sorte : « Toi, toi, bats une marche. » Et le frappeur battit une marche qui ressemblait assez à une marche bavaroise. Au commandement de « Halte ! » de l'enfant, le frappeur cessa. L'enfant dit alors : « Frappe trois, six, neuf fois, » et le frappeur exécuta l'ordre. Sur un nouvel ordre de frapper 19 coups, 20 coups s'étant fait entendre, l'enfant, tout endormi, dit : « Pas bien, ce sont 20 coups, » et aussitôt 19 coups furent comptés. Ensuite l'enfant demanda 30 coups ; on entendit 30 coups. « 100 coups. » On ne put compter que jusqu'à 40, tant les coups se succédaient rapidement. Au dernier coup, l'enfant dit : « Très bien ; maintenant 110. » Ici l'on ne put compter que jusqu'à 50 environ. Au dernier coup, le dormeur dit : « Ce n'est pas cela, il n'y en a que 106, » et aussitôt 4 autres coups se firent entendre pour compléter le nombre de 110. L'enfant demanda ensuite : « Mille ! » Il ne fut frappé que 15 coups. « Eh bien, allons ! » Il y eut encore 5 coups et le frappeur s'arrêta. Il vint alors à l'idée des assistants de commander eux-mêmes au frappeur, et il exécuta les ordres qu'ils lui donnèrent. Il se taisait au commandement de : « Halte ! silence ! paix ! » Puis, de lui-même et sans ordre, il recommença à frapper. L'un des assistants dit, tout bas, dans un coin de la chambre, qu'il voulait commander, seulement par la pensée, de frapper 6 fois. L'expérimentateur se plaça alors devant le lit et ne dit pas un seul mot : on entendit 6 coups. On commanda encore par la pensée 4 coups : 4 coups furent frappés. La même expérience a été tentée par d'autres personnes, mais elle n'a pas toujours réussi. Aussitôt l'enfant étendit les membres, rejeta la couverture et se leva.
Lorsqu'on lui demanda ce qui lui était arrivé, il répondit avoir vu un homme grand et de mauvaise mine qui se tenait devant son lit et lui serrait les genoux. Il ajouta qu'il ressentait aux genoux une douleur quand cet homme frappait. L'enfant s'endormit de nouveau et les mêmes manifestations se reproduisirent jusqu'au moment où la pendule de la chambre sonna onze heures. Tout à coup le frappeur se tut, l'enfant rentra dans un sommeil tranquille, ce que l'on reconnut à la régularité de la respiration, et ce soir-là il ne se fit plus rien entendre. Nous avons remarqué que le frappeur battait, sur l'ordre qu'il en recevait, des marches militaires. Plusieurs personnes affirment que lorsqu'on demandait une marche russe, autrichienne ou française, elle était battue très exactement.
Le 25 février, l'enfant étant endormi dit : « Tu ne veux plus frapper maintenant, tu veux gratter, eh bien ! je veux voir comment tu feras. » Et, en effet, le lendemain 26, au lieu de coups frappés, on entendit un grattement qui paraissait venir du lit et qui s'est manifesté jusqu'à ce jour. Les coups se mêlèrent au grattement, tantôt en alternant, tantôt simultanément, de telle sorte que dans les airs de marche ou de danse, le grattement fait la première partie, et les coups la seconde. Selon la demande, l'heure du jour, l'âge des personnes présentes sont indiqués par des grattements ou des coups secs. A l'égard de l'âge des personnes, il y a quelquefois erreur ; mais elle est rectifiée à la 2° ou 3° fois, quand on a dit que le nombre de coups frappés n'est pas exact. Maintes fois, au lieu de répondre à l'âge demandé, le frappeur exécute une marche.
Le langage de l'enfant, pendant son sommeil, devint de jour en jour plus parfait. Ce qui n'était d'abord que de simples mots ou des ordres très brefs au frappeur se changea, par la suite, en une conversation suivie avec ses parents. Ainsi un jour il s'entretint avec sa soeur aînée de sujets religieux et dans un ton d'exhortation et d'instruction, en lui disant qu'elle devrait aller à la messe, dire ses prières tous les jours, et montrer de la soumission et de l'obéissance à ses père et mère. Le soir, il reprit les mêmes sujets d'entretien ; dans ses enseignements, il n'y avait rien de théologique, mais seulement quelques notions que l'on apprend à l'école.
Avant ses entretiens, on entendait, au moins durant une heure, des coups et des grattements, non seulement pendant le sommeil de l'enfant, mais même quand celui-ci était à l'état de veille. Nous l'avons vu boire et manger pendant que les coups et les grattements se manifestaient, et nous l'avons vu aussi, à l'état de veille, donner au frappeur des ordres qui tous furent exécutés.
Samedi soir, 6 mars, l'enfant ayant dans la journée, et tout éveillé, prédit à son père que le frappeur apparaîtrait à neuf heures, plusieurs personnes se réunirent dans la maison de Sanger. A neuf heures sonnantes, quatre coups si violents furent frappés contre le mur que les assistants en furent effrayés. Aussitôt, et pour la première fois, les coups furent frappés sur le bois de lit et extérieurement ; tout le lit en fut ébranlé. Ces coups se manifestèrent de tous les côtés du lit, tantôt à un endroit, tantôt à un autre. Les coups et le grattement alternèrent sur le lit. Sur l'ordre de l'enfant et des personnes présentes, les coups se faisaient entendre soit à l'intérieur du lit, soit à l'extérieur. Tout à coup le lit se souleva en sens différents, pendant que les coups étaient frappés avec force. Plus de cinq personnes essayèrent, mais en vain, de faire retomber le lit soulevé ; l'ayant alors abandonné, il se balança encore quelques instants, puis reprit sa position naturelle. Ce fait avait eu lieu déjà une fois antérieurement à cette manifestation publique.
Chaque soir aussi l'enfant faisait une sorte de discours. Nous allons en parler très succinctement.
Avant toutes choses il faut remarquer que l'enfant, aussitôt qu'il laissait tomber sa tête, était endormi, et que les coups et le grattement commençaient. Aux coups, l'enfant gémissait, agitait ses jambes et paraissait mal à son aise. Il n'en était pas de même au grattement. Lorsque le moment de parler était venu, l'enfant se couchait sur le dos, sa figure devenait pâle, ainsi que ses mains et ses bras. Il faisait signe de la main droite et disait : « Allons ! viens devant mon lit et joins les mains, je vais te parler du Sauveur du monde. » Alors les coups et le grattement cessaient, et tous les assistants écoutaient avec une attention respectueuse le discours du dormeur.
Il parlait lentement, très intelligiblement et en pur allemand, ce qui surprenait d'autant plus que l'enfant était moins avancé que ses camarades dans ses classes, ce qui provenait surtout d'un mal d'yeux qui l'empêchait d'étudier. Ses entretiens roulaient sur la vie et les actions de Jésus depuis sa douzième année, de sa présence dans le temple avec les scribes, de ses bienfaits envers l'humanité et de ses miracles ; ensuite il s'étendait sur le récit de ses souffrances, et blâmait sévèrement les Juifs d'avoir crucifié Jésus malgré ses bontés nombreuses et ses bénédictions. En terminant, l'enfant adressait à Dieu une fervente prière « de lui accorder la grâce de supporter avec résignation les souffrances qu'il lui avait envoyées, puisqu'il l'avait choisi pour entrer en communication avec l'Esprit. » Il demandait à Dieu de ne pas le laisser encore mourir, qu'il n'était qu'un jeune enfant et qu'il ne voulait pas descendre dans la tombe noire. Ses discours terminés, il récitait d'une voix solennelle le Pater noster, après quoi il disait : « Maintenant tu peux revenir, » et aussitôt les coups et le grattement recommençaient. Il parla encore deux fois à l'Esprit, et, à chaque fois, l'Esprit frappeur s'arrêtait. Il disait encore quelques mots et puis : « Maintenant tu peux t'en aller, au nom de Dieu. » Et il se réveillait.
Pendant ces discours les yeux de l'enfant étaient bien fermés ; mais ses lèvres remuaient ; les personnes qui étaient le plus rapprochées du lit purent remarquer ce mouvement. La voix était pure et harmonieuse.
A son réveil, on lui demandait ce qu'il avait vu et ce qui s'était passé. Il répondait : « L'homme qui vient me voir. - Où se tient-il ? - Près de mon lit, avec les autres personnes. - As-tu vu les autres personnes ? - J'ai vu toutes celles qui étaient près de mon lit. »
On comprendra facilement que de pareilles manifestations trouvèrent beaucoup d'incrédules, et qu'on supposa que toute cette histoire n'était qu'une mystification ; mais le père n'était pas capable de jonglerie, surtout d'une jonglerie qui aurait exigé toute l'habileté d'un prestidigitateur de profession ; il jouit de la réputation d'un brave et honnête homme.
Pour répondre à ces soupçons et les faire cesser, on transporta l'enfant dans une maison étrangère. A peine y fut-il que les coups et les grattements s'y firent entendre. De plus, quelques jours avant, l'enfant était allé avec sa mère dans un petit village nommé Capelle, à une demi-lieue de là, chez la veuve Klein ; il se dit fatigué ; on le coucha sur un canapé et aussitôt le même phénomène eut lieu. Plusieurs témoins peuvent affirmer le fait. Bien que l'enfant parût bien portant, il devait néanmoins être affecté d'une maladie, qui serait prouvée sinon par les manifestations relatées ci-dessus, du moins par les mouvements involontaires des muscles et des soubresauts nerveux.
Nous ferons remarquer, en terminant, que l'enfant a été conduit, il y a quelques semaines, chez le docteur Beutner, où il devait rester, pour que ce savant pût étudier de plus près les phénomènes en question. Depuis lors, tout bruit a cessé dans la maison de Sanger et il se produit dans celle du docteur Beutner.
Tels sont, dans toute leur authenticité, les faits qui se sont passés. Nous les livrons au public sans émettre de jugement. Puissent les hommes de l'art en donner bientôt une explication satisfaisante.
BLANCK.
Considérations sur l'Esprit frappeur de Bergzabern
L'explication sollicitée par le narrateur que nous venons de citer est facile à donner ; il n'y en a qu'une, et la doctrine spirite seule peut la fournir. Ces phénomènes n'ont rien d'extraordinaire pour quiconque est familiarisé avec ceux auxquels nous ont habitués les Esprits. On sait quel rôle certaines personnes font jouer à l'imagination ; sans doute si l'enfant n'avait eu que des visions, les partisans de l'hallucination auraient beau jeu ; mais ici il y avait des effets matériels d'une nature non équivoque qui ont eu un grand nombre de témoins, et il faudrait supposer que tous étaient hallucinés au point de croire qu'ils entendaient ce qu'ils n'entendaient pas, et voyaient remuer des meubles immobiles ; or il y aurait là un phénomène plus extraordinaire encore. Il ne reste aux incrédules qu'une ressource, celle de nier ; c'est plus facile, et cela dispense de raisonner.
En examinant la chose au point de vue spirite, il demeure évident que l'Esprit qui s'est manifesté était inférieur à celui de l'enfant, puisqu'il lui obéissait ; il était même subordonné aux assistants, puisque eux aussi pouvaient lui commander. Si nous ne savions par la doctrine que les Esprits dits frappeurs sont au bas de l'échelle, ce qui s'est passé en serait une preuve. On ne concevrait pas, en effet, qu'un Esprit élevé, pas plus que nos savants et nos philosophes, vînt s'amuser à battre des marches et des valses, à jouer, en un mot, le rôle de jongleur, ni se soumettre aux caprices d'êtres humains. Il se présente sous les traits d'un homme de mauvaise mine, circonstance qui ne peut que corroborer cette opinion ; le moral se reflète en général sur l'enveloppe. Il est donc avéré pour nous que le frappeur de Bergzabern est un Esprit inférieur, de la classe des Esprits légers, qui s'est manifesté comme tant d'autres l'ont fait et le font tous les jours.
Maintenant, dans quel but est-il venu ? La notice ne dit pas qu'on le lui ait demandé ; aujourd'hui, qu'on est plus expérimenté sur ces sortes de choses, on ne laisserait pas venir un visiteur si étrange sans s'informer de ce qu'il veut. Nous ne pouvons donc qu'établir une conjecture. Il est certain qu'il n'a rien fait qui dévoilât de la méchanceté ou une mauvaise intention ; l'enfant n'en a éprouvé aucun trouble ni physique ni moral ; les hommes seuls auraient pu troubler son moral en frappant son imagination par des contes ridicules, et il est heureux qu'ils ne l'aient point fait. Cet Esprit, tout inférieur qu'il était, n'était donc ni mauvais ni malveillant ; c'était simplement un de ces Esprits si nombreux dont nous sommes sans cesse entourés à notre insu. Il a pu agir en cette circonstance par un simple effet de son caprice, comme aussi il a pu le faire à l'instigation d'Esprits élevés en vue d'éveiller l'attention des hommes et de les convaincre de la réalité d'une puissance supérieure en dehors du monde corporel.
Quant à l'enfant, il est certain que c'était un de ces médiums à influence physique, doués à leur insu de cette faculté, et qui sont aux autres médiums ce que les somnambules naturels sont aux somnambules magnétiques. Cette faculté dirigée avec prudence par un homme expérimenté dans la nouvelle science eût pu produire des choses plus extraordinaires encore et de nature à jeter un nouveau jour sur ces phénomènes, qui ne sont merveilleux que parce qu'on ne les comprend pas.
L'Orgueil
Dissertation morale dictée par saint Louis à mademoiselle Ermance Dufaux.
(19 et 26 janvier 1858.)
I
Un superbe possédait quelques arpents de bonne terre ; il était vain des lourds épis qui chargeaient son champ, et n'abaissait qu'un regard de dédain sur le champ stérile de l'humble. Celui-ci se levait au chant du coq, et demeurait tout le jour courbé sur le sol ingrat ; il ramassait patiemment les cailloux, et s'en allait les jeter sur le bord du chemin ; il remuait profondément la terre et extirpait péniblement les ronces qui la couvraient. Or, ses sueurs fécondèrent son champ et il porta du pur froment.
Cependant l'ivraie croissait dans le champ du superbe et étouffait le blé, tandis que le maître s'en allait se glorifiant de sa fécondité, et regardait d'un oeil de pitié les efforts silencieux de l'humble.
Je vous le dis, en vérité, l'orgueil est semblable à l'ivraie qui étouffe le bon grain. Celui d'entre vous qui se croit plus que son frère et qui se glorifie de lui est insensé ; mais celui-là est sage qui travaille en soi-même comme l'humble dans son champ, sans tirer vanité de son oeuvre.
II
Il y eut un homme riche et puissant qui possédait la faveur du prince ; il habitait des palais, et de nombreux serviteurs se pressaient sur ses pas pour prévenir ses désirs.
Un jour que ses meutes forçaient le cerf dans les profondeurs d'une forêt, il aperçut un pauvre bûcheron qui cheminait péniblement sous un faix de fagots ; il l'appela et lui dit :
- Vil esclave ! pourquoi passes-tu ton chemin sans t'incliner devant moi ? Je suis l'égal du maître, ma voix décide dans les conseils de la paix ou de la guerre, et les grands du royaume sont courbés devant moi. Sache que je suis sage parmi les sages, puissant parmi les puissants, grand parmi les grands, et mon élévation est l'oeuvre de mes mains.
- Seigneur ! répondit le pauvre homme, j'ai craint que mon humble salut ne fût une offense pour vous. Je suis pauvre et je n'ai que mes bras pour tout bien, mais je ne désire pas vos trompeuses grandeurs. Je dors de mon sommeil, et ne crains pas comme vous que le plaisir du maître me fasse retomber dans mon obscurité.
Or le prince se lassa de l'orgueil du superbe ; les grands humiliés se redressèrent sur lui, et il fut précipité du faîte de sa puissance, comme la feuille desséchée que le vent balaye du sommet d'une montagne ; mais l'humble continua paisiblement son rude travail, sans souci du lendemain.
III
Superbe, humilie-toi, car la main du Seigneur courbera ton orgueil jusque dans la poussière !
Ecoute ! Tu es né où le sort t'a jeté ; tu es sorti du sein de ta mère faible et nu comme le dernier des hommes. D'où vient donc que tu lèves ton front plus haut que tes semblables, toi qui es né comme eux pour la douleur et pour la mort ?
Ecoute ! Tes richesses et tes grandeurs, vanités du néant, échapperont à tes mains quand le grand jour viendra, comme les eaux vagabondes du torrent que le soleil dessèche. Tu n'emporteras de ta richesse que les planches du cercueil, et les titres gravés sur ta pierre tombale seront des mots vides de sens.
Ecoute ! Le chien du fossoyeur jouera avec tes os, et ils seront mêlés avec les os du gueux, et ta poussière se confondra avec la sienne, car un jour vous ne serez tous deux que poussière. Alors tu maudiras les dons que tu as reçus en voyant le mendiant revêtu de sa gloire, et tu pleureras ton orgueil.
Humilie-toi, superbe, car la main du Seigneur courbera ton orgueil jusque dans la poussière.
- Pourquoi saint Louis nous parle-t-il en paraboles ? - R. L'esprit humain aime le mystère ; la leçon se grave mieux dans le coeur lorsqu'on l'a cherchée.
- Il semblerait qu'aujourd'hui l'instruction doit nous être donnée d'une manière plus directe, et sans qu'il soit besoin d'allégorie ? - R. Vous la trouverez dans le développement. Je désire être lu, et la morale a besoin d'être déguisée sous l'attrait du plaisir.
Problèmes moraux adressés à Saint Louis
1. De deux hommes riches, l'un est né dans l'opulence et n'a jamais connu le besoin, l'autre doit sa fortune à son travail ; tous les deux l'emploient exclusivement à leur satisfaction personnelle ; quel est le plus coupable ? - R. Celui qui a connu les souffrances : il sait ce que c'est que souffrir.
2. Celui qui accumule sans cesse et sans faire de bien à personne trouve-t-il une excuse valable dans la pensée qu'il amasse pour laisser davantage à ses enfants ? - R. C'est un compromis avec la mauvaise conscience.
3. De deux avares, le premier se refuse le nécessaire et meurt de besoin sur son trésor ; le second n'est avare que pour les autres : il est prodigue pour lui-même ; tandis qu'il se refuse au plus léger sacrifice pour rendre service ou faire une chose utile, rien ne lui coûte pour satisfaire ses jouissances personnelles. Lui demande-t-on un service, il est toujours gêné ; veut-il se passer une fantaisie, il en trouve toujours assez. Quel est le plus coupable, et quel est celui qui aura la plus mauvaise place dans le monde des Esprits ? - R. Celui qui jouit ; l'autre a trouvé déjà sa punition.
4. Celui qui, de son vivant, n'a pas fait un emploi utile de sa fortune trouve-t-il un soulagement en faisant du bien après sa mort, par la destination qu'il lui donne ? - R. Non ; le bien vaut ce qu'il coûte.
Les moitiés éternelles
Nous extrayons le passage suivant d'une lettre d'un de nos abonnés.
« ... J'ai perdu, il y a quelques années, une épouse bonne et vertueuse, et, malgré les six enfants qu'elle m'a laissés, je me trouvais dans un isolement complet, lorsque j'entendis parler des manifestations spirites. Bientôt je me trouvai au milieu d'un petit cercle de bons amis s'occupant chaque soir de cet objet. J'appris alors, dans les communications que nous obtînmes, que la véritable vie n'est pas sur la terre, mais dans le monde des Esprits ; que ma Clémence s'y trouvait heureuse, et que, comme les autres, elle travaillait au bonheur de ceux qu'elle avait connus ici-bas. Or, voici le point sur lequel je désire ardemment être éclairé par vous.
« Je disais un soir à ma Clémence : Ma chère amie, pourquoi, malgré tout notre amour, nous arrivait-il de ne pas toujours voir de même dans les différentes circonstances de notre vie commune, et pourquoi étions-nous souvent forcés de nous faire des concessions mutuelles pour vivre en bonne harmonie ?
« Elle me répondit ceci : Mon ami, nous étions de braves et honnêtes gens ; nous avons vécu ensemble, ce qu'on peut dire le mieux possible sur cette terre d'épreuve, mais nous n'étions pas nos moitiés éternelles. Ces unions sont rares sur la terre ; il s'en rencontre cependant, mais c'est une grande faveur de Dieu ; ceux qui ont ce bonheur éprouvent des joies qui te sont inconnues.
« Peux-tu me dire, répliquai-je, si tu vois ta moitié éternelle ? - Oui, dit-elle, c'est un pauvre diable qui vit en Asie ; il ne pourra être réuni à moi que dans 175 ans (selon votre manière de compter). - Serez-vous réunis sur la terre ou dans un autre monde ? - Sur la terre. Mais écoute : je ne puis bien te décrire le bonheur des êtres ainsi réunis ; je vais prier Héloïse et Abailard de vouloir bien te renseigner. - Alors, monsieur, ces êtres heureux vinrent nous parler de ce bonheur indicible. “ A notre volonté, dirent-ils, deux ne font qu'un ; nous voyageons dans les espaces ; nous jouissons de tout ; nous nous aimons d'un amour sans fin, au-dessus duquel il ne peut y avoir que l'amour de Dieu et des êtres parfaits. Vos plus grandes joies ne valent pas un seul de nos regards, un seul de nos serrements de main. ”
« La pensée des moitiés éternelles me réjouit. Il me semble que Dieu, en créant l'humanité, l'a faite double, et qu'il a dit, en séparant les deux moitiés d'une même âme : Allez par les mondes et cherchez des incarnations. Si vous faites bien, le voyage sera court, et je vous permettrai de vous réunir ; s'il en est autrement, des siècles se passeront avant que vous jouissiez de cette félicité. Telle est, ce me semble, la cause première du mouvement instinctif qui porte l'humanité à chercher le bonheur ; bonheur qu'on ne comprend pas et qu'on ne se donne pas le temps de comprendre.
« Je désire ardemment, monsieur, être éclairé sur cette théorie des moitiés éternelles, et je serais heureux de trouver une explication à ce sujet dans un de vos prochains numéros... »
Abailard et Héloïse, que nous avons interrogés sur ce point, nous ont donné les réponses suivantes :
D. Les âmes ont-elles été créées doubles ? - R. Si elles avaient été créées doubles, simples elles seraient imparfaites.
D. Est-il possible que deux âmes puissent se réunir dans l'éternité et former un tout ? - R. Non.
D. Toi et ton Héloïse formiez-vous, dès l'origine, deux âmes bien distinctes ? - R. Oui.
D. Formez-vous encore, à ce moment, deux âmes distinctes ? - R. Oui, mais toujours unies.
D. Tous les hommes se trouvent-ils dans les mêmes conditions ? - R. Selon qu'ils sont plus ou moins parfaits.
D. Toutes les âmes sont-elles destinées à s'unir un jour avec une autre âme ? - R. Chaque Esprit a une tendance à chercher un autre Esprit qui lui soit conforme ; tu nommes cela sympathie.
D. Y a-t-il dans cette union une condition de sexe ? - R. Les âmes n'ont point de sexe.
Autant pour satisfaire au désir de notre abonné que pour notre propre instruction, nous avons adressé les questions suivantes à l'Esprit de saint Louis.
1. Les âmes qui doivent s'unir sont-elles prédestinées à cette union dès leur origine, et chacun de nous a-t-il quelque part dans l'univers sa moitié à laquelle il sera un jour fatalement réuni ? - R. Non. Il n'existe pas d'union particulière et fatale entre deux âmes. L'union existe entre tous les Esprits, mais à des degrés différents, selon le rang qu'ils occupent, c'est-à-dire selon la perfection qu'ils ont acquise : plus ils sont parfaits, plus ils sont unis. De la discorde naissent tous les maux des humains ; de la concorde résulte le bonheur complet.
2. Dans quel sens doit-on entendre le mot moitié dont certains Esprits se servent souvent pour désigner les Esprits sympathiques ? - R. L'expression est inexacte ; si un Esprit était la moitié d'un autre, séparé de celui-ci, il serait incomplet.
3. Deux Esprits parfaitement sympathiques, une fois réunis, le sont-ils pour l'éternité, ou bien peuvent-ils se séparer et s'unir à d'autres Esprits ? - R. Tous les Esprits sont unis entre eux ; je parle de ceux arrivés à la perfection. Dans les sphères inférieures, lorsqu'un Esprit s'élève, il n'est plus sympathique avec ceux qu'il a quittés.
4. Deux Esprits sympathiques sont-ils le complément l'un de l'autre, ou bien cette sympathie est-elle le résultat d'une identité parfaite ? - R. La sympathie qui attire un Esprit vers un autre est le résultat de la parfaite concordance de leurs penchants, de leurs instincts ; si l'un devait compléter l'autre, il perdrait son individualité.
5. L'identité nécessaire pour la sympathie parfaite ne consiste-t-elle que dans la similitude de pensées et de sentiments, ou bien encore dans l'uniformité des connaissances acquises ? - R. Dans l'égalité des degrés d'élévation.
6. Les Esprits qui ne sont pas sympathiques aujourd'hui peuvent-ils le devenir plus tard ? - R. Oui, tous le seront. Ainsi l'Esprit qui est aujourd'hui dans telle sphère inférieure, en se perfectionnant parviendra dans la sphère où réside tel autre. Leur rencontre aura lieu plus promptement, si l'Esprit plus élevé, supportant mal les épreuves auxquelles il s'est soumis, est demeuré dans le même état.
7. Deux Esprits sympathiques peuvent-ils cesser de l'être ? - R. Certes, si l'un est paresseux.
Ces réponses résolvent parfaitement la question. La théorie des moitiés éternelles est une figure qui peint l'union de deux Esprits sympathiques ; c'est une expression usitée même dans le langage vulgaire, en parlant de deux époux, et qu'il ne faut point prendre à la lettre ; les Esprits qui s'en sont servis n'appartiennent assurément point à l'ordre le plus élevé ; la sphère de leurs idées est nécessairement bornée, et ils ont pu rendre leur pensée par les termes dont ils se seraient servis pendant leur vie corporelle. Il faut donc rejeter cette idée que deux Esprits créés l'un pour l'autre doivent un jour fatalement se réunir dans l'éternité, après avoir été séparés pendant un laps de temps plus ou moins long.
Entretiens familiers d'outre-tombe
Mozart
Un de nos abonnés nous communique les deux entretiens suivants qui ont eu lieu avec l'Esprit de Mozart. Nous ne savons ni où ni quand ces entretiens ont eu lieu ; nous ne connaissons ni les interrogateurs ni le médium ; nous y sommes donc complètement étranger. On remarquera malgré cela la concordance parfaite qui existe entre les réponses obtenues et celles qui ont été faites par d'autres Esprits sur divers points capitaux de la doctrine dans des circonstances tout autres, soit à nous soit à d'autres personnes, et que nous avons rapportées dans nos livraisons précédentes et dans le Livre des Esprits. Nous appelons sur cette similitude toute l'attention de nos lecteurs, qui en tireront telle conclusion qu'ils jugeront à propos. Ceux donc qui pourraient encore penser que les réponses à nos questions peuvent être le reflet de notre opinion personnelle verront par là si, en cette occasion, nous avons pu exercer une influence quelconque. Nous félicitons les personnes qui ont eu ces entretiens de la manière dont les questions sont posées. Malgré certains défauts qui décèlent l'inexpérience des interlocuteurs, elles sont en général formulées avec ordre, netteté et précision, et ne s'écartent point de la ligne sérieuse : c'est une condition essentielle pour obtenir de bonnes communications. Les Esprits élevés vont aux gens sérieux qui veulent s'éclairer de bonne foi ; les Esprits légers s'amusent avec les gens frivoles.
Premier entretien.
1. Au nom de Dieu, Esprit de Mozart, es-tu là ? - R. Oui.
2. Pourquoi est-ce plutôt Mozart qu'un autre Esprit ? - R. C'est moi que vous évoquez : je viens.
3. Qu'est-ce qu'un médium ? - R. L'agent qui unit mon Esprit au tien.
4. Quelles sont les modifications tant physiologiques qu'animiques que subit à son insu le médium en entrant en action intermédiaire ? - R. Son corps ne ressent rien, mais son Esprit, en partie dégagé de la matière, est en communication avec le mien et m'unit à vous.
5. Que se passe-t-il en lui en ce moment ? - R. Rien pour le corps ; mais une partie de son Esprit est attirée vers moi ; je fais agir sa main par la puissance que mon Esprit exerce sur lui.
6. Ainsi l'individu médium entre alors en communication avec une individualité spirituelle autre que la sienne ? - R. Certainement ; toi aussi, sans être médium, tu es en rapport avec moi.
7. Quels sont les éléments qui concourent à la production de ce phénomène ? - R. Attraction des Esprits pour instruire les hommes ; lois d'électricité physique.
8. Quelles sont les conditions indispensables ? - R. C'est une faculté accordée par Dieu.
9. Quel est le principe déterminant ? - R. Je ne puis le dire.
10. Pourrais-tu nous en révéler les lois ? - R. Non, non, pas à présent ; plus tard vous saurez tout.
11. En quels termes positifs pourrait-on énoncer la formule synthétique de ce merveilleux phénomène ?- R. Lois inconnues qui ne pourraient être comprises par vous.
12. Le médium pourrait-il se mettre en rapport avec l'âme d'un vivant, et à quelles conditions ? - R. Facilement, si le vivant dort .
13. Qu'entends-tu par le mot âme ? - R. L'étincelle divine.
14. Et par Esprit ? - R. L'Esprit et l'âme sont une même chose.
15. L'âme, en tant qu'Esprit immortel, a-t-elle conscience de l'acte de la mort, et conscience d'elle-même ou du moi immédiatement après la mort ? - R. L'âme ne sait rien du passé et elle ne connaît l'avenir qu'après la mort du corps ; alors elle voit sa vie passée et ses dernières épreuves ; elle choisit sa nouvelle expiation pour une vie nouvelle et l'épreuve qu'elle va subir ; aussi ne doit-on pas se plaindre de ce qu'on souffre sur terre, et on doit le supporter avec courage.
16. L'âme se trouve-t-elle après la mort détachée de tout élément, de tout lien terrestre ? - R. De tout élément, non ; elle a encore un fluide qui lui est propre, qu'elle puise dans l'atmosphère de sa planète, et qui représente l'apparence de sa dernière incarnation ; les liens terrestres ne lui sont plus rien.
17. Sait-elle d'où elle vient et où elle va ? - R. La question quinzième répond à cela.
18. N'emporte-t-elle rien avec elle d'ici-bas ? - R. Rien que le souvenir de ses bonnes actions, le regret de ses fautes, et le désir d'aller dans un monde meilleur.
19. Embrasse-t-elle d'un coup d'oeil rétrospectif l'ensemble de sa vie passée ? - R. Oui, pour servir à sa vie future.
20. Entrevoit-elle le but de la vie terrestre et la signification ; le sens de cette vie, ainsi que l'importance de la carrière que nous y fournissons, par rapport à la vie future ? - R. Oui ; elle comprend le besoin d'épuration pour arriver à l'infini ; elle veut se purifier pour atteindre aux mondes bienheureux. Je suis heureux ; mais que ne suis-je déjà dans les mondes où l'on jouit de la vue de Dieu !
21. Existe-t-il dans la vie future une hiérarchie des Esprits, et quelle en est la loi ? - R. Oui : c'est le degré d'épuration qui la marque ; la bonté, les vertus sont les titres de gloire.
22. Est-ce l'intelligence en tant que puissance progressive qui y détermine la marche ascendante ? - R. Surtout les vertus : l'amour du prochain par-dessus tout.
23. Une hiérarchie des Esprits en ferait supposer une de résidence ; cette dernière existe-t-elle et sous quelle forme ? - R. L'intelligence, don de Dieu, est toujours la récompense des vertus : charité, amour du prochain. Les Esprits habitent différentes planètes selon leur degré de perfection : ils y jouissent de plus ou moins de bonheur.
24. Que faut-il entendre par Esprits supérieurs ? - R. Les Esprits purifiés.
25. Notre globe terrestre est-il le premier de ces degrés, le point de départ, ou venons-nous de plus bas ? - R. Il y a deux globes avant le vôtre, qui est un des moins parfaits.
26. Quel est le monde que tu habites ? Y es-tu heureux ? - R. Jupiter. J'y jouis d'un grand calme ; j'aime tous ceux qui m'entourent ; nous n'avons pas de haine.
27. Si tu as souvenir de la vie terrestre, tu dois te rappeler les époux A... de Vienne ; les as-tu revus tous deux après ta mort, dans quel monde, et dans quelles conditions ? - R. Je ne sais où ils sont ; je ne puis te le dire. L'un est plus heureux que l'autre. Pourquoi m'en parles-tu ?
28. Tu peux, par un seul mot indicatif d'un fait capital de ta vie, et que tu ne peux avoir oublié, me fournir une preuve certaine de ce souvenir. Je t'adjure de dire ce mot. - R. Amour ; reconnaissance.
Deuxième entretien.
L'interlocuteur n'est plus le même. On juge à la nature de la conversation que c'est un artiste musicien, heureux de s'entretenir avec un maître. Après diverses questions que nous croyons inutile de rapporter, Mozart dit :
1. Finissez-en avec les questions de G... : je causerai avec toi ; je te dirai ce que nous entendons par mélodie dans notre monde. Pourquoi ne m'as-tu pas évoqué plus tôt ? Je t'aurais répondu.
2. Qu'est-ce que la mélodie ? - R. C'est souvent pour toi un souvenir de la vie passée ; ton Esprit se rappelle ce qu'il a entrevu d'un monde meilleur. Dans la planète où je suis, Jupiter, la mélodie est partout, dans le murmure de l'eau, le bruit des feuilles, le chant du vent ; les fleurs bruissent et chantent ; tout rend des sons mélodieux. Sois bon ; gagne cette planète par tes vertus ; tu as bien choisi en chantant Dieu : la musique religieuse aide à l'élévation de l'âme. Que je voudrais pouvoir vous inspirer le désir de voir ce monde où l'on est si heureux ! On est plein de charité ; tout y est beau ! la nature si admirable ! Tout vous inspire le désir d'être avec Dieu. Courage ! courage ! Croyez bien à ma communication spirite : c'est bien moi qui suis là ; je jouis de pouvoir vous dire ce que nous éprouvons ; puissé-je vous inspirer assez l'amour du bien pour vous rendre dignes de cette récompense, qui n'est rien auprès des autres auxquelles j'aspire !
3. Notre musique est-elle la même dans les autres planètes ? - R. Non ; aucune musique ne peut vous donner une idée de la musique que nous avons ici ; c'est divin ! O bonheur ! mérite de jouir de pareilles harmonies : lutte ; courage ! Nous n'avons pas d'instruments ; ce sont les plantes, les oiseaux qui sont les choristes ; la pensée compose, et les auditeurs jouissent sans audition matérielle, sans le secours de la parole, et cela à une distance incommensurable. Dans les mondes supérieurs cela est encore plus sublime.
4. Quelle est la durée de la vie d'un Esprit incarné dans une autre planète que la nôtre ? - R. Courte dans les planètes inférieures ; plus longue dans les mondes comme celui où j'ai le bonheur d'être ; en moyenne, dans Jupiter, elle est de trois à cinq cents ans.
5. Y a-t-il un grand avantage à revenir habiter sur la terre ? - R. Non, à moins que d'y être en mission ; alors on avance.
6. Ne serait-on pas plus heureux de rester Esprit ? - R. Non, non ! on serait stationnaire ; on demande à être réincarné pour avancer vers Dieu.
7. Est-ce la première fois que je suis sur la terre ? - R. Non ; mais je ne puis te parler du passé de ton Esprit.
8. Pourrai-je te voir en rêve ? - R. Si Dieu le permet, je te ferai voir mon habitation en rêve, et tu t'en souviendras.
9. Où es-tu ici ? - R. Entre toi et ta fille, je vous vois ; je suis sous la forme que j'avais étant vivant.
10. Pourrai-je te voir ? - R. Oui ; crois et tu verras. Si vous aviez une plus grande foi, il nous serait permis de vous dire pourquoi ; ta profession même est un lien entre nous.
11. Comment es-tu entré ici ? - R. L'Esprit traverse tout.
12. Es-tu encore bien loin de Dieu ? - R. Oh ! oui !
13. Comprends-tu mieux que nous ce que c'est que l'éternité ? - R. Oui, oui, vous ne pouvez le comprendre ayant un corps.
14. Qu'entends-tu par l'univers ? A-t-il eu un commencement et aura-t-il une fin ? - R. L'univers, selon vous, est votre terre ! insensés ! L'univers n'a point eu de commencement et n'aura point de fin ; songez que c'est l'oeuvre entière de Dieu ; l'univers, c'est l'infini.
15. Que dois-je faire pour être calmé ? - R. Ne t'inquiète pas tant de ton corps ; tu as l'Esprit porté au trouble ; résiste à cette tendance.
16. Qu'est-ce que ce trouble ? - R. Tu crains la mort.
17. Que faire pour ne pas la craindre ? - R. Croire en Dieu ; crois surtout que Dieu n'enlève pas toujours un père utile à sa famille.
18. Comment arriver à ce calme ? - R. Le vouloir.
19. Où puiser cette volonté ? - R. Distrais ta pensée de cela par le travail.
20. Que dois-je faire pour épurer mon talent ? - R. Tu peux m'évoquer ; j'ai obtenu la permission de t'inspirer.
21. Est-ce quand je travaillerai ? - R. Certes ! Quand tu voudras travailler je serai près de toi quelquefois.
22. Ecouteras-tu mon oeuvre ? (une oeuvre musicale de l'interrogateur). - R. Tu es le premier musicien qui m'évoque ; je viens à toi avec plaisir et j'écoute tes oeuvres.
23. Comment se fait-il qu'on ne t'ait pas évoqué ? - R. J'ai été évoqué, mais pas par des musiciens.
24. Par qui ? - R. Par plusieurs dames et amateurs, à Marseille.
25. Pourquoi l'Ave... me touche-t-il aux larmes ? - R. Ton Esprit se dégage et se joint à moi et à celui de Poryolise, qui m'a inspiré cette oeuvre, mais j'ai oublié ce morceau.
26. Comment as-tu pu oublier la musique composée par toi ? - R. Celle que j'ai ici est si belle ! Comment se rappeler ce qui était tout matière !
27. Vois-tu ma mère ? - R. Elle est réincarnée sur terre.
28. Dans quel corps ? - R. Je ne puis rien en dire.
29. Et mon père ? - R. Il est errant pour aider au bien ; il fera progresser ta mère ; ils seront réincarnés ensemble, et ils seront heureux.
30. Vient-il me voir ? - R. Souvent ; tu lui dois des mouvements charitables.
31. Est-ce ma mère qui a demandé à être réincarnée ? - R. Oui ; elle en avait un grand désir pour monter par une nouvelle épreuve et entrer dans un monde supérieur à la Terre ; elle a déjà fait un pas immense.
32. Que veux-tu dire par ceci ? - R. Elle a résisté à toutes les tentations ; sa vie sur terre a été sublime à côté de son passé, qui était celui d'un Esprit inférieur ; aussi est-elle montée de plusieurs degrés.
33. Elle avait donc choisi une épreuve au-dessus de ses forces ? - R. Oui, c'est cela.
34. Quand je rêve que je la vois, est-ce bien elle que je vois ? - R. Oui, oui.
35. Si l'on avait évoqué Bichat le jour de l'érection de sa statue, aurait-il répondu ? y était-il ? - R. Il y était, et moi aussi.
36. Pourquoi y étais-tu ? - R. Avec plusieurs autres Esprits qui jouissent du bien, et qui sont heureux de voir que vous glorifiez ceux qui s'occupent de l'humanité souffrante.
37. Merci, Mozart ; adieu. - R. Croyez, croyez que je suis là... Je suis heureux... Croyez qu'il y a des mondes au-dessus de vous... Croyez en Dieu... Evoquez-moi plus souvent, et en compagnie de musiciens ; je serai heureux de vous instruire et de contribuer à votre amélioration, et de vous aider à monter vers Dieu. Evoquez-moi ; adieu.
L'Esprit et les héritiers
Un de nos abonnés de la Haye (Hollande), nous communique le fait suivant qui s'est passé dans un cercle d'amis, s'occupant de manifestations spirites. Il prouve, ajoute-t-il, une fois de plus et sans aucune contestation possible, l'existence d'un élément intelligent et invisible, agissant individuellement, directement avec nous.
Les Esprits s'annoncent par les mouvements d'une lourde table et des coups frappés. On demande leurs noms : ce sont feu M. et madame G..., très fortunés pendant cette vie ; le mari, de qui venait la fortune, n'ayant pas d'enfants, il a déshérité ses proches parents en faveur de la famille de sa femme, morte peu de temps avant lui. Parmi les neuf personnes présentes à la séance, se trouvaient deux dames déshéritées, ainsi que le mari de l'une d'elles.
M. G... fut toujours un pauvre sire et le très humble serviteur de sa femme. Après la mort de celle-ci, sa famille s'installa dans sa maison pour le soigner. Le testament fut fait avec le certificat d'un médecin déclarant que le moribond jouissait de la plénitude de ses facultés.
Le mari de la dame déshéritée, que nous désignerons sous l'initiale R..., prit la parole en ces termes : « Comment ! vous osez vous présenter ici après le scandaleux testament que vous avez fait ! » Puis, s'emportant de plus en plus, il finit par leur dire des injures. Alors la table fit un saut et lança la lampe avec force à la tête de l'interlocuteur. Celui-ci leur fit des excuses sur ce premier mouvement de colère, et leur demanda ce qu'ils venaient faire ici. - R. Nous venons vous rendre compte des motifs de notre conduite. (Les réponses se faisaient par des coups frappés indiquant les lettres de l'alphabet.)
M. R..., connaissant l'ineptie du mari, lui dit brusquement qu'il n'avait qu'à se retirer, et qu'il n'écouterait que sa femme.
L'Esprit de celle-ci dit alors que Mme R... et sa soeur étaient assez riches pour se passer de leur part de l'héritage ; que d'autres étaient des méchants, et que d'autres enfin devaient subir cette épreuve ; que par ces raisons cette fortune convenait mieux à sa propre famille. M. R... se contenta peu de ces explications et exhala sa colère en reproches injurieux. La table alors s'agite violemment, se cabre, frappe à grands coups sur le parquet, et renverse encore une fois la lampe sur M. R... Après s'être calmé, l'Esprit tâcha de persuader que depuis sa mort il avait appris que le testament avait été dicté par un Esprit supérieur. M. R... et ses dames, ne voulant pas poursuivre une contestation inutile, lui offrirent un pardon sincère. Aussitôt la table se lève du côté de M. R... et se pose doucement, et comme avec étreinte, contre sa poitrine ; les deux dames reçurent la même marque de gratitude ; la table avait une vibration très prononcée. La bonne intelligence étant rétablie, l'Esprit plaignit l'héritière actuelle, disant qu'elle finirait par devenir folle.
M. R... lui reprochait aussi, mais affectueusement, de n'avoir point fait de bien de son vivant avec une si grande fortune, ajoutant qu'elle n'était regrettée de personne. « Si, répondit l'Esprit, il y a une pauvre veuve demeurant dans la rue... qui pense encore souvent à moi, parce que je lui ai donné quelquefois des aliments, des vêtements et du chauffage. »
L'Esprit n'ayant pas dit le nom de cette pauvre femme, un des assistants est allé à sa recherche et l'a trouvée à l'endroit indiqué ; et ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que depuis la mort de Mme G... elle avait changé de domicile ; c'est le dernier qui a été indiqué par l'Esprit.
Mort de Louis XI
Extrait du manuscrit dicté par Louis XI à mademoiselle Ermance Dufaux.
Nota. - Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se reporter aux observations que nous avons faites sur ces communications remarquables dans notre article du mois de mars dernier.
Ne me croyant pas assez de fermeté pour entendre prononcer le mot de mort, j'avais bien souvent recommandé à mes officiers de me dire seulement, lorsqu'ils me verraient en danger : « Parlez peu, » et que je saurais ce que cela signifierait. Lorsqu'il n'y eut plus d'espoir, Olivier le Daim me dit durement, en présence de François de Paule et de Coittier :
- Sire, il faut que nous nous acquittions de notre devoir. N'ayez plus d'espérance en ce saint homme ni en aucun autre, car c'en est fait de vous : pensez à votre conscience, il n'y a plus de remède.
A ces mots cruels, toute une révolution s'opéra en moi ; je n'étais plus le même homme, et je m'étonnai de moi. Le passé se déroula rapidement à mes yeux et les choses m'apparurent sous un aspect nouveau : je ne sais quoi d'étrange se passait en moi. Le dur regard d'Olivier le Daim, fixé sur mon visage, semblait m'interroger ; pour me soustraire à ce regard froidement inquisiteur, je répondis avec une apparente tranquillité :
- J'espère que Dieu m'aidera ; je ne suis peut-être pas, par aventure, si malade que vous le pensez.
Je dictai mes dernières volontés et j'envoyai près du jeune roi ceux qui m'entouraient encore. Je me trouvai seul avec mon confesseur, François de Paule, le Daim et Coittier. François me fit une touchante exhortation ; à chacune de ses paroles il me semblait que mes vices s'effacaient et que la nature reprenait son cours ; je me trouvai soulagé et je commençai à recouvrer un peu d'espoir en la clémence de Dieu.
Je reçus les derniers sacrements avec une piété ferme et résignée. Je répétais à chaque instant : « Notre Dame d'Embrun, ma bonne maîtresse, aidez-moi ! »
Le mardi 30 août, vers sept heures du soir, je tombai dans une nouvelle faiblesse ; tous ceux qui étaient présents, me croyant mort, se retirèrent. Olivier le Daim et Coittier, qui se sentaient chargés de l'exécration publique, restèrent près de mon lit, n'ayant pas d'autre asile.
Je recouvrai bientôt une entière connaissance. Je me relevai sur mon séant et je regardai autour de moi ; personne de ma famille n'était là ; pas une main amie ne cherchait la mienne, dans ce suprême moment, pour adoucir mon agonie par une dernière étreinte. A cette heure, mes enfants se réjouissaient peut-être, tandis que leur père se mourait. Personne ne pensa que le coupable pouvait encore avoir un coeur qui comprendrait le sien. Je cherchai à entendre un sanglot étouffé, et je n'entendis que les éclats de rire des deux misérables qui étaient près de moi.
Je vis, dans un coin de la chambre, ma levrette favorite qui se mourait de vieillesse ; mon coeur en tressaillit de joie, j'avais un ami, un être qui m'aimait.
Je lui fis signe de la main ; la levrette se traîna avec effort jusqu'au pied de mon lit et vint lécher ma main mourante. Olivier aperçut ce mouvement ; il se leva brusquement en jurant et frappa le malheureux chien avec un bâton jusqu'à ce qu'il eût expiré ; mon seul ami me jeta, en mourant, un long et douloureux regard.
Olivier me repoussa violemment dans mon lit ; je me laissai retomber et je rendis à Dieu mon âme coupable.
Variétés
Le faux Home
On lisait, il y a peu de temps, dans les journaux de Lyon, l'annonce suivante, placardée également sur les murs de la ville :
« M. Hume, le célèbre médium américain, qui a eu l'honneur de faire ses expériences devant S. M. l'Empereur, donnera, à partir de jeudi 1° avril, sur le grand théâtre de Lyon, des séances de spiritualisme. Il produira des apparitions, etc., etc. Des sièges seront disposés sur le théâtre pour MM. les médecins et les savants, afin qu'ils puissent s'assurer que rien n'est préparé. Les séances seront variées par les expériences de la célèbre voyante, Mme ..., somnambule extralucide, qui reproduira tour à tour tous les sentiments au gré des spectateurs. Prix des Places : 5 fr. les premières, 3 fr. les deuxièmes. »
Les antagonistes de M. Home (quelques-uns écrivent Hume) n'ont eu garde de manquer cette occasion de le tourner en ridicule. Dans leur ardent désir de trouver à mordre, ils ont accueilli cette grossière mystification avec un empressement qui témoigne peu en faveur de leur jugement, et encore moins de leur respect pour la vérité, car, avant de jeter la pierre à quelqu'un, il faut au moins s'assurer si elle ne portera pas à faux ; mais la passion est aveugle, elle ne raisonne pas et souvent se fourvoie elle-même en voulant nuire aux autres. « Voilà donc, se sont-ils écriés avec jubilation, cet homme si vanté réduit à monter sur les planches et à donner des séances à tant la place ! » Et leurs journaux d'accréditer le fait sans plus d'examen. Leur joie, malheureusement pour eux, n'a pas été de longue durée. On s'est empressé de nous écrire de Lyon pour avoir des renseignements qui pussent aider à démasquer la fraude, et cela n'a pas été difficile, grâce surtout au zèle des nombreux adhérents que le Spiritisme compte dans cette ville. Dès que le directeur des théâtres a su à qui il avait affaire, il a immédiatement adressé aux journaux la lettre suivante : « Monsieur le rédacteur, je m'empresse de vous annoncer que la séance indiquée pour jeudi 1° avril, au grand théâtre, n'aura pas lieu. J'ai cru céder la salle à M. Home et non à M. Lambert Laroche, dit Hume. Les personnes qui ont pris à l'avance des loges ou stalles pourront se présenter au bureau pour retirer leur argent. »
De son côté, le susdit Lambert Laroche (natif de Langres), interpellé sur son identité, a cru devoir répondre dans les termes suivants, que nous reproduisons dans leur intégrité, ne voulant point qu'il puisse nous accuser de la moindre altération.
« Vous m'avez soumis diverss extre de vos correspondance de Paris, desquellesil résulterez que un M. Home qui donne des séancedans quelque salon de la capitalle se trouve en ce moment en Itali etne peut par conséquent se trouvair à Lyon. Monsieur gignore 1° la connaissance de ce M. Home, 2° je nessait quellais son talent 3° je nais jamais rien nue de commun à veque ce M. Home, 4° jait tavaillez et tavaille sout mon nom de gaire qui est Hume et dont je vous justi par les article de journaux étrangers et français que je vous est soumis 5° je voyage à vecque deux sugais mon genre d'experriance consiste en spiritualisme ou évocation vision, et en un mot reproduction des idais du spectateur par un sugais, ma cepécialité est d'opere par c'est procedere sur les personnes étrangere comme on la pue le voir dans les journaux je vien despagne et d'afrique. Seci M. le rédacteur vous démontre que je n'ais poin voulu prendre le nom de ce prétendu Home que vous dites en réputation, le min est sufisant connu par sa grande notoriété et par les expérience que je produi. Agreez M. le redacteur mes salutation empressait. »
Nous croyons inutile de dire si M. Lambert Laroche a quitté Lyon avec les honneurs de la guerre ; il ira sans doute ailleurs chercher des dupes plus faciles. Nous n'ajouterons qu'un mot pour exprimer notre regret de voir avec quelle déplorable avidité certaines gens qui se disent sérieux accueillent tout ce qui peut servir leur animosité. Le Spiritisme est trop accrédité aujourd'hui pour avoir rien à craindre de la jonglerie ; il n'est pas plus rabaissé par les charlatans que ne l'est la véritable science médicale par les docteurs de carrefours ; il rencontre partout, mais surtout parmi les gens éclairés, de zélés et nombreux défenseurs qui savent braver la raillerie. L'affaire de Lyon, loin de lui nuire, ne peut que servir à sa propagation en appelant l'attention des indécis sur la réalité. Qui sait même si elle n'a pas été provoquée dans ce but par une puissance supérieure ? Qui peut se flatter de sonder les voies de la Providence ? Quant aux adversaires quand même, permis à eux de rire, mais non de calomnier ; quelques années encore et nous verrons qui aura le dernier mot. S'il est logique de douter de ce que l'on ne connaît pas, il est toujours imprudent de s'inscrire en faux contre les idées nouvelles, qui peuvent tôt ou tard donner un humiliant démenti à notre perspicacité : l'histoire est là pour le prouver. Ceux qui, dans leur orgueil, prennent en pitié les adeptes de la doctrine spirite sont-ils donc si haut qu'ils le croient ? Ces Esprits, qu'ils raillent, prescrivent de faire le bien et défendent d'en vouloir même à ses ennemis ; ils nous disent qu'on s'abaisse par le désir du mal. Quel est donc le plus élevé de ce lui qui cherche à faire le mal, ou de celui qui ne renferme en son coeur ni haine, ni rancune ?
M. Home est de retour à Paris depuis peu ; mais il doit en partir incessamment pour l'Ecosse et de là se rendre à Saint-Pétersbourg.
L'Indépendant de la Charente-Inférieure citait, au mois de mars dernier, le fait suivant qui se serait passé à l'hôpital civil de Saintes :
« On raconte les histoires les plus merveilleuses, et on ne parle d'autre chose en ville, depuis huit jours, que des bruits singuliers qui, toutes les nuits, imitent tantôt le trot d'un cheval, tantôt la marche d'un chien ou d'un chat. Des bouteilles placées sur une cheminée sont lancées à l'autre bout de la chambre. Un paquet de chiffons a été trouvé, un matin, tordu en mille noeuds, qu'il a été impossible de dénouer. Un papier sur lequel on avait écrit : « Que veux-tu ? Que demandes-tu ? » a été laissé, un soir, sur une cheminée ; le lendemain matin, la réponse était inscrite, mais en caractères inconnus et indéchiffrables. Des allumettes placées sur une table de nuit disparaissent comme par enchantement ; enfin, tous les objets changent de place et sont dispersés dans tous les coins. Ces sortilèges ne s'accomplissent jamais que dans l'obscurité de la nuit. Aussitôt qu'une lumière paraît, tout rentre dans le silence ; l'éteint-on, les bruits recommencent aussitôt. C'est un Esprit ami des ténèbres. Plusieurs personnes, des ecclésiastiques, d'anciens militaires, ont couché dans cette chambre ensorcelée, et il leur a été impossible de rien découvrir ni de se rendre compte de ce qu'ils entendaient.
« Un homme de service à l'hôpital, soupçonné d'être l'auteur de ces espiègleries, vient d'être renvoyé. Mais on assure qu'il n'est pas le coupable et qu'il en a, au contraire, été maintes fois la victime lui-même.
« Il paraît qu'il y a plus d'un mois que ce manège a commencé. On a été longtemps sans en rien dire, chacun se méfiant de ses sens et craignant de se faire moquer de soi. Ce n'est que depuis quelques jours qu'on a commencé à en parler. »
Remarque. - Nous n'avons pas encore eu le temps de nous assurer de l'authenticité des faits ci-dessus ; nous ne les donnons donc que sous toute réserve ; nous ferons seulement observer que, s'ils sont controuvés, ils n'en sont pas moins possibles et ne présentent rien de plus extraordinaire que beaucoup d'autres du même genre et qui sont parfaitement constatés.
La Société parisienne des Etudes spirites, fondée à Paries le 1° avril 1858 est autorisée par arrêté de M. le Préfet de police, sur l'avis de S. Exc. M. le Ministre de l'intérieur et de la sûreté générale, en date du 13 avril 1858.
L'extension pour ainsi dire universelle que prennent chaque jour les croyances spirites faisait vivement désirer la création d'un centre régulier d'observations ; cette lacune vient d'être remplie. La Société, dont nous sommes heureux d'annoncer la formation, composée exclusivement de personnes sérieuses, exemptes de prévention, et animées du désir sincère de s'éclairer, a compté, dès le début, parmi ses adhérents, des hommes éminents par le savoir et leur position sociale. Elle est appelée, nous en sommes convaincu, à rendre d'incontestables services par la constatation de la vérité. Son règlement organique lui assure l'homogénéité sans laquelle il n'y a pas de vitalité possible ; il est basé sur l'expérience des hommes et des choses et sur la connaissance des conditions nécessaires aux observations qui font l'objet de ses recherches. Les étrangers qui s'intéressent à la doctrine spirite trouveront ainsi, en venant à Paris, un centre auquel ils pourront s'adresser pour se renseigner, et où ils pourront communiquer leurs propres observations .
ALLAN KARDEC.
Juin 1858
Théorie des Manifestations physiques
Deuxième article.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se rapporter au premier article que nous avons publié sur ce sujet ; celui-ci, en étant la continuation, serait peu intelligible si l'on n'en avait pas le commencement présent à la pensée.
Les explications que nous avons données des manifestations physiques sont, comme nous l'avons dit, fondées sur l'observation et une déduction logique des faits : nous avons conclu d'après ce que nous vu. Maintenant comment s'opèrent, dans la matière éthérée, les modifications qui vont la rendre perceptible et tangible ? Nous allons d'abord laisser parler les Esprits que nous avons interrogés à ce sujet, nous y ajouterons nos propres remarques. Les réponses suivantes nous ont été données par l'Esprit de saint Louis ; elles concordent avec ce que d'autres nous avaient dit précédemment.
1. Comment un Esprit peut-il apparaître avec la solidité d'un corps vivant ? - Il combine une partie du fluide universel avec le fluide que dégage le médium propre à cet effet. Ce fluide revêt à sa volonté la forme qu'il désire, mais généralement cette forme est impalpable.
2. Quelle est la nature de ce fluide ? - R. Fluide, c'est tout dire.
3. Ce fluide est-il matériel ? - R. Semi-matériel.
4. Est-ce ce fluide qui compose le périsprit ? - R. Oui, c'est la liaison de l'Esprit à la matière.
5. Ce fluide est-il celui qui donne la vie, le principe vital ? - R. Toujours lui ; j'ai dit liaison.
6. Ce fluide est-il une émanation de la Divinité ? - R. Non.
7. Est-ce une création de la Divinité ? - R. Oui ; tout est créé, excepté Dieu lui-même.
8. Le fluide universel a-t-il quelque rapport avec le fluide électrique dont nous connaissons les effets ? - R. Oui, c'est son élément.
9. La substance éthérée qui se trouve entre les planètes est-elle le fluide universel dont il est question ? - R. Il entoure les mondes : sans le principe vital, nul ne vivrait. Si un homme s'élevait au-delà, de l'enveloppe fluidique qui environne les globes, il périrait, car le principe vital se retirerait de lui pour rejoindre la masse. Ce fluide vous anime, c'est lui que vous respirez.
10. Ce fluide est-il le même dans tous les globes ? - R. C'est le même principe, mais plus ou moins éthéré, selon la nature des globes ; le vôtre est un des plus matériels.
11. Puisque c'est ce fluide qui compose le périsprit, il paraît y être dans une sorte d'état de condensation qui le rapproche jusqu'à un certain point de la matière ? - R. Oui, jusqu'à un certain point, car il n'en a pas les propriétés ; il est plus ou moins condensé, selon les mondes.
12. Sont-ce les Esprits solidifiés qui enlèvent une table ? - R. Cette question n'amènera pas encore ce que vous désirez. Lorsqu'une table se meut sous vos mains, l'Esprit que votre Esprit évoque va puiser dans le fluide universel de quoi animer cette table d'une vie factice. Les Esprits qui produisent ces sortes d'effets sont toujours des Esprits inférieurs qui ne sont pas encore entièrement dégagés de leur fluide ou périsprit. La table étant ainsi préparée à leur gré (au gré des Esprits frappeurs), l'Esprit l'attire et la meut sous l'influence de son propre fluide dégagé par sa volonté. Lorsque la masse qu'il veut soulever ou mouvoir est trop pesante pour lui, il appelle à son aide des Esprits qui se trouvent dans les mêmes conditions que lui. Je crois m'être expliqué assez clairement pour me faire comprendre.
13. Les Esprits qu'il appelle à son aide lui sont-ils inférieurs ? - R. Egaux, presque toujours ; souvent ils viennent d'eux-mêmes.
14. Nous comprenons que les Esprits supérieurs ne s'occupent pas de choses qui sont au-dessous d'eux ; mais nous demandons si, en raison de ce qu'ils sont dématérialisés, ils auraient la puissance de le faire s'ils en avaient la volonté ? - R. Ils ont la force morale comme les autres ont la force physique ; quand ils ont besoin de cette force, ils se servent de ceux qui la possèdent. Ne vous a-t-on pas dit qu'ils se servent des Esprits inférieurs comme vous le faites de portefaix ?
15. D'où vient la puissance spéciale de M. Home ? - R. De son organisation.
16. Qu'a-t-elle de particulier ? - R. Cette question n'est pas précise.
17. Nous demandons s'il s'agit de son organisation physique ou morale ? - R. J'ai dit organisation.
18. Parmi les personnes présentes, en est-il qui puissent avoir la même faculté que M. Home ? - R. Elles l'ont à quelque degré. N'est-il pas un de vous qui ait fait mouvoir une table ?
19. Lorsqu'une personne fait mouvoir un objet, est-ce toujours par le concours d'un Esprit étranger, ou bien l'action peut-elle provenir du médium seul ? - R Quelque fois l'Esprit du médium peut agir seul, mais le plus souvent c'est avec l'aide des Esprits évoqués ; cela est facile à reconnaître.
20. Comment se fait-il que les Esprits apparaissent avec les vêtements qu'ils avaient sur la terre ? - R. Ils n'en ont souvent que l'apparence. D'ailleurs, que de phénomènes n'avez-vous pas parmi vous sans solution ! Comment se fait-il que le vent, qui est impalpable, renverse et brise l'arbre composé de matière solide ?
21. Qu'entendez-vous en disant que ces vêtements ne sont qu'une apparence ? - R. Au toucher on ne sent rien.
22. Si nous avons bien compris ce que vous nous avez dit, le principe vital réside dans le fluide universel ; l'Esprit puise dans ce fluide l'enveloppe semi-matérielle qui constitue son périsprit, et c'est par le moyen de ce fluide qu'il agit sur la matière inerte. Est-ce bien cela ? - R. Oui ; c'est-à-dire qu'il anime la matière d'une espèce de vie factice ; la matière s'anime de la vie animale. La table qui se meut sous vos mains vit et souffre comme l'animal ; elle obéit d'elle-même à l'être intelligent. Ce n'est pas lui qui la dirige comme l'homme fait d'un fardeau ; lorsque la table s'enlève, ce n'est pas l'Esprit qui la soulève, c'est la table animée qui obéit à l'Esprit intelligent.
23. Puisque le fluide universel est la source de la vie, est-il en même temps la source de l'intelligence ? - R. Non ; le fluide n'anime que la matière.
Cette théorie des manifestations physiques offre plusieurs points de contact avec celle que nous avons donnée, mais elle en diffère aussi sous certains rapports. De l'une et de l'autre il ressort ce point capital que le fluide universel, dans lequel réside le principe de la vie, est l'agent principal de ces manifestations, et que cet agent reçoit son impulsion de l'Esprit, que celui-ci soit incarné ou errant. Ce fluide condensé constitue le périsprit ou enveloppe semi-matérielle de l'esprit. Dans l'état d'incarnation, ce périsprit est uni à la matière du corps ; dans l'état d'erraticité, il est libre. Or, deux questions se présentent ici : celle de l'apparition des Esprits, et celle du mouvement imprimé aux corps solides.
A l'égard de la première, nous dirons que, dans l'état normal, la matière éthérée du périsprit échappe à la perception de nos organes ; l'âme seule peut la voir, soit en rêve, soit en somnambulisme, soit même dans le demi-sommeil, en un mot toutes les fois qu'il y a suspension totale ou partielle de l'activité des sens. Quand l'Esprit est incarné, la substance du périsprit est plus ou moins intimement liée à la matière du corps, plus ou moins adhérente, si l'on peut s'exprimer ainsi. Chez certaines personnes, il y a en quelque sorte émanation de ce fluide par suite de leur organisation, et c'est là, à proprement parler, ce qui constitue les médiums à influences physiques. Ce fluide émané du corps se combine, selon des lois qui nous sont inconnues, avec celui qui forme l'enveloppe semi-matérielle d'un Esprit étranger. Il en résulte une modification, une sorte de réaction moléculaire qui en change momentanément les propriétés, au point de le rendre visible, et dans quelques cas tangible. Cet effet peut se produire avec ou sans le concours de la volonté du médium ; c'est ce qui distingue les médiums naturels des médiums facultatifs. L'émission du fluide peut être plus ou moins abondante : de là les médiums plus ou moins puissants ; elle n'est point permanente, ce qui explique l'intermittence de la puissance. Si l'on tient compte enfin du degré d'affinité qui peut exister entre le fluide du médium et celui de tel ou tel Esprit, on concevra que son action peut s'exercer sur les uns et non sur les autres.
Ce que nous venons de dire s'applique évidemment aussi à la puissance médianimique concernant le mouvement des corps solides ; reste à savoir comment s'opère ce mouvement. Selon les réponses que nous avons rapportées ci-dessus, la question se présente sous un jour tout nouveau ; ainsi, quand un objet est mis en mouvement, enlevé ou lancé en l'air, ce ne serait point l'Esprit qui le saisit, le pousse ou le soulève, comme nous le ferions avec la main ; il le sature, pour ainsi dire, de son fluide par sa combinaison avec celui du médium, et l'objet, ainsi momentanément vivifié, agit comme le ferait un être vivant, avec cette différence que, n'ayant pas de volonté propre, il suit l'impulsion de la volonté de l'Esprit, et cette volonté peut être celle de l'Esprit du médium, tout aussi bien que celle d'un Esprit étranger, et quelquefois de tous les deux, agissant de concert, selon qu'ils sont ou non sympathiques. La sympathie ou l'antipathie qui peut exister entre le médium et les Esprits qui s'occupent de ces effets matériels explique pourquoi tous ne sont pas aptes à les provoquer.
Puisque le fluide vital, poussé en quelque sorte par l'Esprit, donne une vie factice et momentanée aux corps inertes, que le périsprit n'est autre chose que ce même fluide vital, il s'ensuit que lorsque l'Esprit est incarné, c'est lui qui donne la vie au corps, au moyen de son périsprit ; il y reste uni tant que l'organisation le permet ; quand il se retire, le corps meurt. Maintenant si, au lieu d'une table, on taille le bois en statue, et qu'on agisse sur cette statue comme sur une table, on aura une statue qui se remuera, qui frappera, qui répondra par ses mouvements et ses coups ; on aura, en un mot, une statue momentanément animée d'une vie artificielle. Quelle lumière cette théorie ne jette-t-elle pas sur une foule de phénomènes jusqu'alors inexpliqué ! que d'allégories et d'effets mystérieux n'explique-t-elle pas ! C'est toute une philosophie.
L'Esprit frappeur de Bergzabern
Deuxième article
Nous extrayons les passages suivants d'une nouvelle brochure allemande, publiée en 1853, par M. Blanck, rédacteur du journal de Bergzabern, sur l'Esprit frappeur dont nous avons parlé dans notre numéro du mois de mai. Les phénomènes extraordinaires qui y sont relatés, et dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, prouvent que nous n'avons rien à envier, sous ce rapport, à l'Amérique. On remarquera dans ce récit le soin minutieux avec lequel les faits ont été observés. Il serait à désirer qu'on apportât toujours, en pareil cas, la même attention et la même prudence. On sait aujourd'hui que les phénomènes de ce genre ne sont point le résultat d'un état pathologique, mais ils dénotent toujours chez ceux en qui ils se manifestent une excessive sensibilité facile à surexciter. L'état pathologique n'est point la cause efficiente, mais il peut être consécutif. La manie de l'expérimentation, dans les cas analogues, a plus d'une fois causé des accidents graves qui n'auraient point eu lieu si l'on eût laissé la nature à elle-même. On trouvera dans notre Instruction pratique sur les manifestations spirites, les conseils nécessaires à cet effet. Nous suivons M. Blanck dans son compte rendu.
« Les lecteurs de notre brochure intitulée les Esprits frappeurs ont vu que les manifestations de Philippine Senger ont un caractère énigmatique et extraordinaire. Nous avons raconté ces faits merveilleux depuis leur début jusqu'au moment où l'enfant fut conduite au médecin royal du canton. Maintenant nous allons examiner ce qui s'est passé depuis jusqu'à ce jour.
Lorsque l'enfant quitta la demeure du docteur Bentner pour entrer à la maison paternelle, le frappement et le grattement recommencèrent chez le père Senger ; jusqu'à cette heure, et même depuis la guérison complète de la jeune fille, les manifestations ont été plus marquées, et ont changé de nature . Dans ce mois de novembre (1852), l'Esprit commença à siffler ; ensuite on entendit un bruit comparable à celui de la roue d'une brouette tournant sur son axe sec et rouillé ; mais le plus extraordinaire de tout, c'est sans contredit le bouleversement des meubles dans la chambre de Philippine, désordre qui dura pendant quinze jours. Une courte description des lieux me paraît nécessaire. Cette chambre a environ 18 pieds de long sur 8 de large ; on y arrive par la chambre commune. La porte qui fait communiquer ces deux pièces s'ouvre à droite. Le lit de l'enfant était placé à droite ; au milieu une armoire, et dans le coin de gauche la table de travail de Senger, dans laquelle sont pratiquées deux cavités circulaires, fermées par des couvercles.
Le soir où commença le remue-ménage, madame Senger et sa fille aînée Francisque étaient assises dans la première chambre, près d'une table, et occupées à écosser des haricots ; tout à coup un petit rouet lancé de la chambre à coucher tomba près d'elles. Elles en furent d'autant plus effrayées qu'elles savaient que personne autre que Philippine, alors plongée dans le sommeil, ne se trouvait dans la chambre ; de plus, le rouet avait été lancé du côté gauche, tandis qu'il se trouvait sur le rayon d'un petit meuble placé à droite. S'il fût parti du lit, il aurait dû rencontrer la porte et s'y arrêter ; il demeurait donc évident que l'enfant n'était pour rien dans ce fait. Pendant que la famille Senger exprimait sa surprise sur cet événement, quelque chose tomba de la table sur le sol : c'était un morceau de drap qui, auparavant, trempait dans une cuvette pleine d'eau. A côté du rouet gisait aussi une tête de pipe, l'autre moitié était restée sur la table. Ce qui rendait la chose encore plus incompréhensible, c'est que la porte de l'armoire où était le rouet avant d'être lancé se trouvait fermée, que l'eau de la cuvette n'était point agitée, et qu'aucune goutte n'avait été répandue sur la table. Tout à coup l'enfant, toujours endormie, crie de son lit : Père, va-t'en, il jette ! Sortez ! il vous jetterait aussi. Ils obéirent à cette injonction ; à peine furent-ils dans la première chambre que la tête de pipe y fut lancée avec une grande force, sans pourtant qu'elle se brisât. Une règle dont Philippine se servait à l'école prit le même chemin. Le père, la mère et leur fille aînée se regardaient avec effroi, et, comme ils réfléchissaient au parti à prendre, un long rabot de Senger et un très gros morceau de bois furent lancés de son établi dans l'autre chambre. Sur la table de travail, les couvercles étaient à leur place, et malgré cela les objets qu'ils recouvraient avaient pareillement été jetés au loin. Le même soir, les oreillers du lit furent lancés sur une armoire et la couverture contre la porte.
Un autre jour, on avait mis aux pieds de l'enfant, sous la couverture, un fer à repasser du poids de six livres environ ; bientôt il fut jeté dans la première pièce ; la poignée en était enlevée, et on la retrouva sur une chaise de la chambre à coucher.
Nous fûmes témoins que des chaises placées à trois pieds du lit environ furent renversées, et des fenêtres ouvertes, bien qu'elles fussent fermées auparavant, et cela à peine nous avions tourné le dos pour rentrer dans la première pièce. Une autre fois, deux chaises furent transportées sur le lit, sans déranger la couverture. Le 7 octobre, on avait solidement fermé la fenêtre et tendu devant un drap blanc. Dès que nous eûmes quitté la chambre, on frappa à coups redoublés et avec tant de violence, que tout en fut ébranlé, et que des gens qui passaient dans la rue s'enfuirent épouvantés. On accourut dans la chambre : la fenêtre était ouverte, le drap jeté sur la petite armoire à côté, la couverture du lit et les oreillers par terre, les chaises culbutées, et l'enfant dans le lit, protégée par sa seule chemise. Pendant quatorze jours la femme Senger ne fut occupée qu'à réparer le lit.
Une fois on avait laissé un harmonica sur un siège : des sons se firent entendre ; étant entré précipitamment dans la chambre, on trouva, comme toujours, l'enfant tranquille dans son lit ; l'instrument était sur la chaise, mais ne vibrait plus. Un soir, le père Senger sortait de la chambre de sa fille quand il reçut dans le dos le coussin d'un siège. Une autre fois, c'est une paire de vieilles pantoufles, des souliers qui étaient sous le lit, des sabots, qui viennent à sa rencontre. Maintes fois aussi la chandelle allumée, placée sur la table de travail, fut soufflée. Les coups et le grattement alternaient avec cette démonstration du mobilier. Le lit semblait être mis en mouvement par une main invisible. Au commandement de : « Balancez le lit », ou « Bercez l'enfant », le lit allait et venait, en long et en large, avec bruit ; au commandement de : « Halte ! » il s'arrêtait. Nous pouvons affirmer, nous qui avons vu, que quatre hommes s'assirent sur le lit, et même s'y suspendirent, sans pouvoir arrêter le mouvement ; ils étaient soulevés avec le meuble. Au bout de quatorze jours le bouleversement du mobilier cessa, et à ces manifestations en succédèrent d'autres.
Le 26 octobre au soir, se trouvaient entre autres personnes, dans la chambre, MM. Louis Soëhnée, licencié en droit, le capitaine Simon, tous deux de Wissembourg, ainsi que M. Sievert, de Bergzabern. Philippine Senger était à ce moment plongée dans le sommeil magnétique . M. Sievert présenta à celle-ci un papier renfermant des cheveux, pour voir ce qu'elle en ferait. Elle ouvrit le papier, sans cependant mettre les cheveux à découvert, les appliqua sur ses paupières closes, puis les éloigna, comme pour les examiner à distance et dit : « Je voudrais bien savoir ce que contient ce papier... Ce sont des cheveux d'une dame que je ne connais pas... Si elle veut venir, qu'elle vienne... Je ne puis pas l'inviter, je ne la connais pas. » Aux questions que lui adressa M. Sievert, elle ne répondit pas ; mais ayant placé le papier dans le creux de sa main, qu'elle étendait et retournait, il y resta suspendu. Elle le plaça ensuite au bout de l'index et fit décrire à sa main pendant assez longtemps un demi-cercle, en disant : « Ne tombe pas », et le papier resta au bout du doigt ; puis, au commandement de : « Maintenant tombe », il se détacha sans qu'elle fît le moindre mouvement pour déterminer la chute. Soudain, se tournant du côté du mur, elle dit : « A présent, je veux t'attacher au mur » ; elle y appliqua le papier, qui y resta fixé environ 5 à 6 minutes, après quoi elle l'enleva. Un examen minutieux du papier et du mur n'y fit découvrir aucune cause d'adhérence. Nous croyons devoir faire remarquer que la chambre était parfaitement éclairée, ce qui nous permit de nous rendre un compte exact de toutes ces particularités.
Le lendemain soir on lui donna d'autres objets : des clefs, des pièces de monnaie, des porte-cigares, des montres, des anneaux d'or et d'argent ; et tous, sans exception, restaient suspendus à sa main. On a remarqué que l'argent y adhérait plus que les autres matières, car on eut de la peine à en enlever les pièces de monnaie, et cette opération lui causait de la douleur. Un des faits les plus curieux en ce genre est le suivant : Le samedi 11 novembre, un officier qui était présent lui donna son sabre avec le ceinturon, et le tout, qui pesait 4 livres, d'après constatation, resta suspendu au doigt médium en se balançant assez longtemps. Ce qui n'est pas moins singulier, c'est que tous les objets, quelle qu'en fût la matière, restaient également suspendus. Cette propriété magnétique se communiquait par le simple contact des mains aux personnes susceptibles de la transmission du fluide ; nous en avons eu plusieurs exemples.
Un capitaine, M. le chevalier de Zentner, en garnison à cette époque à Bergzabern, témoin de ces phénomènes, eut l'idée de mettre une boussole près de l'enfant, pour en observer les variations. Au premier essai, l'aiguille dévia de 15 degrés, mais aux suivants elle resta immobile, quoique l'enfant eût la boîte dans une main et la caressât de l'autre. Cette expérience nous a prouvé que ces phénomènes ne sauraient s'expliquer par l'action du fluide minéral, d'autant moins que l'attraction magnétique ne s'exerce pas sur tous les corps indifféremment.
D'habitude, lorsque la petite somnambule se disposait à commencer ses séances, elle appelait dans la chambre toutes les personnes qui se trouvaient là. Elle disait simplement : « Venez ! venez ! » ou bien « Donnez ! donnez ! » Souvent elle n'était tranquille que lorsque tout le monde, sans exception, était près de son lit. Elle demandait alors avec empressement et impatience un objet quelconque ; à peine le lui avait-on donné, qu'il s'attachait à ses doigts. Il arrivait fréquemment que dix, douze personnes et plus étaient présentes, et que chacune d'elles lui remettait plusieurs objets. Pendant la séance elle ne souffrait pas qu'on lui en reprît aucun ; elle paraissait surtout tenir aux montres ; elle les ouvrait avec une grande adresse, examinait le mouvement, les refermait, puis les plaçait près d'elle pour examiner autre chose. A là fin, elle rendait à chacun ce qu'on lui avait confié ; elle examinait les objets les yeux fermés, et jamais ne se trompait de propriétaire. Si quelqu'un tendait la main pour prendre ce qui ne lui appartenait pas, elle le repoussait. Comment expliquer cette distribution multiple à un si grand nombre de personnes sans erreur ? On essayerait en vain de le faire soi-même les yeux ouverts. La séance terminée et les étrangers partis, les coups et le grattement, momentanément interrompus, recommençaient. Il faut ajouter que l'enfant ne voulait pas que personne se tînt au pied de son lit près de l'armoire, ce qui laissait entre les deux meubles un espace d'environ un pied. Si quelqu'un s'y mettait, elle le renvoyait du geste. S'y refusait-on, elle montrait une grande inquiétude et ordonnait par des gestes impérieux de quitter la place. Une fois elle engagea les assistants à ne jamais se tenir à l'endroit défendu, parce qu'elle ne voulait pas, dit-elle, qu'il arrivât malheur à quelqu'un. Cet avertissement était si positif, que nul à l'avenir ne l'oublia.
A quelque temps de là, au frappement et au grattement se joignit un bourdonnement que l'on peut comparer au son produit par une grosse corde de basse ; un certain sifflement se mêlait à ce bourdonnement. Quelqu'un demandait-il une marche ou une danse, son désir était satisfait : le musicien invisible se montrait fort complaisant. A l'aide du grattement, il appelle nominativement les gens de la maison ou les étrangers présents ; ceux-ci comprennent facilement à qui il s'adresse. A l'appel par le grattement, la personne désignée répond oui, pour donner à entendre qu'elle sait qu'il s'agit d'elle : alors il exécute à son intention un morceau de musique qui donne parfois lieu à des scènes plaisantes. Si une autre personne que celle appelée répondait oui, le gratteur faisait comprendre par un non exprimé à sa manière qu'il n'avait rien à lui dire pour le moment. C'est le soir du 10 novembre que ces faits se sont produits pour la première fois, et ils ont continué à se manifester jusqu'à ce jour.
Voici maintenant comment l'Esprit frappeur s'y prenait pour désigner les personnes. Depuis plusieurs nuits, on avait remarqué qu'aux diverses invitations de faire telle ou telle chose il répondait par un coup sec ou par un grattement prolongé. Aussitôt que le coup sec était donné, le frappeur commençait à exécuter ce qu'on désirait de lui ; quand, au contraire, il grattait, il ne satisfaisait pas à la demande. Un médecin eut alors l'idée de prendre pour un oui le premier bruit, et le second pour un non, et depuis lors cette interprétation a toujours été confirmée. On remarqua aussi que par une série de grattements plus ou moins forts l'Esprit exigeait certaines choses des personnes présentes. A force d'attention, et en remarquant la manière dont le bruit se produisait, on put comprendre l'intention du frappeur. Ainsi, par exemple, le père Senger a raconté que le matin, au point du jour, il entendait des bruits modulés d'une certaine façon ; sans y attacher d'abord aucun sens, il remarqua qu'ils ne cessaient que lorsqu'il était hors du lit, d'où il comprit qu'ils signifiaient : « Lève-toi. » C'est ainsi que peu à peu on se familiarisa avec ce langage, et qu'à certains signes les personnes désignées purent se reconnaître.
Arriva l'anniversaire du jour où l'Esprit frappeur s'était manifesté pour la première fois ; des changements nombreux s'opérèrent dans l'état de Philippine Senger. Les coups, le grattement et le bourdonnement continuèrent, mais à toutes ces manifestations se joignit un cri particulier, qui ressemblait tantôt à celui d'une oie, tantôt à celui d'un perroquet ou de tout autre gros oiseau ; en même temps on entendit une sorte de picotement contre le mur, semblable au bruit que ferait un oiseau en becquetant. A cette époque, Philippine Senger parlait beaucoup pendant son sommeil, et paraissait surtout préoccupée d'un certain animal, qui ressemblait à un perroquet, se tenant au pied du lit, criant et donnant des coups de bec contre le mur. Sur le désir d'entendre crier le perroquet, celui-ci jetait des cris perçants. On posa diverses questions auxquelles il fut répondu par des cris du même genre ; plusieurs personnes lui commandèrent de dire : Kakatoès, et l'on entendit très distinctement le mot Kakatoès comme s'il eût été prononcé par l'oiseau lui-même. Nous passerons sous silence les faits les moins intéressants, et nous nous bornerons à rapporter ce qu'il y eut de plus remarquable sous le rapport des changements survenus dans l'état corporel de la jeune fille.
Quelque temps avant Noël, les manifestations se renouvelèrent avec plus d'énergie ; les coups et le grattement devinrent plus violents et durèrent plus longtemps. Philippine, plus agitée que de coutume, demandait souvent à ne plus coucher dans son lit, mais dans celui de ses parents ; elle se roulait dans le sien en criant : « Je ne peux plus rester ici ; je vais étouffer : ils vont me loger dans le mur ; au secours ! » Et son calme ne revenait que lorsqu'on l'avait transportée dans l'autre lit. A peine s'y trouvait-elle, que des coups très forts se faisaient entendre d'en haut ; ils semblaient partir du grenier, comme si un charpentier eût frappé sur les poutres ; ils étaient même quelquefois si vigoureux, que la maison en était ébranlée, que les fenêtres vibraient, et que les personnes présentes sentaient le sol trembler sous leurs pieds ; des coups semblables étaient également frappés contre le mur, près du lit. Aux questions posées, les mêmes coups répondaient comme d'habitude, alternant toujours avec le grattement. Les faits suivants, non moins curieux, se sont maintes fois reproduits.
Lorsque tout bruit avait cessé et que la jeune fille reposait tranquillement dans son petit lit, on la vit souvent se prosterner tout à coup et joindre les mains tout en ayant les yeux fermés ; puis elle tournait la tête de tous côtés, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme si quelque chose d'extraordinaire eût attiré son attention. Un sourire aimable courait alors sur ses lèvres ; on eût dit qu'elle s'adressait à quelqu'un ; elle tendait les mains, et à ce geste on comprenait qu'elle serrait celles de quelques amis ou connaissances. On la vit aussi, après de semblables scènes, reprendre sa première attitude suppliante, joindre de nouveau les mains, courber la tête jusqu'à toucher la couverture, puis se redresser et verser des larmes. Elle soupirait alors et paraissait prier avec une grande ferveur. Dans ces moments, sa figure était transformée ; elle était pâle et avait l'expression d'une femme de 24 à 25 ans. Cet état durait souvent plus d'une demi-heure, état pendant lequel elle ne prononça que des ah ! ah ! Les coups, le grattement, le bourdonnement et les cris cessaient jusqu'au moment du réveil ; alors le frappeur se faisait entendre de nouveau, cherchant l'exécution d'airs gais propres à dissiper l'impression pénible produite sur l'assistance. Au réveil, l'enfant était très abattue ; elle pouvait à peine lever les bras, et les objets qu'on lui présentait ne restaient plus suspendus à ses doigts.
Curieux de connaître ce qu'elle avait éprouvé, on l'interrogea plusieurs fois. Ce n'est que sur des instances réitérées quelle se décida à dire qu'elle avait vu conduire et crucifier le Christ sur le Golgotha ; que la douleur des saintes femmes prosternées au pied de la croix et le crucifiement avaient produit sur elle une impression qu'elle ne pouvait rendre. Elle avait vu aussi une foule de femmes et de jeunes vierges en robes noires, et des jeunes gens en longues robes blanches parcourir processionnellement les rues d'une belle ville, et enfin elle s'était trouvée transportée dans une vaste église, où elle avait assisté à un service funèbre.
En peu de temps l'état de Philippine Senger changea de façon à donner des inquiétudes sur sa santé, car à l'état de veille elle divaguait et rêvait tout haut ; elle ne reconnaissait ni son père, ni sa mère, ni sa soeur, ni aucune autre personne, et cet état vint encore s'aggraver d'une surdité complète qui persista pendant quinze jours. Nous ne pouvons passer sous silence ce qui eut lieu durant ce laps de temps.
La surdité de Philippine se manifesta de midi à trois heures, et elle-même déclara quelle resterait sourde pendant un certain temps et qu'elle tomberait malade. Ce qu'il y a de singulier, c'est que parfois elle recouvrait l'ouïe pendant une demi-heure, ce dont elle se montrait heureuse. Elle prédisait elle-même le moment où la surdité devait la prendre et la quitter. Une fois, entre autres, elle annonça que le soir, à huit heures et demie, elle entendrait clairement pendant une demi-heure ; en effet, à l'heure dite, l'ouïe était revenue, et cela dura jusqu'à neuf heures.
Pendant sa surdité ses traits étaient changés ; son visage prenait une expression de stupidité qu'il perdait aussitôt qu'elle était rentrée dans son état normal. Rien alors ne faisait impression sur elle ; elle se tenait assise, regardant les personnes présentes d'un oeil fixe et sans les reconnaître. On ne pouvait se faire comprendre que par des signes auxquels le plus souvent elle ne répondait pas, se bornant à fixer les yeux sur celui qui lui adressait la parole. Une fois elle saisit tout à coup par le bras une des personnes présentes et lui dit en la poussant : Qui es-tu donc ? Dans cette situation, elle restait quelquefois plus d'une heure et demie immobile sur son lit. Ses yeux étaient à demi ouverts et arrêtés sur un point quelconque ; de temps à autre on les voyait se tourner à droite et à gauche, puis revenir au même endroit. Toute sensibilité paraissait alors émoussée en elle ; son pouls battait à peine, et lorsqu'on lui plaçait une lumière devant les yeux, elle ne faisait aucun mouvement : on l'eût dit morte.
Il arriva pendant sa surdité qu'un soir, étant couchée, elle demanda une ardoise et de la craie, puis elle écrivit : « A onze heures je dirai quelque chose, mais j'exige qu'on se tienne tranquille et silencieux. » Après ces mots elle ajouta cinq signes qui ressemblaient à de l'écriture latine, mais qu'aucun des assistants ne put déchiffrer. On écrivit sur l'ardoise qu'on ne comprenait pas ces signes. En réponse à cette observation, elle écrivit : « N'est-ce pas que vous ne pouvez pas lire ! » Et plus bas : « Ce n'est pas de l'allemand, c'est une langue étrangère. » Ensuite ayant retourné l'ardoise, elle écrivit sur l'autre côté : « Francisque (sa soeur aînée) s'assiéra à cette table et écrira ce que je lui dicterai. » Elle accompagna ces mots de cinq signes semblables aux premiers, et rendit l'ardoise. Remarquant que ces signes n'étaient pas encore compris, elle redemanda l'ardoise et ajouta : « Ce sont des ordres particuliers. »
Un peu avant onze heures, elle dit : « Tenez-vous tranquilles, que tout le monde s'assoie et prête attention ! » et au coup de onze heures, elle se renversa sur son lit et tomba dans son sommeil magnétique ordinaire. Quelques instants après elle se mit à parler, ce qui dura sans discontinuer pendant une demi-heure. Entre autres choses, elle déclara que dans le courant de l'année il se produirait des faits que personne ne pourrait comprendre, et que toutes les tentatives faites pour les expliquer resteraient infructueuses.
Pendant la surdité de la jeune Senger, le bouleversement du mobilier, l'ouverture inexpliquée des fenêtres, l'extinction des lumières placées sur la table de travail, se renouvelèrent plusieurs fois. Il arriva un soir que deux bonnets accrochés à un portemanteau de la chambre à coucher furent lancés sur la table de l'autre chambre, et renversèrent une tasse pleine de lait, qui se répandit à terre. Les coups frappés contre le lit étaient si violents, que ce meuble en était déplacé ; quelquefois même il était dérangé avec fracas sans que les coups se fissent entendre.
Comme il y avait encore des gens incrédules, ou qui attribuaient ces singularités à un jeu de l'enfant, qui, selon eux, frappait ou grattait avec ses pieds ou ses mains, bien que les faits eussent été constatés par plus de cent témoins, et qu'il fût avéré que la jeune fille avait les bras étendus sur la couverture pendant que les bruits se produisaient, le capitaine Zentner imagina un moyen de les convaincre. Il fit apporter de la caserne deux couvertures très épaisses qu'on mit l'une sur l'autre, et dont on enveloppa les matelas et les draps de lit ; elles étaient à longs poils, de telle sorte qu'il était impossible d'y produire le moindre bruit par le frottement. Philippine, vêtue d'une simple chemise et d'une camisole de nuit, fut mise sur ces couvertures ; à peine placée, le grattement et les coups eurent lieu comme auparavant, tantôt contre le bois du lit, tantôt contre l'armoire voisine, selon le désir qui était exprimé.
Il arrive souvent que, lorsque quelqu'un fredonne ou siffle un air quelconque, le frappeur l'accompagne, et les sons que l'on perçoit semblent provenir de deux, trois ou quatre instruments : on entend gratter, frapper, siffler et gronder en même temps, suivant le rythme de l'air chanté. Souvent aussi le frappeur demande à l'un des assistants de chanter une chanson ; il le désigne par le procédé que nous connaissons, et, quand celui-ci a compris que c'est à lui que l'Esprit s'adresse, il lui demande à son tour s'il doit chanter tel ou tel air ; il lui est répondu par oui ou par non. L'air indiqué étant chanté, un accompagnement de bourdonnements et de sifflements se fait entendre parfaitement en mesure. Après un air joyeux, l'Esprit demandait souvent l'air : Grand Dieu, nous te louons, ou la chanson de Napoléon I°. Si on lui disait de jouer tout seul cette dernière chanson ou toute autre, il la faisait entendre depuis le commencement jusqu'à la fin.
Les choses allèrent ainsi dans la maison de Senger, soit le jour, soit la nuit, pendant le sommeil ou dans l'état de veille de l'enfant, jusqu'au 4 mars 1853, époque à laquelle les manifestations entrèrent dans une autre phase. Ce jour fut marqué par un fait plus extraordinaire encore que les précédents. »
(La suite au prochain numéro.)
Remarque. - Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré sans doute de l'étendue que nous avons donnée à ces curieux détails, et nous pensons qu'ils en liront la suite avec non moins d'intérêt. Nous ferons remarquer que ces faits ne nous viennent pas des contrées transatlantiques, dont la distance est un grand argument pour certains sceptiques quand même ; ils ne viennent même pas d'outre-Rhin, car c'est sur nos frontières qu'ils se sont passés, et presque sous nos yeux, puisqu'ils ont à peine six ans de date.
Philippine Senger était, comme on le voit, un médium naturel très complexe ; outre l'influence qu'elle exerçait sur les phénomènes bien connus des bruits et des mouvements, elle était somnambule extatique. Elle conversait avec des êtres incorporels qu'elle voyait ; elle voyait en même temps les assistants, et leur adressait la parole, mais ne leur répondait pas toujours, ce qui prouve qu'à certains moments elle était isolée. Pour ceux qui connaissent les effets de l'émancipation de l'âme, les visions que nous avons rapportées n'ont rien qui ne puisse aisément s'expliquer ; il est probable que, dans ces moments d'extase, l'Esprit de l'enfant se trouvait transporté dans quelque contrée lointaine, où il assistait, peut-être en souvenir, à une cérémonie religieuse. On peut s'étonner de la mémoire qu'il en gardait au réveil, mais ce fait n'est point insolite ; du reste, on peut remarquer que le souvenir était confus, et qu'il fallait insister beaucoup pour le provoquer.
Si l'on observe attentivement ce qui se passait pendant la surdité, on y reconnaîtra sans peine un état cataleptique. Puisque cette surdité n'était que temporaire, il est évident qu'elle ne tenait point à l'altération des organes de l'ouïe. Il en est de même de l'oblitération momentanée des facultés mentales, oblitération qui n'avait rien de pathologique, puisque, à un instant donné, tout rentrait dans l'état normal. Cette sorte de stupidité apparente tenait à un dégagement plus complet de l'âme, dont les excursions se faisaient avec plus de liberté, et ne laissaient aux sens que la vie organique. Qu'on juge donc de l'effet désastreux qu'eût pu produire un traitement thérapeutique en pareille circonstance ! Des phénomènes du même genre peuvent se produire à chaque instant ; nous ne saurions, dans ce cas, recommander trop de circonspection ; une imprudence peut compromettre la santé et même la vie.
La Paresse
Dissertation morale dictée par saint Louis à Mademoiselle Ermance Dufaux.
5 mai 1858.
I
Un homme sortit de grand matin et s'en alla sur la place publique pour louer des ouvriers. Or, il y vit deux hommes du peuple qui étaient assis, les bras croisés. Il vint à l'un d'eux et l'aborda en lui disant : « Que fais-tu là ? » et celui-ci ayant répondu : « Je n'ai point d'ouvrage, » celui qui cherchait des ouvriers lui dit : « Prends ta bêche, et va-t'en dans mon champ, sur le versant de la colline où souffle le vent du sud ; tu couperas la bruyère, et tu remueras le sol jusqu'à ce que la nuit soit venue ; la tâche est rude, mais tu auras un bon salaire. » Et l'homme du peuple chargea sa bêche sur son épaule en le remerciant dans son coeur.
L'autre ouvrier ayant entendu cela, se leva de sa place et s'approcha en disant : « Maître, laissez-moi aussi aller travailler à votre champ ; » et le maître leur ayant dit à tous les deux de le suivre, marcha le premier pour leur montrer le chemin. Puis, lorsqu'ils furent arrivés sur le penchant de la colline, il divisa l'ouvrage en deux parts et s'en alla.
Dès qu'il fut parti, le dernier des ouvriers qu'il avait engagés mit premièrement le feu aux bruyères du lot qui lui était échu en partage, et il laboura la terre avec le fer de sa bêche. La sueur ruisselait de son front sous l'ardeur du soleil. L'autre l'imita d'abord en murmurant, mais il se lassa bientôt de son travail, et, fichant sa bêche dans le sol, il s'assit auprès, regardant faire son compagnon.
Or, le maître du champ vint vers le soir, et examina l'ouvrage qui était fait, et ayant appelé à lui l'ouvrier diligent, il le complimenta en lui disant : « Tu as bien travaillé ; voici ton salaire, » et lui donna une pièce d'argent en le congédiant. L'autre ouvrier s'approcha aussi et réclama le prix de sa journée ; mais le maître lui dit : « Méchant ouvrier, mon pain n'apaisera pas ta faim, car tu as laissé en friche la partie de mon champ que je t'avais confiée ; il n'est pas juste que celui qui n'a rien fait soit récompensé comme celui qui a bien travaillé. » Et il le renvoya sans lui rien donner.
II
Je vous le dis, la force n'a pas été donnée à l'homme et l'intelligence à son esprit pour qu'il consume ses jours dans l'oisiveté, mais pour qu'il soit utile à ses semblables. Or, celui-là dont les mains sont inoccupées et l'esprit oisif sera puni, et il devra recommencer sa tâche.
Je vous le dis en vérité, sa vie sera jetée de côté comme une chose qui n'est bonne à rien lorsque son temps sera accompli ; comprenez ceci par une comparaison. Lequel d'entre vous, s'il a dans son verger un arbre qui ne produit point de fruits, ne dit à son serviteur : « Coupez cet arbre et jetez-le au feu, car ses branches sont stériles ? » Or, de même que cet arbre sera coupé pour sa stérilité, la vie du paresseux sera mise au rebut, parce qu'elle aura été stérile en bonnes oeuvres.
Entretiens familiers d'outre-tombe
M. Morisson, monomane
Un journal anglais donnait, au mois de mars dernier, la notice suivante sur M. Morisson, qui vient de mourir en Angleterre laissant une fortune de cent millions de Francs. Il était, dit ce journal, pendant les deux dernières années de sa vie, en proie à une singulière monomanie. Il s'imaginait qu'il était réduit à une pauvreté extrême et devait gagner son pain quotidien par un travail manuel. Sa famille et ses amis avaient reconnu qu'il était inutile de chercher à le détromper ; il était pauvre, il n'avait pas un shilling, il lui fallait travailler pour vivre : c'était sa conviction. On lui mettait donc une bêche en main chaque matin, et on l'envoyait travailler dans ses jardins. On retournait bientôt le chercher, sa tâche était censée finie ; on lui payait alors un modeste salaire pour son travail, et il était content ; son esprit était tranquillisé, sa manie satisfaite. Il eût été le plus malheureux des hommes si on eût cherché à le contrarier.
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de Morisson, qui vient de mourir en Angleterre en laissant une fortune considérable, de se communiquer à nous. - R. Il est là.
2. Vous rappelez-vous l'état dans lequel vous étiez pendant les deux dernières années de votre existence corporelle ? - R. Il est toujours le même.
3. Après votre mort, votre Esprit s'est-il ressenti de l'aberration de vos facultés pendant votre vie ? - R. Oui. - Saint Louis complète la réponse en disant spontanément : L'Esprit dégagé du corps se ressent quelque temps de la compression de ses liens.
4. Ainsi, une fois mort, votre Esprit n'a donc pas immédiatement recouvré la plénitude de ses facultés ? - R. Non.
5. Où êtes-vous maintenant ? - R. Derrière Ermance.
6. Etes-vous heureux ou malheureux ? - R. Il me manque quelque chose... Je ne sais quoi... Je cherche... Oui, je souffre.
7. Pourquoi souffrez-vous ? - R. Il souffre du bien qu'il n'a pas fait. (Saint Louis.)
8. D'où vous venait cette manie de vous croire pauvre avec une aussi grande fortune ? - R. Je l'étais ; le vrai riche est celui qui n'a pas de besoins.
9. D'où vous venait surtout cette idée qu'il vous fallait travailler pour vivre ? - R. J'étais fou ; je le suis encore.
10. D'où vous était venue cette folie ? - R. Qu'importe ! j'avais choisi cette expiation.
11. Quelle était la source de votre fortune ? - R. Que t'importe ?
12. Cependant l'invention que vous avez faite n'avait-elle pas pour but de soulager l'humanité ? - R. Et de m'enrichir.
13. Quel usage faisiez-vous de votre fortune quand vous jouissiez de toute votre raison ? - R. Rien ; je le crois : j'en jouissais.
14. Pourquoi Dieu vous avait-il accordé la fortune, puisque vous ne deviez pas en faire un usage utile pour les autres ? - R. J'avais choisi l'épreuve.
15. Celui qui jouit d'une fortune acquise par son travail n'est-il pas plus excusable d'y tenir que celui qui est né au sein de l'opulence et n'a jamais connu le besoin ? - R. Moins. - Saint Louis ajoute : Celui-là connaît la douleur qu'il ne soulage pas.
16. Vous rappelez-vous l'existence qui a précédé celle que vous venez de quitter ? - R. Oui.
17. Qu'étiez-vous alors ? - R. Un ouvrier.
18. Vous nous avez dit que vous êtes malheureux ; voyez-vous un terme à votre souffrance ? - R. Non. - Saint Louis ajoute : Il est trop tôt.
19. De qui cela dépend-il ? - R. De moi. Celui qui est là me l'a dit.
20. Connaissez-vous celui qui est là ? - R. Vous le nommez Louis.
21. Savez-vous ce qu'il a été en France dans le XIII° siècle ? - R. Non... Je le connais par vous... Merci, pour ce qu'il m'a appris.
22. Croyez-vous à une nouvelle existence corporelle ? - R. Oui.
23. Si vous devez renaître à la vie corporelle, de qui dépendre la position sociale que vous aurez ? - R. De moi, je crois. J'ai tant de fois choisi que cela ne peut dépendre que de moi.
Remarque. - Ces mots : J'ai tant de fois choisi, sont caractéristiques. Son état actuel prouve que, malgré ses nombreuses existences, il a peu progressé, et que c'est toujours à recommencer pour lui.
24. Quelle position sociale choisiriez-vous si vous pouviez recommencer ? - R. Basse ; on marche plus sûrement ; on n'est chargé que de soi.
25. (A Saint Louis.) N'y a-t-il pas un sentiment d'égoïsme dans le choix d'une position inférieure où l'on ne doit être chargé que de soi ? - R. Nulle part on n'est chargé que de soi ; l'homme répond de ceux qui l'entourent, non seulement des âmes dont l'éducation lui est confiée, mais même encore des autres : l'exemple fait tout le mal.
26. (A Morisson.) Nous vous remercions d'avoir bien voulu répondre à nos questions, et nous prions Dieu de vous donner la force de supporter de nouvelles épreuves. - R. Vous m'avez soulagé ; j'ai appris.
Remarque. - On reconnaît aisément dans les réponses ci-dessus l'état moral de cet Esprit ; elles sont brèves, et, quand elles ne sont pas monosyllabiques, elles ont quelque chose de sombre et de vague : un fou mélancolique ne parlerait pas autrement. Cette persistance de l'aberration des idées après la mort est un fait remarquable, mais qui n'est pas constant, ou qui présente quelquefois un tout autre caractère. Nous aurons occasion d'en citer plusieurs exemples, ayant été à même d'étudier les différents genres de folie.
Le Suicidé de la Samaritaine
Les journaux ont dernièrement rapporté le fait suivant : « Hier (7 avril 1858) vers les sept heures du soir, un homme d'une cinquantaine d'années, et vêtu convenablement, se présenta dans l'établissement de la Samaritaine et se fit préparer un bain. Le garçon de service s'étonnant, après un intervalle de deux heures, que cet individu n'appelât pas, se décida à entrer dans son cabinet pour voir s'il n'était pas indisposé. Il fut alors témoin d'un hideux spectacle : ce malheureux s'était coupé la gorge avec un rasoir, et tout son sang s'était mêlé à l'eau de la baignoire. L'identité n'ayant pu être établie, on a transporté le cadavre à la Morgue. »
Nous avons pensé que nous pourrions puiser un enseignement utile à notre instruction dans un entretien avec l'Esprit de cet homme. Nous l'avons donc évoqué le 13 avril, par conséquent six jours seulement après sa mort.
1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'Esprit de l'individu qui s'est suicidé le 7 avril 1858, dans les bains de la Samaritaine, de se communiquer à nous. - R. Attends... (Après quelques secondes :) Il est là.
Remarque. - Pour comprendre cette réponse, il faut savoir qu'il y a généralement, dans toutes les réunions régulières, un Esprit familier : celui du médium ou de la famille, qui est toujours présent sans qu'on l'appelle. C'est lui qui fait venir ceux qu'on évoque, et, selon qu'il est plus ou moins élevé, sert lui-même de messager ou donne des ordres aux Esprits qui lui sont inférieurs. Lorsque nos réunions ont pour interprète Mlle Ermance Dufaux, c'est toujours l'Esprit de saint Louis qui veut bien y assister d'office ; c'est lui qui a fait la réponse ci-dessus.
2. Où êtes-vous maintenant ? - R. Je ne sais... Dites-le-moi, où je suis.
3. Vous êtes rue de Valois (Palais-Royal), n° 35, dans une assemblée de personnes qui s'occupent d'études spirites, et qui sont bienveillantes pour vous. - R. Dites-moi si je vis... J'étouffe dans le cercueil.
4. Qui vous a engagé à venir à nous ? - R. Je me suis senti soulagé.
5. Quel est le motif qui vous a porté à vous suicider ? - R. Suis-je mort ?... Non pas... J'habite mon corps... Vous ne savez pas combien je souffre !... J'étouffe !... Qu'une main compatissante essaye de m'achever !
Remarque. Son âme, quoique séparée du corps, est encore complètement plongée dans ce que l'on pourrait appeler le tourbillon de la matière corporelle ; les idées terrestres sont encore vivaces ; il ne croit pas être mort.
6. Pourquoi n'avez-vous laissé aucune trace qui pût vous faire reconnaître ? - R. Je suis abandonné ; j'ai fui la souffrance pour trouver la torture.
7. Avez-vous maintenant les mêmes motifs de rester inconnu ? - R. Oui ; ne mettez pas un fer rouge dans la blessure qui saigne.
8. Voudriez-vous nous dire votre nom, votre âge, votre profession, votre domicile ? - R. Non... A tout : non...
9. Aviez-vous une famille, une femme, des enfants ? - R. J'étais abandonné ; nul être ne m'aimait.
10. Qu'aviez-vous fait pour n'être aimé de personne ? - R. Combien le sont comme moi !... Un homme peut être abandonné au milieu de sa famille, quand aucun coeur ne l'aime.
11. Au moment d'accomplir votre suicide, n'avez-vous éprouvé aucune hésitation ? - R. J'avais soif de la mort... j'attendais le repos.
12. Comment la pensée de l'avenir ne vous a-t-elle pas fait renoncer à votre projet ? - R. Je n'y croyais plus ; j'étais sans espérance. L'avenir, c'est l'espoir.
13. Quelles réflexions avez-vous faites au moment où vous avez senti la vie s'éteindre en vous ? - R. Je n'ai pas réfléchi ; j'ai senti... Mais ma vie n'est pas éteinte... mon âme est liée à mon corps... je ne suis pas mort, cependant je sens les vers qui me rongent.
14. Quel sentiment avez-vous éprouvé au moment où la mort a été complète ? - R. L'est-elle ?
15. Le moment où la vie s'éteignait en vous a-t-il été douloureux ? - R. Moins douloureux qu'après. Le corps seul a souffert. - Saint Louis continue : L'Esprit se déchargeait d'un fardeau qui l'accablait ; il ressentait la volupté de la douleur. (A Saint Louis.) Cet état est-il toujours la suite du suicide ? - R. Oui ; l'Esprit du suicidé est lié à son corps jusqu'au terme de sa vie. La mort naturelle est l'affaiblissement de la vie : le suicide la brise tout entière.
16. Cet état est-il le même dans toute mort accidentelle indépendante de la volonté, et qui abrège la durée naturelle de la vie ? - R. Non. Qu'entendez-vous par le suicide ? L'Esprit n'est coupable que de ses oeuvres.
Remarque. Nous avions préparé une série de questions que nous nous proposions d'adresser à l'Esprit de cet homme sur sa nouvelle existence ; en présence de ses réponses, elles devenaient sans objet ; il était évident pour nous qu'il n'avait nulle conscience de sa situation ; sa souffrance est la seule chose qu'il ait pu nous dépeindre.
Ce doute de la mort est très ordinaire chez les personnes décédées depuis peu, et surtout chez celles qui, pendant leur vie, n'ont pas élevé leur âme au-dessus de la matière. C'est un phénomène bizarre au premier abord, mais qui s'explique très naturellement. Si à un individu mis en somnambulisme pour la première fois on demande s'il dort, il répond presque toujours non, et sa réponse est logique : c'est l'interrogateur qui pose mal la question en se servant d'un terme impropre. L'idée de sommeil, dans notre langue usuelle, est liée à celle de la suspension de toutes nos facultés sensitives ; or, le somnambule, qui pense et qui voit, qui a conscience de sa liberté morale, ne croit pas dormir, et en effet il ne dort pas, dans l'acception vulgaire du mot. C'est pourquoi il répond non jusqu'à ce qu'il soit familiarisé avec cette nouvelle manière d'entendre la chose. Il en est de même chez l'homme qui vient de mourir ; pour lui la mort c'était le néant ; or, comme le somnambule, il voit, il sent, il parle ; donc pour lui il n'est pas mort, et il le dit jusqu'à ce qu'il ait acquis l'intuition de son nouvel état.
Confessions de Louis XI
Extrait de la vie de Louis XI, dictée par lui-même à Mademoiselle Ermance Dufaux.
Voir les numéros de mars et mai 1858.
Empoisonnement du duc de Guyenne
(...) Je m'occupai ensuite de la Guyenne. Odet d'Aidies, seigneur de Lescun, qui s'était brouillé avec moi, faisait faire les préparatifs de la guerre avec une merveilleuse activité. Ce n'était qu'avec peine qu'il entretenait l'ardeur belliqueuse de mon frère (le duc de Guyenne). Il avait à combattre un redoutable adversaire dans l'esprit de mon frère ; C'était madame de Thouars, la maîtresse de Charles (le duc de Guyenne).
Cette femme ne cherchait qu'à profiter de l'empire qu'elle avait sur le jeune duc pour le détourner de la guerre, n'ignorant pas qu'elle avait pour objet le mariage de son amant. Ses ennemis secrets avaient affecté de louer en sa présence la beauté et les brillantes qualités de la fiancée : c'en fut assez pour lui persuader que sa disgrâce était certaine si cette princesse épousait le duc de Guyenne. Certaine de la passion de mon frère, elle eut recours aux larmes, aux prières et à toutes les extravagances d'une femme perdue en pareil cas. Le faible Charles céda et fit part à Lescun de ses nouvelles résolutions. Celui-ci prévint aussitôt le duc de Bretagne et les intéressés : ils s'alarmèrent et firent des représentations à mon frère, mais elles ne firent que replonger celui-ci dans ses irrésolutions.
Cependant la favorite parvint, non sans peine, à le dissuader de nouveau de la guerre et du mariage ; dès lors, sa mort fut résolue par tous les princes. De crainte que mon frère ne l'attribuât à Lescun, dont il connaissait l'antipathie pour madame de Thouars, ils se décidèrent à gagner Jean Faure Duversois, moine bénédictin, confesseur de mon frère et abbé de Saint-Jean d'Angély.
Cet homme était un des partisans les plus enthousiastes de madame de Thouars, et personne n'ignorait la haine qu'il portait à Lescun, dont il enviait l'influence politique. Il n'était pas probable que mon frère lui attribuât jamais la mort de sa maîtresse, ce prêtre étant l'un des favoris en lesquels il avait le plus de confiance. Ce n'était que la soif des grandeurs qui l'attachait à la favorite, aussi se laissa-t-il corrompre sans peine.
Depuis longtemps j'avais tenté de séduire l'abbé ; il avait toujours repoussé mes offres, de manière, toutefois, à me laisser l'espérance de parvenir à ce but.
Il vit facilement dans quelle position il se mettait en rendant aux princes le service qu'ils attendaient de lui ; il savait qu'il n'en coûtait pas aux grands pour se débarrasser d'un complice. D'un autre côté, il connaissait l'inconstance de mon frère et craignait d'en être victime.
Pour concilier sa sûreté avec ses intérêts, il se détermina à sacrifier son jeune maître. En prenant ce parti, il avait autant de chance de succès que de non-réussite. Pour les princes, la mort du jeune duc de Guyenne devait être le résultat d'une méprise ou d'un incident imprévu. La mort de la favorite, quand même on eût pu l'amputer au duc de Bretagne et à ses coïntéressés, eût passé inaperçue, pour ainsi dire, puisque personne n'eût pu découvrir les motifs qui lui donnaient une importance réelle sous le point de vue politique.
En admettant qu'on pût les accuser de celle de mon frère, ils se trouvaient dans les plus grands périls, car il eût été de mon devoir de les châtier rigoureusement ; ils savaient que ce n'était pas le bon vouloir qui me manquait, et dans ce cas les peuples se fussent tournés contre eux ; et le duc de Bourgogne lui-même, étranger à ce qui se tramait en Guyenne, se fût vu forcé de s'allier à moi, sous peine de se voir accuser de complicité. Même dans cette dernière hypothèse tout eût réussi à mon gré ; j'eusse pu faire déclarer Charles le Téméraire criminel de lèse-majesté et le faire condamner à mort par le Parlement, comme meurtrier de mon frère. Ces sortes de condamnations, faites par ce corps élevé, avaient toujours de grands résultats, surtout lorsqu'elles étaient d'une légitimité incontestable.
On voit sans peine quel intérêt les princes eussent eu à ménager l'abbé ; mais, en revanche, rien n'était plus facile que de s'en défaire secrètement.
Avec moi l'abbé de Saint-Jean avait encore plus de chances d'impunité. Le service qu'il me rendait était de la dernière importance pour moi, surtout en ce moment : la ligue formidable qui se formait, et dont le duc de Guyenne était le centre, devait immanquablement me perdre ; la mort de mon frère était le seul moyen de la détruire et, par conséquent, de me sauver. Il ambitionnait la faveur de Tristan l'Hermite, et pensait qu'il parviendrait par là à s'élever au-dessus de lui, ou tout au moins à partager mes bonnes grâces et ma confiance avec lui. D'ailleurs les princes avaient eu l'imprudence de lui laisser en mains des preuves incontestables de leur culpabilité : c'étaient différents écrits ; comme ils étaient naturellement conçus en termes fort vagues, il n'était pas difficile de substituer la personne de mon frère à celle de sa favorite, qui n'était désignée qu'en termes sous-entendus. En me livrant ces pièces, il détournait de dessus moi toute espèce de doute sur mon innocence ; il se délivrait par là du seul péril qu'il courût du côté des princes, et, en prouvant que je n'étais pour rien dans l'empoisonnement, il cessait d'être mon complice et m'ôtait tout intérêt à le faire périr.
Restait à prouver qu'il n'y était pour rien lui-même ; c'était d'une moindre difficulté : d'abord il était certain de ma protection, et ensuite, les princes n'ayant pas de preuves de sa culpabilité, il pouvait rejeter sur eux leurs accusations à titre de calomnies.
Tout bien pesé, il fit passer près de moi un émissaire qui feignit de venir de lui-même et me dit que l'abbé de Saint-Jean était mécontent de mon frère. Je vis sur-le-champ tout le parti que je pourrais tirer de cette disposition, et je tombai dans le piège que le rusé abbé me tendait ; ne soupçonnant pas que cet homme pût être envoyé par lui, je lui dépêchai un de mes espions de confiance. Saint-Jean joua si bien son rôle, que celui-ci fut trompé. Sur son rapport, j'écrivis à l'abbé pour le gagner ; il feignit beaucoup de scrupules, mais j'en triomphai, non sans peine. Il consentit à se charger de l'empoisonnement de mon jeune frère : je n'hésitai même pas à commettre ce crime horrible, tant j'étais perverti.
Henri de la Roche, écuyer de la bouche du duc, se chargea de faire préparer une pêche que l'abbé offrit lui-même à madame de Thouars, tandis qu'elle collationnait à table avec mon frère. La beauté de ce fruit était remarquable ; elle le fit admirer à ce prince et le partagea avec lui. A peine en avaient-ils mangé tous deux, que la favorite ressentit de violentes douleurs d'entrailles : elle ne tarda pas à expirer au milieu des plus atroces souffrances. Mon frère éprouva les mêmes symptômes, mais avec beaucoup moins de violence.
Il paraîtra peut-être étrange que l'abbé se soit servi d'un tel moyen pour empoisonner son jeune mettre ; en effet le moindre incident pouvait déjouer son plan. C'était pourtant le seul que la prudence pût avouer : il fondait la conjecture d'une méprise. Frappée de la beauté de la pêche, il était tout naturel que madame de Thouars la fit admirer à son amant et lui en offrît une moitié : celui-ci ne pouvait manquer de l'accepter et d'en manger un peu, ne fût-ce que par complaisance. En admettant qu'il n'en mangeât qu'une toute petite partie, c'eût été suffisant pour lui donner les premiers symptômes nécessaires ; alors un empoisonnement postérieur pouvait amener la mort comme conséquence du premier.
La terreur saisit les princes dès qu'ils surent les suites funestes de l'empoisonnement de la favorite ; ils n'eurent pas le moindre soupçon de la préméditation de l'abbé. Ils ne songèrent qu'à donner toutes les apparences naturelles à la mort de la jeune femme et à la maladie de son amant ; pas un d'eux ne prit sur lui d'offrir un contre-poison au malheureux prince, craignant de se compromettre ; en effet, cette démarche eût donné à entendre qu'il connaissait le poison et qu'il était, par conséquent, complice du crime.
Grâce à sa jeunesse et à la force de son tempérament, Charles résista quelque temps au poison. Ses souffrances physiques ne firent que le ramener à ses anciens projets avec plus d'ardeur. Craignant que sa maladie ne diminuât le zèle de ses officiers, il voulut leur faire renouveler leur serment de fidélité. Comme il exigeait qu'ils s'engageassent à le servir envers et contre tous, même contre moi, quelques-uns d'entre eux, redoutant sa mort, qui paraissait prochaine, refusèrent de le prêter et passèrent à ma cour...
Remarque. - On a lu dans notre précédent numéro les intéressants détails donnés par Louis XI sur sa mort. Le fait que nous venons de rapporter n'est pas moins remarquable au double point de vue de l'histoire et du phénomène des manifestations ; nous n'avions du reste que l'embarras du choix ; la vie de ce roi, telle qu'elle a été dictée par lui-même, est sans contredit la plus complète que nous ayons, et nous pouvons dire la plus impartiale. L'état de l'Esprit de Louis XI lui permet aujourd'hui d'apprécier les choses à leur juste valeur ; on a pu voir, par les trois fragments que nous avons cités, comme il se juge lui-même ; il explique sa politique mieux que ne l'a fait aucun de ses historiens : il n'absout pas sa conduite ; et dans sa mort, si triste et si vulgaire pour un monarque tout-puissant il y avait quelques heures à peine, il voit un châtiment anticipé.
Comme fait de manifestation, ce travail offre un intérêt tout particulier ; il prouve que les communications spirites peuvent nous éclairer sur l'histoire lorsqu'on sait se mettre dans des conditions favorables. Nous faisons des voeux pour que la publication de la vie de Louis XI, ainsi que celle non moins intéressantes de Charles VIII, également terminée, vienne bientôt faire le pendant de celle de Jeanne d'Arc.
Henri Martin
Son opinion sur les communications extra-corporelles.
Nous voyons d'ici certains écrivains émérites hausser les épaules au seul nom d'une histoire écrite par les Esprits. - Eh quoi ! disent ils, des êtres de l'autre monde venir contrôler notre savoir, à nous autres savants de la terre ! Allons donc ! est-ce possible ? - Nous ne vous forçons pas à le croire, messieurs ; nous ne ferons même pas les plus petites démarches pour vous ôter une illusion si chère. Nous vous engageons même, dans l'intérêt de votre gloire future, à inscrire vos noms en caractères INDESTRUCTIBLES au bas de cette sentence modeste : Tous les partisans du Spiritisme sont des insensés, car à nous seuls appartient de juger jusqu'où va la puissance de Dieu ; et cela afin que la postérité ne puisse les oublier ; elle-même verra si elle doit leur donner place à côté de ceux qui naguère, eux aussi, ont repoussé les hommes auxquels la science et la reconnaissance publique élèvent aujourd'hui des statues.
Voici, en attendant, un écrivain dont les hautes capacités ne sont méconnues de personne, et qui ose, lui, au risque de passer aussi pour un cerveau fêlé, arborer le drapeau des idées nouvelles sur les relations du monde physique avec le monde corporel. Nous lisons ce qui suit dans l'Histoire de France de Henri Martin, tome 6, page 143, à propos de Jeanne d'Arc :
« ... Il existe dans l'humanité un ordre exceptionnel de faits moraux et physiques qui semblent déroger aux lois ordinaires de la nature, c'est l'état d'extase et de somnambulisme, soit spontané, soit artificiel, avec tous ses étonnants phénomènes de déplacement des sens, d'insensibilité totale ou partielle du corps, d'exaltation de l'âme, de perceptions en dehors de toutes les conditions de la vie habituelle. Cette classe de faits a été jugée à des points de vue très opposés. Les physiologistes, voyant les rapports accoutumés des organes troublés ou déplacés, qualifient de maladie l'état extatique ou somnambulique, admettent la réalité de ceux des phénomènes qu'ils peuvent ramener à la pathologie et nient tout le reste, c'est-à-dire tout ce qui paraît en dehors des lois constatées de la physique. La maladie devient même folie, à leurs yeux, lorsqu'au déplacement de l'action des organes se joignent des hallucinations des sens, des visions d'objets qui n'existent que pour le visionnaire. Un physiologiste éminent à fort crûment établi que Socrate était fou, parce qu'il croyait converser avec son démon. Les mystiques répondent non seulement en affirmant pour réels les phénomènes extraordinaires des perceptions magnétiques, question sur laquelle ils trouvent d'innombrables auxiliaires et d'innombrables témoins en dehors du mysticisme, mais en soutenant que les visions des extatiques ont des objets réels, vus, il est vrai, non des yeux du corps, mais des yeux de l'esprit. L'extase est pour eux le pont jeté du monde visible au monde invisible, le moyen de communication de l'homme avec les êtres supérieurs, le souvenir et la promesse d'une existence meilleure d'où nous sommes déchus et que nous devons reconquérir.
« Quel parti doivent prendre dans ce débat l'histoire et la philosophie ?
« L'histoire ne saurait prétendre déterminer avec précision les limites ni la portée des phénomènes, ni des facultés extatiques et somnambuliques ; mais elle constate qu'ils sont de tous les lieux ; que les hommes y ont toujours cru ; qu'ils ont exercé une action considérable sur les destinées du genre humain ; qu'ils se sont manifestés, non pas seulement chez les contemplatifs, mais chez les génies les plus puissants et les plus actifs, chez la plupart des grands initiateurs ; que, si déraisonnables que soient beaucoup d'extatiques, il n'y a rien de commun entre les divagations de la folie et les visions de quelques-uns ; que ces visions peuvent se ramener à de certaines lois ; que les extatiques de tous les pays et de tous les siècles ont ce qu'on peut nommer une langue commune, la langue des symboles, dont la langue de la poésie n'est qu'un dérivé, langue qui exprime à peu près constamment les mêmes idées et les mêmes sentiments par les mêmes images.
« Il est plus téméraire peut-être d'essayer de conclure au nom de la philosophie ; pourtant le philosophe, après avoir reconnu l'importance morale de ces phénomènes, si obscurs qu'en soient pour nous la loi et le but, après y avoir distingué deux degrés, l'un inférieur, qui n'est qu'une extension étrange ou un déplacement inexplicable de l'action des organes, l'autre supérieur, qui est une exaltation prodigieuse des puissances morales et intellectuelles, le philosophe pourrait soutenir, à ce qu'il nous semble, que l'illusion de l'inspiré consiste à prendre pour une révélation apportée par des êtres extérieurs, anges, saints ou génies, les révélations intérieures de cette personnalité infinie qui est en nous, et qui parfois, chez les meilleurs et les plus grands, manifeste par éclairs des forces latentes dépassant presque sans mesure les facultés de notre condition actuelle. En un mot, dans la langue de l'école, ce sont là pour nous des faits de subjectivité ; dans la langue des anciennes philosophies mystiques et des religions les plus élevées, ce sont les révélations du férouer mazdéen, du bon démon (celui de Socrate), de l'ange gardien, de cet autre Moi qui n'est que le moi éternel, en pleine possession de lui-même, planant sur le moi enveloppé dans les ombres de cette vie (c'est la figure du magnifique symbole zoroastrien partout figuré à Persépolis et à Ninive : le férouer ailé ou le moi céleste planant sur la personne terrestre).
« Nier l'action d'êtres extérieurs sur l'inspiré, ne voir dans leurs manifestations prétendues que la forme donnée aux intuitions de l'extatique par les croyances de son temps et de son pays, chercher la solution du problème dans les profondeurs de la personne humaine, ce n'est en aucune manière révoquer en doute l'intervention divine dans ces grands phénomènes et dans ces grandes existences. L'auteur et le soutien de toute vie, pour essentiellement indépendant qu'il soit de chaque créature et de la création tout entière, pour distincte que soit de notre être contingent sa personnalité absolue, n'est point un être extérieur, c'est-à-dire étranger à nous, et ce n'est pas en dehors qu'il nous parle ; quand l'âme plonge en elle-même, elle l'y trouve, et, dans toute inspiration salutaire, notre liberté s'associe à sa Providence. Il faut, ici comme partout, le double écueil de l'incrédulité et de la piété mal éclairée ; l'une ne voit qu'illusions et qu'impulsions purement humaines ; l'autre refuse d'admettre aucune part d'illusion, d'ignorance ou d'imperfection là où elle voit le doigt de Dieu. Comme si les envoyés de Dieu cessaient d'être des hommes, les hommes d'un certain temps et d'un certain lieu, et comme si les éclairs sublimes qui leur traversent l'âme y déposaient la science universelle et la perfection absolue. Dans les inspirations le plus évidemment providentielles, les erreurs qui viennent de l'homme se mêlent à la vérité qui vient de Dieu. L'être infaillible ne communique son infaillibilité à personne.
« Nous ne pensons pas que cette digression puisse paraître superflue ; nous avions à nous prononcer sur le caractère et sur l'oeuvre de celle des inspirées qui a témoigné au plus haut degré les facultés extraordinaires dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui les a appliquées à la plus éclatante mission des âges modernes ; il fallait donc essayer d'exprimer une opinion par la catégorie d'êtres exceptionnels auxquels appartient Jeanne d'Arc. »
Variétés
Les Banquets magnétiques
Le 26 mai, anniversaire de la naissance de Mesmer, ont eu lieu les deux banquets annuels qui réunissent l'élite des magnétiseurs de Paris, et ceux des adeptes étrangers qui veulent s'y adjoindre. Nous nous sommes toujours demandé pourquoi cette solennité commémorative est célébrée par deux banquets rivaux, où chaque camp boit à la santé l'un de l'autre, et où l'on porte, sans résultat, des toasts à l'union. Quand on en est là, il semble qu'on soit bien près de s'entendre. Pourquoi donc une scission entre des hommes qui se vouent au bien de l'humanité et au culte de la vérité ? La vérité ne leur paraîtrait-elle pas sous le même jour ? Ont-ils deux manières d'entendre le bien de l'humanité ? Sont-ils divisés sur les principes de leur science ? Nullement ; ils ont les mêmes croyances ; ils ont le même maître, qui est Mesmer. Si ce maître dont ils invoquent la mémoire vient, comme nous le croyons, se rendre à leur appel, il doit gémir de voir la désunion parmi ses disciples. Heureusement cette désunion n'engendrera pas des guerres comme celles qui, au nom de Christ, ont ensanglanté le monde pour l'éternelle honte de ceux qui se disaient chrétiens. Mais cette guerre, tout inoffensive qu'elle soit, et bien qu'elle se borne à des coups de plume et à boire chacun de son côté, n'en est pas moins regrettable ; on aimerait à voir les hommes de bien unis dans un même sentiment de confraternité ; la science magnétique y gagnerait en progrès et en considération.
Puisque les deux camps ne sont pas divisés par la divergence des doctrines, à quoi tient donc leur antagonisme ? Nous ne pouvons en voir la cause que dans des susceptibilités inhérentes à l'imperfection de notre nature, et dont les hommes, même supérieurs, ne sont pas toujours exempts. Le génie de la discorde a de tout temps secoué son flambeau sur l'humanité ; c'est-à-dire, au point de vue spirite, que les Esprits inférieurs, jaloux du bonheur des hommes, trouvent parmi eux un accès trop facile ; heureux ceux qui ont assez de force morale pour repousser leurs suggestions.
On nous avait fait l'honneur de nous convier dans ces deux réunions ; comme elles avaient lieu simultanément, et que nous ne sommes encore qu'un Esprit très matériellement incarné, n'ayant pas le don d'ubiquité, nous n'avons pu nous rendre qu'à une seule de ces deux gracieuses invitations, celle qui était présidée par le docteur Duplanty. Nous devons dire que les partisans du Spiritisme n'y étaient pas en majorité ; toutefois nous constatons avec plaisir qu'à part quelques petites chiquenaudes données aux Esprits dans les spirituels couplets chantés par M. Jules Lovi, et dans ceux non moins amusants chantés par M. Fortier, qui a obtenu les honneurs du bis, la doctrine spirite n'a été de la part de personne l'objet de ces critiques inconvenantes dont certains adversaires ne se font pas faute, malgré l'éducation dont ils se piquent.
Loin de là, M. le docteur Duplanty, dans un discours remarquable et justement applaudi, a hautement proclamé le respect que l'on doit avoir pour les croyances sincères, alors même qu'on ne les partage pas. Sans se prononcer pour ou contre le Spiritisme, il a sagement fait observer que les phénomènes du magnétisme, en nous révélant une puissance jusqu'alors inconnue, doivent rendre d'autant plus circonspect à l'égard de ceux qui peuvent se révéler encore, et qu'il y aurait tout au moins imprudence à nier ceux que l'on ne comprend pas, ou que l'on n'a pas été à même de constater, quand surtout ils s'appuient sur l'autorité d'hommes honorables dont les lumières et la loyauté ne sauraient être révoquées en doute. Ces paroles sont sages, et nous en remercions M. Duplanty ; elles contrastent singulièrement avec celles de certains adeptes du magnétisme qui déversent sans ménagement le ridicule sur une doctrine qu'ils avouent ne pas connaître, oubliant qu'eux-mêmes ont été jadis en butte aux sarcasmes ; qu'eux aussi ont été voués aux petites-maisons et traqués par les sceptiques comme les ennemis du bon sens et de la religion. Aujourd'hui que le magnétisme s'est réhabilité par la force des choses, qu'on n'en rit plus, qu'on peut sans crainte s'avouer magnétiseur, il est peu digne, peu charitable à eux, d'user de représailles envers une science, soeur de la leur, qui ne peut que lui prêter un salutaire appui. Nous n'attaquons pas les hommes, disent-ils ; nous ne rions que de ce qui nous paraît ridicule, en attendant que la lumière soit faite pour nous. A notre avis la science magnétique, science que nous professons nous-même depuis 35 ans, devrait être inséparable de la gravité ; il nous semble que leur verve satirique ne manque pas d'aliments en ce monde, sans prendre pour point de mire des choses sérieuses. Oublient-ils donc qu'on leur a tenu le même langage ; qu'eux aussi accusaient les incrédules de juger à la légère, et qu'ils leur disaient, comme nous le faisons à notre tour : « Patience ! rira bien qui rira le dernier ! »
Erratum
Dans le n° V (mai 1858), une faute typographique a dénaturé un nom propre qui, par cela même, n'a plus de sens, Page 142, ligne 1°, au lieu de Poryolise, lisez : pergolèse.
ALLAN KARDEC.
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Catégorie :
Revue spirite 1958