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 Revue spirite 1958 (act II)

1/4/2009

Février 1858

 

Différents ordres d'Esprits

 

Un point capital dans la doctrine spirite est celui des différences qui existent entre les Esprits sous le double rapport intellectuel et moral ; leur enseignement à cet égard n'a jamais varié ; mais il n'est pas moins essentiel de savoir qu'ils n'appartiennent pas perpétuellement au même ordre, et que, par conséquent, ces ordres ne constituent pas des espèces distinctes : ce sont différents degrés de développement. Les Esprits suivent la marche progressive de la nature ; ceux des ordres inférieurs sont encore imparfaits ; ils atteignent les degrés supérieurs après s'être épurés ; ils avancent dans la hiérarchie à mesure qu'ils acquièrent les qualités, l'expérience et les connaissances qui leur manquent. L'enfant au berceau ne ressemble pas à ce qu'il sera dans l'âge mûr, et pourtant c'est toujours le même être.

La classification des Esprits est basée sur le degré de leur avancement, sur les qualités qu'ils ont acquises, et sur les imperfections dont ils ont encore à se dépouiller. Cette classification, du reste, n'a rien d'absolu ; chaque catégorie ne présente un caractère tranché que dans son ensemble ; mais d'un degré à l'autre la transition est insensible, et, sur les limites, la nuance s'efface comme dans les règnes de la nature, comme dans les couleurs de l'arc-en-ciel, ou bien encore comme dans les différentes périodes de la vie de l'homme. On peut donc former un plus ou moins grand nombre de classes selon le point de vue sous lequel on considère la chose. Il en est ici comme dans tous les systèmes de classifications scientifiques ; ces systèmes peuvent être plus ou moins complets, plus ou moins rationnels, plus ou moins commodes pour l'intelligence, mais, quels qu'ils soient, ils ne changent rien au fond de la science. Les Esprits interrogés sur ce point ont donc pu varier dans le nombre des catégories, sans que cela tire à conséquence. On s'est armé de cette contradiction apparente, sans réfléchir qu'ils n'attachent aucune importance à ce qui est purement de convention ; pour eux la pensée est tout ; ils nous abandonnent la forme, le choix des termes, les classifications, en un mot les systèmes.

Ajoutons encore cette considération que l'on ne doit jamais perdre de vue, c'est que parmi les Esprits, aussi bien que parmi les hommes, il en est de fort ignorants, et qu'on ne saurait trop se mettre en garde contre la tendance à croire que tous doivent tout savoir parce qu'ils sont Esprits. Toute classification exige de la méthode, de l'analyse, et la connaissance approfondie du sujet. Or, dans le monde des Esprits, ceux qui ont des connaissances bornées sont, comme ici-bas les ignorants, inhabiles à embrasser un ensemble, à formuler un système ; ceux mêmes qui en sont capables peuvent varier dans les détails selon leur point de vue, surtout quand une division n'a rien d'absolu. Linnée, Jussieu, Tournefort, ont eu chacun leur méthode, et la botanique n'a pas changé pour cela ; c'est qu'ils n'ont inventé ni les plantes, ni leurs caractères ; ils ont observé les analogies d'après lesquelles ils ont formé les groupes ou classes. C'est ainsi que nous avons procédé ; nous n'avons inventé ni les Esprits ni leurs caractères ; nous avons vu et observé, nous les avons jugés à leurs paroles et à leurs actes, puis classés par similitudes ; c'est ce que chacun eût pu faire à notre place.

Nous ne pouvons cependant revendiquer la totalité de ce travail comme étant notre fait. Si le tableau que nous donnons ci-après n'a pas été textuellement tracé par les Esprits, et si nous en avons l'initiative, tous les éléments dont il se compose ont été puisés dans leurs enseignements ; il ne nous restait plus qu'à en formuler la disposition matérielle.

Les Esprits admettent généralement trois catégories principales ou trois grandes divisions. Dans la dernière, celle qui est au bas de l'échelle, sont les Esprits imparfaits qui ont encore tous ou presque tous les degrés à parcourir ; ils sont caractérisés par la prédominance de la matière sur l'Esprit et la propension au mal. Ceux de la seconde sont caractérisés par la prédominance de l'Esprit sur la matière et par le désir du bien : ce sont les bons Esprits. La première enfin comprend les Purs Esprits, ceux qui ont atteint le suprême degré de perfection.

Cette division nous semble parfaitement rationnelle et présenter des caractères bien tranchés ; il ne nous restait plus qu'à faire ressortir, par un nombre suffisant de subdivisions, les nuances principales de l'ensemble ; c'est ce que nous avons fait avec le concours des Esprits, dont les instructions bienveillantes ne nous ont jamais fait défaut.

A l'aide de ce tableau il sera facile de déterminer le rang et le degré de supériorité ou d'infériorité des Esprits avec lesquels nous pouvons entrer en rapport, et, par conséquent, le degré de confiance et d'estime qu'ils méritent. Il nous intéresse en outre personnellement, car, comme nous appartenons par notre âme au monde spirite dans lequel nous rentrons en quittant notre enveloppe mortelle, il nous montre ce qui nous reste à faire pour arriver à la perfection et au bien suprême. Nous ferons observer, toutefois, que les Esprits n'appartiennent pas toujours exclusivement à telle ou telle classe ; leur progrès ne s'accomplissant que graduellement, et souvent plus dans un sens que dans un autre, ils peuvent réunir les caractères de plusieurs catégories, ce qu'il est aisé d'apprécier à leur langage et à leurs actes.

 

 Echelle spirite.

TROISIEME ORDRE. - ESPRITS IMPARFAITS.

Caractères généraux. - Prédominance de la matière sur l'esprit. Propension au mal. Ignorance, orgueil, égoïsme, et toutes les mauvaises passions qui en sont la suite.

Ils ont l'intuition de Dieu, mais ils ne le comprennent pas.

Tous ne sont pas essentiellement mauvais ; chez quelques-uns il y a plus de légèreté, d'inconséquence et de malice que de véritable méchanceté. Les uns ne font ni bien ni mal ; mais par cela seul qu'ils ne font point de bien, ils dénotent leur infériorité. D'autres, au contraire, se plaisent au mal, et sont satisfaits quand ils trouvent l'occasion de le faire.

Ils peuvent allier l'intelligence à la méchanceté ou à la malice ; mais quel que soit leur développement intellectuel, leurs idées sont peu élevées et leurs sentiments plus ou moins abjects.

Leurs connaissances sur les choses du monde spirite sont bornées, et le peu qu'ils en savent se confond avec les idées et les préjugés de la vie corporelle. Ils ne peuvent nous en donner que des notions fausses et incomplètes ; mais l'observateur attentif trouve souvent dans leurs communications, même imparfaites, la confirmation des grandes vérités enseignées par les Esprits supérieurs.

Leur caractère se révèle par leur langage. Tout Esprit qui, dans ses communications, trahit une mauvaise pensée, peut être rangé dans le troisième ordre ; par conséquent toute mauvaise pensée qui nous est suggérée nous vient d'un Esprit de cet ordre.

Ils voient le bonheur des bons, et cette vue est pour eux un tourment incessant, car ils éprouvent toutes les angoisses que peuvent produire l'envie et la jalousie.

Ils conservent le souvenir et la perception des souffrances de la vie corporelle, et cette impression est souvent plus pénible que la réalité. Ils souffrent donc véritablement et des maux qu'ils ont endurés, et de ceux qu'ils ont fait endurer aux autres ; et comme ils souffrent longtemps, ils croient souffrir toujours ; Dieu, pour les punir, veut qu'ils le croient ainsi.

On peut les diviser en quatre groupes principaux.

Neuvième classe. ESPRITS IMPURS. - Ils sont enclins au mal et en font l'objet de leurs préoccupations. Comme Esprits, ils donnent des conseils perfides, soufflent la discorde et la défiance, et prennent tous les masques pour mieux tromper. Ils s'attachent aux caractères assez faibles pour céder à leurs suggestions afin de les pousser à leur perte, satisfaits de pouvoir retarder leur avancement en les faisant succomber dans les épreuves qu'ils subissent.

Dans les manifestations on les reconnaît à leur langage ; la trivialité et la grossièreté des expressions, chez les Esprits comme chez les hommes, est toujours un indice d'infériorité morale sinon intellectuelle. Leurs communications décèlent la bassesse de leurs inclinations, et s'ils veulent faire prendre le change en parlant d'une manière sensée, ils ne peuvent longtemps soutenir leur rôle et finissent toujours par trahir leur origine.

Certains peuples en ont fait des divinités malfaisantes, d'autres les désignent sous les noms de démons, mauvais génies, Esprits du mal.

Les êtres vivants qu'ils animent, quand ils sont incarnés, sont enclins à tous les vices qu'engendrent les passions viles et dégradantes : la sensualité, la cruauté, la fourberie, l'hypocrisie, la cupidité, l'avarice sordide.

Ils font le mal pour le plaisir de le faire, le plus souvent sans motifs, et par haine du bien ils choisissent presque toujours leurs victimes parmi les honnêtes gens. Ce sont des fléaux pour l'humanité, à quelque rang de la société qu'ils appartiennent, et le vernis de la civilisation ne les garantit pas de l'opprobre et de l'ignominie.

Huitième classe. ESPRITS LEGERS. - Ils sont ignorants, malins, inconséquents et moqueurs. Ils se mêlent de tout, répondent à tout, sans se soucier de la vérité. Ils se plaisent à causer de petites peines et de petites joies, à faire des tracasseries, à induire malicieusement en erreur par des mystifications et des espiègleries. A cette classe appartiennent les Esprits vulgairement désignés sous les noms de follets, lutins, gnomes, farfadets. Ils sont sous la dépendance des Esprits supérieurs, qui les emploient souvent comme nous le faisons des serviteurs et des manoeuvres.

Ils paraissent, plus que d'autres, attachés à la matière, et semblent être les agents principaux des vicissitudes des éléments du globe, soit qu'ils habitent l'air, l'eau, le feu, les corps durs ou les entrailles de la terre. Ils manifestent souvent leur présence par des effets sensibles, tels que les coups, le mouvement et le déplacement anormal des corps solides, l'agitation de l'air, etc., ce qui leur a fait donner le nom d'Esprits frappeurs ou perturbateurs. On reconnaît que ces phénomènes ne sont point dus à une cause fortuite et naturelle, quand ils ont un caractère intentionnel et intelligent. Tous les Esprits peuvent produire ces phénomènes, mais les Esprits élevés les laissent en général dans les attributions des Esprits inférieurs plus aptes aux choses matérielles qu'aux choses intelligentes.

Dans leurs communications avec les hommes, leur langage est quelquefois spirituel et facétieux, mais presque toujours sans profondeur ; ils saisissent les travers et les ridicules qu'ils expriment en traits mordants et satiriques. S'ils empruntent des noms supposés, c'est plus souvent par malice que par méchanceté.

Septième classe. ESPRITS FAUX-SAVANTS. - Leurs connaissances sont assez étendues, mais ils croient savoir plus qu'ils ne savent en réalité. Ayant accompli quelques progrès à divers points de vue, leur langage a un caractère sérieux qui peut donner le change sur leurs capacités et leurs lumières ; mais ce n'est le plus souvent qu'un reflet des préjugés et des idées systématiques de la vie terrestre ; c'est un mélange de quelques vérités à côté des erreurs les plus absurdes, au milieu desquelles percent la présomption, l'orgueil, la jalousie et l'entêtement dont ils n'ont pu se dépouiller.

Sixième classe. ESPRITS NEUTRES. - Ils ne sont ni assez bons pour faire le bien, ni assez mauvais pour faire le mal ; ils penchent autant vers l'un que vers l'autre, et ne s'élèvent pas au-dessus de la condition vulgaire de l'humanité tant pour le moral que pour l'intelligence. Ils tiennent aux choses de ce monde, dont ils regrettent les joies grossières.

SECOND ORDRE. - BONS ESPRITS.

Caractères généraux. - Prédominance de l'Esprit sur la matière ; désir du bien. Leurs qualités et leur pouvoir pour faire le bien sont en raison du degré auquel ils sont parvenus : les uns ont la science, les autres la sagesse et la bonté ; les plus avancés réunissent le savoir aux qualités morales. N'étant point encore complètement dématérialisés, ils conservent plus ou moins, selon leur rang, les traces de l'existence corporelle, soit dans la forme du langage, soit dans leurs habitudes où l'on retrouve même quelques-unes de leurs manies, autrement ils seraient Esprits parfaits.

Ils comprennent Dieu et l'infini, et jouissent déjà de la félicité des bons. Ils sont heureux du bien qu'ils font et du mal qu'ils empêchent. L'amour qui les unit est pour eux la source d'un bonheur ineffable que n'altèrent ni l'envie, ni les regrets, ni les remords, ni aucune des mauvaises passions qui font le tourment des Esprits imparfaits, mais tous ont encore des épreuves à subir jusqu'à ce qu'ils aient atteint la perfection absolue.

Comme Esprits, ils suscitent de bonnes pensées, détournent les hommes de la voie du mal, protègent dans la vie ceux qui s'en rendent dignes, et neutralisent l'influence des Esprits imparfaits chez ceux qui ne se complaisent pas à la subir.

Ceux en qui ils sont incarnés sont bons et bienveillants pour leurs semblables ; ils ne sont mus ni par l'orgueil, ni par l'égoïsme, ni par l'ambition ; ils n'éprouvent ni haine, ni rancune, ni envie, ni jalousie et font le bien pour le bien.

A cet ordre appartiennent les Esprits désignés dans les croyances vulgaires sous les noms de bons génies, génies protecteurs, Esprits du bien. Dans les temps de superstition et d'ignorance on en a fait des divinités bienfaisantes.

On peut également les diviser en quatre groupes principaux.

Cinquième classe. ESPRITS BIENVEILLANTS. - Leur qualité dominante est la bonté ; ils se plaisent à rendre service aux hommes et à les protéger, mais leur savoir est borné : leur progrès s'est plus accompli dans le sens moral que dans le sens intellectuel.

Quatrième classe. ESPRITS SAVANTS. - Ce qui les distingue spécialement, c'est l'étendue de leurs connaissances. Ils se préoccupent moins des questions morales que des questions scientifiques, pour lesquelles ils ont plus d'aptitude ; mais ils n'envisagent la science qu'au point de vue de l'utilité, et n'y mêlent aucune des passions qui sont le propre des Esprits imparfaits.

Troisième classe. ESPRITS SAGES. - Les qualités morales de l'ordre le plus élevé forment leur caractère distinctif. Sans avoir des connaissances illimitées, ils sont doués d'une capacité intellectuelle qui leur donne un jugement sain sur les hommes et sur les choses.

Deuxième classe. ESPRITS SUPERIEURS. - Ils réunissent la science, la sagesse et la bonté. Leur langage ne respire que la bienveillance ; il est constamment digne, élevé, souvent sublime. Leur supériorité les rend plus que les autres aptes à nous donner les notions les plus justes sur les choses du monde incorporel dans les limites de ce qu'il est permis à l'homme de connaître. Ils se communiquent volontiers à ceux qui cherchent la vérité de bonne foi, et dont l'âme est assez dégagée des liens terrestres pour la comprendre, mais ils s'éloignent de ceux qu'anime la seule curiosité, ou que l'influence de la matière détourne de la pratique du bien.

Lorsque, par exception, ils s'incarnent sur la terre, c'est pour y accomplir une mission de progrès, et ils nous offrent alors le type de la perfection à laquelle l'humanité peut aspirer ici-bas.

PREMIER ORDRE. - PURS ESPRITS.

Caractères généraux. - Influence de la matière nulle. Supériorité intellectuelle et morale absolue par rapport aux Esprits des autres ordres.

Première classe. Classe unique. - Ils ont parcouru tous les degrés de l'échelle et dépouillé toutes les impuretés de la matière. Ayant atteint la somme de perfection dont est susceptible la créature, ils n'ont plus à subir ni épreuves, ni expiations. N'étant plus sujets à la réincarnation dans des corps périssables, c'est pour eux la vie éternelle qu'ils accomplissent dans le sein de Dieu.

Ils jouissent d'un bonheur inaltérable, parce qu'ils ne sont sujets ni aux besoins, ni aux vicissitudes de la vie matérielle ; mais ce bonheur n'est point celui d'une oisiveté monotone passée dans une contemplation perpétuelle. Ils sont les messagers et les ministres de Dieu dont ils exécutent les ordres pour le maintien de l'harmonie universelle. Ils commandent à tous les Esprits qui leur sont inférieurs, les aident à se perfectionner et leur assignent leur mission. Assister les hommes dans leur détresse, les exciter au bien ou à l'expiation des fautes qui les éloignent de la félicité suprême, est pour eux une douce occupation. On les désigne quelquefois sous les noms d'anges, archanges ou séraphins.

Les hommes peuvent entrer en communication avec eux, mais bien présomptueux serait celui qui prétendrait les avoir constamment à ses ordres.

ESPRITS ERRANTS OU INCARNES.

Sous le rapport des qualités intimes, les Esprits sont de différents ordres qu'ils parcourent successivement à mesure qu'ils s'épurent. Comme état, ils peuvent être incarnés, c'est-à-dire unis à un corps, dans un monde quelconque ; ou errants, c'est-à-dire dégagés du corps matériel et attendant une nouvelle incantation pour s'améliorer.

Les Esprits errants ne forment point une catégorie spéciale ; c'est un des états dans lesquels ils peuvent se trouver.

L'état errant ou erraticité ne constitue point une infériorité pour les Esprits, puisqu'il peut y en avoir de tous les degrés. Tout Esprit qui n'est pas incarné est, par cela même, errant, à l'exception des Purs Esprits qui, n'ayant plus d'incarnation à subir, sont dans leur état définitif.

L'incarnation n'étant qu'un état transitoire, l'erraticité est en réalité l'état normal des esprits, et cet état n'est point forcément une expiation pour eux ; ils y sont heureux ou malheureux selon le degré de leur élévation, et selon le bien ou le mal qu'ils ont fait.

 

Le revenant de mademoiselle Clairon

 

Cette histoire fit beaucoup de bruit dans le temps, et par la position de l'héroïne, et par le grand nombre de personnes qui en furent témoins. Malgré sa singularité, elle serait probablement oubliée, si mademoiselle Clairon ne l'eût consignée dans ses Mémoires, d'où nous extrayons le récit que nous allons en faire. L'analogie qu'elle présente avec quelques-uns des faits qui se passent de nos jours lui donne une place naturelle dans ce Recueil.

Mademoiselle Clairon, comme on le sait, était aussi remarquable par sa beauté que par son talent comme cantatrice et tragédienne ; elle avait inspiré à un jeune Breton, M. de S..., une de ces passions qui décident souvent de la vie, lorsqu'on n'a pas assez de force de caractère pour en triompher. Mademoiselle Clairon n'y répondit que par de l'amitié ; toutefois les assiduités de M. de S... lui devinrent tellement importunes qu'elle résolut de rompre tout rapport avec lui. Le chagrin qu'il en ressentit lui causa une longue maladie dont il mourut. La chose se passait en 1743. Laissons parler mademoiselle Clairon.

« Deux ans et demi s'étaient écoulés entre notre connaissance et sa mort. Il me fit prier d'accorder, à ses derniers moments, la douceur de me voir encore ; mes entours m'empêchèrent de faire cette démarche. Il mourut, n'ayant auprès de lui que ses domestiques et une vieille dame, seule société qu'il eût depuis longtemps. Il logeait alors sur le Rempart, près la Chaussée d'Antin, où l'on commençait à bâtir ; moi, rue de Bussy, près la rue de Seine et l'abbaye Saint-Germain. J'avais ma mère, et plusieurs amis venaient souper avec moi... Je venais de chanter de fort jolies moutonnades, dont mes amis étaient dans le ravissement, lorsque au coup de onze heures succéda le cri le plus aigu. Sa sombre modulation et sa longueur étonnèrent tout le monde ; je me sentis défaillir, et je fus près d'un quart d'heure sans connaissance...

« Tous mes gens, mes amis, mes voisins, la police même, ont entendu ce même cri, toujours à la même heure, toujours partant sous mes fenêtres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air... Je soupais rarement en ville, mais les jours où j'y soupais, l'on n'entendait rien, et plusieurs fois, demandant de ses nouvelles à ma mère, à mes gens, lorsque je rentrais dans ma chambre, il partait au milieu de nous. Une fois, le président de B..., chez lequel j'avais soupé, voulut me reconduire pour s'assurer qu'il ne m'était rien arrivé en chemin. Comme il me souhaitait le bonsoir à ma porte, le cri partit entre lui et moi. Ainsi que tout Paris, il savait cette histoire : cependant on le remit dans son carrosse plus mort que vivant.

« Une autre fois je priai mon camarade Rosely de m'accompagner rue Saint-Honoré pour choisir des étoffes. L'unique sujet de notre entretien fut mon revenant (c'est ainsi qu'on l'appelait). Ce jeune homme, plein d'esprit, ne croyant à rien, était cependant frappé de mon aventure ; il me pressait d'évoquer le fantôme, en me promettant d'y croire s'il me répondait. Soit par faiblesse, soit par audace, je fis ce qu'il me demandait : le cri partit à trois reprises, terribles par leur éclat et leur rapidité. A notre retour, il fallut le secours de toute la maison pour nous tirer du carrosse où nous étions sans connaissance l'un et l'autre. Après cette scène je restai quelques mois sans rien entendre. Je me croyais à jamais quitte, je me trompais.

« Tous les spectacles avaient été mandés à Versailles pour le mariage du Dauphin. On m'avait arrangé, dans l'avenue de Saint-Cloud, une chambre que j'occupais avec madame Grandval. A trois heures du matin, je lui dis : Nous sommes au bout du monde ; le cri serait bien embarrassé d'avoir à nous chercher ici... Il partit ! Madame Grandval crut que l'enfer entier était dans la chambre ; elle courut en chemise du haut en bas de la maison, où personne ne put fermer l'oeil de la nuit ; mais ce fut au moins la dernière fois qu'il se fit entendre.

« Sept ou huit jours après, causant avec ma société ordinaire, la cloche de onze heures fut suivie d'un coup de fusil tiré dans une de mes fenêtres. Tous nous entendimes le coup ; tous nous vîmes le feu ; la fenêtre n'avait aucune espèce de dommage. Nous conclûmes tous qu'on en voulait à ma vie, qu'on m'avait manquée, et qu'il fallait prendre des précautions pour l'avenir. M. de Marville, alors lieutenant de police, fit visiter les maisons vis-à-vis la mienne ; la rue fut remplie de tous les espions possibles ; mais, quelques soins que l'on prit, ce coup, pendant trois mois entiers, fut entendu, vu, frappant toujours à la même heure, dans le même carreau de vitre, sans que personne ait jamais pu voir de quel endroit il partait. Ce fait a été constaté sur les registres de la police.

« Accoutumée à mon revenant, que je trouvais assez bon diable, puisqu'il s'en tenait à des tours de passe-passe, ne prenant pas garde à l'heure qu'il était, ayant fort chaud, j'ouvris la fenêtre consacrée, et l'intendant et moi nous appuyâmes sur le balcon. Onze heures sonnent, le coup part, et nous jette tous les deux au milieu de la chambre, où nous tombons comme morts. Revenus à nous-mêmes, sentant que nous n'avions rien, nous regardant, nous avouant que nous avions reçu, lui sur la joue gauche, moi sur la joue droite, le plus terrible soufflet qui se soit jamais appliqué, nous nous mîmes à rire comme deux fous.

« Le surlendemain, priée par mademoiselle Dumesnil d'être d'une petite fête nocturne qu'elle donnait à sa maison de la barrière Blanche, je montai en fiacre à onze heures avec ma femme de chambre. Il faisait le plus beau clair de lune, et l'on nous conduisit par les boulevards qui commençaient à se garnir de maisons. Ma femme de chambre me dit : N'est-ce pas ici qu'est mort M. de S...? - D'après les renseignements qu'on m'a donnés, ce doit être, lui dis-je, en les désignant avec mon doigt, dans l'une des deux maisons que voilà devant nous. D'une des deux partit ce même coup de fusil qui me poursuivait : il traversa notre voiture ; le cocher doubla son train, se croyant attaqué par des voleurs. Nous, nous arrivâmes au rendez-vous, ayant à peine repris nos sens, et, pour ma part, pénétrée d'une terreur que j'ai gardée longtemps, je l'avoue ; mais cet exploit fut le dernier des armes à feu.

« A leur explosion succéda un claquement de mains, ayant une certaine mesure et des redoublements. Ce bruit, auquel les bontés du public m'avaient accoutumée, ne me laissa faire aucune remarque pendant longtemps ; mes amis en firent pour moi. Nous avons guetté, me dirent-ils ; c'est à onze heures, presque sous votre porte, qu'il se fait ; nous l'entendons, nous ne voyons personne ; ce ne peut être qu'une suite de ce que vous avez éprouvé. Comme ce bruit n'avait rien de terrible, je ne conservai point la date de sa durée. Je ne fis pas plus d'attention aux sons mélodieux qui se firent entendre après ; il semblait qu'une voix céleste donnait le canevas de l'air noble et touchant qu'elle allait chanter ; cette voix commençait au carrefour de Bussy et finissait à ma porte ; et, comme il en avait été de tous les sons précédents, on entendait et l'on ne voyait rien. Enfin, tout cessa après un peu plus de deux ans et demi. »

A quelque temps de là, mademoiselle Clairon apprit de la dame âgée qui était restée l'amie dévouée de M. de S..., le récit de ses derniers moments.

« Il comptait, lui dit-elle, toutes les minutes, lorsqu'à dix heures et demie son laquais vint lui dire que, décidément, vous ne viendriez pas. Après un moment de silence, il me prit la main avec un redoublement de désespoir qui m'effraya. La barbare !... elle n'y gagnera rien ; je la poursuivrai autant après ma mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie !... Je voulus tâcher de le calmer ; il n'était plus. »

Dans l'édition que nous avons sous les yeux, ce récit est précédé de la note suivante sans signature :

« Voici une anecdote bien singulière dont on a porté et dont on portera sans doute bien des jugements différents. On aime le merveilleux, même sans y croire : mademoiselle Clairon paraît convaincue de la réalité des faits qu'elle raconte. Nous nous contenterons de remarquer que dans le temps où elle fut, ou se crut tourmentée par son revenant, elle avait de vingt-deux ans et demi à vingt-cinq ans ; que c'est l'âge de l'imagination, et que cette faculté était continuellement exercée et exaltée en elle par le genre de vie qu'elle menait au théâtre et hors du théâtre. On peut se rappeler encore qu'elle a dit, au commencement de ses Mémoires, que, dans son enfance, on ne l'entretenait que d'aventures de revenants et de sorciers, qu'on lui disait être des histoires véritables. »

Ne connaissant le fait que par le récit de mademoiselle Clairon, nous ne pouvons en juger que par induction ; or, voici notre raisonnement. Cet événement décrit dans ses plus minutieux détails par mademoiselle Clairon elle-même, a plus d'authenticité que s'il eût été rapporté par un tiers. Ajoutons que lorsqu'elle a écrit la lettre dans laquelle il se trouve relaté, elle avait environ soixante ans et passé l'âge de la crédulité dont parle l'auteur de la note. Cet auteur ne révoque pas en doute la bonne foi de mademoiselle Clairon sur son aventure, seulement il pense qu'elle a pu être le jouet d'une illusion. Qu'elle l'ait été une fois, cela n'aurait rien d'étonnant, mais qu'elle l'ait été pendant deux ans et demi, cela nous paraît plus difficile ; il nous paraît plus difficile encore de supposer que cette illusion ait été partagée par tant de personnes, témoins oculaires et auriculaires des faits, et par la police elle-même. Pour nous, qui connaissons ce qui peut se passer dans les manifestations spirites, l'aventure n'a rien qui puisse nous surprendre, et nous la tenons pour probable. Dans cette hypothèse, nous n'hésitons pas à penser que l'auteur de tous ces mauvais tours n'était autre que l'âme ou l'esprit de M. de S..., si nous remarquons surtout la coïncidence de ses dernières paroles avec la durée des phénomènes. Il avait dit : Je la poursuivrai autant après ma mort que pendant ma vie. Or, ses rapports avec mademoiselle Clairon avaient duré deux ans et demi, juste autant de temps que les manifestations qui suivirent sa mort.

Quelques mots encore sur la nature de cet Esprit. Il n'était pas méchant, et c'est avec raison que mademoiselle Clairon le qualifie d'assez bon diable ; mais on ne peut pas dire non plus qu'il fût la bonté même. La passion violente à laquelle il a succombé, comme homme, prouve que chez lui les idées terrestres étaient dominantes. Les traces profondes de cette passion, qui survit à la destruction du corps, prouvent que, comme Esprit, il était encore sous l'influence de la matière. Sa vengeance, tout inoffensive qu'elle était, dénote des sentiments peu élevés. Si donc on veut bien se reporter à notre tableau de la classification des Esprits, il ne sera pas difficile de lui assigner son rang ; l'absence de méchanceté réelle l'écarte naturellement de la dernière classe, celle des Esprits impurs ; mais il tenait évidemment des autres classes du même ordre ; rien chez lui ne pourrait justifier un rang supérieur.

Une chose digne de remarque, c'est la succession des différents modes par lesquels il a manifesté sa présence. C'est le jour même et au moment de sa mort qu'il se fait entendre pour la première fois, et cela au milieu d'un joyeux souper. De son vivant, il voyait mademoiselle Clairon par la pensée, entourée de l'auréole que prête l'imagination à l'objet d'une passion ardente ; mais une fois l'âme débarrassée de son voile matériel, l'illusion fait place à la réalité. Il est là, à ses côtés, il la voit entourée d'amis, tout devait exciter sa jalousie ; elle semble, par sa gaîté et par ses chants, insulter à son désespoir, et son désespoir se traduit par un cri de rage qu'il répète chaque jour à la même heure, comme pour lui reprocher son refus d'avoir été le consoler à ses derniers moments. Aux cris succèdent des coups de fusil, inoffensifs, il est vrai, mais qui n'en dénotent pas moins une rage impuissante et l'envie de troubler son repos. Plus lard, son désespoir prend un caractère plus calme ; revenu sans doute à des idées plus saines, il semble avoir pris son parti ; il lui reste le souvenir des applaudissements dont elle était l'objet, et il les répète. Plus tard enfin, il lui dit adieu en faisant entendre des sons qui semblaient comme l'écho de cette voix mélodieuse qui l'avait tant charmé de son vivant.

 

Isolement des corps graves

 

Le mouvement imprimé aux corps inertes par la volonté est aujourd'hui tellement connu qu'il y aurait presque de la puérilité à rapporter des faits de ce genre ; il n'en est pas de même lorsque ce mouvement est accompagné de certains phénomènes moins vulgaires, tels que celui, par exemple, de la suspension dans l'espace. Bien que les annales du Spiritisme en citent de nombreux exemples, ce phénomène présente une telle dérogation aux lois de la gravitation que le doute paraît très naturel pour quiconque n'en a pas été témoin. Nous-même, nous l'avouons, tout habitué que nous sommes aux choses extraordinaires, avons été bien aise de pouvoir en constater la réalité. Le fait que nous allons rapporter s'est passé plusieurs fois sous nos yeux dans les réunions qui avaient lieu jadis chez M. B***, rue Lamartine, et nous savons qu'il s'est maintes fois produit ailleurs ; nous pouvons donc le certifier comme incontestable. Voici comment les choses se passaient.

Huit ou dix personnes, parmi lesquelles il s'en trouvait de douées d'une puissance spéciale, sans être toutefois des médiums reconnus, se plaçaient autour d'une table de salon lourde et massive, les mains posées sur le bord et toutes unies d'intention et de volonté. Au bout d'un temps plus ou moins long, dix minutes ou un quart d'heure, selon que les dispositions ambiantes étaient plus ou moins favorables, la table, malgré son poids de près de 100 kilos, se mettait en mouvement, glissait à droite ou à gauche sur le parquet, se transportait dans les diverses parties désignées du salon, puis se soulevant, tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, jusqu'à former un angle de 45°, se balançait avec rapidité, imitant le tangage et le roulis d'un navire. Si, dans cette position, les assistants redoublaient d'efforts par leur volonté, la table se détachait entièrement du sol, à 10 ou 20 centimètres d'élévation, se soutenait ainsi dans l'espace sans aucun point d'appui, pendant quelques secondes, puis retombait de tout son poids.

Le mouvement de la table, son soulèvement sur un pied, son balancement, se produisaient à peu près à volonté, souvent plusieurs fois dans la soirée, et souvent aussi sans aucun contact des mains ; la volonté seule suffisait pour que la table se dirigeât du côté indiqué. L'isolement complet était plus difficile à obtenir, mais il a été répété assez souvent pour qu'on ne pût le regarder comme un fait exceptionnel. Or ceci ne se passait point en présence d'adeptes seuls qu'on pourrait croire trop accessibles à l'illusion, mais devant vingt ou trente personnes, parmi lesquelles il s'en trouvait quelquefois de fort peu sympathiques qui ne manquaient pas de supposer quelque préparation secrète, sans égard pour les maîtres de la maison, dont le caractère honorable devait éloigner tout soupçon de supercherie, et pour qui d'ailleurs c'eût été un singulier plaisir de passer toutes les semaines plusieurs heures à mystifier une assemblée sans profit.

Nous avons rapporté le fait dans toute sa simplicité, sans restriction ni exagération. Nous ne dirons donc pas que nous avons vu la table voltiger en l'air comme une plume ; mais tel qu'il est, ce fait n'en démontre pas moins la possibilité de l'isolement des corps graves sans point d'appui, au moyen d'une puissance jusqu'alors inconnue. Nous ne dirons pas non plus qu'il suffisait d'étendre la main ou de faire un signe quelconque, pour qu'à l'instant la table se mût et s'enlevât comme par enchantement.

Nous dirons, au contraire, pour être dans le vrai, que les premiers mouvements s'opéraient toujours avec une certaine lenteur, et n'acquéraient que graduellement leur maximum d'intensité. Le soulèvement complet n'avait lieu qu'après plusieurs mouvements préparatoires qui étaient comme des essais et une sorte d'élan. La puissance agissante semblait redoubler d'efforts par les encouragements des assistants, comme un homme ou un cheval qui accomplit une lourde tâche, et que l'on excite de la voix et du geste. L'effet une fois produit, tout retombait dans le calme, et de quelques instants on n'obtenait rien, comme si cette même puissance avait eu besoin de reprendre haleine.

Nous aurons souvent occasion de citer des phénomènes de ce genre, soit spontanés, soit provoqués, et accomplis dans des proportions et avec des circonstances bien autrement extraordinaires ; mais lorsque nous en aurons été témoin, nous les rapporterons toujours de manière à éviter toute interprétation fausse ou exagérée. Si dans le fait raconté plus haut, nous nous fussions contenté de dire que nous avons vu une table de 100 kilos s'enlever au seul contact des mains, nul doute que beaucoup de gens se soient figurés qu'elle s'était enlevée jusqu'au plafond et avec la rapidité d'un changement à vue. C'est ainsi que les choses les plus simples deviennent des prodiges par les proportions que leur prête l'imagination. Que doit-ce être quand les faits ont traversé les siècles et passé par la bouche des poètes ! Si l'on disait que la superstition est la fille de la réalité, on aurait l'air d'avancer un paradoxe, et pourtant rien n'est plus vrai ; il n'y a pas de superstition qui ne repose sur un fond réel ; le tout est de discerner où finit l'un et où commence l'autre. Le véritable moyen de combattre les superstitions n'est pas de les contester d'une manière absolue ; dans l'esprit de certaines gens il est des idées qu'on ne déracine pas facilement, parce qu'ils ont toujours des faits à citer à l'appui de leur opinion ; c'est au contraire de montrer ce qu'il y a de réel ; alors il ne reste que l'exagération ridicule dont le bon sens fait justice.

 

La forêt de Dodone et la statue de Memnon

 

Pour arriver à la forêt de Dodone, passons par la rue Lamartine, et arrêtons-nous un instant chez M. B*** où nous avons vu un meuble docile nous poser un nouveau problème de statique.

Les assistants en nombre quelconque sont placés autour de la table en question, dans un ordre également quelconque, car il n'y a ici ni nombres ni places cabalistiques ; ils ont les mains posées sur le bord ; ils font, soit mentalement, soit à haute voix, appel aux Esprits qui ont l'habitude de se rendre à leur invitation. On connaît notre opinion sur ce genre d'Esprits, c'est pourquoi nous les traitons un peu sans cérémonie. Quatre ou cinq minutes sont à peine écoulées qu'un bruit clair de toc, toc, se fait entendre dans la table, souvent assez fort pour être entendu de la pièce voisine, et se répète aussi longtemps et aussi souvent qu'on le désire. La vibration se fait sentir dans les doigts, et en appliquant l'oreille contre la table, on reconnaît, à ne pas s'y méprendre, que le bruit a sa source dans la substance même du bois, car toute la table vibre depuis les pieds jusqu'à la surface.

Quelle est la cause de ce bruit ? Est-ce le bois qui travaille, ou bien est-ce, comme on dit, un Esprit ? Ecartons d'abord toute idée de supercherie ; nous sommes chez des gens trop sérieux et de trop bonne compagnie pour s'amuser aux dépens de ceux qu'ils veulent bien admettre chez eux ; d'ailleurs cette maison n'est point privilégiée ; les mêmes faits se produisent dans cent autres tout aussi honorables. Permettez-nous, en attendant la réponse, une petite digression.

Un jeune candidat bachelier était dans sa chambre occupé à repasser son examen de rhétorique ; on frappe à sa porte. Vous admettrez bien, je pense, qu'on petit distinguer à la nature du bruit, et surtout à sa répétition, s'il est causé par un craquement du bois, l'agitation du vent ou toute autre cause fortuite, ou bien si c'est quelqu'un qui frappe pour demander à entrer. Dans ce dernier cas le bruit a un caractère intentionnel auquel on ne peut se méprendre ; c'est ce que se dit notre écolier. Cependant, pour ne pas se déranger inutilement, il voulut s'en assurer en mettant le visiteur à l'épreuve. Si c'est quelqu'un, dit-il, frappez un, deux, trois, quatre, cinq, six coups ; frappez en haut, en bas, à droite, à gauche ; battez la mesure ; battez le rappel, etc., et à chacun de ces commandements le bruit obéit avec la plus parfaite ponctualité. Assurément, pensa-t-il, ce ne peut être ni le jeu du bois, ni le vent, ni même un chat, quelque intelligent qu'on le suppose. Voici un fait, voyons à quelle conséquence nous conduiront les arguments syllogistiques. Il fit alors le raisonnement, suivant : J'entends du bruit, donc c'est quelque chose qui le produit ; ce bruit obéit à mon commandement, donc la cause qui le produit me comprend ; or, ce qui comprend a de l'intelligence, donc la cause de ce bruit est intelligente. Si elle est intelligente, ce n'est ni le bois ni le vent ; si ce n'est ni le bois ni le vent, c'est donc quelqu'un. Là-dessus il alla ouvrir la porte. On voit qu'il n'est pas besoin d'être docteur pour tirer cette conclusion, et nous croyons notre apprenti bachelier assez ferré sur ses principes pour tirer la suivante. Supposons qu'en allant ouvrir la porte il ne trouve personne, et que le bruit n'en continue pas moins exactement de la même manière ; il poursuivra son sorite : « Je viens de me prouver sans réplique que le bruit est produit par un être intelligent, puisqu'il répond à ma pensée. J'entends toujours ce bruit devant moi, et il est certain que ce n'est pas moi qui frappe, donc c'est un autre ; or cet autre, je ne le vois pas : donc il est invisible. Les êtres corporels appartenant à l'humanité sont parfaitement visibles ; or celui qui frappe, étant invisible, n'est pas un être corporel humain. Or, puisque nous appelons Esprits les êtres incorporels, celui qui frappe n'étant pas un être corporel, est donc un Esprit. »

Nous croyons les conclusions de notre écolier rigoureusement logiques ; seulement ce que nous avons donné comme une supposition est une réalité, en ce qui concerne les expériences qui se faisaient chez M. B***. Nous ajouterons qu'il n'était pas besoin de l'imposition des mains, tous les phénomènes se produisant également bien alors que la table était isolée de tout contact. Ainsi, suivant le désir exprimé, les coups étaient frappés dans la table, dans la muraille, dans la porte, et à la place désignée verbalement ou mentalement ; ils indiquaient l'heure, le nombre de personnes présentes ; ils battaient la charge, le rappel, le rythme d'un air connu ; ils imitaient le travail du tonnelier, le grincement de la scie, l'écho, les feux de file ou de pelotons et bien d'autres effets trop longs à décrire. On nous a dit avoir entendu dans certains cercles imiter le sifflement du vent, le bruissement des feuilles, le roulement du tonnerre, le clapotement des vagues, ce qui n'a rien de plus surprenant. L'intelligence de la cause devenait patente quand, au moyen de ces mêmes coups, on obtenait des réponses catégoriques à certaines questions ; or c'est cette cause intelligente que nous nommons, ou pour mieux dire qui s'est nommée elle-même Esprit. Quand cet Esprit voulait faire une communication plus développée, il indiquait par un signe particulier qu'il voulait écrire ; alors le médium écrivain prenait le crayon, et transmettait sa pensée par écrit.

Parmi les assistants, nous ne parlons pas de ceux qui étaient autour de la table, mais de toutes les personnes qui remplissaient le salon, il y avait des incrédules pur sang, des demi-croyants et des adeptes fervents, mélange peu favorable, comme on le sait. Les premiers, nous les laisserions volontiers, attendant que la lumière se fasse pour eux. Nous respectons toutes les croyances, même l'incrédulité qui est aussi une sorte de croyance lorsqu'elle se respecte assez elle-même pour ne pas froisser les opinions contraires. Nous n'en parlerions donc pas s'ils ne devaient nous fournir une observation qui n'est pas sans utilité. Leur raisonnement, beaucoup moins prolixe que celui de notre écolier, se résume généralement ainsi : Je ne crois pas aux Esprits, donc ce ne doit pas être des Esprits. Puisque ce ne sont pas des Esprits, ce doit être une jonglerie. Cette conclusion les mène naturellement à supposer que la table est machinée à la façon de Robert Houdin. A cela notre réponse est bien simple : c'est d'abord qu'il faudrait que toutes les tables et tous les meubles fussent machinés, puisqu'il n'y en a pas de privilégiés ; seulement, nous ne connaissons pas de mécanisme assez ingénieux pour produire à volonté tous les effets que nous avons décrits ; troisièmement, il faudrait que M. B*** eût fait machiner les murailles et les portes de son appartement, ce qui n'est guère probable ; quatrièmement, enfin, il faudrait qu'on eût fait machiner de même les tables, les portes et les murailles de toutes les maisons où de semblables phénomènes se produisent journellement, ce qui n'est pas plus présumable, car on connaîtrait l'habile constructeur de tant de merveilles.

Les demi-croyants admettent tous les phénomènes, mais ils sont indécis sur la cause. Nous les renvoyons aux arguments de notre futur bachelier.

Les croyants présentaient trois nuances bien caractérisées : ceux qui ne voyaient dans ces expériences qu'un amusement et un passe-temps, et dont l'admiration se traduisait par ces mots ou leurs analogues : C'est étonnant ! c'est singulier ! c'est bien drôle ! mais qui n'allaient pas au-delà. Il y avait ensuite les gens sérieux, instruits, observateurs, auxquels nul détail n'échappait et pour qui les moindres choses étaient des sujets d'étude. Venaient ensuite les ultra-croyants, si nous pouvons nous exprimer ainsi, ou pour mieux dire, les croyants aveugles, ceux auxquels on peut reprocher un excès de crédulité ; dont la foi non suffisamment éclairée leur donne une telle confiance dans les Esprits, qu'ils leur prêtent toutes les connaissances et surtout la prescience ; aussi était-ce de la meilleure foi du monde qu'ils demandaient des nouvelles de toutes leurs affaires, sans songer qu'ils en auraient su tout autant pour deux sous auprès du premier diseur de bonne aventure. Pour eux, la table parlante n'est pas un objet d'étude et d'observation, c'est un oracle. Elle n'a contre elle que sa forme triviale et ses usages trop vulgaires, mais que le bois dont elle est faite, au lieu d'être façonné pour les besoins domestiques, soit sur pied, vous aurez un arbre parlant ; qu'il soit taillé en statue, vous aurez une idole devant laquelle les peuples crédules viendront se prosterner.

Maintenant franchissons les mers et vingt-cinq siècles, et transportons-nous au pied du mont Tomarus en Epire, nous y trouverons la forêt sacrée dont les chênes rendaient des oracles ; ajoutez-y le prestige du culte et la pompe des cérémonies religieuses, et vous vous expliquerez facilement la vénération d'un peuple ignorant et crédule qui ne pouvait voir la réalité à travers tant de moyens de fascination.

Le bois n'est pas la seule substance qui puisse servir de véhicule à la manifestation des Esprits frappeurs. Nous les avons vus se produire dans une muraille, par conséquent dans la pierre. Nous avons donc aussi des pierres parlantes. Que ces pierres représentent un personnage sacré, nous aurons la statue de Memnon, ou celle de Jupiter Ammon rendant des oracles comme les arbres de Dodone.

L'histoire, il est vrai, ne nous dit pas que ces oracles étaient rendus par des coups frappés, comme nous le voyons de nos jours. C'était, dans la forêt de Dodone, par le sifflement du vent à travers les arbres, par le bruissement des feuilles, ou le murmure de la fontaine qui jaillissait au pied du chêne consacré à Jupiter. La statue de Memnon rendait, dit-on, des sons mélodieux, aux premiers rayons du soleil. Mais l'histoire nous dit aussi, comme nous aurons occasion de le démontrer, que les anciens connaissaient parfaitement les phénomènes attribués aux Esprits frappeurs. Nul doute que ce ne soit là le principe de leur croyance à l'existence d'êtres animés dans les arbres, les pierres, les eaux, etc. Mais dès que ce genre de manifestation fut exploité, les coups ne suffisaient plus ; les visiteurs étaient trop nombreux pour qu'on pût leur donner à chacun une séance particulière ; c'eût été d'ailleurs, chose trop simple ; il fallait le prestige, et du moment qu'ils enrichissaient le temple par leurs offrandes, il fallait bien leur en donner pour leur argent. L'essentiel était que l'objet fût regardé comme sacré et habité par une divinité ; on pouvait dès lors lui faire dire tout ce qu'on voulait sans prendre tant de précautions.

Les prêtres de Memnon usaient, dit-on, de supercherie ; la statue était creuse, et les sons qu'elle rendait étaient produits par quelque moyen acoustique. Cela est possible et même probable. Les Esprits, même les simples frappeurs, qui sont en général moins scrupuleux que les autres, ne sont pas toujours, comme nous l'avons dit, à la disposition du premier venu ; ils ont leur volonté, leurs occupations, leurs susceptibilités, et ni les uns ni les autres n'aiment à être exploités par la cupidité. Quel discrédit pour les prêtres s'ils n'avaient pu faire parler à propos leur idole ! Il fallait bien suppléer à son silence, et au besoin donner un coup de main ; d'ailleurs il était bien plus commode de ne pas se donner tant de peine, et l'on pouvait formuler la réponse selon les circonstances. Ce que nous voyons de nos jours n'en prouve pas moins que les croyances anciennes avaient pour principe la connaissance des manifestations spirites, et c'est avec raison que nous avons dit que le Spiritisme moderne est le réveil de l'antiquité, mais de l'antiquité éclairée par les lumières de la civilisation et de la réalité.

 

L'avarice

Dissertation morale dictée par saint Louis à Mlle Ermance Dufaux.

 

6 janvier 1858.

 

1. Toi qui possèdes, écoute-moi. Un jour deux fils d'un même père reçurent chacun un boisseau de blé. L'aîné serra le sien dans un lieu dérobé ; l'autre rencontra sur son chemin un pauvre qui demandait l'aumône ; il courut à lui, et versa dans le pan de son manteau la moitié du blé qui lui était échue, puis il continua sa route, et s'en alla semer le reste dans le champ paternel.

Or vers ce temps-là il vint une grande famine, les oiseaux du ciel mouraient sur le bord du chemin. Le frère aîné courut à sa cachette, mais il n'y trouva que poussière ; le cadet s'en allait tristement contempler son blé séché sur pied, lorsqu'il rencontra le pauvre qu'il avait assisté. Frère, lui dit le mendiant, j'allais mourir, tu m'as secouru ; maintenant que l'espérance est séchée dans ton coeur, suis-moi. Ton demi-boisseau a quintuplé entre mes mains ; j'apaiserai ta faim et tu vivras dans l'abondance.

2. Ecoute-moi, avare ! connais-tu le bonheur ? oui, n'est-ce pas ! Ton oeil brille d'un sombre éclat dans ton orbite que l'avarice a creusé plus profondément ; tes lèvres se serrent ; ta narine frémit et ton oreille se dresse. Oui, j'entends, c'est le bruit de l'or que ta main caresse en le versant dans la cachette. Tu dis : C'est là la volupté suprême. Silence ! on vient. Ferme vite. Bien ! que tu es pâle ! ton corps frissonne. Rassure-toi ; les pas s'éloignent. Ouvre ; regarde encore ton or. Ouvre ; ne tremble pas ; tu es bien seul. Entends-tu ! non, rien ; c'est le vent qui gémit en passant sur le seuil. Regarde ; que d'or ! plonge à pleines mains : fais sonner le métal ; tu es heureux.

Heureux, toi ! mais la nuit est sans repos et ton sommeil est obsédé de fantômes.

Tu as froid ! approche-toi de la cheminée ; chauffe-toi à ce feu qui pétille si joyeusement. La neige tombe ; le voyageur s'enveloppe frileusement de son manteau, et le pauvre grelotte sous ses haillons. La flamme du foyer se ralentit ; jette du bois. Mais non ; arrête ! c'est ton or que tu consumes avec ce bois ; c'est ton or qui brûle.

Tu as faim ! tiens, prends ; rassasie-toi ; tout cela est à toi, tu l'as payé de ton or. De ton or ! cette abondance t'indigne, ce superflu est-il nécessaire pour soutenir la vie ? non, ce petit morceau de pain suffira ; encore c'est trop. Tes vêtements tombent en lambeaux ; ta maison se lézarde et menace ruine ; tu souffres du froid et de la faim ; mais que t'importe ! tu as de l'or.

Malheureux ! cet or, la mort t'en séparera. Tu le laisseras sur le bord de la tombe, comme la poussière que le voyageur secoue sur le seuil de la porte où sa famille bien-aimée l'attend pour fêter son retour.

Ton sang appauvri, vieilli par ta misère volontaire, s'est glacé dans tes veines. Des héritiers avides viennent de jeter ton corps dans un coin du cimetière ; te voilà face à face avec l'éternité. Misérable ! qu'as-tu fait de cet or qui t'a été confié pour soulager le pauvre ? Entends-tu ces blasphèmes ? vois-tu ces larmes ! vois-tu ce sang ? Ces blasphèmes sont ceux de la souffrance que tu aurais pu calmer ; ces larmes, tu les as fait couler ; ce sang, c'est toi qui l'as versé. Tu as horreur de toi ; tu voudrais te fuir et tu ne le peux pas. Tu souffres, damné ! et tu te tords dans ta souffrance. Souffre ! point de pitié pour toi. Tu n'as point eu d'entrailles pour ton frère malheureux ; qui en aurait pour toi ? Souffre ! souffre ! toujours ! ton supplice n'aura point de fin. Dieu veut, pour te punir, que tu le CROIES ainsi.

Remarque. En écoutant la fin de ces éloquentes et poétiques paroles, nous étions tous surpris d'entendre saint Louis parler de l'éternité des souffrances, alors que tous les Esprits supérieurs s'accordent à combattre cette croyance, lorsque ces derniers mots : Dieu veut, pour te punir, que tu le CROIES ainsi, sont venus tout expliquer. Nous les avons reproduits dans les caractères généraux des Esprits du troisième ordre. En effet, plus les Esprits sont imparfaits, plus leurs idées sont restreintes et circonscrites ; l'avenir est pour eux dans le vague : ils ne le comprennent pas. Ils souffrent ; leurs souffrances sont longues ; et pour qui souffre longtemps c'est souffrir toujours. Cette pensée même est un châtiment.

Dans un prochain article nous citerons des faits de manifestations qui pourront nous éclairer sur la nature des souffrances d'outre-tombe.

 

 

Entretiens d'outre-tombe

 

Mlle CLARY D... - évocation

Nota. Mademoiselle Clary D..., intéressante enfant, morte en 1850, à l'âge de 13 ans, est depuis lors restée comme le génie de sa famille, où elle est fréquemment évoquée, et à laquelle elle a fait un grand nombre de communications du plus haut intérêt. L'entretien que nous rapportons ci-après a eu lieu entre elle et nous le 12 janvier 1857, par l'intermédiaire de son frère médium.

1. D. Avez-vous un souvenir précis de votre existence corporelle ? - R. L'Esprit voit le présent, le passé et un peu de l'avenir selon sa perfection et son rapprochement de Dieu.

2. D. Cette condition de la perfection est-elle seulement relative à l'avenir, ou se rapporte-t-elle également au présent et au passé ? - R. L'Esprit voit l'avenir plus clairement à mesure qu'il se rapproche de Dieu. Après la mort, l'âme voit et embrasse d'un coup d'oeil toutes ses émigrations passées, mais elle ne peut voir ce que Dieu lui prépare ; il faut pour cela qu'elle soit tout entière en Dieu après bien des existences.

3. D. Savez-vous à quelle époque vous serez réincarnée ? - R. Dans 10 ans ou 100 ans.

4. D. Sera-ce sur cette terre, ou dans un autre monde ? - R. Un autre monde.

5. D. Le monde où vous serez est-il, par rapport à la terre, dans des conditions meilleures, égales ou inférieures ? - R. Beaucoup mieux que sur terre ; on y est heureux.

6. D. Puisque vous êtes ici parmi nous, y êtes-vous à une place déterminée et en quel endroit ? - R. J'y suis en apparence éthéréenne ; je puis dire que mon Esprit proprement dit s'étend beaucoup plus loin ; je vois beaucoup de choses, et je me transporte bien loin d'ici avec la vitesse de la pensée ; mon apparence est à droite de mon frère et guide son bras.

7. D. Ce corps éthéréen dont vous êtes revêtue, vous permet-il d'éprouver des sensations physiques, comme par exemple celle du chaud ou du froid ? - R. Quand je me souviens trop de mon corps, j'éprouve une sorte d'impression comme lorsqu'on quitte un manteau et que l'on croit encore le porter quelque temps après.

8. D. Vous venez de dire que vous pouvez vous transporter avec la rapidité de la pensée ; la pensée n'est-elle pas l'âme elle-même qui se dégage de son enveloppe ? - R. Oui.

9. D. Lorsque votre pensée se porte quelque part, comment se fait la séparation de votre âme ? - R. L'apparence s'évanouit ; la pensée marche seule.

10. D. C'est donc une faculté qui se détache ; l'être restant où il est ? - R. La forme n'est pas l'être.

11. D. Mais comment cette pensée agit-elle ? N'agit-elle pas toujours par l'intermédiaire de la matière ? - R. Non.

12. D. Lorsque votre faculté de penser se détache, vous n'agissez donc plus par l'intermédiaire de la matière ? - R. L'ombre s'évanouit ; elle se reproduit où la pensée la guide.

13. D. Puisque vous n'aviez que 13 ans quand votre corps est mort, comment se fait-il que vous puissiez nous donner, sur des questions abstraites, des réponses qui sont hors de la portée d'un enfant de votre âge ? - R. Mon âme est si ancienne !

14. D. Pouvez-vous nous citer, parmi vos existences antérieures, une de celles qui ont le plus élevé vos connaissances ? - R. J'ai été dans le corps d'un homme que j'avais rendu vertueux ; après sa mort je suis allée dans le corps d'une jeune fille dont le visage était l'empreinte de l'âme ; Dieu me récompense.

15. D. Pourrait-il nous être donné de vous voir ici telle que vous êtes actuellement ? - R. Vous le pourriez.

16. D. Comment le pourrions-nous ? Cela dépend-il de nous, de vous ou de personnes plus intimes ? - R. De vous.

17. D. Quelles conditions devrions-nous remplir pour cela ? - R. Vous recueillir quelque temps, avec foi et ferveur ; être moins nombreux, vous isoler un peu, et faire venir un médium dans le genre de Home.

 

 

M. Home

 

Les phénomènes opérés par M. Home ont produit d'autant plus de sensation, qu'ils sont venus confirmer les récits merveilleux apportés d'outre-mer, et à la véracité desquels s'attachait une certaine défiance. Il nous a montré que, tout en faisant la part la plus large possible à l'exagération, il en restait assez pour attester la réalité de faits s'accomplissant en dehors de toutes les lois connues.

On a parlé de M. Home en sens très divers, et nous avouons qu'il s'en faut de beaucoup que tout le monde lui ait été sympathique, les uns par esprit de système, les autres par ignorance. Nous voulons bien admettre chez ces derniers une opinion consciencieuse, faute d'avoir pu constater les faits par eux-mêmes ; mais si, dans ce cas, le doute est permis, une hostilité systématique et passionnée est toujours déplacée. En tout état de cause, juger ce que l'on ne connaît pas est un manque de logique, le décrier sans preuves est un oubli des convenances. Faisons, pour un instant, abstraction de l'intervention des Esprits, et ne voyons dans les faits rapportés que de simples phénomènes physiques. Plus ces faits sont étranges, plus ils méritent d'attention. Expliquez-les comme vous voudrez, mais ne les contestez pas a priori, si vous ne voulez pas faire douter de votre jugement. Ce qui doit étonner, et ce qui nous paraît plus anormal encore que les phénomènes en question, c'est de voir ceux mêmes qui déblatèrent sans cesse contre l'opposition de certains corps savants à l'endroit des idées nouvelles, qui leur jettent sans cesse à la face, et cela dans les termes les moins mesurés, les déboires essuyés par les auteurs des découvertes les plus importantes, qui citent, à tout propos, et Fulton, et Jenner, et Galilée, tomber eux-mêmes dans un travers semblable, eux qui disent, avec raison, qu'il y a peu d'années encore, quiconque eût parlé de correspondre en quelques secondes d'un bout du monde à l'autre, eût passé pour un insensé. S'ils croient au progrès dont ils se disent les apôtres, qu'ils soient donc conséquents avec eux-mêmes et ne s'attirent pas le reproche qu'ils adressent aux autres de nier ce qu'ils ne comprennent pas.

Revenons à M. Home. Venu à Paris au mois d'octobre 1855, il s'est trouvé dès le début lancé dans le monde le plus élevé, circonstance qui eût dû imposer plus de circonspection dans le jugement porté sur lui, car plus ce monde est élevé et éclairé, moins il est suspect de s'être bénévolement laissé jouer par un aventurier. Cette position même a suscité des commentaires. On se demande ce qu'est M. Home. Pour vivre dans ce monde, pour faire des voyages coûteux, il faut, dit-on, qu'il ait de la fortune. S'il n'en a pas, il faut qu'il soit soutenu par des personnes puissantes. On a bâti sur ce thème mille suppositions plus ridicules les unes que les autres. Que n'a-t-on pas dit aussi de sa soeur qu'il est allé chercher il y a un an environ ; c'était, disait-on, un médium plus puissant que lui-même ; à eux deux ils devaient accomplir des prodiges à faire pâlir ceux de Moïse. Plus d'une fois des questions nous ont été adressées à ce sujet ; voici notre réponse.

M. Home, en venant en France, ne s'est point adressé au public ; il n'aime ni ne recherche la publicité. S'il fût venu dans un but de spéculation, il eût couru le pays en appelant la réclame à son aide ; il eût cherché toutes les occasions de se produire, tandis qu'il les évite ; il eût mis un prix à ses manifestations, tandis qu'il ne demande rien à personne. Malgré sa réputation, M. Home n'est donc point ce qu'on peut appeler un homme public, sa vie privée n'appartient qu'à lui seul. Du moment qu'il ne demande rien, nul n'a le droit de s'enquérir comment il vit sans commettre une indiscrétion. Est-il soutenu par des gens puissants ? cela ne nous regarde pas ; tout ce que nous pouvons dire, c'est que dans cette société d'élite il a conquis des sympathies réelles et s'est fait des amis dévoués, tandis que d'un faiseur de tours on s'en amuse, on le paie et tout est dit. Nous ne voyons donc en M. Home qu'une chose : un homme doué d'une faculté remarquable. L'étude de cette faculté est tout ce qui nous intéresse, et tout ce qui doit intéresser quiconque n'est pas mû par le seul sentiment de la curiosité. L'histoire n'a point encore ouvert sur lui le livre de ses secrets ; jusque-là il n'appartient qu'à la science. Quant à sa soeur, voici la vérité : C'est une enfant de onze ans, qu'il a amenée à Paris pour son éducation dont s'est chargée une illustre personne. Elle sait à peine en quoi consiste la faculté de son frère. C'est bien simple, comme on le voit, bien prosaïque pour les amateurs du merveilleux.

Maintenant, pourquoi M. Home est-il venu en France ? Ce n'est point pour chercher fortune, nous venons de le prouver. Est-ce pour connaître le pays ? Il ne le parcourt pas ; il sort peu, et n'a nullement les habitudes d'un touriste. Le motif patent a été le conseil des médecins qui ont cru l'air d'Europe nécessaire à sa santé, mais les faits les plus naturels sont souvent providentiels. Nous pensons donc que, s'il y est venu, c'est qu'il devait y venir. La France, encore dans le doute en ce qui concerne les manifestations spirites, avait besoin qu'un grand coup fût frappé ; c'est M. Home qui a reçu cette mission, et plus le coup a frappé haut, plus il a eu de retentissement. La position, le crédit, les lumières de ceux qui l'ont accueilli, et qui ont été convaincus par l'évidence des faits, ont ébranlé les convictions d'une foule de gens, même parmi ceux qui n'ont pu être témoins oculaires. La présence de M. Home aura donc été un puissant auxiliaire pour la propagation des idées spirites ; s'il n'a pas convaincu tout le monde, il a jeté des semences qui fructifieront d'autant plus que les médiums eux-mêmes se multiplieront. Cette faculté, comme nous l'avons dit ailleurs, n'est point un privilège exclusif ; elle existe à l'état latent et à divers degrés chez une foule d'individus, n'attendant qu'une occasion pour se développer ; le principe est en nous par l'effet même de notre organisation ; il est dans la nature ; tous nous en avons le germe, et le jour n'est pas éloigné où nous verrons les médiums surgir sur tous les points, au milieu de nous, dans nos familles, chez le pauvre comme chez le riche, afin que la vérité soit connue de tous, car selon ce qui nous est annoncé, c'est une ère nouvelle, une nouvelle phase qui commence pour l'humanité. L'évidence et la vulgarisation des phénomènes spirites donneront un nouveau cours aux idées morales, comme la vapeur a donné un nouveau cours à l'industrie.

Si la vie privée de M. Home doit être fermée aux investigations d'une indiscrète curiosité, il est certains détails qui peuvent à juste titre intéresser le public et qu'il est même inutile de connaître pour l'appréciation des faits.

M. Daniel Dunglas Home est né le 15 mars 1833 près d'Edimbourg. Il a donc aujourd'hui 24 ans. Il descend de l'ancienne et noble famille des Dunglas d'Ecosse, jadis souveraine. C'est un jeune homme d'une taille moyenne, blond, dont la physionomie mélancolique n'a rien d'excentrique ; il est d'une complexion très délicate, de moeurs simples et douces, d'un caractère affable et bienveillant sur lequel le contact des grandeurs n'a jeté ni morgue ni ostentation. Doué d'une excessive modestie, jamais il ne fait parade de sa merveilleuse faculté, jamais il ne parle de lui-même, et si, dans l'expansion de l'intimité, il raconte les choses qui lui sont personnelles, c'est avec simplicité, et jamais avec l'emphase propre aux gens avec lesquels la malveillance cherche à le comparer. Plusieurs faits intimes, qui sont à notre connaissance personnelle, prouvent chez lui de nobles sentiments et une grande élévation d'âme ; nous le constatons avec d'autant plus de plaisir que l'on connaît l'influence des dispositions morales sur la nature des manifestations.

Les phénomènes dont M. Home est l'instrument involontaire ont parfois été racontés par des amis trop zélés avec un enthousiasme exagéré dont s'est emparée la malveillance. Tels qu'ils sont, ils ne sauraient avoir besoin d'une amplification plus nuisible qu'utile à la cause. Notre but étant l'étude sérieuse de tout ce qui se rattache à la science spirite, nous nous renfermerons dans la stricte réalité des faits constatés par nous-même ou par les témoins oculaires les plus dignes de foi. Nous pourrons donc les commenter avec la certitude de ne pas raisonner sur des choses fantastiques.

M. Home est un médium du genre de ceux qui produisent des manifestations ostensibles, sans exclure pour cela les communications intelligentes ; mais ses prédispositions naturelles lui donnent pour les premières une aptitude plus spéciale. Sous son influence, les bruits les plus étranges se font entendre, l'air s'agite, les corps solides se meuvent, se soulèvent, se transportent d'un endroit à l'autre à travers l'espace, des instruments de musique font entendre des sons mélodieux, des êtres du monde extra-corporel apparaissent, parlent, écrivent et souvent vous étreignent jusqu'à la douleur. Lui-même plusieurs fois s'est vu, en présence de témoins oculaires, enlevé sans soutien à plusieurs mètres de hauteur.

De ce qui nous a été enseigné sur le rang des Esprits qui produisent en général ces sortes de manifestations, il ne faudrait pas en conclure que M. Home n'est en rapport qu'avec la classe infime du monde spirite. Son caractère et les qualités morales qui le distinguent doivent au contraire lui concilier la sympathie des Esprits supérieurs ; il n'est, pour ces derniers, qu'un instrument destiné à dessiller les yeux des aveugles par des moyens énergiques, sans être pour cela privé des communications d'un ordre plus élevé. C'est une mission qu'il a acceptée ; mission qui n'est exempte ni de tribulations, ni de dangers, mais qu'il accomplit avec résignation et persévérance, sous l'égide de l'Esprit de sa mère, son véritable ange gardien.

La cause des manifestations de M. Home est innée en lui ; son âme, qui semble ne tenir au corps que par de faibles liens, a plus d'affinité pour le monde spirite que pour le monde corporel ; c'est pourquoi elle se dégage sans efforts, et entre plus facilement que chez d'autres en communication avec les êtres invisibles. Cette faculté s'est révélée en lui dès la plus tendre enfance. A l'âge de six mois, son berceau se balançait tout seul en l'absence de sa nourrice et changeait de place. Dans ses premières années il était si débile qu'il pouvait à peine se soutenir ; assis sur un tapis, les jouets qu'il ne pouvait atteindre venaient d'eux-mêmes se mettre à sa portée. A trois ans il eut ses premières visions, mais il n'en a pas conservé le souvenir. Il avait neuf ans lorsque sa famille alla se fixer aux Etats-Unis ; là, les mêmes phénomènes continuèrent avec une intensité croissante à mesure qu'il avançait en âge, mais sa réputation comme médium ne s'établit qu'en 1850, vers l'époque où les manifestations spirites commencèrent à devenir populaires dans ce pays. En 1854 il vint en Italie, nous l'avons dit, pour sa santé ; il étonna Florence et Rome par de véritables prodiges. Converti à la foi catholique dans cette dernière ville, il dut prendre l'engagement de rompre ses relations avec le monde des Esprits. Pendant un an, en effet, son pouvoir occulte sembla l'avoir abandonné ; mais comme ce pouvoir est au-dessus de sa volonté, au bout de ce temps, ainsi que le lui avait annoncé l'Esprit de sa mère, les manifestations se reproduisirent avec une nouvelle énergie. Sa mission était tracée ; il devait marquer parmi ceux que la Providence a choisis pour nous révéler par des signes patents la puissance qui domine toutes les grandeurs humaines.

Si M. Home n'était, comme le prétendent certaines personnes qui jugent sans avoir vu, qu'un habile prestidigitateur, il aurait toujours, sans aucun doute, à sa disposition des tours dans sa gibecière, tandis qu'il n'est pas le maître de les produire à volonté. Il lui serait donc impossible d'avoir des séances régulières, car ce serait souvent au moment où il en aurait besoin que sa faculté lui ferait défaut. Les phénomènes se manifestent quelquefois spontanément au moment où il s'y attend le moins, tandis que dans d'autres il est impuissant à les provoquer, circonstance peu favorable à quiconque voudrait faire des exhibitions à heures fixes. Le fait suivant pris entre mille en est la preuve. Depuis plus de quinze jours M. Home n'avait pu obtenir aucune manifestation, lorsque, se trouvant à déjeuner chez un de ses amis avec deux ou trois autres personnes de sa connaissance, des coups se firent soudain entendre dans les murs, les meubles et le plafond. Il paraît, dit-il, que les voilà qui reviennent. M. Home était à ce moment assis sur le canapé avec un ami. Un domestique apporte le plateau à thé et s'apprête à le déposer sur la table placée au milieu du salon ; celle-ci, quoique fort lourde, se soulève subitement en se détachant du sol de 20 à 30 centimètres de hauteur, comme si elle eût été attirée par le plateau ; le domestique effrayé le laisse échapper, et la table d'un bond s'élance vers le canapé et vient retomber devant M. Home et son ami, sans que rien de ce qui était dessus fût dérangé. Ce fait n'est point sans contredit le plus curieux de ceux que nous aurons à rapporter, mais il présente cette particularité digne de remarque, qu'il s'est produit spontanément, sans provocation, dans un cercle intime, dont aucun des assistants, cent fois témoins de faits semblables, n'avait besoin de nouveaux témoignages ; et assurément ce n'était pas le cas pour M. Home de montrer son savoir-faire, si savoir-faire il y a.

Dans un prochain article nous citerons d'autres manifestations.

 

Les manifestations des Esprits

 

Réponse à M. Viennet, par Paul Auguez

 

M. Paul Auguez est un adepte sincère et éclairé de la doctrine spirite ; son ouvrage, que nous avons lu avec un grand intérêt, et où l'on reconnaît la plume élégante de l'auteur des Elus de l'avenir, est une démonstration logique et savante des points fondamentaux de cette doctrine, c'est-à-dire de l'existence des Esprits, de leurs relations avec les hommes, et, par conséquent, de l'immortalité de l'âme et de son individualité après la mort. Son but principal étant de répondre aux agressions sarcastiques de M. Viennet, il n'aborde que les points capitaux et se borne à prouver par les faits, le raisonnement et les autorités les plus respectables, que cette croyance n'est point fondée sur des idées systématiques ou des préjugés vulgaires, mais qu'elle repose sur des bases solides. L'arme de M. Viennet est le ridicule, celle de M. Auguez est la science. Par de nombreuses citations, qui attestent une étude sérieuse et une profonde érudition, il prouve que si les adeptes d'aujourd'hui, malgré leur nombre sans cesse croissant, et les gens éclairés de tous les pays qu'ils se rallient, sont, comme le prétend l'illustre académicien, des cerveaux détraqués, cette infirmité leur est commune avec les plus grands génies dont l'humanité s'honore.

Dans ses réfutations, M. Auguez a toujours su conserver la dignité du langage, et c'est un mérite dont nous ne saurions trop le louer ; on n'y trouve nulle part ces diatribes déplacées, devenues des lieux communs de mauvais goût, et qui ne prouvent rien, sinon un manque de savoir-vivre. Tout ce qu'il dit est grave, sérieux, profond, et à la hauteur du savant auquel il s'adresse. L'a-t-il convaincu ? nous l'ignorons ; nous en doutons même, à parler franchement ; mais comme en définitive son livre est fait pour tout le monde, les semences qu'il jette ne seront pas toutes perdues. Nous aurons plus d'une fois l'occasion d'en citer des passages dans le cours de cette publication à mesure que nous y serons amenés par la nature du sujet.

La théorie développée par M. Auguez étant, sauf peut-être quelques points secondaires, celle que nous professons nous-mêmes, nous ne ferons à cet égard aucune critique de son ouvrage, qui marquera et sera lu avec fruit. Nous n'aurions désiré qu'une chose, c'est un peu plus de clarté dans les démonstrations, et de la méthode dans l'ordre des matières. M. Auguez a traité la question en savant, parce qu'il s'adressait à un savant capable assurément de comprendre les choses les plus abstraites, mais il aurait dû songer qu'il écrivait moins pour un homme que pour le public, qui lit toujours avec plus de plaisir et de profit ce qu'il comprend sans efforts.          

ALLAN KARDEC.

 

Aux lecteurs de la Revue Spirite

 

Plusieurs de nos lecteurs ont bien voulu répondre à l'appel que nous avons fait dans notre 1° numéro au sujet des renseignements à nous fournir. Un grand nombre de faits nous ont été signalés parmi lesquels il en est de fort importants, ce dont nous leur en sommes infiniment reconnaissants ; nous ne le sommes pas moins des réflexions qui les accompagnent quelquefois, alors même qu'elles décèlent une connaissance incomplète de la matière : elles donneront lieu à des éclaircissements sur les points qui n'auront pas été bien compris. Si nous ne faisons pas une mention immédiate des documents qui nous sont fournis, ils ne passent pas inaperçus pour cela ; il en est toujours pris bonne note pour être mis à profit tôt ou tard.

Le défaut d'espace n'est pas la seule cause qui puisse retarder la publication, mais bien aussi l'opportunité des circonstances et la nécessité de les rattacher aux articles dont ils peuvent être d'utiles compléments.

La multiplicité de nos occupations, jointe à l'étendue de la correspondance, nous met souvent dans l'impossibilité matérielle de répondre comme nous le voudrions, et comme nous le devrions, aux personnes qui nous font l'honneur de nous écrire. Nous les prions donc instamment de ne point prendre en mauvaise part un silence indépendant de notre volonté. Nous espérons que leur bon vouloir n'en sera pas refroidi, et qu'elles voudront bien ne point interrompre leurs intéressantes communications ; à cet effet nous appelons de nouveau leur attention sur la note que nous donnons à la fin de l'introduction de notre 1° numéro, au sujet des renseignements que nous sollicitons de leur obligeance, les priant en outre de ne pas omettre de nous dire lorsque nous pourrons, sans inconvénient, faire mention des lieux et des personnes.

Les observations ci-dessus s'appliquent également aux questions qui nous sont adressées sur divers points de la doctrine. Lorsqu'elles nécessitent des développements d'une certaine étendue, il nous est d'autant moins possible de les donner par écrit que bien souvent la même chose devrait être répétée à un grand nombre de personnes. Notre revue étant destinée à nous servir de moyen de correspondance, ces réponses y trouveront naturellement leur place, à mesure que les sujets traités nous en fourniront l'occasion, et cela avec d'autant plus d'avantage, que les explications pourront être plus complètes et profiteront à tous.   

ALLAN KARDEC.

 

Mars 1858

 

La pluralité des mondes

 

Qui est-ce qui ne s'est pas demandé, en considérant la lune et les autres astres, si ces globes sont habités ? Avant que la science nous eût initiés à la nature de ces astres, on pouvait en douter ; aujourd'hui, dans l'état actuel de nos connaissances, il y a au moins probabilité ; mais on fait à cette idée, vraiment séduisante, des objections tirées de la science même. La lune, dit-on, paraît n'avoir pas d'atmosphère, et peut-être pas d'eau. Dans Mercure, vu son rapprochement du soleil, la température moyenne doit être celle du plomb fondu, de sorte que, s'il y a du plomb, il doit couler comme l'eau de nos rivières. Dans Saturne, c'est tout l'opposé ; nous n'avons pas de terme de comparaison pour le froid qui doit y régner ; la lumière du soleil doit y être très faible, malgré la réflexion de ses sept lunes et de son anneau, car à cette distance le soleil ne doit paraître que comme une étoile de première grandeur. Dans de telles conditions, on se demande s'il serait possible de vivre.

On ne conçoit pas qu'une pareille objection puisse être faite par des hommes sérieux. Si l'atmosphère de la lune n'a pu être aperçue, est-il rationnel d'en inférer qu'elle n'existe pas ? Ne peut-elle être formée d'éléments inconnus ou assez raréfiés pour ne pas produire de réfraction sensible ? Nous dirons la même chose de l'eau ou des liquides qui en tiennent lieu. A l'égard des êtres vivants, ne serait-ce pas nier la puissance divine que de croire impossible une organisation différente de celle que nous connaissons, alors que sous nos yeux la prévoyance de la nature s'étend avec une sollicitude si admirable jusqu'au plus petit insecte, et donne à tous les êtres les organes appropriés au milieu qu'ils doivent habiter, que ce soit l'eau, l'air ou la terre, qu'ils soient plongés dans l'obscurité ou exposés à l'éclat du soleil. Si nous n'avions jamais vu de poissons, nous ne pourrions concevoir des êtres vivant dans l'eau ; nous ne nous ferions pas une idée de leur structure. Qui aurait cru, il y a peu de temps encore, qu'un animal pût vivre un temps indéfini au sein d'une pierre ! Mais sans parler de ces extrêmes, les êtres vivant sous les feux de la zone torride pourraient-ils exister dans les glaces polaires ? et pourtant dans ces glaces il y a des êtres organisés pour ce climat rigoureux, et qui ne pourraient supporter l'ardeur d'un soleil vertical. Pourquoi donc n'admettrions-nous pas que des êtres pussent être constitués de manière à vivre sur d'autres globes et dans un milieu tout différent du nôtre ? Assurément, sans connaître à fond la constitution physique de la lune, nous en savons assez pour être certains que, tels que nous sommes, nous n'y pourrions pas plus vivre que nous ne le pouvons au sein de l'Océan, en compagnie des poissons. Par la même raison, les habitants de la lune, si jamais il en pouvait venir sur la terre, constitués pour vivre sans air ou dans un air très raréfié, peut-être tout différent du nôtre, seraient asphyxiés dans notre épaisse atmosphère, comme nous le sommes quand nous tombons dans l'eau. Encore une fois, si nous n'avons pas la preuve matérielle et de visu de la présence d'êtres vivants dans les autres mondes, rien ne prouve qu'il ne puisse en exister dont l'organisme soit approprié à un milieu ou à un climat quelconque. Le simple bon sens nous dit au contraire qu'il en doit être ainsi, car il répugne à la raison de croire que ces innombrables globes qui circulent dans l'espace ne sont que des masses inertes et improductives. L'observation nous y montre des surfaces accidentées comme ici par des montagnes, des vallées, des ravins, des volcans éteints ou en activité ; pourquoi donc n'y aurait-il pas des êtres organiques ? Soit, dira-t-on ; qu'il y ait des plantes, même des animaux, cela peut être ; mais des êtres humains, des hommes civilisés comme nous, connaissant Dieu, cultivant les arts, les sciences, cela est-il possible ?

Assurément rien ne prouve mathématiquement que les êtres qui habitent les autres mondes soient des hommes comme nous, ni qu'ils soient plus ou moins avancés que nous, moralement parlant ; mais quand les sauvages de l'Amérique virent débarquer les Espagnols, ils ne se doutaient pas non plus qu'au-delà des mers il existait un autre monde cultivant des arts qui leur étaient inconnus. La terre est parsemée d'une innombrable quantité d'îles, petites ou grandes, et tout ce qui est habitable est habité ; il ne surgit pas un rocher de la mer que l'homme n'y plante à l'instant son drapeau. Que dirions-nous si les habitants d'une des plus petites de ces îles, connaissant parfaitement l'existence des autres îles et continents, mais n'ayant jamais eu de relations avec ceux qui les habitent, se croyaient les seuls êtres vivants du globe ? Nous leur dirions : Comment pouvez-vous croire que Dieu ait fait le monde pour vous seuls ? par quelle étrange bizarrerie votre petite île, perdue dans un coin de l'Océan, aurait-elle le privilège d'être seule habitée ? Nous pouvons en dire autant de nous à l'égard des autres sphères. Pourquoi la terre, petit globe imperceptible dans l'immensité de l'univers, qui n'est distinguée des autres planètes ni par sa position, ni par son volume, ni par sa structure, car elle n'est ni la plus petite ni la plus grosse, ni au centre ni à l'extrémité, pourquoi, dis-je, serait-elle parmi tant d'autres l'unique résidence d'êtres raisonnables et pensants ? quel homme sensé pourrait croire que ces millions d'astres qui brillent sur nos têtes n'ont été faits que pour récréer notre vue ? quelle serait alors l'utilité de ces autres millions de globes imperceptibles à l'oeil nu et qui ne servent même pas à nous éclairer ? n'y aurait-il pas à la fois orgueil et impiété à penser qu'il en doit être ainsi ? A ceux que l'impiété touche peu, nous dirons que c'est illogique.

Nous arrivons donc, par un simple raisonnement que bien d'autres ont fait avant nous, à conclure à la pluralité des mondes, et ce raisonnement se trouve confirmé par les révélations des Esprits. Ils nous apprennent en effet que tous ces mondes sont habités par des êtres corporels appropriés à la constitution physique de chaque globe ; que parmi les habitants de ces mondes les uns sont plus, les autres sont moins avancés que nous au point de vue intellectuel, moral et même physique. Il y a plus, nous savons aujourd'hui que nous pouvons entrer en relation avec eux et en obtenir des renseignements sur leur état ; nous savons encore que non seulement tous les globes sont habités par des êtres corporels, mais que l'espace est peuplé d'êtres intelligents, invisible pour nous à cause du voile matériel jeté sur notre âme, et qui révèlent leur existence par des moyens occultes ou patents. Ainsi tout est peuplé dans l'univers, la vie et l'intelligence sont partout : sur les globes solides, dans l'air, dans les entrailles de la terre, et jusque dans les profondeurs éthéréennes. Y a-t-il dans cette doctrine quelque chose qui répugne à la raison ? N'est-elle pas à la fois grandiose et sublime ? Elle nous élève par notre petitesse même, bien autrement que cette pensée égoïste et mesquine qui nous place comme les seuls êtres dignes d'occuper la pensée de Dieu.

 

 

Jupiter et quelques autres mondes

 

Avant d'entrer dans le détail des révélations que les Esprits nous ont faites sur l'état des différents mondes, voyons à quelle conséquence logique nous pourrons arriver par nous-mêmes et par le seul raisonnement. Qu'on veuille bien se reporter à l'échelle spirite que nous avons donnée dans le précédent numéro ; nous prions les personnes désireuses d'approfondir sérieusement cette science nouvelle, d'étudier avec soin ce tableau et de s'en pénétrer ; elles y trouveront la clef de plus d'un mystère.

Le monde des Esprits se compose des âmes de tous les humains de cette terre et des autres sphères, dégagées des liens corporels ; de même tous les humains sont animés par les Esprits incarnés en eux. Il y a donc solidarité entre ces deux mondes : les hommes auront les qualités et les imperfections des Esprits avec lesquels ils sont unis ; les Esprits seront plus ou moins bons ou mauvais, selon les progrès qu'ils auront faits pendant leur existence corporelle. Ces quelques mots résument toute la doctrine. Comme les actes des hommes sont le produit de leur libre arbitre, ils portent le cachet de la perfection ou de l'imperfection de l'Esprit qui les sollicite. Il nous sera donc très facile de nous faire une idée de l'état moral d'un monde quelconque, selon la nature des Esprits qui l'habitent ; nous pourrions, en quelque sorte, décrire sa législation, tracer le tableau de ses moeurs, de ses usages, de ses rapports sociaux.

Supposons donc un globe exclusivement habité par des Esprits de la neuvième classe, par des Esprits impurs, et transportons-nous-y par la pensée. Nous y verrons toutes les passions déchaînées et sans frein ; l'état moral au dernier degré d'abrutissement ; la vie animale dans toute sa brutalité ; point de liens sociaux, car chacun ne vit et n'agit que pour soi et pour satisfaire ses appétits grossiers ; l'égoïsme y règne en souverain absolu et traîne à sa suite la haine, l'envie, la jalousie, la cupidité, le meurtre.

Passons maintenant dans une autre sphère, où se trouvent des Esprits de toutes les classes du troisième ordre : Esprits impurs, Esprits légers, Esprits faux-savants, Esprits neutres. Nous savons que dans toutes les classes de cet ordre le mal domine ; mais sans avoir la pensée du bien, celle du mal décroît à mesure qu'on s'éloigne du dernier rang. L'égoïsme est toujours le mobile principal des actions, mais les moeurs sont plus douces, l'intelligence plus développée ; le mal y est un peu déguisé, il est paré et fardé. Ces qualités mêmes engendrent un autre défaut, c'est l'orgueil ; car les classes les plus élevées sont assez éclairées pour avoir conscience de leur supériorité, mais pas assez pour comprendre ce qui leur manque ; de là leur tendance à l'asservissement des classes inférieures ou des races les plus faibles qu'elles tiennent sous le joug. N'ayant pas le sentiment du bien, elles n'ont que l'instinct du moi et mettent leur intelligence à profit pour satisfaire leurs passions. Dans une telle société, si l'élément impur domine il écrasera l'autre ; dans le cas contraire, les moins mauvais chercheront à détruire leurs adversaires ; dans tous les cas, il y aura lutte, lutte sanglante, lutte d'extermination, car ce sont deux éléments qui ont des intérêts opposés. Pour protéger les biens et les personnes, il faudra des lois ; mais ces lois seront dictées par l'intérêt personnel et non par la justice ; c'est le fort qui les fera au détriment du faible.

Supposons maintenant un monde où, parmi les éléments mauvais que nous venons de voir, se trouvent quelques-uns de ceux du second ordre ; alors au milieu de la perversité nous verrons apparaître quelques vertus. Si les bons sont en minorité, ils seront la victime des méchants ; mais à mesure que s'accroîtra leur prépondérance, la législation sera plus humaine, plus équitable et la charité chrétienne ne sera pas pour tous une lettre morte. De ce bien même va naître un autre vice. Malgré la guerre que les mauvais déclarent sans cesse aux bons, ils ne peuvent s'empêcher de les estimer dans leur for intérieur ; voyant l'ascendant de la vertu sur le vice, et n'ayant ni la force ni la volonté de la pratiquer, ils cherchent à la parodier ; ils en prennent le masque ; de là les hypocrites, si nombreux dans toute société où la civilisation est imparfaite.

Continuons notre route à travers les mondes, et arrêtons-nous dans celui-ci, qui va nous reposer un peu du triste spectacle que nous venons de voir. Il n'est habité que par des Esprits du second ordre. Quelle différence ! Le degré d'épuration auquel ils sont arrivés exclut chez eux toute pensée du mal, et ce seul mot nous donne l'idée de l'état moral de cet heureux pays. La législation y est bien simple, car les hommes n'ont point à se défendre les uns contre les autres ; nul ne veut du mal à son prochain, nul ne s'approprie ce qui ne lui appartient pas, nul ne cherche à vivre au détriment de son voisin. Tout respire la bienveillance et l'amour ; les hommes ne cherchant point à se nuire, il n'y a point de haines ; l'égoïsme y est inconnu, et l'hypocrisie y serait sans but. Là, pourtant, ne règne point l'égalité absolue, car l'égalité absolue suppose une identité parfaite dans le développement intellectuel et moral ; or nous voyons, par l'échelle spirituelle, que le deuxième ordre comprend plusieurs degrés de développement ; il y aura donc dans ce monde des inégalités, parce que les uns seront plus avancés que les autres ; mais comme il n'y a chez eux que la pensée du bien, les plus élevés n'en concevront point d'orgueil, et les autres point de jalousie. L'inférieur comprend l'ascendant du supérieur et s'y soumet, parce que cet ascendant est purement moral et que nul ne s'en sert pour opprimer.

Les conséquences que nous tirons de ces tableaux, quoique présentées d'une manière hypothétique, n'en sont pas moins parfaitement rationnelles, et chacun peut déduire l'état social d'un monde quelconque selon la proportion des éléments moraux dont on le suppose composé. Nous avons vu qu'abstraction faite de la révélation des Esprits, toutes les probabilités sont pour la pluralité des mondes ; or il n'est pas moins rationnel de penser que tous ne sont pas au même degré de perfection, et que, par cela même, nos suppositions peuvent bien être des réalités. Nous n'en connaissons qu'un d'une manière positive, le nôtre. Quel rang occupe-t-il dans cette hiérarchie ? Hélas ! il suffit de considérer ce qui s'y passe pour voir qu'il est loin de mériter le premier rang, et nous sommes convaincus qu'en lisant ces lignes on lui a déjà marqué sa place. Quand les Esprits nous disent qu'il est, sinon à la dernière, du moins dans les dernières, le simple bon sens nous dit malheureusement qu'ils ne se trompent pas ; nous avons bien à faire pour l'élever au rang de celui que nous avons décrit en dernier lieu, et nous avions bien besoin que le Christ vînt nous en montrer le chemin.

Quant à l'application que nous pouvons faire de notre raisonnement aux différents globes de notre tourbillon planétaire, nous n'avons que l'enseignement des Esprits ; or, pour quiconque n'admet que les preuves palpables, il est positif que leur assertion, à cet égard, n'a pas la certitude de l'expérimentation directe. Cependant n'acceptons-nous pas tous les jours de confiance les descriptions que les voyageurs nous font des contrées que nous n'avons jamais vues ? Si nous ne devions croire que par nos yeux, nous ne croirions pas grand chose. Ce qui donne ici un certain poids au dire des Esprits, c'est la corrélation qui existe entre eux, au moins quant aux points principaux. Pour nous qui avons été cent fois témoins de ces communications, qui avons pu les apprécier dans les moindres détails, qui en avons scruté le fort et le faible, observé les similitudes et les contradictions, nous y trouvons tous les caractères de la probabilité ; toutefois, nous ne les donnons que sous bénéfice d'inventaire, à titre de renseignements auxquels chacun sera libre d'attacher l'importance qu'il jugera à propos.

Selon les Esprits, la planète de Mars serait encore moins avancée que la Terre ; les Esprits qui y sont incarnés sembleraient appartenir à peu près exclusivement à la neuvième classe, à celle des Esprits impurs, de sorte que le premier tableau que nous avons donné ci-dessus serait l'image de ce monde. Plusieurs autres petits globes sont, à quelques nuances près, dans la même catégorie. La Terre viendrait ensuite ; la majorité de ses habitants appartient incontestablement à toutes les classes du troisième ordre, et la plus faible partie aux dernières classes du second ordre. Les Esprits supérieurs, ceux de la deuxième et de la troisième classe, y accomplissent quelquefois une mission de civilisation et de progrès, et y sont des exceptions. Mercure et Saturne viennent après la Terre. La supériorité numérique des bons Esprits leur donne la prépondérance sur les Esprits inférieurs, d'où résulte un ordre social plus parfait, des rapports moins égoïstes, et par conséquent une condition d'existence plus heureuse. La Lune et Vénus sont à peu près au même degré et sous tous les rapports plus avancés que Mercure et Saturne. Junon et Uranus seraient encore supérieurs à ces dernières. On peut supposer que les éléments moraux de ces deux planètes sont formés des premières classes du troisième ordre et en grande majorité d'esprits du deuxième ordre. Les hommes y sont infiniment plus heureux que sur la Terre, par la raison qu'ils n'ont ni les mêmes luttes à soutenir, ni les mêmes tribulations à endurer, et qu'ils ne sont point exposés aux mêmes vicissitudes physiques et morales.

De toutes les planètes, la plus avancée, sous tous les rapports, est Jupiter. Là, est le règne exclusif du bien et de la justice, car il n'y a que de bons Esprits. On peut se faire une idée de l'heureux état de ses habitants par le tableau que nous avons donné d'un monde habité sans partage par les Esprits du second ordre.

La supériorité de Jupiter n'est pas seulement dans l'état moral de ses habitants ; elle est aussi dans leur constitution physique. Voici la description qui nous a été donnée de ce monde privilégié, où nous retrouvons la plupart des hommes de bien qui ont honoré notre terre par leurs vertus et leurs talents.

La conformation du corps est à peu près la même qu'ici-bas, mais il est moins matériel, moins dense et d'une plus grande légèreté spécifique. Tandis que nous rampons péniblement sur la Terre, l'habitant de Jupiter se transporte d'un lieu à un autre en effleurant la surface du sol, presque sans fatigue, comme l'oiseau dans l'air ou le poisson dans l'eau. La matière dont le corps est formé étant plus épurée, elle se dissipe après la mort sans être soumise à la décomposition putride. On n'y connaît point la plupart des maladies qui nous affligent, celles surtout qui ont leur source dans les excès de tous genres et dans le ravage des passions. La nourriture est en rapport avec cette organisation éthérée ; elle ne serait point assez substantielle pour nos estomacs grossiers, et la nôtre serait trop lourde pour eux ; elle se compose de fruits et de plantes, et d'ailleurs ils en puisent en quelque sorte la plus grande partie dans le milieu ambiant dont ils aspirent les émanations nutritives. La durée de la vie est proportionnellement beaucoup plus grande que sur la Terre ; la moyenne équivaut environ à cinq de nos siècles. Le développement y est aussi beaucoup plus rapide, et l'enfance y dure à peine quelques-uns de nos mois.

Sous cette enveloppe légère les Esprits se dégagent facilement et entrent en communication réciproque par la seule pensée, sans exclure toutefois le langage articulé ; aussi la seconde vue est-elle pour la plupart une faculté permanente ; leur état normal peut être comparé à celui de nos somnambules lucides ; et c'est aussi pourquoi ils se manifestent à nous plus facilement que ceux qui sont incarnés dans des mondes plus grossiers et plus matériels. L'intuition qu'ils ont de leur avenir, la sécurité que leur donne une conscience exempte de remords, font que la mort ne leur cause aucune appréhension ; ils la voient venir sans crainte et comme une simple transformation.

Les animaux ne sont pas exclus de cet état progressif, sans approcher cependant de l'homme, même sous le rapport physique ; leur corps, plus matériel, tient au sol, comme nous à la Terre. Leur intelligence est plus développée que chez les nôtres ; la structure de leurs membres se plie à toutes les exigences du travail ; ils sont chargés de l'exécution des ouvrages manuels ; ce sont les serviteurs et les manoeuvres : les occupations des hommes sont purement intellectuelles. L'homme est pour eux une divinité, mais une divinité tutélaire qui jamais n'abuse de sa puissance pour les opprimer.

Les Esprits qui habitent Jupiter se complaisent assez généralement, quand ils veulent bien se communiquer à nous, dans la description de leur planète, et quand on leur en demande la raison, ils répondent que c'est afin de nous inspirer l'amour du bien par l'espoir d'y aller un jour. C'est dans ce but que l'un d'eux, qui a vécu sur la terre sous le nom de Bernard Palissy, le célèbre potier du seizième siècle, a entrepris spontanément et sans y être sollicité une série de dessins aussi remarquables par leur singularité que par le talent d'exécution, et destinés à nous faire connaître, jusque dans les moindres détails, ce monde si étrange et si nouveau pour nous. Quelques-uns retracent des personnages, des animaux, des scènes de la vie privée ; mais les plus remarquables sont ceux qui représentent des habitations, véritables chefs-d'oeuvre dont rien sur la Terre ne saurait nous donner une idée, car cela ne ressemble à rien de ce que nous connaissons ; c'est un genre d'architecture indescriptible, si original et pourtant si harmonieux, d'une ornementation si riche et si gracieuse, qu'il défie l'imagination la plus féconde. M. Victorien Sardou, jeune littérateur de nos amis, plein de talent et d'avenir, mais nullement dessinateur, lui a servi d'intermédiaire. Palissy nous promet une suite qui nous donnera en quelque sorte la monographie illustrée de ce monde merveilleux. Espérons que ce curieux et intéressant recueil, sur lequel nous reviendrons dans un article spécial consacré aux médiums dessinateurs, pourra un jour être livré au public.

La planète de Jupiter, malgré le tableau séduisant qui nous en est donné, n'est point le plus parfait d'entre les mondes. Il en est d'autres, inconnus pour nous, qui lui sont bien supérieurs au physique et au moral et dont les habitants jouissent d'une félicité encore plus parfaite ; là est le séjour des Esprits les plus élevés, dont l'enveloppe éthérée n'a plus rien des propriétés connues de la matière.

On nous a plusieurs fois demandé si nous pensions que la condition de l'homme ici-bas était un obstacle absolu à ce qu'il pût passer sans intermédiaire de la Terre dans Jupiter. A toutes les questions qui touchent à la doctrine spirite nous ne répondons jamais d'après nos propres idées, contre lesquelles nous sommes toujours en défiance. Nous nous bornons à transmettre l'enseignement qui nous est donné, enseignement que nous n'acceptons point à la légère et avec un enthousiasme irréfléchi. A la question ci-dessus nous répondons nettement, parce que tel est le sens formel de nos instructions et le résultat de nos propres observations : OUI, l'homme en quittant la Terre peut aller immédiatement dans Jupiter, ou dans un monde analogue, car ce n'est pas le seul de cette catégorie. Peut-il en avoir la certitude ? NON. Il peut y aller, parce qu'il y a sur la Terre, quoique en petit nombre, des Esprits assez bons et assez dématérialisés pour n'être point déplacés dans un monde où le mal n'a point d'accès. Il n'en a pas la certitude, parce qu'il peut se faire illusion sur son mérite personnel et qu'il peut d'ailleurs avoir une autre mission à remplir. Ceux qui peuvent espérer cette faveur ne sont assurément ni les égoïstes, ni les ambitieux, ni les avares, ni les ingrats, ni les jaloux, ni les orgueilleux, ni les vaniteux, ni les hypocrites, ni les sensualistes, ni aucun de ceux qui sont dominés par l'amour des biens terrestres ; à ceux-là il faudra peut-être encore de longues et rudes épreuves. Cela dépend de leur volonté.

 

 

Confessions de Louis XI

Histoire de sa vie dictée par lui-même à mademoiselle Ermance Dufaux.

 

En parlant de l'Histoire de Jeanne d'Arc dictée par elle-même, et dont nous nous proposons de citer divers passages, nous avons dit que mademoiselle Dufaux avait écrit de la même manière l'Histoire de Louis XI. Ce travail, l'un des plus complets en ce genre, contient des documents précieux au point de vue historique. Louis XI s'y montre le profond politique que nous connaissons ; mais, de plus, il nous donne la clef de plusieurs faits jusqu'alors inexpliqués. Au point de vue spirite, c'est un des plus curieux échantillons des travaux de longue haleine produits par les Esprits. A cet égard, deux choses sont particulièrement remarquables : la rapidité de l'exécution (quinze jours ont suffi pour dicter la matière d'un fort volume) ; secondement, le souvenir si précis qu'un Esprit peut conserver des événements de la vie terrestre. A ceux qui douteraient de l'origine de ce travail et en feraient honneur à la mémoire de mademoiselle Dufaux, nous répondrons qu'il faudrait, en effet, de la part d'une enfant de quatorze ans, une mémoire bien phénoménale et un talent d'une précocité non moins extraordinaire pour écrire d'un seul trait un ouvrage de cette nature ; mais, à supposer que cela fût, nous demanderons où cette enfant aurait puisé les explications inédites de l'ombrageuse politique de Louis XI, et s'il n'eût pas été plus habile à ses parents de lui en laisser le mérite. Des diverses histoires écrites par son entremise, celle de Jeanne d'Arc est la seule qui ait été publiée. Nous faisons des voeux pour que les autres le soient bientôt, et nous leur prédisons un succès d'autant plus grand, que les idées spirites sont aujourd'hui infiniment plus répandues. Nous extrayons de celle de Louis XI le passage relatif à la mort du comte de Charolais :

Les historiens arrivés à ce fait historique : « Louis XI donna au comte de Charolais la lieutenance générale de Normandie, » avouent qu'ils ne comprennent pas qu'un roi si grand politique ait fait une si grande faute .

Les explications données par Louis XI sont difficiles à contredire, attendu qu'elles sont confirmées par trois actes connus de tout le monde : la conspiration de Constain, le voyage du comte de Charolais, qui suivit l'exécution du coupable, et enfin l'obtention par ce prince de la lieutenance générale de la Normandie, province qui réunissait les Etats des ducs de Bourgogne et de Bretagne, ennemis toujours ligués contre Louis XI.

Louis XI s'exprime ainsi :

« Le comte de Charolais fut gratifié de la lieutenance générale de la Normandie et d'une pension de trente-six mille livres. C'était une imprudence bien grande d'augmenter ainsi la puissance de la maison de Bourgogne. Quoique cette digression nous éloigne de la suite des affaires d'Angleterre, je crois devoir indiquer ici les motifs qui me faisaient agir ainsi.

« Quelque temps après son retour dans les Pays-Bas, le duc Philippe de Bourgogne était tombé dangereusement malade. Le comte de Charolais aimait vraiment son père malgré les chagrins qu'il lui avait causés : il est vrai que son caractère bouillant et impétueux et surtout mes perfides insinuations pouvaient l'excuser. Il le soigna avec une affection toute filiale et ne quitta, ni jour ni nuit, le chevet de son lit.

« Le danger du vieux duc m'avait fait faire de sérieuses réflexions ; je haïssais le comte et je croyais avoir tout à craindre de lui ; d'ailleurs il n'avait qu'une fille en bas âge, ce qui eût produit, après la mort du duc, qui ne paraissait pas devoir vivre longtemps, une minorité que les Flamands, toujours turbulents, auraient rendue extrêmement orageuse. J'aurais pu alors m'emparer facilement, si ce n'est de tous les biens de la maison de Bourgogne, du moins d'une partie, soit en couvrant cette usurpation d'une alliance, soit en lui laissant tout ce que la force lui donnait d'odieux. C'était plus de raisons qu'il ne m'en fallait pour faire empoisonner le comte de Charolais ; d'ailleurs la pensée d'un crime ne m'étonnait plus.

« Je parvins à séduire le sommelier du prince, Jean Constain. L'Italie était en quelque sorte le laboratoire des empoisonneurs : ce fut là que Constain envoya Jean d'Ivy, qu'il avait gagné à l'aide d'une somme considérable qu'il devait lui payer à son retour. D'Ivy voulut savoir à qui ce poison était destiné ; le sommelier eut l'imprudence d'avouer que c'était pour le comte de Charolais.

« Après avoir fait sa commission, d'Ivy se présenta pour recevoir la somme promise ; mais, loin de la lui donner, Constain l'accabla d'injures. Furieux de cette réception, d'Ivy jura d'en tirer vengeance. Il alla trouver le comte de Charolais et lui avoua tout ce qu'il savait. Constain fut arrêté et conduit au château de Rippemonde. La crainte de la torture lui fit tout avouer, excepté ma complicité, espérant peut-être que j'intercéderais pour lui. Il était déjà au haut de la tour, lieu destiné à son supplice, et l'on s'apprêtait à le décapiter, lorsqu'il témoigna le désir de parler au comte. Il lui raconta alors le rôle que j'avais joué dans cette tentative. Le comte de Charolais, malgré l'étonnement et la colère qu'il éprouvait, se tut, et les personnes présentes ne purent former que de vagues conjectures fondées sur les mouvements de surprise que ce récit lui arracha. Malgré l'importance de cette révélation, Constain fut décapité et ses biens furent confisqués, mais rendus à sa famille par le duc de Bourgogne.

« Son dénonciateur éprouva le même sort, qu'il dut en partie à l'imprudente réponse qu'il fit au prince de Bourgogne ; celui-ci lui ayant demandé s'il eût dénoncé le complot si on lui eût payé la somme promise, il eut l'inconcevable témérité de répondre que non.

« Quand le comte vint à Tours, il me demanda une entrevue particulière ; là il laissa éclater toute sa fureur et m'accabla de reproches. Je l'apaisai en lui donnant la lieutenance générale de Normandie et la pension de trente-six mille livres ; la lieutenance générale ne fut qu'un vain titre ; quant à la pension, il n'en reçut que le premier terme. »

 

 

La fatalité et les pressentiments

Instruction donnée par saint Louis.

 

Un de nos correspondants nous écrit ce qui suit :

« Au mois de septembre dernier, une embarcation légère, faisant la traversée de Dunkerque à Ostende, fut surprise par un gros temps et par la nuit ; l'esquif chavira, et des huit personnes qui le montaient, quatre périrent ; les quatre autres, au nombre desquelles je me trouvais, parvinrent à se maintenir sur la quille. Nous restâmes toute la nuit dans cette affreuse position, sans autre perspective que la mort, qui nous paraissait inévitable et dont nous éprouvâmes toutes les angoisses. Au point du jour, le vent nous ayant poussés à la côte, nous pûmes gagner la terre à la nage.

« Pourquoi dans ce danger, égal pour tous, quatre personnes seulement ont-elles succombé ? Remarquez que, pour mon compte, c'est la sixième ou septième fois que j'échappe à un péril aussi imminent, et à peu près dans les mêmes circonstances. Je suis vraiment porté à croire qu'une main invisible me protège. Qu'ai-je fait pour cela ? Je ne sais trop ; je suis sans importance et sans utilité dans ce monde, et ne me flatte pas de valoir mieux que les autres ; loin de là : il y avait parmi les victimes de l'accident un digne ecclésiastique, modèle des vertus évangéliques, et une vénérable soeur de Saint-Vincent de Paul qui allaient accomplir une sainte mission de charité chrétienne. La fatalité me semble jouer un grand rôle dans ma destinée. Les Esprits n'y seraient-ils pas pour quelque chose ? Serait-il possible d'avoir par eux une explication à ce sujet, en leur demandant, par exemple, si ce sont eux qui provoquent ou détournent les dangers qui nous menacent ?... »

Conformément au désir de notre correspondant, nous adressâmes les questions suivantes à l'Esprit de saint Louis, qui veut bien se communiquer à nous toutes les fois qu'il y a une instruction utile à donner.

1. Lorsqu'un danger imminent menace quelqu'un, est-ce un Esprit qui dirige le danger, et lorsqu'on y échappe, est-ce un autre Esprit qui le détourne ?

Rép. Lorsqu'un Esprit s'incarne, il choisit une épreuve ; en la choisissant il se fait une sorte de destin qu'il ne peut plus conjurer une fois qu'il s'y est soumis ; je parle des épreuves physiques. L'Esprit conservant son libre arbitre sur le bien et le mal, il est toujours le maître de supporter ou de repousser l'épreuve ; un bon Esprit, en le voyant faiblir, peut venir à son aide, mais ne peut influer sur lui de manière à maîtriser sa volonté. Un Esprit mauvais, c'est-à-dire inférieur, en lui montrant, en lui exagérant un péril physique, peut l'ébranler et l'effrayer, mais la volonté de l'Esprit incarné n'en reste pas moins libre de toute entrave.

2. Lorsqu'un homme est sur le point de périr par accident, il me semble que le libre arbitre n'y est pour rien. Je demande donc si c'est un mauvais Esprit qui provoque cet accident, qui en est en quelque sorte l'agent ; et, dans le cas où il se tire de péril, si un bon Esprit est venu à son aide.

Rép. Le bon Esprit ou le mauvais Esprit ne peut que suggérer des pensées bonnes ou mauvaises, selon sa nature. L'accident est marqué dans le destin de l'homme. Lorsque ta vie a été mise en péril, c'est un avertissement que toi-même as désiré, afin de te détourner du mal et de te rendre meilleur. Lorsque tu échappes à ce péril, encore sous l'influence du danger que tu as couru, tu songes plus ou moins fortement, selon l'action plus ou moins forte des bons Esprits, à devenir meilleur. Le mauvais Esprit survenant (je dis mauvais, sous-entendant le mal qui est encore en lui), tu penses que tu échapperas de même à d'autres dangers, et tu laisses de nouveau tes passions se déchaîner.

3. La fatalité qui semble présider aux destinées matérielles de notre vie serait donc encore l'effet de notre libre arbitre ?

Rép. Toi-même as choisi ton épreuve : plus elle est rude, mieux tu la supportes, plus tu t'élèves. Ceux-là qui passent leur vie dans l'abondance et le bonheur humain sont de lâches Esprits qui demeurent stationnaires. Ainsi le nombre des infortunés l'emporte de beaucoup sur celui des heureux de ce monde, attendu que les Esprits cherchent pour la plupart l'épreuve qui leur sera la plus fructueuse. Ils voient trop bien la futilité de vos grandeurs et de vos jouissances. D'ailleurs, la vie la plus heureuse est toujours agitée, toujours troublée, ne serait-ce que par l'absence de la douleur.

4. Nous comprenons parfaitement cette doctrine, mais cela ne nous explique pas si certains Esprits ont une action directe sur la cause matérielle de l'accident. Je suppose qu'au moment où un homme passe sur un pont, le pont s'écroule. Qui a poussé l'homme à passer sur ce pont ?

Rép. Lorsqu'un homme passe sur un pont qui doit se rompre, ce n'est pas un Esprit qui le pousse à passer sur ce pont, c'est l'instinct de sa destinée qui l'y porte.

5. Qui a fait rompre le pont ?

Rép. Les circonstances naturelles. La matière a en elle ses causes de destruction. Dans le cas dont il s'agit, l'Esprit, ayant besoin d'avoir recours à un élément étranger à sa nature pour mouvoir des forces matérielles, aura plutôt recours à l'intuition spirituelle. Ainsi tel pont devant se rompre, l'eau ayant disjoint les pierres qui le composent, la rouille ayant rongé les chaînes qui le suspendent, l'Esprit, dis-je, insinuera plutôt à l'homme de passer par ce pont que d'en faire rompre un autre sous ses pas. D'ailleurs, vous avez une preuve matérielle de ce que j'avance : quelque accident que ce soit arrive toujours naturellement, c'est-à-dire que des causes qui se lient l'une à l'autre l'ont amené insensiblement.

6. Prenons un autre cas où la destruction de la matière ne soit pas la cause de l'accident. Un homme mal intentionné tire sur moi, la balle m'effleure, elle ne m'atteint pas. Un Esprit bienveillant peut-il l'avoir détournée ? - Rép. Non.

7. Les Esprits peuvent-ils nous avertir directement d'un danger ? Voici un fait qui semblerait le confirmer : Une femme sortait de chez elle et suivait le boulevard. Une voix intime lui dit : Va-t'en ; retourne chez toi. Elle hésite. La même voix se fait entendre à plusieurs reprises ; alors elle revient sur ses pas ; mais, se ravisant, elle se dit : Qu'ai-je à faire chez moi ? j'en sors ; c'est sans doute un effet de mon imagination. Alors elle continue son chemin. A quelques pas de là une poutre que l'on sortait d'une maison la frappe à la tête et la renverse sans connaissance. Quelle était cette voix ? N'était-ce pas un pressentiment de ce qui allait arriver à cette femme ? - Rép. Celle de l'instinct ; d'ailleurs aucun pressentiment n'a de tels caractères : toujours ils sont vagues.

8. Qu'entendez-vous par la voix de l'instinct ? - Rép. J'entends que l'Esprit, avant de s'incarner, a connaissance de toutes les phases de son existence ; lorsque celles-ci ont un caractère saillant, il en conserve une sorte d'impression dans son for intérieur, et cette impression, se réveillant quand le moment approche, devient pressentiment.

NOTA. Les explications ci-dessus ont rapport à la fatalité des événements matériels. La fatalité morale est traitée d'une manière complète dans le Livre des Esprits.

 

 

Utilité de certaines évocations particulières

 

Les communications que l'on obtient des Esprits très supérieurs ou de ceux qui ont animé les grands personnages de l'antiquité sont précieuses par le haut enseignement qu'elles renferment. Ces Esprits ont acquis un degré de perfection qui leur permet d'embrasser une sphère d'idées plus étendue, de pénétrer des mystères qui dépassent la portée vulgaire de l'humanité, et par conséquent de nous initier mieux que d'autres à certaines choses. Il ne s'ensuit pas de là que les communications des Esprits d'un ordre moins élevé soient sans utilité ; loin de là : l'observateur y puise plus d'une instruction. Pour connaître les moeurs d'un peuple, il faut l'étudier à tous les degrés de l'échelle. Quiconque ne l'aurait vu que sous une face le connaîtrait mal. L'histoire d'un peuple n'est pas celle de ses rois et des sommités sociales ; pour le juger, il faut le voir dans la vie intime, dans ses habitudes privées. Or, les Esprits supérieurs sont les sommités du monde spirite ; leur élévation même les place tellement au-dessus de nous que nous sommes effrayés de la distance qui nous sépare. Des Esprits plus bourgeois (qu'on nous passe cette expression) nous en rendent plus palpables les circonstances de leur nouvelle existence. Chez eux, la liaison entre la vie corporelle et la vie spirite est plus intime, nous la comprenons mieux, parce qu'elle nous touche de plus près. En apprenant par eux-mêmes ce que sont devenus, ce que pensent, ce qu'éprouvent les hommes de toutes conditions et de tous caractères, les hommes de bien comme les vicieux, les grands et les petits, les heureux et les malheureux du siècle, en un mot les hommes qui ont vécu parmi nous, que nous avons vus et connus, dont nous connaissons la vie réelle, les vertus et les travers, nous comprenons leurs joies et leurs souffrances, nous nous y associons et nous y puisons un enseignement moral d'autant plus profitable que les rapports entre eux et nous sont plus intimes. Nous nous mettons plus facilement à la place de celui qui a été notre égal que de celui que nous ne voyons qu'à travers le mirage d'une gloire céleste. Les Esprits vulgaires nous montrent l'application pratique des grandes et sublimes vérités dont les Esprits supérieurs nous enseignent la théorie. D'ailleurs dans l'étude d'une science rien n'est inutile : Newton a trouvé la loi des forces de l'univers dans le phénomène le plus simple.

Ces communications ont un autre avantage, c'est de constater l'identité des Esprits d'une manière plus précise. Quand un Esprit nous dit avoir été Socrate ou Platon, nous sommes obligés de le croire sur parole, car il n'apporte pas avec lui un certificat d'authenticité ; nous pouvons voir à ses discours s'il dément ou non l'origine qu'il se donne : nous le jugeons Esprit élevé, voilà tout ; qu'il ait été en réalité Socrate ou Platon, peu nous importe. Mais quand l'Esprit de nos proches, de nos amis ou de ceux que nous avons connus se manifeste à nous, il se présente mille circonstances de détails intimes où l'identité ne saurait être révoquée en doute : on en acquiert en quelque sorte la preuve matérielle. Nous pensons donc qu'on nous saura gré de donner de temps en temps quelques-unes de ces évocations intimes : c'est le roman de moeurs de la vie spirite, moins la fiction.

 

 

Entretiens familiers d'outre-tombe

 

L'assassin Lemaire

Condamné par la Cour d'assises de l'Aisne à la peine de mort et exécuté le 31 décembre 1857, évoqué le 29 janvier 1858.

1. Je prie Dieu tout-puissant de permettre à l'assassin Lemaire, exécuté le 31 décembre 1857, de venir parmi nous. - Rép. Je suis là.

2. Comment se fait-il que tu sois venu si promptement à notre appel ? - Rép. Rachel l'a dit .

3. Quel sentiment éprouves-tu à notre vue ? - Rép. La honte.

4. Comment une jeune fille, douce comme un agneau, peut-elle servir d'intermédiaire à un être sanguinaire comme toi ? - Rép. Dieu l'a permis.

5. As-tu conservé toute ta connaissance jusqu'au dernier moment ? Rép. Oui.

6. Et immédiatement après ton exécution, as-tu eu la conscience de ta nouvelle existence ? - Rép. J'étais plongé dans un trouble immense dont je ne suis pas encore sorti. J'ai senti une immense douleur ; il m'a semblé que mon coeur la souffrait. J'ai vu je ne sais quoi rouler au pied de l'échafaud ; j'ai vu du sang couler, et ma douleur n'en est devenue que plus poignante.

7. Etait-ce une douleur purement physique, analogue à celle qui serait causée par une grave blessure : par l'amputation d'un membre, par exemple ? - Rép. Non ; figure-toi un remords, une grande douleur morale.

8. Quand as-tu commencé à ressentir cette douleur ? - Rép. Dès que j'ai été libre.

9. La douleur physique causée par le supplice était-elle ressentie par le corps ou par l'Esprit ? - Rép. La douleur morale était dans mon esprit ; le corps a ressenti la douleur physique ; mais l'Esprit séparé s'en ressentait encore.

10. As-tu vu ton corps mutilé ? - Rép. J'ai vu je ne sais quoi d'informe qu'il me semblait n'avoir pas quitté ; cependant je me sentais encore entier : j'étais moi-même.

11. Quelle impression cette vue a-t-elle faite sur toi ? - Rép. Je sentais trop ma douleur ; j'étais perdu en elle.

12. Est-il vrai que le corps vive encore quelques instants après la décapitation, et que le supplicié ait la conscience de ses idées ? - Rép. L'Esprit se retire peu à peu ; plus les liens de la matière l'enlacent, moins la séparation est prompte.

13. Combien de temps cela dure-t-il ? - Rép. Plus ou moins. (Voir la réponse précédente.)

14. On dit avoir remarqué sur la figure de certains suppliciés l'expression de la colère, et des mouvements comme s'ils voulaient parler ; est-ce l'effet d'une contraction nerveuse, ou bien la volonté y avait-elle part ? - Rép. La volonté ; car l'Esprit ne s'en était pas encore retiré.

15. Quel est le premier sentiment que tu as éprouvé en entrant dans ta nouvelle existence ? - Rép. Une intolérable souffrance ; une sorte de remords poignant dont j'ignorais la cause.

16. T'es-tu trouvé réuni à tes complices exécutés en même temps que toi ? - Rép. Pour notre malheur ; notre vue est un supplice continuel ; chacun de nous reproche à l'autre son crime.

17. Rencontres-tu tes victimes ? - Rép. Je les vois... elles sont heureuses... leur regard me poursuit... je le sens qui plonge jusqu'au fond de mon être... en vain je veux le fuir.

18. Quel sentiment éprouves-tu à leur vue ? - Rép. La honte et le remords. Je les ai élevées de mes propres mains, et je les hais encore.

19. Quel sentiment éprouvent-elles à ta vue ? - Rép. La pitié !

20. Ont-elles de la haine et le désir de la vengeance ? - Rép. Non ; leurs voeux appellent pour moi l'expiation. Vous ne sauriez sentir quel horrible supplice de tout devoir à qui l'on hait.

21. Regrettes-tu la vie terrestre ? - Rép. Je ne regrette que mes crimes ; si l'événement était encore dans mes mains, je ne succomberais plus.

22. Comment as-tu été conduit à la vie criminelle que tu as menée ? - Rép. Ecoute ! Je me suis cru fort ; j'ai choisi une rude épreuve ; j'ai cédé aux tentations du mal.

23. Le penchant au crime était-il dans ta nature, ou bien as-tu été entraîné par le milieu dans lequel tu as vécu ? - Rép. Le penchant au crime était dans ma nature, car je n'étais qu'un Esprit inférieur. J'ai voulu m'élever promptement, mais j'ai demandé plus que mes forces.

24. Si tu avais reçu de bons principes d'éducation, aurais-tu pu être détourné de la vie criminelle ? - Rép. Oui ; mais j'ai choisi la position où je suis né.

25. Aurais-tu pu faire un homme de bien ? - Rép. Un homme faible, incapable du bien comme du mal. Je pouvais paralyser le mal de ma nature pendant mon existence, mais je ne pouvais m'élever jusqu'à faire le bien.

26. De ton vivant croyais-tu en Dieu ? - Rép. Non.

27. On dit qu'au moment de mourir tu t'es repenti ; est-ce vrai ? - Rép. J'ai cru à un Dieu vengeur... j'ai eu peur de sa justice.

28. En ce moment ton repentir est-il plus sincère ? - Rép. Hélas ! je vois ce que j'ai fait.

29. Que penses-tu de Dieu maintenant ? - Rép. Je le sens et ne le comprends pas.

30. Trouves-tu juste le châtiment qui t'a été infligé sur la terre ? - Rép. Oui.

31. Espères-tu obtenir le pardon de tes crimes ? - Rép. Je ne sais.

32. Comment espères-tu racheter tes crimes ? - Rép. Par de nouvelles épreuves ; mais il me semble que l'Eternité est entre elles et moi.

33. Ces épreuves s'accompliront-elles sur la terre ou dans un autre monde ? - Rép. Je ne sais pas.

34. Comment pourras-tu expier tes fautes passées dans une nouvelle existence si tu n'en as pas le souvenir ? - Rép. J'en aurai la prescience.

35. Où es-tu maintenant ? - Rép. Je suis dans ma souffrance.

36. Je demande dans quel lieu tu es ? - Rép. Près d'Ermance.

37. Es-tu réincarné ou errant ? - Rép. Errant ; si j'étais réincarné, j'aurais l'espoir. J'ai dit : l'Eternité me semble entre l'expiation et moi.

38. Puisque tu es ici, si nous pouvions te voir, sous quelle forme nous apparaîtrais-tu ? - Rép. Sous ma forme corporelle, ma tête séparée du tronc.

39. Pourrais-tu nous apparaître ? - Rép. Non ; laissez-moi.

40. Voudrais-tu nous dire comment tu t'es évadé de la prison de Montdidier ? - Rép. Je ne sais plus... Ma souffrance est si grande que je n'ai plus que le souvenir du crime... Laissez-moi.

41. Pourrions-nous apporter quelque soulagement à tes souffrances ? - Rép. Faites des voeux pour que l'expiation arrive.

 

La reine d'Oude

Nota. - Dans ces entretiens, nous supprimerons dorénavant la formule d'évocation, qui est toujours la même, à moins qu'elle ne présente, par la réponse, quelque particularité.

1. Quelle sensation avez-vous éprouvée en quittant la vie terrestre ? - Rép. Je ne saurais le dire ; j'éprouve encore du trouble.

2. Etes-vous heureuse ? - Rép. Non.

3. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse ? - Rép. Je regrette la vie... je ne sais... j'éprouve une poignante douleur ; la vie m'en aurait délivrée... je voudrais que mon corps se levât de son sépulcre.

4. Regrettez-vous de n'avoir pas été ensevelie dans votre pays et de l'être parmi des chrétiens ? - Rép. Oui ; la terre indienne pèserait moins sur mon corps.

5. Que pensez-vous des honneurs funèbres rendus à votre dépouille ? - Rép. Ils ont été bien peu de chose ; j'étais reine, et tous n'ont pas ployé les genoux devant moi... Laissez-moi... On me force à parler... Je ne veux pas que vous sachiez ce que je suis maintenant... J'ai été reine, sachez-le bien.

6. Nous respectons votre rang, et nous vous prions de nous répondre pour notre instruction.

Pensez-vous que votre fils recouvrera un jour les Etats de son père ? - Rép. Certes mon sang régnera ; il en est digne.

7. Attachez-vous à la réintégration de votre fils sur le trône d'Oude la même importance que de votre vivant ? - Rép. Mon sang ne peut être confondu dans la foule.

8. Quelle est votre opinion actuelle sur la véritable cause de la révolte des Indes ? - Rép. L'Indien est fait pour être maître chez lui.

9. Que pensez-vous de l'avenir qui est réservé à ce pays ? - Rép. L'Inde sera grande parmi les nations.

10. On n'a pu inscrire sur votre acte de décès le lieu de votre naissance ; pourriez-vous le dire maintenant ? - Rép. Je suis née du plus noble sang de l'Inde. Je crois que je suis née à Delhy.

11. Vous qui avez vécu dans les splendeurs du luxe et qui avez été entourée d'honneurs, qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. Ils m'étaient dus.

12. Le rang que vous avez occupé sur la terre vous en donne-t-il un plus élevé dans le monde où vous êtes aujourd'hui ? - Rép. Je suis toujours reine... Qu'on m'envoie des esclaves pour me servir !... Je ne sais ; on ne semble pas se soucier de moi ici... Pourtant, je suis toujours moi.

13. Apparteniez-vous à la religion musulmane, ou à une religion hindoue ? - Rép. Musulmane ; mais j'étais trop grande pour m'occuper de Dieu.

14. Quelle différence faites-vous entre la religion que vous professiez et la religion chrétienne, pour le bonheur à venir de l'homme ? - Rép. La religion chrétienne est absurde ; elle dit que tous sont frères.

15. Quelle est votre opinion sur Mahomet ? - Rép. Il n'était pas fils de roi.

16. Avait-il une mission divine ? - Rép. Que m'importe cela !

17. Quelle est votre opinion sur le Christ ? - Rép. Le fils du charpentier n'est pas digne d'occuper ma pensée.

18. Que pensez-vous de l'usage, qui soustrait les femmes musulmanes aux regards des hommes ? - Rép. Je pense que les femmes sont faites pour dominer : moi, j'étais femme.

19. Avez-vous quelquefois envié la liberté dont jouissent les femmes en Europe ? - Rép. Non ; que m'importait leur liberté ! les sert-on à genoux ?

20. Quelle est votre opinion sur la condition de la femme en général dans l'espèce humaine ? - Rép. Que m'importent les femmes ! Si tu me parlais des reines !

21. Vous rappelez-vous avoir eu d'autres existences sur la terre avant celle que vous venez de quitter ? - Rép. J'ai dû toujours être reine.

22. Pourquoi êtes-vous venue si promptement à notre appel ? - Rép. Je ne l'ai pas voulu ; on m'y a forcée... Penses-tu donc que j'eusse daigné répondre ? Qu'êtes-vous donc près de moi ?

23. Qui vous a forcée à venir ? - Rép. Je ne le sais pas... Cependant, il ne doit pas y en avoir de plus grand que moi.

24. Dans quel endroit êtes-vous ici ? - Rép. Près d'Ermance.

25. Sous quelle forme y êtes-vous ? - Rép. Je suis toujours reine... Penses-tu donc que j'aie cessé de l'être ? Vous êtes peu respectueux... Sachez que l'on parle autrement à des reines.

26. Pourquoi ne pouvons-nous pas vous voir ? - Rép. Je ne le veux pas.

27. Si nous pouvions nous voir, est-ce que nous vous verrions avec vos vêtements, vos parures et vos bijoux ? - Rép. Certes !

28. Comment se fait-il qu'ayant quitté tout cela, votre Esprit en ait conservé l'apparence, surtout de vos parures ? - Rép. Elles ne m'ont pas quittée... Je suis toujours aussi belle que j'étais... Je ne sais quelle idée vous vous faites de moi ! Il est vrai que vous ne m'avez jamais vue.

29. Quelle impression éprouvez-vous de vous trouver au milieu de nous ? - Rép. Si je le pouvais, je n'y serais pas : vous me traitez avec si peu de respect ! Je ne veux pas que l'on me tutoie... Nommez-moi Majesté, ou je ne réponds plus.

30. Votre Majesté comprenait-elle la langue française ? - Rép. Pourquoi ne l'aurais-je pas comprise ? Je savais tout.

31. Votre Majesté voudrait-elle nous répondre en anglais ? - Rép. Non... Ne me laisserez-vous donc pas tranquille ?... Je veux m'en aller... Laissez-moi... Me pensez-vous soumise à vos caprices ?... Je suis reine et ne suis pas esclave.

32. Nous vous prions seulement de vouloir bien répondre encore à deux ou trois questions.

Réponse de saint Louis, qui était présent : Laissez-la, la pauvre égarée ; ayez pitié de son aveuglement. Qu'elle vous serve d'exemple ! Vous ne savez pas combien souffre son orgueil.

Remarque. - Cet entretien offre plus d'un enseignement. En évoquant cette grandeur déchue, maintenant dans la tombe, nous n'espérions pas des réponses d'une grande profondeur, vu le genre d'éducation des femmes de ce pays ; mais nous pensions trouver en cet Esprit, sinon de la philosophie, du moins un sentiment plus vrai de la réalité, et des idées plus saines sur les vanités et les grandeurs d'ici-bas. Loin de là : chez lui les idées terrestres ont conservé toute leur force ; c'est l'orgueil qui n'a rien perdu de ses illusions, qui lutte contre sa propre faiblesse, et qui doit en effet bien souffrir de son impuissance. Dans la prévision de réponses d'une tout autre nature, nous avions préparé diverses questions qui sont devenues sans objet. Ces réponses sont si différentes de celles que nous attendions, ainsi que les personnes présentes, qu'on ne saurait y voir l'influence d'une pensée étrangère. Elles ont en outre un cachet de personnalité si caractérisé, qu'elles accusent clairement l'identité de l'Esprit qui s'est manifesté.

On pourrait s'étonner avec raison de voir Lemaire, homme dégradé et souillé de tous les crimes, manifester par son langage d'outre-tombe des sentiments qui dénotent une certaine élévation et une appréciation assez exacte de sa situation, tandis que chez la reine d'Oude, dont le rang qu'elle occupait aurait dû développer le sens moral, les idées terrestres n'ont subi aucune modification. La cause de cette anomalie nous paraît facile à expliquer. Lemaire, tout dégradé qu'il était, vivait au milieu d'une société civilisée et éclairée qui avait réagi sur sa nature grossière ; il avait absorbé à son insu quelques rayons de la lumière qui l'entourait, et cette lumière a dû faire naître en lui des pensées étouffées par son abjection, mais dont le germe n'en subsistait pas moins. Il en est tout autrement de la reine d'Oude : le milieu où elle a vécu, les habitudes, le défaut absolu de culture intellectuelle, tout a dû contribuer à maintenir dans toute leur force les idées dont elle était imbue dès l'enfance ; rien n'est venu modifier cette nature primitive, sur laquelle les préjugés ont conservé tout leur empire.

 

Le Docteur Xavier

Sur diverses questions Psycho-Physiologiques.

Un médecin de grand talent, que nous désignerons sous le nom de Xavier, mort il y a quelques mois, et qui s'était beaucoup occupé de magnétisme, avait laissé un manuscrit destiné, pensait-il, à faire une révolution dans la science. Avant de mourir il avait lu le Livre des Esprits et désiré se mettre en rapport avec l'auteur. La maladie à laquelle il a succombé ne lui en a pas laissé le temps. Son évocation a eu lieu sur la demande de sa famille, et les réponses, éminemment instructives, qu'elle renferme nous ont engagé à en insérer un extrait dans notre recueil, en supprimant tout ce qui est d'un intérêt privé.

1. Vous rappelez-vous le manuscrit que vous avez laissé ? - Rép. J'y attache peu d'importance.

2. Quelle est votre opinion actuelle sur ce manuscrit ? - Rép. Vaine oeuvre d'un être qui s'ignorait lui-même.

3. Vous pensiez cependant que cet ouvrage pourrait faire une révolution dans la science ? - Rép. Je vois trop clair maintenant.

4. Pourriez-vous, comme Esprit, corriger et achever ce manuscrit ? - Rép. Je suis parti d'un point que je connaissais mal ; peut-être faudrait-il tout refaire.

5. Etes-vous heureux ou malheureux ? - Rép. J'attends et je souffre.

6. Qu'attendez-vous ? - Rép. De nouvelles épreuves.

7. Quelle est la cause de vos souffrances ? - Rép. Le mal que j'ai fait.

8. Vous n'avez cependant pas fait de mal avec intention ? - Rép. Connais-tu bien le coeur de l'homme ?

9. Etes-vous errant ou incarné ? - Rép. Errant.

10. Quel était, de votre vivant, votre opinion sur la Divinité ? - Rép. Je n'y croyais pas.

11. Quelle est-elle maintenant ? - Rép. Je n'y crois que trop.

12. Vous aviez le désir de vous mettre en rapport avec moi ; vous le rappelez-vous ? - Rép. Oui.

13. Me voyez-vous et me reconnaissez-vous pour la personne avec qui vous vouliez entrer en relation ? - Rép. Oui.

14. Quelle impression le Livre des Esprits a-t-il faite sur vous ? - Rép. Il m'a bouleversé.

15. Qu'en pensez-vous maintenant ? - Rép. C'est une grande oeuvre.

16. Que pensez-vous de l'avenir de la doctrine spirite ? - Rép. Il est grand, mais certains disciples la gâtent.

17. Quels sont ceux qui la gâtent ? - Rép. Ceux qui attaquent ce qui existe : les religions, les premières et les plus simples croyances des hommes.

18. Comme médecin, et en raison des études que vous avez faites, vous pourrez sans doute répondre aux questions suivantes :

Le corps peut-il conserver quelques instants la vie organique après la séparation de l'âme ? - Rép. Oui.

19. Combien de temps ? - Rép. Il n'y a pas de temps.

20. Précisez votre réponse, je vous prie. - Rép. Cela ne dure que quelques instants.

21. Comment s'opère la séparation de l'âme du corps ? - Rép. Comme un fluide qui s'échappe d'un vase quelconque.

22. Y a-t-il une ligne de démarcation réellement tranchée entre la vie et la mort ? - Rép. Ces deux états se touchent et se confondent ; ainsi l'Esprit se dégage peu à peu de ses liens ; il se dénoue et ne se brise pas.

23. Ce dégagement de l'âme s'opère-t-il plus promptement chez les uns que chez les autres ? - Rép. Oui : ceux qui, de leur vivant, se sont déjà élevés au-dessus de la matière, car alors leur âme appartient plus au monde des Esprits qu'au monde terrestre.

24. A quel moment s'opère l'union de l'âme et du corps chez l'enfant ? - Rép. Lorsque l'enfant respire ; comme s'il recevait l'âme avec l'air extérieur.

Remarque. Cette opinion est la conséquence du dogme catholique. En effet, l'Eglise enseigne que l'âme ne peut être sauvée que par le baptême ; or, comme la mort naturelle intra-utérine est très fréquente, que deviendrait cette âme privée, selon elle, de cet unique moyen de salut, si elle existait dans le corps avant la naissance ? Pour être conséquent, il faudrait que le baptême eût lieu, sinon de fait, du moins d'intention, dès l'instant de la conception.

25. Comment expliquez-vous alors la vie intra-utérine ? - Rép. Comme la plante qui végète. L'enfant vit de sa vie animale.

26. Y a-t-il crime à priver un enfant de la vie avant sa naissance, puisque, avant cette époque, l'enfant n'ayant pas d'âme n'est point en quelque sorte un être humain ? - Rép. La mère, ou tout autre commettra toujours un crime en ôtant la vie à l'enfant avant sa naissance, car c'est empêcher l'âme de supporter les épreuves dont le corps devait être l'instrument.

27. L'expiation qui devait être subie par l'âme empêchée de s'incarner aura-t-elle lieu néanmoins ? - Rép. Oui, mais Dieu savait que l'âme ne s'unirait pas à ce corps ; ainsi aucune âme ne devait s'unir à cette enveloppe corporelle : c'était l'épreuve de la mère.

28. Dans le cas où la vie de la mère serait en danger par la naissance de l'enfant, y a-t-il crime à sacrifier l'enfant pour sauver sa mère ? - Rép. Non ; il faut sacrifier l'être qui n'existe pas à l'être qui existe.

29. L'union de l'âme et du corps s'opère-t-elle instantanément ou graduellement ; c'est-à-dire faut-il un temps appréciable pour que cette union soit complète ? - Rép. L'Esprit n'entre pas brusquement dans le corps. Pour mesurer ce temps, imaginez-vous que le premier souffle que l'enfant reçoit est l'âme qui entre dans le corps : le temps que la poitrine se soulève et s'abaisse.

30. L'union d'une âme avec tel ou tel corps est-elle prédestinée, ou bien n'est-ce qu'au moment de la naissance que le choix se fait ? - Rép. Dieu l'a marqué ; cette question demande de plus longs développements. L'Esprit en choisissant l'épreuve qu'il veut subir demande à s'incarner ; or Dieu, qui sait tout et voit tout, a su et vu d'avance que telle âme s'unirait à tel corps. Lorsque l'Esprit naît dans les basses classes de la société, il sait que sa vie ne sera que labeur et souffrances. L'enfant qui va naître a une existence qui résulte, jusqu'à un certain point, de la position de ses parents.

31. Pourquoi des parents bons et vertueux donnent-ils naissance à des enfants d'une nature perverse ? autrement dit, pourquoi les bonnes qualités des parents n'attirent-elles pas toujours, par sympathie, un bon Esprit pour animer leur enfant ? - Rép. Un mauvais Esprit demande de bons parents, dans l'espérance que leurs conseils le dirigeront dans une voie meilleure.

32. Les parents peuvent-ils, par leurs pensées et leurs prières, attirer dans le corps de l'enfant un bon Esprit plutôt qu'un Esprit inférieur ? - Rép. Non ; mais ils peuvent améliorer l'Esprit de l'enfant qu'ils ont fait naître : c'est leur devoir ; de mauvais enfants sont une épreuve pour les parents.

33. On conçoit l'amour maternel pour la conservation de la vie de l'enfant, mais puisque cet amour est dans la nature, pourquoi y a-t-il des mères qui haïssent leurs enfants, et cela souvent dès leur naissance ? -Rép. Mauvais Esprits qui tâchent d'entraver l'Esprit de l'enfant, afin qu'il succombe sous l'épreuve qu'il a voulue.

34. Nous vous remercions des explications que vous avez bien voulu nous donner. - Rép. Pour vous instruire, je ferai tout.

Remarque. La théorie donnée par cet Esprit sur l'instant de l'union de l'âme et du corps n'est pas tout à fait exacte. L'union commence dès la conception ; c'est-à-dire que, dès ce moment, l'Esprit, sans être incarné, tient au corps par un lien fluidique qui va se resserrant de plus en plus jusqu'à la naissance ; l'incarnation n'est complète que lorsque l'enfant respire. (Voy. le Livre des Esprits, n° 344 et suiv.)

 

 

M. Home

Deuxième article. - Voir le numéro de février 1858.

 

M. Home, ainsi que nous l'avons dit, est un médium du genre de ceux sous l'influence desquels se produisent plus spécialement des phénomènes physiques, sans exclure pour cela les manifestations intelligentes. Tout effet qui révèle l'action d'une volonté libre est par cela même intelligent ; c'est-à-dire qu'il n'est pas purement mécanique et qu'il ne saurait être attribué à un agent exclusivement matériel ; mais de là aux communications instructives d'une haute portée morale et philosophique, il y a une grande distance, et il n'est pas à notre connaissance que M. Home en obtienne de cette nature. N'étant pas médium écrivain, la plupart des réponses sont données par des coups frappés indiquant les lettres de l'alphabet, moyen toujours imparfait et trop lent, qui se prête difficilement à des développements d'une certaine étendue. Il obtient pourtant aussi l'écriture, mais par un autre moyen dont nous parlerons tout à l'heure.

Disons d'abord, comme principe général, que les manifestations ostensibles, celles qui frappent nos sens, peuvent être spontanées ou provoquées. Les premières sont indépendantes de la volonté ; elles ont même souvent lieu contre la volonté de celui qui en est l'objet, et auquel elles ne sont pas toujours agréables. Les faits de ce genre sont fréquents, et, sans remonter aux récits plus ou moins authentiques des temps reculés, l'histoire contemporaine nous en offre de nombreux exemples dont la cause, ignorée dans le principe, est aujourd'hui parfaitement connue : tels sont, par exemple, les bruits insolites, le mouvement désordonné des objets, les rideaux tirés, les couvertures arrachées, certaines apparitions, etc. Quelques personnes sont douées d'une faculté spéciale qui leur donne le pouvoir de provoquer ces phénomènes, au moins en partie, pour ainsi dire à volonté. Cette faculté n'est point très rare, et, sur cent personnes, cinquante au moins la possèdent à un degré plus ou moins grand. Ce qui distingue M. Home, c'est qu'elle est développée en lui, comme chez les médiums de sa force, d'une manière pour ainsi dire exceptionnelle. Tel n'obtiendra que des coups légers, ou le déplacement insignifiant d'une table, alors que sous l'influence de M. Home les bruits les plus retentissants se font entendre, et tout le mobilier d'une chambre peut être bouleversé, les meubles montant les uns sur les autres. Quelque étranges que soient ces phénomènes, l'enthousiasme de quelques admirateurs trop zélés a encore trouvé moyen de les amplifier par des faits de pure invention. D'un autre côté, les détracteurs ne sont pas restés inactifs ; ils ont raconté sur lui toutes sortes d'anecdotes qui n'ont existé que dans leur imagination. En voici un exemple. M. le marquis de ..., un des personnages qui ont porté le plus d'intérêt à M. Home, et chez lequel il était reçu dans l'intimité, se trouvait un jour à l'Opéra avec ce dernier. A l'orchestre était M. de P..., un de nos abonnés, qui les connaît personnellement l'un et l'autre. Son voisin lie conversation avec lui ; elle tombe sur M. Home. « Croiriez-vous, dit-il, que ce prétendu sorcier, ce charlatan, a trouvé moyen de s'introduire chez le marquis de... ; mais ses artifices ont été découverts, et il a été mis à la porte à coups de pieds comme un vil intrigant. - En êtes-vous bien sûr ? dit M. de P... et connaissez-vous M. le marquis de... ? -Certainement, reprend l'interlocuteur. - En ce cas, dit M. de P... regardez dans cette loge, vous pouvez le voir en compagnie de M. Home lui-même, auquel il n'a pas l'air de donner des coups de pied. » Là-dessus, notre malencontreux narrateur, ne jugeant pas à propos de poursuivre l'entretien, prit son chapeau et ne reparut plus. On peut juger par là de la valeur de certaines assertions. Assurément, si certains faits colportés par la malveillance étaient réels, ils lui auraient fait fermer plus d'une porte ; mais comme les maisons les plus honorables lui ont toujours été ouvertes, on doit en conclure qu'il s'est toujours et partout conduit en galant homme. Il suffit d'ailleurs d'avoir causé quelquefois avec M. Home, pour voir qu'avec sa timidité et la simplicité de son caractère, il serait le plus maladroit de tous les intrigants ; nous insistons sur ce point pour la moralité de la cause. Revenons à ses manifestations. Notre but étant de faire connaître la vérité dans l'intérêt de la science, tout ce que nous rapporterons est puisé à des sources tellement authentiques que nous pouvons en garantir la plus scrupuleuse exactitude ; nous le tenons de témoins oculaires trop graves, trop éclairés et trop haut placés pour que leur sincérité puisse être révoquée en doute. Si l'on disait que ces personnes ont pu, de bonne foi, être dupes d'une illusion, nous répondrions qu'il est des circonstances qui échappent à toute supposition de ce genre ; d'ailleurs ces personnes étaient trop intéressées à connaître la vérité pour ne pas se prémunir contre toute fausse apparence.

Home commence généralement ses séances par les faits connus : des coups frappés dans une table ou dans toute autre partie de l'appartement, en procédant comme nous l'avons dit ailleurs. Vient ensuite le mouvement de la table, qui s'opère d'abord par l'imposition des mains de lui seul ou de plusieurs personnes réunies, puis à distance et sans contact ; c'est une sorte de mise en train. Très souvent il n'obtient rien de plus ; cela dépend de la disposition où il se trouve et quelquefois aussi de celle des assistants ; il est telles personnes devant lesquelles il n'a jamais rien produit, fussent-elles de ses amis. Nous ne nous étendrons pas sur ces phénomènes aujourd'hui si connus et qui ne se distinguent que par leur rapidité et leur énergie. Souvent après plusieurs oscillations et balancements, la table se détache du sol, s'élève graduellement, lentement, par petites saccades, non plus de quelques centimètres, mais jusqu'au plafond, et hors de la portée des mains ; après être restée suspendue quelques secondes dans l'espace, elle descend comme elle était montée, lentement, graduellement.

La suspension d'un corps inerte, et d'une pesanteur spécifique incomparablement plus grande que celle de l'air, étant un fait acquis, on conçoit qu'il peut en être de même d'un corps animé. Nous n'avons pas appris que M. Home eût opéré sur aucune autre personne que sur lui-même, et encore ce fait ne s'est point produit à Paris, mais il est avéré qu'il a eu lieu plusieurs fois tant à Florence qu'en France, et notamment à Bordeaux, en présence des témoins les plus respectables que nous pourrions citer au besoin. Il s'est, comme la table, élevé jusqu'au plafond, puis est redescendu de même. Ce qu'il y a de bizarre dans ce phénomène, c'est que, quand il se produit, ce n'est point par un acte de sa volonté, et il nous a dit lui-même qu'il ne s'en aperçoit pas et croit toujours être sur le sol, à moins qu'il ne regarde en bas ; les témoins seuls le voient s'enlever ; quant à lui, il éprouve à ce moment la sensation produite par le soulèvement d'un navire sur les vagues. Du reste, le fait que nous rapportons n'est point personnel à M. Home. L'histoire en cite plus d'un exemple authentique que nous relaterons ultérieurement.

De toutes les manifestations produites par M. Home, la plus extraordinaire est sans contredit celle des apparitions, c'est pourquoi nous y insisterons davantage, en raison des graves conséquences qui en découlent et de la lumière qu'elles jettent sur une foule d'autres faits. Il en est de même des sons produits dans l'air, des instruments de musique qui jouent seuls, etc. Nous examinerons ces phénomènes en détail dans notre prochain numéro.

M. Home, de retour d'un voyage en Hollande où il a produit à la cour et dans la haute société une profonde sensation, vient de partir pour l'Italie. Sa santé, gravement altérée, lui rendait nécessaire un climat plus doux.

Nous confirmons avec plaisir ce que certains journaux ont rapporté d'un legs de 6 000 fr. de rente qui lui a été fait par une dame anglaise convertie par lui à la doctrine spirite, et en reconnaissance de la satisfaction qu'elle en a éprouvée. M. Home méritait à tous égards cet honorable témoignage. Cet acte, de la part de la donatrice, est un précédent auquel applaudiront tous ceux qui partagent nos convictions ; espérons qu'un jour la doctrine aura son Mécène : la postérité inscrira son nom parmi les bienfaiteurs de l'humanité. La religion nous enseigne l'existence de l'âme et son immortalité ; le Spiritisme nous en donne la preuve palpable et vivante, non plus par le raisonnement, mais par des faits. Le matérialisme est un des vices de la société actuelle, parce qu'il engendre l'égoïsme. Qu'y a-t-il, en effet, en dehors du moi pour quiconque rapporte tout à la matière et à la vie présente ? La doctrine spirite, intimement liée aux idées religieuses, en nous éclairant sur notre nature, nous montre le bonheur dans la pratique des vertus évangéliques ; elle rappelle l'homme à ses devoirs envers Dieu, la société et lui-même ; aider à sa propagation, c'est porter le coup mortel à la plaie du scepticisme qui nous envahit comme un mal contagieux ; honneur donc à ceux qui emploient à cette oeuvre les biens dont Dieu les a favorisés sur la terre !

 

 

Le Magnétisme et le Spiritisme

 

Lorsque parurent les premiers phénomènes spirites, quelques personnes ont pensé que cette découverte (si on peut y appliquer ce nom) allait porter un coup fatal au magnétisme, et qu'il en serait de cela comme des inventions, dont la plus perfectionnée fait oublier sa devancière. Cette erreur n'a pas tardé à se dissiper, et l'on a promptement reconnu la proche parenté de ces deux sciences. Toutes deux, en effet, basées sur l'existence et la manifestation de l'âme, loin de se combattre, peuvent et doivent se prêter un mutuel appui : elles se complètent et s'expliquent l'une par l'autre. Leurs adeptes respectifs diffèrent pourtant sur quelques points : certains magnétistes  n'admettent pas encore l'existence, ou tout au moins la manifestation des Esprits : ils croient pouvoir tout expliquer par la seule action du fluide magnétique, opinion que nous nous bornons à constater, nous réservant de la discuter plus tard. Nous-même l'avons partagée dans le principe ; mais nous avons dû, comme tant d'autres, nous rendre à l'évidence des faits. Les adeptes du Spiritisme, au contraire, sont tous ralliés au magnétisme ; tous admettent son action et reconnaissent dans les phénomènes somnambuliques une manifestation de l'âme. Cette opposition, du reste, s'affaiblit de jour en jour, et il est aisé de prévoir que le temps n'est pas loin où toute distinction aura cessé. Cette divergence d'opinions n'a rien qui doive surprendre. Au début d'une science encore si nouvelle, il est tout simple que chacun, envisageant la chose à son point de vue, s'en soit formé une idée différente. Les sciences les plus positives ont eu, et ont encore, leurs sectes qui soutiennent avec ardeur des théories contraires ; les savants ont élevé écoles contre écoles, drapeau contre drapeau, et, trop souvent pour leur dignité, leur polémique, devenue irritante et agressive par l'amour-propre froissé, est sortie des limites d'une sage discussion. Espérons que les sectateurs du magnétisme et du Spiritisme, mieux inspirés, ne donneront pas au monde le scandale de discussions fort peu édifiantes et toujours fatales à la propagation de la vérité, de quelque côté qu'elle soit. On peut avoir son opinion, la soutenir, la discuter ; mais le moyen de s'éclairer n'est pas de se déchirer, procédé toujours peu digne d'hommes graves et qui devient ignoble si l'intérêt personnel est en jeu.

Le magnétisme a préparé les voies du Spiritisme, et les rapides progrès de cette dernière doctrine sont incontestablement dus à la vulgarisation des idées sur la première. Des phénomènes magnétiques, du somnambulisme et de l'extase aux manifestations spirites, il n'y a qu'un pas ; leur connexion est telle, qu'il est pour ainsi dire impossible de parler de l'un sans parler de l'autre. Si nous devions rester en dehors de la science magnétique, notre cadre serait incomplet, et l'on pourrait nous comparer à un professeur de physique qui s'abstiendrait de parler de la lumière. Toutefois, comme le magnétisme a déjà parmi nous des organes spéciaux justement accrédités, il deviendrait superflu de nous appesantir sur un sujet traité avec la supériorité du talent et de l'expérience ; nous n'en parlerons donc qu'accessoirement, mais suffisamment pour montrer les rapports intimes de deux sciences qui, en réalité, n'en font qu'une.

Nous devions à nos lecteurs cette profession de foi, que nous terminons en rendant un juste hommage aux hommes de conviction qui, bravant le ridicule, les sarcasmes et les déboires, se sont courageusement dévoués pour la défense d'une cause tout humanitaire. Quelle que soit l'opinion des contemporains sur leur compte personnel, opinion qui est toujours plus ou moins le reflet des passions vivantes, la postérité leur rendra justice ; elle placera les noms du baron Du Potet, directeur du Journal du Magnétisme, de M. Millet, directeur de l'Union magnétique, à côté de leurs illustres devanciers, le marquis de Puységur et le savant Deleuze. Grâce à leurs efforts persévérants, le magnétisme, devenu populaire, a mis un pied dans la science officielle, où l'on en parle déjà à voix basse. Ce mot est passé dans la langue usuelle ; il n'effarouche plus, et lorsque quelqu'un se dit magnétiseur, on ne lui rit plus au nez.

 

ALLAN KARDEC.

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Catégorie : Revue spirite 1958

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